DE PARIS A I5UKDEAUX PAU CHARTRES
sans autre luxe que le nombre des glaces , elle cherchait un refuge contre les grandeurs et la pompe de A^ersailles. Le meuble en satin vert rappelle ce joli mot du duc de Nivernois , lui jour que la reine lui faisait remarquer qu elle s'était vouée à l'uni , et que jusqu'à ses souliers étaient de satin vert uni. « Personne, Madame , ne s'étonnera de voir l'univers (l'uni vert) à vos pieds , » répondit le galant courtisan. Dans ce même appartement , on vous montrera la porte par laquelle la malheureuse reine échappa , le 6 octobre , à la mort qui la menaçait , alors que dans ce palais les flatteurs avaient fait place auv assassins.
Lebrun a peint les plafonds des salons principaux et de la longue galerie , qui est garnie de glaces à profusion et d'une incroyable magnificence ; mais la chapelle est ce que les connaisseurs admirent véritablement. La salle de l'Opéra est une des plus belles de l'Europe ; elle peut contenir 3,000 personnes.
Versailles manquait d'eau. On construisit sur la Seine , au lieu où se forma depuis lors le village de Marly, une machine ingénieuse , mais fort compliquée. C'étaient un certain nombre d'énormes pompes foulantes et aspirantes que mettaient enjeu d'énormes roues hydrauliques. Depuis peu d'années on a remplacé cette machine par une pompe à feu. L'eau élevée par la Seine montait et monte encore aujourd'hui sur le coteau de Louveciennes où un aqueduc la reçoit ; elle descend par des conduits souterrains jusqu'à Versailles. Elle sert aux besoins de la ville , et dans l'été, à certains jours de fête , on donne aux Parisiens le plaisir de voir jouer les eaux de Versailles.
Malgré les visites que lui attire , à l'aide des chemins de fer, son musée historique , la ville si animée autrefois par le séjour de la cour est aujourd'hui triste ; elle manque de commerce et d'industrie. Du chiffre de 100,000 habitants qu'elle compta au temps de sa splendeur, elle est tombée à 30,000. Sa belle manufacture d'armes a été détruite en 18 1 5 , lorsqu'elle fut prise par les Prussiens. Faitesmoi songer au premier jour à vous conduire à la bibliothèque de Versailles. Elle possède un volume avec des peintures à la gouache extrêmement curieuses ; ce sont les carrousels donnés lors de la
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jeunesse de Louis XIV,' et où il figure sous différents costumes , ainsi que toute la noblesse élégante de sa cour.
Près de Versailles est Saint-Cyr, jadis couvent de bénédictines , consacré par madame de Mainlenon à l'éducation gratuite de jeunes filles nobles. L'ancienne abbaye céda dès lors la place à une magnifique habitation construite sur les dessins de Mansard , et qui peut recevoir 250 élèves. La révolution en fit une succursale des Invalides, et ensuite le Prytanée français. Depuis l'empire elle est affectée à une école militaire. Un village s'est élevé autour de cette habitation adossée à une colline, et les maisons la pressent de toutes parts. Ses murs élevés, leur teinte noinUre, sa sombre couverture d'ardoises, ses fenêtres grillagées, ont quelque chose de triste. Les bâtiments , qui aujourd'hui peuvent loger près de 600 élèves , de nombreux professeurs et les gens de service , sont disposés autour de cinq cours; ajoutez une seconde enceinte pour les manœuvres; au-delà est le polygone pour T exercice du canon. Le pavillon que madame de Maintenon s'était réservé , et où elle venait souvent se retirer du bruit de la cour, existe encore. C'est aujourd'hui le logement du général qui dirige l'école.
En poussant un peu au-delà de Saint-Cyr, nous rencontrerions la ferme modèle de Grignon, qui dépend de la commune de Thiverval. Trois cents élèves y apprennent, non pas à commander des soldais, mais à diriger de pacifiques laboureurs. On leur enseigne les principes économiques qui doivent régler la comptabilité et le commerce du fermier, ainsi que l'art de tirer pour la fabrication le meilleur j)arli possible des produits récollés. Le chclteau et la terre de Grignon, qui font partie du domaine de la couronne, ont été mis dans ce but à la disposition d'une société d'actionnaires, qui paient fermage, exploitent les terres , et dirigent l'école à leurs risques et périls. On s'occupe activement et avec succès à Grignon , (pioique sous un ciel moins favorable que celui de notre Midi, de la culture du mûrier et de l'éducation du ver à soie. Le sol de Grignon est ])récieux aux naturalistes de tous les pays , comme renfermant un amas prodigieux de co(iuill('S fossiles très-Nariées cl dans un bon état de conservation.
DI-: PARIS A BORDf:AlX PAU CHARTRES. m
On en a complé plus de GOO espèces, dont beaucoup ont encore leurs analogues bien reconnus et vivant dans des mers lointaines.
