‹ Voyage en EspagneChapitre 5 sur 9 · ANDALOUSIE — XEREZ DE LA FROTTERA — LE ROI RODRIGUE — CADIX · texte numérisé non relu

ANDALOUSIE — XEREZ DE LA FROTTERA — LE ROI RODRIGUE — CADIX

E chemin de fer de Séville à Cadix suit à peu près la vallée du Guadalquivir jusqu'aux environs de Lebrija : arrivé là, il tourne au sud et entre dans le bassin du Guadalète, pour se rapprocher de la mer.

Tout ce pays est d'une admirable fertilité. La Bétique, chez les anciens, était déjà renommée pour la richesse

de ses productions naturelles et la douceur de son climat; aer bœticus, c'était une expression latine. Ses laines et ses huiles étaient célèbres du temps de Martial.

Bœtis^ olivifera crinem redimite corona, Aurea qui nitidis vellera tingis aquis.

« Bétis, toi dont la tête est parée d'une couronne d'olivier, et dont les eaux limpides teignent les toisons dorées. »

Les Carthaginois et les Romains connaissaient déjà les riches gisements de fer, de cuivre, de plomb et d'argent que recèlent les montagnes de la Sierra- Morena; et on retrouve encore de leurs travaux d'exploitation des vestiges qui font l'étonnement et l'admiration des ingénieurs modernes. Là, entre autres, sont les mines de mercure d'Almaden, d'où venait le cinabre si recherché par les dames romaines, et dont elles se servaient pour donner à leurs cheveux une teinte d'un rouge doré. Là, sont les mines de houille de Relmès, dont les produits sont, dit -on, d'une qualité égale, sinon supérieure, aux charbons anglais.

L'Andalousie est toujours un pays favorisé du ciel ; mais il s'en faut de beaucoup qu'elle soit ce qu'elle a été jadis; et, disons-le, il y a singulièrement à rabattre des charmes que lui prête notre imagination. De sa prospérité passée c'est à peine s'il reste quelques traces. Se ville, qui n'a guère plus de cent mille habitants, en avait quatre cent mille autrefois. Au com-

mencement du xvi« siècle, on y comptait près de deux mille métiers qui travaillaient la laine et la soie; il y reste à peine quelques fabriques. Douze mille villages , dit- on, couvraient les bords du Guadalquivir ; il n'y en a pas huit cents aujourd'hui. L'agriculture a déchu comme le reste. On voit encore çà et là de belles cultures; la terre est si féconde, qu'elle enrichit l'homme presque sans travail. Mais de maigres pâturages, des prairies marécageuses couvrent d'immenses espaces dont la fertilité est ainsi à peu près stérilisée. Les Arabes avaient fait d'admirables travaux pour contenir et diriger les eaux du fleuve , pour assainir les parties basses et arroser les terrains arides. Tout cela a péri : les canaux d'écoulement et d'irrigation ont été obstrués, de vastes marécages se sont formés sur les rives. Des miasmes pernicieux s'en dégagent sous les ardeurs de l'été; la fièvre ravage les populations voisines. Il y a un village aux environs de Cordoue dont tous les habitants, dit-on, sauf un seul, sont morts en 1841 , emportés par l'épidémie.

Aussi ce beau pays , malgré son fleuve et ses montagnes aux lignes si gracieuses , malgré la riante verdure dont il est couvert à l'époque de l'année où nous le traversons (3 avril), olTre-t-il aux yeux un aspect un peu monotone. De grandes plaines, couvertes de blés et de pâturages ; peu ou point d'arbres , excepté des oliviers sur les collines, et quelques rares plantations de mûriers ; de loin en loin une petite ville ; peu de villages, à peine quelques fermes isolées. On sent que la population manque à ce pays. L'Espagne , avec une

lee VOYAGE EN ESPAGNE

superficie presque égale à celle de la France, n'a guère que quinze millions d'habitants ; elle pourrait en nourrir aisément trois ou quatre fois autant.

Et notez que la vallée du Guadalquivir est une des contrées les mieux cultivées de TAndalousie. Le pays situé entre Medina-Sidonia et Gibraltar, pays qui n'est guère moins fertile que celui-ci, parait être encore bien plus dépeuplé : on y peut faire dix lieues sans rencontrer un habitant, sans voir rien que des maisons en ruines et des ponts écroulés.

