CHAPITRE V
SÉVILLE (suite) — LA SEMAINE SAIMTB
ET LES PBOŒSSIO.XS
— LES COURSES DE TAUBBArX —
ÉviLLE a un charme singulier. Les Espagnols la vantent comme la perle de leurs cités , et les Espagnols n'ont pas tort. C'est une de ces villes heureuses et paresseuses, comme Venise et Naples , qui semblent faites pour une vie d'indolence et de plaisir. Un climat en-
chanteur pendant l'hiver, un peu énervant pendant Tété ; une nature fertile et riante ; une population vive et légère , contente de peu et amoureuse de divertissements : ce sont là les principaux traits de sa physionomie. On se laisse aisément gagner à ces séductions. Après une longue et pénible course, au sortir des brumes et des neiges qui nous ont si longtemps assiégés, c'est pour nous une sensation délicieuse, comme un épanouissement du corps et de l'esprit, que de respirer sous un ciel si pur cet air tiède et embaumé.
Les soirées sont d'une douceur admirable. Tous les jours, après le diner, nous allons nous asseoir sous les orangers de la cathédrale ou sur la promenade qui borde le Guadalquivir, quelquefois sur le pont qui mène au faubourg de Triana. On a de là une vue magnifique : sous vos pieds , le fleuve large et rapide , avec les navires qui découpent sur le ciel les fines nervures de leur architecture aérienne ; à gauche , les murailles vermeilles de la Tour-de-l'Or, qui ne voit plus venir ces galions d'Amérique, dont jadis elle gardait les trésors, et que l'Espagne crut inépuisables; plus loin, le palais et les jardins de San-Telmo ; plus en arrière encore, la masse grandiose de la cathédrale, au-dessus de laquelle se dresse la Giralda.
Le faubourg de Triana, qui s'étend sur la rive droite du Guadalquivir, est aujourd'hui le quartier industriel de Séville : on y voit fumer de loin quelques usines, dont la plus importante est une fabrique de faïences, exploitée pai' une compagnie anglaise. Sauf de rares exceptions, toutes les grandes entreprises industrielles,
agricoles ou commerciales, que vous rencontrez dans ce pays, sont dirigées par deç étrangers, la plupart Anglais ou Français.
Le château qui défendait autrefois le faubourg de Triana a été la première résidence des inquisiteurs à Séville. Sur la porte de ce château fut placée, en 1481, rinscription suivante, destinée à constater la date de rétablissement du saint-office dans cette province :
Sanctiim Inqxdsilionis Officium conlrà hœreticorum pravitatein in Ilispaniœ reynis initiatum est Hispali, anno MCCCCLXXXI... Generalis Inquisitor jjrimns fuit Fr, Tliomas de Torqnemada, Faxil Deiis ut in augmentum fidei usque sœciili permancat.,. Exsurge, Domine : judica caiisam tuam, Capite nobis vulpes \
L'inquisition avait été d'abord une juridiction purement ecclésiastique; et comme telle, elle était jusque-là restée sous l'autorité supérieure des évèques. Ferdinand l'enleva à l'autorité épiscopale : les inquisiteurs désormais furent nommés par lui; et il eut soin de les prendre parmi les moines, quelquefois même parmi les laïques. L'inquisition fut réellement alors, comme le dit Ranke, « un tribunal royal investi d'armes spirituelles. » Tout le profit des confiscations était pour le roi, et ce n'était pas une branche de son revenu à
1 « L'an 1481 , le saint -office de Tlnquisition des royaumes d'Espagne contre les hérétiques fut établi à Séville... Premier inquisiteur général, frère Thomas de Torquemada. — Dieu fasse qu'il demeure dans les siècles pour le triomphe de ia foi.... Lève -toi, Seigneur, et sois juge dans ta propre canse.... Allez nous prendre les renards.
dédaigner. Nulle position d'ailleurs, nul titre qui mit à Tabri de ses sentences. Les évêques, les archevêques eux-mêmes ne pouvaient s'y soustraire. Charles-Quint lui déféra les prélats qui avaient pris part à l'insurrection des Comimeros. En 1559, Bartolomeo Carranza, archevêque de Tolède et primat de Castille , fut arrêté par ordre de Valdès, grand inquisiteur, et n'échappa que grâce à l'intervention du pape Pie V, qui évoqua la cause. Aussi voit-on le clergé et la noblesse repousser avec une égale énergie l'introduction et l'extension du saintoffice. Les papes y voient une sorte d'empiétement du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel. Ils blâment aussi, il faut le dire à leur gloire, les poursuites indiscrètes et les rigueurs exagérées des inquisiteurs espagnols. En 1445, Nicolas V avait déjà défendu de faire aucune différence entre les anciens et les nouveaux chrétiens (on appelait nouveaux chrétiens les juifs convertis et leurs enfants). Sixte IV, dans un bref de 1482, se plaint des inquisiteurs de Ferdinand, et ordonne qu'à l'avenir ils ne procèdent que de concert avec les évêques. Comme on ne tint nul compte de ses prescriptions, il nomma, en 1483, Ifiigo Manrique, archevêque de Séville , pour connaître en appel des sentences de l'inquisition. Enfin, toutes ces mesures étant inutiles, il ordonne que les appels seront portés devant lui-même. En 1519, les inquisiteurs de Tolède sont excommuniés par Léon X, qui leur rappelle la parabole du bon Pasteur*.
