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gauche, l'église du Louroux a pour clocher une vraie (our militaire à cinq étages , dans laquelle on pouvait établir, au\ jours de danger, une garnison de deux cents hommes pour garder l'abbaye. L'ennemi la prit pour une forteresse , et se relira.
Un peu avant d'arriver à Angers , nous verrons de loin, sur notre gauche , une des plus belles ruines de l'Anjou , le château de Plessis- Macé, souvent reproduit par le crayon des artistes. Au-dessus des créneaux et des mâchicoulis du donjon s'élèvent des tourelles aux quatre angles, et au centre un pavillon qui donne à l'ensemble une belle forme pyramidale.
L'intérieur de la ville d'Angers ne répond pas à sa magnifique situation sur la Maine , un peu au-dessous de son confluent avec la Sarthe , et aux superbes boulevards qui l'entourent; à peine peutelle montrer quelques vestiges des monuments qui , sous la domi-
nation romaine , ont embelli la cité principale des Andecavi, Des colonnes corinthiennes, d'une belle pierre dure , calcaire, étrangère à la contrée, emjjloyées dans les constructions intérieures de l'hôpitai bâti au xii'' siècle, semblent avoir été tirées des ruines de quelque édifice antique.
La cathédrale, dédiée à saint Maurice, est une croix latine à une seule nef, et les voûtes de cette nef, une des plus larges de nos églises de France, n'ont d'autre appui que les murs, sans qu'il ait été besoin de contre-forts à l'extérieur. Ces belles voûtes, de plus de 26 mètres d'élévation, sont en ogive avec des nervures sur les arêtes. Le portail est surmonté de deux jolis clochers en pierre à flèches, et, nu milieu, d'un troisième clocher en dôme ; on les aperçoit de huit à dix lieues aux environs. On remarque , au-dessus du portail, huit statues des comtes d'Angers supportées par des consoles et surmontées de dais en pierre. Le buffet d'orgues est soutenu par quatre cariatides colossales , et l'orgue passe pour un des meilleurs de l'Europe. Le principal bénitier est formé d'une magnifique pièce de vert antique.
Angers possède plusieurs autres églises remarquables. 11 faut citer encore l'école royale des arts et métiers ; le musée, riche en tableaux de prix ; la bibliothèque ; le haras , un des plus beaux de France.
Dans les environs immédiats de la ville, on va visiter les célèbres ardoisières qui occupent près de 3,000 ouvriers, et fournissent chaque année 60 à 80 millions d'ardoises de diverses grandeurs et quaUtés.
Nous nous détournerons de notre route pour visiter les Ponls-de- Cé construits sur la Loire, e( qui datent, assure-t-on, de l'époque de César. C'est une suite de ponts, au nombre de quatre liés entre eux par des chaussées , qui franchit les bras et les îles de la Loire. La longueur est de 3 kilomètres et comprend 109 arches tant en pierre qu'en bois. Des maisons rangées des deux cotés forment une \ille qui compte environ 4,000 habitants.
Si nous remontions la Loire , nous trouverions sur sa rive gauche Saumur, qui a jeté un faubourg dans les îles et sur la levée , et qui y communique par un très-beau pont de douze arches. Elle compte plus de 12,000 âmes, et possède une école militaire où viennenl se former des instructeurs pour la cavalerie. Son château, bîUi sur un roc, doit dater du xi* siècle; on y aura ajouté des constructions dans le xin'. Avant la révolution il siTvait de prison d'IUat, Le massif
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central était flanqué, aux quatre angles, de quatre tours qui sont rondes jusqu'à une certaine hauteur, et ensuite de forme octogone , avec huit arêtes très-saillantes ou contre- forts, des mâchicoulis et une toiture. Une partie a été démolie. Dans ce qui reste on a établi un arsenal qui peut contenir 100.000 fusils et un matériel considérable d'artillerie. Dans léglise de Nantilly on peut étudier une nef qui remonte au x" siècle. Elle est presque d'un style antique. La voûte est en berceau et repose sur les chapiteaux de colonnes engagées. La porte principale est décorée de deux colonnes dont les chapiteaux, ainsi que ceux de l'intérieur, sont composés de figures d'animaux bizarres. L'église \otre-Dame-des-Ardilliers présente , au rond-point de la croisée , un très-beau dôme construit dans le xvii" siècle. Il est éclairé par huit grands vitraux , séparés par des bas-reliefs en pierre représentant les évangélistes et quatre Pères de l'Église. Sur cette partie de la rive gauche de la Loire on retrouve jusqu'à huit dolmen.
Etre les Ponts-de-Cé et Saumur nous aurions pu visiter le château de Brissac , dont une partie , le pavillon de la façade principale, doit appartenir à la plus belle époque de la renaissance. Il présente cinq ordres d'architecture en pilastres , sur cinq étages en comptant le rez-de-chaussée. Une colline voisine porte une chapelle sépulcrale de l'ordre dorique grec dans toute sa pureté. Elle est construite en luf blanc et repose sur un socle de pierre dure qui forme tout autour un avant-perron de sept degrés. On l'appelle, dans le pays, le Mausolée.
Reprenant notre route, nous viendrons d'Angers à Champtocé, joli bourg où nous dessinerons en passant les ruines pittoresques d'un vieux château; de là à Ancenis, jolie ville de 4,000 âmes, dont le château fort passait jadis pour une des clefs de la Hrelagne: puis à Uudon , où nous saluerons une tour octogone, magnifique donjon d'un château remarquable , qui date du commencement du xv* siècle. Après avoir traversé d'immenses prairies, bordées de coteaux couverts de vignes, nous arriverons au point où la Loire reçoit la Sèvre \antaise, et enfin à Nantes , la prin(ip;ile cité des \nnn('le)^ avant la domination romain»'.
Mi TREIZIÈME VOYAGE.
Nantes n'a rien conservé de ses anciennes fortifications , si ce n'est quelques restes de miirailies enterrés. Le château offre encore extérieurement un aspect imposant. Une belle façade intérieure est décorée d'ornements aussi riches que nombreux. Ce château, reconstruit en partie sous le duc François II , fut fortifié par le duc de Mercœur de deux bastions carrés où s'étalent encore les doubles croix de Lorraine. Le château du Bouffay est démoli , et remplacé par un hôtel immense qu'on achève en ce moment.
Sa cathédrale, édifice du xv' siècle qui n'est pas achevé, renferme
le chef-d'œuvre de Michel Colombe, célèbre sculpteur breton , le tombeau que la reine Anne , femme de Louis XII , fit élever au dernier duc de Bretagne , François II , son père. Le socle , de marbre blanc , présente une mosaïque où le chiffre F se répète plusieurs fois entouré d'hermine. Les statues en marbre blanc du duc et de la duchesse, Marguerite de Foi\ , sa seconde femme, sont couchées sur le tombeau en marbre niiir. Aux (|ualn' angles , quaire statues de grandeur naturelle représeiitcnl des ligures allégoriques dans les-
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quelles on veut voir la Force, la Prudence , la Tempérance et la Justice ; on croit que l'artiste a donné à cette dernière les traits de la reine Anne , avec le costume el les insignes de reine et duchesse.
Le fleuve couvert d'îles verdoyantes et sillonné par des navires de lout pavillon , le beau port si animé de la Fosse , de vastes quais où s'ouvrent des rues bien droites et bien percées , les ponts au delà desquels s'étendent deux faubourgs Saint-Jacques et Saint-Paul), ou , pour mieux dire , une seconde ville , forment un spectacle admirable. Le quartier de la Fosse est habité surtout par le haut commerce; là sont les maisons de luxe. Le quartier Graslin est aussi fort élégant. Les artistes admirent dans la rue de la Poissonnerie et dans celle de la Juiverie d'ancieimes maisons en bois très-bien conservées et d'un aspect pittoresque.
L'hôtel-de-ville est un édifice médiocre. La préfecture est un beau monument , construit à la fin du xviii* siècle , qui fait honneur à l'architecte Ceineray. La Bourse, construite en 1812, présente sur une de ses façades quatre statues de nos marins fameux : Jean Kart, Dugay-Trouin , Duquesne et Cassarl.Dans le très- riche musée d'histoire natm-cllc, qui contient aussi une curieuse collection de
minéralogie départementale , nos yeux se porteront avec un vif intérêt sur une momie , présent du Nantais Caillaud , et rapportée de la haute Egypte par ce jeune voyageur, qui , dans une autre tentative pour arriver aux sources du Nil , devait payer de la vie sa passion pour la science. Le musée de peinture est remarquable par le nombre et le mérite des tableaux qu'il contient ; il se compose en partie de la collection du sénateur Cacault. On remarque à Nantes de très-belles promenades: le cours Saint-Pierre et le cours Saint-André s'étendent de la Loire à l'Erdre. La statue de Louis XVI s'élève sur une haute colonne entre ces deux promenades. Le cours Saint-Pierre est en outre décoré des statues d'Anne de Bretagne et d'Arthur III, duc de Bretagne et connétable de France.
Avant la révolution , Nantes comptait 80,000 habitants ; aujourd'hui ce chiffre s'élève à près de 100,000 avec une population flottante d'environ 10,000 voyageurs, étrangers, ouvriers, matelots, etc. Vers 1664, Nantes expédiait d'assez nombreux navires pour la pêche de la morue et de la baleine ; peu après , elle se livra plus spécialement au commerce de l'Inde et des Antilles, qu'elle approvisionna d'esclaves , et fit des bénéfices énormes. L'abolition de la traite , et surtout la prospérité croissante du Havre , ont amené un autre ordre de choses, et Nantes, pour raviver son commerce qui languit, cherche aujourd'hui les moyens d'améliorer la navigation de la Loire à la mer, de manière à se procurer un port aussi accessible que celui du Havre, sa rivale. Nantes résoudra-t-elle le problème d'amener jusque dans son port de la Fosse les bâtiments de 3 à VOO tonneaux , et d'économiser ainsi les frais d'un déchargement partiel et d'un séjour à Paimbœuf, ville de V,000 âmes, avec un bon mouillage pour les plus gros vaisseaux? Nantes n'est plus aujourd'hui que le quatrième port commerçant de France; il vient après le Havre. Vous connaissez les deux premiers, Marseille et Bordeaux. Ses armateurs expédient surtout à Bourbon et à la Guadeloupe. La plupart des navires au long cours de la place vont dans l'Inde, dans les deux Amériques , et sur la cote occidentale d'Afrique. Depuis la conquête d'Alger, NanU's y exporte nue énnrrne (pianlilé de fourrages que
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Ion soumet à l'aclioii dune presse qui en diminue {)rodit^ieusemenl le volume.
