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Nous aurons iri pou dv monuments à visiter. Des quatre églises une seule mérite qu'on la remarque à cause de son ancieiuieté; mais nous entrerons dans le musée industriel , où se conservent des bois de fusils sculptés , des canons, des platines, des garnitures d'armes à feu, gravées et ciselées par les plus habiles ouvriers du pays; des échantillons de rubans de tout genre, des velours, etc.
Aujourd'hui Saint-Étienne livre annuellement au commerce de la quincaillerie poijr plus de k millions et demi de produits {|u'ont fabriqués plus de 6,000 ouvriers, hommes et femmes. Elle fait aussi de la serrurerie commune, mais en petite quantité. Elh» confectionne chaque semaine 12,000 douzaines de couteaux ; la plupart sont de ces grossiers couteaux à manche de corne ou de bois noirci, qu'on appelle oitstaclies. Sa fabrication de limes occupe une centaine d'ouvriers.
Pour dessécher le bois ipi'on emploie pour les fusils , autrefois il ne fallait pas moins de trois ans. Depuis quelques années la manufacture d'armes de Saint-Étienne a imaginé d'employer la vapeur condensée , qui pénètre le bois et entraîne avec elle la partie aqueuse ; la dessiccation complète s'achève ensuite à l'air libre ou dans une étuve : de la sorte trois mois sudisent. Pour le canon d'un fusil de munition on fait d'abord une wa<inelte ou longue lame de fer (qui ne se forge plus au marteau, mais qui se passe au laminoir). La maquette est plus large et plus épaisse à un bout qu'à l'autre : c'est à ce bout que sera le tonnerre du fusil , la partie basse où la poudre s'embrase et qui doit être la plus forte. A l'aide du feu et du marteau, on roule la maquette en un tube sur une gouttière en fonte , et l'on soude les deux bords après avoir introduit une broche. On se sert d'alésoirs pour amincir et égaliser le tube à linlérieur; on use l'extérieur sur une meule. Depuis le nouveau procédé de dessiccation des bois, et depuis que la maquette se fait au laminoir, on compte que la manufacture d'armes, en mettant en réquisition tous les bras qui travaillent le fer dans la ville et aux environs, pourrait confectionner 300,000 fusils en un an. \a\ manufacture est exploitée par des entrepreneurs qui travaillent sous la direction
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d'un corps d'olTiciers dartillorie. Ceux-ci dressent les devis, et surveillent la fabrication et lexéculion des marchés passés avec les entrepreneurs. Les autres fabriques de la ville ne peuvent confectionner que les armes de chasse. Leurs fusils de luxe sont en grande réputation et s'exportent dans le Levant et dans les Indes. Us font d'excellents fusils à canon tordu, c'est-à-dire que les fibres du fer et la soudure ont reçu une direction en spirale. Us résistent mieux à l'action de la poudre, et s'ils cèdent, l'explosion présente moins de danger, car la forme en spirale empêche le tuhe de voler en éclats. Ils font aussi les fusils dont les canons sont à rubans, c'està-dire qu'ils sont faits avec un ruban de fer bien corroyé et qui s'enroule en hélice sur une broche servant de moule. Pour les fusils à deux canons, on emploie deux broches, et le ruban s'enroule alternativement de l'une à l'autre en une double hélice.
Tu aurais peine à croire, Henriette, en voyant ce sol couvert d'une poussière de charbon, cette population toute noire qui ne manie que le fer et le feu , qu'au milieu de cette atmosphère enfumée éclosent les plus frais accessoires de ta toilette. En effet, à côté de ces mains qui travaillent le fer, d'autres mains lissent cette brillante rubanerie dont les dessins varient à chaque saison. Plus de 23,000 métiers, la plupart à la Jacquarl, battent à Saint-Étienne, à Sainl- Chamond et dans les communes voisines, et produisent annuellement une valeur de 45 millions de francs. Environ 1 ,800 autres métiers fournissent par jour 1.50,000 mètres de lacet.
La population de Saint-Étienne se compose encore d'un autre élément, le mineur. Le sol houiller s'étend de la Loire au Rhône en suivant la petite rivière du Gier. Saint-Étienne et Rive-de-Gier, ville de 12,000 âmes, sont les deux grands centres d'exploitation. Le groupe de Saint-Étienne comprend vingt-huit concessions d'une richesse variable; quelques-unes ont jusqu'à dix-huit couches de houille, dont les épaisseurs réunies vont à 3.5 mètres. Rive-de-Gier comprend vingt-sept concessions. Elles semblent avoir été fouillées avaiil (•elles de Saint-Étienne et les excavations y sont très-profondes, ce qui donne lieu à des liais pins considérables. Gomme elles sont
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très -voisines ies unes des autres et conimiiniquent fréquemment entre elles, soit par les ateliers souterrains, soit par les fissures du sol, l'inondation les menace et les envahit successivement. A cet inconvénient on oppose des pompes mises en mouvement par de puissantes machines à va])eur. Saint-Étienne et Rive-de-Gier fournissent ensemble environ 9 millions de quintaux métriques de houille. On calcule que ce sont les neuf vingtièmes de la production actuelle de toute la France. Ces produits s'écoulent par deux chemins de fer, dont l'un va chercher la Loire à Roanne el l'antre rejoint le Rhône à Lyon.
Dans notre civilisation moderne, la houille joue un rôle plus important que le bois. Sans la houille point d'éclairage au gaz, point de maciiines à vapeur, La houille a remplacé le bois pour la fabrication du fer, et , grâce à elle , le fer produit à moins de frais se substitue partout au bois , dans la construction des navires, des maisons, des meubles, etc. Et cependant, il n'y a que trois quarts de siècle (en 1774), la houille était méconnue à Paris, où l'on avait essayé de l'acclimater par un hiver rigoureux pour suppléer au bois qui manquait,
Rive-de-Gier communique au Rhône par un canal de peu d'étendue , mais qui présente un des travaux les plus étonnants pour sa solidité et l'énormité des blocs employés. C'est une chaussée destinée à retenir la masse des eaux d'un réservoir qui alimente le canal dans les temps de sécheresse. Trois murs parallèles , dont le moindre a plus de 3 mètres d'épaisseur et les deux autres plus de G mètres , ont reçu entre euK des remblais de terre. Le tout forme un massif solidement lié de 120 mètres d'épaisseur. Deux robinets et une bonde sont pratiqués dans deux galeries l'une au-dessus de l'autre.
Les nombreuses verreries de Rive-de-Gier fabriquent annuellement de 5 à 6 millions de bouteilles. Elles fournissent aussi les vitres , les verres de couleur et la gobeleterie. Vous savez que la matière du verre est un mélange de sable el de potasse ou de soude, élaboré, broyé, et exposé dans un cicuset à un feu violent pendant trente heures.
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Pour faire une bouteille on prend dans le creusel de la matière en fusion au boul d'un long tube de fer, el l'on souffle une grosse boule, à peu près comme les enfants soufflent des bulles de savon avec un chalumeau de paille. En soufflant et agitant le tube on allonge cette boule, on la roule sur une sorte d'enclume , et on l'applique sur un moule en fer qui détermine la forme du fond. Le col résulte du poids de la masse. Un longue habitude apprend à l'ouvrier ou souffleur à ne prendre que juste la quantité de matière nécessaire pour que ses bouteilles aient toutes à peu près la même épaisseur et le même >olume. Bien souffler une bouteille est un art fort didîcile.
Pour faire un verre à vitre , on commence de même par souffler une boule; s'il veut lui donner une grande dimension, le souffleur est souvent obligé de remettre la boule au feu, de la grossir de nouvelle matière et de souffler à diverses reprises. Quand elle a acquis le volume désiré , il la balance avec force el la roule de même sur une table de fonte où elle prend une forme allongée. Avec le tranchant d'un fer mouillé d'eau froide, il coupe la calotte d'en haut et celle d'en bas , de manière à obtenir une sorte de manchon qu'il fend de même dans sa longueur. Le manchon ainsi fendu est porté dans un four à étendre , où le verre se dé>eloppe en une feuille plate.
