COURTE ESQUISSE SUR CONSTANT1NOPU ET SES ENVIRONS
Je commençai mes excursions du port de Conslantinople , qui s'étend , comme je l'ai dit plus haut, depuis le faubourg du Fanar jusqu'à la pointe du Saraï,d'un coté , et jusqu'à la pointe de Scutari , de l'autre. Quand on vient par terre à Conslantinople , on rencontre d'abord le faubourg du Fanar, qui a pris son nom de la porte qui conduit vers le port inférieur de la capitale. C'est là que les Grecs du premier rang avaient autrefois leurs habitations, et par cette raison on les nommait communément Fanariotes. Mais, avant la dernière révolution, les'princes grecs et les familles qui leur étaient attachées par les diverses charges qu'elles avaient exercées auprès d'eux durant leurs principautés en Valaquie (*) et en Moldavie , avaient transféré leurs demeures ,
(1) N'est-il pas plus convenable à la prononciation et à la racine du. rapt Falaque d'écrire et de prononcer Falaqitie , puisque nous disons le peuple valaque, d'où doit naturellement s'ensuivre Falaquiçt Nous trouvons dans les anciennes cartes françaises le mot Falakie, et dans
la carte de M. Delille on trouve Falaquie et non Falachie.
à Kottroulchesmé et Àmaout-Kieu , partie à Térapia et à Buïukdéréh. Le palais du patriarche grec et l'église métropolitaine se trouvent au Fanar.
De l'autre côte de ce bras du canal est le village Khash- Kieu , et , en suivant la. mémo direction vers Galata , on trouve Kara-Àyatche- Saraï, maison de campagne du Grand-Seigneur, l'arsenal, la marine impériale et la fonderie de canons , etc. Sur celte même ligne on rencontre Kalfeldcry , où Ton radoube les vaisseaux; Topkhanéj fonderie ; Dolmabagtché , château et jardin impérial; Beekiktachi, autre jardin impérial ; Ortukieu, village considérable, habité en grande partie par des Arméniens ; Kouroutchesmé, où sont le saraï et le jardin de la sultane sœur aînée du Grand - Seigneur, et une école grecque ; Arnaout-Kieu , habité presque exclusivement par des familles grecques; ce village se prolonge vers les champs et possède de beaux jardins et de belles promenades ; c'est aussi la qu'on trouve les plus belfes fraises. On trouve ensuite Beibeghbagtche , jardin impérial ; Kaïlar et Bebek, ce dernier est très peuplé et renferme un saraï destiné à tenir des conférences entre les commissaires turcs, délégués à cet effet, et l'envoyé ordinaire de la puissance qui aurait une nouvelle convention à proposer, ou quelques différends a aplanir. Vient ensuite Hissar, petit f6rt ou grosse tour, située sur Ta partie fa plus étroite du canal. Vis-à-vis de cette tour fortifiée, if y en a une semblable sur la rive opposée ; les batteries de l'une et de l'autre se croisent et peuvent défendre le passage aux vaisseaux ennemis. C'est dans la tour située sur la côte d'Europe, que l'on conduit ceux (Us criminels qui sont condamnés à avoir la téte tranchée. Dans ce hissar il y a cm guichet si bas, qu'il faut se plier en deux pour entrer et sortir. A l'arrivée du bourreau , le jour et l'heure fixés,
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l'aga qui se tient hors du guichet le fait ouvrir et amener le coupable , lui disant : « Vâ-t-en , tu es libre ! » Le pauvre homme , plein de joie de pouvoir vivre encore , s'empresse d'avancer lu.téte par le guichet pour sortir, et dans le même instant le bourreau (dgélad) fait tomber sa tête à ses pieds.
