‹ Voyage en France (volume 2)Chapitre 3 sur 38 · E PARIS A LYON. — ROT RHONN A IS · texte numérisé non relu

E PARIS A LYON. — ROT RHONN A IS

que lii mort. Après di\-luiil ans du mariage le plus licuroux , après avoir joui de richesses immenses et possédé sans partage le cœur de son époux , il ne lui reste aujourd'hui que sa cendre. »

(À' monument est l'œuvre de plusieurs artistes , et principalement de François Anguier.

Probahlement un jour \iendra (je suis loin cependant de vous le souhaiter) où vous éprouverez par vous-mêmes ce que c'est qu'un rhumatisme: je vous conseillerai alors de vous diriger à quelques lieues à l'ouest de Moulins, vers les sources minérales de la petite ville de Bourhon-l'Archambault . Les antiquaires affirment y reconnaître YAqita Jiorwonis ou Jîorvonix des géographes romains. L'histoire n'en fait pas mention aNant le vm' siècle. Pépin l'assiégea et la prit en 759. Il doima celle place et son tcMiiloire à un de .ses parents; celui-ci la transmit à sa postérité, dont la puissance s'accrut et jeta tant déclal sur un nom destiné à devenir un des plus fameux de l'Europe. Du vieux manoir des premiers sires de Bourbon, qui comptait vingl-quaire grosses tours revêtues de pierres taillées en pointes de diamant , il ne reste aujourd'hui que des ruines. La sainte chapelle, construite au xv' siècle par Anne de France, chef-d'œuvre d'élégance hardie et qui possédait les vitraux les plus magnifiques, a laissé à peine des traces sur le sol. Il y a une tour (jui porte le singulier nom de: Qui-qu'en-firogne.

Dans le cas où les eaux de Bourbon ne vous guériraient pas, nous reprendrions la roule de Lyon et nous nous rendrions aux eaux de Vichy, dans les environs de La Palisse.

Cette ville, peuplée de 2,i00 habitants, n'a de remarquable que les restes de .son vieux clulleau , d'où sortit un jour Jacques de Chabannes , sire de La Palisse , qui servit brillamment sous Charles VIII , Louis XII et François F^ Il fut l'ami, le frère d'armes de Bayard et l'un des grands capitaines de son l<'mps.

Des hauteurs qui dominent la Palisse, l'œil découvre les sommets azurés d(»s montagnes de l'Auvergne et du Forez.

les eaux de Vichy jouissent duru! grande réputation, et son! visitées annuellement par deux mille personnes. Elles sont surtout

efficaces conlre les maladies du foie. Elles élaieiil connues et fréquenlées du temps des Romains.

De la source du pulls de l'hospice, lorsque le venl souffle du sud et vers la fin du printemps, il s'élève une certaine émanation que le vent porte au-delà de l'Allier. Croiriez-vous qu'à ce moment, les bestiaux qui paissent sur la rive gauche de cette riNière se mettent à la nage, et la lra\ersent pour venir s'abreuver à un ruisseau dans lequel s'épanche la source minérale au sortir du puits? Ces animaux ont l'instinct que cette eau leur sera salutaire; et en effet elle a la propriété de dissoudre les concrétions qui ont pu se former dans leur estomac pendant l'hiver, par suite delà rumination. Lorsque les habitants voient ainsi les bestiaux traverser la ri\ière, ils disent que la saison des eaux est commencée.

En reprenant notre route, nous viendrons au village de Droiturier passer le pont de la Vallée. C'est un pont d'une hauteur prodigieuse , jeté hardiment d'un bord à l'autre d'une vallée étroite et profonde dans le bas de laquelle coule un modeste ruisseau , que de si haut le \oyageur aperçoit à peine.

Nous traversons dans sa largeur la belle vallée de la Loire , et nous atteignons ce fleuve à Roanne, jolie ville de 11,000 âmes. C'est une population active et aisée. Tout le commerce par eau, de Paris avec Lyon, le Languedoc et Marseille, vient se concentrer à Roanne, qui expédie à Briare et de là vers la capitale par le canal de Briare. Son port occupe 600 mariniers, seulement pour le transport par la Loire des charbons de Saint-Étienne. De ce que Roanne est bien bûtie , percée de rues larges et bordées de maisons de bonne apparence, n'allez pas croire qu'elle date de peu: elle a aussi ses prétentions à une origine antique , et elle peut vous montrer des vestiges de murailles romaines ainsi que des sarcophages, urnes, médailles, etc., trouvés dans son sol. Ptolémée a parlé d'elle sous le nom de liodiuinio.

A Roanne commence la fabrication de percales et de mousselines qui occupe une grande i)artie de la population de cette contrée, et dont le siège principal est à Tarare. Avant d'arriver à cette dernière ville, nous aurons n l'iancliir le inoni 'I "ararc . (pii est le nreud des

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montagnes du Beaujolais et de relies du Lyonnais. Ce passage, jadis exirêmement fatigant, a été rendu plus liulle par une meilleure direction donnée à la route, il y a déjà plusieurs armées. Il n'est plus véritablement pénible qu'en hiver, et lorsque la neige est devenue trop haute. La ville de Tarare, vers laquelle nous descendons par une pente habilement ménagée, de près d'une lieue de longueur, est située sur la petite rivière Turdine, qui, dans une inondation subite, emporta, il y a soixante ans, la moitié des habitations. Elle compte 7,000 âmes.

Réjouis -toi, Henriette; nous allons apprendre comment se fabriquent ces belles mousselines de Tarare, ornées et brodées, qui rivalisent avec les mousselines de l'Inde, et qui ont une supériorité incontestable sur toutes celles de l'Europe. Tu te rappelles qu'un jour nous nous sommes arrêtés ensemble devant le métier d'un tisserand. Cet homme employait du fil de chanvre; ici nous allons employer du fil de coton, mais les choses se passeront d'après le même principe. Nous commencerons par ourdir la chaîne, c'està-dire que nous disposerons sur le métier un certain nombre de fils parallèles, tendus bien également entre deux rouleaux ou ensouples.

Nous distinguerons les fils pairs et les fils impairs , et nous aurons eu soin, avant de tendre nos fils d'une ensouple à l'autre, de faire passer chacun d'eux dans un anneau. Tous les anneaux des fils pairs dépendent d'une tringle, et tous les anneaux des fils impairs dépendent d'une autre tringle (ces anneaux pour le tissage ordinaire sont en fil); chaque tringle avec tous ses anneaux s'appelle une Jissc. Le tisserand s'assied devant le métier; il a devant lui tous les fils de la chaîne également tendus. Il pose le pied sur une pédale, et la lisse des fils pairs monte, tandis que la lisse des fils impairs descend. Entre les fils pairs qui se trouvent soulevés et les fils impairs (pii se trouvent abaissés, il s'ouvre un angle qu'on appelle le pas de la rha'ine. Le tisserand profile de l'ouverture de cet angle pour lancei de droite à gauche, entre les fils de la chaîne, le fil de la Irume. Ce fil se déroule d'une bobine placée au bout du métier, au moyen d'un pclil nuMCfaii de bois long et étroit qui sert comme d'aiguille.

if. DFIMKME VOVAr.F.

cl qu'on appelle narcllc. Le lisserand appuie son pied sur une anlre pédale. Celle fois la lisse des fils pairs descend, tandis que la lisse des fils impairs monte. La navette est lancée de gauche à droite, et introduit de nouveau du fil de trame entre les fils de la cliaîne. (Jiaque aiguillée du fil de trame, déposée ainsi entre les fils paiis et impairs de la chaîne, s'appelle une duile. La navette se lançait autrefois à la main; aujourd'hui elle est lancée par un mécanisme. Il sufTil au tisserand de saisir un manche qui est devant ses yeuv, et de l'incliner à droite ou à gauche. C'est ce qu'on appelle la navelle volante. A mesure que la navette a déposé une duite, le tisserand imprime un mouNcment oscillatoire à une traverse horizontale qui occupe le haut du métier. Cette traverse porte un peigne d'acier dont les dents viennent décrire un arc de cercle, et, saisissant la duite nouvellement déposée , la pressent contre la duite précédente , et rendent ainsi le tissu serré. La traverse s'appelle le ballant , le peigne s'appelle le vos. Pour (pie les fils de la chaîne résistent au frottement des dents duros qui s'introduisent à chaque instant entre eux , on la fait de fils plus forts que ceux de la trame , et on les renforce encore en leur doiuiant un encollage. C'est ce qu'on appelle le par ou.

Depuis une vingtaine d'années, le travail du tisserand a été beaucoup perfectionné par les mécaniciens. On a imaginé des mécanismes pour ourdii- les chaînes et mouvoir les lisses , la navette et le battant ; le tout par un mouvement de rotation continue qui se communique aux diverses parties de l'appareil. En se bornant à employer deux lisses, on ne peut fabriquer que l'espèce de tissu la plus simple. C'est ainsi que se fiibricpie la toile ordinaire, le calicot , la percale, et un giand nombre d'autres tissus qui ne difîèrent entre eux que par la matière dont est formé le fil de la chaîne et de la trame. Maintenant, au lieu de deux fisses , supposons-en davantage , quatre par exemple : de manière que les fils de la chaîne , au lieu de se soulever et de s'abaisser de deux en deux, ne se soulèvent et ne s'abaissent (\\w de (juatre en (pialre, nous obtiendrons une combinaison dilVérente enlre les lils de la chaîne el les duiles d(''j)osées par la na\elle. Nous

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obtiendrons cette appaienee chevronnée à laquelle lu recoiniais les tissus que l'on appelle croisés. Tu comprendras facilement qu'en multiplianl de plus en plus les lisses , et en variani la matière» et la couleur des duiles , on multiplie de plus en plus les combinaisons de l'entrecroisement des lîls, et l'on parvient à obtenir des dessins réguliers et gracieux.

