DE BORDEAUX A RAYONNE ET A TOI LOUSE
Pyrénées-Orientales. On le transporte , soit sur des charrettes , soit à dos de mulet ; en échange , on reçoit du charbon qui sert à faire marcher les forges établies près de la mine même. Ici point de haut fourneau , ni d'appareil gigantesque ; point de mécanisme compliqué. Une forge catalane consiste en une simple baraque établie près d'un cours d'eau, formé de quatre murs et d'une toiture ayant de 100 à .300 mètres carrés de superficie , et renfermant : 1° un foyer, sorte de creuset carré d'environ deux tiers de mètre, et pratiqué dans une grossière maçonnerie ; la profondeur ne va pas à un mètre j 2° une trompe placée derrière le foyer et qui lui fournit le vent ; 3" un gros marteau pesant de 6 à 700 kilog. , mis en jeu par une roue à palettes d'environ 3 mètres de diamètre. Une de ces forges, avec sa charbonnière et quelques petites constructions, représente un capital de 25 à 30 mille francs.
Probablement vous allez me demander ce que c'est qu'une trompe à vent. Figurez-vous un long tuyau de bois (pour l'ordinaire on place tout droit l'un au bout de l'autre deux arbres creusés). Le tuyau , étroit par en haut , va en s' élargissant jusqu'en bas, et aboutit à une caisse en bois. Le long du tuyau sont pratiqués des petits trous ou ventouses. Vous faites arriver de l'eau par le haut du tuyau. L'eau, entrée par l'ouverture étroite dans ce tuyau qui s'élargit , a la faculté de se diviser en gouttes qui entraînent l'air, constamment renouvelé par les ventouses. A l'entrée de la caisse , elle rencontre une table horizontale sur laquelle elle frappe , et en rebondissant se sépare de l'air entraîné. Elle vient chercher au fond de la caisse une issue qui ne lui est accordée qu'après qu'elle a formé une nappe de quelque épaisseur, au-dessus de laquelle l'air s'accumule. Cet air, à son tour, trouve enfin à s'échapper par une ouverture latérale qu'on lui offre. La caisse de bois joue le rôle d'un soufïlet. Connaisser-vous rien de plus simple et de plus ingénieux ?
Maintenant que vous savez ce que c'est qu'une trompe à vent , suivons l'opération. On prend généralement un peu moins de 500 kilog. de minerai, dont une partie a été d'abord écrasée sous le gros marteau. On le dispose convenablement dans le creuset, on
le recouvre de charbon, el l'on donne le vent. On en augmente graduellement la force, et l'on ajoute successivement du nouveau charbon el du minerai pulvérisé pendant que le fondeur dirige et soigne l'opération. Il fait écouler les scories ou le laitier, et de temps à autre , à mesure que le minerai s'agglutine , il le pousse avec son ringard , long morceau de fer, vers le centre du creuset. Quand le métal ne forme plus qu'une masse unique ou masset, on le retire du foyer, on le traîne sous le marteau pour le couper en deux massoques, dont l'une est forgée immédiatement , l'autre maintenue chaude au moyen de scories et de charbon. Chacune des massoques est également coupée en deux, et fournit deu\ inassoquettes qui sont à l'instant étirées sous le marteau. La confection d'un masset dure six heures ; elle a demandé environ 430 kilog. de charbon de chêne et hêtre (ce sont les bois préférés). 11 faut ajouter trois à quatre heures pour étirer le masset. Ce travail a occupé huit hommes, et pour l'ordinaire on a obtenu en fer forgé environ le tiers du poids du minerai. Comme le charbon a été déposé à l'avance dans des cases dont chacune contient ce qu'il faut pour confectionner un masset, et que le minerai est pesé avant de passer au creuset , le maître de forges sait chaque dix heures combien il vient de gagner ou de perdre dans son travail. 11 n'y a dans aucune industrie une comptabilité aussi facile.
