‹ Voyage en CriméeChapitre 5 sur 57 · ODESSA. - KHERSON. - LA CRIMÉE · texte numérisé non relu

ODESSA. - KHERSON. - LA CRIMÉE

J'approchai enGu de la belle ville d'Odessa ; je pressai mon cocher, qui, ayant trouvé beaucoup de connaissances parmi les Israélites dans la petite ville de Potock , ne se dépéchait guère. Celte ville, ou plutôt bourg, appartient à l'illustre famille qui en porte le nom ; c'est là que se trouvent les caveaux de la famille Potocky. Le château n'a aucune apparence , mais le domaine est très considérable : il s'y trouve un haras où on élève de très beaux chevaux. Plusieurs artisans allemands se sont établis dans cet endroit , par où passent un grand nombre de voyageurs se rendant à Odessa et en Crimée. Le commerce avec ce port est très actif : des chariots . chargés de céréales passent , dans la bonne saison , par Polock, au nombre de six cents par jour. Les Juifs exploitent ici , comme à Odessa , tous les genres de commerce.

Me voilà enfin devant Odessa , que je désirais connaître depuis long-temps, et d'où je devais prendre ma route vers la Crimée. La vue de cette ville est admirable : les églises avec leurs clochers à la grecque . les édifices publics et

particuliers, le plateau sur lequel la ville repose , lu vue de la mer, tout , en un mot, est un sujet de surprise et de satisfaction pour le voyageur fatigué de l'uniformité des plaines de la Podolie et exténué par la frugalité forcée et les mauvais gîtes. A la surprise succède l'admiration , lorsque, en entrant, on voit ces rues larges, tirées au cordeau , garnies des deux côtés de belles maisons ornées de colonnes à profusion . et quand on pense que trente ans auparavant ces ouvrages du génie d'un grand homme n'existaient point encore. Aussi, pour perpétuer la mémoire du duc de Richelieu, la ville reconnaissante lui a fait ériger une statue dont l'emplacement est sur le houlevart , ou les habitons viennent de préférence se promener pour contempler les traits de leur bienfaiteur.

En arrivant au centre de la ville , j'avais le choix de descendre ou à l'hôtel du Nord ou au Club ; celui-ci était plus à ma portée , la pluie tombait en abondance , et je fus forcé de me mettre à l'abri le plus tôt possible. Cet hôtel est irrégulièrement bâti , a beaucoup d'apparlemens , mais peu de chambres convenablement meublées. En revanche, il renferme des cabinets de bains , une salle de restaurant avec une table d'hôte assez mesquinement servie, un horloger, un tailleur, et, pour vous mettre à votre aise, un café tenu par une limonadière italienne.

Descendu de britchka avec précipitation , je fus conduit dans une chambre mal meublée, pour laquelle on exigeait une rouble d'argent par jour. Je pensai que l'hospitalité doit régner parmi les commerçons et les autres personnes opulentes , et que les auberges ne sont destinées que pour y passer la première nuit ; ce que j'éprouvai en effet , car, pendant mon séjour à Odessa, M. le consul -général d'Autriche m'offrit sa table, que j'acceptai avec d'autant plus de

plaisir que, sans celte complaisance, j'eusse fait à l'auberge une chère bien maigre.

A l'époque de mon arrivée à Odessa , le commerce s'était grandement ressenti des suites de la guerre avec les Tares ; le port était presque désert, on n'y voyait que<joelques bâtimens légers de l'état et quelques navires marchands frètes pour le compte du gouvernement; les navires même du pays étaient rares, car, voulant m'embarquer pour Kherson, je ne trouvai que le sixième jour une embarcation , connue dans le pays sous le nom de lotka, qui se rendait directement dans ce port.

Pendant mon séjour -à Odessa, M. le chevalier Thom , consul -général d'Autriche, ainsi que M. deTimooi, consulgénéral provisoire, n'ont cessé de me témoigner une franche amitié et cet empressement à obliger qui , comme je l'ai déjàdi, , distinguent particulièrement les agens autrichiens en mission à l'étranger.