L'industrie des mousselines de Tarare se divise en deux branches bien distinctes : la fabrication dans la ville même, ou dans les campagnes, pour les gros fabricants de la ville on cite une maison qui emploie 800 ouvriers), et la fabrication dans les campagnes. Les ouvriers travaillent dans des caves appelées boutiques, qui se louent de 15 à 18 francs par an. et où il y a de 1 à * métiers. Ces caves ne sont pas dallées, afin de conserver une humidité nécessaire au tissage; on n'y fait de feu que dans les grands froids. On prétend que l'usage des poêles ne permettrait pas de tisser les mousselines fines. Lorsqu'il t'arrivera , ma chère Henriette, de ne pas trouver la mousseline de ta robe assez belle , rappelle-toi les caves-boutiques de Tarare et le pauvre ouvrier tpii a tissé cette mousseline. Je me trompe fort , ou cette pensée contribuera à redoubler l'instinct de charité que je me plais à reconnaître en toi , cl que tu tiens de ton excellente mère.

Les cotons français employés à Tarare viennent de Uouen , de l'Alsace , de Lille , Roubaix , Mulhouse, et de quelques filatures de la contiée. Un fabricant distingué, M. Kaufmann, évalue la ral>rication des mousselines de Tarare à une somme annuelle de 13 à li millions de francs. Il porte à 22,000 le nombre des métiers, et à près de 02,000 le nombre des individus que cette industrie fait vivre. Les fabricants sont simplement entrepreneurs et n'ouvrent point d'ateliers. Les capitaux engagés par eux portent particulièrement sur les cotons filés (jui servent au tissage : car les métiers sont la propriété de l'ouvrier tisseur (jui tra\ aille en famille. Certains ustensiles et accessoires du métier où se font les mousselines unies , le peigne et la lisse appartiennent seuls au fabricant ; le i^'ignc coûte de 15 à 20 francs. Pour les tissus à dessins, le fabricant fournit

iH DtlXlKML VOV.UiK.

les métiers a la Jac(|iiart, (jiii sont compliqués et par conséquent coûteux.

Une tradition du pays raconte ainsi l'origine de cette féconde industrie, qui donne aujourd'imi du pain à tant de nos compatriotes. .Jusqu'au milieu du siècle dernier, Tarare n'avait encore fabriqué que des mousselines grossières , tissées avec les mêmes navettes dont on se servait pour le tissage du nankin et de la toile de chanvre. Deux ouvriers, désireux de mieux faire, allèrent travailler dans une fabrique anglaise, et en rapportèrent deux navettes d'une forme particulière , à laquelle on attribuait généralement la supériorité des tissus anglais. On prétend que Tune de ces navettes est encore conservée religieusement dans une famille de Tarare. Cela ressemble beaucoup à une anecdote dont la circonstance la plus importante serait mal reproduite. Cela parait se rapporter au mécanisme de la navette volante, inventé par l'Anglais John Kay en l'an 1238.

Tarare est la patrie d'Andrieux , un de nos plus aimables poëtes. >'ous savez tous les deux par cœur son joli conte du Meun ier de Sans-Souci.

Auprès de l'Arbrêle sont les mines et les fonderies de cuivre de Chessy. Celles de Saint-Bel sont d'une date plus ancienne , et par conséquent plus connues , quoique le cuivre y soit moins abondant cl de qualité moins bomie. Elles existaient du temps des Romains, mais leur exploitation n'a été reprise que sous le ministère de Kichelieu. Ce sont les deux seules que possède la France; malheureusement elles produisent peu , et suffisent à peine aux besoins de nos départements du Midi. Il ne vient presque jamais de ce cuivre indigène sur la place de Paris. Il est très-pur, très-beau, fusible . ductile, élastique, facile à forger, à fondre, à laminer, à étirer, d'une cassure finement grenue et brillante. Il est au titre de 99 , cesl-à-dire que sur cent parties il n'y en a qu'une qui ne soit pas du cuÏNre pur, ou cuivre-roselte , comme on dit.

Le cuivre se trome rarement à l'état natif; pour 1" ordinaire . il tant l'extraire de pyrites, ou composés de soufre et de cui\re, oi'i il entre aussi du fer. Un rassemble le minerai en tas sur un lit de bois,

en ménageant au centre une ouverture où l'on jette du bois ou du charbon en feu. Cette opération, qui est le grillage, dure quelquefois un an, brûle le soufre, et ne donne encore le cuivre qu'à l'état d'oxyde. On le mêle à du charbon en poudre , et on le fond dans un fourneau , ce qui donne un composé appelé matte. On \o concasse et on le fond de nouveau en y mêlant du sable, ce qui fait couler un cuivre noir et laisse le fer dans le fourneau. Il ne reste plus qu'à affiner en fondant une troisième fois, et dirigeant des soufflets sur la masse pour achever de brûler les dernières parcelles de soufre.

A mesure qu'on avance, la beauté du pays se montre toujours croissante ; il offre bientôt une des plus délicieuses contrées de la France. Lyon s'annonce de loin par la riche ceinture de maisons de plaisance qui l'entoure. Une des plus remarquables est le vaste château de la Duchère , situé entre les deux routes de Paris et près de leur jonction sur la place de la Pyramide , où commence le faubourg de Vaize. Demain nous roNiendrons à Lyon par la troisième roule, qui compte 500 kilomèlres ; aujourd'imi nous allons plus loin.

Si nous voulons pousser jusqu'à la frontière d'Italie et gagnei' Pon(-de-Beauvoisin , qui est limitrophe avec le Piémont, nous aurons une trentaine de lieues à parcourir. Nous passerons le Rhône sur le pont de la Guillotière, et nous sortirons par le long faubourg, ou, pour parler plus exactement , par le nouveau bourg de ce nom. Nous nous dirigeons à l'est à travers le département de l'Isère, laissant sur noire gauche la chaîne des hauteurs qui encaissent le cours du Rhône et qui maintenant nous séparent de lui. En dehors de la roule, au pied de ces hauteurs , la petite ville de Crémieu monlr(> les ruines d'un château qui fut jadis le séjour des anciens dauphins \iennois. Ce litre de dauphin, avant d'appartenir, en France, au fils aîné du roi de l'ancienne monarchie, était, vers l'an 1238, celui que prenaient les comtes du Grésivaudan , qui possédaient en suzeraineté la principauté de Grenoble el la comté de N'ieniie.

En nous écartant de trois lieues encore, nous visiterons, au petit village de la Balme, la grotte de Notre-Dame-de-la-Ralme. C'est un

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phénomène du même genre que celui que nous avons vu à Arcy; mais ici on liouve une pensée religieuse. On a tiré parti de la voùle de l'entrée pour la disposer en une chapelle consacrée à la Vierge. Au delà de la diapeile, une suite de gradins naturels, qui tantôt montent et tantôt descendent , nous conduiront à un lac ou plutôt à un canal long et étroit. Nous naviguerons sur un petit balelet pendant une heure y compris le retour ; les saillies des rocs de la voûte nous forceront souvent à courber la tête , et môme à nous pelotonner au fond du batelet; nous reconnaîtrons à la clarté de nos flambeaux que cette eau est de la plus belle limpidité. Il y a une grotte dont la voùle rappelle tout à fait le plafond d'une boutique de charcuterie. Les concrétions formées par l'eau qui suinte de celte voûte figurent des quartiers de lard, des cervelas, des jambons, etc.

En reprenant la route nous passerons à Bourgoin , jolie ville industrielle de plus de 4,000 âmes , qui s'entend fort bien à utiliser, au profil de ses usines pour la soie et le colon , et de ses moulins à farine, trois petites rivières qui s'y réunissent. Le riant aspect des coteaux qui l'entourenl atteste qu'elle ne néglige pas non plus l'agriculture. A force de persévérance , elle a desséché des marais considérables dont une partie est devenue féconde , et dont le reste donne une tombe de très-bonne qualité.

Moins peuplée, la ville de la Tour-du-Pin a plus d'importance administrative, comme chef-lieu de la sous-préfecture. Elle semble déchue de ce (pi' elle fut jadis, à en juger par quelques traces qui restent de ses anciennes fortifications.

Pont-de-Beauvoisin <^st une ville de 2,200 âmes . qui fabrique de la toile et élève des vers à soie. La petite ri^ière du Guiers, qui l'arrose, sépare sur ce point la France du royaume de Piémont et Sardaigne. On la passe sur un pont d'une seule arche jetée avec une grande hardiesse. A un bout du pont est une sentinelle française, et à l'autre bout un soldat des États sardes. Au milieu du poni , un poteau porte d'un côté les armes de France, de l'autre les arni(>s de la maison de Sa>oie. En s'appu\anl au poteau l'on peut se donner le plaisir d "a>oir à la fois un |)ie(l sur cliacun des deux ro\aunies.