1 Michelet, Précis de l'histoire moderne, p. 59 et 60. — Hefele, Histoire du cardinal Ximenès,
Philippe II.
Rien n'y lit. Le terrible tribunal grandit malgré les résistances et les protestations; tout fléchit, tout trembla devant lui. Soutenu par le pouvoir royal, son autorité fut sans contrôle, sa juridiction sans limites, ses jugements sans appel. Charles-Quint sentait si bien la portée de cette institution aux mains de la royauté, qu'en mourant il recommandait à son fils le saint-office comme, chose de première importance, « s'il voulait bien rempUr son devoir de gouvernant ».
Il ne le rcmpUt que trop. Grâce à cette concentration entre leurs mains de tous les pouvoirs, les rois espagnols excercèrent un despotisme qui n'a pas eu d'égal chez les nations chrétiennes. Mais un tel régime ne peut qu'être fatal à un pays : l'Espagne en a été la preuve. C'est de Philippe II que date sa décadence. De ce moment elle s'immobilise et s'engourdit; son génie pàUt et s'éclipse; elle n'a plus ni un grand homme d'État, ni un grand homme de guerre; et si les arts et les lettres jettent encore pendant quelque temps un admirable éclat, cette dernière gloire même ne tarde pas à s'éteindre.
L'Espagne, il est vrai, a été préservée des déchirements religieux et des hérésies; mais est-il bien sûr que la foi ait gardé chez elle, autant qu'on le croit, son intégrité et sa force?
Voici ce qu'en pense un éminent écrivain, un des plus éloquents défenseurs du catholicisme : « Qu'on se « rappelle, dit-il, ce que le pouvoir absolu a fait de la « religion, au xvn^ et au xvin^ siècle, dans la monar- « chie catholique par excellence...; qu'on aille étudier
liO VOYAGE EN ESPAGNE
(( sur place ce qu'est devenu Tétat des âmes dans la
« patrie de sainte Thérèse , de saint Ignace et de Gal-
« deron... Sondez la décadence lamentable du catho-
(( licisme dans ce pays où le système de la compression
(( universelle a si longtemps triomphé. Comparez -la
« avec ce que fait et ce que peut l'Église dans les pays
(( où il lui a fallu vivre et lutter, à l'ombre de la liberté
« poUtique ou intellectuelle, en Belgique, en Angle-
« terre, en France!... \ »
La ville a, ces jours-ci, un air de fête. Il y règne une animation singulière; la foule remplit les rues. Toutes les femmes sont en noir : c'est le costume de rigueur pendant ce saint temps. Mais, à part ces habits de deuil, je dois dire que tout respire plutôt la gaieté que le recueillement. Tout ce monde m'a l'air de s'empresser à un spectacle bien plus que de se disposer à la pénitence.
Le soleil aussi est de la fête; un ciel sans nuages éclaire la ville coquette et riante. Nous ne sommes encore qu'aux derniers jours de mars, et nous avons la température qu'on a en France au mois de juin. Les Espagnols, frileux comme tous les méridionaux, s'enveloppent jusqu'au menton dans leur cape ; mais pour nous, il nous semble être tombés en plein été; nous avons pris les vêtements légers, et nous dînons en plein air, dans le patio, sous les orangers.
Toutes les maisons de Séville, grandes ou petites, opulentes ou modestes , sont construites dans le sys-
J De l'Avenir de f Angleterre, par M. de Montalemberl, p. 283.
VOYAGE EN ESPAGNE iil
tème de la maison arabe. Rien de mieux approprié au climat, et en même temps rien de plus charmant. La porte principale, qui reste ouverte tout le jour, donne accès dans un vestibule fermé au fond par une grille. A travers cette grille plus ou moins ornée , on aperçoit
le patio. Dans les maisons riches, cette cour est dallée de marbre ; une fontaine gazouille au miUeu ; elle est remplie d'arbustes verts, de fleurs, de bananiers aux larges éventails. L'été, des nattes, des tentures protègent ce patio contre les rayons du soleil. On s'y réunit le soir pour y goûter un peu de fraîcheur : c'est le
salon , le lieu de conversation où se rassemble toute la famille, où Ton reçoit les visites.
