‹ Voyage en CriméeChapitre 41 sur 57 · RENCONTRE AVENTUREUSE · texte numérisé non relu

RENCONTRE AVENTUREUSE

Au milieu de mes privations de tout genre , et dans l'isolement où je me trouvais pendant mes courses rapides, je sentis le besoin de m'égayer par quelque chose d'extraordinaire , pour charmer mes ennuis et me faire oublier, pour quelques momeos, un avenir incertain et peu consolant. Un heureux hasard vint à mon secours pour ranimer eu moi des sentimens déjà amortis depuis plusieurs anne'es par l'adversité contre laquelle il me fallait lutter. J'ose réclamer ici l'indulgence de mes lecteurs pour m'ctre écarté un moment du sujet de ma narration , afin de lui faire pari d'une rencontre singulière, dont le souvenir ne sortira pas de sitôt de ma mémoire. II est , on le sait , dans la vie des époques, des circonstances qui ne se perdent et ne s'effacent pas, et dont le souvenir dure toujours et envahit l'existence. On me dira peut- être que c'est une faiblesse impardonnable , une imagination exajtée, soit; mais si le lecteur se met un instant à ma pla,ce , .s'il songe dans quels lieux et dans quelles

circonstances je me suis alors trouvé, sûrement il conviendra qu'il arrive dans le cours de notre vie des choses extraordinaires, dont, malgré toute notre sagacité , nous ne saurions nous rendre compte. Mais ne fatiguons pas l'impatience de nos lecteurs et allons au fait.

A mi-chemin entre Gorgotz et Souram , ayant à ma suite deux Cosaques et mon cheval de bât , je rencontrai deux officiers russes qui couraient la poste comme moi, se rendant à Tiflis. Les Gosâques, à l'exemple des postillons européens , ont l'habitude de changer d'escorte pour retourner chacun à son poste.

Tandis que les Cosaques étaient occupés à s'arranger, je vis à quelque distance de nous passer une dame du pays, couverte d'un voile, replié sur son épaule gauche, montant un beau cheval richement caparaçonné; elle avait à sa suite une femme proprement vêtue et trois hommes à cheval, dont l'un la précédait de quelques pas. Je ne m'attendais sûrement pas à rencontrer dans ce pays si peu civilisé une femme aussi élégante et ayant tout l'air d'une dame distinguée. J'avoue que cette apparition me surprit beaucoup et me jeta dans une espèce de stupeur. Cependant fa curiosité ou plutôt un je ne sais quoi agissant sur moi avec la rapidité de l'éclair, sans attendre mes Cosaques, qui étaient encore occupes à délier et à remettre ma valise à leurs camarades , je m'élance sur mon cheval et je rejoins la dame à quelque distance. Elle tenait une branche verte à sa main droite, et, en m'apercevant , elle me fixa avec une certaine bienveillance; de mon côt 1 , je la saluai très poliment; elle me rendit mon salut en agitant la branche , qu'elle baissa en même temps , et me montra la plus jolie figure du monde. Elle pouvait avoir vingt-deux ou vingt-qualre ans; sa taille était délicate , et toute sa personne avait quelque chose de

distingué; son coursier même paraissait fier de porter une si belle amazone.

J'aurais vivement désiré faire route dans sa compagnie et entrer en conversation avec elle ; mais le moyen de nous

entendre? D'ailleurs , la convenance me défendait d'aborder une dame de son cang sur le grand chemin , et de blesser ainsi sa modestie. Je. poursuivis donc ma route , mais en ralentissant les pas de mon cheval , impatient de retourner À son écurie , autant pour donner le temps aux Cosaques de nie rejoindre que pour avoir le plaisir de regarder de temps en temps ma belle , dont le cheval , fringant et vigoureux , allait bon train ; de sorte que je ne perdis pas de vue cette intéressante cavalcade Unique la clarté du jour nous accompagna; mais il fallut bientôt renoncer à ce plaisir, car la nuit me dérobait insensiblement tous, les objets autour de moi. Adieu , belle inconnue; arrivez , arrivez , car Souram sera votre asile comme le mien pour la nuit ! Mais peut-être son château est- il ici aux environs, me disais-jc ; ainsi je ne la verrai plus.

