‹ Voyage en France (volume 2)Chapitre 12 sur 38 · DE PARIS A BORDEAUX, ROUTE DE CHARTRES · texte numérisé non relu

DE PARIS A BORDEAUX, ROUTE DE CHARTRES

Sèvres. — Vri'siiillc?. — lliinilninillel. — ('.litirlri'>. — (ilnilcainliin. — Vi'ikIoiiic. — Tours ii Borilciiuv.

f^4 -^ troisième roule de Paris à Bordeaux ne nous ^; offrira pas moins d'intérêt que les deux autres. ^ Nous sortirons par la barrière de Passy, et notre fC première station sera la ville de Sèvres.

11 va sans dire que nous a\ons pris soin de nous munir d'une permission pour visiter la manufacture de porcelaine. Le nom chinois de la porcelaine est (se-ki. Les Portugais, qui depuis la civilisation ont les premiers commercé avec la Chine , rapportèrent en Europe le tse-ki et lui donnèrent le nom de porcelana, lasse, écuelle , d'où nous avons l'ail notre mot porcelaine. Le tse-ki se l'abrique en Chine depuis une époque très-reculée ; les annales de l'empire chinois en t'ont mention dès avant le v* siècle de notre ère. Il se fabrique dans plusieurs provinces, mais surtout dans la pro\ince de Kyang-si , à King-te-ching, ville qui ne compte pas moins de 1 million d'habitants , d'après le rapport des missionnaires. Un d(! ces missionnaires, le père d'Entrecolles, dans sa correspondance, année 1712, donna le premier en Europe quelques détails circonstanciés sur cette fabrication. Les chimistes de toutes les nations se mirent à l'œuvre. L'n Saxon , le baron de Bœlicher. en combinanl des terres de diverses natures pour obtenir les meilleurs cicusels, rencontra une conibiiiaison ;i laipielle il reconnut les ipialités essentielles de la matière des vases chinois, et la combinaison

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fut bientôt perfectionnée dans la fabrique de Meissen. La Sa\e a fabriqué la première sorte de porcelaine européenne.

Les Anglais avaient inutilement transporté chez eux du kaolin chinois ; ils n'obtenaient aucun bon résultat. Les chimistes français, à l'imitation de ceux de Saxe, combinèrent différentes terres avec une certaine proportion d'alcali pourdoimer celte demi-transparence qui distingue la porcelaine. On recouvrait la combinaison d'un émail cristallin. C'est ce qu'on a nommé la porcelaine tendre , parce (ju'elle ne pourrait supporter sans se fendre un feu violent. Celte combinaison rivalisait déjà avec les produits chinois pour la blancheur et la transparence. Les émaux appliqués avaient un vif éclat ; certaines couleurs , le bleu surtout , acquéraient un glacé remarquable, (jualité qui , jointe à la légèreté des formes, donne encore aujourd'hui une grande valeur à ce qu'on appelle le vieux - sèvres. On avait déjà reconiui que beaucoup de nos montagnes donnent ce que les Chinois appellent le /je/tofrc; c'est la nature de roche que les géologues ont nommée feldspath. Le hasard, comme je vous l'ai dit, fil enfin découvrir, près de Limoges, le kaolin. ALiker et Montigny, qui alors dirigeaient à leur compte la manufacture de Sèvres , furent les premiers à fabriquer une porcelaine européenne qui ne différa en rien des produits chinois. Le kaolin français est une argile blanche, friable, maigre au toucher, ne faisant pâte avec l'eau que difficilement. Le kaolin de la Chine et du .lapon est doux, onctueux , fait a\ec l'eau une pâte liante el qui s'allonge bien. Nous en exploitons maintenant de cette nature dans la commune de Pieux , près Cherbourg , et les Anglais en ont chez eux de semblable. Les géologues voieni dans celte argile une décomposition de certaines variétés du feldspath opérée lentement par la nature. La manufacture de Sèvres tire son kaolin de Saint -Vrieix. Jl a déjà subi une préparation : on l'a lavé et décanté pour le dépouiller d'une quantité considérable d'un sable siliceux, el aussi de gros grains d'une nature étrangère , qui appartiennent à la sorte de roche (pie les géologues appellent quartz.