« Les ouvriers manchonniers , dit M. Bontemps , directeur de la \err('rie de Choisy-le-Roi , dans un article fort curieux sur la fabrication du verre , se gardent d'enseigner leur métier à d'autres qu'à leurs enfants. C'est presque le seul privilège héréditaire qui ait sur- \écuà nos diverses révolutions, l'ne partie des ouvriers verriers, principalement les ouvriers en bouteilles, étaient nobles; les gentilshommes ne dérogeaient pas dans cette profession : quand le verre était fondu, Messieurs montaient sur place pour soutîler les bouteilles. Les ouvriers manchonniers n'étaient pas nobles ; mais comme on fut obligé dans le principe d'en faire venir d'Allemagne , ces ouvriers convinrent entre eux de ne pas former d'autres élèves ()ue leurs enfants. »
Monlbrison , chef-lieu de la préfecture de la Loire , ne compte
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pas beaucoup plus de 7,000 âmes, e( fait une modesie figure à (ùté de sa sous-préfeclure Saiut-Ktienne , sept lois plus porte eu population , et surtout beaucoup plus active. Les antiquaires Tonl dériver son nom de tuons . le mont , et de Brsio, déesse du sommeil , disent-ils , qui eut jadis un temple sur la butte volcanique où Ton voit aujourd'hui les ruines du château des comtes du Forez. 11 ne leur manquerait plus que d'expliquer par là celle somnolence dans laquelle Monlbrison semble se plaire à quelques lieues de cette industrie si vivace. File a jdes eau\ minérales froides, qui se prennent dans le cas d'atonie de l'estomac. Son principal monument est sa cathédrale, qui date du xiii" siècle, mais dont la la(,ade et l'une des tours n'ont jamais été achevées.
La soirée étant trop avancée , nous remettrons à demain à visiter l'Auvergne.
DOIZIÈAIE VOYAGE.
Lf Piiy — Briondf. — Saii:l-Flonr, — Anrilla-. — Clfrmonl. — Thiers. — Riom. Montiuron. — Sainl-Amand. — Bourses.
^ .-=^i2^-.v .^ ^ ^^jj,^ ^^^ pnfanls . nou^ allnn? faire un vrai voyage d'artistes.
Xous entreprendrons une promenade en Auvergne. /: Je vous engage à prendre vos crayons et surtout le 3^ long 11 Hon ferré des voyageurs de montagne. Nous cummeneons par la ville d'Yssingeaux, ville ancienne , de 7,000 lialiilanls . qui avait pour armes cinq coqs, en langue du pavs , cinq j'//'./;. Nous nous tMifctnçoiis bravement dans la montagne, soii> lii (laiduitf d un guide, jusqu'au village de Cliaudeyrolles . et nous moulons sur le Mezenc , montagne de 175i mètres, d'où notre regard découvre à l'ouest la cime du Cantal et celles des munis Dur et des monts Dôme. En nous tournant vers l'est , on nous assure que par un beau ciel nous pourrons distinguer, au-dessus des monts de la Savoie , la cime du gigantesque .Mont- Blanc , distant de nous de cinquante lieues.
Notre guide nous conduira ensuite par Monastier. ville de 3,500 âmes. Nous donnerons un coup d'œil à certaines figures d'hommes et d aniniiuiv (pu oincnt le iKnlail de son église et qui semblent représt nltr les sitino du zodiaque. Nous passerons la Loire pour venir au lai de IJoui liet-Saint-Nirolas. Figurez-vous un entonnoir fomir pai (juaiic moulagiies toutes cou\ertes de scories et de débris
AlVEliCNE. ^i
de lave. Ce lac , qui parail uecuperl' ancien cratère ci un volcan . na qu'une seule espèce de poisson ; encore n'habite-t-elle que les bords.
De là nous venons au Piiy. ville de 15,000 âmes et fort ancienne. Au Mil* siècle les Sarrasins s'en élaienl emparés et en avaieni fait une de leurs meilleures places fortes. Ils n'en furent chassés qu'à l'époque de Charlemagne. La ville couvre le flanc méridional du mont Anis et est dominée par la cathédrale. Au-dessus s'élève la masse basaltique du rocher Corneille, qui porte les ruines d'un château de ce nom. A la base de ces crêtes déchirées , un petit bois dessine du cùté de l'est une gracieuse ceinture. Tout proche de la ville et du fond de la vallée où coule la Loire , se dresse un rocher qui a la forme d'une pyramide. C'est une brèche volcanique escarpée de toutes parts et qui a plus de 90 mètres d'élévation , et au plus 170 mètres de circonférence à la base. Vers la fin du x* siècle on a consiruil tout au haut une Irès-petile chapelle , surmontée d'un clocher en aiguille. De loin l'œil confond l'ouvrage delà nature avec l'œuvre des hommes, et l'ensemble présente l'aspect d'un superbe obélisque. On lui donne le nom de l'Aiguille. Un monte à la chapelle par 218 marches taillées en spirale dans le roc. 11 y a trois stations marquées par trois oratoires. La chapelle actuelle porte l'empreinte de différentes époques toutes très-anciennes. Les chapiteaux de ses colonnettes sont tous différents et ornés de figures emblématiques. Au-dessus de la principale entrée est un bas-relief représentant une face humaine qu'un aigle couvre de ses ailes déployées. Des deux côtés deux figures de femme se terminent , l'une par une queue de poisson, l'autre par une queue de serpent.
Le Puy possède une cathédrale qui date du \" siècle , et même offrirait des traces de construction du iV à en croire quelques écrl- \ains. La façade tient à la fois du style roman et du style gothique; elle offre quatre ordonnances de colonnes avec des portiques dont tous les arcs sont à plein cintre. L'entrée principale n'est point par la façade, mais du cùté du midi , par un escalier de 118 marches auquel on arrive en gravissant une suite de ])liuis inclinés , et
au-dessus duquel s'ouvre une belle voûte d'environ 20 mèlres d'élévation. Jusqu'en 1781 , époque où ce monument a été
restauré , on entrait immédiatement par là dans l'église , et l'on se trouvait avoir devant soi le chœur et derrière soi les nefs, qui sont au nombre de trois, basses et lourdes. Le maiire-autel, l'orgue et la chaire se recommandent par des sculptures d'un beau travail. On conserve dans la cathédrale une statue de la sainte Vierge en bois de cèdre , qui est depuis des siècles le but de nombreuv pèlerinages. Le musée a quelques très-bons tableaux flamands. Le Puy a une industrie qui lui est tout à l'ait particulière, c'est la fabrication des outres, ou peaux de boucs préparées et cousues en forme de sacs, pour contenir des liquides. On ne se sert d'outrés en France que très-rarement et seulement i)our le transport des huiles , ou pour l'instrument qu'on appelle cornemuse. On l'al)rique aussi au Puy une grande quantité de denlelles.
A moins d'une lieue du Puy est le château de Polignac. C'était un donjon entouré de (ours dont les unes sont rondes et les autres ont quatre faces ou davantage , sans plan distinct , sans régularité aucune. Au centre du donjon , qui est assez bien conservé , est creusé dans le roc un puits ou silo de 14 mètres de circonférence. On trouve au fond de ce puits une salle voûtée en ogive et nullement de construction romaine. L'âge de ce château est inconnu. Dans une crypte abandonnée , on a découvert une inscription latine que M, Delalande a traduite ainsi : « Tibère Claude César Auguste, vainqueur des Germains, grand pontife dans la cinquième année de la puissance tribunitienne , *JH/)crfl/or pour la vingt- unième fois, père de la patrie , consul pour la quatrième fois, y La tradition prétend que sur cet emplacement existe un temple à Apollon , et l'on a donné le nom de Masque d'Apollon à un masque colossal grossièrement sculpté sur un bloc de grès et dont la bouche est percée à jour. Faut-il voir là une ruse de prêtres païens, qui avaient l'habitude de parler eux-mêmes par la bouche de leurs dieux ? Toutefois on a fait observer avec raison que le mas(|ue a une barbe et par conséquent doit être celui d'un tout autre dieu qu'Apollon , qui jamais n'est représenté barbu .
La petite ville de Saint-Paulien a aussi son inscription romain(\ Celle-ci est encadrée aujourd'hui dans la façade d'une maison construite sur l'emplacement d'une anicenne église. On la traduit ainsi : " A Etruscilla l'épouse auguste de notre Auguste, la cité libre des Vellaviens. >• Sur un pilier de l'église on lit une autre inscription dont le sens est : Rufinus Marins a érigé ce tombeau à la plus chaste des épouses, Julia Nociturna.
Nous pouvons visiter, sur le territoire de la commune d'Arl(>mpdes, un singulier caprice de la nature. C'est une coulée de la\e l)asalli(|ue qui offre tout à fait l'aspect d'une façade de temple : un péristyle à colonnes , et au fond du péristyle l'ouverture d'un antre. Au-dessus du péristyle une sorte d'architrave qui s'arrondit par le haut en demi-cercle. La hauteur totale peut être d'environ 60 mètres. Les géologues vont à la ville d'Allègre atlirés par le dôme de Bar,
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montagne volcanique isolée , au sommet de laquelle est un cratère de 40 mètres de profondeur, sur une circonférence de 500 mètres avec une échancrure vers le midi par laquelle s'est échappée la lave. Le fond est plan et marécageux, l ne foret de hêtres a grandi sur le bord intérieur.
