D'AIX A PERPIGNAN. J6S
enceinte formée par des portiques de verdure. La danse , vive et originale, porte un caractère d'antiquité, surtout celle appelée conlrepas , où , d'ordinaire , les hommes ûgurenl seuls.
Le Roussillon, ancienne province espagnole, s'est distingué comme toutes les contrées de l'Espagne par la bonne entente et le luxe de ses travaux d'irrigation. L'Espagne a dû cette science à la civilisation arabe. Le plus ancien de ces travaux sur le sol roussillonnais est le canal de Millas, qui date de l'an 1163. Celui de Perpignan , le plus considérable de tous , le suivit de près ; car il existait, en partie du moins, dès l'an 1172. Son cours est de plus de 28 kilomètres, et sa largeur moyenne d'environ 3 mètres. Près de la ville , il traverse un vallon sur un aqueduc , que soutiennent une vingtaine d'arches. La vallée de la Tel se trouve arrosée partout où la pente a permis d'amener l'eau. Aussi l'aspect de celte culture est-il magnifique.
Je ne terminerai pas sans vous faire connaître un arbre que j'aurais pu déjà vous montrer dans la Provence , qui se trouve également dans le Languedoc, et qui est fort commun dans la partie montagneuse du Roussillon , comme dans toute la chaîne des Pyrénées : c'est le chéne-liége. Cet arbre est de moyenne grandeur, Irès-rameux, et garde sa verdure en toute saison. 11 donne à peu près les mêmes glands que ceux du chêne ordinaire ; ses feuilles sont de la même dimension , mais ovales , oblongues , dentelées et cotonneuses en dessus; le liège est comme une sur-écorce à cet arbre. Tous les huit à dix ans, l'on fend en long cet épiderme épais de l'arbre, et on l'enlève par plaques sans ùter la couche d'écorce intérieure qui tient à l'aubier. On peut répéter, après un même laps de temps , la même opération jusqu'à une douzaine de fois sur le même arbre. Le Roussillon récolte annuellement plus de 300,000 kilog. de liège. J'ai rapporté d'un voyage une canne de liège , aussi légère qu'un roseau , et qui , à l'œil , figurait la massue d'Hercule.
Elanipcs. — Orlans. — Blo;s. — Tours. — Cliàlelltraiilt. — Poilieis. — Ançoulèrae. — Bordeaux.
AiNTENANT quG nous connaîssoiis le bassin de la Méditerranée , nous allons voyager vers l'Océan. Nous nous rendrons à Bordeau\. Nous y pouvons aller par Orléans et Tours, ou par Orléans et Limoges , ou encore par Chartres et Tours. Sortons par la barrière d'Enfer, et traversons le petit Montrouge. Bientôt nous laisserons sur notre droite la ville de Sceaux. Elle eut dans le siècle dernier un des plus somptueux châteaux de plaisance, dont elle ne montre aujourd'hui qu'un débris. Lebrun l'avait orné de ses fresques; Le Nôtre en avait dessiné les jardins, que Puget et Girardon avaient peuplés de leurs statues. Florian a écrit là une grande partie de ses ouvrages ; le cimetière de Sceaux garde encore sa dépouille. Ce château avait passé de la célèbre duchesse du Maine au vertueux duc de Penlhièvre.
Au sortir du bourg de Lonjumeau, regardez sur votre gauche cette vieille tour isolée sur le sommet d'une montagne. C'est tout ce qui reste du château de Montlhéry, l)àti à la fin du viii'' siècle, et dont le nom revient souvent dans l'histoire des guerres que les grands vassaux firent à nos rois. Louis-le-Gros fit démanteler enfin la formidable forteresse. La tour du donjon a résisté , et promet de résister longtemps encore aux ravages du temps. Elle n'a plus que 30 mètres environ de hauteur.
La ville d'Étampes, sur la rive gauche de la Juine (8,000 habitants), nous envoie plus de 1,000 sacs de farine par jour, à peu près la moitié de la consommation de Paris. Plus de 150 paires de meules y tra\aillent sans relâche; c'est que nous sommes à l'entrée des plaines fertiles de la Beauce et du Câlinais.
Vous savez aussi bien que moi ce que c'est qu'un moulin. Le mouvement est donné par un cours d'eau, ou par le vent qui s'engouCTre dans la toile de quatre longues ailes , à une meule , grande pierre circulaire posée à plat , et qui tourne sur une autre meule en repos ou gisante. La meule tournante fait cent vingt tours par minute. La pierre choisie pour les meules diffère peu de cette pierre de taille que vous voyez employer pour la construction des belles maisons ; seulement on choisit une qualité qui ne renferme pas du tout de pierre à fusil. Autrefois, on pensait qu'une meule devait être d'un seul morceau ; aujourd'hui , on compose les meules de plusieurs morceaux scellés ensemble avec du plâtre , et , pour consolider le tout , on ajoute de bons cercles de fer. On a aussi diminué leur grandeur ; le diamètre ordinaire est d'un mètre un tiers.
Depuis que les troupeaux de moutons mérinos se sont accrus et perfectionnés dans la Beauce , Étampes fait aussi un commerce considérable de laines.
Nous entrons dans les plaines de la Beauce , dont la fertilité est proverbiale. Pour récréer un peu nos yeux de la monotonie de ces longs champs où un arbre est chose rare , quittons un peu la route, et, dans cette vallée agréable que forme la Juine, visitons le château de Méréville. C'était jadis un donjon gothique; on y a joint deux ailes , qu'on a mises le mieux possible en harmonie avec le vieux manoir. Le parc fut planté avant la révolution de 1789 par M. Delaborde , alors banquier de la cour. C'est un des premiers parcs de France qui aient été plantés dans le style des jardins anglais, comme on disait alors.
Peu après Chevilly, nous voyons à la terre forte et noire de la Beauce succéder un sol sablonneux : nous entrons dans les plaines de l'Orléanais, i)uis dans sa capitale.
Je me doute que la première chose que vous irez voir sera la slalue de Jeanne d'Are, la pucelle d'Orléans. C'est une figure en bronze
qui fait honneur à M. G ois. Los artistes s'accordent cependant à la trouver bien inférieure, surtout quant à l'expression, à l'admirable statue que la princesse Marie d'Orléans a léguée à la France, et qui rappelle bien autrement que l'héroïne de M. Gois l'humble et sainte pastourelle des chroniques.