Nous atteignons la forêt de Rambouillet , et nous entrons dans la ville de ce nom en laissant à gaucbeunedes grilles du château. Dans une rue large, longue , et qui serpente en formant à elle seule à peu près toute la ville, nous rencontrons une seconde grille qui fait face à un monument gothique, construit en briques, peu élevé, mais vaste , et ayant pour accessoire des bâtiments plus modernes : c'est le château. 11 est environné de canaux et flanqué de cinq tours, dans l'une desquelles est mort François P^ Les jardins, dessinés par Le Nôtre , se lient très-heureusement au parc et à la forêt , qui leur servent de cadre. Leur plus bel ornement est une pièce d'eau qui ne couvre pas moins de 90 arpents, avec des Iles parées de beauv ombrages. Deuv sarcophages antiques , placés au milieu d'une vénérable futaie de vieux chênes , sont d'un fort bel effet.
Rambouillet est célèbre dans nos annales agricoles comme le berceau des premiers moutons mérinos qui soient nés sur notre sol de France, et comme le lieu où , sous le règne de Louis XVI , une fermemodèle fut établie pour la première fois en France, et même en Europe. Dès l'an 17.57, un habitant de la Provence , le président de la Tour d'Aiguës , se rappelant que l'Espagne devait la race de ses magnifiques mérinos à une colonie de béliers jadis importés d'Afrique par le proconsul Varron , se procura un bélier africain pour opérer des croisements avec nos races indigènes du midi. Sa tentative n'eut pas de succès. 11 acheta alors des béliers d'Espagne , et bientôt le président eut des troupeaux dont la laine fut renommée pour sa finesse. Dix ans après, le savant Daubenlon tentait mille expériences du même genre. H croisait nos races du Roussillon et de la Flandre avec des béliers d'Angleterre , d'Espagne , de Maroc , du Thibet. En 177G , le roi Louis XVT obtint du roi d'Espagne l'envoi de 200 brebis et béliers de la plus belle race espagnole , la race pure de Léon et de Ségovie. Ce précieux troupeau fut confié aux soins de Daubenton , mais il ne parvint i)as à s'acclimater. En 178G, l'envoi d'un troupcini fut l'objet d'un traité entre la France et l'Espagne. Nous
reçûmes cette fois 376 brebis et béliers de cette même race de Léon et de Ségovie; ce fut la souche du troupeau qui s'est perpétué constamment à la ferme-modèle de Rambouillet. A la même époque, nous cédions à l'électeur de Saxe 300 de nos brebis du Roussillon; il obtenait également un troupeau de l'Espagne. De ce double envoi date la supériorité des laines de Saxe. Le directoire , en signant le traité de Bâle avec l'Espagne , fit insérer la clause que l'Espagne nous enverrait 5,500 brebis et béliers choisis dans les plus beaux troupeaux de la Castille. On les répartit dans six établissements modèles à l'instar de celui de Rambouillet, après en avoir distribué un certain nombre à de grands agriculteurs. Sous l'empire, le nombre des succursales de Rambouillet fut porté à soixante , et les distributions gratuites de béliers espagnols aux grands agriculteurs s'élevèrent à l'infini. Napoléon disait : « L'Espagne a 25 millions de mérinos , je veux que la France en ait 100 millions. » Nos désastres , à partir de 1814 , n'ont pas permis que cette prédiction se réalisât. Pour nourrir sur notre sol nos armées, que la guerre ne nourrissait plus sur le sol étranger, on envoya à la boucherie beaucoup de jeunes mérinos des établissements impériaux, qui lurent en outre dépeuplés au profit des fermes de l'Allemagne par les vainqueurs de 1814. Cependant , l'élan donné au perfectionnement de nos races et à la propagation de nos mérinos n'a pas tardé à reprendre. Nous n'avons pas encore nos cent millions de mérinos, pas plus que nous n'avons toutes les poules au pot que rêvait Henri IV ; mais nos savants ne cessent d'encourager nos agriculteurs à faire de leur mieux pour arriver à ce bienheureux chilTre. M. Soulange Bodin nous apprend qu'on a soumis en France le mtrinos à deux genres de perfectionnement très-divers , qui ont créé deux variétés , connues sous les noms de Naz et de Rambouillet. A Uambouillet, on s'est attaché principalement à obtenir des animaux d'une santé vigoureuse , porteurs d'une toison pesante, susceptibles d'acquérir plus tard beaucoup d'aptitude à l'engraissement et un lainage superfin. A la ferme de Naz, on a posé en principe que l'aptitude à l'engraissement était incompatible avec la finesse de la laine, et l'on a donné naissance à
des animaux petits et faibles dont la laine était sans égale. On doit applaudir à l'essai que Ion en lait en ce moment à l'école vétérinaire d'Alfort, et qui tend à confondre les béliers de >»az dans le ljT)e plus vigoureux de Rambouillet.
Voyez-vous, à côté de cette jolie petite ville, ce château dont le parc est arrosé par les eaux de la Voise et de l'Eure? C'est la ville et le château de Maintenon. Dans la chapelle de ce château fut célébré le mariage secret par lequel Louis \IV s'unit à la veuve du poëte Scarron , madame de Maintenon , à qui le château appartenait alors. Cette chapelle renferme des vitraux (jui ont tout l'éclat des vitraux du xv' siècle, et qui représentent l'histoire de la Passion. C'est aujourd'hui , par héritage , la propriété de M. le duc de Noailles , qui l'a fait complètement restaurer.