D'ordinaire les Espagnols sortent peu , si ce n'est le soir à l'heure de la promenade. Mais, grâce à la semaine sainte, ces habitudes sédentaires sont pour quelques jours complètement modifiées. Les femmes sortent dès le matin pour aller aux offices; et tous les jours, de dix heures à midi, dans la calle de la Sierpe, où est situé notre hôtel et où se trouvent plusieurs èghses , nous voyons passer et repasser toutes les jolies femmes de Séville.
J'avais toujours soupçonné de quelque exagération ce que disent les voyageurs et les poètes de la beauté des Sévillanes. Je leur dois amende honorable : ils n'ont rien exagéré. Les femmes de Séville méritent leur réputation. Presque toutes, en vérité, sont jolies; et celles-là même qui ne le sont pas, paraissent l'être. Plutôt petites que grandes, plutôt jolies que belles, le teint mat et doré , des yeux en amande et bordés de longs cils, qu'on a comparés pour l'éclat à des diamants bleus ; des cheveux superbes de ce noir bleuâtre qui est inconnu dans nos contrées , et qui a les reflets métalliques de l'aile du corbeau; des pieds et des mains d'un-e finesse aristocratique; une taille souple et cambrée ; enfin dans le port de la tête , dans la démarche , un je ne sais quoi de gracieux et d'ondoyant qui n'appartient qu'à elles : ce sont là les signes distinctifs de la race. Toutes, même les femmes du peuple, portent maintenant la robe longue, et c'est merveille de voir avec quelle indifférence superbe elles la traînent dans
la boue ou dans la poussière. Je n'ai pas vu (et j'en loue Dieu) que Taffreux chapeau français ait encore détrôné la mantille. La coiffure nationale est ce qui résiste le plus, en tout pays, à Tenvahissement des modes étrangères ; et les Sévillanes auraient bien tort de renoncer à la leur. Ces beaux cheveux soigneusement peignés et relevés en larges ondes; la mantille de tulle ou de dentelle retombant à demi sur le front comme une ombre légère et mobile ; une rose ou un œillet rouge coquettement planté sur le côté : c'est bien la plus jolie coiffure qui puisse encadrer un joli visage. C'est aujourd'hui, jeudi saint, que commencent les processions. Toute la matinée, la foule se porte aux églises, qui étalent, dans la décoration des tombeaux ou calvaires , toutes les splendeurs de leurs trésors et de leurs sacristies. Sur tout le trajet que doivent suivre les processions, on dispose des bancs, des chaises, des échafaudages qui se couvrent de spectateurs. Depuis deux jours , des crieurs publics vendent dans les rues des programmes imprimés, annonçant les heures de départ , la marche , les stations et la composition de chacune des processions : il y a écrit en tête gran funcion, expression locale difficile à traduire, qui se lit souvent sur les affiches de spectacle, et dont les Espagnols se servent indifféremment pour désigner les grandes solennités religieuses et les représentations théâtrales. C'est que tout cela est un peu un spectacle pour eux. La foule va là comme aux courses de taureaux. Les femmes causent, rient, jouent de l'éventail et de la prunelle. Les hommes fument comme au café.
iii VOYAGE EN ESPAGNE
Nous dînons en hâte , et nous prenons place sur nos chaises louées à l'avance devant la porte de l'hôtel. L'aspect de la rue est très -animé et très - pittoresque : toutes les fenêtres sont garnies de spectateurs. Des toiles et des nattes sont tendues au-dessus de la rue; des draperies , des tentures de toutes couleurs flottent à tous les balcons, ornés de fleurs et de feuillage.
Bientôt une musique se fait entendre , exécutant des airs d'opéra. Vient ensuite un long cortège de l'aspect le plus étrange : ce sont des pénitents blancs , noirs ou violets. Ils sont habillés d'une longue robe serrée à la taille par une ceinture de cuir; sur la tête ils ont de formidables bonnets en pain de sucre, de même couleur que la robe, hauts de trois à quatre pieds, pareils à ceux qu'on voit dans les vieux tableaux représentant des auto-da-fé. Une longue pièce de même étofie que le bonnet et la robe, taillée en pointe et tombant jusque sur la poitrine, recouvre le visage comme un masque , avec deux trous ronds pour les yeux. Rien de plus singulier et de plus sinistre que ces longues files de pénitents , aux faces pâles ou lugubres , portant les uns des torches, les autres des drapeaux aux wmes de la confrérie.
