‹ Voyage en France (volume 2)Chapitre 25 sur 38 · DE PARIS A CHERBOURG. — COTES DE LA MANCHE · texte numérisé non relu

DE PARIS A CHERBOURG. — COTES DE LA MANCHE

Évrcui. — Caen. — Cherliours. — Coutaiioes. — Sainl-Malo. — Honfleur. — Le H.nvre. — Rouen. — Dieppe.

OU S connaissez mainlenanl la Méditerranée et l'Océan; il est temps de parcourir les côtes de la Manche. Qu'en dites-vous, mes enfants? Si vous êtes de cet avis, je vous proposerai aujourd'hui le voyage de Paris à Cherbourg ; la dislance est de 88 lieues.

Nous sortirons de Paris par la magnifique avenue des Champs- Elysées et le pont de Neuiily. Ces belles îles boisées au-dessous du pont appartiennent au parc et au château de Neuilly, construit dans le siècle dernier sur les dessins de Carteau. Le pont de ISeuilly est un de nos ponts les plus remarquables par sa noble simplicité , par la hardiesse et la grâce de ses cinq arches, qui n'ont pas moins de 40 mètres d'ouverture. On y a employé des pierres énormes : le parapet en présente qui ont ])lus de 1 1 mètres de longueur ; il y en a dans les piles qui n'ont pas moins de 15 mètres cubes. C'est l'œuvre du célèbre ingénieur Perronet , mort en 1794, et le premier modèle d'un pont plat qu'on ait vu en France.

Nous passons au port de Marly devant la pompe à feu et les restes de la fameuse machine de Marly, dont je vous ai parlé, ainsi que de l'aqueduc de Louveciennes sur la hauteur voisine , quand nous nous sommes trouvés à Versailles.

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Arrivons à Saint-Germain-en-Laye , ville de 13,500 ilmes, située sur une monlagne ef adossée à une belle forêt de sept lieues de tour. Elle jouit d'un air pur e( salubre , dont les rentiers de Paris apprécient l'avantage; beaucoup y fixent leur retraite. Depuis qu'elle communique avec Paris par un cliemin de fer, elle est devenue un but habituel de promenade , et reçoit chaque jour de nombreux visiteurs. Son chîKeau est une lourde, mais vénérable construction,

riche en souvenirs historiques. Louis-le-Gros avait là un chilteau royal en 1124, et la ville ne date que de cette époque. François F'" fil réparer le chAteau , qui devint une de ses résidences. Henri IV, qui s'y plaisait beaucoup , y ajouta des biMiments du côté qui regarde la Seine , et à ces bâtiments des grottes avec des bassins , des jets d'eau et des statues. On voit encore des resles de ces grottes sur la nouvelle roule qui descend au pont du Pecq. Louis XIV exhaussa l'œuvre de François P'" de (ouïe la partie construite en briques, la flanqua de cinq énormes pavillons, et l'entoura d'un large fossé. Il termina en outre la belle terrasse, d'une demi-lieue de longueur, qui avait été commencée par Henri TV. Bientôt il s'ennuya de ce séjour, et construisit Versailles. Aujourd'hui W ch.îleau vieux subsiste , et

sort de pénitencier militaire; le château neuf, avec tous ses accessoires, a disparu, à lexceplion d'un pavillon où est né Louis XIV, et qui est occupé par un restaurateur. L'église de Saint-Germain garde le cœur du roi d'Angleterre Jacques II , qui , chassé par ses sujets, trouva un asile auprès de Louis XIV, et habita le château.

En traversant la forêt, nous arriverons à Poissy, petite ville assez laide, de 4,000 habitants. C'est le plus grand marché de bestiaux pour l'approvisionnement de Paris. Le portail a toujours manqué à son église, bel édifice du xii*" siècle, et d'une architecture gothique fort riche. Elle conserve la cuve où fut baptisé saint Louis.

Meulan et Mantes-la-Jolie sont deux petites villes d'un aspect agréable et dans une magnifique contrée. L'une a moins de 2,000 habitants; f autre en a 4,500. La dernière est fîère à bon droit d un pont construit par Perronel, comme celui de Neuilly. Les dimensions et l'élégance des arches sont les mômes. Tout auprès est le château de Rosny, où Sully naquit en 1559. C'est là qu'après la bataille d'Ivry Henri IV le ramena dangereusement blessé. Le château, construit en briques, est flanqué de quatre pavillons carrés, et entouré d'un large fossé. Sous la Restauration, c'était la propriété de madame la duchesse de Beiry. On m'a dit qu'on avait commencé à le démolir. Conservera-t-on du moins la chambre de Sully? et que deviendra le tœur du duc de Berry, qui fut déposé par sa veuve dans un monument orné de la statue de saint Charles Borromée, son patron?

Des jardins et des prairies arrosées par l'Iton, qui se divise ici en trois bras, entourent la ville d'Évreux, jadis Mediolaniun . puis Eburovices, aujourd'hui peuplée de 12,000 habitants. Au vieil Évreux, on a trouvé des vestiges de constructions romaines. L'église Saint-Taurin , restaurée en 102G par Richard II , duc de Xormandie , porte dans ses ruines la date des différents âges de l'art jusqu'à la renaissance. La cathédrale est aussi d'une époque fort reculée. On prétend qu'elle existait avant l'arrivée de RoUon en Normandie, c'est-à-dire avant la fin du ix/" siècle. Le portail de gauche offre des détails curieux. Le cardinal La Ralue , lorsqu'il n'était encore

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quévêque d'Évreux, obtint de Louis XI l'argent nécessaire pour élever un dôme au centre de la croisée, entre la nef et le chœur. Ce dôme octogone repose sur quatre piliers, et supporte un clocher fort élevé, d'un travail délicat, tout découpé à jour, et qui finit en pyramide, La tour de l'horloge est une svelte et jolie tour à six pans, avec mâchicoulis et une balustrade ornée de statues; elle date du XV* siècle.

Sortis d'Évreux , nous laisserons sur notre droite un bourg peu connu, Neubourg. Là était un très-vieux et considérable château fort où fut célébré le mariage de Marguerite, fille de Louis-le Jeune, avec le fils aîné de Henri If, roi d'Angleterre. Quelques murailles et parties de bâtiments sont encore debout. Les villageois dansent dans une salle délabrée qui fut , à bien dire , le berceau de l'opéra en France. Sous la minorité de Louis XIV, le marquis Sourdiac de Rieux, seigneur de Neubourg, fit exécuter le premier essai du genre, un opéra de Pierre Corneille, la Toison d'or. Un peintre ne manquerait pas de nous quitter pour aller à gauche de la roule dessiner les ruines pittoresques d'une ancienne abbaye auprès de Beaumonl-le-Roger .

Lisieux, ville déplus de 11,500 âmes, occupe le fond d'une vallée qu'arrosent les eaux de l'Orbec et de la Touques. La ville actuelle n'a qu'une grande rue , le reste est mal percé -, les maisons , pour la plupart en bois, sont vieilles et tristes; elle n'occupe pas le quart de l'emplacement que couvrit jadis l'ancienne capitale des Lcxovii. La cathédrale date du xii* siècle. Plus tard Pierre Cauchon , l'un des hauts personnages qui avaient pris le plus de part à la condamnation de Jeanne d'Arc, fil construire en expiation la jolie chapelle de la Vierge. Nous visiterons à l'évéché un escalier curieux. C'est ici surtout que se fabrique la qualité de toile appelée creloiinc, du nom de Creton, qui avait établi une manufacture dans les environs.

Dans la vallée de l'Orne, à trois lieues de la mer, Caen, ville de i5,000 âmes, se développe en forme de croissant, et enferme dans son centre des prairies arrosées par les bras nombreux de la petite rivière de l'Odon. Le vieux chAteau fort occupe le sommet de la

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courbe exlérieure du croissant. Elle a un pelil port fornné par le lit de l'Orne et celui de l'Odon; mais l'Orne a de nombreux bancs de sable à son emboucbure, el puis au-dessus de Caen sa navigation cesse; cependant la haute mer amène de petits navires de 150 à 200 tonneaux , el la ville pourrait tirer encore un bon parti de cette facilité. A'oyez-vous ces collines qui bordent la \allée? Elles fournissent en abondance une excellente pierre de taille, qu'on appelle ici rarreau. Vous ne vous douteriez pas que les principaux édiGces de Londres, et notamment la four qui avait été construite par Guillaume-le-Conquérant, et qu'un incendie récent a détruite en partie) sont bâtis avec le carreau de (laen.