Dans la porcelaine dite de ser\ice, assiettes, lasses, vas<'S , etc.,

qui se fabrique à Sèvres , il entre 69 centièmes de kaolin , 20 centièmes de sable feldspath, et 10 centièmes d'une craie que l'on lire de Bougival. Ces proportions varient pour la porcelaine des statuettes qui ne reçoit pas d'émail , et il entre dans celle-ci 17 centièmes de sable quartzeux. Le tout est réduit en une poudre tamisée avec soin et assez fine pour flotter sur l'eau. On forme une pûle , et l'on abandonne la matière à son action propre pendant un temps plus ou moins long. 11 sullil ici de siv mois; mais en Chine on la laisse ainsi pendant dix ans et plus. Ce sont des ptllesde cette sorte que Limoges expédie en barriques. Quand vient le moment d'employer la p^te , on lui rend sa souplesse avec de l'eau, on la triture et on la bat pour en chasser les bulles d'air ; puis on la façonne au tour comme les autres poteries , mais en y apportant un soin extrême. Les pièces ainsi préparées sont déposées à l'étuve dans des enveloppes de plâtre qui absorbent l'humidité. Les voûtes, le plancher, les tablettes de l'étuve sont aussi de plâtre. Au bout de deux heures, les pièces sont sèches, on les répare avec un couteau ; on les polit avec la main , enfin on les enferme dans des (jazeKes. Ce sont de longs vases d'une argile très-réfractaire et où il entre beaucoup de sable. Celle qui vient de la forêt de Dreux est réputée la meilleure. On met au four pendant 48 ou 60 heures , en élevant graduellement la chaleur ; après quoi le biscuit est terminé. 11 reste à recouvrir d'émail blanc ou coloré , ce qui se fait comme pour la poterie ordinaire.

La peinture sur porcelaine se fait au pinceau comme la miniature, avec des matières colorantes que l'on fixe par une ou plusieurs nouvelles cuissons. Autrefois le peintre devait étudier longtemps le changement que la chaleur produisait sur chacune de ces matières colorantes, dont la plupart se métamorphosaient totalement au feu. Depuis que la chimie a trouvé le moyen d'extraire ces couleurs des métaux , il n'y a plus à observer que quelques effets de nuances qui foncent ou pâlissent au four , mais on est encore exposé aux accidents de cuisson ; un feu trop \iolent brûle les couleurs ou en détruit l'harmonie , et quelquefois fend la porcelaine et vous force à recommencer siu' nuuNcaux fiais.

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A'oiis comprenez facilement quelle difficuUé devait oiïiir celte peinture alors que, pour avoir une teinte jaune après la cuisson , il fallait employer du violet, par exemple, et ainsi des autres couleurs , et combien cette incertitude devait rendre les résultats médiocres. Un artiste de talent attaché à la manufacture de Sèvres, M. Legay, s'irritait plus qu'un autre de ces entraves et songeait à s'en délivrer. In jour il remarqua qu'une barre de fer qu'il retiia de son poêle, et qui s'y était pour ainsi dire calcinée , y avait pris, par l'action du feu, toutes les nuances de larc-en-ciel. Saisi d'une idée subite, il s'arme d'un grattoir et avec patience il enlèM' séparément chacune des couleurs déposées sur la barre de fer, les enferme dans autant de papiers, et s'en \a IrouNcr un cliiniisle ; « Pouvez-vous, lui dit-il, extraire du fer toutes ces couleurs (pie je vous apporte ? — Assurément. — Alois, s'écria l'artiste joyeux , le problème est résolu et la peinture sur porcelaine sera désormais un art , puisque nous aurons des couleurs que le feu n'altérera plus. » C'est donc gr.lce à lui que ce génie de peinture compte aujourd'hui des noms d'artistes distingués. Constantin, A'an-Os, M""' Jacotot et Ducluzeau , pour la figure ; Jacobert , pour les fleurs et les fruits ; etc.