Les artistes visitent une maison que l'on désigne sous le nom de maison d'Agnès Sorel, et qui doit en effet , au dire des antiquaires , avoir été construite par Charles VIL C'est une maison de la rue Taboury. La façade offre des fenêtres très-ornées, et les deux portes sont sculptées en bas-reliefs fort curieux. Le pavé de la cour est une mosaïque de pierres noires et blanches; au fond se trouve un puits garni de son ancienne serrure. Une galerie soutenue par trois arcades
sert de péristyle à un mag^nilique escalier, qui règne depuis le fond des caves jusqu'au haut de la maison a>ec des marches de six pieds de loniî d'une seule pierre. La cheminée de la grande salle est ornée d'arabesques bizarres. Les solives laissent encore entrevoir l'or et l'azur sous l'enduit d'une peinture grossière dont on les a revêtus en 1793; quelques figures, qui doivent être des portraits, existent encore; mais tout ce qui était armoirie a disparu.
Dans la rue de Hecou\rance est la maison de François l*"', qui évidemment a été construite à cette époque. La façade a du être refaite et est d'un autre style. Les salamandres qui se trouvent encore dans les ornements, une entre autres si bien conservée que plusieurs artistes l'ont copiée et reproduite fidèlement dans des œuvres modernes , les chiffres enlacés dans plusieurs salles , les armes de France, celles du duc d'Orléans et du dauphin , qu'on y voyait avant 93, tout annonce que ce fut l'habitation d'un personnage très-considérable.
Saint-Pierre-le-Puellier est la plus ancienne des églises d'Orléans. L'église Saint-Jacques, qui sert aujourd'hui de magasin à sel, date du xii^ siècle, et a une jolie façade. L'édifice actuel de la cathédrale ne date que du règne de Henri IV ; c'est lui qui en ordonna la reconstruction. Le portail est élégant, et les deux tours surtout ont beaucoup de noblesse et de légèreté.
Depuis environ deux siècles , Orléans a exercé le monopole de la rafïinerie des sucres. Nantes et Bordeaux étaient les deux grands ports qui les lui expédiaient bruts , et elle les envoyait à Paris raffinés. Aujourd'hui le Havre a pris un immense développement , et tous les sucres bruts ne doivent plus passer par Orléans. Cependant c'est encore chez elle que se fabrique le beau sucre que le commerce qualifie de sucre royal , et qui n'a de rival ni en France ni en Angleterre.
Vous savez que la canne à sucre se cultive dans nos colonies de la région des tropiques. On broie la canne à sucre en la faisant passer entre trois cylindres disposés verticalement. Ces cylindres sont en bois , quelquefois en fer. Le jus de la canne subit une première cuisson; en refroidissant , une partie se solidifie, se cristallise, et forme la cassonade; le reste est la mélasse, sirop incristallisable, de
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couleur brune , d'une saveur sucrée. La mélasse , soumise h la distillation, donne un alcool d'un ^oùt particulier, que l'on a nommé rhum. Le sucre nous arrive de nos colonies à l'état de cassonade. Pour le raffiner, on le dissout dans de l'eau de chaux , et l'on ajoute du sang de bœuf. A mesure que le mélange bout dans la chaudière , on écume pour enlever les matières étrangères. On fait bouillir ainsi jusqu'à deux et trois fois, en transvasant de chaudière en chaudière; on filtre, et l'on obtient ce qu'on appelle la riame. Quand la liqueur est devenue bien transparente , et pour arriver à ce résultat on emploie le noir animal (ou charbon qui provient d'os calcinés'' , on filtre une dernière fois à travers une étoffe de laine , puis on concentre le sirop par une dernière ébullition, après quoi on le verse dans des formes. La forme est un vase de terre allongé et qui se termine en pointe , et , à cette extrémité du vase, il y a un trou bouché par une cheville. Figurez-vous le moule qui donnera sa forme à un pain de sucre. Après que le moule est plein et le sirop refroidi , on ôte la cheville, la partie solide se cristallise , et la mélasse, par son propre poids, descend et s'écoule par le trou. Pour achever de l'entraîner, on enduit le haut du moule d'une argile mouillée ( c'est ce qu'on appelle terrer le sucre) , et on renouvelle de temps à autre cette argile, de manière que l'eau s'infdtre très-doucement et autant qu'il faut pour empêcher la mélasse de se coaguler avant d'être descendue au fond. 11 ne reste plus qu'à porterie pain de sucre dans une étuve où il sèche , et à le recouvrir de papier.
Le vinaigre d'Orléans n'a rien perdu de sa vieille réputation. Suivez-moi dans cet immense cellier où l'on maintient soigneusement la température entre 29° et 30" Réaumur. A'oyez-vous ces rangées de tonneaux qui sont placés debout ; ils ont deux trous pratiqués sur le fond supéri<'ur. L'un de ces trous sert au dégagement de l'air. Par l'autre on introduit d'abord un peu de vinaigre bouillant , puis tous les huit jours dix à douze litres d'un vin généreux et clair qui a filtré sur des ((qH'aux de hêtre; de temps en temps on soutire la nioilié du vinaigre de clia(|ue tonneau.
Depuis le 2 mai 18V3, Orléans coîuinunitpie avec Paris par nu
chemin de fer qui part de Paris en remontant le cours de la Seine, suit la vallée de l'Orge , passe dans celle de la Juine , et court ensuite à travers le plateau de la Beauce.
En traversant la Loire sur un beau pont pour sortir d'Orléans , je vous citerai ces vers de notre ami La Fontaine. Il était en voyage et écrivait à sa femme :
Ce n'est pas petite gloire Que d'être pont sur la Loire; On voit à ses pieds rouler La plus belle des rivières Que de ses vastes carrières Phébus regarde couler.
« Elle est , ajoutait-il , près de trois fois aussi large à Orléans que la Seine lest à Paris. L'horizon est très-beau de tous les côtés et borné comme il le doit être : si bien que cette rivière étant basse 5 proportion, ses eaux fort claires, son cours sans replis, on dirait que c'est un canal. De chaque côté du pont on voit continuellement des barques qui vont à voiles; les unes montent, les autres descendent ; on les compte , on remarque en quelle distance elles sont les unes des autres ; c'est ce qui fait une de ses beautés. En effet , ce serait dommage qu'une eau si pure fût entièrement couverte par des bateaux. Les voiles de ceux-ci sont fort amples : cela leur donne une majesté de navires , et je m'imaginai voir le port de Constantinople en petit. D'ailleurs Orléans, à la regarder de ce côté, est d'un bel aspect. Comme la ville va en montant, on la découvre quasi tout entière. Le mail et les autres arbres qu'on a plantés le long du rempart font qu'elle parait à demi fermée de murailles vertes , et à mon avis cela lui sied bien. » Ce portrait tracé par le grand peintre est encore aujourd'hui fidèle.