Etant encore à quelques werstes de Souram , je piquai des deux pour hâter mon arrivée au poste des Cosaques , situé hors de la ville. Nous nous arrêtons devant une chaumière destinée pour les voyageurs ; on m'y introduisit, on me montra un grabat couvert d'un peu de foin : tout le long de ma roule , depuis Tiflis , je ne pouvais m'altendre qu'à un semblable gîte. Apres avoir mangé la moitié de mon poulet de Gori, je m'étendis sur ce grabat , et tout en songeant à la belle Imérétienne , je m'endormis sans m'éveiller qu'à la pointe du jour.

Je fus bientôt debout pour me mettre en route ; la matinée était superbe, le chemin excellent , les environs charmans ; j'allais bientôt quitter la vallée délicieuse où est la

ville de Souram pour entrer dans une gorge de montagnes presque interminable. A une werste de la ville j'aperçus une maison de campagne solitaire très propre , ombragée de beaux arbres. Cette vue attira mès regards , et je ne fus pas long- temps à apercevoir la même cavalcade de la veille sortant d'une des allées qui conduisaient à ladite maison de campagne. Je me trouvai alors en ligne oblique avec cette compagnie et à une centaine de pas , de sorte que , sans m'arrèter, je n'aurais pu m'en approcher; je dus donc me contenter de la saluer avec une démonstration de quelqu'un qui revoit avec plaisir une personne de connaissance. Cette fois la dame, jetant son voile de côté, peut-être par forme de politesse , me salua en inclinant plusieurs fois la tête et faisdut plusieurs signes de salutation avec la branche qu'elle tenait toujours à la main; ce geste ne Gt qu'augmenter mon trouble. Quant à la démonstration amicale de la dame, comme je montais un cheval vif et que j'étais habillé à la tcherkesse, je pouvais lui faire quelque illusion, illusion qui, je crois, existait d'une et d'autre part. Cependant il me fallut renoncer à tout espoir de cultiver sa connaissance; le destin seul se chargea de ménager pour nous de nouvelles rencontres.

Pour accélérer mon arrivée à la première poste , je me mis à trotter, et j'eus bien tôt perdu de vue cétte dame; elle ne cessa pas de m'occuper pendant toute la route, qui , depuis Souram jusqu'à la dislance de neuf wersles, se prolonge au milieu d'une campagne riante et couverte de jardins , de prairies , de vignes , que l'on quitte avec regret à la voe de montagnes qui semblent vous interdire tout passage par leurs masses compactes et resserrées. Des forêts épaisses s'étendent depuis le sol jusqu'à la cime de montagnes très élevées : je n'ai vu nulle part une forêt aussi belle et aussi

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attrayante. Cette cbaine de montagnes s'étend l'espace de vingt-quatre werstes , vers le nord , sans aucune interruption , et le passage pour sortir de cette solitude est extrêmement étroit et long par les continuelles montées et descentes. Cependant ces lieux no laissent pas de plaire par la variété des beaux arbres, parmi lesquels le lilas brille par sa couleur de pourpre.

Sur mon chemin , en examinant les végétaux , je fus agréablement surpris de voir tant de différentes espèces ; j'en avais rencontre de semblables dans la partie septentrionale du Cavcase. Les arbres et les plantes sont singulièrement groupés dans cette partie de la montagne; on y voit jusque sur leurs sommets des chênes et des charmes. Sur leur pente je distinguai legenevricr, le prunier épineux, le cornouiller mâle, le poirier du Cavcase , une grande quantité de châtaigniers, d'aulnes, de hêtres , d'ormes , de trembles et de pins qui sont plus petits qu'en Europe.

Sur cette route je rencontrai beaucoup d'ïméréliens qui marchaient à pied devant leurs chevaux , chargés de marchandises destinées pour Tiflis. Non loin du poste des Cosaques , à Malintzki, la forêt diminue , mais on entre dans une gorge que Ton ne quitte qu'à l'entrée de la province d'Imérétie. Ce poste est situé sur une hauteur formant un plateau assez étendu qui fournit une belle prairie où les chevaux des Cosaques trouvent abondamment de quoi se nourrir. Malintzki avait été un poste militaire remarquable sous les rois de Géorgie, car on y voit encore plusieurs bâtimens qui étaient appropriés à des casernes et aux logcmens des officiers. Apparemment le gouvernement actuel ne juge pas à propos d'y établir quelques forces militaires, autrement les maisons qui sont encore debout pourraient être réparées avec peu de frais.