C'est Nantes qui la première a pratiqué sur une grande échelle la conseive des viandes, légumes, fruits, lail , dans leur fraîcheur, selon le procédé Appert. Son industrie la plus considérable est la fabrication des futaines et des basins. Elle a, pour ainsi dire , perdu ses fabriques d'indiennes , si florissantes dans le siècle dernier ; mais elle possède des filatures de chanvre et de lin à la mécanique, et de nombreuses ralïineries de sucre.
Les lourisles ne manquent pasd'aller à sept lieues de Nantes visiter Clisson , dans une situation délicieuse, au confluent du Moine et delà Sèvre Nantaise, et demandent à son vieux château , bali sur un roc qui domine la ville, les souvenirs du brave coiuiétable , frère d'armes de IJu (luesclin.
D'un autre cOté, et en suivant le cours de la I.oire , nous rencontrerons, à deux lieues de Nantes, l'Ile d'Indret, remarquable par les chantiers de construction de paquebots à vapeur pour le gouvernement , et pai' la maïuifacture de machines à va])eur jjour les vaisseaux de l'Étal.
Trente-sept lieues séparent Nantes de la Rochelle, que vous voyez au sud. Pour ce voyage , nous nous dirigeons par Montaigu sur Bourbon-Vendée , jadis la Roche-sur-Yon { du nom d'un immense château qui vient d'achever de disparaKre entièrement), sous l'empire Napoléonville, aujourd'hui enfin Napoléon- Vendée. C'est une ville moderne de 7,000 âmes, avec une église et une préfecture dans le style grec modernisé. Viendra ensuite Luçon ( ^i.,000 habitants ) , que le voisinage des étangs rend malsaine. Elle a une l)elle église épiscopale. Le cardinal de Richelieu fut nommé évéque de Luçon à l'âge de vingtdeux ans. En ihHS , Henri IV, après s'être emparé de Marans sur la Sèvre Niorlaise, pendant les guerres de religion dont lancienne province del'Aunis fut longtemps le théâtre, écrivait :
« C'est une Ile renfermée de marais bocageux , où de cent en cent pas il y a des canaux pour aller chercher le bois par basieaux. Passe une rivière au pied du chasteau. Cette rivière s'étend en deux bras
qui porlent non-seulement de grands basteaux, mais des navires de 50 tonneaux y viennent : il n'y a que deux lieues jusqu'à la mer... C'est un lieu de grand trafic tout par basteaux; la terre très-pleine de blés et très-beaux. »
Aujourd'liui on a desséché dans ces marais un terrain de plus de vingt lieues de diamètre ; on a élevé contre les eaux de la mer des digues, et, par des égouls d'une penle facile, on l'a forcée de recevoir le trop plein de cette partie des marais. Des Hollandais ont entrepris et evéculéce beau travail , et un canal qui enveloppe toute cette partie a recule nom de Ceinture des Hollandais. Cela s'est fait en creusant partout de petits canaux et des rigoles , de sorte que , comme du temps de Henri IV, toutes les communications se font encore par bateaux. Tout ce pays manque de bois à tel point quelon y ramasse soigneusement la fiente du bétail, et qu'on en fait des mottes qui, séchéesau soleil, servent de combustible.
La contrée que nous venons de traverser si rapidement est une de celles qui ont le mieux conservé l'ancien caractère national , c'est le cœur de l'ancienne ^ endce. La division de la Vendée en Bocage, Plaine et Marais, fort importante à connaître pour l'histoire de nos guerres civiles de la révolution, est indiquée ainsi dans les mémoires de madame de Larochejacquelein , qui porte un nom célèbre dans l'histoire de ces malheureuses guerres. « On peut regarder comme les limites du Bocage : la Loire au n^rd , de Nantes à Angers; au couchant Paimbœuf, Pornic, et leurs territoires marécageux ; ensuite l'Océan, depuis Bourgneuf jusqu'à Saint-Gilles; et pour les deux autres C(Més une ligne tirée des sables d'Olonneà Parthenay, et une autre ligne de Parthenay à la Loire , en passant par Thouars et Hrissac. » Le Marais est cette partie de la côte qui fut autrefois couverte par la mer, et à travers laquelle se décharge la SèvreNiortaise. La Plaine s'étend entre le Bocage et le Marais sur une longueur d'environ treize lieues et une largeur de deux lieues seulement.
Le Bocage, comme l'indique son nom, est couvert d'arbres , hérissé de collines , et coupé par un nombre infini de vallées étroites et |)eu profcMides où coiilenl de petits ruisseaux dans toutes les direc-
fions. Le sol est fort divisé , et le moindre rliamp , la moindre prairie , sont entourés d'une haie vive qui s'appuie sur des arbres plantés irrégulièrement et fort rapprochés ; tous les cinq ans on les émonde en laissant une tige de 4 à 5 mètres. Quand on regarde d'un point élevé, on ne voit autour de soi que des arbres, et l'on pourrait se croire dans une forêt.
La partie desséchée du Marais a été convertie en belles prairies et en terres labourables. Cette partie est riche en bestiaux et en grains ; elle est couverte de jolies fermes ; les tertres sont couronnés de beaux villages, entre lesquels les digues servent de communication. La partie du Marais qui s'étend au delà du canal de ceinture s'appelle le Marais mouille. Les bas-fonds conservent constamment de l'eau; le reste est à découvert depuis la mi-juin jusqu'à la mioctobre. On les plante en saules, en frênes, en aubiers, et quelquefois en chênes. On récolte chaque année des fagots qui s'exportent à la Rochelle et à l'Ile de Ré. Les roseaux servent à couvrir les cabanes des huiliers, comme on appelle les habitants du Marais mouillé , et à chauffer le four. Le même toit abrite une famille, pour l'ordinaire nombreuse, une ou deux vaches, quelques brebis et les chiens.
Une autre partie encore du Marais est le Marais sahnil. Celle partie est divisée de kilomètre en kilomètre par des êliers on canaux parallèles , larges de 4 mètres sur 2 de profondeur , qui reçoivent à la marée montante les eaux de la mer, et les conduisent dans les œillels ou aires où le sel se forme. Les aires salines restent constamment couvertes de plusieurs centimètres d'eau. Le sel s'y forme i)endant l'été par l'évaporalion à la chaleur du soleil. Les terrains entre ces canaux , ou comme on dit ici les hossis , sont cultivés et servent de chaussée pour le passage des piétons. En y comprenant ceux de l'île de Noirmouliers , on évalue à soixante-quinze mille le nombre des mllets aujourd'hui en rapport dans le département.
La Rochelle est une ville de 17,000 Ames, située au fond d'un petit golfe qui lui sert d'avant-port. C'est une place de guerre importante. La ville, dont on admire les fortilications, a un air de
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grandeur Iriste qu'elle doit aux arcades qui supporlciil la plupart des maisons, et sous lesquelles on circule à couvert. On montre à l'hôlel-de-ville , édifice gracieux de la renaissance, la chambre à coucher de Henri IV. Le port , qui reçoit des vaisseaux de toute grandeur, est fort avant dans la ville, et se compose do deux bassins, dont l'un est à sec à la marée basse. Le commerce fait beaucoup d'armements pour les colonies et pour Terre-Neuve. On voit encore les restes de la digne que fit construire Richelieu lorsqu'il assiégea la ville , qui fut longtemps le boulevard des protestants. C'est un long empierrement qui s'étend de la pointe de Coreille à celle du fort Louis, éloignées entre elles d'environ 1,500 mètres. Il est interrompu vers le milieu par un faible intervalle laissé pour le passage des vaisseaux. La Hoclielle possède un établissement de bains de mer.
Un peu plus au sud , Louis XIV a fait bâtir, sur la rive droite de la Charente et à quatre lieues de son embouchure , la belle ville de Kochefort , également place de guerre et le troisième port militaire du royaume, après Brest et Toulon. Sa fondation coûta tellement cher que Colberl l'appelait la \i\\e d'Or. Ce port est formé par la Charente; les vaisseaux du plus haut rang y sont à flot , même à la marée basse ; il est commode et sûr. Le peu de largeur de la Charente le met à l'abri des vents , et les cinq forts qui défendent l'entrée de la rivière la protègent contre l'ennemi. Il y a ici peu de monuments à voir, peu de commerce à mentionner, mais de beaux établissements de la marine militaire à visiter : l'hôpital delà marine, qui contient 1 ,200 lits ; l'école d'artillerie de la marine; et les chantiers, où l'on construit à couvert des vaisseaux à trois ponts, que l'eau de la mer vient ensuite soulever et mettre à flot. Il y a un bagne qui peut recevoir jusqu'à 2,200 forçats. C'est de Rochefort que Napoléon , après sa seconde abdication , s'embarqua sur un canot pour aller chercher un refuge à bord du vaisseau anglais le ncllèrophon , qui était en croisière devant les lies.
S'il nous plaisait de lairc une course en mer <'t de icNrnir à Nantes par un bâtiment du petit cabotage, nous visiterions . à l'em-
bouthure de la Charente , l'île d'Oleron qui a sept lieues de long sur une largeur de deux au plus el sur la côte ouest. Elle n'offre aux bâtiments que des rochers ou des dunes et pas un seul abri. Les marins de celte ile ont joui , dès le moyen âge , d'une grande célébrité. Ils avaient un recueil de lois maritimes, les Jugements d'Oleron, monument de jurisprudence très - remarquable , qui date du xii" siècle. Elle a 16,000 habitants répandus dans deux petites villes et des villages. Elle produit des céréales, du vin et d'excellents légumes.
L'Ile de Ré , aussi longue et un peu moins large , ne donne que du vin. Elle compte 20,000 habitants, qui sont pécheurs et exploitent force marais salants.
(irdce à leur position , ces deux îles forment derrière elles et en avant du port de la Rochelle une immense rade dont l'entrée est la passe qui existe entre elles , nommée le Perthuis d'Antioche. A l'extrémité de cette passe, la nature, comme pour protéger l'embouchure de la Charente , a posé une troisième petite ile, l'île d'Aix , que le génie des hommes a rendue inexpugnable.
En remontant le long de la côte , nous pourrions toucher à la ville des Sables d'Olonne (5,600 âmes), qui reçoit les navires de 150 à 200 tonneaux. On attribue sa fondation, qui n'est pas trèsancienne , à une colonie de Basques ou d'Espagnols. Sa belle plage attire beaucoup d'étrangers pendant la saison des bains.
>ous trouverions ensuite l'île Dieu , dont le grand diamètre est d'environ une lieue et demie et où le roc se montre à nu vers le centre. Quelques maigres champs, beaucoup de bruyères où paît un peu de bétail, sont la ressource de sa faible population.
L'île de Noirmouliers , qui compte 7,000 habitants, est trèsfertile, cultivée avec soin et fumée a\ec les plantes marines. Elle n'est séparée du continent que par un chenal de 4 kilomètres , guéable à la marée basse pour les chevaux et les voitures.