Cet appauvrissement, cette dépopulation, cette décadence d'un pays autrefois si riche et si puissant, est un spectacle qui attriste partout le voyageur en Espagne ; mais nulle part il ne l'attriste plus qu'en Andalousie, parce que nulle part la nature n'avait tant fait pour l'homme. L'homme semble avoir à plaisir laissé périr tous les dons de la nature. Il semble que l'instinct populaire ait entrevu cette triste vérité, que ce sont ses mauvais gouvernements qui ont perdu l'Espagne. 11 y a un proverbe espagnol qui dit : « El cielo y suclo es bucno, el enlresuelo malo. — Le ciel est beau, la terre est bonne; cela seul est mauvais qui est entre ciel et terre. » Une vieille légende exprime naïvement la même pensée. Quand saint Jacques présenta à la sainte Vierge Ferdinand III après sa mort, le saint roi sollicita pour sa patrie une longue suite de faveurs , qui lui furent toutes gracieusement accordées. Mais à la fin, ayant demandé pour l'Espagne un bon gouvernement, la sainte Vierge le refusa net. — « Si je t'accordais cela , lui dit-elle, quel ange voudrait rester en paradis? »

Malheureusement le peuple n'a pas les qualités qu'il lui faudrait pour se relever de l'abaissement où ses gouvernements l'ont réduit. Les Espagnols, à beaucoup d'égards, ressemblent aux Italiens. Avec une nature énergique, et même un fond de violence africaine , c'est la même mobilité d'imagination , le même

amour du plaisir, la tnême [indolence; mais, malgré une intelligence vive et facile, ils ont moins de finesse, et surtout moins de mouvement dans l'esprit. Un don naturel chez eux, c'est un talent d'imitation qui fait illusion d'abord; mais cela n'atteint pas le fond des choses : tout reste à la surface. En toute matière, ils se contentent de l'apparence. Aucun esprit philosophique ni scientifique; peu de sérieux, peu de réflexion; une vanité qui se retrouve partout, dans les plus petites

choses comme dans les plus grandes. L'effort suivi, le labeur patient, c'est pour eux une chose insupportable : moitié indolence, moitié orgueil, ils ne peuvent se plier au travail.

Orgueil étrange et d'une nature à part. Un Espagnol rougira de travailler, il ne rougira point de mendier. En sa qualité de hidalgo , il est trop bien né pour rien faire; mais il ne croira pas s'humilier en acceptant une aumône. Cette aversion, ce mépris du travail sont un legs funeste que le moyen âge a fait à la société espagnole moderne. Les longues guerres de la nation contre les Maures ont entretenu et répandu dans tous les rangs ce préjugé féodal. Elles eurent, il est vrai, ce résultat d'élever l'homme du peuple presque au niveau du seigneur, et de développer chez lui le sentiment de l'égalité. De là en Espagne, chez le peuple, une certaine fierté naturelle et une familiarité aisée qui sont une de ses plus nobles qualités : sous des institutions aristocratiques, les mœurs ont toujours été démocratiques.

Mais ce sentiment très-noble dans son principe a eu de fâcheux effets. Quand partout en Europe les sociétés modernes se sont transformées, et que, par le travail, l'industrie, le commerce, a commencé de naître cette classe puissante et vivace qu'on a appelée la bourgeoisie ou le tiers état, l'Espagne en est restée aux mœurs et aux habitudes féodales. C'a toujours été un axiome que pour un Espagnol il n'y avait que trois carrières : l'Église , les armes et « la mer » , c'est-à-dire les colonies. La découverte du nouveau monde ne fit

VOYAGE EN ESPAGNE i69

qu'accroître cette disposition : en surrexcitant Tesprit d'aventures , en montrant les richesses sous une seule forme, celle de l'or, elle acheva de discréditer, de décourager, j'ai presque dit de déshonorer le travail, le travail humble et modeste, l'industrie, l'agriculture. Ces idées-là sont entrées dans le sang des Espagnols. Aussi, chez eux, point de classe moyenne et laborieuse, point de tiers état enrichi par le travail et l'épargne. Tous les Espagnols sont nobles et vivent noblement, c'est-à-dire sans rien faire ; mais tous sont gueux, ou en train de le devenir. Rien de ce qui s'est fait en Espagne, depuis cinquante ans, de grands travaux, de grandes entreprises, d'importantes améhorations , ne s'est fait que par l'initiative , les elTorts et les capitaux des étrangers. L'amour- propre national en souffre; mais la paresse et l'orgueil individuels l'emportent.