Brioude, l'ancienne Brivas, où saint Julien reçut le martyre en l'an 303 , est agréablement située dans un spacieux bassin qu'entourent des montagnes au-dessus desquelles dominent au loin les cimes du Montculet et du Puy-de-Dôme. Le portail de son église Saint- .lulien offre une foule de détails curieux et de sculptures dans le style (lu lîas-Empire ; malheureusement ses deux clochers ont été rasés en 1703. De Brioude nous ferons un pèlerinage au tombeau du pape Clément VI , qui a voulu être inhumé au lieu où il avait reçu le bienfait de l'instruction , dans l'église abbatiale de la Cliaise-Dieu, célèbre abbaye de bénédictins fondée par saint Robert veis le milieu du xP siècle. Une petite rivière se forma auprès du couvent et prit le même nom. La statue du pape , revêtu de ses habits pontificaux, et la tiare en tête, est exécutée en marbre blanc. Il est couché sur un tombeau en marbre noir au milieu du chœur, qui est bordé de cent cinquante-six stalles sculptées avec beaucoup de richesse et de goût. Ce monastère, le plus important de l'Auvergne, a compté jusqu'à 300 religieux. Sur le pourtour du chœur on voit des peintures qui représentent la danse des morts. La Mort invite à danser des personnages de toutes les conditions. Nous aurons souvent occasion de retrouver ce sujet traité par tous les peintres des x* el xi^ siècles. L'orgue est magnifiquement orné de sculptures en bois; elles sont d'un artiste du xvii*" siècle, Lepaullre, qui n'a rien fait de plus beau. L'église est d'architecture gothique à ogives et à nervures. Les figures du portail sont en hne noire , et quelques-unes d'une assez bonne exécution.
De Brioude à Saint-Flour nous passerons par Fpurnols. Si nos yeux sont fatigués par celte course à travers des vallons étroits et des montagnes, nous pou\ous les reposer un instant en nous tournant ail sud et en regardant une belle et grande |)laine, la Planèze,
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que la boritr de son sol et sa fertililé oui lait surnommer le grenier de la haute Auvergne. Un peu à l'est nous apparaît , assise sur son roc , Sainl-Flour, ou comme on dit ici la Ville Noire : le basalte dont elle est btUie lui donne cette teinte. Les géologues nous raconteront comment un torrent de matières incandescentes a du sortir du flanc du mont Cantal , qui est à cinq lieues de nous à l'est ; comment , en se refroidissant , il s'est arrêté ici et y a accumulé cette énorme masse basaltique , escarpée et qui semble coupée à pic des autres côtés. Pour gravir les 25 mètres emiron de hauteur qui séparent le faubourg de la ville , on a taillé un beau chemin en rampe , qui se lrou\ e splendidement bordé des colonnes naturelles que le basalte se plaît à former. A quelle époque cette lave refroidie s'est-elle couverte d'habitations ? On l'ignore. La tradition rapporte seulement que dans les temps anciens on la qualifia du nom de Mons Indiciacus , mont indicateur, parce qu'il pouvait servir en eETet de jalon pour indiquer la route au voyageur. La légende nous apprend qu'en ce lieu , vers l'an 309, mourut saint Flour évéque deLodève, après avoir prêché l'Évangile dans les montagnes de l'Auvergne.
Saint-Flour fut par la suite élevée à la dignité de ville épiscopale . Au mois de janvier 1372, elle reçut de Charles V une charte de commune et des privilèges. Elle dut beaucoup aux bienfaits d'un évêque du xyiii*^ siècle, Paul de Ribeyre. Le poëte du Belloy, qui était né à Saint-Flour, a consacré la mémoire du charitable prélat par ces vers qui sont gravés avec ses armes au-dessus d'un l)eau portique , à l'entrée de la ville :
De Ribeyre en ces lieux tu vois le moindre ouvrage ; Compter nos monuments, c'est compter ses bienfaits. De l'église et du pauvre il accroît l'héritage , Et lègue à ses parents les heureux qu'il a faits.
La cathédrale , la Récluse, bAtie dans le faubourg par saint Odilon, a conservé de celte époque deux arcs à plein cintre , du style roman le plus sévère; le reste d<' l'édifice est du xv" siècle. Saint-Flour compte aujourd'hui 6,000 habitants.
En suivant une belle route royale , qui \a gagner Rhodez et AIbi ,
nous trouverions à 33 kilomètres de Sainl-Flour, dans une gorge horrible des montagnes qui séparent l'Auvergne du Gévaudan , la petite ville de Chaudes-Aiguës, où les Romains avaient construit des bains qui sont aujourd'hui moins fréquentés que ne le mérite leur elTicacité contre les rhumatismes et la paralysie.
De Sainl-Flour, nous viendrons par la route départementale à Murât, petite ville de 2,700 âmes , aux rues tortueuses et escarpées, pavées de larges dalles d'un basalte très-glissant , où l'on dit qu'il est fort didicile de marcher en hiver. Nous sommes sur la rive droite de l'Alagnon, au pied du mont Cantal. Ces ruines sont les vestiges d'un château fort , qui fut construit avant la ville , et qui a joué un certain rôle dans l'histoire. Ses nombreuses tours, sa double enceinte, et surtout sa position au sommet d'un rocher à pic, en faisaient une place à peu près imprenable. Il fut démantelé par ordre de Louis XIII.
Ici notre bâton ferré nous devient indispensable si nous voulons gravir sur l'un des pics que la nature a rassemblés dans un espace de quelques lieues. Nous avons le choix entre le mont Cantal, ou, comme on dit dans le pays, le plomb du Cantal , que les Romains qualifiaient le mont des Celtes, et le Puy-Griou, et aussi le Puy- Violent, et le Puy-Mary. Tous ces piiys ou pics sont autant de cônes aigus qui dominent les montagnes d'alentour, et que leur escarpement rend d'un accès très-difficile. Pour vous en donner une idée, le sommet du Puy-Griou n'a pas, dit-on, deux mètres de largeur; et, comme il est littéralement à pic d'un côté, le visiteur qui là-haut se tourne de ce côté , a sous ses pieds un abîme dont la pensée seule me donne le vertige. Le plateau du Plomb du Cantal, le plus élevé de ces sommets, est à 1,856 mètres de hauteur au-dessus du niveau de la mer; les autres lui cèdent de peu. A ces pics effroyables et décharnés, vous préférerez peut-être, ainsi que moi, les montagnes inférieures avec leurs vastes plateaux inclinés ou leurs croupes arrondies. La neige les couvre cinq mois de l'année; mais, à la belle saison, elles se parent de l'herbe la plus fraîche et la plus loufTue, qu'émaillent la violette, les mari^uerites de tout genre, les
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primerolles, les jacinthes, les œillets et les muguets sauvages. Là se récollent aussi mille simples aux vertus salutaires. Toute celle région des montagnes est parsemée de burot^s , cabanes de bois où habitent les bergers, et où se font les fromages. A la base des plateaux et dans le fond des larges vallées, se trouvent les villes et les villages entourés de jardins et de vergers, de prairies et de champs, soigneusement séparés par des haies vives, et souvent par des clôtures en pierres. La pierre n'est pas loin , et le montagnard auvergnat a un goût très-prononcé pour la propriété territoriale. Les troupeaux ^iennent passer l'hiver dans de \asles élables, dont l'étage supérieur I enferme le fourrage cpii les nourrira jusqu'au printemps suivant. C'est à ce goût excessif pour la propriété foncière, joint à un grand instinct d'activité et au besoin d'échapper aux cinq mois d'oisiveté de fhiver, qu'il faut attribuer l'émigration de tant d'habitants de cette partie de l'Auvergne. Le grand mouvement s'opère vers l'automne, et la rentrée a lieu vers le printemps. Les émigrants appartiennent presque tous à la classe des cultivateurs à l'abri de l'indigence, qui veulent grossir leur capital. Les hommes dénués de toute ressource qui leur permette de faire une descente vers le nord de la France ou en Espagne, restent garçons de ferme ou bergers. Vous savez aussi bien que moi que tous ces Auvergnats du Cantal (ceux du pays de plaine n'émigrent pas) exercent pour l'ordinaire les professions de colporteurs, de marchands de parapluies, chaudronniers, étameurs, rémouleurs, carreleurs de souliers, commissionnaires et porteurs d'eau. Le paysan de la haute Auvergne a perdu, à force d'émigrations, l'ancien costume de ses pères. Il porte aujourd'hui notre petit chapeau rond, avec la veste et le pantalon. Il se munit contre le froid du couberlic, court manteau froncé sur les épaules. Il a toujours en poche son (joujou, long couteau à gaine, et malheureusement il en fait quelquefois un déplorable usage à la suite d'une querelle ou pour satisfaire une vieille inimitié. Il a conservé ses mêmes jeux, la boule, les quilles et la danse nationale, la bourrée, qui se danse à la voix, pour l'ordinaire, et dans les villages riches au son de la cornemuse.