L'île de Bouin , couverte de bons pâturages , est aujourd'hui liée au continent par une chaussée.
Mais, au lieu de nous embarquer, (juittons Rochefort par la voie
(lelerre, et, avanl de regagner Nantes en promeneurs, visitons, sur les bords de la Charente , Taillebourg et son pont gothique , dont l'âge est ignoré. Rien n'empêche de croire que c'est le même pont dont saint Louis défendit seul le passage contre des assaillants sans nombre. Saintes fut la cité des Santones avant la domination romaine. Elle a les ruines d'un amphithéâtre, des bains thermes bien conservés où l'on voit encore deux baignoires en pierre calcaire et un arc de triomphe qui donnait entrée à la voie militaire par laquelle on se rendait à Mediolanum Limonum (Poitiers). C'est un arc à deux portes , assis sur un massif de maçonnerie , dans le lit de la Charente. Ce massif aura probablement servi comme aujourd'hui de pile à un pont. L'arc est d'ordre corinthien et s'élève au-dessus du pont à plus de 12 mètres. Trois inscriptions portent les noms et titres de Germanicus , Tibère et Drusus ; la quatrième porte : Caïus Jullm Ru fus , fils de Caïus Julius Olnanemms , pelil-fils de Ca'ius Julius Gidcdmon , arrière-pelit-fils d'Eposlsorovide, prêlre de Rome et d'Auguste à l'autel qui est près du confluent , intendant des travaux, a fait la dédicace de ce monument. On a construit récemment un pont suspendu destiné à remplacer l'ancien pont, qui menaçait ruine. On peut voir aussi dans les environs , près du village de Saint-Germain-du-Benest , une autre antiquité romaine , nommée dans le pays la Pile de Pirelongue. C'est une sorte de pyramide de 25 mètres d'élévation , construite en moellon et ciment , et revêtue de sept assises de pierres de taille ; non loin de là sont les ruines d'une tour antique au milieu d'un ancien camp romain. Saintes a 10,000 habitants.
Cognac, ville de 4,000 âmes, a conservé le parc de son ancien château, et dans ce parc on voit encore les vestiges d'une muraille hexagone dont on entoura soigneusement un ormeau. C'est que sous cet ormeau François F"" naquit en 149V. Sa mère, la duchesse d'Angoulôme, qui habitait alors le château de Cognac, prise, pendant une promenade, par les douleurs de l'enfantement, le mil au monde au pied de cet arbre.
En remontant vers le nord, nous passerons i>ar Saint-Jean-
d'Angely, ville de plus de 6,000 habitants, qui dut son origine à un château et surtout à un monastère fondé vers 768 par Pépin.
Niort, grande et belle ville de 19,000 habitants, avait déjà de l'importance sous les rois de la seconde race. L'une de ses églises est d'une fort belle architecture gothique. Madame de Maintenon (Françoise d'Aubigné) naquit en 1635 dans la prison de Niort, où son père était détenu sous l'accusation de faux monnayage.
Saint-Maixent (4,000 habitants) doit son origine à un monastère fondé au milieu du v<^ siècle par Agapit, que les Goths avaient chassé de son abbaye de Saint-Hilaire-de-Poitiers , et par un religieux d'Agde, qui changea son nom d'Adjutor pour celui de Maixent. Tout auprès est un coteau, le Puy d'Enfer, d'où jaillit une nappe d'eau qui tombe par de nombreuses cascades dans une voûte, pour reparaître ensuite en ruisseau.
Parthenay, population de 9,000 dmes, a une église du ix^ siècle et des prisons très -fortes qui s'élèvent à pic à plus de 23 mètres au-dessus du Thouet .
Thouars , petite ville de 2,500 habitants, est fière de son chAteau, qui passe pour un des plus beaux de l'Europe. Marie de La Tourd'Auvergne, épouse de Henri de La Trémoille, duc de Thouars, le fit bâtir en 1635 sur le plan que Philibert Delorme avait proposé à Marie de Médicis pour la construction du palais des Tuileries. 11 se compose d'un grand corps de logis central, surmonté d'un dôme et accompagné de quatre pavillons ; le tout se développe sur une ligne de 120 mètres. La profondeur est de 25 mètres. Le Thouet coule à l'est; au sud et à l'ouest on descend par quatre terrasses formant autant de jardins placés en amphithéâtre les uns au-dessus des autres. La façade à l'ouest est précédée d'une cour entourée de portiques à terrasse avec balustrades. L'escalier qui conduit au premier étage est couvert d'un donjon bordé de balustrades, et à l'intérieur présente une gracieuse coupole. Au nord du château on voit la chapelle, ou plutôt quatre étages de chapelles superposées. La plus basse, taillée dans le granit, servait de sépulture aux ducs de Thouars; la seconde servait d'église paroissiale; la troisième portait
le nom de chapelle de la Vraie-Croix; la quatrième enfin, la plus vaste et la plus belle, est la chapelle ducale, bâtie dans le genre gothique, très -régulière et bien éclairée. Une magnifique serre abritait plus de deux cents pieds de grands orangers. D'après des renseignements conservés aux archives, la dépense de construction monte à 1,200,000 livres, non compris la plus grande partie de la main-d'œuvre, qui fut faite par corvées gratuites. On estime que pour exécuter aujourd'hui de pareils travaux il n'en coûterait pas moins de 12 millions.
Nous rentrons dans le Bocage de la Vendée. Bressuire est une petite ville, de 2,700 âmes, qui a une belle église construite en granit et pour clocher une belle tour de plus de 63 mètres. Nous visiterons, le crayon en main, auprès du village de Mallièvre, les ruines du château du Puy du Fou ; à Mortagne les ruines d'un couvent de bénédictins et d'un château. La route de Mortagne aux Herbiers traverse la partie la plus belle du Bocage; et dans cette dernière ville, peuplée de 3,000 habitants, qui semble se cacher sous des flots de verdure, tout respire un air d'aisance qu'on ne trouve guère dans les autres villes de la Vendée. Tiffauges, avec les ruines de son château, et surtout sa vallée, est encore un lieu qui se recommande aux crayons des artistes. Nous suivons le cours de la Sèvre Nantaise, qui nous ramène à Nantes.
Vannfs. — Lorienl. — Qiiiniper. — Bresl. — Morlaix. — Sainl-Brieuc. — Rennes. I,a\al. — Alemon.
AiNTEXANï parlons de Nantes pour Lorienl et Bresl, au nord -ouest et sur la côte; c'est un voyage de 40 lieues d'abord, et de 35 lieues ensuite.
Nous passerons par la Roche-Bernard , bourg remarquable par le magnifique pont suspendu qui remplace depuis
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1839 le bac dangereux sur lequel on traversait la Vilaine. Ce travail gigantesque consiste en une seule travée de 198 mètres d'ouverture , unie à chacune des rives par trois arcades en maçonnerie; le lablier
du pont est à 83 mètres au-dessus des plus hautes marées, et à 93 au-dessus des basses mers. Les piliers en maçonnerie qui supportent les câbles de suspension, surpassent d'un quart en élévation la colonne de la place Vendôme.
En continuant notre route , nous arriverons à Vannes , ville de 1 1 ,000 habitants, sur un terrain très-bas; deux quartiers sont bâtis sur pilotis. Située tout au fond du golfe du Morbihan , à cinq lieues de la haute mer. Vannes a un petit port bordé d'assez beaux quais, mais qui ne peut recevoir que des bâtiments d'un faible tonnage, et son entrée est obstruée par les vases. D'un côté est une jolie promenade plantée d'arbres , de l'autre sont des chantiers renommés pour la construction des très-petits navires appelés chasse-marées. Elle a , dans son église cathédrale une assez bonne statue , celle de l'évêque Bertin sur son tombeau.
Nous visiterons dans ses environs une ruine du moyen âge, le château d'Elven. Eudon de Malestroit le fit construire en 1256 sur le plan , dit-on ; d'un château fort qu'il avait pris d'assaut en Palestine. Dans le siècle suivant, un Jean de Malestroit , qui commandait le château de Sucinio près de Saint-Gildas, dans la presqu'île de Rhuis qui forme le golfe du Morbihan , repoussait glorieusement une descente tentée par les Espagnols. Ce château de Sucinio avec ses six tours rondes, que surmontent de hautes et laides cheminées, n'est plus aujourd'hui qu'une belle ruine. Dans le golfe, la petite île aux Moines a perdu son monastère , mais a conservé un dolmen que les habitants appellent l'Autel du Sacrifice. Nous en retrouverions plusieurs autres dans Relle-Tsle, autrefois l'île Guedel, la plus grande des îles qui sont en face du golfe. Elle a quatre lieues de long sur une largeur de deux. Son terroir est très-fertile; elle élève annuellement sept à huit cents chevaux de la plus belle espèce bretonne. Nous y verrions à Bangor une belle tour en granit , construite tout récemment pour servir de phare; le feu s'y trouve à plus de 52 mètres d'élévation.
Auray compte près de 4,000 habitants. Son port, formé par l'embouchure de la petite rivière d' Auray, dans le golfe du Morbihan,
pent recevoir des navires d'un fort tonnage. Elle a une belle église de la lin du xiii"' siècle; les conlre-forls montent jusqu'au haut de l'édifice. Cette église , dédiée à sainte Anne , sous le nom de Notre- Dame d'Auray, est un lieu de pèlerinage célèbre dans toute la Bretagne. Le bourg de Carnac , dans le voisinage , est visité à cause d'un monument celtique fort extraordinaire. Dans une vaste lande , environ douze cents longs et énormes blocs de pierre brute , plantés verticalement enterre, sont rangés sur onze files parallèles. Quelques-uns de ces blocs ont plus de 6 mètres de liaul .
Hennebon est une jolie petite ville de 4,500 habitanls, bdtic sur deux coteaux à l'embouchure du Blavel. Des navires de moyenne grandeur fréquentent ce port, qui est placé au point d'intersection de quatre grandes routes. Avant l'époque de saint Louis , elle faisait un commerce assez étendu; plusieurs maisons d'arcliileclure gothique des xiv« et xv® siècles attestent son ancienne richesse. Son marché aux grains est un des régulateurs du prix des céréales pour l'importation et l'exportation.
Lorient n'était qu'un hameau en 1709 ; c'est aujourd'hui une ville de 22,000 âmes. C'est la compagnie des Indes qui a ouvert son port, vaste et d'une entrée facile , et créé ses beaux établissements. Ses chantiers de construction sont superbes. On y construirait jusqu'à 25 frégates ou vaisseaux de ligne. On remarque sur le quai une belle fontaine dont la cuvette est d'une dimension énorme, et trèsfavorable pour les marins qui viennent s'approvisionner d'eau. Sur la place du marché , on a érigé récemment une colonne, et une statue due au ciseau de M. Gatleaux , à la mémoire de Bisson , jeune oUicier de marine (jui , chargé dans l'expédition de Crèce, en 1827, de commander un brick pris sur les Turcs par la flotte de l'amiral de Rigny, se fit sauter avec son équipage , plutôt que de se rendre à des pirates qui l'attaquaient.