Avant d'entrer à Lyon nous visiterons Grenoble, ville de 30,000 Ames, et place forte de premier ordre, qui peut être considérée comme un des boulevards de la France, grâce surtout à l'espril guerrier des habitants de la contrée. Elle doit ses fortifications à Vauban , et elle est entourée de montagnes , dont toutes les pentes ont été couvertes par la culture.

Au pied des remparls de la ville nous foulerons de gracieuses prairies, arrosées par des courants d'eau vive et ombragées par de nombreux rideaux d'arbres. A la base des montagnes verdoient de riches vignobles ; les flancs et la ( ime se couronneni de pâturages et de forets.

L'Isère partage la ville en un quartier étroit qui se compose à peu près d'une seule rue resserrée par la montagne et de ruelles grimpantes , et la ville de la rive gauche , à laquelle on peut reprocher ses rues étroites, pavées en mauvais cailloux. Du quartier de la rive droite, ou jouit d'un très-beau coup d'œil sur le vallon iîpre et sauvage où coule le Drac, ou sur la vallée riante et fertile de l'Lsère , an boni de hupielle on distingne, à pins de trente lienes de dislance.

la cime majestueuse du Mont-Blanc. La ville de la rive gauche a dans son intérieur même une promenade charmante , le jardin de la préfecture, planté par le connétable de Lesdiguières , un des hommes qui ont le plus fait pour la splendeur monumentale du Dauphiné.

La conduite de Grenoble en 1815 décida du retour de Napoléon au trône lorsqu'il eut quitté l'île d'Elbe. Le colonel Labédoyère, envoyé pour arrêter sa marche en avant de la ville, avait passé à lui avec son régiment. Le peuple, que les soldats de la garnison se gardaient bien de contenir, brisa les portes de la ville , dont le commandant refusait d'abandonner les clefs. Napoléon se rendit à cheval à l'hôtel des Trois-Dauphins, où il s'établit pour la nuit. Il commençait à peine à respirer, qu'un tumulte épouvantable se fil entendre ; c'était les portes de la ville que les habitants lui apportaient, à défaut des clefs qu'ils n'avaient pu lui présenter. Sur quoi Napoléon, se tournant vers son fidèle général Bertrand, s'écria : « Maintenant la partie est gagnée. »

Lors de la conquête des Gaules , Grenoble faisait partie du pays des Allobroges et portait le nom de Cularo , qu'elle changea sous l'empereur Gralien pour celui de GratianopoUs. Dans le xm" siècle elle appartenait aux princes de la province de Grenoble ou comtes du Grésivaudan; c'est le nom que porte encore la vallée de l'Isère dans sa partie supérieure.

Un des grands hommes du moyen âge, Bayard, le chevaHersons peur et sans reproche , a sa statue colossale en bronze sur la place Saint-André. A quelques lieues de Grenoble, et près du village de Pontchara, on peut voir les ruines de l'anlicjue manoir de la maison Bayard, dont l'architecture semble appailenir en partie au temps des premières croisades. Les écuries, la ca\e, la cuisine, sont intactes; il reste encore au premier étage le cabinet de Bayard et la chambre où il est né. Le plafond , dont les solives sont peintes de couleurs variées, et les trumeaux, ornés de |)einlures à fresque, sont assez bien conservés.

Tu sais, Henriette, aussi bien qvw moi, (|ue \vsganlsde Grenoble

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ont de la ropulalion. C'est en ce genre la plus ancienne fabrique (le France, après Vendôme et Blois; et c'est, après Paris, la plus importante aujourd'hui. Grenoble ne fabrique plus aujourd'hui que des gants de peau : chevreau , castor ou chamois , agneau ou surchair, quelquefois appelé improprement peau de chien et qui n'est que de l'agneau de qualité inférieure, La ganterie de luxe , couleur blanc et clair, est plus belle que celle de Paris. On en domie pour raison la proximité des montagnes du Dauphiné , qui fournissent plus fraîches , et partant plus riches en couleur, les graines employées pour la teinture en nuances claires. La couture de Grenoble est , dit-on, plus solide aussi, parce qu'elle ne se fait qu'à la main et non à la mécanique, et en soie floche, c'est-à-dire qui n'a pas été tordue. La coupe et la teinture emploient environ 400 ouvriers, et la couture 4 à 5,000 ouvrières, dont un tiers habitent la campagne. La valeur fabriquée est annuellement d'environ 2 millions de francs. Les deux Amériques et l'Angleterre achètent les deux tiers, le reste se consomme en France.

Grenoble emploie un millier d'ouvriers à peigner le chanvre, que les vallées du Grésivaudan et de Tullins récoltent en quantité considérable ; celui de Tullins est le plus estimé. Le chanvre préparé à Grenoble est en grande réputation, et celte ville reçoit , pour les travailler, des chanvres de Naples et des chanvres de Mons et d'Angers.

Si je te savais gourmet, Guillaume, je t'indiquerais aussi comme une des spécialités de cette ville la fabrication des liqueurs et surtout du ralafia de Grenoble.

Voulons-nous faire une promenade artistique, nous irons \isiter les grottes ou comme on dit les caves de Sassenage. La plus considérable est celle d'où sort le torrent de Germe, après avoir longtemps serpenté souterrainement dans ces grottes. Tu trouveras, Heiuielte , quelques croquis à dessiner sur les rives du Furon, dont le cours présente une longue suite de cascades; car son lit est très-incliné, et l'eau se brise à chaque instant sur d'énormes blocs de rochers tombés des montagnes voisines. Nous entrerons ensuite dans quchpie chaumière, où l'on ne manquera pas de tious oITiir d'excellent IVo-

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mage de Sassenagc, qui est une imitation du fromage de Roquefort.

Voulons-nous donner à notre excursion un but plus sérieux et préparer nos âmes à la méditation religieuse, nous nous ferons conduire à cinq lieues environ au nord de Grenoble, au célèbre monastère de la Grande-Chartreuse. Deux chemins y mènent, dont l'un n'est piaticable que pour les piétons ou les gens à cheval. Il lra\ erse une forêt continue de sapms et offre de charmants points de vue sur la délicieuse vallée du Grésivaudan. Nous prendrons l'autre, (ju()i(ju(' plus long, parce (|u'on y va en voiture et que vos jambes sont encore bien jeunes. Nous ferons une halte au sommet de la montagne duSapey, et tu prendras tes crayons, Henriette, car rien n'est comparable à cette vue sur la vallée du Grésivaudan, qui se déploie devant nous dans toute sa magnificence. Sa longueur depuis (^hapareillan , le dernier village de la frontière jusqu'à l'entrée des gorges de Voreppe, que nous avons près de nous, est d'environ douze lieues, et sa largeur varie d'une lieue et demie à trois quarts de lieue. Les montagnes (jui la bordent sont couvertes à la base de champs cultivés, de prairies, de vergers et de bosquets; vers le milieu, ce sont des forêts et des p.lturages; à la cime ce sont des rochers nus ou qui gardent leur manteau de neige. La fertilité du Grésivaudan est proverbiale. Sur les moindres coteaux, partout où l'exposition peut être favorable, vous voyez la vigne s'appuyant sur de modestes échalas, comme ceux de la Champagne et de la Bourgogne; mais dans la partie basse de la vallée, remarquez avec quel soin on prépare aux ceps l'appui d'un haut et large treillage. Ce sont (le longues gaules (|ui vont et s'entre-croisent d'un arbre à l'autre. Le pami)re court en se jouant à la manière des vignes italiennes, d'un cerisier à un mûrier, d'un noyer à un érable ou à un châtaignier.

Pour avoir un bruscpie contraste à ce riant tableau, il nous sullira (le nous retourner vers la contrée affreuse et solitaire où la Grande- Chartreuse nous attend. Nous arrivons au bourg de Saint-Laurent- (lu-Pont bâti au milieu de montagnes h \m'. Vous vous doutez bien (|u'il nous l'aul ipùlter la voiture. Nous gravissons juscju au hameau (le Kourvoirie en remontant le cours d'un lorrenl, le Guiers-vif,

qui, au-dessous de nous, rejoindra le Guiers-mort pour former la petite rivière des Échelles. Nous nous enfonçons dans une gorge entre deux montagnes de l'aspect le plus sauvage et couronnées de sombres sapins. Cette gorge va en se rétrécissant, et enfin se resserre au point (pi'un humble arceau de pierre, muni d'une double porte et que surmonte un mauvais logement de portier, ferme entièrement le passage. La double porte franchie, nous sommes dans l'enclos de la Chartreuse , qui se compose d'un groupe de pics les plus hauts, les plus escarpés et les plus affreux de toute la chaîne de ces montagnes. La noire foret de sapins qui les couvrir du sommet à la base y tient lieu de vergers et de plantations; les torrents et les , rocs en sont les seuls ornements. Pendant plus d'une heure nous suivons , le long de rochers qui surplombent , le cours du Guiers qui bouillonne à quatre cents pieds au-dessous de nous à notre gauclH'. Vient le moment où nous rencontrons une cascade qui , du haut d(> ces rochers, se précipite d'abord sur le sentier que nous suivons el puis dans le Guiers. 11 nous faudra passer adroitement , en lh)U\n[ les rochers, sous l'arc formé par cette masse d'eau dont le poids serait capable de nous écraser. Avec de l'attention nous en serons quittes pour une simple averse qui se détache de la masse. Bientôt nous aurons un pont à franchir. Là était l'ancienne entrée de l'enclos. INous avons maintenant le Guiers à notre droite ; nous n'entrevoyons son écume que par intervalles, mais nous ne cessons pas un instant de l'entendre mugir tout au fond de l'abîme. Même horreur, même ombrage impénétrable de sapins au-dessus de notre tête, même profondeur de précipice à nos pieds , même âpreté et même escarpement de la paroi de rochers qui nous presse.