Le complaisant propriétaire du château de Saint-Cyr-en-Val ne refusera pas de nous laisser voir les sources du Loiret, qui se trouvent chez lui tout vis-à-vis des cuisines. La grande source produit à peine un léger frémissement à sa surface. On voit bouillonner l'autre au centre d'un bassin assez vaste d'où |)i\rl le Loiret , qui |)orte bateau
à quelques cents pas de là , et vient se jeter dans la Loire après un cours de trois lieues au plus. Entre les deux sources est un bassin naturel, ou plutôt un gouffre, où s'engloutit la petite rivière deDuis.
Nous voyageons dans une plaine riante, couverte de vignobles qui s'étendent sur notre gauche jusqu'à la Loire , dont nous suivons le cours ■ quoique nous ne l'apercevions que rarement.
A la petite ville de Meun , Mehun, ou Meung (i,500 babitanls), quittons la roule , passons sur la rive opposée , et visitons dans la ville de Cléry l'église Notre-Dame. Dans ce lieu était une chapelle en vénération depuis le vi* siècle. Le roi Louis XI avait coutume d'invoquer Noire-Dame de Cléry, et portait son image en plomb à son chapeau. Philippe de Valois avait, au xiv^ siècle, remplacé la modeste chapelle par une église ; mais dans les guerres du xv^ siècle l'église avait été brûlée par les Anglais. Louis XI la fit reconstruire avec magnificence, la dota de 2,330 écus d'or, et dans son testament la désigna pour le lieu de sa sépulture. C'est un édifice en croix , et du centre s'élève un clocher en pyramide. Les artistes admirent les ornements de la porte de la sacristie et de celle du chapitre , et la boiserie sculptée du chœur. Les seuls vitraux conservés sont ceux de la rosace du rond-point. Dans la grande nef est le tombeau de Louis XI exécuté en 1622. 11 porte la statue agenouillée du monarque avec quatre anges aux quatre coins. Le piédestal est orné de quatre colonnes. Conservé par les soins de M. Lenoir lors de la révolution, il a figuré à Paris au musée des monuments français, et n'a repris sa place à Cléry qu'en 1816. On y a ajouté celte inscription moderne : « A la mémoire de Louis XT, roi de France, et de Charlotte de Savoie, son épouse. » Nous nous ferons montrer, dans la ville , une maison qu'habita ce roi.
Gagnons Beaugency, \ille peuplée de 5,000 hahilanls, qui prouve son ancienne origine par des médailles romaines trouvées dans son enceinte et aussi par une vieille tour carrée, d'une dimension extraordinaire et dont on ne peut rattacher la construction à aucune éj)()(pic. Quatre corps de cheminée qui \ uni été rajoutés portent le caractère du siècle de François l*^'. Ce caractère se trouve attesté
d'une manière cerlaine par la salamandre qui reparail dans les ornemenls pleins de goùl de la façade de l' hôtel-de-ville.
Suivez-moi à moins de deux lieues de Beaugenc\ , près de la métairie de Yer, au centre du clos qui produit le vin de (iuigner, le plus estimé des vins de ce territoire ( et vous savez que Beaugency et Orléans expédient à Paris une grande quantité de ces vins qui se boivent comme vins d'ordinaire). Je vais vous montrer un souvenir de ces druides qui étaient les prêtres de la religion de nos aïeu\ les Gaulois. Voyez les débris de cette table immense qui fui jadis formée d'une seule pierre de près de 7 mètres de longueur sur environ 3 de largeur, et épaisse de 1 mèlre. Celte table était supportée par huit longues pierres posées deboul. C'est là ce que les antiquaires appellent un dolmen , un naïf monument de cette religion grossière. Du dolmen que je vous montre , la moitié de la table est encore supportée par trois pierres demeurées debout. Parmi ces débris que recouvrent les lichens et les plantes parasites , et du dessous de ce reste même de la table, s'élève un orme d'environ 10 mètres de hauteur, qui semble avoir pour mission d ombrager et de conserver ce souvenir, à la vue duquel nous nous rappellerons à quelles barbares croyances Dieu a permis que succédât la véritable foi.
Nous nous garderons d'arriver à Blois, sans avoir auparavant visité sur l'autre rive le château de Chambord , où les comtes de Blois avaient, dès l'an 1090, un château de jjlaisance et un rendezvous de chasse. S'ils pouvaient revenir au monde et contempler la merveille qui couvre aujourd'hui la place de leur ancien séjour des champs, je ne douterais pas de leur surprise et de leur admiration. On calcule que François F"" occupa à la construction de Chambord dix-huit cents ouvriers pendant douze années. La dépense fut de 44i,570 livres selon les archives du trésor royal, ce qui représenterait aujourd'hui plus de 5 millions de francs. Le Primatice, que François P'' appela pour donner les dessins et diriger les travaux, semble avoir voulu laisser un édilice singulier pour indi((U('r l'c'pocpie qui a séparé la barbarie de la renaissance des arts. H a éle\é un donjon flanqué de quatre grosses tours rondes, et au cenln* du
17i SEPTIÈME VOYAGE.
donjon s'élève une cinquième lour plus grosse el plus haute. Ce donjon est entouré d'un billimenl dont les quatre angles sont aussi flanqués de tours, mais beaucoup plus basses, en sorte que l'ensemble affecte la forme pyramidale. Au-dessus du troisième étage des tours, et sur tout le pourtour du donjon, règne un balcon en terrasse avec une riche balustrade. De là partent de nombreuses et très-hautes cheminées, au-dessus desquelles pointent les lanternes des toitures effilées qui recouvrent les tours. Tout cela a un caractère de force, et presque de lourdeur, qui ne manque pas cependant de noblesse. Le corps de bûtiment, composé de trois ordres de pilastres, présente à l'œil une grande simplicité; mais, à partir de la terrasse , on ne saurait imaginer la profusion et en môme temps le goût exquis et la perfection d'exécution des détails. Vous devinez que la salamandre n'y manque pas.
Chambord fut la retraite favorite de Louis XIH. Avant qu'il eût fait construire Versailles, c'est à Chambord que Louis XIV donnait ses fêtes brillantes; dans une de ces fêtes, en 1G70, Molière et sa troupe jouèrent, pour la première fois, le Bourgeois genlilhomme. On estime que le mur d'enceinte du parc, traversé par la rivière du Cosson , a plus de huit lieues. Tl renferme des taillis iuunenses et de magnifiques futaies, peuplées de toute espèce de gibier. L'enceinte de ce parc forme la limite d une commune qui y est contenue tout entière.
