ANCIENNE CHOLCHIDE. — COLONIES ALLEMANDES
Cs n'est pas sans raison que les Grecs imaginèrent d'envoyer Jason pour chercher la toison d'or dans la Cholchide , pays chéri des Dieux. Sous cet emblème, les anciens ne voulaient sûrement voir autre chose que l'étonnante fertilité et les richesses de ce pays. L'histoire nous apprend que la Gholchide était si riche en mines d'or, que Mithridate, roi du royaume du Bosphore Gimmérien et maître de la Gholchide , fil construire en or massif une multitude de statues , de trônes , de Kts , de fauteuils et autres meubles à son usage. Jusqu'à présent on a en vain cherché ces mines ; peut-être avec le temps réussira-t-on à en trouver les veines.
La route jusqu'à Kotaïs offre des vues délicieuses et infiniment variées ; les campagnes sont couvertes de verdure et de vignes sans nombre ; les forêts qui s'élèvent jusqu'à la cime des montagnes avec une orgueilleuse fécondité, les prairies qui récèlent des herbes odoriférantes, les ruisseaux
limpides quittant à regret les bosquets qui les ombragent, sont autant d'attraits dans ces lieux , véritable image du paradis terrestre , telle que l'imagination la plus vive ne saurait l'inventer.
Un grand nombre de vallées, aussi belles qu'aucune de. celles qu'on dépeint dans les romans, excitent l'admiration du voyageur. La plupart de ces vallées sont arrosées de ruisseaux qui animent la plus belle verdure cl font naître une grande variété de fleurs et de plantes. Il y a dans les mêmes vallées des endroits où l'ombre et l'odeur suave répandues dans les bois voisins causent un plaisir extrême. La hauteur des montagnes toujours vertes , peuplées de divers arbres, de plantes innombrables de toutes couleurs; et sur le penchant des collines, les vignes qui serpentent et s'élèvent jusque sur la cime des arbres , offrent à l'homme le séjour le plus délicieux qu'il y ait peut-être sur toute la surface de la terre. Ici la simple nature surpasse dans ses productions toute l'imagination possible
A dix werstes en-deçà de la ville de Ko tais je rencontrai un prince du pays, du moins mes Cosaques le prirent pour tel , car il avait avec lui une suite nombreuse ; il montait un superbe étalon ; son costume était riche; et tout son attirail était proportionné à son rang. Les hommes à cheval qui l'accompagnaient étaient armés de fusils et de sabres. Ce seigneur, en passant près de moi , me salua avec un air de supériorité; il pouvait avoir une trentaine d'années et avait l'air tout-à-fait martial.
Quelques werstes plus loin, nous rencontrâmes une dune avec une petite suite ; elle était de moyen âge ; elle avait le visage couvert d'un léger voile transparent, et avait l'air fatigué sur son cheval vigoureux. Je passai à coté d'elle sans y faire beaucoup d'attention; clic me
rendit bien la pareille : c'était une grosse réjouie venant de Kotaïs.
A cinq werstes de Kotaïs on passe sur un pont la rivière Thyral-Titèle , dont les bords sont embellis par des arbres qui , par leurs branches épaisses , prêtent «ne ombre protectrice contre l'intensité de la chaleur. A une werste plus loin , on commence à monter la colline qui empêche d'apercevoir la ville ; bientôt on voit les clochers et insensiblement on découvre toute la ville, qui parait surgir de vastes jardins. Avant d'y entrer, on trouve , des deux côtes, de» champs bien cultivés , des maisons de campagne, des jardins fruitiers et potagers , en un mot , on voit ici dans l'économie rurale plus d'activité qu'en Géorgie. De cette haateor qui précède l'avenue de la ville , l'œil embrasse à la fois tous les objets à l'entour, et on voit de loin couler rapidement le Rion , ou le Phase des anciens , qui se jette dans la mer Noire.
La ville de Kotaïs , capitale de la province d'Imérétie , se trouve sur la rive gauche du Rion ; sa situation est une des plus belles dans celte partie de l'Asie; sa population est évaluée de sept à huit mille ames, non compris la garnison russe. On y fait un commerce actif avec Tiflis et Redoute- Kaléb; toutes les marchandises venant d'Europe passent par cette ville pour être transportées à Tiflis. Ce sont les Arméniens qui sont en possession de ce commerce, si on en excepte quelques Français et Italiens établis à Tiflis. Les Iméréliens se contentent de faire les marchands au détail et de fournir des bétes de somme pour transporter les marchandises.