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La roule de Mural à Aurillac esl une allée lorlueuse tracée au fond de gorges effrayantes. Vers les hautes régions, on traverse la forêt de Livrant, formée de noirs sapins. On franchit ensuite le pas de Compain , au sortir duquel on ne tarde pas à entrer dans le riant vallon de la Gère. Tout en cheminant , nous donnerons un coup d'œil à la cascade du pas de la Gère, et à la jolie petite ville de Vic-sur-Cère ou Vic-en-Garladès (2,000 habitants), dont les environs sont délicieux , et remplis pendant la belle saison des joyeux baigneurs qu'attire la grande réputation de ses eaux minérales.
L'aspect d'Aurillac, sur la rive droite de la Jourdanne, au point où s'élargit la vallée de ce nom, est très -agréable. Les routes de Montauban , de Khodez , de Glermont , de Saint - Flour et de Tulle , y arrivent avec leurs cinq allées de grands arbres. Getle ville, qui a la meilleure position de loule la haute Auvergne , doit avoir été nécessairement une des premières fondées, et je pencherais pour l'opinion qui fait remonter son origine à l'époque de la domination romaine , plutôt que pour celle qui l'attribue à la fondation d'un monastère par saint Géran, vers la fin du ix^ siècle. D'ailleurs une chronique établit que le comte Géran , père de ce saint , fut inhumé dans l'église Saint -Glément d'Aurillac avant l'existence du monastère. Cette abbaye de Saint -Géran fut une des plus riches et des plus célèbres du royaume. Au nombre des savants sortis de son sein l'on compte le pape Sylvestre II, qui, sous son nom de Gerbert, s'était acquis une immense célébrité dans les sciences. Quelques parties de l'église primitivement biUie par saint Géran se reconnaissent encore. Gette église est riche en tableaux. L'église Notre-Dame-des-Neiges, qui date du xiii* siècle, possède aussi beaucoup de tableaux, et sa voûte est fort belle. Aurillac a 11,000 habitants.
En faisant quelques lieues sur la route qui conduit à Montauban , nous rencontrerions la petite ville de Maurs [ 3,000 âmes), celle de toute l'Auvergne qui jouit du climat le plus doux. Elle éleva longtemps des vers à soie. Sur la route (pii conduit à lUiode/, nous rencontrerions le bourg dp Monlsal\\, (pii possède une belle église
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gothique du xi<^ sièile el un luMel-dc-Nille du même style. Dans les environs est le Mur du Diable , assemblage de blocs énormes.
A une dislance beaucoup moindre d'Aurillac, un peintre ne manquerait pas d'aller prendre un croquis des ruines du cb.1teau de Cariai. Les Romains y eurent une forteresse, une des plus importantes de l'Aquitaine, et qui fut longtemps possédée par la maison prétorienne de Ferréol. Les troupes de Louis XI assiégèrent en vain pendant dix-huit mois le duc de Nemours (Jacques d'Armagnac) dans le château de Cariai , qui alors renfermait en son enceinte une église et un couvent de religieuses. Plusieurs années après , le siège fut mis de nouveau, et l'asile fut forcé. L'histoire t'a appris , mon cher Guillaume, comment Louis XI traita le duc et ses jeunes enfants. Cette place fut démanlelée par ordre de Henri IV.
Dirigeons-nous d'Aurillac \ers Mauriac, et n'oublions pas de passer au château d'Anjony , construit sur un roc , qui domine un joli vallon arrosé par la Doire, et tout près du village de Tournemire. Dans ce manoir féodal , on v(>yait encore, il y a peu d'années , un appartement meublé avec toutes les somptuosités du xvi® siècle. Je souhaite pour les artistes que le propriétaire persiste dans sa résolution de n'y rien changer. Un peu avant Mauriac, détournons-nous de la route , et venons voir une cascade magnifique formée par la petite rivière de la Dauze , qui se précipite perpendiculairement d'une hauteur de plus de 30 mètres.
Mauriac est une jolie petite ville, de 3,500 habitants, bâtie sur le penchant d'une colline volcanique et entourée d'un territoire bien cultivé , sur lequel elle élève des chevaux qui sont renommés. A l'extrémité de la promenade appelée la Placette, il y a une fontaine due au fondateur des prix de vertu, au philanthrope Monlhyon. Elle porte une inscription composée par Marmontel , qui était né dans les environs, et qui fil ses premières études au collège de Mauriac. Monlhyon avait en outre doté la ville d'un atelier de charité. On prétend que l'empereur Gralien y eut un palais vers l'an 377. Sainte Théodéchilde , fille de Clovis , venue , dit-on , en Auvergne avec son frère Thierry, fil biilir à Mauriac l'église Nolre-Dam(»-des-Miracles.
300 DOLZIE.Mt; VOYAGE.
et fonda un monastère auquel elle assura une dotation sur les biens contisqués d'un certain Bazolus , seigneur du pays , qui avait résisté aux Francs.
L'édifice actuel de l'église Notre-Dame-des-Mirades , fort joli et orné de figures bizarres, porte le cachet du xiii" siècle, à l'exception du chœur et de la porte principale, qui rappellent le ix*^ siècle. Une statue de la Vierge , en bois noir, est placée au-dessiis du maître-autel. L'église du monastère n'e\iste plus. Elle occupait l'emplacement d'un ancien temple élevé à Mercure par les Gaulois ou par les Romains. La tradition parle d une statue en vermeil trouvée dans ce temple , et qui servit à faire des calices et autres objets pour l'église. Une colline voisine porte les restes de l'antique chapelle de Saint-Mary ou Marins, rai)otr(^ de la haute Auvergne.
Dans celte même vallée de la Dauze, sur un plateau basaltique qui domine les gorges très-boisées de la Dordogne, et du haut duquel on peut nommer plus de cent villages des déparlements du Cantal et de la Corrèze , sont les imposantes ruines du chîUeau de Miremont, qu'une héroïne du xvi*^ siècle , Madeleine de Saint-Nectaire , veuve de Guy de Saint-Exupère , défendit vaillamment contre les forces nombreuses du baron de Moulai , qu'elle tua de sa main.
A plusieurs lieues à l'est de Mauriac, dans la vallée de la Vérone, venez voir le bourg de Riom-ès-Monlagne entouré de très-riches pâturages, et qui élève une prodigieuse quantité de bétail. On y a découvert récemment des urnes cinéraires , des médailles romaines, et des vestiges de constructions antiques. La tradition raconte que là fut une ville ruinée par les Sarrasins. Le clocher de l'église a été évidemment une tour forlifiéo.
Si nous remontons la Dordogne, nous la verrons non loin de Madic, au fond d'un abîme, se frayer péniblement un passage à travers une barrière de rochers. Dans une autre gorge encore plus sauvage, nous verrons la Rue, après s'être creusé dans le roc un étroit canal en pente, se précipiter de plus de dix mètres, et former une belle cascade qu'on appelle le Pau de la Saule.
Je vous conduirai i\ (pieltpie distanct', à noire gauche, à la ville
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d'Ussel (4,000 àmos , qui appartient au dépaitt-meul de la Corrèze. On Irouve fréquemment dans ses environs des médailles, des vases, des urnes, qui justitient la prétention quelle a d'occuper l'emplacement d'une ancienne colonie militaire des Romains. Une de ses places est encore ornée d'une aigle antique en granit , posée sur un piédestal.