Pour toi surtout, Guillaume, qui connais à fond ton histoire de France, Blois, ville de 10,000 âmes, doit ofTrir un grand intérêt. François F"", Henri II, Charles IX, Henri III, ont tenu leur cour dans son château. Là, sous les yeux de ce dernier roi , fut assassiné ce fiuiieux duc de Guise, dont l'influence sur l'assemblée des étals généraux qui se tinrent alors à Blois balançait le pouvoir royal. Ce château, bâti vers le x^ siècle par les comtes de Blois, n'a conservé de sa construction primiti\e qu'une seule tour. Louis XII, à la lin du xvi'' siècle, fit rebâtir la i)artie de l'est el augmenta celle du midi. François F'" bâtit celle du nord, (jui porte encore son chiflTre sciil|)lé et ses armes où figure ta salamandre. En KiSô Mansard
DE PARIS A 15URDEAUX PAU ORLÉANS. J7a
donna les dessins de la belle fiiçade de l'ouest , qui est demeurée inachevée. On nous y montrera la chambre de Catherine de Médicis et sa table à ouvrage en pierre, la salle des Etats, la chambre où péril le duc de Guise, le grand escalier, le donjon et les oubliettes.
A environ une lieue de ïUois, nous rencontrerons la fameuse digue, ou , comme disaient nos pères, la levée de la Loire qui borde ce fleuve jusqu'à Angers. Assez large pour donner passage à trois voitures, cette première partie de la levée court pendant plus de si\ lieues entre le fleuve et des prairies. Un parapet continu règne du côté de la Loire, une ligne de peupliers le remplace de l'autre côté; la chaussée est macadamisée. Celte levée, qui est une barrière puissante élevée contre les débordements du fleuve, offrait une superbe route au voyageur avant l'établissement du chemin de fer.
Louis-le-Débonnaire , sur les doléances des habitants de la ïouraine et de l'Anjou, ordonna, par un édit de 819, l'érection d'une lurcie ou levée sur la rive droite du fleuve. Ces premiers travaux furent de simples remblais de terres. Au xi* siècle, il n'existait encore que des digues partielles dans les endroits les plus exposés. Vers l'an 1100 Henri H, qui était à la fois comte d'Anjou et roi
d'Angleterre , ordonna de lier entre eux et de renforcer ces difîérents travaux. L'idée de les faire servir à supporter une roule n'était point encore venue. Elle appartient à notre roi Philippe de Valois, qui fit établir deux rangs de pilotis et conslruire un mur.de revêlement du coté du fleuve.
Amboise, ville de 5,000 âmes, sur l'autre rive, se lie à la route par un pont et un faubourg. Son château est un des plus vastes de France. Il occupe l'emplacement d'un fort que César fit bâtir cinquante ans avant l'ère chrétienne. Une partie du château actuel existait, dit-on, dès le vr siècle. Plusieurs de nos rois l'ont habité et embelli successivement. '< Il fut un temps, dit La Fontaine, où on le faisait servir de berceau à nos rois, et véritablement c'était un berceau d'une matière assez solide et qui n'était pas pour se renverser si facilement. » Charles VIII, qui y était né et qui voulait y fixer son séjour, avait appelé les premiers artistes d'Italie pour le rendre somptueux. La mort l'empêcha de terminer autre chose que la chapelle et deux tours: ses plans furent abandonnés. Louis XII et François P'" y firent des constructions qui ont disparu. Il ne reste aujourd'hui de l'ancien manoir que la chapelle, dont les sculptures, merveilleuses de délicatesse, viennent d'être habilement restaurées, et la façade qui regarde la Loire. Les deux énormes tours dont le château est flanqué, ont à l'intérieur, au lieu d'escalier, une rampe assez large et assez douce pour qu'on puisse monter en voiture jusqu'à la plate -forme qui se trouve au niveau de la cour intérieure. Cette cour s'étend sur le sommet du coteau, d'où l'on jouit d'une vue magnifique.
Près de l'ancien couvent de minimes sont les Greniers de César. C'est le nom qu'on donne à deux véritables édifices souterrains à quatre étages, qui , au lieu d'être élevés, ont été creusés et bâtis dans l'intérieur du roc , avec un escalier de cent vingt marches en pierre , pour desservir les quatre étages des deux édifices à droite et à gauche. Trois étages de salles voûtées en pierre, carrelées et enduites d'un mortier d'une extrême finesse, reposent de chaque cùlé au-dessus d'une cave. Des deux c(Més, chaiiue cave et ciia(|ue
DE PAIUS A BORDEAUX PAU OULÉAXS. 177
salle n'a pas moins de "0 mètres de long sur plus de 19 de large. L'un des édifices se termine en haut , au-dessus de son troisième étage de salles , par quatre silos de plus de 12 mètres de hauteur sur 3 de largeur, ayant chacun à la partie supérieure de leur voûte une ouverture à fleur du sol , laquelle peut se fermer avec une })ierre ronde d'environ deux pieds de diamètre. Accolés à ce gigantesque ouvrage , on voit deux larges puits creusés dans le roc , et revêtus de maçonnerie ; on pense que par là se jetait le blé qui s'emmagasinait dans ces immenses greniers.
Abandonnons pour quelques instants notro route , et traversons la forêt qui s'étend derrière le château d'Amboise ; nous visiterons d'abord l'emplacement du château de Chanteloup , où le duc de Choiseul s'était retiré pendant sa disgrâce. Cette magnifique habitation a été complètement détruite; il n'en reste qu'un monument de fantaisie, élevé par le duc de Choiseul , et qu'on nomme la Pagode de Chanteloup. C'est une tour composée de sept étages superposés, et qui vont en diminuant. Une table de marbre, placée à l'étage inférieur, était destinée à recevoir les noms des personnages éminents qui venaient visiter le ministre de Louis XV dans son exil.
A dix kilomètres de là, nous trouverons le château de Chenonceaux,
le plus remarquable de tous lis monuments du même genre qui
478 SEPTIKME VOYAGE.
s'élèvent dans la Touraine. François F' jela les fondements du château aclurl ; Henri II le donna à Diane de Poitiers , laquelle l'embellit avec la mairnificence et le goût qui lui étaient naturels ; Catherine de Médicis , à qui il appartint ensuite , compléta ce noble édifice. Le château de Chenonceaux baigne ses fondations dans les eauK du Cher ; un pont de neuf arches réunit le principal corps de bâtiment à l'autre rive de la ri\ière , et une immense galerie, surmontée d'un second étage, s'étend dans toute la longueur du pont. Le château se développe ainsi sur toute la largeur du Cher, et présente à ceuv qui en suivent le cours le coup d'oeil le plus singulier et le plus majestueux. L'architecture merveilleuse de ce château, sa situation piquante et les souvenirs historiques qu'il rappelle , justifient suffisamment l'empressement avec lequel il est visité par tous les voyageurs.