Une circonstance vous aura frappés sans doute, c'est que, dans cette forge à la catalane, nous venons de voir la première fonte, au sortir du creuset, étirée à l'instant même en barres et devenant du fer forgé , tandis que dans les autres fabrications il faut que cette première fonte, sortie du haut fourneau, subisse un atllnage et soit portée dans le fourneau à réverbère. C'est une faveur dont la nature seule a fait les frais. Elle a donné au\ habitants des Pyrénées le minerai le plus riche et le plus fusible qu'on ait encore découvert. L'Angleterre , l'Allemagne , el même les états du Nord où le fer est si abondant , ne peuvent travailler la première fonte obtenue. Vous comprenez que les Pyrénéens, qui ont ainsi l'avantage de faire bien (In premiet coup, ne se sont pas beaucoup empressés de chercher
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le mieux : aussi continuent-ils à s'en tenir à leur forge à la catalane. Nous avons déjà vu que l'acier s'obtient par une combinaison du charbon avec les molécules du métal. 11 ne vous paraîtra pas étonnant que les forges à la catalane , sans avoir pour but de fabriquer de l'acier, donnent un fer qui ail à un certain point des qualités identiques. Leurs fers se distinguent , selon la combinaison produite par le hasard, en fer doux, fer fort et fer cédai. Le premier est toujours un peu aciéreuv , mais très-nerveux ; le second est un mélange de fer et d'acier en proportions variables; le fer cédât est un très-bon acier naturel.
Je crois maintenant que nous pouvons regagner Bordeaux en passant par Foix, modeste préfecture de 5,000 âmes. Elle est dominée par les restes imposants d'un vieux château qui servent aujourd'hui de prison. Ce sont trois tours en pierre de grès. On connaît l'âge de la plus remarquable, la tour ronde ; elle tlate du XII® siècle. Les deux autres, qui sont carrées, sont beaucoup plus anciennes. La tradition fait remonter la construction de l'une, ou tout au moins de sa base , à l'époque de Dagobert, vers 630.
Auch est une ville de 11,000 âmes, qui fut du temps de César la capitale des Àuscii. Comme elle est bâtie sur une colline escarpée, un escalier de 200 marches , d'une construction singulière , sert aux communications entre la ville haute , qui est le beau quartier, et la ville basse où coule le Gers. Nous nous arrêterons dans la ville basse pour voir la cathédrale , qui est une de nos plus belles églises des xv* et XVI® siècles. La façade est décorée de colonnes cannelées, couplées, d'ordre corinthien, qui supportent un entablement couronné par une balustrade. Les tours des clochers sont à deux étages, également ornées de colonnes et de pilastres de différents ordres. L'édifice est bâti d'énormes pierres de grès taillées et liées admirablement. L'intérieur est divisé en trois nefs coupées par une allée, et forme une croix latine dont le sommet, terminé par un hémicycle, rappelle les anciennes basiliques. Elle présente une suite de monuments peut-être uniques de sculpture sur bois et de peinture sur verre, ainsi que d'autres détails très-remarquables de divers styles.
2i6 DIXIÈME VOYAGE.
Condom, ville de 7,00*0 t1mes, avait une abbaye des plus célèbres de l'ordre de Sainl-Benoîl. Cette ville a vu naître Biaise de Montluc, la terreur des protestants dans les guerres de religion.
Lectoure, ville de plus de G, 000 âmes, assise sur la plate-forme d'un immense rocher entièrement isolé, fut la patrie d'un autre brave, Lannes, une des grandes illustrations de l'empire. Devenu maréchal et duc de Montebello, il acheta dans sa ville natale l'ancien palais de l'évèché; et plus d'une fois ses anciens amis d'enfance, en se retrouvant avec lui sur la promenade du Bastion, l'ont entendu raconter qu'il avait pris part comme journalier aux travaux de cette plantation, et qu'il était payé alors à raison de six sous par jour. Simple autant que brave, il voyait du même œil le point d'où il était parti et celui où il était arrivé.
De Lectoure nous atteindrons Bazas et Bordeaux.
La soirée n'est pas très-avancée. Voyageons de Bordeaux à Toulouse. Nous passons la Garonne au sortir de Langon, et nous venons gagner la petite ville de la Réole 4,000 âmes\ Elle montre les ruines d'un temple romain, et dans sa partie la plus élevée une fontaine où l'eau n'arrive que par intermittences, mais régulières. Non loin de là est une autre source dont l'eau revêt d'un dépôt calcaire les objets qu'on expose à son action.