Enfin la gorge s'évase un peu. L'oml)rage des hêtres succède à celui des sajjins, qui n'occupent plus (jue les cimes. La forêt s'éclaircit, et à travers les clairières il nous arrive par instants de distinguer quelque chose de blanchâtre qui doit être le monastère, dans lequel, ma pauvre Henriette, tu ne pourras pénétrer, car les femmes n'y sont point admises.

Tout à coup la forêt cesse entièrement, et de\aiit nous s'ouvre

l'entrée d'une \aste prairie au fond de laquelle apparaît le noble monastère dont la construction a coûté plus d'un million. Tl a fallu sa position à peu près inaccessible pour dégoûter la bande noire des démolisseurs de l'envie de s'en rendre adjudicataire et de le

lairc ((tmber sous le marteau pour le revendre en détail. Il se compose de deux grands édifices qui se touchent en obliquant l'un vers l'autre, de manière à laisser entre eu\ un angle aigu. Chacun a 25 mètres de largeur; l'un a 75 mètres et l'autre 100 mètres de longueur. Ils sont entourés de jardins et de cours avec un mur général d'enceinte. De ces deux édifices le plus grand est le cloitre, (jui renferme les 5i cellules des religieux. Une trentaine de ces cellules étaient occupées lorsque je visitai la Grande-Chartreuse, il y a une douzaine d'années. L'autre renferme l'église, le logement du général ou supérieur et des grands officiers de l'ordre des Chartreux, et la salle du chapitre, tapissée des portraits de tous les généraux de l'ordre cpii se sont succédé.

Kn conlinuant à remonter le torrent |)ar un chemin ombrage'*, assez commode, nous arriverons en un quart d'heure à la cellule

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de saint Bruno, le fondateur de l'ordre, qui est aujourd'hui convertie en chapelle. Une grotte située au bas renferme la source où il se désaltérait.

On arrive également au monastère par une autre issue de la même gorge de montagnes. On y remonte de même le cours d'un torrent, dont j'ignore le nom, entre deux horribles murailles de rochers. On y trouve aussi un pont qui permet de changer de rive , et un arceau , muni d'une double porte , sous lequel il faut inévitablement passer.

Une merveille naturelle des environs de Grenoble est la Fontaine Ardente du village de Saint-Barthélémy. Le bassin a en\ iron 2 mètres et demi de long sur plus de 1 mètre de large. Bien que l'eau y soit constamment à la température de l'atmosphère, on la voit agitée par un bouillonnement incessant. Pour peu qu'on en remue la vase ou (ju'on approche un flambeau, on voit au-dessus de l'eau se dégager de la flamme. Après une forte pluie d'été , la fontaine produit même spontanément des jets de flamme qui s'élèvent à 1 mètre. Le bouillonnement provient de gaz dont cette eau est fortement imprégnée. On sent, lorsqu'ils se dégagent, une odeur de gaz hydrogène mélangé de soufre et de phosphore.

En regagnant notre roule de Lyon , nous passerons par Voiron , jolie ville de près de 8,000 âmes, qui donne son nom aux toiles fines et grosses qui se fabriquent dans toute la vallée. Elles sont reconnues très-bonnes, et jouissent , dans ces contrées, d'une grande faveur, malgré leur prix élevé et sans proportion avec celui des autres marchés.

Pro\iiis. — Nogenl-siir-Sfiiie. — Troyos. — Bur-sur-Seino. — Cliàlilluii. — Dijon. — Beiiiiiie. — Cliàloii. — Màcoii.

ous sortirons de Paris en gagnant le pont de Charenton que vous connaissez déjà , et , laissant sur notre droite l'école vétérinaire d'Alfort , nous longerons la rive gauche de la Marne. Nous irons jusqu'à neuf lieues sans que rien attire notre attention , si ce n'est le château de Gros-Bois , dont les jardins et la galerie renferment des trésors en sculpture et en peinture. Gros-Bois appartint avant la révolution au comte de Provence , qui régna plus tard sous le nom de Louis XVIII. La Convention en fit une propriété nationale. Après le 18 brumaire, Bonaparte, premier consul, le donna au directeur Barras. 11 a ensuite appartenu au général Moreau, puis à Berthier, prince de Neuchâtel.

La petite ville de Brie-Comte-Bobert , dont le château ne présente plus que des ruines, fut une place de guerre importante lors de l'invasion des Anglais et pendant les guerres de religion.

Nangis est une petite ville (2,000 habitants^ très -agréablement située dans une des plus jolies vallées de la Brie. Son église paroissiale est solidement construite en grès et d un assez bon style gothicpie, bien que les détails en soient d'une evéculion faible.

I*r()\iiis. \ille de 7,000 âmes, située dans une riante vallé(>, n'occupa longtemps (pjc le sommet de la colline; elle ses! depuis répan-

DE PARIS A LYON. — CHAMPAGNE. rjg

due sur la pente entière et jusqu'au confluent de deux petites rivières, le Durteinl et la Voulzie. Provins a utilisé leurs eaux pour mettre en mouvement une soixantaine de moulins à farine , et , reconnaissant leurs propriétés pour la teinture , elle les utilise aussi pour la préparation de grosses étoffes. Sous le règne de Charles VII, Provins possédait une célèbre manufacture de draps. On raconte qu'un Anglais, chassé de France , embaucha des ouvriers de Provins , qui portèrent les premiers cette industrie en Angleterre.

Les roses de Provins ont une réputation européenne. On prétend que l'espèce en fut apportée de Judée. Provins les cultive en grand depuis six siècles, et l'on en fait usage en médecine et pour la parfumerie. Les conserves de roses de Provins sont un puissant stomachique , qui facilite la digestion.

Je te recommanderai, Guillaume, un bel ouvrage de l'architecture du moyen ilge : c'est la grosse tour que le peuple appelle la Tour de César, et qui est le dernier débris d'un château des comtes de Champagne. Elle a environ 45 mètres de hauteur. Elle présente un carré à pans coupés, flanqué à chaque angle d'une tourelle circulaire qui, engagée d'abord dans la maçonnerie, s'en détache à l'endroit où cette grosse tour prend la forme d'un octogone parfait, et laisse entre elle et les tourelles un espace où sont placés des arcs-boutants. La grosse tour et les quatre tourelles sont surmontées de toitures pyramidales. A peu de distance de la grosse tour, l'église de Saint-Quiriace, d'une architecture élégante, peut le disputer à Notre-Dame de Paris pour les dimensions et la perfection de son chœur.

Provins possède des sources d'une eau minérale ferrugineuse, froide, douée de propriétés très- énergiques. Leur réputation n'est pas aussi grande qu'elle devrait l'être.

Au-delà de Provins le sol devient crayeux ; on reconnaît la ligne qui sépare le bon sol de la Champagne du mauvais. Nous entrons dans le département de l'Aube , dans l'ancienne Champagne pouilleuse, ainsi nommée à cause de la misère qui y régna jadis. Cette contrée est maintenant traversée par des routes très-fréquentées; ces nombreuses et faciles voies de communication , aujourd'hui

que l'on voyage beaucoup plus qu'autrefois, ont fini par réveiller les habitants de leur ancienne torpeur, el les ont aidés à (riompher de la stérilité du sol dans une moilié de ce département. Le paysan de la Champagne pouilleuse s'ingénie aujourd'hui de mille manières pour effacer ce surnom et lutter contre une nature marâtre. Il a appris à planter des pins, à créer des prairies artificielles; il élève des bestiaux, de la volaille, des porcs, des abeilles. Il exploite la craie de son sol , la broie et la décante , pour en former les pains de blanc d'Espagne, ou plus exactement de blanc de Troijes. L'industrie cotonnière a pris aussi un grand développement ; la l)onneterie s'y est perfectionnée ; la ganterie , la parfumerie , les draps pour la troupe , occupent beaucoup de bras.

On arrive à Nogent-sur-Seine, ville de 3,i00 âmes, par deux ponts jetés sur deux bras du fleuve. Le premier , en pierre et d'une seule arche de 30 mètres d'ouverture , a été construit par le célèbre architecte Perronet. Peu de villes ont autant que Nogent souffert des guerres civiles et des incendies. De tous ses moimments elle n'a conservé que son église paroissiale, dont la construction remonte au XV'' siècle. Une inscription placée sur le mur extérieur indique qu'elle a été commencée sous Charles VI et achevée sous IFenri II. Sa tour, fort élevée , el assez belle , est de cent ans moins vieille; elle est surmontée d'une statue colossale de saint Laurent qu'environne une galerie à jour fort remarquable.