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Pour arriver sur (a hauteor de Malintzki , la montée est

si rapide qu'on est obligé de mettre pied à terre, soit pour monter, soit pour descendre. Etant arrivé sur le plateau , je m'arrélai un moment pour prendre haleine et promener me» regards sur cette chaîne de montagnes et sur. le défilé à mes pieds , Lorsque j'aperçus l'ombre de mon esprit, je veux dire la dame de mes pensées ; elle s'était arrêtée avec sa suite au même endroit où un sentier s'offre pour conduire le voyageuraur le plateau . Sans descendre de cheval cette dame leva la tête plusieurs fois vers la hauteur; elle semblait balancer sur le parti qu'il fallait prendre , cet endroit étant le seul où l'on pût faire rafraîchir les ehevaux , ou bien il fallait pousser encore à dix werstes et demie jusqu'à la prochaine station . Cette montée raide ayant épouvanté la dame» elle se détermina à passer en avant. Sans la faute de mon Cosaque (cette fois je n'en obtins qu'un , les autres étant en route) , probablement je n'aurais pu avoir le plaisir de rencontrer en cet endroit la belle Imérétienne, car j'avais perdu au moins une heure de chemin par l'ignorance de mon Cosaque, qui , ne connaissant pas cette route, s'était égaré ù sa grande honte.

Je fus vraiment fâché du parti que la dame avait pris ; je voulus poursuivre ma route sans perdre de temps , mais les chevaux étant éloignés du poste, je ne pus partir qu'an bout d'une heure. L'empressement que j'avais mis à presser les Cosaques me lit presque oublier que je n'avais encore rien mangé de toute la journée; par conséquent, je fis cuire quelques œufs que le chef du poste me vendit, ainsi qu'un morceau de pain d'orge , dont je fis mon modeste repas pour toute la journée.

J'ai remarqué, dans toute ma route depuis Trébizondo jusqu'à Redoute-Kaléh , qu'il n'y a peut-être rien qui

empêche autant de sentir la faim qoe de boire les eaox délicieuses sortant des flancs des rochers. Je recommande cette vie frugale aux gourmands, ils peuvent être assurés qu'an lieu du dégoût occasionné par la. satiété, ils gagneront un excellent appétit. Du reste , je ne puis concevoir comment j'ai pu avaler cette quantité d'eau, qui, dans toutautre temps et lieu, m'aurait suffoqué , et je ne puis qu'ajouter que je n'ai jamais joui d'une meilleure santé que lorsque je m'abreuvais ainsi jusqu'à satiété. Je recommande donc encore une fois l'usage de l'eau comme une panacée pour prévenir bien des maladies. Je me souviens d'avoir lu dans une feuille publique , à Paris , qu'au commencement de la révolution > deux gros chanoines de Toulouse, qui avaient de riches prébendes et étaient depuis plusieurs années cruellement affligés de la goutte, étant forcés d'émigrer, avaient pris la route d'Espagne. Accoutumés , comme ils l'étaient, à faire bonne chère, ils se dépéchèrent de manger quelques centaines de louis qu'ils avaient pu emporter à la hâte, en attendant la contre- révolution. Cependant celle-ci n'arriva point > et les pauvres chanoines furent réduits à marcher à pied , à ne plus boire du Xérès et à se contenter d'un peu à' alla putrida (pot-pourri) (*). Mais malheur est bon à quelque chose : les chanoines , au bout d'un an , au moyen de ce nouveau régime et de l'exercice à pied , furent entièrement guéris de leur goutte.

(t) C'est un mets favori «tes Espagnols , composé de toutes sortes do viandes et de légumes.

L'IMKRÉTIE. — LA MINGKÉLIE.

Mon repas frugal achève et les chevaux étant enGn arrivés , je montai à cheval, et comme je n'étais pas encore sorti de la gorge des montagnes, j'étais sûr de me trouver sur les traces de la belle inconnue qui occopait un moment mes pensées, mais qui fit bientôt place à l'admiration qu'excitait en moi le beau pays d'Imérétie , où je venais d'entrer et qui est vraiment un paradis terrestre. Ce n'est qu'une suite de jardins sans art, embellis par la nature. Les feuilles des arbustes portant des fleurs bigarrées, les prairies, les bosquets et tout ce qui vit , a cette couleur attrayante qu'on ne trouve pas même dans la plus belle partie de l'Italie. Les vignes se sont emparées de tous les arbres , le long de la route et dans les vallées où elles en trouvent ; elles s'y entrelacent et vont atteindre la hauteur de dix à quinze pieds. Les ceps sont ordinairement de la grosseur d'un bras d'homme, mais non pas de la grosseur du corps humain, comme certains voyageurs le prétendent , à moins qu'ils n'aient pris plusieurs ceps joints ensemble pour un seul. On