Le 22 , S. Exc. M. le comte Woronzow , gouverneurgénéral , ayant réuni une nombreuse société à un bal qu'il donnait en l'honneur du général comte Tolstoï, je fus présenté à Son Excel lenoe ainsi qu'à M mo la comtesse son épouse , et je ne puis assez me louer de l'accueil gracieux dont j'ai eu le bonheur d'être, l'objet. Il est difficile de trouver plus d'affabilité, plus de grâce, et de rencontrer plus de magnificence qu'on n'eu voit se déployer dans le somptueux palais de M. le comte Woronzow. M me la comtesse se rend bien chêne à tous ceux qui sont admis dans sa société , par son amabilité , sa bonté rare et cette dignité tempérée parla modestie qui convient au rangéminent dont son digne époux est revêtu. Ce seigneur a laissé des souvenirs honorables , même en France , pendant l'occupation de ce pays par les armées alliées ; son grand caractère et ses

Digit

brillantes qualités font une impression d'autant plus profonde , que la magnificence qui l'entoure dans son superbe palais les fait ressortir avec plus d'éclat et y ajoute un nouveau lustre. M. le comte Langeron , M. le général de Witt et le chevalier kazanechejew, gouverneur de la Crimée, étaient présens à cette réunion brftlanle. Jussuff- Pacha , fait prisonnier à Warna t devait également assister à cette fête, mais une légère indisposition l'empêcha de s'y

prcstîn icr .

Le vent devenu favorable , je ne perdis pas un moment pour en profiter. Le petit lotka déploya sa voile le 24, après midi ; le lendemain matin nous non» trouvâmes devant le fort Kyboura , et bientôt après le patron fit mouiller devant Ochakow pour y faire viser ses papiers. Cette forteresse , dont la prise sur les Turcs a fait répandre tant desang , a été démolie par les Russes.

L'embouchure du Dniepr est remarquable par son étendue, sa largeur et le mélange de ses eaux avec la Mer-Noire. Je croyais encore voguer dans l'eau salée , que notre lotka* fendait déjà depuis long -temps les ondes de ce flenve. C'est à douze werstcs de Kherson qu'on quitte la mer pour entrer dans l'embouchure du Dniepr, qui est extrêmement large en cet endroit. À mesure qu'on s'approche du port, on rencontre, des deux côtés , des roseaux qui s'étendent à une grande distance , ainsi qu'on le voità l'embouchure du«. Danube. Le Dniepr abonde en poisson , surtout en saumon ; l'eau en est claire et agréable à boire.

Le 25 , nous mouillâmes dans le port dégoûtant et fangeux de Kherson. La vue de cette ville me rappela l'entrevue de 1 empereur Joseph II avec l'impératrice Catherine. Ce monarque dut être bien surpris de se trouver dans une ville si peu digne de recevoir deux grands souverains. La forte-

resse renferme de belles maisons; les environs sont très agréables sur la rive droite du Dniepr. La ville est habitée par des Russes , Tatares et Juifs ; les rues sont larges hors de proportion , comme elles le sont sur la ligne cavcasienne.

Après avoir fait viser mon podroche , je m'empressai de quitter la ville de Kherson dès le lendemain. Je louai un chariot tatare jusqu'à Jéni-Kaléh ; il devait me conduire à travers les steppes occupées par lesTatares-Nogaï, car mon but était de connaître ce peuple tel qu'il est depuis qu'il se trouve sous la domination de la Russie. Il faut convenir que sous leurs Khans les Tatares n'ont jamais joui de cette liberté, de cette sécurité de leurs personnes et de leurs propriétés dont ils jouissent aujourd'hui. Le paysan tatare est parfaitement maître de son champ et de sa maison ; il peut vendre l'un et l'autre et aller s'établir ailleurs sans payer aucun tribut à l'état.

Dans chaque village il y a un mollah , prêtre mahométan , et un onbachi (*) qui fait les fonctions de maire , d'un préposé , d'un ancien de village. La forme des maisons des Tatares n'a point changé : elles sont basses , et , au lieu de chaume ou autre toiture, elles sont couvertes de terre calcinée qui forme une espèce de terrasse, sur laquelle la famille •couche pendaut les grandes chaleurs , et où l'on met à sécher des fruits , des courges, du maïs , etc. La cour est ouverte de tous côtés; les vaches, les brebis, la volaille, tout s'y réfugie pour la nuit , sans que jamais un voisin dérobe la moindre chose à l'autre : tel est le respect des propriétés , exemple frappant pour les Européens civilisés !

(i) Onbachi veut dire proprement chef de dix hommes, en hongrois tizedes. L'emploi de V onbachi est le même que celui ùelizedes, à savoir: commander des chevaux de transport , assigner des logcmens , etc.