Ici commence cette délicieuse contrée de la Touraine que les Anglais , grands connaisseurs en beautés pittoresques et en climats salubres et tempérés, ont baptisée le j'ardai delà France, et qui nous expédie ses excellents fruits à l'état de conserve et de fruits secs. Grâce à cette réputation, la ville de Tours héberge conslammenl un grand nombre des sujets de Sa Majesté britannique.
Combien de ponts ont la réputation d'être le pont le plus beau de l'Europe! Le pont de Tours, construit en noble pierre de taille, jouissait d'un renom incomparable , que le pont de Bordeaux est venu lui disputer. Le pont de Tours a une longueur de i34 mètres sur 17 de largeur, et quinze arches de 2i mètres d'ouverture; sans prétendre décider la question de supériorité de l'un ou de l'autre , reconnaissons que c'est là un ensemble très-imposant. Ajoutons qu'il débouche sur l'une des plus magnifiques rues qui se puissent voir, spacieuse , symétrique , formée de maisons élégantes , bordée de larges trottoirs , et qui prolonge son inflexible ligne droite à travers la ville et à 3 kilomètres par delà. Deux vastes places aux deux extrémités du pont , des (}uais bordés de belles constructions, le fleuve animi' i»ar un conimcrce actil", au milieu du IIcum' des îles parées des aibrcs les |)lus Ncrdoyauls, la IrancJK'e (|ui se prolonge dans le
DK PARIS A BORDEAl'X PAR ORLÉANS.
no
rocher au-delà du pont du côlédeCharUes, de gracieux coleaux sur lesquels sont groupées d'élégantes maisons de campagne , de riches vignobles, voilà suthsamment de quoi réjouir nos yeux.
Après le pont, et en dehors de la rue principale , nous trouverons des rues moins élégantes. De celle illustre métropole de Saint-Marlin, célèbre dès le temps de Clovis, et qui compta des rois de France parmi ses abbés, il ne reste plus que deux tours, dont l'une, dite tour de Charlemagne , fui élevée , dit-on , sur le tombeau de l'iuie des femmes de ce souverain. Quand nous aurons vu la cathédrale, Saint-Gatien , noble édifice du xii^ siècle , avec ses deux tours fort
élevées , ses brillants ^itraux et la rose de son portail si délicatement travaillée, et que nous aurons examiné à l'intérieur le tombeau en marbre blanc des enfants de Charles VIII, ouvrage de deux Tourangeaux , les frères .lust; nous aurons encore à visiter dans cette ville de plus de 30,000 âmes l'ancienne église Saint-Julien, monument gothique du xiii'" siècle avec une tour qui appartient au xi';
le palais archiépiscopal , l'iiùfcl de la préfecture , le nouveau palais de justice, auprès duquel s'élève un des premiers et des plus remarquables pénitenciers fondés suivant le système d'emprisonnement cellulaire; l'hospice général, le musée, etc.
Je te vois, Henriette, prête à m'interrompre pour me rappeler qu'il existe des soieries qui portent le nom de gros de Tours , et que , par conséquent , je dois avoir encore quelque chose à vous dire de cette ville. A partir du règne de Charles VII, la draperie et la tannerie l'avaient déjà placée avec honneur parmi nos villes fabricantes. En 1480, Louis XI l'autorisa à faire des soieries; lui-même fit planter des mûriers auprès de son château du Plessis; et dès le commencement du XV' siècle, on la voit exporter jusque dans l'Inde des produits de ce genre. Un écrivain s'exprimait ainsi en 1541 : « Et il n'y a ville pour ce jourd'hui en chrestienté , où il se fasse tant de draps de soie que en ladicte ville et fauxbours de Tours. Pareillement se faict grande quantité de fuslaines, serges , tapisseries, rubans, broderies, et tant d'autres choses qu'il n'est possible d'en escrire la moitié. » On évaluait alors le bénéfice net des fabriques de Tours à plus de dix millions , somme énorme pour le temps. Tours occupait plus de 40,000 ouvriers ; son industrie , qui était à peu près tombée depuis lors , commence à reprendre quelque essor. Le mûrier, dont la culture avait été presque abandoimée, a reparu et se propage dans le département.
Tout auprès de Tours, au >illage de la Riche, sont les restes, aujourd'hui méconnaissables , du château du Plessis-lez-Tours , qui fut la résidence favorite de Louis XI. A l'extrémité d'une terrasse, on voyait encore naguère le puits des oubliettes , recouvert par un pavillon. Près de là , un caveau où l'on montre la place qu'occupait la cage qui renferma le cardinal La Balue. Ce son! là de tristes souvenirs historiques.
Nous ne nous éloignerons pas de Tours sans aller visiter, à six kilomètres de cette ville , la colonie agricole de Mettray. Cet intéléressant établissement a été fondé pour arracher à la vie des prisons, et aux funestes enseignements (pi'on y rcuconlre, les enfants que
^.M^tt^
DE PARIS A BORDEAUX PAR ORLÉANS. ]si
les liibuiuiux ont acquillés comme ayant agi sans discernement, mais qui sont détenus dans des maisons de correction. Moraliser ces jeunes enfiints , livrés pour la plupart dès leur plus bas t1ge au vaifabondage, ou à la pernicieuse influence de coupables exemples, tel est le noble but des créateurs de la colonie. La nouveauté des moyens employés pour y parvenir est aujourd'luii justifiée par le succès. Prendre au centre de la corruption des jeunes gens déjà frappés par la rigueur des lois, pour les soumettre à une discipline exacte et sévère, au milieu des cliamps, sans clôture, sans force armée , sans l'emploi de cliàtimenls corporels , cela ne semble-t-il pas une utopie généreuse, mais irréalisable? El cependant , tel est le problème résolu pai; la seule influence des instructions religieuses, de la persuasion, de l'émulation et d'une juste fermeté.
Les colons babitent , par familles de quarante, de jolies maisons du style suisse qu'ils ont construites eux-mêmes. Rien de si pittoresque que ce joli village , au milieu duquel s'élève le clocher d'une élégante chapelle. Les colons travaillent aux champs, et appremient des états sédentaires ; ils ont aussi leurs heures d'étude et leurs moments de récréation ; tout se fait dans un ordre sévère , maintenu surtout par de jeunes colons élus par leurs compagnons , et qui secondent puissamment les chefs dans leur surveillance.