peot conclure, par fa quantité inconcevable des vignes qui viennent spontanément dans l'ancienne Cholchide, que la moitié de la récolte ne peut être recueillie par leshabitans. Le vin d'Imérétiè et de Mingrélie est à très boo marché : j'ai vu des Iméréliens, assis près du grand chemin sous un arbre, pourvus d'une grande provision de vin , offrira boire à mes Cosaques avec autant dè libéralité qu'on offrirait un verre d'eau auprès d'une source. En général , il n'y a pas de pays au monde où l'on fasse, proportionnellement, autant de consommation en vin que dans ces deux provinces et dans celle de Kakéthic en Géorgie. Des personnes dignes de foi m'ont assuré qu'il y a des femmes nobles qui , à un seul repas, sont capables de boire deux bouteilles de vin , et què les hommes en boivent aisément trois pintes dans la journée. D'ailleurs, il ne mettent jamais de l'eau dans leur vin , disant que c'est un péché de gâter ce que Dieu a créé. Ils me prenaient pour tin imbécile, voyant que je mettais plus d'eau que de vin dans mon verre, qui , chez eux , contient le double de ce que peut contenir chez nous un verre de table ordinaire.

En considérant cette quantité de vignes qui croissent spontanément sans culture, ne pourrait-on pas se hasarder à supposer qu'après le déluge , la Cholchide avait produit les premières vignes , et que c'est de cette région que la vigne fut transplantée et propagée dans toutes les parties du monde? On a , d'après celte hypothèse, le droit de penser que Noé et ses enfans , cherchant un nouvel Eden , en s'avançant du mont Ararat vers la Cholchide , dont le sol leur paraissait plus fertile , se seront fixés dans ce paradis terrestre.

A l'appui de la supposition que c'est dans la partie méridionale du Cavcase que la vigne fut procréée, vient encore

l'usage, jusqu'à ce jour en vigueur en Imérétie, de porter une coiffure qui a absolument la forme d'une feuille de vigne. Je pense que les habitons primitifs de la Cholchide, pour se garantir la téte contre l'ardeur du soleil et contre la pluie , avaient trouvé l'expédient de couvrir leur chef de ces feuilles, ou , peut-être, ont-ils voulu, par reconnaissance , avoir toujours présent cet emblème de la vigne que la Providence a si abondamment répandue sur leur terre. Quoi qu'il en soit , depuis un temps immémorial les deux sexes portent cette espèce do bonnet, qui varie de couleur, mais qui conserve toujours sa forme. On voit de ces bonnets faits d'étoffes de couleur rose, yerte, jaune, brune et noire ; sur le devant ils coiffent assez bien , mais» par derrière, la moitié de la téte est découverte. A Kotais je voulais en acheter un , mais on n'en vend pas dans les boutiques; ce sont les femmes qui les confectionnent pour elles et leurs familles. Un Imérétien, voyant dans une boutique que je voulais en acheter, m'offrit |e sjen , mais il était si sale que je préférai le laisser.

En Imérétic et en Mingrélie , les maisons des habitans se distinguent de toutes celles de Géorgie et des autres provinces du Cavcase méridional , où l'on ne trouve que des maisons basses et la plupart sous terre jusqu'à la hauteur des fenêtres ; mais ici , quoique les maisons soient ordinairement construites en bois , revêtues de planches ou d'argile et couvertes de roseaux , elles sont propres, commodes et annoncent l'aisance du propriétaire ; elles ont la plupart un hangar sur le devant, ce qui est parfaitement adapte au climat.

Les villages qui se trouvent le long du grand chemin en sont toujours éloignés d'une centaine de pas, et sont entourés d'un fossé , d'un ruisseau ou d'épais buissons , afin de se

garantir conlre une surprise nocturne de la part des montagnards. La yue des maisons à travers les arbres plaît singulièrement à l'œil ; elles sont entourées de vignes , d'arbres fruitiers et de fleurs , qui donnent un air agréable à ces habitations , où les familles ne sont incommodées ni par l'odeur du fumier, ni par les bëlemens ou les mugissemens des hétes à cornes. L'heureux habitant, qui ne sème que du millet, n'a pas beîoin d'un grand nombre de bétail ; une ou deux vaches suffisent pour toute une famille.

