‹ Voyage en CriméeChapitre 42 sur 57 · APPARITION SINGULIERE · texte numérisé non relu

APPARITION SINGULIERE

Je marchais déjà depuis deux heures, rêvant à cette chère inconnue qui était devenue ma fée , lorsque, sur les cinq heures du soir, un terrible orage vint fondre sur nous ; il était accompagné de violens coups de tonnerre qui éclataient au dessus de ma tête, et mille éclairs semblaient vouloir mettre tout en combustion. La grêle et la pluie nous incommodèrent beaucoup; le chemin devenait très difficile pour nos chevaux dans cette terre grasse, où, en l'absence d'une chaussée , on est obligé de battre les champs et de parcourir les prairies dans tous les sens pour chercher quelque ornière.

A mon arrivée à la poste, le soleil reparut avec sa chaleur bienfaisante, et, au bout d'une heure , mes habits et mon bagage se trouvant secs , je montai à cheval pour continuer ma route vers Quirilskoï, où, ayant changé d'escorte, je traversai le Quirilla sur un radeau. Celte rivière est large et coule tranquillement au milieu d'une plaine charmante,

parsemée de bois et nourrissant quantité de chevaux et de bétes à cornes.

Je passai la nuit au poste des Cosaques à Chalaveri. Cet endroit est assis au milieu d'une belle campagne , et je me réjouissais déjà à l'avance d'avoir à parcourir cette belle partie de l'Imérétie. Confiant dans l'avenir et content de quitter les immondices que Ton trouve dans cette espèce de chaumière des Cosaques (*), je devançai l'aurore pour respirer l'air le plus pur. Lq soleil reparut bientôt sur l'horizon et vint animer ces riches campagnes parées de la plus belle verdure et parsemées de plantes aromatiques rares , et qui offrent aux botanistes un vaste champ pour enrichir le domaine de l'histoire naturelle par de nouvelles découvertes.

Je laissai aller mon cheval au petit pas ; mes Cosaques . n'étaient pas pressés non plus , ils fumaient leurs pipes tranquillement et s'entretenaient amicalement. Cependant le soleil s'approchait de son zénith , et nous n'avions pas encore fait plus de quinze werstes; car tout nous invitait à jouir le plus long-temps possible de ces charmes agrestes. Je voyais à droite, à gauche et devant moi, des avenues qui annonçaient le voisinage d'une riche propriété. Cette vue me surprit d'autant plus que je ne m'attendais pas à trouver une pareille culture dans cette région , où les habitans se contentent de laisser agir la nature seule, qui y déploie des charmes que l'art ne saurait imiter.

(t) Depuis Trébizonde , l'espace de 1331 werstes (382 % lieues de France), étant condamné, à l'exception de mon séjour à Erzeroum et à Tiflis, à passer les nuits tantôt parmi les rochers de l'Arménie avec les Turcs , tantôt aux postes des Cosaques, dans de misérables cabanes , je dus naturellement m'estimer heureux d'en sortir au plus tôt et de monter à cheval pour jouir des attraits de la campagne.

Pourquoi n'étais -je pas, dans ce moment, maure de m'arrêter tant que j'aurais voulu pour pouvoir parcourir i mon aise ces avenues , ces allées? Mes Cosaques, qui marchaient devant moi, se mirent enfin à trotter; mais je les laissai aller à leur gré et je continuai à me délecter au milieu de ces allées qu'on voit en Europe à l'approche des châteaux. Tout en considérant les taillis , les bosquets, les charmilles, je vois tout-à-coup sortir d'une de ces allées une jeune personne seule , en robe blanche , les che?eux flottant sur les épaules; elle traversa d'un pas léger le chemin que je suivais , tourna la tète de mon côté et disparut aussitôt dans l'allée opposée. Par sa taille élégante et à sa démarche , je crus reconnaître cette dame mystérieuse qui , depuis Souram, ne faisait que paraître et disparaître; Je pique aussitôt mon cheval, j'arrive à l'entrée de l'allée où elle s'était éclipsée : là plusieurs sentiers qui se .croisaient , vinrent s'offrir à mes regards ; rien cette fois ne m'aurait empêché de suivre les traces de la dame, mais à qui confier mon cheval , et lequel des sentiers choisir? Les Cosaques étaient déjà hors de vue , et je balançais encore sur le parti qu'il me fallait prendre : j'étais irrésolu ; mais je dus céder à la nécessité et m'éloigner au galop pour rejoindre les Cosaques»

Celte apparition vraiment frappante de la même personne pendant quatre jours consécutifs me troubla à uo haut point; j'éprouvai un sentiment qui m'était inconnu, il était trop vif pour n'être qu'un simple penchant; il était trop pur pour être de l'amour. Cependant en examinant la chose de plus prés , je trouvai que tout était dans l'ordre naturel. Je dois supposer que cette princesse était veuve, comme je l'appris ensuite, qu'elle était riche et propriétaire de plusieurs terres. Mais si c'était elle, pourquoi, cette fois,

seule, sans voile , sans chapeau , les cheveux ëpars , redoublant ses pas? Voilà ce qui reste un mystère pour moi.

Dans l'allée que je venais de quitter, je vis à ma gauche une maison à cinquante pas du grand chemin ; derrière était un petit bois symétriquement planté , et sur le devant on voyait une pelouse sur laquelle je cherchai inutilement les traces d'un pas humain. La maison était bâtie en bois et avait une apparence bien supérieure à toutes celles que j'avais vues jusqu'alors ; elle indiquait qu'elle appartenait à un riche propriétaire. Mais ce que je ne pus concevoir, c'est que cette maison paraissait n'être pas habitée du tout, car les portes et les volets même en étaient fermés; pas une ame qui vive , pas un chien , en un mot , aucune trace qui put indiquer la présence de qui que ce soit. Cependant la jeune personne était sortie précisément de cette allée , elle était seule et pourtant, au moment de la plus grande chaleur, nu-tête , sans parasol.... Tout cela était fait pour me confondre, et encore aujourd'hui , quand j'y pense , je n'en puis revenir.

Q'on m'accuse de faiblesse, tout ce qu'on voudra; je veux passer condamnation , en faveur de la rareté du fait; mais je ne peux pas dissimuler qu'il m'en est resté une impression si vive , que l'image de cette personne ni'est devenue si chère et si profondément gravée dans la mémoire , qu'elle ne s'en effacera jamais.

Tout ceci m'apprend que si l'imagination est un tyran de notre raison et souvent son ennemie la plus cruelle, elle est aussi quelquefois notre bienfaitrice , et que si elle nous égare le plus souvent , elle est parfois aussi la source d'une infinité d'enchantemens dont se compose le bonheur humain.

lu.

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