Après les pénitents grands et petits, viennent des soldats romains, portant la tunique jaune, la cuirasse dorée, le casque à cimier; puis apparaît au centre du cortège le monument qui est la pièce principale de la procession : c'est un brancard couvert de velours et de dorures, et entouré d'une quantité de cierges, sur lequel sont posés, tantôt une statue de la Vierge ou
du Christ , tantôt un groupe figurant une des scènes de la Passion. Ce brancard est porté par une douzaine d'hommes, placés dessous, et qui sont cachés par des draperies retombant tout alentour. Les statues sont en bois peint, et de grandeur naturelle; souvent même plus grandes que nature ; généralement d'une expression outrée. Ce qui frappe le plus, c'est le mauvais
goût avec lequel elles sont habillées , car elles sont habillées comme de véritables poupées; c'est l'entassement de rocailles dorées, de fleurs artificielles, de \elours, de satin, de dentelles, de pierres précieuses, sous lequel disparaît cette espèce de calvaire. Figurezvous la sainte Vierge avec un diadème, et au-dessus du diadème une auréole d'or; une robe de velours
brodée d'or; un mouchoir de dentelles à la main; et sur les épaules, couvrant le brancard et traînant presque jusqu'à terre, un immense manteau de velours, un vrai manteau d'impératrice, littéralement couvert de broderies d'or. Quelquefois il y a derrière la Vierge un ange, avec de belles ailes blanches, qui porte sa queue. Imaginez le Christ portant sa croix , — une croix sculptée et guillochée, avec des ornements d'or aux extrémités, — imaginez ce Christ vêtu d'une robe de velours brodée d'or; les saintes femmes en robes de velours, avec de superbes cordelières d'or, les apôtres en tunique de velours : tout le reste à l'avenant. Les confréries rivalisent de mauvais goût non moins que de richesse. Il y a tel manteau de Vierge, me dit-on, qui a coûté dix mille douros (cinquante mille francs).
Je sais que les pompes extérieures ne messiéent point à la religion; qu'au contraire l'Église catholique les aime, et sait par là, en donnant satisfaction à un besoin naturel de l'esprit humain , aviver dans les âmes le sentiment reUgieux. Je sais surtout que les peuples méridionaux ont un goût particuher pour ces pompes et ces spectacles. Mais ces processions espagnoles n'ont, à mon avis, rien de grand, rien d'imposant; et il est difficile , même au chrétien le plus sincère , de ne pas être attristé en voyant les grandes scènes de la Passion ainsi travesties. Aussi, quand j'entends dire que ce peuple est artiste, je n'en crois rien : passionné, sensuel, avide de spectacles et d'émotions, cela est vrai; mais il n'est délicat ni sur le choix du spectacle, ni sur la nature des émotions. Les Italiens, passionnés et
sensuels comme les Espagnols, ont aussi introduit une forte dose de matérialisme dans leur culte populaire; mais ils sont bien autrement artistes. On peut être choqué de beaucoup de détails qui se voient dans les églises de Naples et de Rome ; mais on conviendra que l'Italie a donné à ses pompes religieuses , notamment à ses cérémonies de la semaine sainte , un tout autre caractère et une bien autre grandeur.
Ce qu'on remarque dans ce pays-ci en matière d'art religieux, c'est une tendance poussée souvent jusqu'à l'excès vers ce qu'on appelle aujourd'hui le réalisme. Si le mot est nouveau, la chose ne l'est point : c'est tout simplement le matérialisme dans l'art; c'est la pensée, c'est l'idéal sacrifiés à l'imitation servile de la nature. On n'imagine pas jusqu'où les Espagnols sont allés dans cette voie. Ainsi, vous verrez partout des christs en croix affublés d'un jupon de soie orné de franges dorées; des enfants Jésus avec une robe de satin et une crinoline; des Ecce Homo en cire imitant exactement la chair et le sang coagulé, et rappelant pour l'exactitude matérielle ces préparations anatomiques qu'on voit dans quelques musées. Ils font plus : ils mettent à leurs statues des yeux d'émail qui imitent la nature à faire illusion , ils coiffent leurs têtes de Christ de perruques faites de vrais cheveux, et les couronnent de vraies épines prises aux buissons du chemin. Le croirait-on? Il y a à Burgos un christ qui est fait avec une peau humaine rembourrée. Je ne crois pas que jamais les brutalités du réalisme soient allées au delà. Il semble que chez ce peuple ignorant et violent la
sensation prédomine sur l'idée. La religion, pour lui, est inoins du domaine de Tesprit et du cœur que du domaine de l'imagination et des sens. Sa dévotion a besoin de symboles qui secouent violemment ses nerfs et ébranlent sa sensibilité physique. L'image la plus vénérée sera celle qui frappera le plus les yeux par le
luxe royal de ses habits, ou par la hideuse vérité de ses plaies saignantes, de ses membres meurtris et déchirés.