Le premier nom de Caen fut Cal hein [en saxon, demeure de guerre). En 91-2, c'était déjà une cité importante, qui prit encore un rapide accroissement sous les ducs de Normandie, et surtout sous Guillaume-le-Conquérant. Ce prince fit construire le château sur l'emplacement d'une forteresse détruite, et Y Abbaye aux Hommes, tandis que Mathilde, son épouse, fondait V Abbaye aux Femmes, qui sert aujourd'hui d'hospice. L'ancienne église de l'Abbaye aux Hommes, ou abbaye de Saint - Etienne , est l'église cathédrale. Le majestueux portail, la nef, une partie de la croisée, appartiennent à l'église primitive, et datent de 1066. A l'intérieur, les bas-côtés ont de vastes galeries avec balustrades. Le chœur, d'une époque dilférente, se lie bien avec la nef. Il se termine par un sanctuaire de forme circulaire , fermé de grilles et entouré de onze chapelles. Guillaume-le-Conquérant fut inhumé dans celle église. Son tombeau, rein ersé une première fois pendant les guerres de religion, et une seconde fois en 1793, a été restauré au commencement de notre siècle. Celui de Mathilde, dans son église abbatiale de la Trinité, a eu pareille destinée, et a été restauré en 1819. On admire à l'église Sainl-Pierre ^dont la construction appartient aussi à ditïérentes époques) le chevet el le rond-point, comme une des œuvres les plus parfaites de la renaissance. La tour, bcltie en 1308, ainsi que les trois portails, est un prodige de hardiesse el d'élégance. Elle repose eu arcade sur (piatre s\ cites piliers: à Tinté-

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rieur, elle csl vide jusqu'à la base de la croix qui suiinonle la flèche du clocher; c'est un assemblage de pierres de taille qui ont quatre

doigts d'épaisseur, et sont liées entre elles par des crampons de fer. Les Jésuites ont fait construire vers la fin du xvii« siècle, et entièrement dans le goût italien, l'église Notre-Dame, dont l'intérieur est d'une remarquable élégance. La principale place de Caen est ornée d'une statue en bronze de Louis XIV, érigée en 1828.

A trois lieues de Caen , au village de la Délivrande , est une curieuse chapelle biltie au xi'^ siècle , pour en remplacer une autrt; fondée au vii^ par saint Regnobert. Cette chapelle est célèbre par le sanctuaire et l'antique statue de la sainte Vierge , et par l'alTluence de pèlerins qui s'y rendent dans la belle saison. Les hommes placent à leurs chapeaux et les femmes à leurs corsages des fleurs artificielles qui se vendent en cet endroit, et qui sont ornées de paillettes d'argent. On conserve dans ses demeures ces lleurs qui ont été présentées à l'offrande.

Cacii a joui autrcrois d'une très-grande prospérité commerciale. Louis XI, voulant la récompenser de la conduite qu'elle avait tenue pendant la guerre du bien public, lui avait accordé deux foires franches, qui n'avaient pas tardé à rivaliser avec celles de Lyon , de Bruges et d'Anvers, mais qui furent ensuite transférées à Rouen. Sous François F' , son commerce s'étendit en Afrique et jusque dans le Nouveau-Monde. Elle employait alors 8,000 ouvriers à fabriquer des toiles très-estimées. « Il n'y a ville en Europe , dit un de nos vieux historiens , où il se fasse de plus beau et plus singulier linge de table que l'on appelle haute lisse, sur lequel les artisans telliers représentent toutes sortes de fleurs, besles , oiseaux, arbres, médailles et armoiries de rois, princes et seigneurs, voire aussi naïvement et proprement que le plus estimé peintre pourroit rapporter avec son pinceau. » Depuis les guerres de religion, Caen a cessé d'être considérée comme ville manufacturière. Son industrie actuelle se borne à la bonneterie , qu'elle fabrique dans la perfection, et à la fabrication des dentelles, dont elle et Baveux sont les deux centres. En 1825, on comptait environ 30,000 ouvrières employées à ce travail dans les communes qui avoisinent ces deux villes. Le fil entrait alors pour les trois quarts dans la fabrication des dentelles. Depuis, la mode ayant fait prévaloir les blondes ou dentelles de soie, Caen les a produites avec une supériorité qui les a fait rechercher dans toute l'Europe. Aujourd'hui le fil reprend le dessus. Bayeux l'emporte pour l'exécution des dentelles de meilleure qualité et de prix plus élevés. C'est elle qui fournil les grandes pièces , telles que robes, voiles, chAles, écharpes, manlilles, etc. C'est un objet considérable d'exportation pour l'Espagne , la Havane, le Mexique et les Etats-Unis.

La ville de Bayeux, qui compte 10,000 ;\mes, doit à l'aiguille d'une femme de voir arriver chez elle en i)èlerinage tout le monde erudit , et tout ce qui s'occupe de recherches sur le moyen Age. Malheureusement nous ne sommes pas énidils ; mais du moins nous sommes curieux. Courons d'abord à l'hùtel-de-ville , el faisons-nous montrer la célèbre tapisserie de la reine Mathilde. C'est une (oile de

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lin parfaitement conservée, qui a un peu plus d'un demi-mètre de hauteur sur plus de 71 mètres de long. Une suite de figures brodées à l'aiguille , en couleur, représente la conquête de l'Angleterre par Guillaume. La tradition raconte que cette broderie est l'ouvrage de la reine elle-même. C'est un monument extrêmement précieux pour qui veut étudier les armures, les costumes et les usages de cette époque.

Le chœur de la cathédrale de Bayeuv est admiré comme un chefd'œuvre de l'art au xii' siècle. 11 renferme de magnifiques statues

en bois de chêne qui sont dues au ciseau des statuaires du xvi*. Au-dessus du chœur s'élève une lour octogone qui se termine par une lanterne en forme d'obélisque, soutenue par huit élégants piliers. Sous le chœur est une crypte supportée par huit courtes colonnes massives et qui doit dater de l'édifice primitif, presque entièrement détruit par un incendie en 1106.

Bayeuv renferme d'importantes fabriques de porcelaine.

A quelques lieues au-delà de Bayeux , la route passe à peu de distance du bourg de Littry, où depuis 1741 s'exploitent des mines

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(le houille fort riches. C'est à Liltry que vers l'an 1800 la machine à vapeur fut , pour la première fois en France , employée pour l'épuisement des eaux et pour amener les produits du fond de la mine au niveau du sol.

Nous trouverons à Sainl-Lù, ville de 9,000 âmes (qui s'appela Briovère avant de prendre le nom du saint évêque de Coutances qui la posséda en fief) , une cathédrale assez belle ; et nous nous arrêterons surtout devant les sculptures et bas-reliefs fort curieux de l'église Sainte-Croix , une des plus anciennes du royaume et dont la construction remonte à l'an 805. Elle possède aujourd'hui un marbre romain du plus haut intérêt par les inscriptions qui y sont gravées. Malheureusement la principale a été en partie détruite , non par le temps, mais par la négligence des hommes ; pendant longtemps des couvreurs se sont servis de ce bloc pour tailler dessus leurs ardoises. Il fut trouvé à quelques lieues de Caen, au village de Vieux , qui exploite une carrière de marbre, et sur un sol où l'on pense qu'exista une ville considérable qui aurait été la capitale des Viducasses. Ces inscriptions , fort longues, sont, quoique altérées, très-curieuses par les détails qu'elles donnent sur la manière dont les Romains administraient les Gaules ; elles doivent avoir été gravées sur le piédestal d'une statue élevée à Titus Sennius Solemnis , fils de Solemninus, grand-prêtre de Mercure, de Mars et de Diane, qui nonseulement avait pendant quatre jours de suite donné des spectacles et des fêtes en l'honneur de Diane au prix de 25,000 sesterces qu'il avait reçus, « mais encore était recommandable par sa gravité religieuse, par l'honnêteté de ses mœurs et par sa rare prudence, »

On voit que ce monument l'ut dédié à ce Solemnis , prêtre originaire de la cité des Viducassiens (Caen) par les trois provinces des Gaules, sous le consulat d'Annus Plus et de Proculus, qui coïncide avec l'an de Rome 991 , de l'ère chrétienne 238.

Saluons de loin sur la côte le petit port d'Isigny, à l'embouchure de la Vire et de l'Aure, là où finit le banc de rochers de cinq lieues, nommé le Calvados , qui commence à l'embouchure de la Seule. Isigny est célèbre par son cidre, et ])ar son beurre (jui s'expédie.

ainsi que ses œufs , pour Rouen , Paris et même l'Angleterre. Tout ce département du Calvados , ainsi que toute la basse Normandie , a pour richesse principale ses chevaux , ses bestiaux et sa volaille. Le cheval normand a de la taille, de belles formes; il est propre à la selle ; mais c'est surtout un cheval de trait et de voiture. Les principales foires de chevaux se tiennent à Caen et à Guibray, faubourg de Falaise. Ici le nombre des bœufs est cinq fois supérieur à celui des vaches, qui est cependant très-considérable , à cause des magnifiques herbages dont les propriétaires achètent les bœufs maigres qui viennent du fond de la Bretagne et du Poitou, et les engraissent pour les conduire ensuite au marché de Poissy. Les vaches sont de la belle race du pays ; élevées avec soin , elles donnent un lait abondant et de qualité supérieure. Une circonstance m'a frappé dans la manière dont on fait le beurre chez tous les fermiers de la basse Normandie. Vous avez vu battre du beurre; vous avez pu remarquer qu'au moment où le beurre se sépare des autres parties du lait, ses molécules se réunissent en petits grains qui flottent au-dessus du liquide. Ici on cesse le battage à ce moment même , et on lave à grande eau le beurre en grains. Dans presque toutes les autres contrées on attend que le beurre soit formé en une masse avant de le soumettre au lavage; il est impossible qu'il ne retienne pas alors une certaine quantité de petit-lait et de caséine (la partie qui fait le fromage) , et cela sulTit pour déterminer son altération en très-peu de jours. Le beurre lavé en grains se conserve frais pendant huit jours et plus.