Quimperlé, ville de 5,300 habitanls , se nomma d'abord /4ran<o/. Elle a un port pour de petits navires. Elle est située dans la plus délicieuse position, au pied de hautes collines qui méritent d'être appelées de petites montagnes. Bâtie sur le point où se réunissent les
rivières de l'Isole etdel'Ellé pour former la rivière le Laita, Qaimper - EUé tire son nom de celte situation ; car ce nom signifie confluent de VEllê. Quimperlé a une curieuse église du xi'" ou du xu'^ siècle.
Quimper, ville de 10,000 âmes, ajoute à son nom celui de Corentin , en l'honneur de son premier évêque dans le v« siècle. Elle n'eut de remparts que vers l'an 1209. Son port ne reçoit que des navires de 300 tonneaux. Sur un portail latéral de sa cathédrale , bel édifice du xv^ siècle , l'antiquaire peut étudier beaucoup d'écussons des anciennes familles bretonnes.
Châteaulin (2,500 habitants), sur l'Aulne, ne reçoit dans son petit port que des barques de 60 tonneaux. Elle est environnée de riantes prairies plantées de peupliers et de chênes. Son vieux château, à en juger par les ruines, a dû être une forte place. D'ici nous gagnerons Brest , soit en traversant l'immense rade qui nous en sépare, soit en passant par Landerneau, jolie petite ville de 5,000 âmes, sur l'Elorn, dont le port reçoit des na^ ires de 3 à iOO tonneaux.
La rade de Brest est en communication avec Nantes par un canal qui part de l'Erdre , et passe à Blain au pied des ruines d'un château bâti par Olivier de Clisson. De ses neufs tours disposées comme un jeu de quilles, il n'en reste que deux. Ce canal passe ensuite à lledon, ville de 4,6U0 habitants sur la Vilaine, qui reçoit des navires de 150 tonneaux; elle est assez commerçante, et expédie en Amérique et à Terre-Neuve. Tout auprès est le château de Beaumont , avec une cavité qu'on nomme dans le pays Vablmede Brianganf, et où , suivant la tradition , « les anciens possesseurs du château de Beaumont, lesquels étaient grands détrousseurs de passants sur la grande route de Redon à Rennes , jetaient les corps de ceux qu'ils avaient occis. j> Le canal laisse à peu de distance, à l'est, Plo^rmel , dont l'air a toujours passé pour très-sain , et où l'on envoyait , il y a cinquante ans, les soldats malades des garnisons de Lorient, de Port- Louis et de Belle-lsle. Il coule à Josselin, ville de 5,700 âmes, au pied d'un château qui a joué un rôle important dans l'histoire de la Bretai^ne : là se voit le tombeau d'Oli\ler de Clisson. 11 rencontre
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plus loin Pontivy (7,000 habilanls ) , qui possède le vieux chclleau des ducs de Rolian. Dans les environs , à la petite ville de Baud, on voit sur l'emplacement de l'ancien château de Quinipily une statue singulière en granit , haute de six pieds, d'une exécution très-grossière , qui est demeurée debout ; on la nomme la Vénus de Quinipily. C'est une femme nue , portant au cou une espèce d'étole , qui par devant tombe jusqu'en bas. Salèle est ceinte d'une bandelette croisée par derrière. Sur le devant sont sculptées ces trois lettres HT ou LVÏ. Elle était jadis dans un temple dont on voit quelques vestiges sur la montagne de Cardennec. Le canal vient ensuite au pied de la montagne sur laquelle est située Carhaix , ouKeraës, ouKher-Ahès. Les érudits bretons ont longuement discuté au sujet de ce nom. Quelques-uns alïirment que cette ville doit son nom à la princesse Ahès , fille de Conan-Mériadec , qui la fit bdtir et la dota de deux chemins , dont l'un allait à Brest et l'autre à Nantes ; elle a une église du VI* siècle. Près de cette ville s'exploitent les mines de plomb argentifère de Poullaouen, qui donnent par an 500,000 kilog. de plomb., d'où l'on extrait environ 700 kilog. d'argent. On a inauguré récemment à Carhaix une statue en l'honneur de La Tour d'Auvergne, qui était né dans cette ville.
L'existence de la ville de Brest n'est constatée qu'à partir de l'an 12 'fO, quoique d'anciennes légendes établissent l'existence bien antérieure d'un chûteau fort sur ce point du littoral. En 1630, Brest n'était encore qu'une ville fort petite. Quarante ans après elle s'agrandissait, et le faubourg de Recouvrance commençait à naître. Dix ans s'étaient à peine écoulés que Yauban enfermait ce faubourg ainsi que la ville dans une enceinte de fortifications. En 1773, il fallut élargir l'enceinte. La Nille possède aujourd'hui une population de 40,000 âmes. Elle s'élève sur le flanc d'un coteau très-escarpé; elle n'a de monuments que son château et les bâlimenls pour le service de la marine; elle n'est vraiment animée qu'en temps de guerre.
Le château, bâti sur un roc lier presipie à pic , est une vieille forteresse célèbre dans les fastes de la Bretagne. Cinq énormes (ours, liées par des courtines et par un chemin de ronde, sont couionnées
de plates-formes d'une solidité extrême, et disposées pour recevoir de l'artillerie de gros calibre. L'une des trois tours qui regardent la rade porte le nom de tour de César, bien qu'il soit démontré que jamais le Romain n'est venu à Brest. Tout ce qu'on peut afllrmer, c'est que ces tours ont été construites avant l'invention de la poudre. Une tour qui porte le nom du Donjon, construite en 1550, a servi de demeure aux ducs de Bretagne.
Le port est assez grand pour contenir plus de cinquante vaisseaux ou frégates, tous à flot et garantis des vents par les hauteurs environnantes. En face d'une anse large et profonde, on a creusé dans le roc quatre magnifiques bassins de construction, qui s'ouvrent et se ferment au moyen de bateaux-portes. Ce sont des bateaux que l'on submerge à volonté, et dont les deux bouts glissent dans deux rainures ou coulisses pratiquées dans le roc. Remarquez dans les ateliers disposes autour de ces bassins une machine à amollir et courber, par le moyen de la vapeur, les poutres qui formeront les bordages des vaisseaux.
Le bagne est un vaste bâtiment à trois pavillons, consacré au logement des forçats. Il n'a pas moins de 260 mètres de long sur 25 d'élévation. Du rez-de-chaussée au comble il contient six grandes salles. Chaque salle est partagée en deux, dans le sens de sa longueur, par un double mur de refend, dans l'épaisseur duquel sont pratiquées des cuisines, des fontaines, des tavernes, des fosses d'aisance. Des deux côtés de ce mur sont établis les lits de camp, ou, comme on dit en style de bagne, les tolards. De quatorze en quatorze pieds, le mur est percé d'une arcade qui fait face à une fenêtre. Chaque salle peut recevoir 800 hommes; chaque tolard en reçoit 24. La salle est éclairée la nuit par des réverbères. Elle est fermée par une large grille de fer, qui permet une surveillance facile. Au moyen de meurtrières et d'embrasures habilement ménagées, on pourrait j'aiie jouer sur tous les points de la salle de la mousqueterie et même de l'artillerie. Le nombre des habitants de cet horrible lieu est (reiniron 3,000. Vous voyez par le nombre de salU'S qu'il en i)nunail rcccxojr bien (hnantage.
Du lieu de leur condamnalion , les forçais sont transportés au bagne en poste , dans une voiture doublée de fer, et divisée en onze cellules où chacun d'eux est déposé avec un carcan au cou, et les poignets fixés à une barre de fer qu'une chaîne relie au carcan. A leur arrivée, on les débarrasse du carcan, et on leur rive à la partie inférieure de la jambe un anneau de fer que l'on nomme martinet, et qui pèse de deux à trois livres. 11 se rattache par une chaîne de trois maillons ou longs anneaux à la ceinture du forçat , quand le forçat n'est pas accouplé; mais, pour l'ordinaire, deux forçats sont liés ensemble à une même chaîne plus ou moins longue, suivant les exigences du travail auquel ces deux forçats peuvent être appliqués. La livrée du forçai varie selon sa condamnation. Les condamnés à temps portent bonnet et casaque rouges avec pantalon jaune; le tout en une grossière étoffe nommée inouï. Les condamnés à perpétuité se distinguent par le bonnet vert, et, sur la casaque rouge, un collet jaune et deux bandes jaunes aux épaules. Les forçats signalés comme les plus dangereux ont en outre les deux manches jaunes. Toutes ces chaînes des forçats se rattachent la nuit par des cadenas à une forte tringle qui borde le pied du tolard. Celle tringle s'appelle le filet de ramas.
La surveillance est confiée à des gardes -chiourmes, enrôlés volontaires, armés et organisés militairement, el qui ne quittent les forçats ni jour ni nuit. Un garde-chiourme en surveille dix; il reçoit une prime d'engagement de 40 francs, et une solde de 60 centimes par jour. Au point du jour, aussitôt que les salles sont balayées el la ration du déjeuner distribuée, les forçats, divisés par escouades, sont inspectés, fouillés, et conduits à la fatigue, c'està-dire au travail : en été, jusqu'au dîner qui a lieu 5 onze heures; puis d'une heure jusqu'à la imit ; el en hiver, de neuf à trois heures sans interruption. Le coucher a lieu à sept heures.
Les forçats travailleurs sont distribués conformément aux demandes des diverses directions de l'arsenal. Les carrières , la taille des pierres , le curage du port, le sciage des bois, l'assèchement des bassins, le transport des matériaux, l'armement des vaisseaux, occupent le
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plus grand nombre. Ceux qui son! ouvriers liabiles son! admis dans les ateliers; Le salaire du forçat , employé à la tâche ou à l'entreprise, est le septième de celui du travailleur libre. Le salaire des forçats journaliers varie de 5 à 35 centimes. A chaque rentrée dans les salles , chacun est de nouveau inspecté et fouillé. Le dîner se prend par gamelles de quatre ou six , et se compose de légumes et de fromage, jamais de viande. Chaque salle a son paijol; c'est un forçat chargé des comptes et écritures. Il distribue les râlions et fait la paie. Les paijols et environ deux cents autres forçats employés par les hôpitaux de la marine et du bagne, les bureaux de l'administration et le jardin botanique, comme infirmiers, cuisiniers, valets d'amphithédtre, jardiniers, etc., ont une position relativement douce, et jouissent d'une ch'mi -liberté. Sept ou huit sont admis comme écrivains dans les bureaux du commissariat du bagne. Ces faveurs s'accordent à ceux qui font preuve de repentir et de bonne conduite, et dont la peine n'a plus très-longtemps à courir.