Marmande est une ville de 7,800 habitants, assise au bord de la Garonne, que la roule de Tonneins franchit à quelque distance sur un beau pont d'une seule arche.
Agen est une assez grande ville, médiocrement bâtie et malsaine, qui compte 15,000 habitants. Elle fut, sous les Romains, la cité d'Ayinnum; à différentes époques on y a trouvé des vestiges de la civilisation de ce temps. Elle a un beau pont sur la Garonne pour le service de la route qui conduit aux Pyrénées. Nous y arrivons de Bordeaux par un faubourg qui est devenu le plus beau quartier de la ville. L'église Saint-Étienne, ruinée en 1797, nous montrera cependant encore une élégante façade. Agen possède en outre une belle promenade surnommée le (iraxicr, sur laquelle se tien! une foire très-importante.
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Toule celte contrée est riche de ses grains , de ses ciianvres , de ses eaux-de-vie et de la récolte des fameuses prunes d'ente qu'on vous vend sous le nom de prunes d'Agen. V'ous jugez qu'on cultive avec soin l'arbre qui les produit. C'est l'espèce connue des agronomes sous le nom de peau de serpent. A l'état inculte, il produit la prune commune; gretTé, il donne le fruit le plus exquis. Ot arbre est de bonne venue, fatigue peu la terre en raison de l'exiguïté de ses racines, et n'est diflicile ni sur la qualité du terrain ni sur l'exposition. On fait sécher les prunes en les exposant pendant quarantehuit heures au soleil du Languedoc, avec la précaution de les retourner ; après quoi on les met au four sur des raquettes treillagées en bois. On les y laisse une heure, et l'on recommence cinq ou six fois. Récemment on a essayé de substituer l'étuvage à ce mode de dessiccation ; la prune acquérait un plus beau lustre , mais elle se conservait moins bien. On expédie pour Paris depuis 10 jusqu'à 20 mille quintaux de ces pruneaux en caisses, demi-caisses et barils. L'Angleterre en demande à peu près moitié de cette quantité. Il en va aussi beaucoup en Hollande, et ils commencent à connaître le chemin de New- York. La récolte , selon les années, varie de 50 mille à 200 mille quintaux.
A en croire une tradition, l" abbaye de Moissac, dans la ville de Moissac (11,000 habitants), aurait été fondée par Clovis; les savants établissent que le vrai fondateur fut saint Amand, évêque de Maëstricht, et que l'abbaye datait du vu' siècle et du règne de Dagobert II. L'abbaye a disparu en ptu-lie; quelques bâtiments servent aujourd'hui à des étabhssements publics, mais l'église existe toujours. A l'entrée du porche est un arc en ogive; de chaque côté il y a une colonnette engagée dans le mur. L'une supporte la statue de saint Pierre, l'autre celle de saint Paul. Ce porche conduit à un péristyle carré, orné de coloimes et d'une architecture mâle. L'église parait beaucoup moins ancienne que le porche et que le péristyle , et n'offre rien de remarquable On en re^ient à examiner les détails du porche. Des bas-reliefs en pierre et en marbre recouvrent ses côtés.
Dans la partie inférieure sont des sculptures bizarres, représentant , à ce que l'on croit , les péchés capitaux , et qui ont quelque rapport avec celles que nous avons rencontrées à Montmorillon. I.a décoration principale a donné sujet à des volumes de dissertations. L'opinion la plus accréditée est qu'il faut y voir Dieu entouré des signes caractéristiques des quatre évangélistes et des vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse. De l'église on passe dans le cloître, qui n'est pas moins curieux à étudier pour les artistes, et qui porte sur une inscription sa date certaine, 1100. Des chapiteaux, chargés de bas-reliefs qui représentent des scènes de la Bible, supportent des arcs en ogive peu élancés.