Nous traversons à la hâte Carentan, petite ville de 3,000 émes, fortifiée el entourée de marais. Son vieux chrtteau rebâti sous le roi Jean, par Charles-le-Mauvais, roi de Navarre, a joué un rôle important dans nos guerres avec l'Angleterre. Une grande partie est encore debout , mais ne tiendrait pas , assure-t-on , contre une attaque sérieuse. Nous passerons ensuite par Valognes, ville de près de 7,000 Ames, autrefois llorissanle. Près de là , sur l(> bord de la mer, au |)etit village de Ouiuéville , est un antique et singuli<'r moimment : une colonne de plus de 8 mètres de hauteur avec une

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sorte de toit pour chapiteau, creuse dans toute sa longueur et terminée en haut par des pilastres qui laissent de l'un à l'autre une ouverture par où s'introduisent l'air et le jour. On a émis l'opinion que ce devait être un phare construit dès le i*^"" siècle de notre ère.

Nous voici à Cherbourg, que les géographes latins appellent Coriallum . et qui sous les ducs de Normandie se nomma le château Carusbur. Vauban , qui présida à la démolition d(! son vieux château lorsque Louis XIV eut décidé de créer là un port militaire pour faire face au principal port militaire de la cAte anglaise , reconnut des restes de construction romaine. La ville moderne est assez belle; elle a à nous montrer son port , son bel arsenal , ses chantiers de construction , et un musée peu considérable , mais composé de tableaux de grands maîtres italiens , flamands et espagnols. Dans celte baie malheureusement trop omerte , il s'agissait de fonder une digue qui brisât la fureur des vagues et renfermât un espace moins considérable ; c'est ce qu'on tit en réunissant la petite île Pelée à la terre ferme par une jetée. Au commencement de notre siècle , cette jetée était déjà fortement endommagée ; Napoléon la fil reconstruire. Elle n'est pas encore achevée. Au lieu de jeter le granit bloc par bloc , ainsi qu'on avait fait d'abord , on a imaginé de construire d'immenses caisses de forme conique que l'on emplit de blocs réunis ensemble par du béton et que l'on submerge. Le passage qui reste ouvert à l'extrémité de celte jetée est défendu et dominé par un fort construit sur un ilôt factice, et qui élève au milieu des flots ses formidables rangées de canons. Les travaux nécessités par ces constructions sont gigantesques.

Non content de ce port , Napoléon en fit creuser un autre dans le roc , aucpiel on donna 300 mètres de long sur 280 de large , avec une ouverture de plus de 00 mètres et une profondeur qui lui permet de recevoir les vaisseaux de premier rang. Il fut terminé en 181 ;î. On vient récemment d'ajouter un nouveau bassin ; cette fois l'œuvre a été moins difficile : on avait franchi le roc vif, et l'on travaillait dans un terrain plus commode.

La ville de tlhcrbourg compte aujourd hui -i'i.OOO habitants

DE PAHIS A CHERBOUIK;.

environ ; elle est appelée à de hautes destinées. A côté de son port militaire elle a un port de commerce. Un luxe des Anglais riches est d'avoir un yacht , élégant petit navire qui leur sert à des promenades maritimes. Cherbourg est visité chaque jour par quelques uns de ces yachts, qui ne manquent pas de prendre à la côte de France un chargement de vin de Champagne. En avant des ports est la rade , qui pourrait abriter jusqu'à 400 vaisseaux. Elle n'est ouverte qu'aux vents du nord et du nord-ouest.

Allons de Carentan , par où nous venons de passer tout à l'heure, jusqu'à Saint -Malo; c'est un voyage de trente-six lieues. Nous verrons Coutances, ville de 8,000 îîmes , qui a conservé quelques arches d'un aqueduc romain. Saint Erepliole fut son premier évOque en 4-30. Sa cathédrale , qui date du milieu du \i' siècle, est un de

nos beaux édifices d'architecture gothique. Elle a deux tours avec clochers en aiguilles et de plus une coupole au centre de la croix.

Granville, population de plus de 8,000 habitants, est située sur un large promontoire qui s'avance dans la mer et forme l'une des cornes dune vaste haie. Dès le commencement du xvi' siècle, dix à

douze ans après la découverte de l'Amérique , les Granviliais parcouraient déjà les mers, et pourtant Granville n'était encore qu'un petit havre ; c'est en 1746 seulement que l'on creusa un port au pied du rocher où la ville est bâtie. Un môle assez grossier le protégea contre la force des marées. 11 vient d'être remplacé par une belle jetée avec un beau phare. Granville envoie tous les ans aux pêches de la morue et de la baleine 70 grands navires de 900 à 1,000 tonneaux, montés par 2,600 hommes d'équipage. Ce port est rempli de petits bâtiments et de grandes barques qui trafiquent avec les îles de Jersey et Guernesey. Par ir.alheur ces îles appartiennent à l'Angleterre; elles sont le foyer qui lui sert à nous infester de contrebande. C'est Granville qui approvisionne toute la basse Normandie ( Dieu sait ce que la douane y perd) de toutes les denrées coloniales.

Avranches, ville de 8,500 habitants, est dans une situation charmante , sur le haut d'une colline couverte de vergers. Elle jouit d'une réputation méritée pour la culture des arbres à fruit. Depuis une quinzaine d'années les émigrants anglais ont adopté Avranches, comme ils ont adopté Tours, Pan , Boulogne, Versailles, et la ville s'est accrue de plus d'un quart, grâce à cette colonie étrangère. Avranches existait avant la domination romaine, c'était la cité des Abriucalui. On dit que Childéric y fit bâtir un château vers l'an 460. Elle a eu un évêché vers le commencement du vi^ siècle ; mais ce siège a été supprimé. Dans les manuscrits de la bibliothèque d'Avranches on a retrouvé récemment celui des ouvrages du docteur Abélard qui fit jadis le plus de bruit .

A quatre lieues d'Avranches est le mont Saint-Michel. C'est un rocher isolé au miheu d'une grève de plusieurs lieues que la mer couvre et découvre à chaque marée. Sa base a 900 mètres de circonférence; à 60 mètres d'élévation, son plateau a reçu les fondalions d'un château et d'une abbaye. Sur la seule pente qui ne soit pas à pic , celle qui regarde le levant et le midi , sont groupées autour d'une chapelle quelques misérables maisons avec de petits jardins. La lanterne du clocher s'élève à plus de 130 mètres au-dessus de la grève. Arriver au pied du mont Saint Michel n'est pas chose facile.

On doit prendre un guide pour traverser ces sables mouvanis, entrecoupés par les bras nombreux de plusieurs rivières, et qu'à une cerlaine heure la mer doit infailliblement envahir : ajoutez que d'épais brouillards qui régnent presque constamment ne permetleni qu'à grand'peine de se diriger. Plus d'un voyageur imprudent a disparu dans ces sables. La route la plus sûre est du côté d'Arjevon. On fournit au vovagenr un cheval et même une charrette.

El cependant durant une longue suite de siècles la piété amenait chaque jour au mont Saint-Michel d'innombrables pèlerins. De toutes les provinces de la France, de tous les pays de l'Europe, on voyait arriver des caravanes de deux à trois cents personnes, cavaliers et piétons, avec des bannières et leur aumùnier en lèle. Au retour, la caravane se nommait des chefs dont l'un portait le titre de roi el pour insigne une couronne de plomb doré. Chacun se décorail de plumets, de cocardes, d'écharpes garnies de coquilles et de médailles de saint Michel.