Les seules punitions en usage aujourd'hui dans les bagnes sont la privation temporaire de vin (on accorde aux forçats la liberté d'en acheter, ainsi que du tabac, avec la portion de leur salaire que l'on ne retient pas pour former une masse qu'on leur délivre à la sortie), les menottes, le cachot, le carcan, la bastonnade et la double chaîne. Le condamné reste alors attaché nuit et jour à la tringle de son tolard, sans jamais sortir, et cela quelquefois pour trois ans.
Le forçat libéré reçoit à sa sortie du bagne une somme de 20 francs sur sa masse. Le surplus est adressé au maire de la commune qui lui est assignée pour résidence. On lui délivre une feuille de route sur papier jaune. N'est-il pas douloureux, mes enfants, de penser qu'un si grand nombre de misérables soient parqués comme des bêles féroces, et retranchés à jamais de la société? car la défiance fondée qu'inspirent ceux qui sortent d'un pareil lieu ne leur laisse guère pour vivre d'autre ressource que les crimes qui les y ont conduits. Cette question est aujourd'hui une de celles qui préoccupent le plus vivement les esprits éclairés et les àines charitables. En met-
tant les méchants hors d'état de nuire à leurs semblables, on s'efforce de les rendre meilleurs par l'intérêt qu'ils ont à le devenir. Espérons que cette pieuse pensée portera un jour ses fruits.
L'antiquaire visite au nord de Brest, dans l'église du village de Plouguin , le tombeau de saint Jaona , un des premiers évéques de Léon. Sur ce tombeau, orné dans son pourtour d'arcades gothiques supportées par des colonnettes engagées, est la statue couchée a\ec mitre et crosse et deux petits anges à la tête. Au bourg de Lannilis, on voit un tombeau sur lequel est la statue d'un sire de Kerangart , et à ses pieds un lion qui ronge un os. Dans une chapelle à une demi-lieue de là , un docteur en théologie a aussi son tombeau décoré de plusieurs petites figures de moines, qui prient et pleurent ; mais ce qui est plus intéressant , c'est , auprès du grand village de Plourin, le château de Kergroadec, où l'architecture contemporaine de Louis XTII se trouve à C(Mé de celle du ^\i^ siècle.
Celte cote occidentale du Finistère , ou fin de la terre , est ainsi nommée parce qu'elle est la plus avancée dans l'Océan, comme l'indique une petite chapelle située sur la pointe Saint-Matthieu, qui précède la rade de Brest, chapelle appelée Notre - Dame - Fi nde-Terre.
Moins au nord est la pointe du Raz , et ensuite la troisième des pointes les plus avancées du Finistère , la pointe Saint-Matthieu. Jamais matelot ne passe devant la baie des Trépassés , auprès de la pointe du Baz, sans se rappeler les nombreuses victimes que l'Océan engloutit parfois dans ce parage. Non loin de là est l'enfer de Plogof , où la mer s'engouffre avec un fracas épouvantable. Les rochers du fond y sont d'un rouge vif ; le jeu des vapeurs et de l'écume les fait paraître en mouvement.
L'Ile de Sein, habitée par trois à quatre cents pécheurs , semble le prolongement de la pointe du Baz, dont elle est séparée par une lieue et quart. Sa partie la plus élevée, celle du nord, n'est qu'à 10 mètres au-dessus du niveau de la mer. Dans les hautes marées le flot balaie souvent la partie la plus basse, qui est la seule cultivable. On n'y voit pas une ronce; (juelques fougères, quelques bouquets
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de landes, sont les seules productions naturelles. Un seul pied d'arbre , soi^jné par le curé, est coupé et brûlé par lèvent du sudouest aussilAt qu'il dépasse le mur derrière lequel il a reçu un abri, touché de la misère des habitants , et surtout du courage avec lequel ils exposent leurs jours pour sauver les équipages des navires en détresse, le duc d'Aiguillou, ministre sous Louis XV, fit construire, dans la partie du sud , une jetée d'un quart de lieue de long , grâce à laquelle on a pu habiter et cultiver depuis un peu plus de terrain.
L'ile de Sein était autrefois consacrée à une divinité gauloise. Les prêtresse de cette divinité , au nombre de neuf, gardaient une virginité perpétuelle. Les Gaulois les nommaient Seines, et croyaient qu'elles pouvaient par leurs chants exciter des tempêtes dans les airs et sur la mer, prendre la forme de toute espèce d'animaux , guérir les maladies, prédire l'avenir, surtout aux navigateurs, qui manquaient rarement d'aller les consulter.
Pour terminer la soirée , mes enfants , nous voyagerons , si vous voulez, de Brest à Paris : c'est un trajet de 150 lieues. Nous gagnerions Landivisiau , jolie petite ville de 3,000 âmes , dont le clocher élégant et hardi est d'une construction particulière aux églises du Finistère et surtout de l'ancien diocèse de Léon. Vue sous un certain aspect, la flèche de ces clochers semble suspendue dans les airs, tant leurs supports sont légers et disparaissent à l'œil. Au nord de notre route nous laissons Plounevetz-Lochrist , village dans lequel se trouve une tombe plate qui porte , gravée en creux , la figure d'un chevalier du XIII* siècle , armé de pied en cap , et aussi une de ces anciennes cuves de pierre qui , dans les premiers siècles de l'église, servaient aux baptêmes par immersion. A Sibiril, on voit un tombeau assez curieux du xv* siècle. Saint-Pol-de-Léon , ville d'environ 7,000 habitants, possède , dans sa cathédrale , un tombeau décoré d'ornements curieux du style le plus barbare; un autre tombeau, celui d'un évêque de Léon du xvii" siècle ; et une figure à trois faces dont l'artiste a prétendu faire un emblème de la Trinité. Au bas, on lit ces deux mots en langue bretonne : Ma Douez, mon Dieu. L'ile de Batz n'offre pas un arbre : la violence du vent découvre souvent la
semence, et il arrive qu'on la renouvelle jusqu'à trois fois pour obtenir une récolte médiocre d'orge ou de seigle ; mais son canal est une excellente relâche pour tous les convois de la Manche, qui s'y abritent contre les vents d'ouest et peuvent au besoin gagner la baie de Morlaix , bonne pour les vaisseaux de toute grandeur et dont le seul inconvénient est d'avoir une passe étroite. On y a construit un des plus beaux phares de la Bretagne,
Morlaix est une ville d'au moins 10,000 âmes dont il est fait mention dès le iv" siècle, située au pied de deux collines et à l'embouchure de deux petites rivières qui y forment un port trèscommerçant. Des navires de 3 à 400 tonneaux peuvent y charger et décharger à la porte des magasins. Quelques anciennes maisons, avec des porches très-avancés et fort bas, offrent à l'intérieur une distribution singulière. Autour d'une énorme cage d'escalier carrée, éclairée par le toit, sont distribuées les chambres plus ou moins vastes du premier étage. On monte aux autres par des escaliers pris dans l'épaisseur des murs , et chaque étage intérieur a une galerie supportée par des colonnes de bois sculpté. L'église Saint-Matthieu est un assez bel édifice gothique. Celle de Sainte - Mélanie est du XV* siècle, mais d'un style lourd. Le vaste bdUment de l'hôtel-deville, construit sous Louis Xlil , renferme, dans une de ses salles, une bibliothèque riche en éditions du \w^ siècle et en précieux manuscrits. Aux environs de Morlaix on visite, à Lanmeur, l'église de Sainl-Mélair, qui date de la fin du x'' siècle et dont la crypte a tout le caractère des premiers siècles du christianisme ; cette crypte renferme une source , aux eaux de laquelle la croyance populaire attribue de grandes vertus. Dans un village un peu plus éloigné est une autre fontaine également célèbre, et consacrée à Saint-Jeandu-Doigt.
De Morlaix nous gagnerons Guingamp , en laissant au nord la ville de Lannion 6,000 âmes), qui a une église paroissiale du xiï'' siècle, et la ville de ïréguier (3,.')00 habitants) , assise sur un coteau qui fait face à la mer et dont le port deviendrait facilement le plus considérable du département : sa rade reçoit des navires de tous les
tonnages. Parmi les îles de telle partie de la cote, l'île de Brehat est le seul point, entre Brest et Sainl-Malo, où les frégates puissent entrer. En temps de guerre , c'est le lieu de reldche pour les convois et les caboteurs qui entrent dans la ÎSIanche ou qui en sortent ; c'est aussi la station pour les corsaires depuis Brest jusqu'à Granville. On y a construit , dans ces dernières années , un beau phare , qui a valu à l'ingénieur, M. Léonce Reynaud, une réputation européenne.
Nous passerons par Guingamp, ville de 7,000 âmes au milieu de vastes prairies; c'est là , Henriette , qu'on a commencé à fabriquer ces jolies étoffes qui fournissent à l'enfance ses toilettes d'été.
Nous arriverons à Sainl-Brieuc, ville de 1 2,000 habitanis , bâtie sur la rivière du (îouet et qui a son port au petit village appelé Le Gué. Sur la pointe de terre qui ferme l'entrée de ce port s'élève la tour de Cesson , qui fut jadis une des meilleures places de la province. Elle atteint 75 mètres au-dessus de la mer, et les navires l'aperçoivent de six lieues. Sur la belle plage qui s'étend au pied de cette tour ont lieu , chaque année , au mois de juillet , les courses entre chevaux de race bretonne. C'est la seule race en France qui se soit jusqu'ici conservée sans mélange. Le cheval breton manque d'élégance , mais il est propre à tous les services ; il est fort^ment membre , très-musculeux , énergique , d'un tempérament robuste et d'un grand fond. On en tire une très-grande utilité pour le service des diligences et des malles-postes.
Un monastère fondé au v* siècle par saint Brieuc , a donné naissance à la ville. Vers le milieu du ix«= siècle elle avait déjà de l'importance , et l'un des petits rois bretons, Nominoë , l'érigea en évêché. Sa cathédrale est un lourd édifice qui date du xiii" siècle ; on y voit la tombe de saint Guillaume, d'un style à demi barbare. L'hôtel de la préfecture est un bel édifice moderne. La statue de Du Guesclin orne la place qui porte son nom.