Le soir, nous allâmes à la cathédrale. Les processions, parties des différentes églises de la ville, et qui viennent toutes y faire station, ne faisaient qu'en sortir; leur marche se prolonge ainsi dans la nuit, aux flambeaux , jusqu'à neuf ou dix heures. Sur les marches et
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les terrasses qui entourent la cathédrale , le peuple se rassemblait autour de chanteurs qui, d'une voix nasillarde, psalmodiaient des complaintes sur la Passion , en s'accompagnant de la guitare. A l'intérieur, une foule immense circule dans les nefs latérales : on s'y promène de long en large, à peu près conme sur la place publique. Le clergé chante les psaumes dans le coro. Les femmes sont accroupies sur les dalles, le long des grilles, des deux côtés de l'autel. Toute cette partie haute de l'église est faiblement éclairée , ou plutôt plongée dans une demi - obscurité : les cierges de l'autel, quelques lampes suspendues de loin en loin, laissent tomber à peine des lueurs vacillantes sur la foule qui passe et repasse.
. Le bas de l'église, au contraire, est inondé de clarté; la foule se porte de ce côté. Là, au bout du coro, dans la nef principale , s'élève une sorte d'autel quadrangulaire qui monte presque jusqu'aux voûtes, et qui porte des milliers de candélabres et de bougies. Ce monument, construit pour la circonstance , répond à ce qu'on appelle chez nous calvaire ou tombeau. Il est de style grec, lourd et d'assez mauvais goût; mais l'effet est puissant. Cette gerbe étincelante de lumière, qui monte à une prodigieuse hauteur et projette au loin sous les arcades sombres des traînées de clarté , fait un contraste saisissant avec l'obscurité profonde où est plongée la partie haute de l'église. C'est un monde que cette basilique : un peuple entier y roule ses flots sans la remplir; et le chant plaintif du Miserere ([ni s'élève au-dessus du sourd bruissement de la foule, va se
perdre sans écho sous les profondeurs de ses voûtes, dont le regard peut à peine suivre la gigantesque courbure.
Il y avait huit jours que nous étions à Se ville : il était temps de songer au départ. Mais on annonçait , pour le jour de Pâques, une course de taureaux. C'est le jour de Pâques que s'ouvre , dans toute l'Espagne , la saison des courses. D'immenses affiches, avec des images représentant les principales scènes du combat, s'étalaient de toutes parts sur les murs : Gran funcion! Cucharès, un des premiers matadores, ou, comme disent emphatiquement les Espagnols, une des plus illustres épées, espadas, de la Péninsule, devait conduire la course. Il n'y avait pas moyen de n'y pas assister. Aller en Espagne , et ne pas voir les taureaux ! c'eut été manquer à tous nos devoirs de voyageurs. Il fallait au moins une fois se donner ce spectacle national, si attachant selon les uns, si repoussant selon d'autres, en tout cas très-curieux comme étude de mœurs.
Le cirque de Séville est immense ; il peut contenir, dit -on, dix à douze mille spectateurs. Le plan est exactement celui des arènes romaines. Mais l'aspect n'eSt rien moins que monumental , et l'on peut en dire autant de tous les amphithéâtres de l'Espagne : ce ne sont que de lourds pâtés de maçonnerie, qui ont de loin l'apparence d'un cirque d'écuyers ou d'une usine à gaz. Cela n'empêche pas les habitants de Madrid d'appeler le leur el Coliseo de toros : ils ont toujours
dans ce pays de grands mots pour de petites choses. Ce qui est charmant à Séville , ce n'est pas le cirque lui-même, c'est la vue qu'on a du cirque. L'enceinte des loges qui surmontent les gradins où s'assied la foule, n'a pas été achevée du côté du nord : il y a là comme une vaste brèche par où la vue s'étend sur une partie de la ville , sur les dômes rouges de la cathédrale et sur son élégante Giralda. Hasard ou intention, l'architecte a trouvé là le plus beau fond de théâtre, la plus splendide décoration.