Ce que je dis là n'est absolument vrai, toutefois , que des provinces du centre et du sud. Le Nord, en partie du moins, a d'autres idées et un autre tempérament. L' Aragon , la Catalogne , les provinces basques , la Galice sont habitées par une race plus énergique , plus active, moins amollie par le climat, moins atteinte par la lèpre de la mendicité, et qui ne considèrent pas le travail comme humiliant.

L'orgueil est quelquefois une vertu chez les peuples ; il est à tout le moins une force. Aujourd'hui, il n'est plus qu'un défaut chez les Espagnols, et l'on peut ajouter une faiblesse. Quoiqu'ils soient, sous tous les rapports , en arrière des principaux peuples de l'Europe , les Espagnols se disent toujours naïvement le premier peuple

du monde : non-seulement ils le disent, mais ils le croient; à force de le répéter, ils ont fini par se le persuader. Ils en sont venus à se faire illusion à eux-mêmes , et à être dupes des éloges ridicules qu'ils se décernent.

Cet orgueil naïf est, à mon sens, le plus grand de leurs défauts; car il les aveugle sur tous les autres, et

leur ôte jusqu'au sentiment de ce qui leur manque. Chez un peuple arriéré , mais modeste , il y a de la ressource. Que voulez-vous attendre d'un peuple qui est en retard sur tous les autres, et qui se croit à la tête des nations; qui est ignorant et ruiné, et qui se drape dans sa gueuserie et son ignorance; qui ne sait rien, ne crée rien, ne produit rien, et trouve indigne de lui d'apprendre et de travailler?

En toutes choses vous trouverez un vernis de civilisation à la surface, Tignorance et la barbarie au fond. Ils

ont des chemins de fer et des télégraphes; mais, quand ce ne sont pas des étrangers qui les exploitent et les dirigent, tout marche sans ordre, sans régularité, sans sécurité. Ils ont un gouvernement constitutionnel et des chambres; mais le pays depuis quarante ans est livré aux coups d'État; les insurrections militaires se succèdent périodiquement; les finances sont ruinées; le désordre est partout. Ils ont sans cesse à la bouche les mots de noblesse, de patriotisme, d'honneur, et, d'après ce que me disent des hommes qui habitent ce pays depuis vingt ans, la corruption est universelle, l'avidité sans pudeur, la vénalité sans bornes.

Ce qu'on me raconte de l'administration et de la justice espagnoles rappelle trait pour trait l'administration turque et la justice russe : c'est-à-dire que l'une et l'autre sont à vendre. Les fonctionnaires n'étant point payés, ou l'étant mal, il leur faudrait beaucoup de vertu pour être honnêtes. Les impôts sont lourds; mais surtout ils sont mal répartis : comme il n'y a point de cadastre , l'arbitraire seul en règle la répai'tition ; tout dépend du bon plaisir d'un fonctionnaire. Le service militaire n'est pas plus justement établi : un fils de famille riche est rarement atteint par la conscription. M. D"*, de Séville, m'a conté qu'un de ses domestiques, quoique boiteux, a dû partir, bon gré mal gré, pour dispenser du service un jeune homme riche qui aurait été pris après lui. Quant à la justice, c'est une question d'argent : le plus riche est toujours sur de gagner son procès. On dit qu'un jour un plaideur rançonné par son juge s'écria avec indignation : <( Il n'y a donc plus

172 VOYAGE EN ESPAGiNE

de justice en Espagne? — Tu vois bien qu'il y en a une, répondit l'autre , puisque je te la vends. » — C'est le cas de répéter : Se non è vero, è ben trovato,

En approchant de Xerez, le chemin de fer franchit une chaîne de hautes collines, pour entrer dans la vallée du Guadalète. C'est sur les bords de ce fleuve que fut livrée , en 711 , la grande bataille qui renversa l'empire des Goths et rendit les Arabes maîtres de l'Espagne.