Nous visiterons, à une demi-lieue de la \ille,le moiuiment antique connu sous le nom de temple de Lanleff: les antiquaires y voient , les uns un temple armoricain , les autres un édifice consacré par les
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Romains au culte du soleil ; quelques-uns un ancien liùpilal pour les pèlerins revenant de la Terre-Sainte ; ceux-ci un baptistère des premiers chrétiens , ceux-là une église bâtie par les Templiers. Deux enceintes circulaires concentriques, construites en granit et en tuffeau, avec un espace entre elles de 30 mètres , servent comme de vestibule à une petite chapelle dans laquelle on descend par plusieurs marches. L'enceinte extérieure, beaucoup plus basse que l'autre, qui aujourd'hui a encore 10 mètres environ , est détruite en partie. L'enceinte extérieure est percée de douze arcades à plein cintre, reposant sur des piliers carrés , dont chaque face présente une colonne engagée. Onze de ces arcades répondent chacune à deux arcades aussi à plein cintre , figurées sur la muraille de l'autre enceinte et surmontées d'un œil-de-bœuf : chaque arcade figurée a en outre une fenêtre à plein cintre très-évaséc , et qui du dehors semble une meurtrière. Une voûte unissait les deux enceintes. La douzième arcade de l'intérieur répondait à une porte d'entrée de l'enceinte extérieure. Au milieu de l'enceinte intérieure , qui est aujourd'hui à ciel ouvert, un if a poussé, auquel la tradition donne trois cents ans d'existence et qui couvre ce monument de son ombre. La chapelle gothique a dû être bâtie postérieurement , quoiqu'il soit difiicile de lui assigner une date. Depuis nombre d'années elle a ce singulier monument pour cimetière. Dès les premiers temps du christianisme , on a construit des églises circulaires dont le chœur, également circulaire, était séparé par des arcades de ses bas-c(Més qui l'entouraient. On ne pense pas cependant que la date du temple de Lanleff doive être cherchée avant le vu* ou même le viii'' siècle.
Au village de Plérin la chapelle Saint-Éloi est, à la saint Jean, le but d'un pèlerinage. On y conduit tous les beaux chevaux des communes avoisinanles , on les orne de fleurs , et au retour chaque fiancé ramène sa fiancée sur son cheval , qui a été bénit à la chapelle.
L'industrie principale du département , et aussi de la Bretagne presque entière, est la fabricalion des toiles. Celles destinées à l'exportation, pour les colonies espagnoles et toute l'Amérique, se fabriquent surtout à Quinlin, par pièces de 5 mètres. Elles ont conservé
à l'étranger le nom de Bretagne légitime. Celte exportation, quoique bien déchue , donne encore lieu à un mouvement de capitaux d'environ 4 millions par an pour les quatre villes de Quintin , Moncontour, Uzel et Loudeac. On compte que dans l'arrondissement de I.oudeac les deux tiers des habitants s'occupent de cette industrie. Viennent aussi les toiles de l'arrondissement de Dinan qui prennent le nom de toiles de Combourg , et enfin les toiles à voiles. La culture du lin se fait ici en grand, celle du chanvre a aussi de l'importance. Avec le fil de chanvre mêlé de laine on fabrique, pour l'usage du pays, une étoffe assez chaude et de bon usage nommée harlinge. La toile se fabrique dans les villages. Chaque tisserand vient au marché de la ville voisine vendre sa pièce et acheter du til pour en commencer une autre. Il perd ainsi une journée de travail par semaine. On ne connaît ici que la quenouille et le rouet , et point encore la filature à la mécanique. En filant un fil de trois aunes à la livre , une fileuse ne gagne pas plus de 20 centimes par jour. Pour peu que le lin soit mélangé ou de mauvaise qualité , ces malheureuses femmes y perdent. On en cite journellement qui achètent pour 18 francs de lin et n'en retirent que pour 12 francs de fil.
Au sortir de Lamballe, jolie ville de i,500 iîmes, où l'on voit une église dont les portes sont du x'' siècle, et où se fabrique un parchemin très-renommé, détournons nous de notre route pour allervisiter Dinan, ville ancienne qui compte 7,500 âmes. Dans son château, énorme donjon à deux tours, les ducs de Bretagne venaient souvent passer la belle saison. On y montre un fauteuil qui a , dit-on , appartenu à la duchesse Anne. Une place qui porte le nom de Du Guesclin servit de champ clos à ce preux dans le combat singulier où il fut vainqueur du chevalier anglais Cantorbie (Canterbury). Une statue a été élevée au brave chevalier breton sur le lieu même du combat. Entrons dans l'église Saint -Sauveur; sur une table de marbre taillée en obélisque et appliquée sur le mur nous lirons cette inscription : « Ci-gil le cœur de messire Bertrand Du Guesclin , en son vivant connétable de France; son corps repose avec celui des rois à Saint-Denis en France. » Au-dessus est une urne funéraire et les
armes de sa maison , un double aigle , qui rappelle assez les armes d'Autriche. Dinan est fréquenlée, dans la belle saison, à cause de ses eaux minérales , recommandées contre les affections chroniques de l'estomac. Elle est en communication régulière avec Saint-Malo et Rennes par le canal de rille-el-Kance, construit depuis quelques années et qui assure une navigation intérieure, et à l'abri de l'ennemi, entre le port de Saint-Malo et celui de la Roche-Bernard à l'embouchure de la Vilaine. Dinan a un port qui peut recevoir les navires d'un faible tonnage. Sur une des places de la ville on a élevé, en 1838 , une colonne en granit surmontée d'un buste en marbre blanc , en l'honneur de Diiclos-Pinot, secrétaire de l'Académie française sous Louis XV, et ancien maire de Dinan, qui a entouré la ville de ses jolis boulevards. Toul auprès de Dinan , dans l'église du village de l-ehon , nous verrons les débris de plusieurs tombeaux de la maison des Beaumanoir.
Les ruines romaines passent à tort pour être rares en Bretagne ; nous en rencontrerons au village de Corseul, près de Dinan. Ce fut , dit-on , l'emplacement de la capitale des Ciiriosolites. Sur un des piliers de l'église on a encastré une inscription funéraire que je vous traduis: « Ici repose Siliciana, prêtresse de la déesse Tsis, née en Afrique et recommandable par sa piété. Elle avait suivi son fds. Elle mourut à l'âge de 65 ans. Januarius, fils de cette très-illustre femme, lui a érigé ce monument. » Dans la campagne , une muraille d'une dizaine de mètres, de peu d'épaisseur, dont le pan serait la moitié d'un octogone à côtés égaux , sans portes ni fenêtres et de construction évidemment romaine, a reçu dans le pays le nom de Temple de Mars. L'église possède un monument d'un autre âge, mais don! on ne peut fixer la date. C'est une cuve ronde de granit noirâtre , soutenue par quatre figures sculptées grossièrement. Elles sont vêtues d'une tunique fort courte , serrée à la taille et attachée par un seul bouton au-dessus du cou. Elles portent des moustaches relevées et un peu de barbe.
On disait jadis : » Qui a la Bretagne sans Jugon a une chape sans chaperon. » C'est que Jugon, qui n'est plus rien aujourd'hui, avait
jadis un chilteau très-formidable. Jean V, duc de Bretagne , le fit démolir en ik'20.
En passant au bourg de Broons , nous saluons un petit monument moderne destiné à rappeler que dans le cbàleau de Lamotte-Broons naquit Bertrand Du Guesdin.
Plus loin, dans la commune de Québriac, sur la route qui conduit de Dinan à Vannes, nous trouvons un monument romain bien conservé. Ce sont quatre pierres en forme d'étoile dont lune est percée pour laisser couler la liqueur des libations que les païens faisaient en riîonneur des morts. Les ruines d'un petit capitole et des thermes donnent à penser que Monlfort existait lors de la domination romaine. Auprès de cette ville , qui est au sud de notre route , on nous montrera des débris d'un dolmen que l'on a nommé le Tombeau de l'enchanteur Merlin , si célèbre dans les romans de chevalerie ; et , mieux que cela, la fontaine de Jouvence; mais vous n'avez pas encore besoin de son eau, qui, disait-on, redonne la jeunesse. Nous ne sommes pas loin de la forêt de Paimpont, la plus considérable de toutes celles de la vieille Bretagne, et dont les romanciers ont fait la forêt de Brocéliande. C'est là qu'ils ont placé une autre fameuse fontaine, celle de Baranlon, dont les eaux répandues sur le perron de l'enchanteur Merlin soulevaient les tempêtes. Aujourd'hui , pour tout prodige, cette forêt nous montrera un chêne dont le tronc a près de 10 mètres de tour. On compte que cet arbre a dû voir au moins six siècles.
En face d'un véritable tombeau, au village de Saint-Pern (abréviation de Saint-Patern), nous recevrons d'un sire René de Saint- Pern une leçon d'humilité chrétienne. ( Un Bertrand de Saint-Pern fut le parrain de Du Guesclin.) René, mort en 1656, voulut être enterré à la porte de l'église , afin , disail-il , » que celui qui , pendant sa vie d'un moment , avait pu fouler quelques-uns des habitants, ses vassaux , fût longtemps foulé par eux; qu'il ne fût pas possible d'entrer dans l'église où si longtemps il avait occupé la première place , sans poser le pied sur sa tombe ; invitant ainsi ceux de ses descendants qui pourraient se laisser aller à l'orgueil ou à
l'injuslico, à penser à la brièveté de la vie, à l'égalilé de la mort, à rabaissement du tombeau. »
La vieille ville de Rennes , qui compte 38,000 âmes , jadis la capitale des Redones , peuple de l'Armorique, s'annonce de loin aux regards du voyageur par les deux tours très -modernes de sa cathédrale reconstruite. Elle doit la régularité de quelques-unes de ses rues à un incendie qui en 1720 consuma 850 maisons ; elle est sortie plus belle de ses ruines. Dans la muraille de la porte Mordelaise, on retrouve une pierre chargée d'une inscription romaine qui constate que, sous l'empereur Gordien, Ueimes comptait parmi les cités des Gaules. C'est par cette porte que les ducs de Bretagne faisaient leur entrée à Rennes. Ils n'en franchissaient le seuil qu'après avoir juré de conserver la foi catliolique , de protéger l'église de Bretagne, de la défendre, de gouverner sagement le peuple et de lui rendre bonne justice. Deux belles places précèdent l'hôtel-de-ville, édifice moderne, et le palais de justice décoré de peintures de Jouvenet et d'arabesques fort belles. Le meilleur tableau est le Mensonge démasqué. Le musée possède quelques tableaux des grands maîtres italiens et de Rubens. Sur la façade d'un ancien couvent , aujourd'hui converti en caserne pour l'artillerie, on lit le nom de mademoiselle de La Fayette, femme pieuse qui avait cru assurer à perpétuité une demeure à des sœurs de l'ordre de Saint-Benoit. Le même emplacement avait servi , dit-on, jadis à un temple d'Isis ou de Gérés; et une tour romaine qui en était une dépendance a subsisté jusqu'en 1816. La Faculté de droit de l'ancienne université de Nantes a été transférée à Rennes en 1735.