Venons au pied du mont l)or ( ou Dore , du nom d'une petite rivière) , le géant de tous les monts de l'Auvergne , qui atteint 1896 mètres, et qui dépasse le Puy de plus de 400 mètres. Couvert de verdure en très-grande partie, il est en même temps hérissé de pics, et déchiré , d'espace en espace, par de larges ravins. On arrive à lui par une vallée de près d'un quart de lieue de largeur, qui s'ouvre au-dessus du village des Bains. 11 est un des monts qui encaissent cette vallée , el il les domine tous. En se tournant vers lui, on remarque , parmi ses ravins , un ravin immense qui présente la forme d'un V ; les deux parois supportent en travers un banc de lave , duquel se précipite une cascade dont les eaux argentées brillent sur le fond rougeâtre du ravin. Elles vont former en partie la petite rivière qui arrose la vallée , et cette rivière est la naissante Dordogne. Le mont Oor s'aperçoit de Nevers, qui en est à trente lieues , et de Montauban, qui en est à près de quarante.
Parmi les sources des bains du mont Dor, la source de César est protégée par un petit édifice isolé qui porte le caractère de la plus haute antiquité. Ces eaux sont recommandées contre le catarrhe et les affections chroniques du cœur et de l'estomac. Tout proche sont les eaux de la Bourboule , au village de Murat-le-Quayre , bonnes pour la guérison des vieilles plaies; et, dans une autre vallée du voisinage , les eaux de Saint-Neclaire employées contre les rhumatismes et la paralysie.
Nous arrivons au Puy-de-Dome , dont l'aspect plus gracieux diffère de tous les autres. Il a la forme d'un dé à coudre , et depuis sa base jusqu'au sommet l'œil parcourt un tapis de verdure. Pour y monter nous avons le choix entre deux chemins, faciles tous les deux : le chemin d'Alagnal au midi , celui de la Cavouze au nord.
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Xous serons là-haut à 1 465 mèlres au-dessus du niveau de la mer, et nous aurons ClermonI au-dessous de nous. Xous verrons d'un t'<Hé la suite des puys des monts Dor, el de l'autre la suite des puys des monts Dôme, qui s'étend au nord jusqu'à Volvic puy est un mot celtique qui signifie montagne ou pic). Si nous tournons vers l'est , nous voyons se déployer la splendide vallée de la Limagne avec ses bosquets et ses champs féconds ; nous compterons ses villes et ses hameaux , el par delà nous suivrons les ondulations de la chaîne des montagnes qui l'encaissent de l'autre côté , montagnes boisées , mais dont les pâturages sont maigres , et qui portent à peine quelques pauvres champs où se récolte un seigle chétif.
La Limagne est la plus grande vallée de l'Auvergne, elle est arrosée par l'Allier et de nombreux affluents. Le sol du fond du bassin, à partir des deux rives de l'Allier, est une terre volcanique d'une fertilité extrême , où les céréales el les plantations de noyers prospèrent à merveille. D'Issoire jusqu'à Plouzat , sur une longueur de trois lieues et une en largeur, commence le sol de bonne qualité; il va en s'améliorant encore de Plouzat à Clermont , et les sites sont variés et ravissants le long des deux rives sur une longueur de deux et bientôt de trois lieues. Descendant plus loin , sur une longueur de dix lieues et une largeur de quatre, s'étend la terre la plus riche, la plus nourricière. C'est le pavs de plaine de l'Auvergne ; ici l'on dit le marais.
Une belle avenue de saules et de noyers conduit à Clermont , ville de plus de 30,000 habitants , située sur la petite rivière Tirelaine et sur un monticule à l'entrée d'un bassin de deux lieues de large, formé par des montagnes peu élevées et qui ne donnent accès qu'aux vents d'est. L'enceinte de la ville est bordée par une sorte de boulevard planté d'arbres. Les maisons, hautes et serrées, sont bâties en lave de Volvic d'un gris sombre. Les rues , tortueuses et mal percées, déposent de l'antiquité de la ville. Elle date de l'empire d'Auguste. Les habitants d'une ville ruinée , Genjoria , qui du temps des Gaulois occupait à deux lieues de là le sommet d'une montagne aujourd'hui encore nommée de (•(» nom, \inrenl s'établir en un lieu
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plus favorable, qui s" appelait .\eineUini ou Nemesus. La nouvelle ville, favorisée par Auguste, prit le nom d' ÀiKjuslonciiielum. Clermonl , dès lors cité principale d'Auvergne , eut le privilège de se gouverner par ses propres magistrats; ses citoyens purent prétendre aux premières charges de l'empire romain. Elle eut un sénat qui subsistait encore au vii^ siècle. Son nom de Clermont date du IX* siècle. Elle le dut à unchfUeau. Elle eut, à l'époque romaine, de beaux monuments parmi lesquels un de nos plus vieux chroniqueurs, Grégoire de Tours , né lui-même en Auvergne, en 539 , mentionne un temple consacré à Mercure, sous le nom de Vasso-Ga(a(e. Il en avait vu les ruines et le déclare « une antique merveille. » En fouillant dans la partie basse de la ville, on a retrouvé fréquemment des débris de colonnes et des vestiges de constructions de cette époque.
Sa plus ancienne église est celle de Notre-Dame-du-l'ort , bdtie vers l'an 580 par un de ses évêques, saint Avit. Restaurée en 853, elle conserve encore plusieurs parties qui appartiennent à l'édifice primitif. Les ornements et les bas-reliefs de la porte méridionale sont très-curieux. L'intérieur offre des mosaïques en pierres noires et blanches du plus beau style byzantin. Dans la crypte au-dessus du chœur se trouve un puits donnant de l'eau et un autel qui porte une statue de la sainte Vierge en bois noir.
L'édifice actuel de la cathédrale date du milieu du xiu^ siècle. Il lient un caractère encore plus imposant du ton sévère de la lave avec laquelle il a été bâti. Malheureusement le portail latéral et les deux tours n'ont jamais été achevés. Elle a 100 mètres de long sur plus de 33 de hauteur du pavé à la voûte , qui est en ogive et soutenue par 5G piliers , faisceaux de colonnes rondes d'une délicatesse extrême, ainsi que les arêtes de la voûte. Plusieurs édifices s'étaient succédé avant celui-ci. L'édifice primitif avait été bâti au ix' siècle par saint \amatius , neuvième évèque d'Auvergne.
A la cathédrale de Clermont se rattache l'un des plus grands souvenirs historiques. Là se tint, en l'an 1095, un concile que présida le pape Urbain II, et où Pierre l'Ermite, qui l'année précédente avait rapporté des lettres du patriarche de Jérusalem, exposa tous
les mau\ que les pèlerins chrétiens de la Terre -Sainte avaient à souffrir de l'insolence et de la cupidité des Turcs, et la nécessité de
délivrer le Saint -Sépulcre. Plusieurs milliers de chevaliers et des populations immenses étaient accourus à Clermont, et logeaient sous la tente ou bivouaquaient i)ar le froid vif des derniers jours d'automne , sous ce climat de montagnes , en attendant la décision du concile. Le huitième jour une assemblée solennelle de prélats et de seigneurs se tint sur la place; l'église n'eût pu contenir tant d'illustres personnages. Le pape parla le premier, annonçant que le jour était venu de combattre les Infidèles, et après lui Pierre l'Ermite qui fut interrompu à plusieurs reprises par les sanglots des assistants et par les cris : « Dieu le veut! Dieu le veut! » Un cardinal récita au nom de tous une confession, et le pape donna l'absolution. Tous ceux qui se consacraient à la sainte entreprise portaient une croix d'étoffe cousue sur l'habit ; de là les noms de croisés et de croisade. Adhémar de Monleil, évêque du Puy, la reçut le premier de la main du pape, qui le proclama son légat et général de l'armée des croisés. Les principaux seigneurs qui se croisèrent aNCc lui
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fiirenl : Raymond de Saint -Gilles, comie de Toulouse; Hugues, (omle de Vermandois, frère du roi de France Philippe P*" ; Robert III, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume-le-Conquéranl ; un autre Robert , comte de Flandre ; Rolrou , comte du Perche ; Etienne, comte de Blois et de Chartres; Godefroy de Bouillon, duc de la basse Lorraine.
Peu de villes ont des cauv plus abondantes et plus saines que Clermont. Sur la place du Taureau, une fontaine en obélisque est consacrée à la mémoire du général Desaiv, mort à Marengo. On a transporté, il y a quelques années, de son ancienne place, pour en décorer la place Delille, un charmant petit monument gothique appelé le Château -d'Eau, et qui date de 1511. Figurez-vous trois étages de bassins d'où s'élè\enl de jolis piliers qui supportent des statues. Au milieu de jets qui s'entre-croisent , une gracieuse lanterne percée de fenêtres gothiques contient le réservoir et porte une statue d'une dimension plus forte que les autres : l'exécution est d'une extrême délicatesse. Dans un des faubourgs de la ville, les voyageurs vont visiter la fontaine Sainte-Allyre, dont l'eau dépose, sur les objets qui sont exposés à son action , un sédiment calcaire qui leur donne l'apparence de pétrifications. Cette même source a formé, par ses dépcMs successifs, un pont naturel et une longue chaussée.
