DE PARIS A ALBI ET A CASTRES
A deux lieues de là nous pourrons voir à Burlats les deux portes d'une église paroissiale et quelques chapiteaux de la nef et des bascôtés. L'édifice lui-même est du xiii" siècle; mais les parties que je cite sont de l'époque où s'introduisit le style byzantin et le reproduisent dans toute sa grâce et sa pureté.
Castres est sur le versant opposé de la chaîne des Cévennes. Saint- Pons de Thomières, ville de 7,000 âmes, et Lodève, ville de 10,000 âmes, sont les principaux centres d'une importante fabrication de draps. Castres occupe le premier rang pour la beauté et le fini des produits. Les villes de Lodève et de Saint-Pons, auxquelles nous joindrons Saint-Chinian , sont renommées pour leurs draps teints en pièces destinés à l'exportation dans les échelles du Levant. Ces tissus légers , revêtus des couleurs les plus brillantes , ont le double mérite de l'éclat et du bon marché. C'est Castres qui a fabriqué la première les étoffes appelées castorines et le cuir de laine. Le département compte aussi de belles papeteries et des fabriques de carton.
En suivant ce même versant de la chaîne, nous rencontrerons dans les vallées qui s'ouvrent à sa base le Vigan , jolie ville de 6,000 âmes et patrie du chevalier d'Assas. Ce martyr héroïque du devoir a aujourd'hui une statue en bronze exécutée par M. Gatteaux , et pour inscription ses dernières paroles : A moi, Auvergne ! rc sont les ennemis.
Alais a des eaux minérales efficaces contre les affections chroniques de l'estomac. Elle commence depuis peu à exploiter de riches mines de fer, et communique avec Nîmes par un chemin de fer. Sa population est de 16,000 habitants.
L'zès est une jolie ville de 7,000 âmes qui élève des vers à soie et récolte des olives à coté du vieux château des anciens ducs d'Uzès, château flanqué de tours rondes et qui rappelle beaucoup noire ancienne bastille de Paris.
Pénétrons au cœur des Cévennes , et visitons l'ancien Gévaudan , aujourd'hui département de la Lozère. Ces montagnes sont en partie couvertes d'une pelouse où viennent pâturer en été d'immenses troupeaux appartenant à des propriétaires du Languedoc. Le Cévenol
OU paysan des Cévennes se nourrit de châtaignes. Les moins pauvres vendent une partie de cette récolte pour se procurer un peu de blé. Les plus actifs rassemblent les fragments de roc et construisent des terrasses pour soutenir la terre au flanc de la montagne , et , dans ce petit coin , ils plantent les mûriers qui nourrissent leurs vers à soie ; d'autres construisent des barrages en travers d'un torrent pour détourner les eaux vers leur prairie. Lors de la récolte des châtaignes , vous rencontrez partout des bandes de jeunes filles qui cherchent à se louer pour ce travail. Chacune porte à la main son petit bagage et le remet au cultivateur comme garantie.
L'arrondissement de Florac fut , sous le règne de Louis XIV, le théâtre de la dernière de nos guerres de religion. Quelques centaines de Camisards nom qu'on donna à ces protestants révoltés) tinrent longtemps en échec les troupes du maréchal de Yillars. On pratiqua dès lors des routes militaires pour faciliter l'action des troupes et le transport de l'artillerie. La guerre éteinte, ces routes ont rendu au pays de grands services commerciaux ; c'est ainsi que le Père souverainement bon qui veille sur nous fait naître le bien du mal même.
Florac est une petite ville de 2,000 âmes, située dans un étroit vallon qui a des vergers et quelques vignes. Une ville voisine encore plus petite , Sainte-Énimie , située dans une gorge sauvage , entre dos rochers à pic , avait un monastère de bénédictines. Une vieille légende en attribue la fondation à une fille de Clotaire II , fils de Chilpéric , la princesse Énimie , qui vivait au vu* siècle.
La route qui réunit Florac et Mende passe sur un plateau calcaire élevé à plus de 1,000 mètres au-dessus de la mer. Ce plateau , qui sépare le bassin du Tarn de celui du Lot , a trois lieues de largeur ; il est privé d'arbres, et même à peu près do terre végétale. L'aspect de ce désert stérile est effrayant. Dans l'hiver le froid et les tourmentes rendent cette traversée dangereuse. Ce plateau a reçu le nom de la Causse de Sauvetorro. Ce plateau franchi , nous nous trouverons, au sortir de la population de l'arrondissement de Florac, presque tout entière protestante , parmi les populations des arrondissements de Mende et de Marvejols qui sont toutes catholiques.