Dans toutes les villes, sin* la route, on faisait une entrée triomphale, bannières déployées , el l'on visitait dévotement les églises. Louis XI fit ce pèlerinage ; il offrit la somme considérable alors de

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000 écus d'or à l'archaii^^o saini Michel, et le 1" aoùl 1469 inslilua l'ordre de Sainl-Michel en son honneur. La célébrilé de ce lieu dale d'un temps immémorial. Les antiquaires alïirment qu'avant l'arrivée des Romains, les Celtes avaient établi là un collège de druidesses. Les premiers apôtres du christianisme y placèrent quelques ermites, qui bâtirent un monastère. En 708, Aubert , évéque d'Avranches, y fit construire une petite église et dédia le mont à l'archange saint Michel. Des pèlerins couronnés enrichirent successivement l'abbaye de leurs dons ; alors on la fortifia d'épaisses murailles flanquées de tours, et chaque siècle vit s'accroître les constructions. Au bas du rocher, du côté du sud-ouest, se trouve aujourd'hui une caserne pouvant loger environ deux cents hommes. L'abbaye, qui avant la révolution de 1789 était une prison d'État, est devenue une maison centrale de détention ; on y a établi des ateliers de différentes industries, qui occupent environ 700 détenus. Au sommet du rocher se présente la porte d'entrée , flanquée de deux tours de forme conique et qui ressemblent assez à deux énormes canons dressés sur leur culasse. Dans le bâtiment qu'on appelle la Merveille , on remarque l'ancien réfectoire, de 29 mètres de long, un des plus beaux vaisseaux gothiques qui existent en France, et la salle des Chevaliers, de même dimension, admirable morceau d'architecture du xi" siècle. La voûte est soutenue par trois rangs de colonnes en granit d'une extrême légèreté et d'un travail parfait. Le triple rang des colonnettes du cloître, et ses voûtes en ogives et à nervures, sont aussi dignes d'une mention. La cour du cloître est pavée en plomb et reçoit les eaux pluviales, qui se conservent dans une citerne pour l'approvisionnement de la maison. Au centre de plusieurs bâtiments s'élève l'église, dont la nef a été récemment dévorée par un incendie, mais dont le chœur très-beau n'a point souffert, et qui repose sur une voûte que supporte un groupe central d'énormes piliers de granit.

Le château de la petite ville de Ponlorson, à l'embouchure du Couesnon , a joué un grand rôle dans nos guerres avec l'Angleterre. Le roi de France en avait confié la garde» à Du Cuesclin. Celui-ci , en. battant la campagne aux environs , avait pris un chef anglais ,

Felton , qu'il retint prisonnier sur parole jusqu'à ce qu'il eût payé rançon. Du Guesclin étant sorti de la place, Felton gagna une des femmes de la dame Du Guesclin, qui pendant la nuit introduisit un parti d'Anglais; mais ils avaient compté sans la sœur de Du Guesclin , Julienne , une religieuse qui se trouvait alors au château. Réveillée la première, elle accourut au bruit, donna l'alarme, renversa les échelles et fit échouer l'escalade.

Dol, ville de 4,000 âmes, était au commencement du vi' siècle le siège d'un des nombreux évéchés de la Bretagne bretonnante ( nous rentrons ici dans la basse Bretagne). C'est une ville triste, avec des maisons dont les étages font saillie sur la rue ; mais elle a une belle cathédrale , qui doit dater du milieu du xiii' siècle. Cet édifice réunit tous les caractères distinctifs du premier style gothique, ayant reçu tout son développement, mais non encore gâté par l'exagération et la prétention des petits détails. La forme rectangulaire du chœur, la chapelle de la Vierge , la décoration intérieure , rappellent beaucoup les premières églises gothiques d'Angleterre el surtout l'une des plus imposantes, celle de Salisbury. Ce rapport singulier de style et surtout de plan a fait attribuer à des architectes anglais la construction des principales églises de cette contrée. Les rapports constants de commerce et de politique entre l'Angleterre et la Bretagne, aux xiii'" et xiv^ siècles, permettent de supposer que les deux pays ont employé les mêmes architectes ou du moins des architectes de la même école. Tout près de Dol est la pierre du Champ-Dolent , dans laquelle les uns voient un monument gaulois , les autres un monument romain. Elle est enfouie de près de 5 mètres et dépasse le sol de 10 mètres environ. Sa forme , jadis ovale , a subi beaucoup d; altérations. C'est une pierre d'un granit grisâtre qui doit avoir été extraite du rocher du mont Dol à trois quarts de lieue de là. H y a trente ans, on a fouillé à son pied et tenté de l'incliner, et dans cette opération on a trouvé une petite médaille , grande comme un centime, à l'image d'Adrien.

Saint-Malo est bâtie sur l'ile d'Aroii, liée au continent par une chaussée de 200 mètres. Son port , très-sûr, mais d'un accès dilli-

file à cause des récifs, est à sec à la marée basse. A l'ouest de Saint-Malo se trouve la rade , protégée par sept forts , dont un , celui de la Couchée, est à deux lieues en mer sur un rocher qu'on ne peut aborder que d'un côté et avec difficulté. Vauban, lorsqu'il fui chargé de fortifier Saint-Malo, voulait en faire une citadelle et transporter la population à Saint -Servan. Il a construit des remparts d'une extrême force et d'une grande beauté. Ils sont très-larges; leur sommet , pavé en grandes pierres plates , forme une promenade d'où Ion jouit d'une belle vue qui embrasse la campagne, Saint- Servan, le port, la rade, les forts avancés et la pleine mer. La vue est moins belle à la marée basse, lorsque la plage se présente grisâtre et que les navires sont couchés tristement sur le flanc. L'eau que l'on boit ici vient de loin. Elle est fournie par quelques sources au delà de Saint -Servan, et amenée par des aqueducs qui passent à travers la grève et que la mer recouvre presque toujours.

Le château de Saint-Malo a été utilisé dans le plan des fortifications modernes. C'est une construction de la reine x\nne. Par suite de quelque opposition qu'elle avait rencontrée de la part du chapitre, qui réclamait une indemnité pour un terrain , elle fit placer sur une tour cette inscription : Qui ((u'cn (jrofjne , ainsi sera : c'est mon plaisir. Cette partie des fortifications a retenu encore aujourd'hui le nom de Quiquengrogne.

Saint-Malo est la patrie du brave Duguay-ïrouin , dont la statue s'élève sur la place du Palais, et de Chateaubriand, pour qui elle avait préparé une tombe.

Saint-Servan occupe l'emplacement d'une vieille ville connue dans la plus haute antiquité sous le nom d'Alelh. Elle nous montrera quelques fragments de murailles romaines. Aujourd'hui elle et Saint- Malo ne forment, à vrai dire, qu'une seule et même ville. Quand le nouveau bassin de Saint-Malo sera terminé, une chaussée de plus de 26 mètres de largeur assurera constamment une communication qui aujourd'hui n'existe qu'à marée basse. La tour Solidor fut construite par Guillaume-le-Conqucraiil. C'est une tour ou plutiM un assemblage de trois tours à mâchicoulis. Saint -Servan a stw Saint-

Malo l'avanlage d'avoir de jolis jardins. Chacune de ces deux villes contiguës compte environ 10,000 habitants.

En temps de guerre, c'est du port de Saint-Malo que partent nos plus hardis corsaires. En temps de paix , il expédie une cinquantaine de bâtiments pour la pèche de Terre-Neuve, et des navires aux Indes ; mais son commerce n'a pas retrouvé la prospérité dont il a joui sous Louis XIV.

A trois lieues à l'est de Saint-Malo se trouve la petite ville de Cancale, sur la baie de ce nom. Elle compte 5,000 habitants, dont la fortune consiste dans les huîtres renommées qu'on pèche sur les bancs de rochers de la baie. Elles se pèchent avec une drague, espèce de grande houe de fer, munie d'une poche en cuir ou d'un filet, et que traîne un bateau. La drague en ramasse jusqu'à un millier à la fois. Les huîtres ne sont bonnes qu'après avoir séjourné quelque temps dans un parc, bassin d'eau salée de 1 mètre environ de profondeur sur un fond de galets pour que l'eau soit toujours limpide. L'introduction du sable mouvant dans un parc est très-dangereuse; un seul grain qui pénétrerait dans l'intérieur de l'huître suiïirait pour la faire mourir. Pendant le temps du frai, qui dure de mai à septembre, la pêche est sévèrement interdite.

De Saint-Malo je a ous ramènerai à Caen par Fougères , jolie ville de 9,000 âmes, au point d'intersection de six grandes routes, sur une hauteur d'où elle domine un \aste horizon, et aussi le riant et frais vallon arrosé par le Nançon. IVous visiterons à Mortain, ville de 2,500 âmes, une église de la fin du xi*" siècle, édifice curieux en ce qu'on y reconnaît la transition du style roman à l'architecture ogivale. De grosses colonnes courtes, simples, cylindriques, constamment uniformes, soutiennent les voûtes, qui, le long de la nef, ne présentent que des ogives obtuses , tandis qu'au fond du chœur les ogives commencent à s'élancer. Vire est une \ille de 7,500 âmes, qui s'est groupée auprès d'un château ruiné, sur un rocher coupé d'un côté, presque à pic, d'où l'on domine le cours sinueux de la Vire, la rivière qui vire, c'est-à-dire qui tourne. C'est une ville industrielle, qui fabrique de la draperie et des lainages. Elle a démoli

;j78 yLLNZlEME VOYAGE.

son château pour construire de jolies maisons, et pour tout appareil militaire elle a aujourd'hui deu\ canons, fondus avec les chandeliers de toutes ses anciennes corporations.