La bibliothècpie de Clermont est riche en manuscrits. Nous n'oublierons pas (le nous faire moi (rer une Bible vélin du xiv* siècle, un beau bréviaire vélin de la même époque, avec vignettes et miniatures; le missel du pape Clément VI, un Grégoire vélin du xi^ siècle. Nous trouverons là les bustes de Pascal et de Delille par deux statuaires de notre époque, MM. Ramey et Flatters. Le grand Pascal et Delille, le traducteur des Géorgiques, sont nés à Clermont : le premier en 1623, l'autre en 1738.
Vous connaissez la réputation des fruits préparés et des pâtes d'abricots de Clermont. Cette ville lisse la laine et surtout le chanvre et le lin, et elle exporte des toiles de ménage pour une valeur de plus de quali'e millions.
A Chamalière, qui esl tomme le faubourg de Clermonl, saint Genél fonda deux monastères. L'une des églises existe encore; on y reconnaît dans quelques parties le caractère d'une construction du vil' siècle. Tout proche est la petite église de Saint-Marc, où saint Genêt fut enterré. Saint -Marc a des eaux thermales bonnes contre les affections d'estomac. Elles sont surtout visitées par les peintres, qu'attire le délicieux vallon de Royat. Les géologues vont aussi dans la vallée de la Sioule étudier des natures de roches trèsvariées. Là est un vieux manoir assez curieux , le château de Pont- Gibaud, près duquel s'exploitent des mines importantes de plomb
argentifère. C'est dans les villages des montagnes qui bordent les deux côtés de la Limagne que nous retrouverons encore l'ancien costume national, la large casaque en serge bleue ou blanche, avec d'énormes boutons en os, des guêtres delà même étoffe, le sabot et un chapeau à larges rebords. Au ruban de velours du chapeau s'attachent de petites médailles en plomb de la sainte Vierge et du Christ. Les jeunes gens y fixent quelquefois une plume de paon. l.'ciistachr esl allaché par une double cliaîne de laiton à la dernière
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boutonnière de la casaque. Ajoutez à cela un bâton qui se termine par une boule ferrée.
Nous irons jusqu'à la rive de l'Allier, en face de Clermont, el nous passerons par la petite ville de Pont-du-Château (3,400 âmes), qui au commencement du xir siècle était une des plus fortes places de la Limagne. Traversée par la route de Bordeaux à Lyon, elle a une certaine activité commerciale.
Sur l'autre rive de l'Allier, et en remontant vers Issoire, nous rencontrerons Billom, ville de 4,000 habitants qui prenait jadis le titre de capitale de la Limagne , et qui eut , du milieu du xv" siècle jusqu'au milieu du xvi% une université florissante. Elle est bâtie sur une colline élevée qu'entourent de hautes montagnes , et exposée surtout aux vents d'ouest. Les pluies y sont fréquentes, et on l'appelle l'égout de la basse Auvergne.
Nous visiterons à Vic-le-Comte, population de 3,000 dmes, une sainte chapelle fondée par les anciens comtes d'Auvergne. Dévastée en partie , elle pourrait être restaurée à peu de frais. Elle a de magnifiques vitraux , et est ornée de statues allégoriques.
Issoire, ville de 5,500 âmes, et qui sous la domination romaine eut une école célèbre, est à quelque distance de l'Allier, sur la rive gauche. Elle est arrosée par la Couze. C'est une des plus jolies villes de l'Auvergne , avec quelques rues bien bâties , et grand nombre de jardins maraîchers dans son faubourg; les produits s'en portent dans les villes voisines, à six lieues à la ronde. On voit à Issoire une église remarquable par son antiquité el ses ornements en mosaïque.
Les antiquaires se sont souvent promenés dans cette vallée de la Couze jusque auprès de Saint-Germain-Lembron , pour y examiner, sur le mont de César, certaines constructions. C'est une centaine de chambres à peu près carrées, qui n'ont entre elles aucune communication. Elles ont de 3 à 5 mètres, et sont élevées d'environ un mètre au-dessus du sol. Les commentaires à leur sujet sont loin d'être épuisés. Les artistes, sans chercher d'explication à cette énigme, s'enfoncent davantage dans la vallée, et ^ont aux en\ irons de Besse dessiner une vue du lac Pavin , ou encore du lac du Chambon. Ces
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lats , comme lous les lacs de l'Auvergne , occupent le fond d'anciens cratères. Le lac Pavin a un diamètre moyen de plus de 1 ,iOO mètres, et presque 100 mètres de profondeur. On prétend que ses eaux sont trop froides pour nourrir du poisson. Le lac du Cliambon, au contraire, est très-poissonneux. Il offre quelques ilôts couverts de grands arbres.
De l'autre côté de l'Allier, en face d'Issoire , s'ouvre une vallée où sont les ruines d'un ancien château fort, que sa position et sa triple enceinte ont fait regarder pendant plusieurs siècles comme imprenable. Louis \l y avait fait enlèrmer Antoine de Châteauneuf, seigneur du Lan. Le prisonnier fut assez heureux pour s'échapper, et le monarque v engea cette évasion par la mort de Charles de Melun , gouverneur du château, et de plus par celle de son fils et du bailli d'Usson. Marguerite de Valois, première épouse de Henri IV, séjourna vingt ans dans ce château, qui fut démoli par ordre de Richelieu.
Il nous faudra un guide et des pieds légers pour de là gagner Ambert par des sentiers de montagnes. C'est une ville de 8,000 habitants, qui fabrique beaucoup de lainages, et dont les fromages sont renommés. Les fromages d'Auvergne se distinguent en fromages du mont Dor, fournis par vingt mille chèvres , et qui nous sont expédiés, dix à douze jours après leur fabrication, dans de petites boîtes rondes , et en fromages du Cantal ; ces derniers sont faits avec du lait de vache. Les meilleurs sont , avant même ceux d' Ambert , ceux qu'on prépare dans les environs de Salers, au pied du Cantal.
D'Ambert, nous viendrons à Thiers, ville de 10,000 âmes, qui doit son origine à un château mentionné par Grégoire de Tours sous le nom de Caslrum Thigernuin , et que Théodoric brûla en 532. Elle est bâtie sur le penchant d'une montagne. Jadis, dans des moments de crise, elle allumait pour signaux sur cette montagne des feux qui s'apercevaient distinctement de Clermont , dont elle est séparée par neuf lieues. Le pinceau des paysagistes a souvent reproduit la gorge du Trou d'Enfer et les cascatelles qui se voient dans ses en\irons. La papeterie de Thiers et d'Ambert a longtemps été
en réputation , surtout pour les papiers à lettres , les registres et les cartes.
A une demi-lieue de Thiers , le moraliste peut étudier des familles vivant en communautés , qui ont plusieurs siècles d'existence. M. Legoyt a donné à ce sujet des détails pleins d'intérêt : '( Tous les membres de la famille (cent individus par communauté environ i sont logés, nourris et vêtus sur le revenu commun , qui se compose des produits d'une terre ou quelquefois d'une fabrique de coutellerie. A une époque fixée par la tradition , la famille se réunit et l'on nomme un ma'ilre. Le maître distribue , dirige et surveille le travail, encaisse les recettes , tient la comptabilité , assure l'approvisionnement de la communauté , et la représente au dehors dans les affaires litigieuses. Il exerce une juridiction paternelle. Un conflit s'est -il élevé , le soir à souper il invite chacune des parties à exposer ses griefs , en discute avec eux la valeur, et réussit presque toujours , sans avoir besoin d'user de son autorité, qui est à peu près illimitée, à opérer une franche et sincère réconciliation. Un trop grave oubli, de la part du maître, des conditions du mandat à lui confié par sa communauté provoquerait une réunion extraordinaire et la révocation de son pouvoir. Le fait a eu lieu dans plusieurs communautés.
il Le maître partage les soucis de l'administration avec un autre pouvoir également fondé sur l'élection , mais dont la spécialité restreinte laisse intacte la haute suprématie du chef. Ce pouvoir est représenté par une femme intelligente et laborieuse , qui , sous le titre de maîtresse, surveille le matériel de la communauté. C'est elle qui distribue le linge , le fait blanchir , le reçoit , le compte , le fait réparer et le renouvelle. Elle s'occupe encore de l'habillement de la communauté, du soin de la basse-cour, et préside, enunmot^ à tous les détails intérieurs. La maîtresse ne peut être ni la femme , ni la sœur, ni la parente à un degré rapproché du maître. »
Le principe souverain et conservateur de l'association est celui-ci : « Les biens immeubles ne seront jamais partagés ; le domaine ne pourra être diminué ni par héritage, ni par donation, ni pour cause de mariage. Si une fille choisit un mari en dehors de la communauté,
celui-ci lui constitue une dot de six cents livres , à la condition qu'elle (son mari l'assistant) signera une renonciation à toute pétition d'hérédité. Il n'y a pas d'exemple d'une femme qui en pareil cas soit revenue sur sa signature donnée, quoiqu'elle eût pu, le code en main , s'autoriser d'un article qui suffirait pour rendre nulle cette renonciation.