Près du château sont les ruines précoces d'une colossale entreprise qui n'a pas été conduite ù fin. Louis XIV avait eu la pensée d'amener les eaux de la rivière d'Eure à son palais de Versailles. Un canal fut creusé depuis Pont -G ouin jusqu'à la vallée de Maintenon, qui devait être franchie par un aqueduc. Ce canal, où l'eau n'a jamais coulé, après de io kilomètres. Pour conserver le niveau, il a fallu dans certains endroits apporter des remblais de 10 mètres d'élévation, et cela sur une longueur de 2 kilomètres, et pratiquer plus de 30 ponts ou arches. L'aqueduc devait avoir trois rangs d'arcades. Le premier étage seul a été construit. Il se composait de 47 arcades de plus de 13 mètres d'ouverture, et de plus de :2G mètres d'élévation sous voûtes. Soixante-cinq ans après, Louis XV le fit démolir en grande partie pour la reconstruction du château de Crécy. Les piles armées de contre-forts, qui séparent ces arcades, ont 8 mètres d'épaisseur. La hauteur totale de ce premier étage est de plus de 30 mètres. On raconte que plus de 00,000 soldats, indépendamment des terrassiers du pays, furent employés de trois à quatre années à ce travail. Enfin, pendant un été pluvieux, la maladie se mit parmi tout ce monde logé sous de mauvaises baraques, et la mortalité sévit de telle sorte qu'on dut renoncer ù l'entreprise. Un ingénieur résolut le problème de fournir de l'eau à Versailles par Ja machine
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<le Marly, sans qu'il en coùlùl tant de vies, et probai)lement avec cenl fois moins d'argent et de bras que n'en eût demandé l'aquedue imité des Romains. J)e nos jours, une pompe à feu exécute beaucoup mieux, et à di\ fois meilleur marché, la besogne que faisait la première machine. Vous avez là, mes enfants, trois points de comparaison qui vous donnent une idée de la marche et des progrès de l'industrie.
Nous entrons dans les plaines de la Beauce, que nous avons déjà traversées sur un autre point dans notre premier voyage à Bordeaux. A l'exlréniité de cet hori/on de terres à grains, nous avons pendant une dizaine de lieues devant nous les deux clochers de la cathédrale de Chartres.
Un distique latin, traduit en vers françai>^ par Andrieux, est la plus jolie épigramme (pie l'on ail faite contre la Beauce :
Le triste pays que la Beauce, Car il ne l^aisse ni ne hausse ; Et (le six choses d'un grand prix':
CoUines, fontaines, omhrages, Vendanges, bois et pâturages.
En Beauce il n'en manque que six!
Heureusement que l'utile y vient compenser l'agréable. Cette terre productive et nourricière a été surnommée le (/renier de (a France. Le faubourg de Bourgneuf , qui se trouve à l'entrée de Chartres, a trois quarts de lieue de longueur. La ville, assise sur une colline, est entourée de vieux remparts ruinés , bâtis en blocaille , à l'exception des portes au nombre de sept. Elles sont en belles pierres de taille. La porte Guillaume surtout a cpielque chose d'imposant. Voûtée en ogive , elle est flanquée de deux grosses tours rondes unies par une courtine. Le tout est couronné dune galerie saillante à créneaux et mâchicoulis. On remarque encore, sous la voûte, la coulisse de la herse et l'ouverture qui donnait passage à l'assommoir pour écraser l'ennemi lorsqu'il toucherait à la porte. On voit aussi les deux ouvertures par oi'i passaient les flèches qui servaient à manonivrer le p(mllevis.
DE PARIS A HOUDEALX PAU CllAUTKKS. 215
Charlies est mal bâtie; la plupart de ses maisons sont en bois et ont le pignon saillant sur la rue. Les rues sonl étroites, mal percées; plusieurs, par leur escarpement, sont impralicables au\ voitures. On raconte que cette ^ille existe depuis les siècles les plus reculés; (lu'avanl l'invasion romaine, elle était le siège principal de la religion des Druides et la capitale des Carnnies, peuples puissants de la Gaule celtique, ce qui n'empêche pas qu'il ne lui reste aujourd'hui à montrer au voyageur que ses portes, le verre de Charlemag[ie conservé à la bibliothèque publique ^il provient de l'abbaye de la Madeleine de Chàleaudun, à qui cet empereur en avait fait présent), et son église cathédrale.
