CONSTANTINOPLE
CW arec tin nouveau plaisir que je vis pour la troisième fois le Bosphoreet Buîukdéréb. En passant devant ce village le capitaine de notre navire salua de cinq coups de canon le pavillon napolitain arboré à l'hôtel du ministre du roi des Deux-Sicites. Il y avait une frégate russe, à l'ancre, devant le magnifique palais de Russie, et une frégate anglaise était mouillée à Térapia , vis-à-vis la maison de campagne dont le Sultan a faii présent à la légation anglaise, pour la mettre au niveau avec celle de France. Tout-à-coup je vis flotter au bout d'un mât très élevé le pavillon rouge, qui indiquait la présence du Grand -Seigneur, séjournant alors à sa maison de campagne à Térapia. Je vis avec douleur que la plupart des palais qui étaient habités avant la dernière révolution par des princes et autres seigneurs grecs, ont été détruits ou incendiés, par vengeance, dans ce beau village de Térapia, ou les premières familles grecques s'élaient fixées depuis nombre d'années, laissant à leur patriarche et aux autres familles moins riches le séjour
do Faoar, d'où ifo ont encore conservé le nom de Fanariotes* Le palais da prince Janko Ca limace lu y drogmau de l&Peetcet frère de l'infortuné prince Skartat Calimacchi , hespodar de Moldavie, fol rasé jusqu'aux fonde m en s , et k sa place je? ne trouvai que de l'herbe et des ronces. Ce palais , situé sur une hauteur à l'entrée de Térapia , était le pfos maguiiique parmi tous les autres palais grecs ; son immense terrasse garnie de vases de: mille fleurs variées, son somptueux ameublement, excitaient l'admiration de tous les étrangers qui venaient le visiter. Les ruines de teus ces palais me rappelèrent les heureux temps avant la révolstion des Grecs. C'est à Térapia que les princes déployaient cette orgueilleuse opulence: qu'ils avaient apportée avec eux à leur retour de leurs vaïvodies. En \ 820 , je fus témoin du luxe et des plaisirs qui j régnaient. Aujourd'hui ,aur les mêmes- places, on ne recueille que le triste sojuvenir ùV fa grandeur déchue des Grecs à Constantinople.
À trois heures après midi nous mouillâmes dans le canal devant Gala la. La chaleur était ce jour-là d'une force presque insupportable. Qn voyait, le long do canal quelque mouvement dans le commerce ; mais cette activité que /avais vu régner six ans auparavant n'avait laissé qu'un faible vestige des grandes opérations mercantiles; néanmoins le port, était g a» ni d'un nombre assez considérable de navires , mais la plupart ne s'y trouvaient que par relâche.
J'eus bientôt débarqué ',, et j'aHw loger ch ex un: Italien , nommé Doria , qui tenait une auberge à Péra. Mon premier soin- fut de me présenter chez rinternonce d'Aavtrkhe; Son Excellence , après quelques pourparlers , me remit une lettre de Son Excellence M. le Chancelier de Hongrie, dans laquelle il me conseillait de renoncera mon voyago ultérieur que j'avais en vue , attendu que je ne pouvais désormais ,
disait-il dans sa lettre, compter que sur des secours faibles provenant d'une souscription. Ce fut avec une vire reconnaissance que je reçus cet avis bienveillant; d'un côté, mais, de l'autre, je regrettai de ne pouvoir pas exécuter mon dessein de visiter la Morée , d'examiner par moi-même l'état actuel et le caractère moral des Grecs depuis l'indépendance de leur i pays. Cependant je me consolai de ce désappointement , en apprenant, de la bouche de M. rinternonce baron d'Ottenfelé , que danB l'état actuel de la . Grèce , il serait très difficile de prter un jugement <»p.ble de conduire à quelque chose de concluant sur l'ensemble de sa position gouvernementale. 4 ■ s ; .