Il n'est pas étonnant qu'un tel événement ait laissé une trace profonde dans la tradition nationale , et fortement ému les imaginations populaires. La poésie s'en est emparée. On connaît la légende de la Cava, cette fille du comte Julien , qui fut outragée par le roi Rodrigue : son père vengea l'injure faite à son nom , en appelant les Maures.

« Ah! Espagne! s'écrie le poète populaire, pauvre (( Espagne, si renommée dans le monde, la plus riche « des contrées, la plus riche et la plus aimable, où (( abondent l'or fin et l'argent, qui n'as point de rivale (c pour la beauté ni pour la vaillance! Voilà qu'un (( traître t'a livrée ! Voilà qu'en punition de nos crimes (( tes opulentes cités et tes généreux enfants vont subir « le joug des Maures *. »

La bataille durait depuis sept jours; le huitième jour, Oppas, évêque de Tolède et allié du comte Julien, passe aux ennemis avec les troupes qu'il commandait. La vic-

i Romancero.

VOYAGE EN ESPAGNE i75

toire alors se décide pour les musulmans. Rodrigue fait d'héroïques et inutiles efforts pour retenir ses soldats : tout succombe, tout fuit et se disperse.

(( Les armées du roi Rodrigue fuyaient découragées ; (( dans un huitième combat, les ennemis étaient vaince queurs.

« Rodrigue sort du camp et s'éloigne. Il va seul, Tin- « fortuné; nul compagnon ne lui reste.

(( Épuisé de fatigue, il ne peut plus conduire son (( cheval, qui chemine au hasard, comme il lui plaît; « car son maître ne dirige plus sa route.

« Le roi marche si accablé, qu'il a perdu le senti- « ment. Il est mort de soif et de faim, et c'est pitié de (( le voir; il est si couvert de sang, qu'il semble rouge « comme la flamme.

c( Ses armes , qui étaient ornées de pierreries , sont « toutes faussées; son épée est dentelée comme une « scie , par les coups qu'elle a reçus ; son casque , bos- « sué , est enfoncé sur sa tête ; son visage est gonflé par (( la fatigue et la douleur.

(( Il monte sur une colline élevée , la plus élevée qu'il « aperçoive. De là il regarde son armée : comme elle est « mise en fuite ! Il regarde ses bannières et ses étende dards : comme ils sont tous foulés aux pieds et cou- « verts de poussière!

(( Il cherche des yeux ses capitaines , et aucun ne se (( montre plus. Il regarde la plaine teinte de sang qui « coule en ruisseaux; et, attristé de cette vue, il sent (( en lui un grand chagrin. Et, pleurant de ses yeux, il « parle ainsi :

176 VOYAGE EN ESPAGxNE

« Hier j'étais roi d'Espagne ; aujourd'hui je ne le « suis plus d'un seul village!

c( Hier j'avais des villes et des châteaux; aujourd'hui « il ne m'en reste plus un seul!

« Hier j'avais un peuple de serviteurs; aujourd'hui je (( n'ai pas une tour crénelée que je puisse dire à moi!

« Malheureuse fut l'heure, malheureux fut le jour où (( je naquis et où j'héritai de cette grande seigneurie, « puisque je devais la perdre en un jour !

« mort! que ne viens -tu! Que n'enlèves -tu (( mon âme de ce corps misérable! je t'en rendrais « grâces * ! »

Xerez n'est pas la plus jolie ville de l'Andalousie; mais c'en est certainement la plus riche. Ses vins, célèbres dans le monde entier, ont fait sa fortune; et cette fortune grandit tous les jours. Il y a cinquante ans, on estimait la population de Xerez à vingt-cinq mille âmes; elle dépasse aujourd'hui soixante mille. On cite ici des maisons d'une opulence fabuleuse : mais ce ne sont pas des maisons espagnoles. Les grands vignobles du pays, leur exploitation et le commerce des vins, dont la production s'élève à quelque chose comme huit miUions de litres par année, sont entre les mains d'étrangers. Français et Anglais. Ces étrangers, en s'enrichissant , ont enrichi le pays; mais les bras manquent, malgré l'élévation des salaires, comme ils manquent partout en Espagne.