Il est vrai que, pour qui a le moindre sentiment des arts, cette cathédrale mérite qu'on fasse, tout evprès pour la voir, le voyage de Chartres. C'est un édi(ic(; commencé dans les premières années du xi= siècle, et achevé dans le milieu du xlll^ Les rois de France,
d'Angleterre, de Danemark, et les plus puissants seigneurs, sollicités par révêque Fulbert, qui voulait remplacer une première église détruite par un incendie, fournirent des sommes considérables. Jean Cormier, médecin du roi Henri F^ pour signaler sa piété et son amour pour Cbartres, lieu de sa naissance , fit bâtir à ses dépens le portail méridional, à l'exception du porcbe. La façade principale, qui n'a pas moins de 50 mètres de développement, présente deux tours carrées surmontées des deux clochers , hautes pyramides octogones; et entre les tours, trois grandes portes précédées d'un perron de cinq marches , et pratiquées sous des voussures ogives chargées de figures et d'ornements. La plupart de ces statues ont appartenu à la première église , et sont dans le style qui dislingue les statues du temps de la première race de nos rois. Dans les autres, on étudie avec intérêt les costumes des xi^ et xii^ siècles. Toutes se distinguent par une dignité naïve et une exécution soignée. Elles sont évidemment l'œuvre des meilleurs artistes de ces époques. Il en est de même des colonnes décorées d'entrelacs et d'ornements d'un trèsbon goût , qui séparent les statues de ces trois portiques. On est tenté de reconnaître le ciseau d'artistes byzantins. Au-dessus de la rose, qui est admirable, figurent dans des niches quinze grandes statues, celles des bienfaiteurs de l'église sans doute; mais celles-là sont d'un assez mauvais style, même pour le moyen âge. A l'angle méridional de l'église , et sur le contre-fort du clocher vieux , est un cadran solaire qui porte la date de 1578, et qui est soutenu par un ange. Plus bas on voit une figure singulière, c'est celle d'un une qui joue d'un instrument qui doit être une viole. On le désigne dans le pays sous le nom de ràne qui vielle. Est-ce un souvenir de la bizarre fête de l'Ane, qui se célébrait dans plusieurs églises de France dès le xi* siècle? A partir d'une certaine hauteur, les deux clochers sont de dessins différents. La tour du clocher neuf, outre sa grande pyramide octogone qui domine tout l'édifice, porte à ses quatre angles de petites pyramides élégantes, qui se rattachent à la grande par de légers arcs-boutants gracieusement découpés. Sur chacune sont groupées trois statues d' apôtres avec leurs attributs.
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A la baso de la grande pyramide, il y a iint^ fonèlre à chaque taie, el chaque lenOtre est couronnée d'un pii^non d(* sljle arabesque. Sur le pignon du cAlé du parvis esl une grande slalue de Dieu le père, (enant d'une main un livre et de l'autre un globe surmonté d'une croi^. Autour du socle de la statue, on lit : '< Jehan deBeauce, qui a fait faire ce clocher, m'a l'ait l'aire en 1513. » L'architecte Jean Texier, dit Jean de Beauce , bourgeois de Chartres , fut en effet chargé de reconstruire ce clocher, qui d'abord n'était qu'en charpente , et qu'un incendie allumé par la foudre avait dévoré en 1506. Dans l'intérieur de l'église, les riches vitraux peints ne laissent I)énétrer qu'un jour si mystérieux que , par un temps couvert , je ne crois pas qu'il fût possible d'y lire. Au rond-point du chœur est placé un groupe en marbre blanc de près de 7 mètres de hauteur. C'est l'Assomption de la sainte A'ierge que supportent trois anges: Les ligures n'ont pas moins de 3 mètres, el sont liées entre elles par des masses de nuages habilement disposées. C'est le chef-d'œuvre du statuaire Bridan. Au centre de la nef, le pavé présente le dessin d'un labyrinthe exécuté en pierre bleue de Senlis. L'ensemble des tours et retours n'a pas moins de 25G mètres. Les Chartrains , par exagération, appellent ce labyrinthe (a lieue. Le pourtour extérieur du chœur est l'œuvre la plus admirable par la composition et l'heureux choix des ornements , le fini et la belle exécution des figures. Ce sont les principaux traits de la vie de Jésus et de la sainte Vierge, séparés par des pilastres chargés d'arabesques, et par de petites niches , des dais gothiques, des colonnettes surmontées de statuettes d'évéques et de médaillons où l'on reconnaît en demi-relief des bustes d'empereurs romains et d'autres grands personnages. Au-dessus règne un long cordon de pyramides et de découpures à jour, com|)arables au tra\ail d'orfèvrerie le plus délicat. Les vitraux des trois grandes roses du portail et de la croisée représentent le Jugement dernier, Jésus bénissant , et l'Assomption de la sainte Vierge. La plupart des vitraux sont au simple trait sur une teinte jilale, avec quelques hachures, el se ressenleni de la barbarie de dessin qui régnait dans
le xiii'' siècle.
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Chartres compte aujourd'liiii 17,000 habitants. C'est elle, après Étampes, qui envoie le plus de farines à Paris. Les gourmets font un cas tout particulier de ses pâtés de gibier.
Le pinceau de nos célèbres paysagistes a souvent reproduit les coteaux qui bordent la ville de Châteaudun du côté du nord. Deux chaînes de montagnes , à gauche et à droite du Loir, laissent entre elles une vallée fertile d'une demi-lieue de largeur, au centre de laquelle cette ville, peuplée de 6,500 habitants, s'élève sur un coteau isolé qui a plus de 130 mètres de hauteur. Le Loir, qui coule au
pied, se divise en deux bras. D'un côté des jardins , de l'autre de belles prairies ; çà et là des bouquets de bois ombrageant des réservoirs d'une eau pure, et, parmi des rochers à pic, des vignes qui rampent gracieusement. Les anciens comtes de Dunois ont bdli le château (pu occupe \o sommet d'un roc. La grosse tour date de l'an 935, et fut construite par Thibaull-le-Triclieur. On voit dans l'intérieur la salle d'armes et la chapelle pour la garnison.