Autrefois , quand nous possédions nos grandes colonies de Saint- Domingue et de l'Ile-de-France, les villes de Moissac, de Nérac, de Montauban, faisaient d'immenses expéditions de farines de minot , qui passaient alors pour les meilleures de l'Europe. Aujourd'hui, ce commerce a perdu pour cette contrée beaucoup de son ancienne importance. Quand on veut expédier au loin des farines, on choisit la plus belle qualité, celle qui renferme le moins de son. Dans nos contrées du nord , pour lui bien enlevée toute humidité , on la passe àl'étuve; dans nos provinces du Languedoc et sur la côte de Provence, le climat est assez sec pour qu'il sulïise de laisser la farine dans un grenier pendant quelques semaines après la mouture; de bluter alors (le blutoir est une sorte de tamis à plusieurs toiles superposées, sur lesquelles la farine se répartit selon ses différents degrés de finesse), et de choisir la plus belle qualité. Le choix de farine qui a subi ces préparations , et qui est jugé pouvoir être embarillé, s'appelle farine de minot.
L'origine de Montauban, ville de 24,000 âmes, ne remonte que vers le milieu du xii* siècle. Elle s'est formée d'une population émigrée d'une suzeraineté voisine pour chercher la protection du comte de Toulouse , auprès d'un château qu'il possédait sur le mont AJbanus [mon[ Blanc), mont Alban, dont on a fait Montauban. La ville proprement dite nesl pas très-grande. Les anciennes maisons sont en briques et à toits qui surplombent beaucoup , ce qui donne
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un air triste et enlève beaucoup de jour à ses rues étroites et irrégulières ; mais les faubourgs , qui se lient à la ville par un pont d'une structure solide, sont vastes et beaux, Montauban , souvent dévastée , quoique jeune , ne possède en monuments que sa cathédrale , bel édifice du commencement du xviii'^ siècle. Un perron de onze marches règne devant la façade, qui présente trois portes avec colonnes et pilastres. Dans le premier plan de l'arcliilecte Laroche, la coupole centrale devait supporter un clocher; on s'est contenté de deux campaniles surmontés d'une boule dorée des deux côtés de la façade. L'église a la forme d'une croix grecque ; vingt piliers ornés de pilastres d'ordre dorique supportent une belle voûte en stuc. Seize grandes arcades s'ouvrent sur les deux nefs des bas-côtés. L'église Saint-Jacques est surmontée d'un haut clocher en briques , sorte de pyramide à quatre étages d'arceaux, et terminée par une longue flèche. On ne peut (Kre qu'il soit beau; mais sa masse et sa teinte rougeûtre produisent un effet assez imposant, surtout lorsqu'il est vu de la campagne.
Du côté de la Garonne , Toulouse nous présentera de beaux quais et un large pont de sept arches , qui nous conduirait au grand faubourg de Saint-Cyprien. L'arche du milieu a plus de .33 mètres d'ouverture. Au-dessus des piles sont ménagés des trous en forme de coquille qui livrent passage au fleuve dans les grandes eaux . En avant du faubourg , il se termine par une belle porte en arc de triomphe. Les maisons sont pour la plupart d'un vieux style assez triste, construites en briques et en terre glaise; dans les bas quartiers , ce sont des pans de bois et des torchis. Les rues sont étroites et tortueuses ; on s'occupe d'élargir les principales. Deux de ses places sont belles : la place du Capilole et la place Lafayelte, avec bdliments réguliers et fontaines.
Une promenade vraiment admirable est le point où s'opère la jonction du canal du Midi et du canal de Brienne. Un pont est jeté sur les deux canaux réunis , et, confondant leurs eaux qui s'épanchent en cascades par deux écluses , une (loul)le allée d'arbres embellit les rives de chaque canal.
Toulouse possède de nombreuses fontaines ; les plus remarquables sont celle de la place Saint-Georges, offrant une colonne en fer fondu , surmontée d'un globe de bronze doré ; celle de la place de la Trinité , qui présente une coupe en marbre , supportée par trois statues de bronze ; la fontaine de la colonne Dupuis , et enfm le Château-d'Eau.