Les Arméniens catholiques sont très nombreux dans la ville ; ils n'avaient dans ce moment qu'un oratoire , mais on était sur le point de bâtir une église dont l'emplacement est
spacieux , et où étaient déjà réunis tons les matériaux pour commencer immédiatement à bâtir. L'oratoire était desservi par un capucin italien , chex lequel je me rendis à mon arrivée , lui ayant été recommandé par le père capucin do Gorî. Mais quelle fut ma surprise et mon indignation , lorsque ce moine, grossier, sans écouter ma prière , voulut me mettre à la porte , malgré une forte pluie qui tombait en ce moment. Je conjurai cet bomme barbare de me permettre au moins de rester dans la galerie ouverte jusqu'au lendemain ; mais cet homme, avilissant le nom de chrétien , refusa obstinément de m'écouter. Indigné d'un procédé si déloyal , tel que je n'en avais jamais éprouvé chez les Talares nomades et chez les Turcs , je le quittai en l'apostrophant comme il le méritait , et j'allai trouver le commandant de la place pour me faire donner un logement , auquel j'avais droit en vertu de mon pod roche. Cet officier, plein de prévenance , m'en désigna un chez le même capucin que je venais de quitter; mais lui ayant raconte les mauvais procédés de cet homme, je le priai de me loger dans une autre maison , et je fus immédiatement conduit dans la maison d'un jeune Arménien , qui me reçut sans difficulté et même avec complaisance; de sorte que je gagnai au change.
Comme j'allais bientôt entrer en Mingrélie et la quitter sans m'arreter long -temps, je pris dans cette ville toutes les informations que je pus recueillir sur les Tcherkcsses, au sujet desquels j'avais préparé des notes l'année passée pendant mon séjour dans la partie septentrionale du Cavcase et en Crimée. Mais , avant d'en donner une relation exacte , je crois faire plaisir aux bons Wurlembcrgeois en leur communiquant ici une courte description des colonies occupées par leurs compatriotes en Géorgie , et dont aucun
voyageur n'a donné jusqu'à présent des détails satisfaisait». Ces colonies , au nombre de huit , sont les suivantes :
4° Neù- Tiflis , à deux wersles de celle capitale. Ce village , proprement et régulièrement bàli , est composé de trentecinq familles qui exercent divers métiers et fournissent à la ville , du lait , du beurre , du fromage , de la bière, du vin cl des fruits. Ces colons n'ont pas de champs labourables, mais, par leur industrie, ils gagnent assez pour vivre dans une aisance médiocre et jouir en paix dn fruit de leurs travaux. Ils entretiennent un pasteur ou ministre, et leur église, au moment de mon arrivée à Tiflis, a reçu de la munificence de l'Empereur Nicolas un secours de deux mille roubles.
2° Alexander-Dorf. Ce village est situé à trois wersles de la ville, sur la rive droite du Kour; il contient treniedeux familles qui s'occupent avec soin à élever du bétail, en quoi ils réussissent à merveille, et foprnissent aux boucheries de la ville des bœufs et des veaux ; leurs femmes préparent la toile pour leurs familles, et élèvent une grande quantité de volailles cl surtout de dindons.
5° Marienfeld, à quatre wersles de Tiflis. Cette colonie est également composée de trcnle-deux familles qui font valoir les terres fertiles avec avantage ; ils cultivent lavigoe avec beaucoup de succès. Ce village est remarquable par la proprelé et la commodité des maisons et les habillcmens soignés des femmes,
4° A une demi-werste de cette colonie est celle de Petersdorf, qui ne compte que seize familles et n'existe que depuis huit ans, ces colons ayant quitté leur première demeure à cause de la stérilité du sol.
5° Elimbethal. Ce village compte soixante-quatre famille* et il est le plus florissant parmi les autres. On y coltive l«
champs avec un soin remarquable , comme en Belgique ; on y élève un grand nombre de bestiaux, et les colons tirent beaucoup de profit de leurs vignes qu'ils cultivent avec soin ; aussi bien le vin d'Elisabelhal est recherché et bien vendu à Tiflis.
6° Calharinfeld , dont il a été déjà fait mention plus haut. Celte colonie était composée -de quatre-vingt-douze familles avant la guerre contre les Perses ; aujourd'hui elle est réduite à soixante-dix familles : les colons, ayant été exposés aux ravages exercés par les Perses , ont éprouvé une perle considérable en hommes et en biens. Mais leur industrie et leur application au travail , à l'agriculture el à la plantation des vignes, ont déjà réparé leurs pertes , qui ne paraissent plus en face de la prospérité dont ils jouissent actuellement. Ces colons élèvent de bons chevaux et les % font valoir dans le transport des marchandises et des produits de la terre.
7° Armenfeld. Ce village contenait autrefois trente-cinq familles; mais elles durent quitter leur établissement à cause de la stérilité du terrain qui au commencement leur avait été désigné. Aujourd'hui ces familles demeurent sur les limites de Calharinfeld.
8° Helenendorf compte cent vingt-sept familles. Ce village est à sept werstes de la ville ù'Elisabethpol. Les habitans de celte colonie se trouvent dans un état de prospérité. Ils ont du blé en abondance, ils cultivent la vigne et élèvent un grand nombre de bestiaux ; ils brûlent aussi de Tcau-de-vie qu'ils vendent avec beaucoup de profit.
Si je fais mention ici des colons wurtembergeois , c'est pour faire plaisir à leurs compatriotes en Souabc, qui, éloignés de plus de neuf cents lieues , ne seront pas fâchés d'avoir des nouvelles positives sur la position de leurs
parens et amis. Ces détail» basés sur la vérité sont , il me semble , de nature à engager les Wurtembergcois à venir dans cet heureux climat, au Heu de traverser l'Atlantique, souvent avec danger, pour se fixer sur une terre toujours en proie à l'épidémie qui y est endémique.