Vendôme, ville de près de 10,000 âmes, occupe une position plus humble et prcsipie aussi cliMiniante, au pied d'un coteau cou\ert de
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vignes, sur le Loir, qui là encore se présente divisé en deux branches, et alimente les canaux d'irrigation de riches prairies. Aux environs de ^'endôme, et tout à côté du gué du Loir, une maison de campagne, qui fut l'ancienne maison de plaisance d'Antoine de Bourbon , père de Henri IV, a conservé depuis cette époque le nom de lionne Âventttre. Ce nom vient de ce qu'elle fut célébrée par Ronsard dans une chanson dont le refrain était : la bonne aventure, au gué. Tous ne vous seriez pas imaginé , ni moi non plus , que ce joyeux refrain fût de Ronsard, le prince des poëtes de son temps. 11 naquit dans les environs de Vendôme au ( hâteau de la Poissonnière , qui a été bâti par son père.
Avant la révolution de 1789, on faisait à Vendôme, le vendredi saint , une grande procession où l'on portait la sainte larme que Jésus versa sur le tombeau de Lazare. Derrière la procession marchait un prisonnier couvert seulement d'un drap en manière de linceul, et tenant à la main un gros cierge. Il obtenait sa grâce à la fin delà cérémonie. Louis de Bourbon, comte de Vendôme, avait institué cette procession en 1428, par suite d'un vœu fait pendant sa captivité à la Tour de Londres : les Anglais l'avaient fait prisonnier à la fatale journée d'Azincourt.
De Vendôme il ne nous reste plus qu'à gagner Tours , où nous avons déjà passé dans notre premier voyage, et à continuer jusqu'à Bordeaux. Dans ce troisième voyage, nous aurons parcouru 56 myriamètres ou 140 lieues.
Maintenant que nous passons le pont de Bordeaux , je crois qu'en effet nous allons le déclarer le pont le plus beau du monde. 11 a dixsept arches en maçonnerie de pierres cfe taille et de brique, reposant sur seize piles et deux culées en pierre. L'ouverture des sept arches du milieu a 2G mètres et demi. La longueur totale du pont est de 48G mètres 68 centimètres. Il est plus long que le fameux pont de Dresde sur l'Elbe , plus long , je dois en convenir, que le pont de Tours que j'aime beaucoup , plus long que le fameux pont de Waterloo à Londres. S'il le cède en longueur au pont de la (iuillotière à Lyon, et au pont Saint-Esprit sur le Rhùiic, le j)(»nl de Hoi-
deaux est plus large qu'aucun de tous ceux-là , e( n'offre vers ses deux extrémités qu'une penle peu sensible. Ajoutons un avantage inappréciable et que lui seul possède : il est moins sujet qu'aucun autre à se dégrader par l'eau des pluies. CeKe masse de voûtes contiguës est allégée à l'intérieur par des galeries semblables aux corridors d'un cloître, et qui sont en communication entre elles d'une extrémité à l'autre du pont. On peut en tout temps explorer l'état des arcbes sous la cliaussée, el il est facile de les entretenir et même de les réparer sans interrompre la circulation des ^oitures. L'architecte a poussé la prévoyance jusqu'à ménager sous chacun des deux trottoirs une galerie continue en manière d'aqueduc, par laquelle on pourrait amener les eaux des coteaux de la rive droite de la baronne el les distribuer dans la ville. Décidément, c'est le pont de Bordeaux qui est le plus beau pont du monde. Et savez-vous bien qu'à cette place, la Garonne, sur laquelle il a fallu le construire , a presque partout une profondeur de G à 8 mètres , et dans quelques endroits de 10 mètres; que deux fois par jour le t1u\ et le n'flux élèvent celte masse d'eau de 5 à T mètres de plus, et impriment à ses courants alternatifs une vitesse de 18 mètres par seconde. Observez en outre qu'il fallait asseoir les piles sur un fond de sable et de vase d'une extrême mobilité. Ce magnifique travail a coûté six millions el demi. La compagnie qui l'a fait exécuter rece\ra un péage pendant 99 ans, à partir du 1" octobre 1821, jour où le pont a été livré à la circulation.
Si Bordeaux est à juste titre fière de son pont , elle n'a pas un moindre droit d'être fière de son théâtre, chef-d'œuvre de l'architecte Louis. Nous n'avons parmi ceux de Paris, sous le rapport monumental, rien à lui opposer, pas même notre Odéon. Pour lui trouver un rival, il faudrait citer \os piiiicipiuix théâtres de l'Italie. Il est entièrement isolé, et occupe l'un des cotés d'une belle place. In péristyle , décoré d'une double colonnade d'ordre corinthien, supporte une balustrade el au-dessus douze statues ; des pilastres ornent les trois autres faces de l'édifice. Un premier vestibule . à \oi'ile pliitc ornée de belles rosaces et soutenue par dvs colonnes
DF. PARIS A FiORDKAUX PAR CHARTRES.
cannelées d'oidrc dorique, conduil à droile el à gauche, par un double escalier éclairé par la coupole , à un second vestibule ou plulùl
portique à huit colonnes ioniques , qui précède la salle. Au-dessus du grand vestibule , il y a une seconde salle de forme ovale et à trois langs de loges , réservée pour les concerts.