Depuis longtemps nous sommes sortis du véritable cœur de la Bretagne. Pour comprendre une difTérence entre la haute et la basse Bretagne, il faut se reporter aux anciens évéchés. Nantes, Rennes, Dol, Sainl-Malo et Saint-Brieuc composaient la haute Bretagne; Vannes , Quimper, le Léon et Tréguier composaient la basse Bretagne ou , comme disent les Bretons , la Bretagne brelonnante. La langue constitue la plus notable différence. Une ligne tirée de l'embouchure de la Vilaine , et qui viendrait aboutir à Chîttel-Audren ,
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eniro Guingamp el Saint-Brieuc , séparerait assez bien les deux parlies de la province. En deçà de cette ligne on n'entend parler que le français ou un patois bâtard ; mais le paysan de la basse Bretagne a conservé l'antique idiome , et un Breton brelonnant vous dira que les Celtes , ses aïeux , ne reconnaîtraient qu'en lui seul leurs traits et leur sang. Le langue bretonne se divise en autant de dialectes qu'il y avait d'évêcbés bretonnants. C'est, au surplus, un phénomène curieux que celui d'une contrée où, depuis deux mille ans, vit la même race et se parle la même langue. Le brave la Tour d'Auvergne , qui fut à la fois le Premier Grenadier de France et un écrivain fortérudit, rapporte, dans ses Oriçiines Gauloises, à propos de la langue bretonne, une tradilion proverbiale du pays. 11 est bien constaté qu'on parlai! breton dans le Paradis Terrestre. Quand la première femme présenta la pomme à son époux , celui - ci en demanda un morceau, en breton, alam, d'où lui vint le nom d'Adam. Elle lui offrit ensuite de l'eau en lui disant, toujours en l)reton, er , bois, et le nom lui en est resté à elle-même.
La basse Bretagne a conservé une foule d'antiques superstitions que la religion elle-même a dû adopter, ne pouvant parvenir à les déraciner. De ce nombre est le pèlerinage qui a lieu près du bourg de Ponlou , à une antique chapelle dédiée à saint Laurent. Chaque année, dans la soirée du î) août, une foule d'hommes y accourent des paroisses environnantes. Après avoir fait, sur les genoux, le tour de l'ancien cimetière , ils se glissent tour à tour en rampant dans un four pratiqué sous l'autel, pour rappeler le supplice du feu infligé à saint Laurent , baisent la pierre humide de l'âtre, s'y frottent les mains, puis, se dépouillant complètement de leurs vêtements, courent se plonger à l'envi dans la fontaine voisine. La vertu de ces ablutions est de préserver ou de guérir des rhumatismes. Quelques pèlerins s'offrent à recevoir une seconde douche pour compte d'autrui, et l'on peut utiliser à peu de frais leur complaisance et se baigner ainsi par procuration. Au coup de minuit , la foule abandonne la fontaine pour se porter dans une prairie où commencent aussittM , à la clarté de la lune ou à celle de cierges empruntés à la
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fliapelle, dos luttes qui durent plusieurs heures. Les hommes mariés sont formellement exclus. Il n'y a point de prix , ou plutôt il n'y en a qu'un digne de la valeur des combattants ; on lutte pour l'honneur de la paroisse. Quand les préparatifs sont terminés, d'anciens lutteurs, réduits au rôle de hérauts, crient : Lice! lice! comme on le faisait dans les tournois, et rangent en cercle les milliers de spectateurs. Les spectateurs des deux premiers rangs se tiennent accroupis sur leurs talons, les autres sont debout. Aussitôt que la \ictoire a décidé quelle paroisse aura le droit de mépriser les autres pendant une année , le cirque se décompose , des groupes nouveaux se forment en attendant le jour; les uns écoulent le flux de paroles intarissable des improvisateurs populaires, d'autres dansent à la voix , en poussant de temps en temps des cris sauvages ; d'autres remplissent les tentes des taverniers, et quand le soleil se lève , les femmes, qui n'avaient point encore paru, viennent se mêler à la foule. C'est à leur tour de passer par le four et sous la cascade de la source.
Quoiqu'à peu près sans culture intellectuelle , celte population est brave et probe ; avec de la douceur on en fait facilement de bons soldats , et tous naissent marins intrépides. En dépit du Code , les familles des cultivateurs continuent à observer généralement , dans leurs partages , le droit d'aînesse , alin de ne pas morceler l'exploitation rurale. Le fils aîné , en succédant à la ferme, devient pour ses frères et sœurs un véritable père de famille ; il s'engage à les nourrir et à les étal)lir. \ulle part l'hospitalité ne s'exerce avec plus de générosité ; le mendiant trouve partout place à la table et au foyer ; il paie son écot en prières, en nouvelles, en chansons. Tout le inonde mange au même plat, maîtres et valets. Le maître y porte le premier la main, puis les fils de la maison, puis les valets ; les femmes ne viennent qu'après tout ce qui est du sexe masculin. Cette nourriture est souvent misérable. Dans les environs de Brest et de Morlaix , ce sera de la bouillie d'avoine et de blé noir, du pain d'orge ou de méteil et une soupe de lard ; point de vin. Le maître de la maison se dédommage de celle abstinence dans les cabarets de la ville les jours de marché.
Dans les villages pauvres , on donne le nom de maison à une cahute en terre battue qui a 10 mètres de long et la moitié de large, avec une porte et pour unique fenêtre une ouverture d'un demi-mètre. Une claie sert de cloison et sépare l'intérieur en deu\ parties. Dans l'une couche le bétail, dans l'autre la famille s'entasse sur des planches disposées en étagère des deux côtés de la cheminée. Une balle d'avoine ou de seigle sert de matelas ; une couverture est chose rare ; une paire de draps est un luxe.
Les costumes sont très-variés. Dans un pardon [ on nomme ainsi les fêtes de village ) on peut compter jusqu'à quarante costumes différents. Le plus usité rappelle l'habit à la Louis XIV avec les larges canons bouffants, bas noirs, souliers à boucle, chapeau à larges bords. La chevelure est toujours luxuriante et tombe sur les épaides. Onel(iues-uns font broder en laine rouge, sur une basque, la date de leur habit. Entre Quimper et Quimperlé, les femmes, dont la plupart ont de la beauté , portent un costume «jui rappelle celui
des paysannes suisses : jupe rouge et courte , corset entr' ouvert et bavolet blanc.
Un des plus bizarres préjugés de la basse Bretagne est le mépris pour ceux qui exercent la profession de cordiers. On les appelle kakour, caqueux , sentant la caque, et on leur reproche la lèpre qui, dit-on, ne manquait jamais de s'attacher à leurs ancêtres. Les tailleurs sont aussi voués au ridicule. Un proverbe breton dit qu'il faut neuf tailleurs pour faire un homme. Si l'on prononce le mot tailleur, on ajoute sauf voire respect. Les Anglais, ou (comme dirait un vrai lias -Breton) le peuple qui habite la pelile Bretagne , ont également ce dernier préjugé ; et même de l'autre côté du détroit , c'est surtout dans la haute classe qu'il s'est conservé.
La basse Bretagne est le pays des dolmen ; nous en aurions rencontré là presque dans chaque commune. Aux environs de Rennes, la commune d'Essé en possède un des plus curieux , qu'on nomme la Roche aux Fées. 11 se compose aujourd'hui de quarante-trois pierres fichées en terre , et supportant huit autres pierres plus grosses couchées à plat.
A Vitré , ville de 9,000 dmes , le temps achève de démolir l'ancien château des ducs de La Trémouille. L'église de Vitré se recommande par une chaire en pierre construite en dehors et d'où l'on prêchait le peuple assemblé dans le parvis. Entre deux tours des remparts est une maison de peu d'apparence que je signale à votre attention; madame de Sévigné l'habitait lorsqu'elle quittait son château des Rochers pour venir à la ville. Ce château des Rochers est fort bien entretenu , trop bien même ; car dans le cabinet de madame de Sévigné , ce cabinet vert où elle raconle avoir reçu la gouvernante de Bretagne , on ne trouve plus rien de cette époque, pas même la peinture. Elle a disparu sous un crépi recouvert d'une couche de blanc. Nous visiterons sa chambre à coucher, et le second cabinet sans cheminée où elle se retirait souvent pour écrire; et nous croirons enfin avoir joui un instant de sa présence quand nous aurons regardé un portrait d'elle qu'on attribue à Mignard.
Une des principales industries de Vitré est la préparation des
peaux de chèvre. On en fait un sayon ou sorte de palelol qui se porte le poil en dedans ou en dehors, selon qu'il pleut ou qu'il fait froid. C'est surtout dans la contrée de Rennes à Vitré que ce vêtement est d'usage. Les jeunes élégants font orner leur savon de brandebourgs à olives.
Laval est une ville de 17,000 âmes, qui date du viii^ siècle et qui s'est groupée auprès d'un vieux château , aujourd'hui disparu, destiné à arrêter les incursions des Bretons. Arrosée par la Mayenne, Laval a disposé assez capricieusement celles de ses maisons qui bordent les deux rives. Ce désordre , qui probablement fait le désespoir du conseil municipal , a fourni à plusieurs de nos paysagistes de gracieux sujets de tableau. Je n'en dirai pas autant des rues de la ville. L'une d'elles se prolonge sous des maisons voûtées. Dans la grande rue, non-seulement le toit des maisons bâties en bois, mais chaque étage de la maison surplombe de beaucoup sur l'étage inférieur. La maison va ainsi en se rétrécissant du toit à la base. Il y en a qui n'ont pas moins de six à sept cents ans d'existence. La tradition veut qu'elles aient été construites avec des chênes abattus sur la place même. On est tenté de le croire quand on considère l'énormité des poutres mises en œuvre : il aurait fallu des frais incroyables pour les amener de loin.
L'église de la Trinité olTre plusieurs détails remarquables d'architecture gothique. Celle des (^ordeliers a une voûte en bois entièrement peinte , et trente-six colonnes en marbre rouge et en marbre noir, L'égUse Saint-Vénérand a quelques vitraux assez beaux. La ville moderne abandonne le coteau sur lequel s'élève l'ancienne cité. Un nouveau quartier se forme sur le passage de la grande route, et devient la ville nouvelle; on y a construit un hôlel-de-ville, un beau pont, une salle de spectacle, plusieurs belles maisons, et la statue d'Amliroise Paré, célèbre médecin et chirurgien du xvi'' siècle, s'élève sur une place non loin de la promenade. Tout près de Laval, le village d'Avenières a une jolie églis(^ qui date du xi® siècle. Le hameau de Grenoux en a une qu'on dil de construction romaine et dont on place la date du vu' au i\' siècle. Elle renferme deux tombeaux
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assez curieux du xuf siècle, celui d'un chevalier vêtu d'une longue robe retenue sur la poitrine par une agrafe , et celui d'une femme dont la tête est enveloppée d'un voile ou plutôt d'une espèce de turban qui encadre très-exactement le visage. L'inscription est en latin , mais illisible.