Les Ta tares de la Crimée n'observent pas très scrupuleusement la loi de Mahomet; leurs femmes ne sont pas aussi farouches que les femmes turques. L'hospitalité chez eux est -une vertu indispensable. Pendant les cinq jours et quatre nuits que j'ai passés au milieu de ce bon peuple , j'ai éprouvé de leur part une bienveillance marquée , dont auront toujours à se louer les étrangers pouvant se faire comprendre. Le tatare n'étant qu'un dialecte du turc, cette langue me fut à cette occasion infiniment utile. Mais revenons un moment encore sur les bords du Dniepr.

Pour passer du Khersonèse en Crimée je pris ma route à travers les steppes .. au lieu de courir la poste sur le grand » chemin ; par conséquent , il me fallut traverser le Dniepr pour gagner la rive gauche , et à cet effet louer une barque, où je fis placer mon chariot tatare. En quittant ce fleuve nous entrâmes dans un de ses embranchemens très tortueux , étroit et rempli de roseaux. Je naviguai ainsi l'espace de vingt-cinq werstes , et comme le vent était favorable, nous prîmes bientôt terre à Olechki pour entrer dans les steppes, que je parcourus jusqu'à la nuit tombante. Mon cocher, pour passer la nuit, s'arrêta devant une misérable taverne , silure à l'extrémité d'un pauvre village russe appelé Jrsdenisky.

Comme il ne fallait plus penser ni à une auberge , ni à un abri quelconque , je me couchai tranquillement au milieu de la cour, ouverte à tous les vents. Mon Tatare, voyant mon embarras , m'engagea à remonter dans son madjar, ajoutant que je n'avais rien à risquer et que je pourrais m'y reposer en toute sûreté.

Je fus bien surpris d'entendre proférer le mot madjar par la bouche d'un Tatare; mais je le fus bien plus encore quand Méhémet (c'était le nom de mon cocher) me raconta

que depuis le passage des Magyars pr la Crimée , à l'époque de 4eor émigration , suivant la tradition qui règne parmi Les Ta tares , cette sorie de chariot conservait le nom qui lui avait été donné par les Magyars , lesquels avaient de semblables chariots où ils plaçaient leurs femmes , leurs enfans et leurs effets indispensables pour un long voyage. En effet, ces chariots sont -très commodes dans leur genre ; ils ont neuf à dix pieds de longueur sur quatre pieds de largeur quand ils sont bien conditionnés; les deux côtés sont garnis d'un osier très fort qui (orme un demi -cercle et couvre le chariot dans toute sa longueur. Ces cerceaux sont recouverts de feutre et par dessus d'une natte , de manière queni la pluie, ni le vent ne peuvent y pénétrer ; en un mot , on y est comme dans une chambre la lare.

Irsdenisky est le dernier village rus<e sur cotte route , et jusqu'à Kerlclte on ne rencontre que des villages tatarcs, appelés aouU (*) ,. excepté Pérécop et Armermki. Les pùtii rages dans ces steppes sont en abondance, l'herbe y est de la meilleure qualité ei très nourrissante ; les brebis , les chèvres , les chevaux et les chameaux y sont innombrables. La laine dans celte partie de la Crimée est très recherchée, ainsi que les peaux d'agneau, connues sous le nom d'Astracan.

Vers le coucher du soleil nous arrivâmes dans un aoul , où mon conducteur s'arrêta pour passer la nuit. A peine descendu de mon madjar, je fus entouré doTalares du voisinage , auxquels s'étaient joints le mollah et quelques vieillards. Ce n'était point une curiosité importune qui les fit

(i) Bien certainement ce mot dérive du mot hongrois ol , qui signifie ■n endroit entouré de haies ou de planches , pour y renfermer les Scttiaui et plus particulièrement les cochons.

réunir auprès de moi, mais plutôt cette bonté, cette disposition amicale qui caractérisent tous les Tatares que j'ai conxros daws la suite. Ces bonnes gens m'apportèrent des coussins* pour être assis plus commodément , et, à moft invitation, fis se rangèrent autour de moi, tandis- que les femmes m'apportaient du lait et des oeufs. Je fus- charmé du maintien de ces hommes si peu civilisés, de leurs réponses fastes et de leur discrétion. La nature a beaucoup fait pour ces peeples ; ils n'ont ni écoles , ni maîtres , il» ne savent ni tire, m écrire; aussi n'apprennent-ils pa» le mal. lia ne connaissent que quelques arts qui leur sont indispensables, tels que ceux de confectionner des coorertures de feulve et des draps grossiers , tisser des toiles-, tamser les peaox de bétes à corne, construire leurs maisons, leurs chariots , etc.