En continuant toujours la même ligne , on passe par les villages de Balta-Ilmahi , Estenma et Térapia. Ce* dernier mérite d'être examiné de plus près , à cause de son port et de ses beaux édifices qui rappellent le luxe et la magnificence des princes grecs. Avant la révolte des Grecs, c'était un séjour délicieux , un second faubourg Saint-Germain de Paris ; aujourd'hui c'est le séjour de la douleur, excepté les palais de France, d'Angleterre et le saraï du Grand- Seigneur, lesquels sont hors de Térapia , mais tout près; celui de France (cadeau fait par le Sultan) est délicieusement situé et renferme un vaste jardin; il avait appartenu à l'infortuné prince Morousi. En s' avançant vers Buïukdéréh là campagne devient unie; elle est parsemée, de distance en distance , de jolies maisons et offre une charmante promenade. Avant d'arriver à Buïukdéréh , on trouve, sur la côte, une belle batterie construite jadis par les soins du général Sébastiani , ambassadeur à Constantinople sous Napoléon. Sur tout ce chemin , de beaux arbres forestiers et fruitiers embellissent la campagne parée d'une verdure qui charme les yeux ; les jardins se succèdent sans interruption. A l'approch ede ce village , on voit la mer Noire , dont l'entrée est hérissée de forts , de châteaux et de batteries.
Buïukdéréh veut dire grande plaine; elle est magnifique et vaste et offre la plus belle promenade que l'on puisse désirer. A l'entrée de cette plaine, il y a quarante arbres d'une grosseur énorme 9 ce qui a donné sujet aux étrangers de dire : aller aux quarante arbres, c'est-à-dire aller se
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promener dans cette belle plaine. Le village contient plusieurs milliers d'habitans , les plus beaux palais et un nombre infini de jardiniers , qui vendent leurs productions aux habita n s mêmes de Péra. Pendant Tété, c'est là qne les ministres étrangers se réfugient, excepté ceux de France et d'Angleterre ; et alors Buïukdéréh ressemble à une petite ville où règne le meilleur ton : promenades, parties déplaisir, musique militaire de l'ambassadeur de Russie sur le beau quai devant son palais , concerts , bals , soirées de tbé , tout se fait en parfaite harmonie sans être importuné par la vue des Turcs. En un mot , en été , c'est un séjour délicieux , l'air y est sain , et la fraîcheur y règne à cause des venu qui débouchent de la mer Noire,
En allant de Buïukdéréh vers la mer Noire , on trouve de petits villages habités par des pêcheurs et jardiniers', qui ont, sur les reyers des montagnes et dans la vallée, de vastes jardins potagers bien cultivés. Pans l'un de ces jardins on trouve de quoi se rafraîchir, et on peut s'y promener au milieu d'arbres fruitiers qui prêtent leur, ombre bienfaisante contre l'ardeur du soleil. Tout près de Buïukdéréh est le château Hissar ('), et vis-à-vis est uji autre château fort , appelé Kiawak ; l'un et l'autre défendent l'entrée du canal.
Le lendemain il me restait encore à visiter la côte d'Asie. Je pris pour mon point de départ Sarài-Bouroun , ancien Acropolis ; je passai près, de la tour de Léandre, anciennement Damalis , à laquelle les Turcs ont donné le nom de Kiz-Koulèb , ou la tour des Vierges (*} ; elle est située sur
(1) Hissar est le nom général que. les Turcs donnent à un fort ou à uno tour fortifiée.
(2) Voir l'anecdote au sujet de ee(te tour, dans la première partie de cet ouvrage.
un pclit ilot, presque eulre Scutari et le Saraï-Bouroun. De là on voit les Iles-des- Princes , qui sont fréquentées , dans la belle saison , par les habitans de Péra , et où Ton trouve un bon restaurant.
La ville de Scutari , Gère de ses belles mosquées , est le premier endroit qu'on rencontre sur le bord du canal : vue de Péra ou du milieu du canal , elle présente un beau tableau. De là on poursuit son chemin par Itauros , Bagtchési , jardin impérial ; Tchenkilhivu , Koulléh-Bagtchésï, où le Sultan a un très beau jardin, et à côté duquel est Wanli> appartenant également au Sultan ; Kandilti, très joli village où les Européens possèdent ou louent des maisons pour Tété. C'est dans, ce village que demeurait le fils aîné du vaïvode de Moldavie, prince Staurdza , prédécesseur du vaïvode actuel, prince Michel Stourdza. Vient ensuite Anadol-Hii&ar, ou Château-Asiatique, et immédiatement après sont les villages Khanlidgia , Yofaou et Indgirlu ; c'est dans ce dernier village qu'on, trouve des ligues très délicates , et, par celte raison , les Turcs lui ont donné ce nom bien approprié du mot indg%r y figue.