1 Romancero,

Sauf dans le vieux quartier qui avoisine la cathédrale, et qui est percé de ruelles étroites, les rues sont larges et plantées d'arbres. Vous reconnaissez tout de suite à ce caractère une ville de création récente : l'activité moderne tient peu compte du soleil ; les besoins de la circulation et du commerce remportent sur les convenances du climat. Les voitures s'en trouvent bien; le piéton s'en trouve assez mal, et le pittoresque n'y gagne point. Il faut voir Xerez du haut d'une tour ou d'un belvédère élevé. Avec ses maisons, la plupart en terrasses , elle a un certain caractère arabe : au milieu de la campagne, plate et grise, s'étend la ville, grise et blanche ; sur les murailles badigeonnées à la chaux, sur les briques, sur les dalles blanchâtres, la lumière tombe, ruisselle et se réfléchit à éblouir les yeux. On se sent tout près de l'Afrique.

A quelques lieues de Xerez, au sortir d'une campagne nue et rocheuse, l'aspect du pays change tout d'un coup. Une grande barre d'un bleu foncé se montre à l'horizon : le convoi s'arrête; vous êtes au bord de l'Océan, dans une jolie petite ville enveloppée d'orangers, et au-dessus de laquelle s'élèvent quelques palmiers : c'est Puerto -de -Santa -Maria, assise sur la pointe qui ferme au nord-ouest la baie de Cadix. De là, la vue est magnifique. La rade se creuse et s'arrondit sur votre gauche, décrivant un vaste demi -cercle de cinq à six lieues de développement; immense coupe d'azur que semblent presser amoureusement ses rives, revêtues d'une douce verdure, sur laquelle se détachent çà et là de jolis villages et de coquettes habitations.

En face , la presqu'île de Léon , et sur le rocher qui la termine , la blanche Cadix , qui , selon Texpression d'un écrivain espagnol, « s'avance dans les flots comme pour aller au-devant de ses escadres. » Du point où nous sommes, élincelante sous les rayons du soleil qui s'abaisse, elle semble sortir du sein de la mer, et comme flotter suspendue entre l'azur du ciel et celui des eaux.

Le chemin de fer, en quittant Puerto-de-Santa-Maria, suit constamment le bord de la mer, et contourne la baie dans toute son étendue ; de sorte que cet admirable panorama, changeant sans cesse d'aspect, se déroule peu à peu aux yeux du voyageur. Rien de plus riant et de plus varié que cette route. Les champs sont couverts de fleurs ; les jardins sont pleins de roses, de géraniums et de jasmins. Il y a des vergers plantés d'orangers et de grenadiers; des champs entiers de nopals. D'un côté, on a la mer bleue et lumineuse , couverte de navires , sillonnée de petites barques aux blanches voiles; de l'autre, un horizon de charmantes montagnes qui se Colorent de violet et de rose; plus près de nous, sur une haute colline, la petite ville de Médina -Sidonia, bâtie en amphithéâtre et s'inclinant vers la mer.

Nous dépassons Puerto -Real et les petits forts démantelés du Trocadero , qui jadis défendaient l'entrée de la baie. La voie ferrée traverse des salines. Nous laissons à droite les lourdes constructions de l'arsenal maritime de la Carraca, immense établissement à peu près désert et vide de vaisseaux. Bientôt on franchit le petit bras de mer qui sépare de la terre ferme l'île

de Léon; le chemin de fer s'allonge sur une étroite langue de sable que le flot vient battre à droite et à gauche. A l'extrémité de cette espèce de digue naturelle est bâtie Cadix, que l'Océan entoure de trois côtés.

C'est sur cette plage basse, et qui semble devoir être engloutie à chaque soulèvement de la mer, que périt, le 1^^ novembre 1755, le fils de Louis Racine. Le

tremblement de terre qui ce jour-là détruisit Lisbonne, se fit sentir d'une façon terrible sur toute la côte : la mer, soulevée à dix-huit mètres de hauteur, renversa en partie les murailles de Cadix ; et une vague énorme , traversant impétueusement la langue de terre qui rattache la ville au continent, enleva près de deux cents personnes. Le jeune Racine, qui avait embrassé la carrière du commerce et habitait Cadix, passait à ce moment sur la levée, en chaise de poste, avec un de ses amis. La montagne d'eau, s'abattant sur la route, couvrit et renversa la voiture. Le domestique put se

retenir aux branches d'un arbre , et voir, sans pouvoir leur porter secours, les deux jeunes gens périr, emportés par les flots.