Maintenant que vous coiuiaissez les deux merveilles de Bordeaux , jugeons de l'ensemble de cette ville dont la population s'élève à plus de 1 10,000 Ames. A partir du magasin des vivres de la marine jusqu'aux chantiers de construction, c'est à-dire en suivant la rive de la Garonne, cpii décrit une courbe de plus d'urie lieue de développement , Bordeaux présente un croissant dont la partie orientale es! la ville proprement dite, et la paitie (»ccidentale est le faubourg des ('harlrons. L'ancienne ville est ce que son! les ancieiuies \illes, irrégulicre el mal percée: mais les (piartieis neufs, et suiloul le quai des CJiartroiis, sont bàlis avec un grand lu\e. Les maisons de ce (|uai , l'une des plus belles chaussées de France, n'olfreiil aucune unil'ormité; mais environ trois cents de ces maisoiis sont habitées par de très riches négociants, ('e (pii donne une physionomie spéciale à ce (piai , ce sont les rhais ou vastes celliers dans les(juels
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s'emmagasinent ces vins qui font la principale richesse du pays. Tl est tel de ces celliers qui renferme jusqu'à mille tonneaux.
Lors de l'invasion romaine, Bordeaux , sous le nom de Burdigaîa, fut la cité principale des BilurUjes Vibisci. Les vainqueurs en firent la capitale de la seconde Aquitaine. Elle montre encore aujourd'hui les ruines d'un palais de l'empereur Gallien, ou, selon l'opinion de quelques antiquaires, celles d'un amphiihéâtre. Ce sont des parties assez considérables de murailles , une suite de belles arcades et une porte.
L'église Saint-Seurin parait être la plus ancienne de Bordeaux. Elle oHre des parties de construction de différents âges. La partie la plus curieuse est sa crypte , dédiée à saint Fort , et qui renferme sa dépouille dans une sorte de cercueil en pierre. Au-dessus du cercueil s'élève une élégante construction qui porte le cachet de la renaissance. Le portail de l'église Sainte-Croix, édifice du xi^ siècle, se recommande par de curieux détails. L'église Saint-Michel est du
xii' siècle , et d'un style Irès-pur ; sous la tour de cette église , on visiledes caveaux creusés dans un sol qui a la propriété de conserver iiilacls les cadavres (jui y sont déi)osés. La caihédrale , qui dale.
DE FAIUS A BORDEAUX l»All CUAUTIŒS. 2i3
(Jit-oii , du IX'' siècle, est remarquable par la hardiesse et réiévation de sa nef, par la grandeur de l'édifice et par de précieux ornements de style gothique; on admire surtout les deux flèches aériennes du porlail du nord.
Après nous èlre arrêtés un instant rue des Minimes, n" 17, devant une maison qui fut habitée par Montaigne, nous irons dans l'église des Feuillants visiter son tombeau. Il est représenté couché et les mains jointes. Il est vêtu d'une cotte de mailles; son casque et ses brassards sont à ses C(jtés , à ses pieds est un livre. Le marbre blanc du tombeau porte deux inscriptions, l'une en grec et l'autre en latin.
Parmi les fondations modernes qui embellissent la ville , il faut citer la magnifique promenade des Quinconces, ornée de deux belles colonnes rost raies , et qui occupe l'emplacement de l'ancien château Trompette; la place de Tourny, ornée de la statue de M. de Tourny, ancien intendant de Bordeaux ; les différents cours, la bourse, la douane, le nouveau palais de justice, le nouvel hospice , etc., etc.
In chemin de fer met Bordeaux en commiuiication avec la Teste de Buch et le bassin d'Arcachon, vaste port naturel, auquel on croyait que ce moyen de communication donnerait une grande activité. Ces espérances ne semblent pas se réaliser.
Le port de Bordeaux embrasse presque toute la courbure formée par la rivière; son développement est de 5,700 mètres. Il peut recevoir plus de mille navires, et en tout temps ceux de 000 tonneaux. Sa profondeur est de 6 mètres , et va jusqu'à 12 dpns le maximum du reflux. Les navires d'un tonnage trop élevé déposent leur cargaison à Blaye ou à Pauillac.
Un négociant de mes amis nous prête un canot avec de bons rameurs , et nous nous embarquons pour explorer la Gironde. Ai-je besoin de vous dire que c'est le vaste bassin par lequel s'écoulent à la mer les eaux de la Garonne et de la Dordogne , après qu'elles se sont confondues au Bec d'Ambez? Nous prenons, pour partir, le moment où la marée commence à descendre , et nous glissons légè-
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rement à (ravers des navires de loute grandeur et de tout pavillon.