DE PAKIS A ALBI ET A CASTRKS. 279
Gabahim était , au iv*" siècle , le siège d'un évêehé. Les Vandales la détruisirent et martyrisèrent son évèque , saint Privât , dans un petit bourg nommé Mimate ou Minialensis l\lons. Le petit bourg éleva un tombeau au saint et devint à son tour siège épiscopal. C'est aujourd'hui la ville de Mende , peuplée de 5,900 habitants. Elle a dû ses premières murailles à un Adalbert, élu évèque du Gévaudan en 1151. L'un des clochers de sa cathédrale gothique est remarquable par la délicatesse du travail. Les plafonds de son palais épiscopal , aujourd'hui l'hôtel de la préfecture , sont ornés de bonnes peintures. Notre célèbre chimiste Chaptal est né près de Mende , au village de Nojaret.
En 1829 on a découvert , sur l'emplacement où fut l'antique ville de Gabaium et qu'occupe aujourd'hui le bourg Javols , les restes d'un cirque, et au milieu une colonne en pierre calcaire , avec une inscription constatant sa dédicace par la cité des Gabales à Posthume, qui , après avoir été préfet des Gaules, devint empereur en 258. On a trouvé aussi plusieurs statuettes de dieux lares , des ustensiles de ménage , de la poterie , des fragments de pavé en mosaïque , et des médailles fort curieuses. Il y en a de la colonie de Nimes , avec l'efligie des enfants d'Agrippa. D'autres portent l'eiïîgie d'Auguste , et , au revers , l'autel de Lyon consacré à Home et à cet empereur par soixante nations gauloises au confluent de la Saône et du Rhône , etc.
Marvejols est une jolie petite ville de 4,000 times qui eut de limportance à l'époque de nos guerres contre les Anglais. Charles V et Charles VII avaient récompensé par l'octroi de plusieurs privilèges le courage de ses habitants.
Un souvenir glorieux et triste de cette époque se rattache aux ruines de la forteresse de Chàteauneuf- Uandon , petite ville située sur une montagne, à six lieues de Mende. En 1380 notre vaillant connétable Du Guesclin mourut devant cette place , une des dernières qu'il s'agissait de reprendre aux Anglais. Le gouverneur de Randon avait capitulé avec le connétable , et s'était engagé à rendre la \ille dans quinze jours s'il n'était pus secouru. Le terme expiré ,
la mort de Du Guescliii ne l'empêcha point de faire lionneur à sa parole, et il vint déposer sur le cercueil du héros les clefs de la ville avec son épée. En 1820 on a eu la bonne pensée d'élever un modeste monument sur le lieu où l'armée française était alors campée , au hameau de la Bitarelle.
Passons du Gévaudan dans l'ancien Vivarais, aujourd'hui département de l'Ardèclie, entre les Cévennes et le cours du Rhône. Nous visiterons, dans sa partie montagneuse, Largentière, qui portait jadis le nom de Segnalières , et n'était qu'un modeste hameau jusqu'au jour où la découverte de mines d'argent dans son voisinage donna de l'importance à sa possession. On y bâtit alors, dit la chronique , « maintes forteresses , maintes tours et bastions. » Je dois ajouter qu'on y construisit aussi , sans doute par reconnaissance envers Dieu, une belle église gothique. Depuis la découverte de l'Amérique , les mines de Largentière ne sont plus exploitées. Dans cette même partie des Cévennes cependant , aux environs de la petite ville de Yillefort ( qui ressortit à la préfecture de Mende ), on exploite encore aujourd'hui la mine de plomb argentifère de Vialas. On prétend que le produit en plomb paie la dépense, et qu'on a pour bénéGce une masse d'argent qui représente une valeur de 80 à 100 mille francs.
Privas , ville de 4,300 habitants, doit à sa position centrale l'honneur d'être préfecture. Au xvr siècle cependant, ce fut une place extrêmement forte et qui joua un grand rôle dans nos guerres de religion. Les habitants de toute la contrée montagneuse vivent comme ceux de l'ancien Gévaudan; ils fournissent de châtaignes les déparlements voisins , s'appliquent à créer au milieu des rochers un coin de terre cultivable pour leurs mûriers , et élèvent des vers à soie. Il a plu à la Providence de ne se montrer ici libérale que pour les coteaux qui a voisinent le Rhône.
Le rameau des Cévennes qui sépare les eaux de la Loire de celles qui vont au Rhône , s'appelle les monts Routières. Leur sommet le plus élevé est le Mezenc. On donne le nom de montagnes du Coiron à celles qui s'étendent entre Largentière et Privas , et encaissent du
DK PAKIS A ALBl ET A CASTKES. 281
cOlé du nord la vallée de l'Ardèclie. A mesure qu'on s'éloigne du Rhône , les rochers prennent un earaelèi'e i^ranilique, et l'on reconnail (luelques-ims des cratères qui ont dû \omir les masses de lave que l'on rencontre à chaque pas. A Saint-Jean-le-Noir, dans les environs de Privas , un de ces anciens cratères a été longtemps habité. Chacune de ces crevasses par lesquelles la flamme a dû se faire jour a reçu un ménage. On a taillé des rampes ou platesformes pour communiquer de l'une à l'autre. Il a fallu pour les faire abandonner des accidents occasionnés par les pluies et par les fortes gelées.