« Les enfants suivent pour l'ordinaire la profession paternelle, à moins que l'un d'eux n'ait manifesté une intelligence assez remarquable pour déterminer le maître à lui faire donner une instruction supérieure. Avant la révolution , un membre de la plus riche communauté, celle de Pinou , était devenu chanoine de Thiers, et l'une des lumières de l'église d'Auvergne. 11 vint finir ses jours au sein de la famille , et , à sa mort , la chambre qu'il avait habitée resta fermée pendant plusieurs années. ))
On peut dire que généralement l'esprit d'association se trouve en germe dans les villages d'Auvergne. Sans parler de l'usage du four banal , anciennement commun à toute la France , parce que ce n'est pas vraiment là une application de l'association, et que la redevance payée par chacun tournait d'ordinaire au profit d'un seul propriétaire , les lessives se font dans une cuve commune ; chacun contribue, dans une proportion fixée d'avance , à la fourniture des cendres. Dans les pâturages du Puy-de-Dôme, la conduite du bétail est organisée comme un service de garde nationale. Chaipie maison doit à tour de rôle se charger de ce soin , et fournir le berger qui sera de service pour plusieurs jours. Le malin du jour fixé pour le départ , il vient , btlton en main et son havresac blanc sur l'épaule , crier de sa plus forte voix, pendant un quart d'heure, sur le coup d'air (c'est le nom qu'on donne partout à la place publique) : « Amenez les bœufs ! lâchez les vaches ! » Et puis il va , entouré de son troupeau , s'installer dans la montagne au huron désigné pour le quartier général du moment .
Xous sortirons de l'Auvergne par Hiom, ville de 1"2,000 âmes, (pii fut longtemps la résidence liahilueile des anciens ducs et c(vmles d'Auvergne i et cpii est encore aujourd'hui la seconde nIIIc de ce
pays. Nous y venons quelques parties conservées du chaleau ducal , bâti en 1382 par Jean de Berry, premier duc d" Auvergne, et les
belles verrières de la Sainle Chapelle ronsiruite au xiv^ siècle. A quelques lieues de Kiom, le bourg d Ennezal possède une église remarquable qui date de la lin du vi*' siècle.
Randan est une petite \ille remarquable par un beau cliàleau qui aujourd'hui est la propriété de la famille d'Orléans.
Nous passerons par Gannat , ville de 0,000 Ames , dans une plaine lérlile sur la rivière d'Andelot. Ce fut dans l'origine et au xiii' siècle une chiUellenie de l'ancien Bourbonnais. Les seigneurs de Bourbon y avaient fondé un couvent d'Augustins , près de la chapelle de sainte Procule. dont la fête a continué à se célébrer avec une grande solennité.
Montluçon 5,700 âmes, sur le canal du (.lier, entourée de coteaux vignobles, est une des plus vieilles villes du Bourbonnais. Dès le x*" siècle elle appartenait aux sires de Bourbon. A un peu plus d'une lieue sont les eaux thermales du bourg de .Xéris, qui fut une ville importante sous la domination romaine.
Saint-Aniand , \ille de 7,000 habitants, ne date cpie du xv? siècle.
I.(^ duc do Sully avait forlifiô le château de Mont-Rond, qui la domine, et en avait fait une des meilleures places du royaume. Il fut démoli vers le milieu du xvii'' siècle. Tout près de là, au bourg de Drevent, sont les vestiges d'un ancien cirque romain, et à différentes époques on a trouvé des tronçons de colonnes et des débris de statues.
De Saint-Amand nous regagnerons Bourges et Paris.
Nogcnt-lc'-Iiolroii. — Lp Mans. — Angers. — Xanles. — Naiioléon-VciidiT. — La Rochelle. Rochefort. — Cosnao. — Mort.
ARTONS aujourd'hui de Paris pour Nantes. C'est un voyage de 391 kilomètres ou 98 lieues.
Nous irons d'abord jusqu'à Chartres, c'est une route que vous connaissez. Nous gagnerons ensuite Nogent-le-B^olrou , ville de 7,000 âmes, sur l'Huisne, entourée de coteaux délicieux. Elle doit son nom à Rotrou , premier comte du Perche , qui la fil rebâtir après sa destruction par les Normands. Ce nom a prévalu, bien qu'Henri F"" comte de Condé ait obtenu plus tard l'érection de ce fief en duchépairie , sous le nom d'Enghien-le-François, et que le petit-fils de Bélhune , duc de Sully, ait obtenu en 1652 d'autres lettres de duché sous le litre de Nogenl-le-Béthune. Le gothique château, bâti sur le flanc d'un coteau escarpé , fut l'ancienne demeure de l'austère Sully. Venez voir son tombeau près du mur de l'hôpital. Sa statue en marbre et celle de sa femme sont agenouillées devant les tables du Décalogue. On lit celte inscription :
« Cy gll le corps de très- haut, très - puissant , Monseigneur Ma\imilien de Béthune, marquis de Rosny, lequel, depuis l'âge de quatorze ans, courut toutes les fortunes de Henri-le-Grand , entre lesquelles est cette mémorable bataille d'Ivry qui adjugeait la couronne au victorieux , ou il gagna par sa valeur la cornette
blanche , et prit en icelle plusieurs prisonniers de marque. Il fut par lui honoré , et en reconnaissance de ses vertus et mérite , des dignités de duc et pair et maréchal de France , de gouverneur de haut et bas Poitou , des charges de grand-maitre de l'artillerie , en laquelle comme portant les foudres de Jupiter, il prit et remporta la forteresse de Montmeillan, que l'on estimait imprenable, et plusieurs places de la Savoie ; et de surintendant des finances , qu'il administra seul avec une prudente économie , il continua ses fidèles services jusqu'au malheureux jour que le César des Français perdit la vie par la main parricide d'un de ses sujets ; après la mort duquel il se retira chez soi , où il passa le reste de sa vie dans une douce et paisible tranquillité , et mourut au château de Yillebon , le 22 décembre 1641 , âgé de 82 ans. Son corps est ici à Nogent-le- Rotrou, dit le Béthune , et très-haute et très-illustre dame madame Eachel de Cochefilet, son épouse , qui mourut à l'âge de 69 ans, en 1659. »
Dans ce château de Villebon , qui est à neuf lieues de Nogenl , et que Sully fit reconstruire sur le modèle de la Bastille dont il était gouverneur, nous pourrons voir un cabinet où la duchesse de Sully a placé la statue de feu son mari. Sully est armé de pied en cap, une couronne de laurier sur la tèle, et couvert du manteau ducal. Dans la chapelle du château est la tribune roj aie qui était réservée à l'usage de Henri IV. Elle est tendue de velours brodé en argent , et garnie d'un prie-Dieu et de chaises en tapisserie. Une galerie renferme plusieurs objets curieuv , entre autres des cuirasses , des casques , des écus de plusieurs personnages tués à la bataille d'Ivry.
La petite ville de la Ferlé-Bernard '2,600 lial)itants) a gardé son rempart avec ses fossés, où coulent les eauv de l'Huisne. Nous devrons, pour entrer, passer sous une longue voûte. Que cet appareil guerrier ne vous effraie pas ; au-dessus de celle voûte , il n'y a plus d'hommes d'armes, mais un pacilique bibliolhécaire, qui nous fera les honneurs des archives de la ville. Il nous appnMidra que dès le xr siècle c'élail une i)lac(' importanle , el (|u'à la fin du xii'^ Philippe-Auguste, aidé du (lui de Gineniie el de Richard Cœur-
DE PARIS A NANTES. — VENDÉE. 31a
de-Lion, liiil à grand lionneur de l'avoir réduite. Elle possède une jolie église d'un bon style gothique et construite vers le milieu du xvi' siècle. Nous y verrons quelques sculptures précieuses, et, à la voûte , de hardis culs-de-lampe.