Le département de l'Orne a reçu à juste titre le surnom de la petite Suisse normande. Un délicieux voyage pour un peintre paysagiste est celui de Caen à Alençon. On passe par Falaise, ville de 9,000 âmes, où naquit Guillaume-le-Conquérant, le bâtard intrépide, qui se fit roi d'Angleterre. Une partie du donjon, qui fut son berceau , subsiste encore. Argentan et Séez sont deux jolies villes de 5 à 6,000 âmes. Une collection de portraits des évéques et quelques statues de la cathédrale, édifice du \u' siècle, méritent une distinction pour cette dernière ville. Nous avons à quelques lieues, sur notre droite, la petite ville de Domfront (2,500 âmes), bâtie sur un rocher coupé à pic vers le couchant.

Une autre route, qui traverse une contrée non moins pittoresque , est celle de Caen au Havre par la petite ville de Pont-l'Évêque et par Honfieur. Cette dernière ville compte plus de 9,000 habitants. Son port, qui n'est abordable qu'à marée haute , fut autrefois très-florissant, et faisait un grand commerce avec l'Espagne; mais la fondation du Havre au xvi' siècle a porté un coup funeste à sa prospérité. Depuis on l'a laissé s'encombrer; cependant des fonds ont été votés pour y faire des travaux d'amélioration.

Ici nous traversons la Seine à son embouchure , qui a environ deux lieues de largeur. Voyez la lutte du courant du fleuve avec la marée montante; au point où les eaux se contrarient, elles s'élèvent et forment une barre bien distincte. Tous les fleuves à leur embouchure ont une barre. Celle de la Seine est très-forte, et quelquefois même dangereuse ; elle remonte le fleuve à une grande distance , et le mouvement se fait sentir jusqu'à liouen.

Vers le milieu du xv*" siècle , sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le Havre ; il n'y avait que deux tours , dont les Anglais s'emparèrent durant le règne de Charles VII. Louis XI ï fit augmenter ces l'orlifications vers l'an 1509. Sous Louis XIV, le Havre fut un des principaux poris où la (•(»m|>;ignie des Indes faisait ses armements.

Aujourd'hui, c'est une de nos bonnes places de guerre , entourée d'un triple fossé et de remparts. La population de la ville , qui à peine était de 10,000 itmes avant la restauration, s'élève aujourd'hui à 31,300, sans compter une population tlottante de 5,000 étrangers.

Peu de ports sont d'un accès aussi facile ; les vaisseaux peuvent y entrer par tous les vents. Une circonstance phénoménale a contribué surtout à son importance. 11 résulte de sa position , par rapport au cours de la Seine, que , lorsque la mer est haute dans lavant-port , la marée , après avoir atteint son maximum d'élévation , reste pleine dans cet avanl-port pendant trois heures de suite , tandis que sur les autres parties du rivage environnant , la marée commence à descendre presque aussitôt qu'elle a cessé de monter. Celte exception à la loi générale des marées, en faveur du port du Havre, a pour effet de donner aux navires entrants et sortants le temps nécessaire à la durée de leurs mouvements. Le port consiste en cinq bassins que des écluses séparent les uns des autres , ainsi que de l' avantport. Il y a en outre une petite et une grande rade; la première n'est éloignée du rivage que d'une portée de canon , l'autre s'étend à plus de deux Heues en mer. La construction des navires au Ha\Te est coûteuse , mais elle se distingue par la perfection minutieuse des détails et par les formes, qui se rapprochent beaucoup du type américain. L'Angleterre peut opposer des bâtiments à vapeur plus grands que ceux construits ici jusqu'à présent, mais non d'une élégance et d'une marche supérieures.

Napoléon disait : « Paris , Eouen et le Havre ne sont qu'une seule et même ville dont la Seine est la grande rue. » Ceci est surtout devenu vrai depuis que la navigation des bateaux à vapeur a pris un grand développement , et que le chemin de fer est venu lier encore plus étroitement ces villes; et déjà, à regarderies maisons propres et élevées du Havre , le luxe des cafés et des boutiques, on peut se croire dans un des plus beaux quartiers de Paris. Mais cette ville si régulière et toute neuve n'a pas un édifice que l'on puisse citer, si ce n'est le théâtre et le musée-bibliothèque , bAti depuis qurlcpics

années. Le Havre es! la pairie de Bernardin de Saint-Pierre el de Casimir Delavigne.

Venons du Havre à Paris. Nous passerons par Harfleur, petite ville dont le port , jadis assez fréquenté , est aujourd'hui à peu près de nul usage. De la charmante ville de Bolbec assise au fond d'une vallée , et qui ressemble assez à une ville suisse , nous gagnerons Lillebonne , laissant au nord-est Yvetot , dont les anciens seigneurs ont porté le titre de rois; de là cette expression proverbiale de roi d' Yvetot, qui s'est conservée jusqu'à nos jours pour désigner le monarque d'un pauvre royaume. Bolbi'c et Lillebonne ont été les deux premières villes de France à filer le coton à la mécanique. Lillebonne , ville de 5,000 âmes, reçut, dil-on, de l'empereur Antonin le surnom de Julio bona, bonne pour Jules. On y a découvert récemment les restes d'un thé.ltre romain. Guillaume-le-Conquérant eut là un château où il résidait souvent. Les ruines de ce château, qu'on a nommé plus tard le château d'Harcourt , sont assez curieuses. Une tour à trois étages a des voûtes en ogives terminées par un cul-de-lampe. Les fenêtres du bâtiment principal sont cintrées avec une architrave supportée par deux petites colonnes. Elles sont divisées par une autre petite colonne dans le sens de leur longueur.

Joseph Vernet , qui a peint de si belles marines , disait que la vue dont on jouit du quai de Caudebec était une des plus belles de France. Cette ville aune église du xv'' siècle, que Henri IV qualifiait « la plus jolie chapelle des royaumes de France el de Navarre. » L'ornementation du portail est un chef-d'œuvre. La tour, surmontée d'une flèche élancée , porte trois couronnes qui semblent figurer la tiare.

Nous sommes au centre du pays de Cau\ , et bien à portée d'étudier le costume des Cauchoises. Les cheveux , relevés sur le sommet de la tète, sont couverts d'une petite loque de drap d'or et d'argent, sur laquelle s'attache en pain de sucre un grand voile de mousseline dont les barbes, descendant jusqu'à la ceinture, sont bordées de riches dentelles de Valenciennes ou d\4ngleterre ( il y en a souvent pour une valeur de 12 à J500 francs). Cette coilTure rappelle tout à fait la coifînre royale d'Isabeau de Bavière. Plusieurs

rangs de chaînes d'or entourent le cou dune Cauchoise. Sa taille est retenue dans un élégant corset de drap ou de soie , suivant la saison , lacé par devant, de manière à laisser apercevoir une pièce d'étoffe qui semble former le vtMemenl de dessous. Ce corset n'a pas de manches ; celles de la chemise sont relevées presque jusqu'au défaut de l'épaule, et de belles manchettes de mousseline recouvrent le bras depuis l'épaule jusqu'au coude , et rejoignent de longs gants glacés. Un court jupon écarlale , un tablier de mousseline des Indes , ou brodé ou rayé , des bas à coin , de jolis souliers , complètent ce costume riche et élégant. Il appartient spécialement aux femmes des campagnes. Quelques riches fermières suivent pour leur habillement les modes qui viennent de Rouen ; mais elles ont le bon goût de conserver la coiffure nationale du pays de Caux.

A côté de Caudebec était la fameuse abbaye l'ondée par saint Wandrille , ou plus exactement Vandregisile. C'était un des grands oflîciers de la cour de Dagobert. Dégoûté de la vie mondaine , il persuada à sa femme de se consacrer uniquement au Seigneur , et lui , de son coté, embrassa la vie monastique. Cherchant une retraite, il trouva à sept lieues au-dessus de Rouen un lieu nommé Fontenelle ou Fontanelle la petite fontaine] à cause d'une source en réputation. Il en obtint la propriété de la libéralité du roi , et y fonda un monastère qui bientôt compta jusqu'à trois cents moines soumis à la règle de saint Benoit. En 1789, labbaye renfermait quatre églises, sans compter quelques oratoires au dehors. Il ne reste plus que le réfectoire et le cloître, occupés par une filature , et les ruines de l'église principale.