La partie haute de Mayenne , bâtie sur deux coteaux , est la ville ; la partie basse est le faubourg, qui contient un tiers des 9,000 habitants de la population totale. Cette ville , dont l'origine remonte au ix'' siècle, s'appela d'abord Mayenne-la-Juhel , du nom du sire de Mayenne la .luhel, qui fit bâtir le château. La rampe qui conduit dans le haut de la ville est d'un accès très-dilficile. En hiver il n'est pas rare de voir atteler à une charrette jusqu'à trente bêtes, tant bœufs que chevaux. A quelque dislance de Mayenne, nous pourrons voir à Jublains un camp romain, ou plutôt un fort de construction romaine. C'est une enceinte carrée d'environ 160 mètres sur chaque face, et llanquée de tours. La muraille a 3 mètres d'épaisseur; elle est construite en briques avec un revêlement en pierre sur les deux faces. Au centre sont les débris d'une autre fortification carrée de dimensions moindres, à peu près comme les donjons du moyen âge. Dans ce même bourg qui fut la cité principale des Diablîntes, on a retrouvé des vestiges d'un cirque et d'un temple à la Fortune , et peut-être aussi de thermes.
En poursuivant notre route, nous passerons à peu de distance de la petite ville de Lassay, dont le château, construit en 825, fut une forteresse importante ; c'est le mieux conservé des vieux châteaux du département. On y entre par un pont-levis flanqué de deux fortes tours.
Alençon , ville de 14,000 âmes, est située dans une grande et fertile plaine entourée de forêts , au confluent de la Brillante et de la Sarthe. Ses rues larges feraient croire à sa salubrité ; mais la mauvaise qualité de ses eaux et le voisinage de quelques étangs forcent à revenir de cette impression favorable. Sa cathédrale date du xvi^ siècle. Le portail, achevé dans le xvii% est remarquable par ses sculptures. L'autel , avec un baldaquin à quatre colonnes de marbre
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blanc , est beau; un incendie a détruit le chœur primitif; celui qui l'a remplacé est trop nu. En 1821 , un ouragan a brisé les vitraux , qui étaient en réputation. Les environs donnent du cristal de roche connu sous le nom de diamant d'Alençon. Tu connais , Henriette , la dentelle qu'on appelle point d'Alençon.
Mayenne, Mortagne, et surtout Alençon , sont des marchés importants , où les nombreux tisserands des villages voisins viennent apporter leurs toiles de chanvre et de lin. Les toiles de chanvre d'Alençon sont très-belles.
Mortagne est une ville de 5,000 habitants , bâtie en partie sur une colline escarpée ; mais la pente de sa grande rue , par où passe la route, est habilement ménagée. On doit aller chercher l'eau dans le bas de la ville à trois sources qui se réunissent pour former la petite rivière de Chyppe. Dans les environs est la forêt de Bellesme , où l'on trouve la fontaine de la Herse , source minérale froide. Sur une des pierres qui lui servent d'encadrement, on lit une inscription latine qui indique que jadis la forêt eut un temple consacré à Vénus, Mars , Mercure , ainsi qu'aux dieux infernaux. Non loin de Mortagne, on a trouvé fréquemment au village de Céronne , sur l'emplacement de la ville antique de Montr-Cacone , des vestiges de construction romaine.
Nous nous détournerons un peu au nord de notre route pour voir la ville de Laigle sur la Rille. Elle ne date que du xi* siècle. On raconte que, lorsqu'on la bâtissait, un aigle vint placer son nid sur les constructions commencées , et que c'est en souvenir de ce fait , peu probable , que l'on a placé un aigle colossal au sommet de la grande tour de l'église Saint-Martin. La nef de cette église est du xiir siècle, et quelques-uns de ses vitraux , d'un dessin grossier, sont curieux. La grande tour est un bel ouvrage du xV siècle. L'église Saint-Barthélémy date de 1115; elle est d'un style roman fort naïf. On prétend que Mansard a donné les dessins du château , masse peu gracieuse.
Laigle est fort industrieuse ; elle renferme 5,500 habitants. Depuis longtemps elle et la ville de Rugles, dans son voisinage, sont en
possession de fournir la presque tolalilé des épingles qui se vendent en France. Laigle commence aussi depuis peu à fabriquer de bonnes aiguilles; car, sous ce dernier rapport , nous sommes inférieurs à l'Angleterre, et même aux deux fabriques prussiennes, Aix-la-Chapelle et Borcette. Les aiguilles se font avec des fils d'un acier très-pur, qu'on dispose par bottes d'une centaine de fils. Une cisaille mue par un moteur quelconque donne vingt et un coups par minute , et il suffît de deux coups pour couper une botte de cent fils. Pour faire la pointe , un ouvrier prend entre le pouce et l'index un.e vingtaine de ces brins coupés, et les présente successivement par les deux bouts sur une meule de grès qui tourne très-vite. Quand les deux bouts sont appointés , on coupe de nouveau ces brins par le milieu , de manière que chaque brin fournit deux aiguilles. On donne un coup de marteau sur la tète pour former deux faces , sur chacune desquelles on frappe un coup de poinçon qui perce le métal, et produit Y œil ou trou de l'aiguille; un coup de lime fine façonne une gouttière des deux côtés. On trempe ensuite les aiguilles en les chauffant au rouge cerise dans des boîtes de fer, et en les jelant dans l'eau. On les polit en les frottant l'une sur l'autre avec de l'émeri; enfin on rafraîchit la pointe sur la meule. On compte que l'aiguille, depuis le moment où elle est simplement fil d'acier jusqu'à celui où le marchand peut venir la prendre en fabrique , pliée si proprement dans du papier, a passé par une centaine de mains. Pour la plupart des opérations on emploie des enfants. Pour ton instruction particulière, je te dirai , ma chère Henriette , qu'un beau poli est un préjugé favorable de la bonté des aiguilles ; il se trouve , il est vrai , quelques aiguilles polies qui ne sont pas bonnes; mais il est impossible qu'on ait fabriqué une bonne aiguille sans poli. Tu sais mieux que moi qu'une bonne aiguille doit supporter une flexion sensible, mais se rompre net et ne jamais se tordre.
L'épingle se fait avec du fil de laiton; pour la lète on prend un fil plus fin que l'on lorlille en spirale sur une tige , et que l'on découpe par petits fragments, dont chacun a deux révolutions de la spirale. On place ce fragment au haut de l'épingle; on la pose sur un outil
qui la serre fortement , et on le fixe par le coup d'un marteau qu'on fait mouvoir avec le pied. On nettoie ensuite les épingles en les faisant bouillir dans une eau de crème de tartre; on les lave à l'eau pure , et , pour leur donner une belle teinte blanche , on les fait de nouveau bouillir dans une eau de crème de tartre , mais sur un plat d'élain. Une partie de ce métal se dissout et se fixe sur l'épingle. Une épingle passe par les mains de dix -huit ouvriers, qui peuvent en faire environ cent mille par jour. Les épingles noires doivent leur couleur à un mélange d'huile de lin et de noir de fumée. La dernière opération , qui consiste à les placer sur le papier, occupe des enfants sous la surveillance d'une femme ; le plus habile ne parvient pas à gagner au-delà d'un franc cinquante centimes à deux francs par semaine. Cette fabrication s'opère par petits ateliers , au nombre d'environ iOO, dont le chef travaille pour son propre compte le fil de laiton qu'il reçoit chaque semaine de la maison de commerce à laquelle il est attaché, et qui lui paie ses façons , partie en matière , partie en argent. Le nombre des personnes employées dépasse 6,000, qui produisent annuellement pour une valeur de 3 à 4 millions de francs. Une partie de ces épingles s'expédient pour la Belgique, l'Espagne et le Portugal, l'Italie, la Turquie et le Brésil,
Verneuil est une ville fort ancienne; sa population de i,O0O âmes ne répond plus à sa vaste enceinte. Elle a démoli dans le siècle dernier toutes ses forteresses, car elle en avait trois indépendamment duchfUeau; elle n'a conservé qu'un redoutable donjon, la Tour grise , qui s'élève au bord de la rivière de l'Avre. Le clocher de sa cathédrale est un obélisque remarquable par sa solidité et la profusion des ornements. Dans les environs , la petite ville de Breteuil possède les restes d'un château bâti par GuilIaume-le-Conquérant.
Nous passons au joli village du Ménil-l'Estrées, MM. Firmin Didot y ont établi une importante fabrique de papier à la mécanique. Par les procédés les plus perfectionnés, là 250 ouvriers fabriquent par jour une longueur de vingt kilomètres de papier sur une largeur d'environ un mètre et demi , que l'on pourrait augmenter facilement. Les jardins de l'habitation sont formés par des Iles délicieuses de la
rivière de l'Avre. On y voit un beau saule provenant d'une bouture de celui qui ombrageait à Sainte-Hélène le tombeau de Napoléon.
Nous arrivons à Dreux , ville de 6,500 habitants, sur les rives gracieuses de la Biaise, et capitale des Durocasses avant l'invasion .romaine. Elle est dominée par un coteau que couronnent les ruines du vieux château des comtes de Dreux. Du côté du nord sont les restes d'une énorme tour bâtie en brique ; ce fut , dit-on, le donjon. Dans la première cour sont des chapiteaux dont les sculptures sont curieuses ; ils proviennent d'une chapelle bâtie en lli2. Au milieu des anciennes murailles , le roi Louis-Philippe , encore duc d'Orléans, fil élever une chapelle où l'on a déposé les dépouilles mortelles de la famille de Penthièvre , et destinée à la sépulture de la famille d'Orléans. Cette chapelle est devenue un monument remarquable. Là est inhumée la duchesse douairière d'Orléans, et auprès d'elle les enfants de Louis-Philippe , la princesse Marie , duchesse de Wurtemberg , et le prince royal si malheureusement enlevé à la France.
Dans les environs de Dreux , et dans une vallée charmante , était la château d'Anet , construit par ordre de Henri H, et l'une des plus belles œuvres de Philibert Delorme. Il n'en reste aujourd'hui qu'une aile, qui vient d'être restaurée. Au sortir de celte vallée, on voit se déployer la plaine d'Ivry, célèbre par la victoire de Henri IV sur le duc de ÎNIayenne et les ligueurs en 1590. Vers la fin du siècle dernier, le duc de Penthièvre fil élever sur ce lieu une pyramide ; la révolution la détruisit ; mais elle fut rétablie en 1809 par ordre de Napoléon.
De Dreux enfin nous gagnerons Versailles en laissant sur notre droite le petit village de Sénantes , où l'on a découvert plusieurs restes de l'époque romaine.