Vue de la mer ou du fond de la baie, Cadix a un aspect féerique, avec ses clochers, ses phares, ses vigies et les innombrables belvédères qui surmontent ses maisons blanches. De près, la ville n'est pas moins plaisante : ses rues sont étroites , mais propres et bien

dallées ; toutes les maisons ont des balcons vitrés, peints de vives couleurs, ornés de fleurs et de tentures. Cadix me rappelle un peu Malte, avec plus de gaieté et de grâce : ce qui est charmant ici , comme à Malte , ce sont ces rues en pente qui, se terminant aux remparts, ouvrent çà et là du milieu de la ville des échappées de vue sur la mer.

Cadix a un cUmat merveilleux, le plus doux peutêtre, le plus égal de toute l'Andalousie : les ardeurs de son soleil sont tempérées par les brises de l'Atlantique.

Sur les remparts , peu élevés , on a planté une belle promenade qui entoure la ville et domine la mer : des massifs de fleurs y embaument Tair; de beaux palmiers se mêlent à toutes sortes d'arbres exotiques. La vue

embrasse de là l'immensité de TOcéan, la courbure gracieuse de la rade, et au delà de Santa -Maria suit, dans la brume de Thorizon , la ligne onduleuse de la côte de Rota, qui remonte vers le nord. Sur cette côte, un peu au-dessus de Tembouchure du Guadalquivir, se

trouve un petit port appelé Palos-de-Moguer : c'est de là que, le 3 août 4493 , Colomb partit pour découvrir un monde. On lui avait donné, pour cette entreprise dont Faudace efface tout ce que les hommes avaient vu, pour franchir ces abîmes inexplorés de T Atlantique, trois méchantes caravelles, sortes de barques qui n'étaient pas même pontées, et dont un marin d'aujourd'hui ne voudrait pas pour aller de Bordeaux à Nantes. Le 42 octobre il touchait à la première des Lucayes, qu'il nomma San-Salvador. Sept mois plus tard, revenu en Espagne au milieu de l'admiration et de la reconnaissance des peuples , il allait à Burgos mettre aux pieds d'Isabelle, qui la première avait deviné son génie, les premières dépouilles de l'Amérique : une troupe d'Indiens couronnés de plumes, un diadème et des bracelets d'or; enfin des lingots d'or d'un volume inouï. A son troisième voyage il revint chargé de chaînes, accusé d'avoir voulu prendre pour lui ce qu'il avait découvert. Au quatrième , le pauvre grand homme se vit refuser un abri dans les ports de la nouvelle Espagne : il échoua sur la côte de la Jamaïque, et y resta dénué de tout secours. De là il écrivit à Ferdinand et Isabelle, à ces rois dont il avait porté au double la grandeur, cette lettre empreinte de la plus pathétique éloquence :

« Que m'ont servi vingt années de travaux, tant de « fatigues, tant de périls? Je n'ai pas aujourd'hui une c( maison en Gastille; et si je veux dîner, souper ou (( dormir, je n'ai pour refuge que l'hôtellerie; encore le (( plus souvent l'argent me manque-t-il... A moins

« d'avoir la patience de Job, n'y avait-il pas de quoi « mourir désespéré, en voyant que, dans l'extrême « péril où j'étais, moi et mon jeune fils, et mon frère « et mes amis , on me fermait cette terre et ces ports (( que j'avais, par la volonté divine, gagnés à l'Es- (( pagne, et pour la découverte desquels j'avais sué du (( sang...?

« Mon frère et le reste des nôtres étaient sur un na- « vire, et moi sur la côte, seul, consumé d'une fièvre « ardente. Je gagnai avec effort le point le plus élevé, « appelant d'une voix lamentable, en pleurant, les « capitaines de Vos Altesses et les quatre vents du ciel (( à mon secours; mais ils ne me répondirent rien. « Épuisé de fatigue, je m'endormis, et j'entendis une (( voix compatissante qui disait : insensé, lent à (( croire et à servir ton Dieu! que fit-il de plus pour (( Moïse et pour David son serviteur? Il a fait retentir (( ton nom dans toute la terre. Les Indes, cette partie « du monde si riche , il te les a données pour en faire (( part à qui te plaisait. Les barrières de l'Océan, (( jusque-là fermées de chaînes si fortes, il t'en a « donné les clefs... Tu réclames un secours incertain, « réponds : Qui t'a tant et si souvent affligé? est-ce « Dieu, ou le monde? Dieu maintient toujours les fa- « veurs qu'il a accordées, et ne viole jamais les pro- (( messes qu'il a faites; le service une fois rendu, il ne (( dit point qu'on a méconnu ses intentions; il ne fait (( point souffrir le martyre pour le plaisir des bour- « reaux...