La presqu'île de Jumiéges , formée par un des nombreux replis de la Seine , garde les ruines également célèbres de l'abbaye de ce nom , qui ressemblait à une ville. Le portail de la grande église existe encore dans son entier avec ses deux tours surmontées chacune d'un clocher, et dont la hauteur atteint plus de 50 mètres. Elles continuent à rendre le service de signaler leur route aux navigateurs de la Seine. Derrière ces tours, à l'extrémité des deux rangs de colonnes qui supportaient les voûtes de la nef. il reste un j)an de la tour qui

s'élevait à l'entrée du chœur, au centre de la croix. Elle porta jadis une pyramide en bois rev(Mu de plomb, rivale de celle de la cathé-

drale de Rouen. On raconte cpie Clovis II, pour punir deux de ses fils qui s'étaient révoltés contre lui, leur infligea dans la ville de Paris le supplice de Vènervation , c'est-à-dire , selon quelques écrivains, leur fit couper les nerfs des bras et des jambes, ou, selon d'autres, leur fit brûler les jarrets avec un fer rouge. Les deux princes furent ensuite placés avec des vivres et un serviteur dans un petit bateau sans gouvernail ni avirons. Le bateau, abandonné au courant de la Seine, vint s'arrêter au monastère des anciens Gemiéges, que Dagobert avait commencé à fonder, et dont saint Pbilbert était l'abbé. On a retrouvé récemment sous ces ruines une pierre tumulaire que l'on croit avoir recouvert les restes des deux énervés.

En poursuivant notre route , nous passerons à peu de distance d'une troisième abbaye non moins fameuse , celle de Saint-Georges de Boscherville , fondée vers l'an 1060 par Raoul de ïancarville , chambellan de Guillaume-le-Conquéranl. L'église et le chapitre sont encore debout. Le clocher s'élève à 60 mètres ; deux tours longues et grêles ornent le grand portail. L'édifice est massif, sans arcshoiilanls , cl Ton rctioinc partout le plein ciulrc. (yest un des rares

I)i: PARIS A CllEUBULRC. 383

moimmeiils de celle époque où l'on ne rencontre point de parlie refaile après coup ; on a sous les yeux , dans lout son ensemble , le Iravail du premier architecle.

Rouen, avec ses 92,000 habilanls, esl , sous le rapporl de la population , la cinquième ville du royaume. Pour 1" importance réelle, elle ne le cède qu'à Lyon et à Marseille. La Seine baigne cette riche cité, et y amène des navires de 300 tonneaux; la Robec, l'Aubelle et la Rennelle, sont de bien modestes cours d'eau, et cependant ils donnent ja vie à plus de 250 usines , où l'on s'occupe surtout de teindre, de filer et de lisser le coton et la laine. Le caractère de l'industrie rouennaise est de s'attacher à créer des produits qui entrent dans la consommation commune. Tu connais mieux que moi, ma chère Henriette, la principale sorte de toile que l'on nomme rouennerie. Ces toiles peintes , rayées et à carreaux , où dominent certaines couleurs telles que le rose , le violet , le lilas , mais plus ordinairement le rouge, se fabriquent avec des colons teints. H n'y a qu'une vingtaine d'années qu'on esl dans l'usage de teindre le coton en fil , et il n'y a qu'un siècle environ qu'on sait lui donner en France ce beau rouge qu'on appelle le rouge des Indes ou d'Andrinople. La fabrique de Rouen en apprit le secret de quelques teinturiers grecs qu'elle fil venir en 1747. Les toiles sont tissées par des ouvriers qui travaillent à domicile et à la pièce , et non dans des ateliers communs.

La facilité des communications avec la capitale et les principales villes du nord et de l'ouest du royaume a donné naissance à un commerce considérable d'entrepôt, d'expédition et de transit, qui se failsurtoul avec l'Amérique, le Levant, l'Algérie, l'Italie, l'Espagne , le Portugal et le nord de l'Europe. La navigation de long cours et le grand cabotage sont fort anciens à Rouen. On voit en 1380 un navire de 150 tonneaux partir de Rouen et aller à la cùle d'Afrique. L'établissement du port du Ilâvre avait modifié les dispositions des armateurs rouennais; ils établissaient une maison au Havre, et n'expédiaient plus directement de Rouen. En 17G2, un négociant rouennais fil construire pour le grand cabotage un trois-mâls dont

38i QUINZIÈME VOYAGE.

le premier chargement fut pour Cadix. Ses confrères ne tardèrent pas à l'imiter.

L'ancien pont de baleauv, d une construction ingénieuse , qui se prêtait au mouvement de la marée montante ou descendante , qui se roulait en partie sur lui-même pour donner passage aux bateaux naviguant vers Paris , qui se démontait quand les glaces devenaient redoutables , après avoir fait pendant près de trois siècles l'admiration des voyageurs, est remplacé aujourd'hui par un pont suspendu, non moins merveilleux. 11 se compose de deux travées égales qui viennent aboutir à deux piles de pierre , assises au milieu du lleuve et distantes l'une de l'autre de 15 mètres. Sur chacune de ces piles sont quatre colonnes en fonte , deux par deux , qui supportent des voussoirs ou arceaux également enfonte à une élévation d'au moins iô mètres au-dessus des plus basses eaux. L'ensemble présente un bel arc triomphal à quatre faces et couronné d'une légère balustrade). C'est entre les piles et sous les voussoirs que se Irome la passe mobile pour les navires. Le tablier du pont est à cet endroit formé par deux ponts-levis qui se lèvent à droite et à gauche au moyen de chaînes suspendues aux voussoirs. La manœuvre se fait avec autant de facilité que de promptitude, et les navires passent à pleines voiles sous cet arc élégant et léger. La longueur totale du pont est de 197 mètres; sa construction n'a pas coûté au-delà de 750,000 francs.

Sur la partie supérieure du fleuve , Rouen possède un pont de pierre qui s'appuie à la pointe d'une île. Au centre du terre -plein s'élève la statue en bronze de l'illustre Rouennais Pierre Corneille : c'est l'œuvre de M. David (d'Angers . Le célèbre compositeur Boïeldieu a également à Rouen une statue en pied , que ses compatriotes ont érigée en son honneur. La ville est généralement mal percée et mal bâtie , à l'exception du quai et de quelques-uns de ses abords. A la différence de beaucoup d(> nos villes d(^ commerce, celle-ci a gardé un assez bon nombre de ses vieux monuments. Sous la domination romaine, vers le milieu du second siècle de l'ère chrétienne, elle se nommait Rothomugus , et était la capitale des Vclocasiics.

Vers l'an 260 , saint Melon y prêchait la foi et la purgeait du culte des idoles. Le premier duc normand et ses successeurs y établirent leur résidence et lui donnèrent de plus fortes murailles. Philippe- Auguste, pour la tenir en bride , fit construire un château fort dans la partie nord-ouest; une lour et quelques ruines sont aujourd'hui tout ce qui en reste.

L'église Saint - Gervais possède une crypte qui doit dater du IV* siècle et appartenir à la chapelle primitive , construite par saint Victrice. On y descend par un escalier de vingt-huit marches.

L'édifice actuel de l'église Saint-Ouen, qui appartint à l'abbaye de Saint-Ouen , fondée sous le règne de Clotaire et la plus ancienne de toute la Normandie, ne fut commencé qu'en 1318. C'est la merveille de Rouen, un des chefs-d'œuvre du style gothique. 11 ne faut pas se borner à contempler sa magnifique façade , qui vient d'être terminée sous l'habile direction de M. Grégoire; c'est du jardin public qui est à ses pieds qu'on doit regarder son immense corps grisâtre, garni de galeries à balustrades légères comme une dentelle, et tout hérissé de pinacles et de pointes aiguës , de petites pyramides surmontées de statues de moines. L'éditîce est une croix latine. Au centre de la croix s'élève une tour dont la base est carrée , et la partie supérieure octogone et flanquée de quatre tourelles qui s'y rattachent par de légers arcs-boulants , découpés gracieusement à leur extra-dos. Elle porte à son sommet une couronne ducale travaillée à jour. Sa hauteur totale est de 95 mètres. Peu d'églises ofifrent une telle harmonie dans les proportions de toutes les parties. Il est impossible de se défendre d'une religieuse émotion en pénétrant dans la nef. Le chœur est un cercle ou plutùl un ovale formé par de hauts piliers , faisceaux de sveltes colonnettes qui s'épanouissent à double reprise en immenses ogives pour s'aller perdre dans les nervures de la voûte. Il est entouré de onze chapelles. Trois rangs de fenêtres y versent une lumière variée par de beaux vitraux. Le second rang de ces fenêtres éclaire une galerie circulaire intérieure, qui règne au-dessus des collatéraux. Si , en entrant par le portail occidental, vous prenez l'eau bénite dans un grand bénitier

de marbre, adossé au premier pilier de droite, vous pourrez voir au fond de ce bénitier se réfléchir en entier la voûte de l'église.