La maïuifacture de Sèvres, placée d'abord sous la simple protection du roi , fut déclarée en 17 GO établissement royal par un édit qui permet aux autres fabricants de porcelaine et de faïence d'en continuer la fabrication en blanc et de peindre en bleu , façon delà Chine seulement. Il leur est défendu d'employer d'autres couleurs, et notamment l'or, et de fiibriquer ou faire fabriquer aucune figure, fleur de relief ou autres pièces de sculpture , si ce n'est pour garnir et les coller aux ouvrages de leur fabrication. Aujourd'hui l'industrie privée fabrique de très-belle et très-b(mne porcelaine. I.a maïuifacture de Sèvres, qui est à la tète de toutes celles d'Kurope, lra\aille pour les objets d'art et pour les présents (\\iv notre gouvernement envoie dans les cours étrangères.

Quoique vous l'ayez vu plus d'une fois, mes enfants , nous visiterons de nouveau le clulteau de Versailles , la merveille du siècle de Louis XIV et le chef-d'(puvie de Le Nôtre et de Mansard. Le petit

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(hâleau que Louis XÎII fit bAlir on 1627, e1 qui lui servait de rendez-vous de rltnsse , semble n'avoir été conservé dans le plan de

l'édifice actuel que pour former contraste. Ces maussades bAtimenIs en l)riques par lesquels on entre du coté de la ville ne vous ont pas plu , je m'en souviens; nous regarderons le châleau ducôt(''du parc pour apprécier son mc'iile. [.e czai' Pierre-le-Grand a fait une critique spirituelle de celle façade fort belle, mais dont les ailes sont peut-(Mre trop prolongées , eu égard au corps principal et à l'élé- \ation générale de l'édifice : « C'est , a-l-ildil, le corps d'un pigeon avec les ailes d'un aigl(\ » Vous vous rappelez (ju'elle se compose d'un rez-de-cliaussée , d'un premier élage el d'un altique couronné d'une balustrade à l'italienne. Elle est décorée, dans toute sa longueur, de pilastres ioniques avec des a\ant-corps soutenus par des colonnes du même ordre , ornés de statues de treize pieds de haut , représentant les quatre Saisons , les douze Mois de l'année et les Arts. En avant de cette somptueuse façade, le parc, dont le mur d'enceinte a ipiatre lieues, déploie une suite de terrasses ou plutAI de plans inclinés (pii descendent , |)ar de larges escaliers de marbre, jusqu'au |)lan inférieiu' où un canal, disposé en croiv , étend ses

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(jualre branches à peu près dans la direction des quatre poinis cardinaux. J3u grand balcon du chdleau , ce jeune et brillant roi, le plus Jouissant des monarques d'alors , à qui dans les carrousels et dans les IcHes étaient réservés le rOle et la devis(» du Dieu du jour, pouvait Noir les teu\ du soleil couchant s'éteindre majestueusement dans les eaux du canal, et, au milieu des eaux élincelantes, sur le ciel empourpré , se dessiner en silhouette le bronze d'Apollon guidant ses quatre fougueux coursiers. Vous avez vu toutes ces terrasses couvertes de bassins doni chacun a ses dieux et ses nymphes de bronze. Pas une allée , pas un bosquet qui n'ait aussi ses nymphes et ses dieux de marbre. Les frères Coustou , Puget , ont peuplé ce parc de leurs œuvres. La plus admirée de ces terrasses est celle qui est disposée en fer à cheval au-dessus de l'orangerie , avec deux vastes escaliers appelés les Cent marches aux deux extrémités , et en lace une nappe d'eau qu'on appelle la pièce des Suisses.