Quand nous arrivâmes, l'amphithéâtre était à peu près plein. Je n'ai point remarqué dans la foule cette animation, cette ardeur passionnée que je m'attendais à y voir. Et je puis ajouter qu'à aucun moment de la course, pas même après les plus beaux coups d'épée, je n'ai vu ces élans d'enthousiasme , je n'ai entendu ces tonnerres d'applaudissements dont parlent les voyageurs. Un fait qui m'a frappé, c'est que les femmes étaient en très -petit nombre; presque aucune de la haute classe ; même dans le peuple , on n'en comptait pas une contre six ou sept hommes.
Le spectacle commence par une promenade que font autour du cirque tous les acteurs qui doivent paraître dans la course. En tête marchent les picadores, à cheval, la lance à la main. Viennent ensuite les chulos, dont le rôle est d'exciter et de détourner le taureau, en agitant devant lui leur cape de couleur écarlate , et les banderilleros, qui lui enfoncent dans le cou de petites flèches armées de dards. Enfin viennent, fermant la marche, les matador es ou espadas, qui, lorsque le
taureau commence à être fatigué, doivent avec l'épée lui porter le dernier coup. Tous, excepté les picadors, portent le costume andalou : culottes courtes et bas de soie, veste brodée d'argent; les cheveux enfermés dans une résille.
Un alguazil, à cheval, tout vêtu de noir, vient demander à l'alcade ou gouverneur qui préside la fête la
permission de commencer. L'alcade lui jette la clef du toril; c'est le lieu où est enfermé le taureau. Cette clef, l'alguazil la remet à un homme qui est chargé d'ouvrir la porte ; puis il se sauve au galop , salué par les éclats de rire de la foule.
Il y a là un moment solennel, et où Ton ne peut se défendre de quelque émotion. Le taureau, excité à l'avance, se précipite dans l'arène. Un instant étonné,
ébloui, il s'arrête, les naseaux frémissants; puis, apercevant les chulos, qui de loin le provoquent, il fond sur eux tête baissée. Les chulos font voltiger leur cape devant lui; l'animal se rue sur le lambeau d'étoffe flottante ; mais l'homme , léger comme un oiseau , s'est dérobé par un saut de côté, et le taureau ne frappe que le vent. Il revient à la charge, et l'homme, lui offrant sans cesse ce but mobile qui le trompe, lui échappe sans cesse par des voltes rapides. Quand les chulos sont trop vivement pressés, ce qui arrive souvent, ils se réfugient derrière des palissades placées de distance en distance, ou bien escaladent la barrière qui forme l'enceinte.
Tout cela n'est qu'un jeu, jeu dangereux, il est vrai, mais où ces hommes déploient tant de hardiesse et d'agilité, tant d'aisance et de grâce, qu'on oublie le péril et qu'on se laisse aller au plaisir. Quelquefois , cependant, le jeu tourne dès le début à la tragédie. L'an dernier, à Madrid, l'homme qui ouvre le toril fut tué. Quand il a ouvert au taureau , il doit rester un instant caché derrière la porte; puis, lorsque l'animal est occupé à poursuivre les chulos , il la referme et se réfugie derrière la barrière. Cette fois, soit qu'il se fût découvert trop tôt, soit que les chulos n'eussent pas convenablement joué leur rôle, le taureau revint sur lui, et, avant qu'il eût le temps d'escalader l'enceinte; le cloua de ses deux cornes contre les planches. Dans une autre course, tout récemment, le pied glissa à un chulo au moment où , poursuivi par le taureau , il s'élançait pour franchir la barrière. Acculé et sans moyen
ni de se défendre ni de fuir, Thomme, par un mouvement instinctif, se ramasse, se pelotonne en quelque sorte sur lui-même, si bien que les deux cornes de l'animal, effleurant sa poitrine, vont s'enfoncer dans la barricade sans le toucher. On le crut mort; il n'avait pas une égratignure.
Nous n'eûmes point, grâce à Dieu, d'épisodes aussi terribles; c'était bien assez pour notre courage des épreuves qui nous attendaient. Les picadors entrent dans l'arène, et ici la scène change. Le picador, je l'ai dit, est à cheval : il est armé d'une lance; mais le fer de cette lance n'est long que de quelques centimètres, et ne peut ni tuer ni blesser grièvement le taureau. Il présente son cheval de face, s'affermit sur ses étriers, et, la lance en arrêt, attend la charge. Si le picador est vigoureux , s'il est habile cavalier, il peut maintenir un instant le taureau, et, en faisant partir son cheval par la gauche, éviter le coup de corne. Mais presque toujours l'animal, surmontant la résistance du cavalier ou se dérobant à la piqûre du fer qui lui déchire le cou, atteint le cheval et lui enfonce ses cornes dans le ventre : il l'enlève de terre, le secoue, le renverse; cheval et cavalier roulent dans la poussière, et la bête furieuse s'acharnerait sur eux, si les chulos, accourant au secours du picador, ne venaient l'agacer avec leurs capes et détourner sa colère.