En arrivant à.Tchibouk il ne faut pas négliger de visiter le parc aux bétes féroces. Après on trouve Bilchikucz et Khunkhiar-Silmi , ou palais du Sultan Amurat. En sortant de cet endroit , on rencontre le moulin qui est uniquement destiné à moudre le blé dont la farine sert exclusivement pour la table du Grand-Seigneur. En s'approchant delà pointe de la rive asiatique, près l'entrée de la mer Noire., on trouve Kiawatki, village avec un fort; ensuite vient Tokat-Bagtchessi , jardin public , et, enfin , le Fener> ou le Fanal , appelé aussi le Phare d'Asie.
En revenant vers Constantinople, il faut s'arrêter au milieu du canal et promener ses regards sur les deux vives
opposées ; certainement on sera frappé d'admiration à la vue de tint de beautés : l'assiette de cette immense cité est unique dans le monde , et son port majestueux , incomparable, offre un spectacle ravissant, chef-d'œuvre de la nature. Il est difficile de concevoir un plus beau coup d'œil que celui d'une telle multitude de villages ombragés par des milliers de citronniers, figuiers , cyprès, qui, dans leurs intervalles, n'empêchent pas l'œil de parcourir l'amphithéâtre dont ils sont entourés , et qui laissent à l'imagination à deviner ce qu'il a plu à la nature de dérober aux regards.
Je fis avancer mon kaïk , et je me trouvai de nouveau devant Constant inoplc , afin de la contempler encore, car je ne pus résister à l'envie de lui consacrer le jour qui précédait mon départ. Je visitai les quatorze mosquées impé- * n'aies de cette cité, mais seulement à l'extérieur, l'inférieur étant interdit à tous ceux qui ne sont pas mahométans. Parmi ces mosquées' occupent le premier rang Sainte- Sophie, Sultan -Achmcd , Sultan- Suleyman , etc.; ces édifices sont d'une belle architecture , ils sont magnifiques , imposans , n'ayant rien de commun avec l 'architecture des églises chrétiennes. On compte plus de deux cents mosquées du second rang dans la ville. Dans les villages il y a des djami, ou petites mosquées, et souvent on en trouve plusieurs dans le même village. Il faut convenir que les Turcs sont plus stricts observateurs de leur culte que les catholiques , et qu'ils adorent Dieu avec tant de piété et de ferveur, qu'on est vraiment édifié en les voyant se prosterner devant le créateur avec une componction si touchante que , durant leurs prières , rien n'est capable de les troubler.
Après avoir contemplé ce théâtre d'enchantement c"t de magie, et après avoir admiré tout ce que la nature a pu
produire de sublime , des sentimcns bien pénibles se succèdent dans l'esprit de l'observateur, quand il réfléchit que là plus belle partie de la terre se trouve au pouvoir d'un peuple â demi civilisé et plein de préjuges contre les chrétiens.
On croit généralement que la peste est introduite à Constantinople invariablement pàr les marchandises importées de l'Egypte et de la côte de Barbarie. Au fond , ceci est vrai , puisque la même saleté , fa même impropreté régnent dans ce pays-là comme à Constantinople ; mais, en considérant les causes de plus près, on trouvera que cette contagion prend souvent naissance dans la capitale elle-même. La police qui néglige les soins de la salubrité publique, et ne veille nullement à la propreté des rues, des maisons et des habitans en général ; la quantité innombrable de chiens (') qui n'ont d'autre asile que les rues et les quais , ni souvent d'autre nourriture que celle qu'ils trouvent dans les ordures et immondices Sur les bords du canal , ce qui les rend galeux : voilà ce qui produit , ce qui augmente cette dégoûtante malpropreté qui engendre la contagion. On rencontre souvent des chevaux , des chiens, des chais morts surnageant le long des quais , ce qui dans les grandes chalenrs infecte l'air par les exhalaisons putrides de ces charognes , dont la voe fait horreur à nn Européen. Téropia et Buïukdéréh sont exempts de ces inconvéniens , soit à cause de la rapidité du courant, sdit que ces endroits étant habités la plupart par des familles chrétiennes et aisées , on veille à la salubrité et à la propreté, les seuls moyens de prévenir la contagion.