Plus loin sont les parties réservées du Grand et du Petit Trianon. Le Grand ïrianon est un élégant château composé de deux pavillons réunis par un péristyle. Sur le comble à l'italienne règne une balustrade ornée de vases et de groupes de petits Amours. Le Petit Trianon n'est qu'un simple pa\illon, mais plein des souvenirs de l'infortunée reine Marie-Antoinette, la dernière qui ail partagé le IrOne du grand roi , et où l'on voit un lit qui , dit-on , n'a servi qu'à sa nièce l'impératrice Marie-Louise, l'épouse du soldat couronné.

Le jardin anglais , qu'on appelle Jardin du Roi, a été planté par le roi Louis XVIII d'après celui du château d'Hartwell, où il avait passé les dix dernières années de son ('\il. Quel cours de notre histoire moderne on peut faire dans une promenade à Versailh^s !

On peut même aujourd'hui y étudier l'histoire de France à toutes les époques de la monarchie. V(Msailles n'est plus le Versailles du roi, il est devenu le Versailles de la iialion. On y a réuni la collection la plus complète des tableaux qui représentent quelqu'un de nos personnages historiques ou (lueUpie fait important de notre histoire. Au milieu de cet immense musée et île toutes les salles et chambres de ce prodigieux palais, ce qu'on visite d'abord c'est la

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chambre à coucIrt de Louis XIV, que l'on a rétablie à peu près (elle qu'elle était de son vivant. Le lit à baldaquin , la (éle au mur, et auprès le prie-dieu; en avant une riche balustrade dorée, et des deux côtés , sur la muraille , deux tableaux de piélé dont un Raphaël. A l'un des coins de la cheminée est le fauteuil de madame de Maintenon , femme légitime du roi , et reine modeste cachant discrètement à tous sa couronne, quoique sachant fort bien la porter. A l'autre coin de la cheminée est le fauteuil du roi. Celte fois il est vieux; les autres rois de l'Europe ont pour lui moins de respect, son hum.eur est devenue chagrine. De ce fauteuil, qui fait face à la fenêtre, son regard plonge dans la cour du château et jusqu'à la Place d'Armes. Personne ne franchira le seuil de la grille d'entrée sans que le roi , de sa chambre à coucher, puisse l'apercevoir.

Vous n'avez pu visiter, quand nous sommes allés à Versailles, les appartements particuliers de Louis XIV et ceux de Marie-Antoinette, pour lesquels il faut une permission expresse. Vous auriez admiré ce qu'on appelle la Chambre de la Vaisselle d'or, où jadis était étalée, sur des tables et des dressoirs , une profusion de vases et de plats d'or et d'argent , suivant l'ancien usage de nos pères, qui mettaient ces richesses en évidence. Celte chambre , quoique vide, est fort riche; les ornements sont dorés avec goût. Dans la chambre particulière du roi est l'original du beau portrait de madame de Mainlenon avec le petit duc du Maine , son élève , dont vous avez vu la copie dans les salles historiques. Mais la pièce la plus curieuse est ce qu'on nomme le Confessionnal du roi. C'est un très-petit cabinet qui renferme seulement un grand fauteuil de velours rouge pour le confesseur et un prie-dieu où s'agenouillait le roi ; il n'est éclairé que par une glace sans tain faisant face à la fenêtre d'un couloir où se tenait le capitaine des gardes, qui pouvait voir ce qui se passait dans le cabinet pendant la confession , bien qu'il ne pût rien entendre. Ainsi l'étiquette suivait le monarque jusqu'au confessionnal , el même devant Dieu il ne pouvait oublier cpi'il était le roi.

Les petits appartements de Marie-Antoinette vous inspireront des réilexions d'un autre genre. Un sent ipie dans ces bas entresols ,

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