Cette colonie offre un ample sujet de réflexions aux esprits sérieux, et un spectacle intéressant au touriste le plus superficiel. Aussi est-ce un lieu de pèlerinage pour tous les voyageurs , qui ne peuvent se lasser d'admirer l'habile administration et le dévouement infatigable des deux premiers fondateurs de la colonie, WS\. Demetz et de Cretignières, qui ont consacré leur vie entière à l'accomplissement de cette œuvre véritablement philaiithropique.
Nous nous détournerons de notre route pour aller sur les bords de l'Indre voir le château d'Azay, un des plus beaux monuments de l'époque de François 1", décoré par Jean Goujon. Nous visiterons ensuite les restes du château de Chinon, où Charles VII , dépossédé de presque tout son royaume par les Anglais , tenait sa cour lorsque Jeanne d'Arc vint se présenter à lui. On voit encore les vestiges de
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la salle où la présenlalion cul lieu. Près de là est le village de Sainle-CaUierine de Fierbois. L'église acluelle fut jadis la chapelle du château de Comacre, et c'est derrière son maître autel, dans le tombeau d'un chevalier une tradition dit dans le tombeau de sainte Catherine ) que Jeanne d'Arc annonça que se trouvait i'épée de Charles Martel , ce héros qui avait délivré la France des Sarrasins. Cette épée , aux mains de la noble fille , assura de nouveau le salut de la France , et la délivra du joug de l'Anglais.
Les pruneaux de Tours viennent presque tous des environs de Chinon. Encore une réputation usurpée !
Une autre excursion , mais celle-là de l'autre côté de la route, nous conduira au milieu des ruines du château de Loches, qui parait avoir existé depuis les premiers temps de la monarchie française. 11 ne consista d'abord qu'en une simple tour carrée, à laquelle on ajouta une enceinte de petites tours rondes qui subsistent encore. Par la suite , on construisit à côté un palais qui fut habité par plusieurs de nos rois, entre autres par Louis XI et François P^ La sous-préfecture de Loches , ville de 4, .500 habitants, s'est établie dans une partie des bâtiments; le donjon, parfaitement conservé, est devenu une maison de détention. Sous le règne de Louis XI , et à d'autres époques, il avait reçu des prisonniers d'Etat.
Au sommet de la même colline qui porte le château , est une église couverte en pierre ; elle a pour clochers deux pyramides qui n'ont pas moins de 50 mètres d'élévation. Agnès Sorel y avait son tombeau , et avait fait don au chapitre de deux mille écus d'or. En 180G, le tombeau et la statue d'Agnès ont été placés dans une tour dont l'entrée donne sur la terrasse du château.
Avant de sortir du département d'Indre-el-Loire, je vous raconterai l'histoire assez curieuse de la petite ville de Richelieu. En 1 637, elle n'était qu'un chétif hameau lorsque le tout-puissant cardinal de Richelieu imagina d'y faire construire un somptueux château de lilaisance , qui a déjà disparu, et de créer une ville, comme si une \\\U' s improvisail. Écoutez à ce sujet La Fontaine :
« Ce que je puis vous dire en gros de la nouvelle ville, c'est qu'elle
aura bientôt lu gloire d'être le plus beau village de l'univers. Elle est désertée petit à petit à cause de l'infertilité du terroir, et pour être à quatre lieues de toute rivière et de tout passage. En cela son fondateur, qui prétendoit en faire une ville de renom , a mal pris ses mesures, chose qui ne lui arrivoil pas fort souvent. Je m'étonne, comme on dit qu'il pouvoit tout, qu'il n'ait pas fiiit transporter la Loire au pied de cette nouvelle ville, ou qu'il n'y ait pas fait passer le grand chemin de Bordeaux. Au défaut il devoit choisir un autre endroit, et il en eut aussi la pensée ; mais l'envie de consacrer les marques de sa naissance l'obligea de faire bâtir autour de la chanîbre où il étoit né. Il avoit de ces vanités que beaucoup de gens blâmeront , et qui sont pourtant communes à tous les héros , témoin celle-là d'Alexandre-le-Grand, qui faisoit laisser où il passoit des mors et des brides plus grands qu'à l'ordinaire, aGn que la postérité crût que lui et ses gens étoient d'autres hommes , puisqu'ils se servoient de si grands chevaux.
« Le château attira la ville , comme le principal fait l'accessoire.
Enfin elle est à mon avis Mal située et bien bâtie ; On en a fait tous les logis D'une pareille symétrie.
Ce sont des bâtiments fort hauts :
Leur aspect vous plairoit sans faute.
Les dedans ont ([uelques défauts;
Le plus grand c'est qu'ils inamiuent d'iiôte.
La plupart sont inhabités :
Je ne vis personne en la rue :
Il m'en déplut ; j'aime aux cités Ln peu de bruit et de cohue.
.' J'oubliois à vous marquer que ce sont des gens de finance et du conseil, secrétaires d'Étal, et autres personnes attachées à ce cardinal, qui ont fait faire la plupart de ces b:Uiments, par complaisance et pour lui faire leur cour, les beaux esprits auroienl suivi leurs exemples, si ce n'étoit qu'ils ne sont pas grands édificateurs.
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comme dit Voilure ; car d'ailleurs ils étoienl tous pleins de zèle et d'atTection pour ce grand minisire. »
Voyez-vous noire voiture entourée d'un essaim de femmes el d'enfants qui nous ofîrent des pelils couleaux, des ciseauv , etc.? Nous sommes à Châtellerault , ville de 10,000 âmes, et une de celles qui fabriquent le plus de coutellerie , surtout de la coutellerie à bon marché et pour le service ordinaire. Elle possède une manufacture d'armes blanches. Voulez -vous voir comment on s'y prend pour vérifier si les lames de sabre sont de qualité sulTisamment bonne ? Regardez ce billot , qui , au lieu de se terminer par une surface plate, s'arrondit et présente une surface courbe. La courbure est proportionnée à la longueur de la lame qu'on doit soumettre à l'épreme. On applique à lour de bras sur le billol plusieurs coups du plat de la lame. L'Angleterre et l'Allemagne l'onl emporlé longtemps sur nous pour la qualité et le bon marché de leurs produits ; aujourd'hui nous sommes en état de lutter sans désavantage. La manufacture expédie les lames par caisses de 100 à 200; les montures se font à Paris.