La cathédrale a été construite du xiii« au xvi^ siècle , à l'exception de la base de la tour Saint-Romain , qui offre des traces d'une antiquité plus reculée. C'est une croix latine avec un portail à trois portiques et deux tours. Au centre de la croix une troisième tour supportait un clocher pyramidal , construit en charpente et couvert en plomb qui s'élevait à la hauteur de 132 mètres. Un incendie allumé par la foudre le consuma en l'an 1822 ; on s'occupa. de le reconstruire, mais cette fois en pièces de fonte liées par des boulons, de manière à ce qu'il puisse braver l'incendie. Il s'élèvera maintenante plus de 145 mètres. L'intérieur de l'église renferme plusieurs

tombeaux , entre autres celui de Rollon , premier duc de Normandie, et celui de Guillaume Longue-Épée , son fils. En 1838 , un savant antiquaire , M. Deville , dirigea des fouilles , par suite desquelles on a retrouvé un tombeau orné de la statue de Richard-Cœur-de-Lion , et, dans ce tombeau, la boîte qui renferme son cœur ;Ie corps fut

inhumé à Fontevraull). La balustrade d'argent qui , dans le principe, entourait son tombeau , servit à payer une partie de la rançon de saint Louis, fait prisonnier par les mabométans à la bataille de Massoure. Une inscription incrustée dans le pavage du sanctuaire indique que là reposait Jean Lancastre , duc de Bedford , mort en 1 435 , cet Anglais qui prit le titre de régent du royaume de France à une époque pour nous si désastreuse. Des courtisans conseillaient à Louis XI de faire disparaître le tombeau d'un ennemi de la France; il s'y refusa. La chapelle de la Vierge contient d'autres tombeaux remarquables : à gauche on >oit un monument très-simple élevé à la mémoire de Pierre de Brézé , tué à la bataille de Montlhéry. Un peu plus loin un autre Brézé , petit-fils du précédent , repose sous un tombeau magnifique , érigé par les soins de son épouse , la fameuse Diane de Poitiers. Ce monument, un des plus remarquables de l'époque de la renaissance, est attribué à Jean Cousin ou à Jean Goujon. Vis-à-vis se trouve le tombeau des deux cardinaux d'Amboise, enclavé dans l'épaisseur de la muraille; les deux cardinaux , l'oncle et le neveu , sont représentés à genoux sur des coussins , la tête nue et les mains jointes ; tout autour on admire de charmantes statuettes , des bas-reliefs et tous les ornements les plus riches et les plus délicats de l'architecture du xvi* siècle. Le palais de justice, achevé en 1499 , est un bel édifice de style gothique. La grande cour était enceinte par une muraille à créneaux , fermée par quatre portes , dont deux sont à voûtes. Cette clôture est aujourd'hui remplacée par une grille de style gothique. On a aussi récemment complété la façade principale , en se conformant exactement aux plans primitifs. La salle des Procureurs n'a pas moins de 48 mètres de long sur plus de 1 6 de large. Le plafond à compartiments et caissons de la salle où se tiennent les assises est un morceau fort curieux. Le peuple rouennais parle avec beaucoup d'orgueil de la tour de la Grosse-Horloge. Quel artiste a jamais passé à Rouen sans visiter l'hôtel du Bourgtberonide , si célèbre par ses bas-reliefs! On attribue sa fondation à Guillaume Leroux vers la lin du xv siècle. Quelques-uns de ces bas-reliefs représentent l'entrevue (pii eut lieu

entre François I*-^ et le roi d'Angleterre Henri VIII au camp du Drap d'Or.

Rouen a un grand luxe de fontaines. Celle de la croix de pierre est un clocheton gothique à trois étages , et sous de jolis dais sont des statuettes de saints. Elle est surmontée d'une croix. La fontaine de Lisieux , de forme pyramidale , représente le Parnasse. Les Muses sont disposées d'étage en étage ; au sommet est la figure d'Apollon jouant de la harpe , et au-dessous le cheval Pégase. La fontaine dite de la Pucelle , élevée sur le lieu où fut brûlée l'infortunée Jeanne d'Arc , est du siècle dernier ; elle remplace une fontaine gothique d'un travail curieux , où l'héroïne , vêtue d'une armure complète de chevalier, était agenouillée devant Charles VIL

N'oublions pas de nous faire montrer à la bibliothèque publique le Livre des Fontaines, manuscrit du xvi^ siècle où sont les poujtraictures de la cité de Rouen aux différentes époques, et surtout le missel de Robert Champart , archevêque de Londres et de Canterburj , qui servait en Angleterre au couronnement des rois de la race saxonne.

De Rouen à Paris nous avons le choix entre deux routes : l'une par Vernon , l'autre par Pontoise ( sans parler du chemin de fer qui est en service régulier depuis mai 1843 \

>'ous prendrons la première. Après avoir passé à Ponl-de-l' Arche un pont de 2-2 arches sur la Seine et ses îles, nous viendrons à Louviers , où nous attend une belle église qui parait avoir été construite au temps des premières croisades , et la maison des Templiers , de la fin du xW" siècle. La ville est généralement b.llie en bois; sa grande rue franchit les bras de l'Eure sur trois ponts, dont le plus grand est bombé comme les vieux ponts , et cependant aussi large que les ponts modernes.

Louviers et sa voisine Elbeuf, l'une de 10,000 Ames, l'autre de 15,000 , sont les deux centres d'une immense fabrication de draps ; de là et de Sedan, ville des Ardennes, sortent les plus beaux. Le drap se tisse comme la toile ; seulement il faut que la trame soit plus souple et moins tordue que la (haine, et l'on donne au tissu une largeur double de celle (pi'on veut obtenir réellement , parce que le

foulage le rétrécira de moitié. Quand le lissage est terminé , on enlève les fils doubles, on rapproche les clairures (les fils qui sont trop espacés) , on ôte les nœuds avec des pinces (ce qu'on appelle épincetage) ; enfin on remédie à- tous les défauts visibles. Cela fait , on lave le drap avec de l'urine putréfiée , on le dégraisse à l'eau de savon, après quoi on le foule , c'est-à-dire qu'on le soumet plié et replié à l'action de pilons mis en œuvre par des moulins à foulon. On fait ensuite sortir la peluche de laine, en mouillant et frottant avec une brosse , ou une machine armée de tètes de chardons. Ce lainage est irrégulier ; on tond les poils d'égale longueur avec des ciseaux nommés forces , el on les couche à plat. Enfin on lustre en soumettant le drap à la presse. Excepté l' épincetage , tout se fait par des machines. On compte peu d'établissements qui réunissent toutes les opérations. Le foulonnage est presque toujours fait au dehors , et très-souvent aussi la teinture. On teint la laine en fil , ou l'on teint le drap en pièce.

Après Louviers nous trouverons Vernon , ville de 5,000 âmes, dans une situation ravissante sur la rive gauche de la Seine avec une large tour, débris d'un vieux château , et une égUse qui renferme un tombeau curieux pour les costumes du temps auquel il appartient. Nous gagnons de là Boimières , Rosny et Mantes-la-Jolie , que vous connaissez.

Par l'autre route nous aurions passé à quelque distance des Andel\s, deux villes séparées par une chaussée d'un kilomètre el qui comptent pour population totale environ 5,000 habitants. C'est la patrie de Nicolas Poussin, notre grand peintre, né en 1594, mort en 1665, dont la statue vient d'être inaugurée en grande pompe. Au grand Andely est une jolie église gothique , dont il est dilficile de fixer la date; elle appartenait à une abbaye, fondée par sainte Clolilde. Près du petit Andely, sont les ruines du Château - Caillard , construit par Richard-Cœur-de-Lion , en 1195. Le siège et la prise de celle forteresse, par Philippe-Auguste, en 1204, sont un des exploits que le chroniqueur (juillaume-le-Breton a célébrés dans un poème en vers latins, la Philipindv.

Pontoise, au confluent de l'Oise el de la Viosne , compte 5,500 habitants et est assez industrieuse. Les veaux qu'elle envoie à Paris ont une grande réputation.

Saint-Denis, ville d'environ 10,000 habitants, doit sa célébrité à son abbaye , dont la fondation est sans date certaine. On raconte que, vers l'an 240, une dame chrétienne fit construire sur ce lieu inhabité une chapelle pour y déposer les resles de saint Denis et de ses compagnons, saint Rustique et saint Éleuthère. La chapelle fut remplacée par un oratoire où , suivant Grégoire de Tours , Chilpéric fit enterrer un de ses fils en 580. Dans le vu* siècle, à l'époque de Dagoberl, l'abbaye exislait; ce prince l'enrichit, et lui donna une belle église où il fut enterré en 638, et qui depuis est devenue le lieu de sépulture réservé pour les rois de France. En 1793 , tous ces tombeaux avaient élé violés , et les cendres dispersées. L'église fut restaurée par Napoléon , et le gouvernement actuel y a fait faire de nouvelles réparations. Sous le ministère de l'abbé Suger, on commença à donner le nom de ville à la réunion d'habitations qui s'était formée près de l'abbaye. A l'église de Dagobert en succéda une commencée par Pépin-le-Bref et achevée par Charlemagne. On l'entoura de forlificalions dont il reste encore quelques traces. Le portail , le vestibule , les tours , dont l'une a 56 mètres de hauteur, ainsi que le rond-point et la crypte de l'église actuelle , ont été construits de 1 130 à 1134 par Suger, abbé de Saint-Denis et plus tard régent du royaume sous Louis-le-Jeune. La nef ne fut commencée que sous saint Louis par l'abbé Odon, et terminée que sous Philippe-le-Hardi en 1281, ce qui explique la différence des styles. La partie inférieure du portail est ornée de figures bizarres, d'une exécution soignée. Les vitraux sont tout à fait modernes , et remplacent ceux que la révolution a détruits et qui étaient regardés comme les plus anciens que l'on connût en France, l'ne visite à Saint-Denis est un cours complet de l'histoire de la statuaire aux différentes époques. Sous le vestibule de l'église est placé le; cénotaphe de Dagobert et de Nantilde , sa femme , réédifié par saint Louis. Ce monument à double face a été dédoublé , et les deux parties occupent chacune une