En Mingrélie, les habitons sont plus à l'abri des incursions des Tcherkesses , à cause du voisinage de Rcdoute- Kaléh et de Poti ; d'ailleurs , étant défendus par le fleuve Khopi , ils construisent leurs maisons à l'instar de celles qu'on voit dans les villages européens ; elles sont la plupart sur le bord des grands chemins, ont une cour d'entrée assez spacieuse, de petites dépendances, des granges, etc. Sur ma route à Redoute - Kaléh , j'aperçus beaucoup de chanvre sauvage , dont les habilans tirent de l'huile qui leur sert dans leurs repas les jours maigres. L'usage de la graine de lin est général parmi les paysans hongrois.

Apres avoir changé de chevaux et d'escorte à Garili, je continuai ma route sans perdre de temps; elle me conduisit au milieu de la plus belle partie de l'Imérétie. La végétation y semblait plus vigoureuse ; les prairies répandaient une odeur approchant celle du jasmin , les jardins paraissaient mieux soignés ; les maisons même qu'on voyait de distance en distance étaient mieux bâties et plus propres.

Plongé dans mes rêveries en contemplant la belle nature qui disposait mon ame à des sensations délicieuses , j'admirai les innombrables bienfaits dont la providence a comblé celte heureuse contrée, lorsque je vis tout-à-coup, à une centaine de pas de moi , la belle Imérétienne. Devant

elle marchait un homme proprement habillé, espèce de fermier ; elle traversa à pied la route que je suivais : elle était vêtue d'une robe blanche , un voile flottait sur ses épaules; elle était coiffée en cheveux, dont les boucles reposaient sur son sein ; sa démarche était noble et mesurée. Ayant entendu les pas de nos chevaux , elle se tourna de notre côté sans s'arrêter, et cette fois c'est elle qui me salua la première, sans doute parce qu'elle se sentait maîtresse chez elle. Le mouvement de sa téte était gracieux ; en la penchant sur I épaule gauche, elle voulut m'indiquer que nous étions déjà de vieilles connaissances , quoique de fraîche date. Malheureusement l'homme qui la précédait continuant son chemin, elle dut le suivre, et bientôt elle fut dérobée à ma vue par les broussailles à travers lesquelles un sentier conduisait vers les champs. Un moment elle reparut encore sur une colline peu éloignée, et se tourna vers moi en me saluant de ses deux mains pour la dernière fois. Adieu, cher objet, m'écriai-je, adieu! peut-être pour toujours. Je dis peutêtre, car il reste toujours à l'homme une lueur d'espoir souvent trompeuse. Espoir, don de la providence, le seul 80 u tien , le seul asile des malheureux , je te salue !

Quoi qu'il en soit, ce fut une grande consolation pour moi de voir que mon cœur n'avait pas vieilli au point de perdre la vivacité de sa forte jeunesse. J'ai encore aujourd'hui de douces pensées et de religieuses espérances, et puis je ne suis pas dévoré, comme jadis peut-être, de l'impatience de vivre. A mesure que je penche vers le déclin de la vie , je savoure avec plus de piété et d'équité ce qu'elle a de généreux et de providentiel.

Selon toute apparence, cette dame était une princesse, comme je l'ai appris à Kotais. En Géorgie et dans toutes les provinces qui en dépendent , les anciens seigneurs possèdent

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des domaines étendus sous la domination russe , comme ils les avaient possédés sous leurs rois. La dame en question pouvait être également maîtresse d'elle-même et de ses actions ; du moins on pouvait en juger ainsi d'après le ton de supériorité qu'elle prenait avec ses gens , et par les respects qu'elle en recevait.

L'apparition si fréquente de celte belle Imérétienne, toujours enveloppée encore d'un mystère inexplicable, fit sur moi, celte fois-ci, une impression encore plus profonde , qui m'inquiétait sans pouvoir m'en rendre compte. Mais c'était une sensation douce qui m'annonçait que j'avais encore un cœur qui pouvait s'élever à la jouissance que procure une imagination forte, totalement dégagée des sensations du corps; et je me rappelai, dans ce moment, cette vérité si naïvement exprimée par Bernis :

La beauté voit périr ses traite, Les roses du teint se flétrissent, Mais le cœur ne rieillit jamais.

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