a J'étais comme à demi mort en entendant tout cela ;

(( mais je ne pus trouver de réponse à des paroles si (( vraies; je ne pus que pleurer mes erreurs. Et Celui (( qui me parlait ajouta: Ne crains pas, prends con- « fiance; toutes les tribulations sont écrites sur la « pierre et sur le marbre. . .

« Que Vos Majestés m'accordent quelque pitié, et « m'envoient un vaisseau avec quelques provisions, « pour porter en Espagne moi et mes pauvres gens ! <( Que le ciel, que la terre pleurent pour moi! Qu'il (( pleure pour moi, quiconque a de la charité, qui- « conque aime la justice et la vérité. Je suis resté ici, « dans ces îles des Indes, isolé, malade, en grande (( peine, attendant chaque jour la mort, environné c( d'innombrables sauvages , si loin des sacrements de « notre sainte mère l'Église ! Je n'ai pas un maravédis « pour faire une olTrande pieuse. Je supplie Vos Ma- « jestés que, si Dieu me permet de sortir d'ici, elles (( m'accordent d'aller à Rome en pèlerinage. Que la (( sainte Trinité leur conserve la vie et la puissance! « — Donné aux Indes, dans l'Ile de la Jamaïque, le a 7 juillet de l'an 1503. »

Trois ans plus tard, Colomb, délaissé, accablé parla fatigue et la goutte, mourait à Valladolid. Il voulut que son corps reposât sur la terre nouvelle qu'il avait découverte, et ordonna que son cercueil, dans lequel seraient mis les fers dont on l'avait chargé, serait porté à Saint-Domingue. L'Espagne n'a pas élevé à ce grand homme môme une statue. Le seul monument qui porte son nom est une humble dalle qui recouvre , dans la

cathédrale de Séville , les os de son fils , et sur laquelle se lit cette simple et belle inscription :

A Castilla y â Léon Nuovo mundo dio Colon.

Le 5 avril, à huit heures du matin, nous partions pour Gibraltar. Du pont du bateau nous disons encore un dernier adieu à Cadix , à ses blanches tourelles ; nous jetons un dernier regard sur les eaux bleues de sa baie, sur ses rives si mollement arrondies et d'un aspect si riant. Le bateau s'ébranle sous les secousses de Théhce; nous contournons le phare, et bientôt la belle Cadix disparaît à nos yeux. La traversée se fait en six à sept heures. Vers midi, nous doublions le cap de Trafalgar, de funèbre mémoire. Bientôt la côte d'Afrique se dresse

devant nous ; nous entrons dans le détroit : Tanger est à notre droite, au fond d'une baie profonde; mais nous Tapercevons à peine. On fait escale à Tarifa. C'est la pointe la plus avancée que le continent européen projette vers le sud : nous sommes ici à la latitude d'Alger, de Malte, d'Alep.

De la mer. Tarifa semble un amas de ruines : quelques centaines de maisons basses , serrées sur un rocher étroit et nu; une vieille citadelle démantelée, une église gothique , et tout alentour une enceinte de tours arabes rehées par des courtines. Seulement tout cela est d'une couleur admirable ; la pierre semble comme roussie et calcinée : sur ces murailles à demi rongées par le temps et le vent de la mer, le soleil d'Afrique a jeté un splendide vêtement aux reflets fauves et dorés comme une peau de lion.

Cette bicoque, qui n'est plus célèbre que par ses oranges, les meilleures de l'Andalousie, a joué un rôle dans l'histoire. C'est là que les Arabes mirent pour la première fois le pied sur le sol espagnol, et la ville dès lors garda le nom du chef qui les conduisait. Tarif ou Tarick. Ils en firent une place forte; et jusqu'à la bataille de Rio-Salado (4340), qui mit fin aux invasions successives des Maures, Tarifa fut, avec Algésiras, le point ordinaire de communication entre l'Espagne musulmane et l'Afrique.