Annonay est une \ille très- ancienne. On prétend que son nom vient du mot latin annomandii , qui se traduirait par magasin à blé , parce que les Romains avaient établi sur ce point un de leurs grands dépôts d'approvisionnement militaire. Les maisons y sont , 'pour ainsi dire , disséminées sur plusieurs petits coteaux et dans des vallons, au confluent de deux modestes cours d'eau, la Cance et la Deaume. Avant de construire le grand pont suspendu de Tain à Tournon, M. Séguin avait construit sur la Deaume un petit pont de ce genre comme pour essai. L'industrie de cette ville, qui compte plus de 10,000 habitants , s'est adonnée à la préparation des peaux pour la ganterie , qui est pour elle une alîaire de cinq millions par an , et à la fabrication des papiers.
Le papier est , dit-on , une invention venue de la Chine , et les premiers essais qui eurent lieu en Europe furent faits à A'alence par les Maures. Cependant une tradition adoptée par quelques écrivains rapporte que , lors de la première croisade , ([uelques prisonniers français furent employés chez un Sarrasin qui fabriquait du papier. De retour en France, ils y rapportèrent cette industrie, ils étaient, dit-on, au nombre de dix ou douze, mais la tradition n'a conserve que les noms de Montgolfier, .Malmenaide et Falguerolles, trois noms qu'on retrouve encore aujourd'liui dans la fabrication du papier.
Vous savez que le papier se l'ail a\ec de nIcux linges, dont les chiflbnniers font le commerc(>. (les cliilîôns sont d'abord triés en plusieurs qualités, selon (iu'<»n \eut faire du papier plus ou moins
~2S-2 O.NZIE-Mt; VOYAGE.
beau, ou même du carton, (tn Innaille chaque qualité séparément. On lave et on lessive pour enlever les graisses et autres impuretés. Au lieu de broyer, comme jadis, les chiffons sous de lourds pilons, on les pffiloque en les faisant passer entre un cjlindre mobile et un billot immobile : le cylindre el le billot sont armés de lames disposées de manière à se croiser et à agir comme feraient des lames de ciseaux. Pendant Veffilochage, on conduit un filel d'eau à travers la matière pour faciliter la Iriluralion. On blanchit la ptUe en y mêlant du chlorure de chauv. Lue heure su'ïit pour opérer ce blanchiment. Le collage, qui ne se faisait autrefois qu'après la fabrication , se fait aujourd'hui dans la pâte «nême ; on y introduit un peu d'alun et de la cire ou de la résine. Quand la pfUe est bien faite, sans flocons ni grumeaux, bien blanchie el collée (si Ion veut obtenir du papier collé), on la porte dans une cuve de bois, où des tuyaux de cuivre, chauflés par la vapeur, répandent de la chaleur.
Autrefois l'ouvrier puisait à la surface de la cuve, avec une forme, un peu de cette pâte très-liquide. La forme était un cadre mobile qu'il serrait à deux mains sur un réseau de fils métalliques. Il imprimait une légère secousse à la forme pour que cette petite quantité depàl»; se répartît bien également sur tout le réseau. Cela donnait une feuille de papier de longueur et de largeur déterminées par le cadre. En retournant la forme, on appliquait la léuille sur un feutre de laine. Feuilles el feutre, alternativement superposés, s'empilaient ainsi sur Yéyoutloiy, planche percée de Irons, établie au-dessus de la cuve ; le tout était ensuite soumis à l'action d'une presse qui enlevait encore de l'eau surabondante. On faisait sécher les feuilles, en les séparant une à une , dans des étendoirs. Après quoi , s'il était besoin de coller, on trempait les feuilles par paquets dans un bain tiède contenant le collage, et l'on faisait sécher de nouveau.