Cet homme d'état , qui occupe si dignement la haute dignité dont il est revêtu par là confiance du monarque, se distingué particulièrement par soi) esprit éclairé , par l'influence qu'il exerce sur le divan et auprès des ministres des cours étrangères, enfin, par cette aimable hospitalité avec laquelle il accueille toutes les personnes recomraandables. ,.(. ' . ' - ■ ; -
Ne pouvant donc pins penser à mon Voyage en Grèce , je m'occupai de trouver un passage pour Trieste ; heureusement pour moi, un navire de Malte «destiné pour ce port, n'atttendait que le ferman pour mettre i la voile. Je m'arrangeai avec le capitaine , qui devait m 'avertir du jour de notre départ. En attendant, je ne pus me refuser le plaisir de visiter, pour la troisième fois , la ville dëConstantinople, d'y passer tous les jours une grande partie de mon temps et d'y prendre mes repas à la torque. Je trouvai la ville triste , les passa n s mornes et silencieux; la même tristesse se faisait sentir aussi dans tous les faubourgs. Mes yeux cherchaient en vain ces Turcs graves et respectables par leur contenance pleine de dignité, tels que je les avais vus
en 1820 et en Que «MU -ils devenus ces types de
IWiginaUlé musulmane ?Sont-i!s tous tombés sons le glaive à l'époque do massacre dés Janissaire* ?
En parcourant les différeos khans ou marchés publics , je vis avec surprisequ'ils étaient plus abondamment fournis que par le passé, et qu'il y régnait plus d'ordre qu'avant les innovations récemment introduites par le Sultan. Ici je fais mention, en passant , qu'il serait à Souhaiter que celle manière de distribuer les dépôts » les magasins et les! boutiques où se vendent les productions de trois parties du monde, fût observée aussi dans toutes les villes commets çantes de l'Europe. A Constantinople chaque kh*n ( 4 ) est consacré à l'exposition et.à la vente d'une senle espèce de marchandise : par exemple, les denrées coloniales , les encens d'Arabie, les différentes teintures, sont dahs un khan séparé , ou du moins dans des allées destinées à cette seule espèce de marchandises. Dans les autres, on trouve des étoffes de soie, du fil et des cordons d'or et d'argent , des galons , des broderies ; plus loin , on ne voit que des draps et des étoffes de fil et de coton. pour les habits et les robes. Dans une troisième allée sont les bijoutiers, orfèvres, changeurs de monnaie , etc.
On trouve ensuite une file de boutiques ouvertes, où l'on ne vend que des fourrures, des bonnets , etc. Enfin, dans une allée séparée sont les marchands de livres et de manuscrits arabes, persans et turcs. C'est là que je cherchai soigneusement leDerbend-Naméh dont j'ai parlé plus haut,
(4) Enceinte immense défondue par de hauts murs â l'épreuve du feu, où sont rangées des boutiques de bois, appropriées à des marchandises différentes. Ces khans sont fermés demi -heure avant le eoucher du soleil , et sont, par ce moyen, & l'abri des voleurs nocturnes.
mais je ne pus le trouver. Cette histoire est devenue très rare ; un des marchands me dit qu'il en avait en on sent exemplaire , mais que l'ambassadeur persan qui était venu dans cette capitale en 4824 , le lui avait acheté.
En me promenant dans cette vaste cité , j'admirai , pour la dernière fois , les flèches hardies et élégantes des mosquées , qui s'élèvent avec orgueil et avec une légèreté gracieuse. Si le goût du monde ehvétien a beaucoup à reprendre dans les formes et les détails de l'ardu lecture orientale , on doit avouer que la témérité même de ces formes Se trouve dans une harmonie solennelle avec le caractère de la religion des Musulmans.
Oh a la description de Constantinople et de ses environs dans toutes les langues; mais, comme chaque v oya g e ur en parle à sa manière , qu'il me soit permis d'en faire ici une courte description dans l'état où je la trouvai en 4850. Je me bornerai à raconter ce qui m'est personnel , sauf les cas où je pourrais être accidentellement entraîné à décrire ce qui m'a le plus frappé.