Au bourg de Naintré, entre le Clain et la Vieille, on a trouvé quelques vestiges de murailles d'une haute antiquité, que l'on présume avoir appartenu à un temple. Cet endroit est connu sous le nom de A'ieux-Poiliers. C'est là que les fils de Charles- Martel se partagèrent le royaume de France.
Poitiers, ville de 25,000 âmes, au conlluent de la Boivre et du Clain, est d'un aspect fort agréable, moins encore cependant (jue celui de la contrée qu'on découvre en arrivant du haut de la montagne des Dunes. La ville est irrégulière el mal bâtie, et loin d'être assez peuplée pour son étendue; elle renferme plus de champs et de jardins que de terrain couvert. Les antiquaires voient dans le Poitiers actuel ou tout au moins dans le vieux Poitiers, l'antique et puissante Limonu)» qui existait a\anl l'invasion romaine e! était la cih' principale des Pictones. Ce l'ut dans les plaines entre 'l'ours el l'oiliers (pi'un samedi du mois d'octobre 732, Clarles-Martel écrasa les Sarrasins, qui laissèrent parmi les niorls leur roi Abdé-
rame. En 1356 se donna dans les mêmes plaines, entre le roi Jean el le fils du monarque anglais , le prince Noir, la fatale bataille qui coûta à la France la fleur de sa noblesse.
« Les quatre fils du roi, dit le chroniqueur, les princes du sang, les plus grands seigneurs , ne nul chevalier, ne écuyer n'avoit osé demeurer à l'hôtel de peur d'être déshonoré. » Le roi, en parcourant les rangs, harangua ainsi cette brillante armée: « Entre vous autres , quand vous êtes à Paris , à Chartres , à Rouen ou à Orléans , vous menacez les Anglais et désirez avoir le bassinet en tête devant eux : or, y êtes-vous, je vous le montre. Si leur veuillez remontrer leur mal talent et conl revenger vos ennemis et les dommages qu'ils vous ont faits, car sans faute nous combattrons. » El le roi, qui parlait si noblement, paya noblement de sa personne ainsi que le plus jeune de ses fils , Philippe , qui comptait treize ans à peine et qui fut blessé en parant quelques-uns des coups qu'on portait à son père. Tous les plus redoutables chevaliers avaient succombé , et le roi , environné de cadavres , sa hache d'armes à la main , effrayait tous ceux qui osaient l'approcher. Chaque coup qu'il portait était mortel. On lui criait de se rendre, il ne répondait qu'en frappant de nouveaux coups. Enfin , blessé deu\ fois au visage et aveuglé par le sang , il se rendit à un gentilhomme du nom de Morbec.
Poitiers peut montrer encore quelques vestiges de son amphithéâtre romain , dont les souterrains servent de cellier, et quelques parties assez bien conservées de trois aqueducs. Une table de marbre, aujourd'hui déposée dans la cathédrale , mais qui y fut apportée du temple Saint-Jean, continuera probablement d'exercer la sagacité des antiquaires. Ce marbre, ou, comme on l'appelle, la pierre sépulcrale de Cluarenille , porte une inscription (pie je vous donne traduite : < La ville desPiclones a ordonné pour Cluarenille, fille du consul Claudius Varenus, des funérailles , l'érection d'un monument public , et accordé un emplacement pour sa statue. Marcus Censorinus Pavius, légat de l'empereur, propréteur de la province d'Aquitaine et consul désigné , satisfait des hoFuieurs décernés à son épouse, a fait élever ce monument à ses frais. » Or les archéologues se
demandent si la pierre sépulcrale qui de temps immémorial a figuré dans l'église appelée le temple Saint-Jean, avant d'occuper sa place actuelle, a été dans le principe érigée dans cet édifice même, ou n'y a été déposée que par la suite. La solution de la question serait d'une grande importance pour déterminer l'Age de l'édifice.
Un archéologue des plus érudits, Siauve, s'est etîorcé d'établir que le temple Saint-Jean doit dater du iv ou tout au moins du V* siècle, et qu'il n'a jamais servi qu'au culte chrétien. D'autres en font un édifice païen , dont notre culte n'aurait fait usage que >ers la fin du X* siècle. C'est un petit édifice carré, d'environ 16 mètres d'élévation, et qui dans le principe était ouvert en arceaux sur ses quatre faces. Il reçoit le jour par des ouvertures semi-circulaires , pratiquées au-dessus des trois arceaux actuels, et qui vont ens'évasant considérablement du côté de l'intérieur. A l'extérieur les arceaux sont ornés de deux colonnes, et les ouvertures de deux pilastres qui semblent d'ordre corinthien, autant qu'on peut en juger à travers les nombreuses couches de chaux et de peinture qui recouvrent le tout. Au-dessus des pilastres règne une corniche avec une sorte de fronton triangulaire, qui porte au centre une marqueterie figurant une étoile à six rayons de forme ovale oblongue. Deux façades ont en outre un ornement qui peut être une sorte de croix grecque , ou de croix pattée, ou une étoile à quatre branches évasées à leur extrémité. Cet édifice , depuis cinquante ans enlevé au culte , a été mis il y a peu d'années à la disposition d'un fondeur de cloches, qui a bouleversé tout le sol pour son travail.
L'édifice actuel de l'église Sainte-Radegonde date du w siècle; mais sa crypte , ou tombeau de sainte Radegonde , est d'une époque bien antérieure.
Le roi d'Angleterre Heiui 1 1 commença la construction de la cathédrale , qui est d'un goul sévère et dont l'orgue est d'une beauté remarquable. Le palais a été bûti au xi^ siècle par Jean de France, duc de Rerri et comte de Poitiers. Son écusson, qui a beaucoup soullérl , se \(iit dans la salle des PasTPerdus. Sa façade était ornée de sept statues, qui figuraient les sept xicomtés de la province
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de Poitou; quelques-unes ont échappé aux dévastations de 1793.
Poitiers possède une Faculté de droit ; on montre aux étrangers la belle promenade nommée Blossac , le nouveau quartier de cavalerie, etc.
Poitiers fabrique un peu de draperie commune , et prépare des cuirs et des peaux de mouton. Elle se distingue surtout par la préparation des peaux d'oie pour fourrures et des peaux de lièvre. A l'exposition de l'industrie de 1827, elle envoya des peaux de lièvre préparées avec une rare perfection. La médecine en fait un emploi heureux contre les affections rhumatismales.