Non-seulement tout est encore mauresque dans la physionomie extérieure de la ville, mais l'influence arabe a laissé son empreinte jusque dans certains usages locaux. Chose singulière, aujourd'hui encore les femmes

de Tarifa se cachent le visage comme les femmes musulmanes. Leur costume se compose de deux jupes noires, dont Tune est tombante , et dont Tautre se relève pardessus la tête et se ramène sur la figure , de manière à ne laisser qu'un œil à découvert.

Plus d'un fait de ce genre, attesté par l'histoire, prouve qu'il s'était fait un certain rapprochement, un certain mélange des idées et des mœurs, avant que le fanatisme religieux fût venu réveiller les antipathies primitives et rallumer les haines entre chrétiens et Maures. Au xvi® siècle, l'étiquette à la cour d'Espagne interdisait aux reines et princesses de se montrer sans voile. Dona Juana, sœur de Philippe II, et régente du royaume pendant que son frère était en Angleterre, ne se montrait jamais à visage découvert. Les ambassadeurs étrangers s'en étant plaints, par ce motif qu'ils ne pouvaient savoir à qui ils avaient affaire ; la princesse, au commencement de l'audience, soulevait son voile pour se faire reconnaître , et le rabattait ensuite sur son visage. Philippe II, comme témoignage de son affection et de sa confiance, accorda à Elisabeth de France , sa troisième femme , le droit de paraître sans voile, contrairement à l'étiquette. En revanche, on sait que les Maures de Grenade , au dernier siècle de leur domination, s'étaient, au contraire, fort départis de la rigueur de cet usage, que leur empruntaient les chrétiens : les belles Mauresques se laissaient voir même aux chevaUers espagnols , et assistaient sans voile , ou peu voilées, aux joutes et aux jeux de bague.

Reprise dès le xni^^ siècle par les chrétiens, la citadelle

de Tarifa eut à subir de longs et terribles sièges. La tradition raconte un Irait d'héroïsme antique dont on prétend qu'elle fut le théâtre. Le roi don Sanche avait confié à un brave capitaine, nommé Gusman le Bon, la défense de cette place. Le fils de Gusman tombe aux mains des assiégeants, qui, pour vaincre la résistance obstinée du père, amènent l'enfant au pied des remparts, et menacent de le mettre à mort sous ses yeux, si la citadelle ne leur est livrée. Pour toute réponse, Gusman prend son poignard à sa ceinture, et le jette aux ennemis.

Le détroit , ici , n'a pas plus de trois à quatre lieues de largeur : on dirait d'un fleuve magnifique coulant entre deux chaînes de montagnes. Sur la rive espagnole et sur les points culminants, on voit de distance en distance se dresser de vieilles tours , la plupart abandonnées et en ruines; on les appelle alalayas, d'un mot arabe qui veut dire vedette. Ce sont les Maures, en eflet, qui d'abord les ont élevées. Du haut de ces observatoires on surveillait les approches de l'ennemi, et on les signalait en y allumant de grands feux. Plus tard, les Espagnols en élevèrent aussi, à l'instar de leurs adversaires ; et l'on en trouve en grand nombre sur toutes les côtes, et même à l'intérieur du pays.

Au bout d'une heure de marche , le détroit s'élargit tout à coup , et au tournant d'un petit cap nous voyons se dresser devant nous, sombre et menaçant, le rocher de Gibraltar, pareil à un sphinx colossal accroupi au bord de la mer, et gardant le passage. La baie d'Algésiras s'ouvre à gauche, comme un lac tranquille aux

eaux claires et transparentes. Au-dessus des collines vertes qui l'encadrent, le regard se repose sur un horizon vaporeux de montagnes roses et violettes , dont les sonnmets sont encore couronnés de neige. Rien de plus doux, de plus gracieux, de plus harmonieux que ce paysage, si on regarde le fond de la baie; rien de plus menaçant et de plus sévère, si on se tourne vers Gibraltar, que ce roc formidable où flotte le drapeau anglais, et dont les flancs, troués de noires embrasures, semblent prêts à vomir des bombes. C'est le contraste de la nature méridionale voluptueuse et souriante, avec le génie dur et violent de la politique et de la guerre.

Page 1