paroi du vestibule. Les deux chapelles qui précèdent le cliœur ont reçu, l'une le mausolée de François P"", que l'on attribue au Primatice ou à Philibert Delorme; l'autre les mausolées de Louis XII et de Henri II , ce dernier par Germain Pilon , sur les dessins de Philibert Delorme. Ainsi , à quelques pas de dislance l'un de l'autre, se trouvent l'art enfant et grossier et l'art grandi et parvenu au plus haut degré d'élégance. On attribue à Jean Goujon les statues couchées de François V et de Claude de France, sa femme. Le mausolée est en marbre blanc. Seize colonnes ioniques cannelées , de 2 mètres de hauteur, supportent un entablement au-dessus duquel sont placées les statues agenouillées et en habit de cour des mêmes souverains et de leurs trois enfants. Un bas-relief, qui fait le tour, représente les batailles de Cérisoles et de Marignan. Autour du mausolée de Louis XÏI sont les douze apôtres dans douze niches ornées d'arabesques. On voit également les statues couchées, et au-dessus les statues agenouillées de Louis XII et de sa femme , Anne de Bretagne. Le bas-relief représente les triomphes des Français en Italie. Douze colonnes d'ordre composite , avec leurs pilastres en marbre , ornent le mausolée de Henri II ; les quatre vertus cardinales occupent les quatre angles ; Henri II et Catherine se montrent aussi deux fois, couchés et à genoux.

On descend dans la crypte par deux escaliers latéraux. Une suite de nombreux petits caveaux s'ouvre sur une galerie circulaire, voûtée en petites arcades qui portent sur des colonnes avec chapiteaux , ornés de bas-reliefs d'un goût médiocre. Dans ces caveaux sont placés par ordre chronologique les cénotaphes de nos rois. On commence par ceux de Clovis et Clolilde , de Childebert , et successivement en suivant la galerie circulaire , jusqu'à la sortie, où se trouvent ceux des Valois. Le caveau du centre était destiné à la branche des Bourbons que la révolution de 1830 a exilée. A droite et à gauche sont deux caveaux , dont un est occupé par la sépulture du dernier prince de Condé.

L'église possède de beaux tableaux modernes, entre autres Charles- Quint'et François l" \isilanl Saint-Denis, par notre célèbre Gros.

Dans le bâtiment de l'ancienne abbaye on a établi la maison royale d'éducation pour des tilles de chevaliers de la Légion-d' Honneur ; elle contient 500 élèves , dont 400 sont élevées aux frais du gouvernement.

Pour achever de connaitre la Normandie , nous pouvons entreprendre le court voyage de Dieppe.

A quelques lieues au-dessus de Pontoise nous trouverons Gisors, dans une plaine fertile , au confluent de l'Epte et de la Troesne ; elle a une église qui date du xiii* siècle, avec un très-remarquable portail de l'époque de la renaissance. Une partie très-bien conservée de son vieux château sert de halle ; un autre joli portail de la renaissance est celui de l'église de Montjavoult dans les enurons. Non loin de là le château de Bertichères , sur la Troèsne , annonce par sa construction bizarre et une tour antique une origine très-reculée. Trie-le-Château possède une église qui est certainement une des plus anciennes de France. Le portail est formé de quatre pleins cintres d'un luxe de sculpture inimaginable , copié sur les monuments que les Romains élevèrent en France et que les premiers chrétiens appliquèrent à leurs églises.

Gournay, célèbre par son commerce de beurre , compte , ainsi que Gisors , un peu plus de 3,000 habitants. Dans ses environs sont plusieurs sources minérales, dont une porte le nom séduisant de fontaine de Jouvence.

La petite ville de Forges est un rendez-vous de malades qui viennent à des sources semblables chercher une guérison que Louis XlIT et le cardinal de Richelieu y ont trouvée jadis.

Nous passons très-près de Neufchâtel, renommée pour ses fromages, et où le roi d'Angleterre Henri I" avait fait construire un château très-fort qui a joué un certain rôle dans nos guerres.

11 ne reste plus que les ruines informes du château d'Arqués, bourg situé dans la vallée de l'Eaulne et célèbre par ses sépultures mérovingiennes, d'où Henri IV écrivait à Grillon: « Pends-toi, brave Grillon, nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais pas. » L'église, édifice du xvi"^ siècle, a conservé son élégant jubé d'archi-

lecture grecque, où l'on monte par un escalier en spirale d'une extrême légèreté.

Dieppe , ville de 1 7,000 âmes , a un excellent port pour des navires

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de 500 tonneaux. Il suffirait de quelques travaux pour en faire le second port de la Manche. Pendant deux à trois mois chaque année des flots d'étrangers et de Parisiens affluent à Dieppe, attirés par son superbe établissement de bains de mer, par les sites riants de sa charmante vallée , et surtout par le coup d'œil que présente sa plage avec ses hautes et blanches falaises si belles alors que le soleil couchant les éclaire. Quand nous aurons visité l'église Saint -Rémi, édifice des xvi* et xvii® siècles, et surtout l'église Saint-Jacques, commencée au xii* siècle et rappelant toutes les variétés du style ogival , avec de gracieuses sculptures dans sa chapelle de la Vierge et une tour qui ressemble beaucoup à notre tour parisienne de Saint- Jacques -la -Boucherie; je vous conduirai sur la jetée de l'ouest devant une maison qui sert de demeure au gardien du phare. Nous y lirons cette inscription : « Napoléon-le-Grand. Récompense nationale à Jean-André Bouzard, pour ses services maritimes. » Ce

Bouzard était un marin intrépide qui avait sauvé pendant les tempêtes un nombre considérable de naufragés. Son petit- (ils habite aujourd'hui sa modeste et glorieuse maison , et ne montre pas moins que son aïeul de dévouement et de courage. Dieppe a élevé en 1844 une statue de bronze au célèbre marin Duquesne , qui est né dans ses murs.

Une industrie particulière à la ville de Dieppe est la sculpture de l'ivoire ; dès la fin du xiv^ siècle, on y faisait dans ce genre de petites merveilles de patience et de délicatesse.

Sur toute cette côte de la Manche , la très-ancienne ville de Fécamp, qui compte plus de 9,000 ùmes, qui a eu une abbaye célèbre, fondée par le duc de Normandie Richard F'", et qui montre encore une belle église du xi* siècle ; la toute moderne Saint- Valery-en-Caux , qui compte plus de 5,000 (Imes; et au nord de Dieppe, le Tréport, gros bourg de 2,. 300 fîmes , qui existait du temps de César, et qui est voisin de la ville d'Eu, où est un magnifique château royal, emploient les deux tiers de leur population à la pêche littorale. Ce sont elles qui en toute saison alimentent de marée fraîche notre halle de Paris. Elles salent par tonneaux le maquereau et le hareng, et en font des expéditions considérables dans tous pays. Dieppe arme de gros navires pour la pêche lointaine de la morue et de la baleine.

Ici , depuis des siècles , se trouve , comme nous l'avons rencontré déjà dans les montagnes de l'Auvergne, l'esprit d'association à ses premiers éléments. Tous ceux qui ont écrit sur la Normandie racontent qu'il existe dans chaque village plusieurs sociétés de pêcheurs formées par conventions verbales, mais plus indissolubles que bien des compagnies instituées par acte notarié. Toutes ces sociétés sont représentées par le même ('rorenr (du mot latin œquor, la mer), sorte de syndic chargé d'administrer les revenus, de diriger les entreprises, de percevoir les sommes dues, de répartir les salaires. Il est présent quand les bateaux arrivent d(* la pêche, surveille les ventes, et répond du paiement des billets que signent les mareyeurs. 11 n'es! indemnisé de sa gestion qu'en rendant ses comptes, au moyen

d'une retenue d'un pour cent; il ne lui est alloué qu'un demi pour cent si la vente du poisson se fait dans un porl lointain et par conséquent au comptant.

Catholiques zélés, les pêcheurs font bénir et baptiser leurs barques par le curé. Aucun équipage ne part pour la pèche sans entendre une messe , à la fln de laquelle les matelots et leurs parents répètent en chœur un cantique composé par quelque poëte villageois.

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