Les antiquaires n'ont pas hésité à faire de Toulouse une colonie des anciens Phocéens de Marseille et une ville plus âgée que Rome. Lors de l'invasion de César, elle était la cité principale des A'olces Tectosages. Les Romains la dotèrent d'un capitole (Ij, d'un palais, d'un amphithéâtre, etc. Sur le lieu appelé vieille Toulouse, des fouilles ont fait découvrir à diverses époques des vestiges de celle ancienne splendeur. >'ous pourrons voir dans son musée soixante bustes d'empereurs et d'impératrices en marbre d'Italie, une stalue de Jupiter Sérapis, et surtout une Vénus en marbre grec qui est un chef-d'œuvre de la statuaire antique.
Bien qu'elle ait échangé son litre de capitale du Languedoc pour celui plus modeste de préfecture du département de la Haute- Garonne , Toulouse est demeurée le centre général de la noblesse languedocienne. Parmi nos grandes villes (elle renferme 90,000 âmes) c'est peut-être celle, après Rennes, où les titres ont conservé le plus de valeur. La grande quantité relative de nobles s'explique à Toulouse par l'ancien privilège qui concédait la noblesse aux échevins ou capilouls de la ville.
Cil de noblesse a grand titniil Qui de Toulouse est capitoul.
Les capitouls se qualifiaient dans les actes publics gouverneurs de la ville et chefs des nobles.
Moulons au Capitole, non pas comme Scipion , ni même comme les anciens capitouls , mais simplem(^nt comme des curimix (jui demandent à visiter l'hôtel-de-ville. Voici une belle façade avec trois
(1) D'autros nient l'ori^'ine romaine de re nom, et l'attriliucnt tout simiilement à la destination de rédifice où les magistrats municipaux de la ville se réunissaient on conseil ou chapitre , en roman capiiols , d'où ils ont pris le nom de capiioul.
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avant-corps. Celui du milieu est enrichi de huit colonnes de marbre rouge de Carrare, et au-dessus un fronton triangulaire. Sur les deux côtés sont deux génies, et aux extrémités la Force et la Justice, L'un des autres avant-corps conduit à la salle de spectacle, et porte naturellement les statues de la Tragédie et de la Comédie. Le troisième porte la statue de Clémence Isaure , la célèbre restauratrice des Jeux Floraux. Cette façade est une restauration moderne.
Nous traverserons rapidement le vestibule , où sont les bureaux de police, etc., et nous nous arrêterons dans la première cour, devant une niche où est placée une statue de Henri IV'. La cour fut construite sous son règne. L'artiste a eu la singulière idée d'exécuter la tète et les mains en marbre blanc , et le corps , vêtu du costume du temps , en marbre noir. Au fond de la seconde cour, un escalier, ou plutôt une rampe douce, permettait d'arriver à che\al jusque sur la plate-forme du donjon. Autrefois on plaçait là de l'artillerie. Sur celle plate-forme s'élève un dôme que couronnait encore, il y a peu d'années, une Renommée en plomb. Elle s'appuyait d'une main sur un cartouche où étaient les initiales des mots Capilolium popiiliisquc ToJnsauus , suivies de cette date MDLV (1555 .
Nous visiterons la salle du pe'it consistoire. La voûte est gothique.
La cheminée , qui esl du style de la renaissance , est un véritable monument : c'est un arc de triomphe à colonnes surmontées de statues, et qui a bien fi mètres d'élévation. Nous ^ errons aussi la salle des illustres Toulousains ornée de leurs bustes, et nous terminerons par la salle de Clémence Tsaure.