Le nom de chemin des Romains, conservé par un chemin du voisinage, a donné à penser que Nogent avait existé dans le temps de leur domination ; mais la tradition la plus constante est qu'elle fut btltie sur les ruines de Riclu'bourg, sans qu'on puisse fixer la date de la destruction de celle-ci, ni son origine.

A une lieue de Nogent, dans la petite commune de Saint-Aubin, on visite les ruines d'un ancien monastère, le Paraclet. Tu dois connaître, mon cher Guillaume, le nom d'Abélard. C'était un savant docteur qui , recherchant la solitude, quitta l'Université de Paris où son génie avait brillé du plus vif éclat, el se retira sur les terres du comte de Champagne. Il construisit en ce lieu une pelile chapelle.

formée de joncs et de branches d'arbres, qu'il dédia au Sainl-Esprit sous le nom de Parackt, qui veut dire consolateur. Poursuivi dans celle retraite où sa réputation attirait un s'^ii^l nombre d'écoliers, il l'abandonna à deux de ses amis et s'en alla en Bretagne. Héloïse, qui a\ail été mariée à Abélard, et qui ensuite avait pris le voile et était devenue la supérieure du couvent d'Argenleuil, près de Paris, obtint du pape la permission de fonder un monastère dans la solitude qu'avait habitée Abélard. A côté de la chapelle de joncs et de branchages, s'éleva un édifice où Héloïse, après sa mort, reposa dans le même tombeau qui avait reçu son époux. Aujourd'hui les ruines de la maison abbatiale ont servi à élever un bi\timenl moderne qui , en 1822 , élail occupé par une fabrique de limes. Une colonne votive, élevée par le général Pajol , indique la place d'un caveau maintenant muré, et qui renferme encore le sarcophage où se trouvait le cercueil de plomb des deux époux. Le cercueil a été déposé sous un monument construit à cette occasion au cimetière du père Lachaise ; on avait abandonné le sarcophage conune trop lourd à transporter.

Une abbesse du Parach't y avait fait graver cette épitaphe touchante :

« Pierre Abélard, fondateur de cette abbaye, vivait dans le xii" siècle ; il se distingua par la profondeur de son savoir et la rareté de son mérite. Cependant il publia un traité de la Trinité, qui fut condamné par un concile tenu à Soissons en 1120. Il se rétracta aussitôt par une soumission parfaite, et, pour témoigner qu'il n'avait que des sentiments orthodoxes, il fit faire d'une seule pierre ces trois figures qui représentent les trois personnes di\ ines dans une même nature. Après avoir consacré ce monastère au Sainl-Esprit , il le nomma Paraclel, par rapport aux consolations qu'il avait goûtées pendant la retraite qu'il fit en ce lieu.

« II avait épousé Héloïse , qui en fut la première abbesse. L'amour qui avait uni leur esprit pendant leur vie, et qui se conserva dans leur absence par les lettres les plus tendres et les plus spirituelles, a réuni leurs corps dans ce tombeau. Il mourut le 21 avril 1142 , Agé

(le G3 ans, et elle lo 17 mai ilG3, près avoir donné l'un et l'autre (les marques d'une vie chrétienne et spirituelle.

a Par très-haute et très-puissante dame Catherine de La Rochefoucauld, abbesse du Paradet, le 3 juin 1701. »

Les environs de Troyes, l'ancienne capitale de la Champagne, ont une physionomie toute spéciale. Dans l'intérêt de l'agriculture, les comtes de Champagne avaient depuis longtemps divisé l'un des bras de la Seine ; l'industrie fabricante a poussé la division à l'infini. Le bras qui passe dans les murs de Troyes est distribué en d'innombrables petits canaux qui font marcher des moulins, des filatures, des teintureries , des tanneries. Chacun de ces petits canaus est bordé de son sentier, que longent une haie vive et de gracieux rideaux de peupliers. De chacun d'eux partent des rigoles qui vont féconder des Jardins, des chènevières, des oseraies, des pépinières, des plants de saule.

La vieille ville, entourée de murailles, a conservé beaucoup de sa physionomie du moyen âge. L'angle prodigieusement aigu des toits qui , pour la plupart , ont leur pignon tourné vers la rue; les maisons en pans de bois peint et parfois sculpté ; le défaut d'alignement des rues, lui donnent cet aspect pittoresque qui plait aux artistes.

La France a peu d'édifices gothiques comparables à la cathédrale de Troyes pour l'étendue du vaisseau , la hardiesse des voûtes , la justesse et le grand effet des proportions. On désirerait seulement plus de légèreté dans les piliers qui séparent la nef des bas-côtés. Le portail et la grosse tour sont d'une élégance parfaite. Le chœur et la nef sont des xiii*, xiv^ et xv* siècles ; la tour et le portai! sont du xvi". In groupe de cinq figures , ouvrage curieux du xvi" siècle , représente le baptême de saint Augustin. L'autel est orné d'une bonne copie de la Cène de Léonard de Vinci. A droite de l'autel, un labk^au sur bois, divisé en plusieurs panneaux , représente la Nativité de Notre Seigneur. Les vitraux datent du commenc(>ment du xni* siècle. Ceux du chœur surtout sont précieux par leur belle conservation et parce qu'ils donnent les costumes exacts et en grande

DE PAHIS A LYON. — CHAMPAGNE. (i3

proportion de plusieurs rois de France , comtes de Champagne , princesses de leur maison et évêques de Troyes du xiii® siècle. La grande rose , au-dessus du portail , est particulièrement remarquable par l'harmonie et la vivacité des couleurs.

L'ancienne collégiale Saint-Urbain a été citée par ftlillin, dans son bel ouvrage sur nos antiquités nationales, comme un des plus remarquables monuments du style gothique , et qui n'a de rival pour l'élégance légère que la Sainte-Chapelle de Paris. Elle date de la fin du xiii'' siècle. On attribue au ciseau de François Gentil un bas-relief qui représente une femme enveloppée d'un linceul et couchée sur un tombeau. Le même artiste, né à Troyes, a plusieurs autres de ses œuvres dans la petite église Saint-Pantaléon et dans celle Saint- Nicolas.

L'église Saint-Jean possède un des meilleurs tableaux de Pierre Mignard, qui eut Troyes pour berceau : le Baptême de Jésus- Christ dans le Jourdain. La Figure du Père Éternel , exécutée à fresque au-dessus de ce tableau , est du même artiste. Girardon , né aussi à Troyes , a modelé les deux anges en cuivre doré qui ornent l'autel. Jacques Juliol a sculpté plusieurs bas-reliefs en albâtre dans la chapelle des fonts.

L'église Sainte-Madeleine, la plus ancienne de la ville, offre dans sa construction des détails précieux du xii® et du xvi'^ siècle. Le jubé, remarquable par sa légèreté et sa richesse, fut construil en 1518 par l'Italien Jean Gualdo. Les vitraux des chapelles présentent des étoffes supérieurement rendues.

Bien que César n'ait pas fait mention de Troyes, les antiquaires sont d'opinion qu'elle a dû exister de son temps. Pline parle du peuple Tricasses , et Ptolémée appelle la capitale de ce peuple Augustobona Tricassium. Un écrivain latin nous apprend qu'elle était fermée de murailles en 356. Elle eut des comtes héréditaires vers le milieu du x* siècle. A la comté de Champagne plusieurs réunirent la suzeraineté de Blois, de Chartres et de Brie. L'un d'eux, Thibaut IV, qui vi\ail dans la première partie du xii*^ siècle, fit de Troves une ville riche, commerçante et manufacturière.

Eniropol du rommerce, par terre, de presque tout le nord de l'Europe jusqu'à la découverte du cap de Bonne -Espérance, ses foires y attiraient une afïluence considérable de marchands de toutes les nations. Pour vous donner une idée de son ancienne splendeur, je vous dirai que vers le milieu du xvu* siècle on y comptait 2,000 métiers de draperie et 1,G00 de tisseranderie, i50 maisons de tannerie, corroierie et mégisserie, et 200 maîtres teinturiers. Vers la fin du xvi'' siècle, un souverain étranger accepta de notre roi Charles IX la caution des commerçants troyens pour la somme énorme alors de 1,200,000 Hvres.

Troves partagea longtemps avec Rouen le monopole de la fabrication des caries à jouer et des images gravées sur bois (connues sous le nom de dominoterie]. Cette industrie occupait à elle seule 40 moulins à papier depuis Bar-sur-Seine jusqu'à Méry. Sous le règne de Henri IV, Troyes comptait 60,000 habitants; elle n'en compte aujourd'hui qu'environ 25,000.

Le grand mouvement industriel de notre époque a porté plus de profil aux habitants de la campagne qu'à ceux de la vieille cité. Je citerai pour exemple l'industrie de la bonneterie. Troyes possède 1,500 métiers de ce genre, et il en existe, dans la campagne, plus de 3,500 dont les produits viennent se vendre au chef-lieu. Depuis quelques années oi» emploie, pour le tricot, des métiers circulaires qui fabriquent des pièces de tissus sans couture, dans lesquelles on taille des bonnets. Ces métiers produisent à si bas prix , qu'ils ne redoutent aucune concurrence.