(I) J'ai lu arec plaisir dans les feuilles publiques que le Sultan vient d'ordonner à la police de faire disparaître de ta capitale, et des faubourgs tous les chiens errans et sans maîtres.
C'est pour la dernière fois que j'ai vu tout ce que je viens «le tracer; mais ce que je n'ai pas vu , c'est le changement surprenant, incroyable, qui s'est opéré , depuis mon der- . nier séjour à Constantinople , dans les costumes, les habitudes et même dans les mœurs des Musulmans , dont les plus zélés ont disparu ou se cachent dans les provinces éloignées ou à la campagne. Les beaux châles de Perse qui servaient de ceinture et de turban , sont prohibes;* on nè
voit plus de ces robes longues et majestueuses garnies de riches fourrures, ni ces pelisses qui coûtaient jusqu'à dix mille piastres l'une ; elles sont remplacées aujourd'hui par des manteaux à manches ayant une espèce de capuchon ; les turbans ont fait place à un boanet rouge surmonté de franges bleues; les babouches jaunes ont cédé aux bottes noires à l'européenne. Aujourd'hui l'habillement des Musulmans est plus approprié à leur nouvelle manière d'existence; il imite en quelque sorte le costume des Francs, il est vrai , mais la nationalité a déjà disparu à moitié. On ne rencontre plus dans les rues que ceux des Turcs qui ont vieilli dans des emplois qu'ils occupent dans les différentes branches de l'administration, et des jeunes gens qui travaillent dans les differens bureaux pour en apprendre la routine afin de succéder à leurs chefs actuels ; et enfin on ne voit que ceux qui exercent , à Constantinople et aux faubourgs, divers métiers , et dont le nombre s accroît journellement par l'affluence des campagnards qui cherchent dans la capitale à gagner leur vie, ou qui se laissent enrôler dans les nouvelles milices.
Les soldats sont habillés à la russe : une veste boutonnée sur le devant , un pantalon à la cosaque, des bottes noires à l'européenne , un bonnet rouge appelé fez, une giberne , un sabre et un fusil à baïonnette, voilà, le soldat turc d'au-
jourd'hui tout équipé et tout prêt à marcher. Leurs officiers soot élégans; j'en ai vu plusieurs que je pris d'abord pour des officiers de hussards , car ils portent des dolimans très richement garnis de cordonuets en or, à la manière hongroise, des éperons à leurs bottes à la hussarde, et des sabres de cavalerie provenant la plupart de Solingue ; leurs bonnets sont les mêmes que ceux de l'infanterie, mais ils doivent être remplacés par dès shakos lorsque les soldats auront la tête couverte de cheveux qu'ils avaient auparavant la coutume de raser.
Les régimens disciplinés ont leurs tambours , leurs trompettes et même une musique complète. On bal la retraite à la manière russe , et l'exercice se fait de même ; les coinmandemens sont articulés avec autant de rapidité que chez les Russes , dont la langue, parmi toutes les langues européennes , se prête le mieux à la vitesse et à la précision des commandemens. Les Turcs les ont parfaitement imités, en conservant, toutefois, leur langue, également propre aux commandemens militaires.
LTII.
LA PKINCKSSE CALHIACCm- - LE GRAND CHAMP DES MOUTS.