Arrêtons-nous pour un moment à la ville de Blaye, sur la rive droite de celte Gironde qui , ici , n'a pas moins d'une lieue de large, et forme une superbe rade où beaucoup de navires se mettent au mouillage. Au sommet du roclier sur la pente duquel la ville s'est groupée , vov ez-\ ous ces bastions modernes qui flanquent un sombre donjon goibique ? Dans ce vieuv cli.lteau de Blaye mourut en 526 un petit-fils de Clovis du nom de Cbaribert. On l'inliuma dans l'église de la vieille abbaye de 8aint-Komain. Dans cette même église fut inliumé , par les soins de Cliarlemagne , un guerrier d'un bien autre renom, la fleur de la chevalerie, le paladin Roland. « (Charles, est-il dit dans les grandes chroni(iues , le fit embaumer et Iranspoiler à Blaye dans une bière dorée , couverte de drap de soie , et fut en sépulture moult honorablement, et fut mise son épée Durandal à sa tête, et son olifant (petit cor) à ses pieds , en l'honneur de Notre Seigneur, et en signe de sa haute prouesse., ))
Les canons du château, et plus bas ceux du fort Médoc, croisant leurs feux asec ceux de la tour qu'on appelle le Pâté, et qui occupe un petit ilôt au milieu du fleuve, sont une formidable barrière qui intercepterait au besoin le passage à tout vaisseau.
rius loin, sur la rive gauche, nous trouverons la ville de Pauillac, qui a un port commode et une rade très-sùre. 'tout auprès est le lazaret de Tromloup. C'est ici (ju" avant d'entrer en rivière relâchent les bâtiments qui arrivent d'un voyage de long cours. C'est encore ici (jue les bâtiments en partance font une dernière station , et s'appro\isionnent de vivres.
L'entrée de la Gironde se trouve entre la pointe de la Coubre au nord, et celle de Grave au midi, distantes l'une de l'autre d'en- Niron quatre lieues dans la direction du N.-O. au S.-E. Des rochers et des bancs de sable en barrent le milieu. Sur un de ces rochers est le phare de Cordouan. Il y a deux passes principales : la passe du Nord, el la passe de Grave. La première se trouve entre la ri\e nord el les bancs de sable du milieu, à un peu moins d'une demilieue (le la i)ointe de la Coubre; la plus petite profondeur de l'eau >
DE PAULS A BORDEAUX PAR CHARTUES. 2l>S
est de quatre brasses et demie , environ 7 mètres et demi. L'autre grande passe se trouve entre le phare de Cordouan et la pointe de Grave. Dans quelques endroits, elle n'offre pas plus de 4 mètres un tiers de fond, et sous tous les rapports elle est inférieure à celle du nord, que l'on doit toujours préférer, surtout avec un grand navire. Tous les bâtiments, excepté les caboteurs français au-dessous de 80 tonneaux , sont tenus de prendre un pilote quand il vient s'offrir. En été , on rencontre souvent les pilotes à dix ou douze lieues au large de la tour de Cordouan ; mais en hiver ils ne s'aventurent guère en dehors des bancs. Les passes ne sont pas plus faciles à franchir à la sortie qu'à l'entrée, et il faut attendre prudemment le moment favorable de la marée et la bonne direction d'un pilote. Le phare ou tour de Cordouan a été bâti sur un rocher, qui, à la marée basse, laisse à découvert une plate-forme d'environ une lieue de diamètre. Une jetée d'environ 23i mètres de longueur, sur une largeur de 3 , unit le rocher au rivage. Quelques écrivains racontent que Louis-le-Débonnaire fut le premier qui lit élever sur ce rocher une petite tour d'où, ajoutent-ils, l'on sonnait continuellement du cor pour prévenir les navigateurs du danger. Ces écrivains avaient sans doute peu navigué s'ils pensaient que le son du cor domine le bruit des flots, même d'une mer qui n'est que houleuse. Quoi qu'il en soit , la tour primitive céda la place à une autre tour plus importante, et qui fut bâtie aux frais de la province par l'architecte Louis de Foix , sous le règne de Henri IL
Un mur d'enceinte , construit en blocs énormes , entoure l'édifice et le protège contre les flots. Figurez-vous une tour circulaire supportant un premier dôme , puis un second moins grand , puis un troisième moins grand encore, et enfin une lanterne. La tour et les dômes sont ornés de pilastres de différents ordres. L'ensemble affecte la forme pyramidale. Du côté de la mer, une petite tourelle se dégage de la toiture du premier dôme, et s'élève au ni\eau du second , auquel elle se lie vers le haut i)ar un petit i)()nt. Au haut de cette tourelle s'établit la vigie. Le phare est dans la lanterne que couronne; le troisième dôme. 11 est établi dans un système dont M. Fresnel est l'inventeur.
i>^2(3 -NELMEMi: VOYAGE.
C'est un hev de lampe, qui , au lieu d'une seule mèche , a quatre mèches concentriques , et qui équivaut pour la lumière à dix-sept lampes de Carcel. Le verre de cette lampe est formé de huit verres lenticulaires taillés en long, et assemblés de manière à présenter une cage à huit pans qui réfracte la lumière par huit foyers. La lampe et son verre sont adaptés sur une table qui tourne par un mouvement mécanique très-régulier, de manière que chaque tour s'accomplit dans un temps déterminé. Cette lampe projette son éclat à une distance de huit lieues. Supposons-nous en mer par la nuit. Lorsqu'un des huit pans ou foyers de cette cage lumineuse , qui tourne constamment , se trouvera dans le sens direct de notre rayon visuel , la lumière frappera notre regard ; mais comme la lampe tourne, celte lumière disparaît bientcM jusqu'à ce que le pan suivant de la cage se présente à son tour dans la même direction , et projette luie nouvelle lumière. Au phare de Cordouan , les choses sont disposées de manière à ce que de la mer, fût-ce à huit lieues de distance , nous pourrons chaque minute voir un éclat lumineux qui durera vingt secondes, et qui sera suivi d'une éclipse de quarante secondes. (Chaque phare a son mouvement de rotation réglé d'une manière spéciale , et les marins , à la durée de l'éclat lumineux et à la durée de réclipse , reconnaissent sur-le-champ devant quel phare , et par conséquent devant quelle côte ils se trouvent. La tour de Cordouan est constamment habitée par quatre gardiens , qui ont des vivres pour six mois: car, pendant une partie de l'année, la communication avec la terre est impossible. Ils ont dans cette habitation austère un rez-de-chaussée voûté qui leur sert de magasin , une grande salle avec dés chambres au premier étage , et au - dessus une petite chapelle.