Le canal de la Haute-Seine, commencé sous Napoléon, et qui doit traverser Troyes, fut rapidement creusé jusqu'au pied des murs de la ville; mais les travaux en ont été suspendus en 1813. Bien longtemps avant qu'en 1805 Napoléon eût décrété le canal et la canalisation de la Seine jusqu'à Chàtillon, la Seine avait été rendue navigable de Bar-sur-Seine à Troyes, et même en 1702 un antre canal facilitait la na\igalion de Troyes à Paris; mais il ne reste aucune trace de celle entreprise exécutée à grands frais.

Depuis Troyes jusipi'à Bar-sur-Seine , le pays qu'on traverse est

conslammenl plat et sablonneux. Bar est assise au milieu d'un riche >iîînoble sur la rive gauche de la Seine, à l'exlrémilé d'une vallée resserrée entre deux coteaux , dont l'un est gracieusement couronné d une vieille chapelle et d'un vieux bouquet de bois. Bar eut une fortune à peu près semblable à celle de Troyes. En i350, un seigneur lorrain, messire Brocpiart de Fenestranges, qui avait aidé à chasser les Navarrais de la Champagne où ils s'étaient établis depuis longtemps , n'ayant pas été payé de ses services comme il le désirait , s'en vengea sur la \i\\e de Bar. Notre admirable chroniqueur Jean Froissart raconte ainsi cet événement :

« Et adonc messire Broquart envoya défier le duc de Normandie et tout le royaume de France, et entra en une bonne cl grosse ville, qu'on dit Bar-sur-Seine, où à ce jour il y avoit plus de neuf cents liôlels, si la robèrent ses gens (c'est-à-dire la prirent). Mais ils ne purent avoir le chcUel , tant éloil fort et bien gardé. Si chargèrent leur pillage et emmenèrent plus de cinq cents i)risonniers, et ardèrcMit (incendièrent) tellement la ville, qu'oncque n'y demoura estoc (pieu, poutre) sur autre. »

Aujourd'hui Bar est une jolie mais modeste ville, de 2,500 âmes. Elle a des maisons propres et commodes, mais on n'y trouvcMait pas neuf cents hôtels; et l'horloge de la ville sonne pacitiquement les heures au milieu des ruines silencieuses du château , qui jadis brava la colère de messire Broquart de Fenestranges.

Nous arrivons à Châtillon- sur-Seine par un beau pont jeté au confluent de la Seine et de la petite rivière de la Douix, qui prend naissance à quehiue distance sur la gauche et sort d'un roc. Gardezvous de mépriser cette pauvre petite Douix ; car, dans les grandes chaleurs de l'été, il arrive» assez souvent que le lit sablonneux de la Seine se trouve à sec, et que, nous autres Parisiens qui cioyons boire de l'eau de la Sein<' descendue du centre du département de la COte-d'Or, nous buvons de l'eau de la Douix qui , elle , ne tarit jamais.

Châtillon, peuplée de 5,000 habilanls, Ibrnia jadis deux communes distinctes : la vill(> de Chaumoiil cl le Bourg. Chacune eut son clulteau; celui du Bourg n'olTre plus (|uc des ruines. I.e château

H6 THOISII-Mr VOYAGi:.

de la \\\\e , désigné sous le nom de Chafclof, appartient depuis longtemps à la famille Marmont. Le dernier et le plus illustre chef de cette famille, le duc de Raguse, a fait de cette habitation un établissement rural et manufacturier qui mérite d'être visité. A côté d'un haut fourneau, fonctionnent une fabrique de sucre de betteraves, une scierie hydraulique, etc.

Les artistes visitent avec plaisir dans le quartier du Bourg l'église Saint-Nicolas, qui date du xif siècle.

A dix lieues au-delà de Châlillon, à mi-chemin entre cette ville et Dijon, un peu à droite de la route, dans une contrée boisée et rocheuse, au pied de la ligne calcaire qui partage les eaux de la Saône et de la Seine, nous pourrons voir ce dernier fleuve à sa naissance. Il se forme de la décharge de quelques étangs alimentés par plusieurs petites sources. A environ quatre lieues plus loin , nous passons dans le joli bourg de Saint-Seine. L'église de l'ancienne abbaye de Saint - Seine date du xv" siècle. On la cite comme une des plus belles que possède le département .

Peu de villes ont des dehors plus riants que ceux de Dijon. Le large et fertile bassin dans lequel elle est assise est enfermé i^ntre des collines verdoyantes que domine le mont Afrique , et ce bassin se prolonge jusqu'aux montagnes de la Franche-Comté. Du haut de la tour de la cathédrale, la ville présente à l'œil un gracieux ovale (|ue la rivière d'Ouche baigne au midi. Le torrent le Suzon, qu'on \()il arri\er du nord, disparaît au pied des remparts, bien plantés et bien entretenus. Le regard cherche en vain à suivre son passage. Il traverse la ville entière par une voie souterraine ménagée sous le sol des rues, et ne reparait qu'à la sortie du côté du midi.

Voilà de larges rues bien percées, des maisons propres, et même de beaux hôtels bien bâtis en pierres de taille. A quelle promenade nous ferons-nous conduire? au Creux d'enfer? au Cours- Fleury? iiii\ Marrdunicis? etc., etc. On n'a ici cjue l'embarras du choix. Décidons- nous pour le cours du paie, ([ui a plus d'un quart de lieue, il aboiilil à un grand jardin dessiné par l.e Nôtre, le grand artiste qui a dessiné le jardin des 1 uileries. Nous aurons comme

dans los Tuileries de frais ombrages, et, au lieu de bassins, nous jouirons du cours de la rivière d'Ouche, ce qui vaut encore mieux. Dijon existait sous la domination romaine, mais avec une médiocre importance, puisque sous Marc-Aurèle il suffît pour la fortifier de trente-trois tours à sa muraille d'enceinte.

Toi, Guillaume, qui connais ton histoire nationale, tu ne t'étonneras pas que Dijon ail conservé un caractère de grandeur, (juand lu te rappelleras qu'elle fut la capitale de la Bourgogne, et qu'elle servit longtemps de principale résidence à ces illustres et puissants ducs de Bourgogne qui faisaient trembler le roi de France, dont ils n'étaient les vassaux que de nom. Lu duc comme Charles-le-Téméraire, par exemple, aurait bien pu s'appeler roi, maître qu'il était de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Flandre, de l'Artois, des places sur la Somme, et de la Hollande. Suis-moi sur la place principale de Dijon; regarde derrière cette moderne grille en fer formée de piques droites entremêlées de faisceaux. Cet édifice nouveau, qui est aujourd'hui le musée, occupe l'emplacement de l'ancien palais des ducs de Bourgogne. Une portion des bAliments du nord, les cuisines, la salle des gardes, et surtout cette tour majestueuse qui promet de durer encore longtemps, voilà ce qui reste du palais commencé en i3G7 par Philippe-le-Hardi , et achevé par Charles-le-Téméraire. Après l'extinction de la maison de Bourgogne, ce palais fut le lieu où s'assemblaient les États de la province; de là le nom (pi'il a conservé de palais des États.

L'église cathédrale est de la fin du xiii" siècle. Plusieurs églises s'étaient succédé avant elle sur cet emplacement qui avait reçu un temple à Saturne. La flèche de l'église Saint-Benigne est d'une prodigieuse hardiesse; sur un diamètre très-resserré, elle porte le coq (|ui la termine à 300 pieds de hauteur. Son portail est aujourd'hui surmonté d'un bas -relief qui décorait jadis le fronton de l'église Saint -Etienne. C'est le martyre de saint Etienne dû au ciseau de Bouchardon. On a restauré en 1837 les superbes mausolées de Philippe-le-Hardi et de.Tean-sans-Peur. Soixante-dix statuettes qui les ornaient représentent des religieux de tous les ordres. Je lésai adnii-

68 TROISIÈME VOYACE.

rées dans le musée, où elles ont séjourné longtemps avant (|ue vint le jour on elles devaient reprendre leur première plaee.

L'église Saint-Michel ne date que du commencement du xvi*' siècle. L'architecte , Hugues Sambin , y a déployé un grand luxe d'imagination. Au centre du porche , un piédestal , qui supporta dans le principe la statue du saint , présente dans ses bas-reliefs une vai iété assez bizarre de sujets. Judith, tenant la tète dHolopherne, s'\ trouve en compagnie de Véims et de Cupidon .

La salle de spectacle, de construction moderne, et décorée d'un péristyle d'ordre corinthien , est , après celle de Bordeaux , la plus belle que je connaisse dans les départements.

Nous ne quitterons pas Dijon sans faire un pèlerinage à son école des Beaux-Arts. En 17 65, un bon citoyen, Legouz-Gerland, conçut la généreuse pensée de doter son pays natal d'une école gratuite de dessin. 11 mit à la tète un artiste honorable , Devosges, qui consentit à se fixer dans le pays. L'école fut d'abord ouverte dans une maison delà rue Jeannhinj mais le nombre des élèves s'accrut si rapidement qu'il fallu! bientôt la transporter dans l'une des salles du palais des États. Plus tard on l'a installée dans l'église de l'ancien collège des jésuites. De cette école est sorti un de nos plus grands peintres , Prudhon. Dijon , qui compte 24,000 habitants , est la patrie de Bossuet, de Crcbillon, de Rameau, de Daubenton, etc.