Pendant mon séjour en Moldavie en 4817 , 4848 et 4849, j'en* l'occasion d'être intimement lié avec la famille da prince Calimacchi , alors vaïvode de cette principauté. A son départ pour Constantinople , après avoir occupé dorant sept ans cette dignité , je me trouvai à sa suite , ou plutôt dans la compagnie de son beau-fils , dont l'amitié pour moi était presque sans exemple à Jassy. Malheureusement) la révolte des Grecs en 4824 coûta la vie à ce prince, dans son exil à Bolou , en Asie. Ayant appris le retour à Constantinople de la princesse sa veuve , je me fis un devoir de la saluer avant de quitter tout-à-fait cette capitale. Cette infortunée princesse ayant été détenue cinq ans, avec toute la famille Calimacchi, dans son exil à Bolou, a vu tomber, sous le glaive du bourreau , la tête de son beau-frère, prince Jean Calimacchi , dernier drogman grec de la Porte ; dans le même temps la mort lui ravit son époux et sa fille aînée, la princesse Ralou , épouse de mon ami te hetman Constantin Pallady-Bogdan. On croit que le prince a été empoisonne pendant son exil.
Le soleil s'inclinait déjà sur l'horizon ; mais le désir de revoir cette illustre victime me poussa vers sa demeure. La nuit arrivait et promettait d'être fort belle. Je m'embarque dans un kaïk et me trouve bientôt à Konroutchesmé , où j'avais passé une année bien agréable, malgré la peste , dont je fus cerné pendant trois mois. Ah! qu'il est doux de revoir les lieux qui furent autrefois témoins de nos plaisirs et de nos jouissances! Ce beau quai devant le palais de la sultane , l'aventure intéressante sous Ja croisée foc* même palais (*) , le souvenir de la belle et tendre Smarag^a t en un mot» chaque arbre, le doux chant du rossignol t .les parterres de fleurs qui bordent les quais , tout me rappelait que j'avais un cœur qui sentait encore aussi vivement que dix ans auparavant. . < . M .
La princesse Calimacchi avait quiué spn vaste palais, qui n'a point été confisqué , mais qui, devait lui rappeler de funestes événemens ; elle était allée occuper une maison sise sur le bord du canal à Arnaout-Kieu ; où je me rendis incontinent. Ma joie fut extrême de revoir, après un laps d? neuf ans , cette infortunée princesse et lu princesse Euphrosine , 6a fille. Je vis avec douleur les traces du malheur ci des souffrances qui sillonnaient leurs visages. Je n'osai parler à la princesse de ses infortunes et de sa cmeJJe destinée ; mais , dans mon silence respectueux ,je nepus m'empêcher de donner une larme a la mémoire fle la, princesse Ralou, aux mânes de laquelle je voue d'éternels regrets. J'avais encore mille choses à dire > mille questions ù Caire à ces illustres infortunées ; mais la nuit étant déjà avancée ,
(4) Voir le récit de cette aventure dans le troisième volume de VHùtoirtde ma Fie, encore inédite, mais qui sera mise au jour prochainement. v . p . a , • ,
it me fallut terminer une conversation qui n'aurait pas tari de long- temps. Nos regrets de nous quitter furent aussi sincères que notre joie de nous revoir avait été vive.
Mon kaïkdji, on batelier turc , qui m'avait mené jusqu'à Arnaout-Kieu , était déjà reparti pour Gonstantinople sans vouloir m'attendre, à cause du baïram, qui tombe dans ce mois ; et, d'ailleurs , les Musulmans n'aiment pas à passer la nnit hors de leurs maisons , à cause de leurs prières , de leurs ablutions et de leurs repas accoutumés. Je fus donc forcé de retourner à pied , mais la nuit était belle , calme, et la lune éclairait tous les objets de sa brillante lumière.