Le mouvement du port de Bordeaux, pendant les dix années écoulées de 1826 à 1835, a été, sous le rapport du nombre des navires, le vingt-huitième de la navigation générale de la France, et le quinzième sous celui du (oiuiage. Les arnialeurs einoieiit leurs vaisseaux dans toutes les mers, et en\iron deux cents par an à la pèche (le la morue. De nos commer^-ants français ce sont eu\ qui entre-
tiennent le plus de relations avecles Indes. Depuis 1825, trois paquebots font un service régulier entre Bordeauv et la Havane , et six paquebots font le même service entre Bordeaux et le Mexique.
Les vins forment le principal article des exportations , et, circonstance heureuse , à l'opposé des vins de Bourgogne qui se gâtent par le voyage , ceux de Bordeaux se bonifient. Sur environ 250 mille tonneaux (le tonneau est de 912 litres) que le département de la Gironde peut fournir annuellement , il s'en consomme dans le pays lui cinquième, le second cinquième va à l'étranger, un dixième est converti en eau-de-vie ; le reste se boit dans les différents départements de la France. De ce cinquième qui va à l'étranger, le nord de l'Europe enlève un peu moins des deux tiers; la Hollande un peu moins d'un tiers; l'Angleterie achète environ deux mille tonneaux ; l'Amérique et l'fnde environ un mille. Mais ces deux mille tonneaux qui vont en Angleterre sont pris dans les vinsdeMédoc, (jui forment la première classe des vins de Bordeaux, dans ce qu'on appelle les grands crus de cette première classe , et dans la première classe de ces grands crus ( les gourmets de Bordeaux se plaisent à diviser et subdiviser à l'infini ). Or, cette fine fleur de l'aristocratie des Médoc a pour noms : Château -Margaux , Laffitte, Latour et Haut-Brion. A la rigueur, ce dernier n'est pas né Médoc , il est né Grave : mais, •par ses bonnes qualités , il mérite de changer de famille. Ces vins se vendent à des prix Irès-élevés , et qui varient en raison de la bonté de la récolte, de l'âge, etc.
Les Grave et Saint-Émilion forment la seconde famille. La première qualité se vend de 800 fr. à 1,800 fr. le loimeau. La seconde qualité se vend de 300 à (500 fr.
Les vins de la troisième famille sont des vins ordinaires ou de cargaison. Ce sont ceux-là que l'on convertit en caux-de-vie. Le prix varie de 160 à 250 fr. le tonneau.
Je ne vous ai parlé encore que des vins rouges. Parmi les blancs les plus recherchés sont le Haut-Bazac , le Preignac , le Beaumes et le Sauterne. Leur prix varie de 800 à 1,500 fr. le tonneau. Les bous vins de Bordeaux demandent quatre ans de soins et de i)réparatious
avanl d'être livrés au commerce et embarqués. Ces quatre années se passent pour l'ordinaire dans les vastes celliers du quai des Chartrons , qui se trouvent situés de manière à conserver une température à peu près égale pendant toute l'année.
Pour dissiper les fumées de tout ce vin , je terminerai notre soirée en vous conduisant à quatre lieues dans le château de La Brède , où naquit Charles de Secondât, baron de Montesquieu. C'est un bel édifice gothique , à huit faces , entouré d'un double fossé d'eau vive. Dans la grande salle , ornée des portraits de tous les Secondât , aïeux du grand écrivain , est une belle cheminée du moyen âge , disposée en un large fer à cheval. On nous montrera la chambre de Montesquieu , où l'on a conservé son lit, quelques fauteuils et quelques portraits. De la fenêtre qui s'ouvre au midi, on a vue sur de magnifiques prairies. Sur un rayon de la bibliothèque , Montesquieu a écrit de sa main les titres de quelques-uns de ses ouvrages. Sur la grande poutre du plafond de celte salle où est la bibliothèque, sont peints les douze signes du zodiaque. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que le grave président au parlement de Bordeaux , le profond auteur de V Esprit des lois, était un homme gai , aimable et bienfaisant , s'occupant de ses biens comme un paysan et de sa généalogie comme un gentilhomme, économe en tout ce qui tenait à la vanité, charitable sans ostentation, travaillant dans son cabinet' comme un bénédictin, sautant une barrière dans son parc comme un écolier, et comme homme, comme ami, comme père de famille, possédant toutes les qualités qui auraient pu lui tenir lieu de génie, et dont il n'avait pas cru que son génie le dispensât.