Quoique le picador ait les jambes garanties par des plaques de fer-blanc, il court de grands risques ; on en a vu qui étaient foulés aux pieds par le taureau, que les chulos ne pouvaient distraire. Pourtant, cette partie
de la lutte inspire plus de dégoût que de terreur. Il y a là des épisodes repoussants. Quand le cheval est frappé à la poitrine , le coup , d'ordinaire , est mortel : le sang jaillit en flot comme d'un robinet ouvert; Tanimal tremble, chancelle et ne tarde pas à tomber pour ne plus se relever : on le voit pendant quelques minutes se débattre sur l'arène, dans les convulsions de l'agonie. Mais lorsque le taureau, au lieu de frapper à la
poitrine, l'atteint au ventre, la blessure peut n'être pas mortelle. Le spectacle devient alors, non pas seulement atroce, mais révoltant. Le pauvre animal perd ses entrailles, qui traînent sur le sable, et dans lesquelles ses pieds s'embarrassent. Malgré tout, on le force à se relever; on le fait encore galoper dans le cirque, on le ramène à grands coups d'éperon sur le taureau, jusqu'à ce que ce dernier l'achève. Il faut l'avouer : sans être petite-maîtresse , il est difficile de ne pas se sentir, à de pareilles scènes, pris de nausées.
Les chevaux qui paraissent dans ces courses étant voués à une mort à peu près certaine, on ne se sert que
de rosses achetées à bas prix. De peur que le taureau ne les effraie , on leur bande les yeux et on leur bouche les oreilles avec de l'étoupe. Les picadors ont, en outre, pour les faire marcher, des éperons armés de longues pointes. Il en résulte que ces malheureuses bêtes , poussées , sans que rien les protège, à un égorgement inévitable, ne sont là que des victimes passives, des obstacles vivants offerts à la fureur du taureau,
et destinés seulement à user sa colère et ses forces. C'est le côté hideux, et aussi le côté odieux du spectacle. Lorsque le taureau a éventré un certain nombre de chevaux, et que son ardeur commence à se ralentir, on apporte les banderillas. On £tppelle banderilles de petites lances d'envh^on deux pieds et demi de long, ornées de papier découpé , et armées à leur extrémité d'une pointe de fer en hameçon. Les chulos, une de ces lances dans chaque main, se posent devant le taureau, et le provoquent; quand il se rue sur eux, les cornes basses, ils lui enfoncent les deux dards de
chaque côté du cou, et, prompts comme l'éclair, pivotant sur eux-mêmes , s'effacent pour le laisser passer. Il y a un moment où l'homme est littéralement entre les cornes du taureau : on tremble pour lui; mais une seconde après, sans qu'on devine comment, on le voit tranquille et souriant à la même place , tandis que le monstre , emporté par son élan , s'en va secouant avec rage les javelots attachés à sa chair, et dont il ne peut se débarrasser.
La course dure déjà depuis près d'une demi-heure. Le taureau, harcelé par les chulos, fatigué par les picadors, est devenu comme fou après les banderilles. Il est essoufflé , haletant; souvent il tombe sur les genoux; quelquefois il se couche, et on est obligé- de l'attaquer de près pour le forcer à se relever. Ne sachant plus que faire, il revient vers l'entrée du toril; il s'accule à l'enceinte, et fait face à ses ennemis. C'est alors que le matador s'approche : il tient d'une main l'épée, et de l'autre un petit drapeau rouge appelé muleta. Avec ce drapeau il excite le taureau , et lui fait faire quelques passes, comme pour étudier ses allures. Puis, quand il a trouvé le moment favorable, il l'attend de pied ferme, abaisse l'épée et le frappe au défaut de l'épaule. Quand le coup est bien porté, l'épée entre jusqu'à la garde, et le taureau ne fait que quelques pas pour aller s'affaisser dans un coin de l'arène.
Tout fatigué qu'il est à ce moment, le taureau sans doute est encore très-dangereux : il a des retours redoutables, et l'on cite plus d'un matador qui a laissé sa vie dans le cirque. Pourtant, s'il faut dire toute la
vérité, ce dernier acte du drame m'a laissé froid. Je n'ai point éprouvé ces puissantes émotions qu'on m'avait promises. Bien plus, quand je voyais le taureau haletant, ahuri, hors d'haleine, le cou déchiré par les lances et les banderilles, saignant et bavant, la tête pendante, reculant devant cette troupe d'adversaires acharnés qui ne le laissent pas respirer, — que vous
dirai-je? je me sentais plus de pitié pour l'animal que d'admiration pour l'homme. Il me semblait que le matador ne frappait plus qu'un ennemi à bout de forces : ce n'était pas pour moi un combat, mais une scène de boucherie.