PVofrteotde la présence des vieillards et du mollah, je les questionnai sor ce qu'ils savaient par tradition au sujet de» Magyars; ils me répondirent qu'ils avaient appris des ancien» de la peuplade que les Magyars avaient passé par la Grimée en venant du côté de la mer d'Azow , et qu'ils s'étaient dirigés vers le Dunct (c'est ainsi qu'ils appellent le Damne), mais qu'ils a en savaient pas davantage.

Je me plaisais beaueoup au milieu de ces bonnes gens à cause de leur franchise , de l«ur douceur et de leur honnêteté. Ce peuple est très propre, et. leurs femmes sont vêtues avec une certaine recherche; car, même dans» leur ménage domestique , elles ont des robes et des châles de mousse-» line. Le» maris ne sont pas aussi jaloux que les Turcs. J'ai possé une nuit dans la maison d'un Tatare , tisserand de son métier; il avait une chambre assez propre qu'il me céda, et se retira avec sa femme dans une pièce voisine. En entrant de temps en temps dans ma chambre pour chercher quel-

qucs effets , ils eurent l'attention de marcher sur la pointe du pied pour ne pas m'éveiller.

Le 27, ayant déjà parcouru une vingtaine de werstes ( 4 ) , j'aperçus de loin une petite ville qui renfermait quelques édifices solides; je l'atteignis bientôt : c'était Pérécop , où il y a des relais et plusieurs magasins de la couronne destinés à recevoir le sel que fournissent les lacs voisins. Pérécop est une petite ville avec un fort, sur le bord oriental de l'isthme qui joint la Grimée au Nogaï oriental , et qui n'a , en cet endroit, qu'un mille géographique de largeur. C'est là que se trouvent ces fameuses lignes qui coupent le détroit d'une mer à l'autre. Les Tatares appellent cette ville Or ou Or-Bagchési. Au sud de la ville, il y a deux grands lacs salés , d'environ deux milles de tour chacun , l'un à l'est , l'autre à l'ouest.

A cinq werstes plus loin est la ville tatare Armemkey. A notre arrivée dans cet endroit, mon cocher tatare me dit que ses chevaux étant fatigués, il comptait y passer la nuit, quoiqu'il aurait pu gagner encore quinze à vingt werstes avant le coucher du soleil. Ne cherchant que sa commodité , il me mena dans la partie de la ville habitée exclusivement par des Tatares ; mais , n'y trouvant pas de chambre pour moi , je lui ordonnai de revenir sur ses pas et de me conduire dans une auberge russe, où je trouvai une espèce de galetas qu'on me fit payer aussi cher que la plus belle chambre. L'auberge se trouvait sur la place, où la musique d'un régiment exécutait plusieurs airs militaires ; ce qui me donna quelque distraction dans ce triste endroit.

Mon cocher retourna avec son madjar à la ville tatare

(4) Une werste fait un quart de lieue de France ; sept werstes font un mille d'Allemagne.

pour y passer la nuit; il devait venir me prendre le lendemain à quatre heures du matin. Je l'attendais déjà depuis une heure, lorsque je le vis paraître seul sans son chariot; il se plaignit que l'un de ses chevaux ne pouvait pas bouger de place , mais qu'il avait trouvé à en acheter un autre , si je voulais lui avancer vingt-cinq roubles. C'était un brave homme que ce Méhémet ; il s'était attaché à moi , il avait soin de mes effets et de ma personne , il voulut mémem'accompagner jusqu'au Cavcase. Je lui comptai l'argent qu'il m'avait demandé , et cet homme avait tant de confiance en moi , qu'avant d'atteler le nouveau cheval , il voulut me le montrer; en effet, c'était le meilleur de ses trois chevaux.

Le jour était déjà avancé quand nous sortîmes d'Armenskoy. Nous passâmes le long du lac d'où l'on tire le sel dans cette partie de la Russie , et nous apercevions plusieurs aouls dans le lointain. Mon cocher avançait lentement, et, après avoir fait , ce jour, une trentaine de werstes , il s'arrêta dans un aoul nommé Eski-Keui , devant la maison d'un Tatare , avec lequel il conclut, dans un instant, un accord par lequel mon nouveau cocher me conduirait à Jéni-Kaléh au prix convenu avec Méhémet, qui alléguait qu'un de ses vieux chevaux refusait d'aller plus loin. Pour m'assurerde mon nouveau cocher, je fis écrire par le mollah un nouveau contrat. J'eus tout lieu d'être content de lui : il s'appelait Setcha , il était jeune , fort et d'une belle figure , comme généralement lesTatares-Nogaï ont cet avantage; ij avait trois bons chevaux et un excellent madjar, dont je pris possession en y passant la nuit dans une cour ouverte. Cette famille , qui m'accueillit de la manière la plus franche , était composée de cinq hommes robustes et d'un vieillard , leur père. Ils se placèrent autour de moi en attendant l'heure de se retirer; je m'aperçus qu'ils s'approchaient de plus en

plus quand ils apprirent que j'étais Magyar, et les femmes coururent pour m'apporler du lait et du fromage.