La contrée environnante présente un vaste horizon de vignes entrecoupées de terres labourables dans la proportion d'un sixième ; mais tous ces crus sont de qualité médiocre. Pour rencontrer les bons, il faut descendre au moins une lieue vers le sud. Nous feions une lieue de plus , et nous verrons à droite de la route s'arrondir la fameuse CAte-d'Or; c'est qu'en elTet ses ^ins se paient à un très-haut prix. C'est une chaîne de petites collines qui se prolonge dans la direction de Mâcon. Vient ensuite le terroir de Chambertin. Le célèbre cru de Clos Vougeot doit son nom à la petite rivière de Vouge. Les vignes qui couronnent le coteau donnent le vin de second»» (pialilé; celles qui occupent l(> milieu de la i)ente , le \in de première; la (pialité inférieure se récolle dans le bas, au bord de la roule. Nous lra\er-

DE PARIS A LYON. - CFI AMPAf. NF. 69

sons la jolie pclilo \ill('de Nuits, doiil la tùlcacinq lieues d'élenciue e( comprend les crus renommés de Clos-Vougeot , la Komanée , Richeboury , elc, etc. La côte de Saint-George n'est pas éloignée.

Beaune, ville de 11,000 habitants, a été une ancienne cité romaine. Elle le prouve par des débris, des inscriptions, des médailles, que le boyau des vignerons fait à chaque instant sortir du sol. On prétend (jue sous Aurélien elle portail le nom de BeUnm , sous lequel Apollon ou le soleil fui honoré dans les Gaules, et que de ce nom l'on a fait Belna. D'autres assurent qu'elle eut pour nom ancien BelJoua, la déesse de la guerre. Au vii'^ siècle, elle avait un formidable château fort, et était appelée en mauvais latin de l'époque Pagm Belnensis. En 1203, la commune avait pris pour sceau une image de Bellone. En 15i0, elle la remplaça par celle de la sainte Vierge tenant dans ses bras l'enfant Jésus; dans les mains de l'enfant était une magnifique grappe de raisin. L'exergue portait ces mots : Causa nosirn' Ja'tiliœ, cause de notre joie. Comme les mauvais plaisants reprochaient au\ Beaunois d'appliquer le sens de l'exergue au raisin plutôt qu'à la madone , on l'a changé pour adopter celui-ci : Orbis et urbis honos, honneur du monde et de la cité.

Beaune na plus à montrer que de beaux restes d'un magnifique hôpital fondé en Hi3 par Nicolas Kollin, qui y avait affecté un bon revenu. Beaune est aujourd'hui une riche vigneronne qui expédie par année de 30 à 40,000 pièces de vins de première classe. Elle entretient en outre des pépinières d'arbres fruitiers qui sont fort recherchés. Cette ville est la patrie du savant Monge.

Vous avez assisté à des vendanges , vous avez pris votre part de la joie qui anime ces fêtes de famille. Le vin dans la Bourgogne se fait sans plus de façon que le mauvais vin que vous avez vu faire dans les Nillages des environs de Paris. Le raisin est jeté dans une grande cuve ; un homme nu descend dans la cuve et pile les raisins avec ses pieds : les grains écrasés rendent leur jus, et la pelure ne tarde pas à flotter. Les peaux , les pépins, la ratle (le squelette de la grappe), forment ce qu'on appelle le marc, qui flotte sur le jus nommé )/(0r(/. Dans quehjues lieux on égrène le raisin avec des griffes en bois, et

les rafles nVnlrent poinl daiislacuvc; c'esl plus do travail, mais le vin csl meilleur au goùl. Il est buii de couvrir la cuve avec un couvercle de bois ou avec des couvertures de laine pour conserver la chaleur que la fermentation ne larde pas à développer ; car elle se décide ([uel(|uefois dès le premier jour. Cependant, pour l'ordinaire, ce n'est (pie le second ou le troisième jour, et même plus tard , selon la maturité du raisin , l'élévation delà température. On dit quchweudange bout quand elle s'élève de ! 2 à 28 degrés de chaleur au thermomètre Réaumur , laissant échapper avec un peu de bruit une multitude de bulles d'air qui soulèvent le marc , comme si , en elîel , le liquide était en ébullition sur le feu. M. Francœur vous apprendra « que cet air est du gaz acide carbonique, le même qui se dégage de la combustion du charbon. Ce gaz est impropre à la respiration , et quand l'air en renferme une trop forte portion , on en est asphyxié , c'eslà- dire étouffé ou suffoqué. Ce gaz, échauffé par la fermentation, s'élève; mais, comme il est plus lourd que l'air, en se refroidissant il retombe dans les parties inférieures du cellier, où l'on ne reste pas sans danger pour sa vie, à moins qu'un courant d'air n'emporte ce gaz; une chandelle s'y éteint. Il faut que le cellier où est la cuve soit bien clos , pour entretenir la chaleur dans celte saison d'automne où les nuits commencent à être froides. Lorsqu'on veut y entrer, on a soin aussitôt d'élabHr un couranl d'air. On peut y rosier sans crainte tant (ju'uno chandelle allumée ne s'y éteint pas.

« Le moût de raisin es! limpide et sucré : c'est du vj/i doux; mais bientôt la fermentation le trouble et fait disparaître le sucre, pour y substituer Yespril de vin , que les chimistes appellent alcool. Sous la température de 18 degrés centigrades, la fermentation du moùl commence très-vite et marche rapidement. Elle est souvent plus lente à se décider, et ne s'accomplit qu'en huit ou dix jours, selon l'étal du moût, le temps plus ou moins beau, le local, etc. On reconnaît que le vin est fait quand la liqueur n'est guère plus ciiaude (pie l'air, (]u'elle est à peu près claire, qu'il ne se dégage (pie Irès-peu de gaz, et (prenfin elle a perdu tout ce qu'elle |)eul perdre de son sucre. Lors(pie la masse est peu considérable, l'opération

marche lentement, e( les résultats sont médiocres. Le \in fiill par grandes cuvées est meilleur el plus tôt fiiil.

« Quand le moût est bien coloré, presque froid, à peu près clair, on décu^e. Pour cela , on ôte la cheville d'une cannelle en bois (jui a été adaptée vers le fond de la cuve , el la liqueur s'écoule dans un petit cuvier placé au-dessous. On puise avec des seaux, et l'on verse dans les futailles ce vin qui est le meilleur de la récolle ; il s'appelle mère goulle. Les futailles sont ensuite rangées à la cave ou dans un cellier, la bonde ouverte et tournée en dessus. On recouvre l'orifice d'une feuille de vigne, maintenue par une pierre. Comme une fermentation lente continue à se faire encore, on laisse cette faible issue aux gaz qui s'échappent , et l'on a soin de remplir de lemps à autre la futaille pour réparer les pertes. Quinze jours après, on bouche hermétiquement avec une bonde, gros bouchon de bois garni de linge. »

Le marc qui reste dans la cuve après qu'on en a retiré la mère goutte , ce premier moût , contient encore beaucoup de vin , car beaucoup de grains ont échappé à la pression ou ne l'ont que faiblement subie. On porte alors ce marc au pressoir. ^Ous avez ^u des pressoirs : c'est une énorme vis de bois qui se tient debout ; ou la tourne avec un levier, et à chaque tour qu'elle fait dans son écrou, elle presse de plus en plus fortement plusieurs planches entre lesquelles on a disposé le marc par couches. On obtient ainsi un second moût , mais d'une qualité bien inférieure. Vers le mois de février ou de mars on a soin de changer le vin de tonneau pour le débarrasser le plus possible de son dépôt , de sa lie, qui à la longue pourrait l'aigrir. Avant de le mettre en bouteilles on le clarifie, soit avec une dissolution de colle de poisson ou de gélatine, soit avec des blancs d'œufs battus dans du vin , qu'on introduit par la bonde. On remue le vin avec un bAton fendu qu'on agite dans le tonneau , el puis on le laisse reposer deux ou trois jours. La dissolution, plus lourde que le vin , s'est précipitée au fond du tonneau , entraînant avec elle toutes les impuretés. Le vin alors est bon à ser\ir sur nos tables, el les années ne font qu'ajouter à son mérite,

Au sorlir de Beaune, nous saluerons sur notre droile les villages de Pomard el de Voinay, dont les deux noms, grâce à 1(mus vins, retentissent souvent dans les salles à manger. Au milieu de ses vignes , (jui donnent des vins blancs en grande réputation, le joli bourg de Meursault élève avec fierté l'aiguille de son clocher qui est d'un très-beau tra>ail. Nous découvrons les crus de Chassaigne el de Monl-Trachel ; ce dernier cru passe pour le plus exquis des vins blancs de la Bourgogne. Je ne crois pas que dans le bourg de Chagny il y ait une seule maison qui ne fasse le commerce des vins , sinon en pièces, du moins en détail.