La statue en marbre qui longtemps orna son tombeau dans l'église de la Daurade a été transportée ici. On lit au-dessous l'inscription latine qui était sur le tombeau, et dont voici la traduction : « Clémence Isaure, fille de Louis Isaure, de l'illustre famille des Isaure, s'élant vouée au célibat comme l'état le plus parfait, et ayant vécu cinquante ans vierge, établit pour l'usage public de sa patrie les marchés au blé, au poisson , au vin et aux herbes , et les légua aux capitouls et aux citoyens de Toulouse, h condition qu'ils célébreraient chaque année les Jeux Floraux dans la maison publique qu'elle avait fait bàlir à ses dépens ; qu'ils iraient jeter des roses sur son tombeau , et que ce qui resterait des revenus de ce legs serait employé à un festin ; que s'ils négligeaient d'exécuter sa volonté, le fisc s'emparerait sous les mêmes charges des biens légués. Elle a voulu qu'on lui érigeât en ce lieu un tombeau où elle repose en paix. Ceci a été fait de son vivant. » Si vous vous adressiez à quelqu'un des mainleneurs de la célèbre académie des Jeux Floraux , il vous raconterait mieux que je ne puis le faire l'histoire de son origine, de sa restauration par dame Clémence , et de la pompe avec laquelle se distribuaient les fleurs d'or et d'argent léguées par elle à sa ville natale.
Les Jeux Floraux, déchus de nouveau, furent restaurés encore une fois en 1694 par les soins de Laloubère, gentilhomme toulousain , qui obtint du roi Louis XIV des lettres-patentes, lesquelles érigeaient en académie l'antique société du gai savoir. Les statuts et règlements furent modifiés et renomielés ; le nombre des mainteneurs porté à ?6 ; aux fleurs de Clémence, la violette, l'églantine et le souci, on en ajouta deux autres , l'amarante et le lis; cette dernière exclusivement réservée à un hymne ou sonnet à la Vierge. A l'exception de celui-ci , les sujets de tous les autres prix de poésie sont au choix des auteurs ; les genres seuls sont déterminés. Celle transformation cependant a
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laissé à la nouvelle académie assez de son vernis antique pour que l'imagination se reporle facilemenl à son origine. Le 3 mai, jour de la fêle , les mainteneurs vont encore chercher en procession les fleurs d'or et d'argent déposées depuis la veille sur le maltre-autel de l'église de la Daurade , et si les poëtes couronnés ne vont plus jeter des roses sur le tombeau de dame Clémence , son éloge est encore prononcé chaque année aux pieds de sa statue , dans la salle de l'hotel-de-ville , où se distribuent les prix qu'elle a fondés. Comme jadis, une foule attentive et brillante assiste à ces solennités, saluant de ses acclamations le triomphe (1) de la violette, de l'églantine ou du souci. Sur une estrade élevée de plusieurs marches, siégeaient les mainteneurs des Jeux Floraux et les capitouls de la ville de Toulouse ; en face d'eux , sur des gradins , se plaçaient les polMes admis au concours. L'intervalle qui les séparait était occupé par une espèce d'autel couvert de drap d'or, sur lequel reposait le livre des Lois (Vamour (2) ou code poétique des troubadours , le registre de la société et les fleurs brillantes destinées aux vainqueurs. Après la semonce ou discours prononcé par un des mainteneurs, les poètes récitaient ou chantaient leurs vers , dont ils déposaient ensuite sur l'autel , pour être soumises à l'examen des mainteneurs , des copies somi)tueuses sur papier d'Orient damasquiné, de diverses couleurs , ou sur vélin orné de lettres d'or ou d'argent , et enrichi de belles miniatures.
Aujourd'hui, à la vérité, les pièces de vers présentées au concours ne sont plus écrites dans la vieille langue d'oc , bien que la majorité des Languedociens préfère encore le dialecte local à la langue française. Il n'a fallu rien moins que le grand mouvement centralisateur opéré par la révolution de 1 789 pour introduire l'usage général du français. Racine écrivait à La Fontaine, en date d'Uzès, 11 novembre ICGl : v On a autant besoin d'un interprète en Languedoc qu'un Moscovite en aurait besoin à Paris. »
(1) Titre que l'on donnait aux pièces qui avaient obtenu l'une de ces fleurs.
[1) Les troubadours donnaient souvent à la poésie le nom d'amour, sans doute parce que leurs premiers vers ont été des vors amoureux. Ils appelaient de même les poètes aymadors , aimants.