II parait que Les traditions se perpétuent chez les peuples qui n'ont ni livres , ni menu m en s , et que par conséquent leurs entretiens , pendant l'hiver, ne roulent que sur des récils vraisou fabuleux des anciens de la famille. C'estainsi que ces Tatares m'ont diverti en racontant des traditions au sujet du passage des Magyars. Notre petit cercle fut bientôt augmeuté par l'arrivée du mollah du lieu, qui me confirma tout ce que ses compatriotes venaient de me monter. Ce mollah , qui connaissait bien le turc, me dit avoir lu aussi l'histoire turque renfermant entre autres des renseigoemens détaillés sur la domination des Magyars; qu'il avait souvent entendu aussi répéter, dans son village,, que les Magyars avaient dominé le long de la mer d' Acow ; qu'après avoir traversé la Crimée , ils s'étaient dirigés vers l'ouest et avaient conquis un grand pays sur le Duna, mais qu'on ignorait ce qu'ils étaient devenus depuis.

Le 29 , de grand matin , je quittai Eski-Keni . Mon Tattre me mena d'on bon train jusqju'à Jdjébilé-Kobchi , aoul considérable où je passai la nuit dans la maison d'un Ta tare qui m'offrit sa chambre, sans me demander à l'avance, comme le font les Juifs, le prix de mon gîte.

Le lendemain , je croyais déjà être arrivé au bout de ces immenses steppes ; mais il me fallut courir encore l'espace d'une vingtaine dewerstes avant d'apercevoir les montagnes qui annonçaient l'approche de la mer. Il n'y a que ceux qui ont été , pendant plusieurs jours , fatigués par l'uniformité des objets et par la vue de plaines souvent incultes, qui peuvent sentir le plaisir de revoir des champs cultivés , des arbres , des terrains accidentés , et enfin la mer bordée de ■nontagoes de différentes formes.

Le soir du même jour, nous nous arrêtâmes à deux lieues environ de la mer d'Azow, qui nous restait à gauche. Cette mer, que je voyais pour la première fois , me causa un sentiment bien différent de celui que la vue de l'Atlantique , de la mer des Indes et de tant d'autres mers que j'ai traversées vingt- quatre fois pendant mes quarante ans de voyage ; et cela non par son importance , par son étendue qui est assez bornée, mais par les souvenirs qui se réveillaient dans ma mémoire. Voilà donc, disais -je en moi-même, voilà les côtes opposées de cet immense lac , témoin jadis de la domination et de la chute de nos ancêtres, qui, dédaignant d'occuper plus long- temps cette terre arrosée de leur sang , # ou plutôt forcés de l'abandonner par suite d'événemens que l'histoire ne nous retrace que faiblement, ont traversé le détroit de Taman pour aller conquérir une nouvelle patrie !

Le 30 , à la pointe du jour, nous nous mimes en route. En s'approchant de Kertche on trouve Arabatc, où était ce fameux fossé qui devait empêcher l'entrée de la presqu'île aux ennemis et la mettre à l'abri des invasions des Scythes. C'est dans ce même endroit que les Goths se défendirent si long-temps contre les Ongres (Hongrois). Cette ville fut prise sur les Hongrois vers l'an 465 de l'ère chrétieone ; ils la reconquirent pour la seconde fois en 528 , mais les empereurs de Byzance ne la laissèrent pas long - temps en leur possession.

Aux environs de la ville de Kertche on trouve des cimetières couverts depuis des siècles de ronces et de plantes sauvages. A en juger par des pierres dressées en forme pyramidale , ce lieu servait de sépulture à des familles du temps de Mithridate ; car les tombeaux des Grecs qui succédèrent plus tard , et qui avaient aussi habité Kertche , ancien siège de Mithridate, roi de Pontus, et connu sous

le nom de Panticapée, se trouvent sur les montagnes qui environnent la ville. Ces tombeaux , très vastes et recouverts dp quantité de grosses pierres , forment des monceaux très proeminens que Ton aperçoit de loin. Il parait que chaque famille d'un rang élevé avait son tombeau séparé et placé à quelque distance les uns des autres.

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