Au bout de trois heures j'avais vu éventrer dix-huit chevaux, j'avais vu tuer six taureaux. J'en avais assez, et je sortis du cirque sans emporter le désir d'y revenir. Au risque de passer pour un Béotien, je déclare que je ne puis être de l'avis de M. Théophile Gautier, qui
appelle les courses de taureaux ce un des plus beaux spectacles que Thomme puisse imaginer». Pour moi, c'est un amusement féroce et sauvage ; c'est le spectacle d'un peuple encore barbare. Je ne le crois bon qu'à entretenir la dureté des mœurs : la vue du sang est malsaine pour l'homme; elle ne développe chez lui que de mauvais instincts et des passions brutales. Dire que ces combats sont une école de courage, c'est une phrase, et rien de plus. Il ne paraît pas que la valeur espagnole ait beaucoup grandi depuis que les courses de taureaux sont si populaires, et l'on sait ce qu'étaient devenus les Romains de l'empire quand ils couraient avec tant de fureur aux jeux du cirque.
En Portugal il y a aussi des courses de taureaux; mais elles ne ressemblent en rien à celles d'Espagne. Les cornes des taureaux sont garnies de boules de bois. On n'a plus le spectacle de chevaux éventrés, d'entrailles répandues, de cadavres couchés dans l'arène. Ce n'est plus une tuerie , c'est un jeu : jeu qui est encore périlleux ; car le coup de corne , pour n'être pas mortel, peut exposer un homme à être jeté en l'air comme une grenade. Il y a où faire briller l'adresse, l'agilité des chulos; il n'y a plus de scènes qui rappellent l'abattoir. C'est un tournoi à fer non émoulu. Les Espagnols sourient de pitié quand on leur parle de ces courses : ils se croient fort supérieurs à leurs voisins.
Je sais bien que chez certains peuples justement fiers de leur civilisation il y a aussi des jeux nationaux que l'humanité réprouve, et dont nos mœurs s'étonnent.
JLa passion des Anglais et des Américains pour les scènes de pugilat, par exemple, est quelque chose de fort triste; et l'on a peine à comprendre Tenthousiasme qu'excitent parmi eux des héros tels que Tom Sayers et le géant Heenan. Mais au moins faut -il dire que, chez eux, la loi n'autorise point ces luttes ignobles; que non-seulement elle ne les autorise pas, mais qu'elle les défend, et que c'est la passion populaire qui est plus forte que la loi. On y court; mais on a l'air, à tout le moins, de se cacher. Il n'y a pas dans chaque ville un amphithéâtre élevé pour cela à grands frais. On n'y convie pas la foule , les femmes même et les enfants , à grand renfort d'affiches. Ce n'est pas une entreprise encouragée, patronnée et patentée par l'autorité, affermée à beaux deniers comptants au profit des hospices et des établissements religieux. Enfin, la fête n'est pas présidée, avec grand apparat, par le gouverneur de la province , ou même par la reine.
Philippe V avait, dit-on, pour ces jeux , une aversion insurmontable , que partagèrent la plupart de ses successeurs. Charles III voulut les interdire; mais l'opinion l'emporta sur les édits.
« Il faut avouer, dit un vieil auteur, que ces combats (( sanglants ne s'accordent pas trop bien avec les règles (( du christianisme. C'est pourquoi les papes ont sou- « vent voulu les abolir; mais les Espagnols, qui en sont (( enchantés, s'y sont opposés si fortement, qu'on les a « laissés en repos là-dessus *. »
i Délices d'Espagne, par D. Juan Alvarez de Colmenar, t. VI, chap. ii.
VOYAGE Ex\ ESPAGNE 161
A la fin du siècle dernier, Charles IV, poussé par le prince de la Paix, renouvela et maintint plus énergiquement la prohibition portée par Charles III. Mais le roi Joseph, par un calcul de popularité et dans l'espoir de gagner le cœur de la multitude, s'empressa de lui rendre ces divertissements dont elle 'est avide : sous la domination française (chose triste à dire), on vit les combats de taureaux reparaître dans toute l'Espagne. Ferdinand VII en était un amateur passionné. Pour conserver les bonnes traditions et assurer les progrès de l'art, il fonda à Séville une école de tauromachie \ Il est vrai qu'en même temps, et par compensation, il supprimait en Espagne les universités. Ce n'était pas mal raisonné, pour un roi absolu.
< Elle a été supprimée en 1834.