A quelques lieues sur notre droite , nous avons à Bonnétable , ville de 6,000 âmes , un château du xv" siècle , un des plus lourds monuments de la féodalité , et bien conservé. Une salle, décorée de bonnes sculptures en bois , renferme une suite des portraits des seigneurs de Bonnétable.
Tout à côté du bourg de Conneré , où nous passons , est un dolmen en dalles de grès d'une épaisseur de plus de 60 centimètres. La dalle, placée horizontalement, n'a pas moins de vingt pas de long sur huit de large. Au-dessous, s'ouvre une sombre caverne.
Voici maintenant une œuvre des Romains. Nous sommes au Mans, ville de 25,000 âmes. Elle conserve encore trois tours rondes et quatre à cinq cents mètres des remparts dont la dota quelqu'un des héritiers d'Auguste dans le ir siècle. La ville moderne a jeté trois ponts sur laSarthe, et s'est embellie de deuv promenades, dont l'une, environnée de terrasses, a pour perspective de belles prairies et un riche coteau.
L'intérieur de l'église Saint-Julien-du-Pré est fort curieux. Le style roman s'y retrouve dans les piliers et fûts de colonnes à chapiteaux , sans entablement , avec des figures de monstres imaginaires. Les arceaux voûtés sont supportés par des mascarons et des marmousets , et la partie inférieure des murs est garnie de niches à plein cintre. Dans les semi-ogives de l'église de la Couture, qui date du xiir siècle , on reconnaît une fusion des styles roman et gothique.
La cathédrale est un bel édifice du style gothique. Les fondements des bas-côtés et des tours furent jetés en 1055 ; mais l'église ne fut vraiment achevée qu'en li3i. La grosse tour, de forme carrée, est soutenue dans toute sa hauteur par d'énormes contre-forts ornés de niches où figurent des reines, des comtesses du Maine, des religieux , etc. ; on reconnaît une œuvre du xii^ siècle. Une grande quantité d'arcs-boutanls entoure le chevet du chœur ; on admire leur
élégante légèreté. A l'intérieur, les chapiteaux de la nef offrent des sculptures monstrueuses ou grotesques de harpies , de tigres , de griffons, etc. La corniche porte une multitude de mascarons représentant des diables ou des animaux. La partie la plus remarquable est le chœur, d'une construction postérieure à celle de la nef. Beaucoup d'artistes le placent immédiatement après celui de la cathédrale de Beauvais.
Le Mans a dans son musée quelques tableaux de grands maîtres italiens et flamands , un beau portrait en cuivre émaillé de Geoffroy Plantagenet , et dans sa bibliothèque un manuscrit du xiv* siècle , Vraie chronique de messire Bertrand du Glaiequin (Du Guesclin), une Bible du xv'' siècle riche en miniatures , et plusieurs manuscrits chinois.
Cette ville possède depuis peu une jolie salle de spectacle , agréablement située au centre de la promenade des Jacobins , et dont le foyer est remarqué par tous ceux qui la fréquentent.
On compte que sur le marché du Mans il se vend par semaine de 8 à 900 pièces de toile dont on peut évaluer le prix moyen à 80 francs. Cette toile est fabriquée dans les villages et apportée au marché par les paysans. Autrefois les élamines du Mans , sorte d'étoffe de laine , s'exportaient chez toutes les nations et jusque dans les Indes; la mode les ayant exclues , c'est à peine si trois ou quatre métiers sont employés aujourd'hui à cette fabrication. Le Mans possède , pour la vente de ses produits, une belle halle située au centre de la ville.
Au milieu d'un charmant vallon parsemé de bocages et bordé de coteaux vignobles, la jolie ville de la Flèche, dont la population est de 7,000 âmes, est arrosée par le Loir; un aqueduc d'un kilomètre amène en outre d'excellentes eaux à ses fontaines. Au x" siècle c'était une des principales villes de l'Anjou, grâce à une formidable forteresse qui couvrait une île au milieu du Loir. Tombée dans une extrême décadence pendant le cours du xiv* siècle, elle ne se releva que vers la fin du xvi% par la munificence de Henri IV. Elle lui doit son édifice le plus n»marquable, un collège de Jésuites fondé
en 1G03 et dont la façade porle encore son busle. Il est affeclé aujourd'hui à un collège où les élèves sont préparés à l'instruction militaire. La chapelle en est fort jolie. La nef et le sanctuaire sont entourés de tribunes avec balustrades ; elle a cpielque analogie avec la chapelle de Versailles. Elle a gardé le cœur du vaillant roi et l'épée du grand Condé. L'église du village de Bazouche, qui est à moins de deux lieues, se recommande comme un monument fort curieux du commencement du xf siècle ; le même village possède aussi un château à tours crénelées , avec tourelles en guérite , qui est parfaitement conservé.
Si nous nous détournons de quelques Heues à droite, nous trouverons Sablé, ville de 4,000 âmes, qui a un pont en marbre noir avec un magnifique château qui s'élève à pic sur le cours de la Sarthe. C'est une œuvre de Mansart, et il fut construit pour un frère de Colbert. Près de là était une des plus belles abbayes de France, l'abbaye de Solesme. L'église seule existe encore ; bel édifice construit vers la fin du xii* siècle. Sa forme est celle d'une croix latine avec une seule nef sans collatéraux. Les vingt-quatre stalles du chœur, d'une forme très-élégante , offrent chacune sur le dossier une tête en bas-relief très-saillant. Dans la croisée sont deux chapelles : l'une construite vers la fin du xv^ siècle présente un mélange curieux d'architecture gothique et du style de la renaissance. La partie inférieure représente Jésus mis au tombeau. Quatorze figures de grande nature , en pierre blanche du pays , parmi lesquelles la statue de la Madeleine est surtout remarquable , sont groupées sous une voûte dont les nervures se confondent gracieusement en un beau cul-de-lampe, et que couronne un bandeau chargé de plusieurs rangs de feuillages et de découpures à jour d'un fini admirable. Au-dessus, entourées d'ornements à profusion et de frises de chardon d'une délicatesse extrême, sont deux niches qui renferment un saint et un docteur, et entre elles la croix, où la figure du Christ manque aujourd'hui. L'autre chapelle est du milieu du xvi'' siècle. La partie inférieure à ras du sol représente la mort de la sainte Vierge. Quinze figures sont groupées sous une voùle. La Vierge, soutenue par saint
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Pierre, reçoit la communion de la main de Jésus. La Vierge et saint Pierre sont deux chefs-d'œuvre. Au-dessus s'élève un pclil monument à trois étages , portant les statues de saint Thomas et de saint Denis; plus haut , quatre hustes de saints et de docteurs, et enfin un petit arc triomphal à trois arcades supportant des figures allégoriques agenouillées. Sur les deux côtés , en retour de la chapelle , on a représenté l'Assomption de la Vierge et Jésus enfant au milieu des docteurs. Dans ce monument les arcades sont à plein cintre, les ordres grecs sont dans toute leur pureté avec des frises et des entablements de la pins grande richesse. Les statues sont de Germain Pilon le père.
Le chdteau du Lude , aussi dans les environs de la Flèche , offre comme Chambord le mélange du gothique et du style de la renaissance. C'est un lourd donjon fianqué de massives tours rondes à mâchicoulis ; mais toutes les fenêtres sont carrées et encadrées de pilastres , et les murs sont revêtus de riches médaillons. Dans ces mêmes environs, sous les murs de Pontvallain, Bertrand Du Guesclin remporta une de ces victoires décisives qui purgèrent enfin notre sol de l'invasion anglaise. Thomas Granson, le général en chef des forces ennemies, y fut fait prisonnier. Depuis plusieurs années, sur le lieu où notre armée inhuma ses morts, un citoyen pieux a fait élever un obélisque portant cette inscription : « Tci , après le combat de Pontvallain, en novembre 1370, Bertrand Du Guesclin, de glorieuse mémoire, fit reposer les fidèles Bretons. Un ormeau \oisin, sous lequel on éleva une cabane pour les blessés, une croix plantée sur les morts , ont donné à ce lieu le nom d'Ormeau-de-la- Croiv-Brète. »
De la Flèche reprenant notre route vers Angers, nous passerons à Durtal au pied d'un chAteau à tours crénelées et à mâchicoulis qui semblent encore menacer au loin la campagne. Et à ce propos on raconte dans le pays l'effroi qu'inspira à un parti de Prussiens, qui dans la campagne de 1815 venait chercher ses logements au Lourou\, l'aspect peu rassurant d'une ancienne église. Au delà de la petite \ille de Beaugé 3,300 âmes), que nous laissons à notre