La ville de Montmorillon (5,000 habitants), sur la Gartempe, possède un monument qui vaut bien que nous nous dérangions pour aller à elle. Pour l'ancienneté il ne paraît pas le céder au temple Saint-.Tean de Poitiers. Sur une crypte voûtée s'élève un petit monument octogone voûté aussi. Les faces extérieures de l'octogone ont un arceau et une ouverture pour éclairer la partie élevée. Le jour descend en outre par une ouverture ronde pratiquée au centre de la voûte , et qui correspond à une ouverture hexagone de la crypte. Au-dessus de la porte on voit de grossiers bas-reliefs dont les sujets sont bizarres. De ce monument on passe dans une petite chapelle à laquelle il sert comme de vestibule.
A quatre lieues de là , sur le terrain de la commune de Civaux , on a découvert plus de sept mille tombes ou plutôt de cercueils en pierres de toutes grandeurs. Leui- forme, en général, est précisément celle que nous donnons aux bières actuelles. La pierre qui fermait le cercueil était souvent plate , quelquefois convexe ; mais aucune ne portait d'inscription. L'archéologue Siauve pense (pie ce lieu aura servi de cimetière, peut-être même avant la domination romaine. On a fait une découverte semblable à Cenon, près deChàtellerault.
Angoulême n'est pas d'un accès facile, bâtie qu'elle est sur une montagne fort escarpée. Elle a compris que la rampe Saint-Pierre , l)ar la(pielle on arrivait autrefois à elle , exténuait les chevaux et était l'efl'roi du voyageur ; elle a construit enfin un superbe chemin et une
pente acceptable dans notre civilisation moderne. Hâtons-nous d'arriver à la promenade en terrasse qui a remplacé les vieux remparts. De cette terrasse qui est à plus de 70 mètres du niveau de la plaine , l'œil se repose avec plaisir sur le riche bassin de la Charente et sur les prairies à travers lesquelles serpente la petite rivière d'Anguienne. Sur un autre point ce sont des rochers agrestes , des chemins creux, des bouquets de bois ; et ailleurs de vastes plaines où se déroulent les routes de Paris et de Bordeaux. Mais combien d'habitants, parmi les 20,000 que compte Angoulème , échangeraient le plaisir qu'on peut goûter à cette vue magnifique contre le matériel avantage d'avoir à leur portée un peu de l'eau de ces sources nombreuses au bas de la montagne , ou de loger sur les bords de cette rivière qui leur amènerait des bateaux chargés de toutes les denrées ! Les puits de la ville ne fournissent qu'une eau de mauvaise qualité , et tous sont si profonds qu'ils n'offrent même pas une ressource certaine dans les cas d'incendie. La restauration avait établi dans cette ville une école de marine, à laquelle on a substitué depuis l'école navale placée sur un vaisseau dans la rade de Brest .
Un auteur latin qui vivait au xv*" siècle , parle d'Angoulème sous le nom d'IncuUsma, cité principale des Agésinates. Et cependant la ville aciuelle n'a rien à nous montrer que la tour et le vieux portail de sa cathédrale.
Le fcuibourg qui est au bas de la ville et les environs sont remplis d'importantes papeteries dont beaucoup marchent par les eaux de la Touvre, et les papiers d'Angoulème s'exportent dans toute l'Europe; mais pour vous conduire dans une papeterie j'attendrai que nous passions auprès de celles du célèbre M. Montgollier, dans une autre contrée de la France. Contentons-nous de visiter la source de la Touvre.
Par l'abondance des eaux et l'âpreté du sol , la source de la Touvre , petit atTluent de la Charente, rappelle la fontaine de Vaucluse, Au pied d'un roc calcaire, très-escarpé, qui tonne un denii-ciniue, et dont la cime porte les ruines du ch;îteau de Ravaillac, on peut \«)ir dans un antre le gouffre de la souice. C'est un bassin où une |)artie
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do l'eau semble dormir, tandis que le reste bouillonne el s'élève quelquefois de plus d'un pied.
Sans vouloir vous encourager à devenir gastronomes, je vous dirai que les IrufTes qui nous viennent d'Angoulème sont classées immédiatement après celles de Périgueux.
Les grottes de Rancogne présentent des excavations et des stalactites non moins pittoresques que celles d'Arcy.
Les connaisseurs uiïirment qu'il est impossible de manger de meilleures volailles truffées et du mouton plus succulent que dans la ville de Barbezieux.
Cubzac, village d'une quarantaine de maisons, est intéressant par sa position sur la rive droite de laDordogne, qui est là d'une largeur imposante, où la marée se fait sentir, et qui porte vaisseaux. C'est un entrepôt pour les vins et autres produits du midi que le commerce de Bordeaux expédie pour Paris et pour les villes du nord. Les vaisseaux doublent la pointe du bec d'Ambez (on nomme ainsi la pointe de terre cjui s'avance au confluent de la Dordogne et de la Garonne), et viennent se décharger à Cubzac. Le passage de la
Dordogne à (Cubzac, (pii s'effectuait sur des bacs, offrait une traversée dangereuse à tous les voyageurs qui se dirigeaient vers
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Bordeaux en venant du nord de la France. En 1835 on décida la construclion d'un pont suspendu sufTisamment élevé pour permettre aux vaisseaux de passer sous son tablier, pour se rendre à Libourne , port de commerce important, situé au-dessus de Cubzac. Deux immenses viaducs, élevés sur arcades en maçonnerie, viennent raccorder la route avec les culées du pont, dont le tablier s'élève de 28 mètres au-dessus de l'étiage. La longueur du pont est de 5iô mètres, qui se divisent en cinq travées de 109 mètres chacune. Ce travail prodigieux offre un coup d'œil saisissant , qui plail autant par l'harmonie de son ensemble qu'il étonne par ses proportions gigantesques.
Votre enfance a été égayée par nos vieux contes de la chevalerie errante, et vous avez pris un grand intérêt à VHisloire des quatre fils Aymon. Regardez les ruines qui dominent Cubzac; c'est là que la tradition place le manoir des fils d'Aymon. Dans le rocher qui les porte, plusieurs familles se sont creusé des habitations.
La Dordogne passée, nous sommes dans l'entre -deux-mers, pays riant, varié, en grande partie cultivé en vignes, compris entre la Dordogne et la Garonne. Il est couvert des maisons de campagne des riches commerçants de Bordeaux. Près du hameau deToutifaut, à la jonction de la route qui va à Libourne, remarquez cet orme vénérable dont le tronc a plus de 9 mètres de circonférence. On le nomme l'arbre de Terrasson. BientAt nous touchons à la Garonne, il ne nous reste plus qu'un pont à passer pour entrer dans Bordeaux.
Nous avons fait un voyage de 561 kilomètres ou liO lieues et un quart. Demain nous reviendrons de Paris au même point , mais par une autre roule.