Dans cette promenade nocturne, mes pensées seules m'accompagnaient ; elles étaient dirigées uniquement vers les dames infortunées que je venais de quitter. Autrefois je passai près de cette illustre famille desmomens bien agréables , dont le souvenir me sera toujours cher. Un ami que j'aimais comme moi-même, époux de la princesse Ralou, en 4848 avait fait tous ses efforts pour me fixer auprès de lui. Nous nous aimions plus que deux frères ne s'aiment; on nous appelait les inséparables. Dans son exil et durant ses malheurs , je donnai des preuves non équivoques de mon amitié, puisque, pour le sauver, j'accourus, en 4825, de cinq cents lieues , et sacrifiai une partie de ma petite fortune pour travailler à le délivrer de sa captivité. Eh bien ! cet homme, rendu bientôt après à la liberté et à son pays» et rentré dans la jouissance de ses vastes domaines, finit par me payer de la plus noire ingratitude ( 4 ). Le ciel l'en a
(I) Dans VHiiloire de ma Vi* % si souvent citée , il est fait mention pins ample des rapports qui avaient existé entre moi et le hetman , ainsi que des démarches périlleuses que j'avais faites à Constantinople pour sa délivrance ; ce qui peut être attesté par M. de Minciacchi , alors chargé d'affaires de la Russie en l'absence de l'ambassadeur.
puni : son somptueux palais à Jassy a été réduit en cendres presqu'aussitôt après nn bal pompeux qu'il donnait aux généraux russes en garnison dans celte ville ; et je crains bien que ce ne soit pas le dernier coup qui doit le frapper encore ( 4 ) , quoique je prie Dieu de lui accorder son pardon , comme moi je lui ai pardonné et tout oublié. Si je fais cette digression de mon sujet, c'est que» dans notre conversation , les princesses Galitnaccbi avaient réveillé ma profonde douleur en se plaignant aussi de quelques injustices de sa part envers sa belle-mère. Ainsi , nous sommes deux victimes. Pour moi , il m'a rendu malheureux toute la vie , puisque ma petite terre avait été hypothéquée pour me donner les moyens de voler à son secours.
Plongé dans mes tristes rêveries , je traversai le grand champ des morts ; un silence profond régnait tout autour de moi : ce silence était celui de la mort. L'émotion que j'éprouvai était telle, que je ne pus m'en rendre compte. Je m'assis sur une des pierres tumulairesdont le grand champ des morts (*) est parsemé; une jouissance intérieure, délicieuse, se communiquait à tout mon être; mon amc s'élevait jusqu'au séjour éternel que tout homme de bien habitera après sa mort. Extase ravissante! que ne puis -je te communiquer à mes semblables ! Mais hélas! on me repousserait , on ne me comprendrait pas ; car l'aridité de l'âme
(4) J'appris à Vienne , en 1831 , avec la plus profonde douleur, que cet infortuné ami , dans la force de l'âge , succomba un des premiers sous le fléau de la peste , qui , cette année , fit tant de ravages à Jassy.
(î) Le grand et le petit champ des morts sont les seules promenades à portée des habitons de Péra ; c'est plutôt un rendez-vous où Français, Anglais, Allemands, Italiens, Grecs, Arméniens, Turcs et Juifs se réunissent pour respirer l'air, fumer, savourer le moka et jouir d'une des vues les plus pittoresques.
empêche le vulgaire des hommes de sentir ce que peu d'élu» sentent sur cette terre.
Dans cette douce disposition, j'aurais voulu prolonger mes rêves ; mais minuit n'était pas loin, il fallait retourner à l'hôtel avant qu'il fût fermé. Cependant je ralentissais toujours mes pas, malgré moi; les chants mélodieux des rossignols m'accompagnaient, et j'écoutais, pensif, le bruissement des feuilles des cyprès agitées par le xéphir.
Arrivé à l'entrée de Péra, les chants des rossignols cessèrent , et avec eux tous mes rêves délicieux ; je ne semais plus que l'ennui que me causait la longueur de la rue de Péra , la seule qui conduit en ligne droite de Galata jusqu'au grand champ des morts. Tout le monde reposait déjà; on ne voyait plus de lumière dans les maisons, on n'entendait pas le moindre bruit; mais aussi, de grand matin, chacun se livre à ses affaires ayee une activité rare et même extraordinaire. Heureusement pour moi , on m'attendait à l'hôtel avec un petit souper dont j'avais grand besoin ; mais comme j'étais seul , mes tristes souvenirs d'Arnaout-Kieu me troublèrent, et c'est sous leurs impression* que je me jetai dans les bras de Morphçe. r .. .
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