L'église Sainl-Sernin ou Saint-Saturnin date du xi" siècle. La coupole , ornée de peintures d'assez bon style, est formée par quatre ]»iliersqui supportent un clochera flèche fort élevé. Quant à la cathédrale, c'est un édifice de constructions différentes. La nef est du xuf siècle, et porte sur une des clefs de voûte les armes de Raimond VI, comte de Toulouse. A la suite d'un incendie, le chœur a été reconstruit vers l'an 1612 , et , comme on se proposait probablement d'en faire autant pour l'église entière (projet qui fut abandonné], l'axe de ce chœur moderne ne répond pas à l'axe de la xieille nef, qui était condamnée à disparaître. En face de la cathédrale est une jolie fontaine dont le bas-relief représente la Garonne el le canal du Midi confondant leurs eaux.
Ce qui distingue le peuple du Languedoc, et surtout celui de Toulouse, c'est sa passion pour la musique et son aptitude innée pour cet art. Les plus belles voix de nos théâtres parisiens nous viennent de cette joyeuse contrée. Les chœurs du théâtre de Toulouse sont d'une perfection rare et à laquelle notre Opéra de Paris n'a jamais pu atteindre. Le soir, dans les rues de Toulouse, vouS' entendez les (jrisels , c'est le nom qu'on donne aux jeunes artisans , entonner avec une admirable mesure les plus beaux morceaux de nos opéras modernes.
La plaine des environs de Toulouse est d'une fertilité prodigieuse. Toulouse , à côté d'un fleuve et de deux canaux , semblerait avoir une situation commerciale d'un haut intérêt; cependant son commerce est loin de répondre à cette position.
La plus belle usine de son industrie privée est celle qui livre annuellement au commerce plus de 200,000 faux fabriquées avec ce fer cédât des forges catalanes qui, vous le savez, est un véritable acier.
Le gouvernement entretient à Toulouse une magnifique fonderie de canons , avec des laminoirs et des martinets à cuivre pour le doublage des vaisseaux.
Le bronze ou métal des canons est un alliage de cent parties de cuivre avec onze d'étain. La fusion s'opère dans l(»s fourneaux à
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réverbère. On fait d'abord fondre le cuivre seul , et on projette ensuite l'étain, en ayant soin de brasser le mélange liquide pour que rétain , plus léger, ne cède pas à sa tendance à revenir à la surface. On fond dans un moule le canon plein , et ensuite on le fore. Pour cela on le fixe à une machine qui le fait tourner sur son axe ( le moteur est une machine à vapeur ou une roue hydraulique ) ; un foret ou alêsoir se présente solidement dressé dans la direction de cet axe, et perce dans cette masse de bronze, qui s'avance peu à peu sur lui, un tube longitudinal , lequel est successivement agrandi avec des forets déplus en plus gros. Quelquefois, au contraire, c'est le canon qui demeure fixe et c'est le foret que l'on fait tourner. A la place où doit être la lumière , on pratique dans le bronze un trou de trois centimètres environ, qu'on rebouche avec un morceau de cuivre qui reçoit le nom de prisonnier. C'est dans ce cuivre qu'on perce le très-petit trou qu'on appelle la lumière et par où l'on mettra le feu au canon. Quand, à force de servir, la lumière s'est trop agrandie , on enlève le prisonnier usé et on le remplace par un autre.