Aujourd'hui la pâle très- liquide, constamment agitée par un moteur mécanique, s'échappe de la cuve par une vanne dont on règle le mouvemeni à volonté. Elle i)asse dans une caisse munie égalemenl d'un (ujikileur, el d'un ('iiurateur qui sépare les grumeaux et retient les ordures. Elle arrive sur une toile métallique sans
DE PAIIIS A ALRl FT A CASTRES. 283
fin, à travers laquelle l'eau s'écoule; celle toile métallique est en outre pourvue d'un mouvement horizontal de va et vient, qui imite la secousse que les bras de l'ouvrier donnaient à la forme pour bien étendre la pâte. Le papier, à cet état riidimentaire , est entraîné sous un cylindre garni d'un feutre qui commence à le consolider ; il passe de là sur un drap qui l'enlraine sous un double système de pression pour lui faire acquérir toute la solidité convenable, et effacer la trace des fds de la toile métallique. Un système de cylindres chauffés à la vapeur le reç^-oit à son tour, et il en sort tout séché pour s'enrouler sur un tambour, que l'on remplace par un autre quand le premier est suffisamment chargé. En résumé, c'est un ruisseau pâteux qui sort incessamment d'une cuve, se solidifie en passant par une suite de machines , et ressort en beau papier d'une longueur infinie, qu'on n'a plus qu'à diviser par feuilles. Un travail qui jadis exigeait trois semaines, s'obtient en trois minutes. Le papier ne se faisait autrefois qu'avec les chiffons provenant du chanvre et du lin; on y mêle aujourd'hui les chiffons provenant du coton. On peut en fabriquer avec de la paille ; on en a fabriqué avec l'écorce de certains arbres, le peuplier, le saule.
La ville d'Annonay, qui a contribué pour beaucoup au perfectionnement de la fabrique du papier, a vu naitre l'invention des ballons. On raconte que madame de Montgolfier morte en 18i5 plus que centenaire), femme d'un fabricant d'Annonay, ayant placé un jupon sur un de ces paniers d'osier à claire-voie dont on fait usage pour sécher le linge, vit le jupon s'élever assez haut dans l'air. C'est de l'observation de ce fait que les deux frères Montgolfier sont partis en 1783 pour leur premier essai d'un ballon. Ce fut dans le principe une enveloppe légère, mais d'un grand volume, où l'air intérieur était dila'é par le feu d'un réchaud fixé au-dessous de l'orifice. Le réchaud était chargé de paille et de laine hachées ensemble. Plus tard le physicien Charles imagina de gonfler le ballon avec du gaz hydrogène, quinze fois plus léger que l'air atmosphérique. Un tissu fut exprès fal)riqué à Lyon et enduit d'un vernis particulier, de manière à pouvoir contenir ce gaz. 11 ferma l'orifice du ballon pai
284 ONZlÈiME VOYAGE.
une soupape qui permet de donner issue au gaz , et par conséquent de faire descendre le ballon à volonté.
Au sortir d'Annonay, une belle route qui franchit quelques montagnes nous conduit dans le bassin de la Loire, dans l'ancienne province du Forez, à Saint-Étienne. Des savants se sont appliqués à reconstruire pour cette ville de 50,000 âmes un passé qui fût digne d'elle. A les en croire , une colonie de vétérans romains serait venue , en l'an 56 avant l'ère chrétienne, habiler cette étroite vallée. Ils y auraient fondé une ville du nom de Forum . d'où serait dérivé le nom de Furens, qu'elle changea au ki' siècle pour celui de Saint- Étienne. Les Romains auraient eu là de grandes fabriques d'armes et de machines de guerre. Les habitants de Saint-Élienne s'occupent beaucoup moins du passé que du magnifique avenir qui semble réservé à leur ville. Ils racontent simplement que, vers la fin du X® siècle, Saint-Étienne se composait d'un chAteau sur le penchant d'une colline , et au bas du château une chapelle et quelques maisons. La commune ne prend quelque importance que sous le règne de Charles VII, qui l'autorisa en 1 Ui à s'abriter derrière un rempart de cinq pieds d'épaisseur et de vingt d'élévation , pour se défendre en cas de surprise de la pari de l'Anglais. A supposer qu'elle réclamât la môme faveur, il lui faudrait aujourd'hui une enceinte dix fois plus considérable. Elle fîibriquait le fer, ce qui décida, sous le règne de François F"" , un ingénieur à demander l'autorisation d'y établir des ateliers pour une fabrication d'armes, ateliers qui pendant longtemps ne donnèrent (pie de faibles produits. Vers le milieu du XVI* siècle, la rubanerie , qui de Lyon s'est étendue à Saint-Chamond, s'établit à Saint-Étienne. Il se trouve que leseauv du Furens sont très-pures et tout à fait con>enables pour le décreusage de la soie ; le moulinage de la soie et la fabrique de rubans prospèrent à côté de l'industrie du fer et de l'exploitation d'abondantes mines de houille. Depuis cette époque, SainI -Etienne a constamment vu croître sa fortune et sa population. L'abondance et le bas prix du combustible ont donné naissance à de nombreuses usines métallurgiques: hauts fourneaux , forges, fonderies, laminoirs, etc.