Cette immense cité , dont la population, sans compter les faubourgs, peut être évaluée à quatre cent cinquante mille ames (*) , forme un triangle ; l'angle se prolonge vers l'est, vis-à-vis les côtes d'Asie , et brave les vagues souvent impétueuses du bospltore de Thrace. La partie septentrionale de la ville est bornée par le port, et la partie méridionale est arrosée par la Mer de Marmara. La masse
(1) C'est à tort qu'on évalue la population de Constantinople à un million d'habit ans. La vérité est que la ville elle même, d'après un calcul approximatif, ne contient que 450,000 ames; la ville 4e Scutari, les faubourgs et les villages sur les deux rives du Bosphore peuvent avoir 200,000 habit ans. Ainsi , la population entière n'est que de 700,000 ames.
de ce triangle forme, vers l'ooest, le continent de l'Europe ; se surface est entrecoupée de sep* collines ( rapprochement singulier avec Rome) , d'où l'on découvre la plus grande partie de la Propontide, ainsi que le sommet du mont Olympe en Bytbinie. Le Bosphore, que les eaux de la mer Noire traversent avec une incroyable rapidité, du côlé de la côte d'Europe , pour se jeter dans la mer de Marmara , est un ouvrage étonnant de la nature. Après avoir achevé son cours majestueux, depuis l'entrée de la mer Noire jusqu'à la pointe du promontoire appelé par les Turcs Sarat-Bouroun, l'une de ses branches se dirige vers la Propontide, comme je viens de le dire, et l'autre se détourne, à droite , entre la ville de Constantiiiople et Péra. En passant devant Galata , elle s'avance dans l'intérieur du continent de l'Europe, à la distance d'environ deux lieues , pour y former le port le plus vaste et le plus commode qu'il y ait au monde. La largeur ordinaire du canal est d'une demilieue; ses deux rives sont bordées d'une infinité de villages; ceax sur la côte d'Europe peuvent être considérés comme les faubourgs de la ville de Constanlinople, <le même que la ville de Scutari , située en face de Saraï , peut être regardée comme le faubourg asiatique de celte grande cité.
Constanlinople doit être vue de loin pour exciter l'admiration et commander le respect; mais, en y entrant, toute illusion disparait, nous voyons la réalité. On cherche en vain cette magnificence dont Bysance pouvait se vanter, elle qui donnait la loi à cent peuples différons. Des rues étroites et sa4cs , des maisons fermées et sans apparence , ayant l'air plutôt d'une prison que d'une paisible retraite, voilà le tableau de cette capitale , qui, malgré tous ses défauts, examinée en détail, ne laisse pas de faire une profonde impression. Je parcourus cette ville avec intérêt
dans lotis les sens ; tout m'y rappelait de grands souvenirs (').
Parmi ces maisons plus que simples, on voit des édifices publics d'une grandeur imposante. Le palais impérial, situé sur l'une des sept collines, vu de Péra ou du milieu du canal , ne présente, qu'un amas d'édifices entourés de cyprès qui les cachent sans dérober aux yeux les flèches dorées et les toits vernissés des kiosques ; le tout présente un tableau très pittoresque. Par la protection du jardinier du . saraï , Hollandais de nation , je parcourus une partie des jardins, plantés de hauts peupliers , de cyprès et embellis d'une infinité de fleurs, La première cour du palais est vaste ; elle renferme > outre l'hôtel de la monnaie (Tarap- Khané), plusieurs beaux» édifices construite pour des ateliers de l'éttt. Cette cour est ouverte au public, et on peut s'y promener et examiner ces différens ateliers. Dans la seconde oeur on n'admet que les ambassadeurs , à l'occasion de leur présentation à l'empereur ; l'entrée de la troisième cour est interdite aux chrétiens. En sortant du palais, on est à quelques centaines de pas do l'église de Sainte-Sophie. Cet édifice majestueux aurait excité mon admiration, si j'avais pu l'examiner dans son intérieur ; mais l'entrée en est interdite aux chrétiens, excepté dans Une seule occasion , quand les ministres étrangers, après leur présentation au Sultan , ont obtenu son hati- shérif, ou le permis de visiter Sainte- Sophie. Alors les étrangers présens à Conslaotioople , de quelle nation qu'ils soient , se joignent à la suite du ministre, avec sa permission préalable, et peuvent examiner cet admirable édifice. Dans une semblable occasion , on annonce • •' , * " p • : . . . '
(4) J'ai tiré celte courte description du troisième volume 4e Y Histoire de ma Fit et de ; tne$ Foyages dans troit parties du Monde, que je me propose de publier dans ia suite*
aux Musulmans de no pas se présenter dans cette mosquée jusqu'à une . certaine heure déterminée. Sainlc-Sophic , qui , sous le régne des empereurs grecs , a dû être entourée d'une place porportionnée à sa grandeur, se trouve % aujourd'hui défigurée par de vilaines maisons , dont elle est ceinte de tous côtés. Il est vraiment affligeant de voir un édifice aussi remarquable dégradé et profané à ce point.