i< M. Francœur nous apprendra que les boulets sont des globes en fer, du poids de 4- , 8 , 12 , 16 , 24 et 48 livres. On les coule dans des moules en fer formés de deux coquilles qui se rapportent exactement l'une au-dessus de l'autre , comme les deux parties d'une tabatière. La supérieure est trouée pour donner entrée au métal fondu , et assez pesante pour que ce métal , en se boursoutlant , ne puisse la soulever. Pour éviter cet inconvénient , on ne verse la matière qu'à petits filets. On fait ensuite rougir ces boulets, et on les bat sur l'enclume pour en effacer les bavures et les inégalités. Le volume d'une pièce de canon dépend du poids du boulet qu'elle doit projeter. Le canon de 48 chasse des boulets de 48 livres ; celui de 24 chasse des boulets de 24 livres , et ainsi des autres. Les pièces dites de campagne sont de 4 , 8 et 12. La longueur de leur âme ( on appelle <1me l'intérieur du canon) est de dix-huit fois le diamètre de leur boulet , et la pièce pèse cent cinquante fois plus que le boulet . Dans les pièces de siège, la proportion est plus forte , surtout pour
le poids. Pour un boulet de 4 il faut 1 livre i2de poudre : le boulet peut aller jusqu'à plus de 3,000 mètres. Pour un boulet de 8 il faut 2 livres il2 de poudre , et le boulet ira à plus de 3,300 mètres. Mais, pour l'ordinaire, on ne tire avec les pièces de campagne qu'à 1 kilomètre de distance. »
Vous savez qu'un mortier est beaucoup plus court et plus large qu'un canon. La bombe est un très-gros globe creu\ en fer fondu qu'on bourre d'une charge de poudre par un trou , ou œil , où l'on adapte une fusée. La bombe lancée , la fusée qui a pris feu à la poudre de la charge brûle un certain temps , calculé de manière à ce que la bombe n'éclate qu'après avoir atteint le but. L'obus est une petite bombe ou boulet creux qui éclate de même à l'aide d'une mèche ; l'obusier est le mortier de campagne ; plus court que le canon et de la même forme , il se prête à des évolutions aussi rapides et se tire de la même manière. Le tir du mortier est tout à fait différent.
Nous avons déjà visité Narbonne, à l'autre extrémité du canal. De Toulouse à cette ville , les principaux points intermédiaires sont :
Castelnaudary (qui s'écrivait autrefois d'Arry], ville de 10,000 âmes , sans édifices remarquables, mais où le canal forme un magnifique bassin de 300 mètres de tour bordé de beaux quais et de chantiers de construction, d'où sortent presque tous les bateaux qui sillonnent le canal. Elle fabrique en outre des lainages.
Carcassonne, aujourd'hui peuplée de 19,000 habitants, est une ville très-ancienne qui , du temps de César, occupait déjà un rang distingué parmi les villes de la Gaule narbonnaise. Ce qui reste de ses fortifications dans la ville haute remonte pour une partie du moins au temps d'Alaric; c'est un des monuments les mieux conservés de l'architecture militaire de cette époque. On les a longtemps entretenues avec soin. Le château , dont elles forment l'enceinte , a souvent servi de prison. Depuis longtemps la ville s'est déplacée pour s'asseoir sur la rive de l'Aude, et projeter des faubourgs pardelà un beau pont .
Suivez-moi dans les jeunes allées que l'on a plantées récemment sur les bords du canal et au milieu desquelles s'élève une colonne en
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marbre rouge, érigée en riionneiir de Riquet , l'ingénieur qui a conçu et a été assez heureux pour faire adopter et pour exécuter lui-même la pensée d'unir les deux mers. Un peu au delà de cette promenade, ornée de deux simples et gracieuses fontaines à large vasque, venez voir le canal traverser la rivière du Fresquel sur un pont aqueduc. Ce pont, de trois belles arches, porte le canal ; d'un côté du canal est un chemin de halage, et de l'autre une route pavée pour les voitures.
L'église Sainl-\azaire appartient à deux époques bien différentes : la nef, qui date de la (in du xi«' siècle , otTre un modèle de la simplicité du style roman, tandis que le chœur présente les formes gracieuses et légères du gothique dans sa plus grande splendeur.
r.a place publique, plantée de deux allées d'arbres, est ornée d une très-jolie fontaine en marbre blanc représentant Neptune sur son char traîné par quatre chevaux marins. L'hôtel de la préfecture a un jardin magnifique.
Carcassonne a été une de nos premières villes à posséder des fabriques de drajjs. Aujourd'hui d'autres villes fabriquent mieux; cependant les draps sont restés encore un article important pour la consommation de la contrée et aussi pour le commerce du Levant. Elle expédie également dans les deux Amériques. On compte qu'elle fabrique annuellement pour une valeur de 7 à 8 millions , et qu'elle emploie environ 7,000 ouvriers. Un nombre égal de bras produisent une valeur semblable dans les trois villes réunies de Chalabre, Cenne et Limoux. Cette dernière, de 7,500 habitants, nous envoie le charmant vin blanc qu'on appelle blanquelle.
ONZIÈAIE VOYAGE.