A quelque distance de là on trouve l'ancien hippodrome ; aujourd'hui celte place est appelée Méidan par les Turcs : on y voit encore quelques restes d'antiquité, entre autres un serpent en bronze d'une grosseur énorme, dont la moitié est coupée diagonalement. Les Turcs racontent que le sultan Achraed , en entrant dans Constantinople , indigné de voir ce monstre, tira son sabre et le coupa en deux.
Plus loin est un obélisque chargé d'hiéroglyphes, qui doit avoir été apporté d'Egypte du temps des Romains. Tout en tournant autour de cet obélisque , je vis près de la base une inscription en caractères latins; elle était à' moitié enfouie et couverte de terre. II faut bicu se garder d'èirc vu des Turcs quand on veut dessiner ou copier cette sorte fj'objets; pour mou bonheur, ce jour-là la chaleur était excessive, et, à l'heure où je me trouvais sur cette place d'une grande étendue , il n'y avait presque personne. Ne pouvant résister à la curiosité, je tâchai, à l'aide de ma canne, de remuer la terre qui couvrait l'inscription ; je sortis mx>p portefeuille de la poche , et , à la dérobée , je copiai les lignes suivantes :
« Difftcilis quondam Demi ni Sparere sereni
« Jussug et extincti pafmam portare Tyranni
« Omnia theodosio cedunl subolique (1) perenni. •
La terre étant dure , je ne pus copier le reste, (i) Sur ce marbre on trouve Simon at non soMi.
Voulant profiter de celle même journée , je m'arrêtai devant la célèbre mosquée du sullan Achmed. Cet édifice, en effet , est imposant par sa grandeur et sa majesté ; l'architecture en est hardie, légère et délicate dans toutes ses parlies ; elle ferait honneur au premier de nos architectes, non moins par ses innombrables flèches dorées , que par son dôme majestueux et ses colonnes symétriquement disposées.
Pour me rappeler plus vivement, et pour examiner, peut-être pour la dernière fois , cette cité remarquable , et jouir encore de l'admirable vue que présente sa situalion unique sur la surface du globe , et, enfin , pour être à même déjuger de la différence qu'il y a dans les mœurs et coutumes des Turcs depuis la suppression des Janissaires , je m'occupai exclusivement de celte recherche pendant te court séjour que je fis cette fois dans cette capitale. Je voulus en même temps parcourir les deux rives du Bosphore, depuis le fond du port jusqu'à l'entrée de la mer Noire. Il serait superflu d'ajouter à l'eninous/asme avec lequel tous les voyageurs ont parlé de la situation unique de la ville de Conslantinople et des deux rives du canal. Je ne répéterai pas non plus ce qu'on a publié, dans toutes les langues , au sujet des mosquées innombrables , des kiosques élégans, des cafés , des bains de vapeur, du grand et du petit champ des morts , etc.; je me bornerai à décrire ce que j'ai senti en parcourant les beaux villages ■qui bordent les deux rives du Bosphore. Des sentimens délicieux se réveillèrent en moi dans mes courses solitaires: j'ai toujours aimé à contempler les beautés de notre globe merveilleux, et à observer la nature humaine dans toutes ses variétés , dans toutes ses bizarreries.
LTI.