Nous entrons ici sur la frontière du département de Saône-et-Loire. Disons un mot d'adieu à celui de la Côte-d'Or. Vous buvez peu de vin, mes chers enfants; il vous semble peut-être assez singulier que moi , qui n'en bois pas beaucoup plus , je vous fasse passer en revue tant de trésors si chers aux gourmets et par vous si peu appréciés; mais sans cesser d'être sobres, vous prendrez, je n'en doute pas, un vif intérêt à l'industrie vinicole, quand vous songerez que c'est une des grandes sources de richesse pour la France. Chaque année l'étranger vient enlever nos vins , qu'il nous paie en bel et bon argent. Occupons-nous des vins, non \ms en buveurs, mais en gens (pii tiennent à connaître ce qui fait la prospérité de leur pays.

Le département de la Côte-d'Or, qui pour l'étendue des vignobles 1<' cède à trente autres de nos départements, ne le cède à aucun pour la qualité de ses vins. Depuis quelques années il se livre à la fabrication des vins mousseux. Ils sont corsés, ils ont bon goût , elce |)arfum qu'on appelle du bouquet ; mais les gourmets leur reprochent (le man(juer de légèielé. Voulez-vous savoir le grave reproche qu'on fait aux vins de la Bourgogne , et qui s'applique aux vins de la rive gauche de la Loire ? c'est de mal supporter les longs voyages et d'y contracter de l'anierlume; ce que les \ignerons appellent la pousse. lii de mes amis a enleiidu dire à un riche négociant (pie la Bourgogne |)Mierait Noionlieis un million de prime au chimiste qui lui indi(pierail , |)our s(»s vins, un ]iréscr\atif sih" conire la pousse. Il est certain (pie celle maladie des ^ins concouri aM'c beaucoup d'autres

causes à faire déchoir la production, quant aux qualités fines et de haut prix. Peut-être l'excès de fumier dans la culture, peut-être l'abus de l'introduction du sucre dans les procédés de fabrication, ont-ils une grande part dans le mal signalé en Bourgogne , particulièrement pour les vins de la Côte et ceux de Nuits? Je ne vous donne pas ces réflexions comme venant de moi, j'avoue mon ignorance dans la matière ; je les emprunte à un savant article sur les vins , signé de M. Leclerc.

Chagny nous fournit une occasion de sortir des vins et de faire une excursion dans le domaine historique. Sous Charles Y, en 1365 , des bandes de soldats licenciés, après la fin d'une longue guerre, s'étaient, au Heu de regagner leurs foyers comme avaient fait les seigneurs, donné des chefs pris parmi eux, et au nombre de 30,000 hommes occupaient la plaine qui s'étend de Châlon à Chagny. Ce bourg était devenu leur quartier général. Les contrées voisines souffraient beaucoup de leurs violences et de leurs rapines. On les appelait les Écorcheurs ou les Tard-venus. Notre grand capitaine Du Guesclin sollicita du roi la mission d'en délivrer la France et de les conduire en Espagne , où l'emploi de leurs bras pourrait être utile. Il se rendit auprès de leurs chefs, et enleva leur consentement par celte singulière harangue : « Nous avons assez fait , vous et moi , pour damner nos âmes, et vous pouvez vous vanter d'avoir fait plus que moi ; faisons honneur à Dieu , et le diable laissons. »

De Chagny nous arrivons à Chalon-sur-Saône et de là à Lyon. Nous connaissons déjà cette dernière partie de la route. S'il nous faisait plaisir de monter sur un des bateaux à vapeur qui transportent quotidiennement les voyageurs , nous verrions autour de nous descendre sur la Saône les radeaux de sapins et de mélèzes coupés dans les belles forêts du Bugey; des bateaux portant les charbons de bois , les belles pierres de Tourmes , les carreaux , briques et tuiles de Verdun et de Thil , et les poissons des étangs de la basse Bresse.

Maintenant nous nous promènerons à notre aise dans la ville de Lyon.

Il sullitde regarder la position de Lyon au conlluenl de deux cours

li TROISIEMK VOYAGE.

d'eau aussi importants que la Saône et le RliAne pour comprendre qu'elle soit devenue l'immense entrepôt où affluent et s'échangent les marchandises du midi et du nord , et (jne sa population ait dépassé le chiffre de 150,000 habitants. Elle communique directement, par des routes nationales, avec Paris, Marseille, Bordeaux, l'Auvergne, Genève et la Suisse ou l'Italie. Il lui manque, pour compléter ses voies de transport par terre , une route directe qui irait à Nantes, et il lui laudrail sur Bordeaux une seconde route qui fît moins de circuits. Un chemin de fer de douze lieues lui verse les houilles et les produits de Sainl-Étienne et de Rive-de-Gier.

Lyon est donc riche , fort riche ; aussi les habitations somptueuses n'y font pas faute. Le quai Saint-Clair surtout se distingue par ses magnifiques maisons. C'est en se promenant sur le quai Saint-Clair que l'empereur d'Autriche, Joseph II, s'arrêta pour avouer que les marchands de Lyon étaient mieux logés que les princes de son pays. Je dois vous dire qu'il n'en est pas de même de tous les quartiers ( c'est au surplus l'histoire de toutes les anciennes villes]. L'auguste voyageur aurait pu, et malheureusement tout voyageur peut encore aujourd'hui reprocher à Lyon les étroites et horribles rues de son quartier central, où la hauteur des maisons ne permet au soleil de descendre que bien rarement , tandis qu'un affreux pavé de petits cailloux ronds blesse les pieds de l'homme et fatigue les chevaux .

Bâti en partie sur plusieurs collines et en partie sur un terrain uni, Lyon offre peu de régularité. Ce qui est fort gênant pour les habitants produit du moins , en faveur de nous autres simples visiteurs, des points de vue variés et d'un effet piquant , par exemple , le ({uai de la Saône. Au-dessus de la ligne des toits, vous voyez se détacher la verdure et le sol rocheux du coteau presqu'à pic contre lequel les maisons sont adossées , tandis que bien au-dessus le sommet ilii loteau se couronne d'une seconde ligne de maisons et de clochers. Les trois belles lignes de quais entrecoupées de dix-sept ponts, pres(pie tous de construction moderne, ont un aspect imposant. IMaçons-nous au conllucrit des deux cours d'eau, et prenons liinio-

DE P\\\]9> A LYON. — CHAMPAGNE. Tîî

cent plaisir que nos badauds de Paris aiment à se donner du pont de l'île Saint-Louis, où la Seine se partage en deux bras. Voyez comme eette Saône est calme; les bateaux n'y descendent qu'avec une sage lenteur, tandis que le Rhône emporte avec la vitesse d'une flèche ceux qui se confient à son onde rapide. La Guillotière à l'est et la Croix-Rousse au nord , qui semblent les faubourgs de la ville , sont cependant des communes indépendantes. Un faubourg de Lyon , la presqu'île Perrache , au sud , semble destinée à un brillant avenir.

C'est un immense terrain conquis sur le Rhône , qui a été forcé de se creuser un autre lit il y a une soixantaine d'années. Il doit son nom à un homme ingénieux qui, en 1770, conçut l'heureuse idée de reculer d'une d<'mi-lieue la jonction du Rhône et de la Saône, afin d'allonger la ville, qu'on ne pouvait agrandir d'aucun autre côté à cause des montagnes qui l'entourent et du fleuve et de la rivière qui la bordent. La presqu'île Perrache sera un jour un nouveau Lyon, beaucoup plus beau que l'ancien. Les rues qu'on y a tracées sont très-larges et aboutissent presque toutes au fleuNe ou à la rivière. Elle jouira d'un port sûr et commode pour le débarquement et l'embaripiement des marchandises.

M. Amédée Thierry, l'historien des Gaulois, raconte ainsi l'origine de Lyon : a De graves dissensions domestiques s'étaient élevées dans l'enceinte de Vienne, durant les guerres de César et de Pompée; une partie des habitants avait chassé l'autre. Réfugiés sur les bords du Ehône , près de son confluent avec la Saône , les bannis viennois y vécurent longtemps campés dans des cabanes ou sous des tentes. L'année qui suivit la mort du dictateur, le sénat romain forma le projet de les coloniser et de leur bâtir une demeure. Il chargea de ce soin le gouverneur de la province , Plancus , dont il redoutait et voulait occuper l'esprit turbulent. A l'endroit où la Saône se jette dans le Rhône, sur le penchant d'une colline qui la borde à l'occident, était situé un village ségusien nommé Lugdunum. Plancus s'en empara, le reconstruisit et en fit une ville où il établit les exilés. Plus tard , Auguste, charmé de la beauté du site , y attira une colonie militaire. » Lyon reçut aussi à cette époque le nom de Lcopolis ou LeonlopoUs, ville du lion. Au temps de saint Irénée elle portait celui de Rhodanusia , qui peut se traduire par la Rhônoise.

La cité romaine occupait la pente des hauteurs de Fourvières, beaucoup au-dessus du niveau du Rhône et de la Saône. Les Romains ne connaissaient ni les pompes à feu, ni les machines hydrauliques qui peuvent élever l'eau. Leur méthode ordinaire était de rechercher les sources qui pouvaient se trouver de niveau avec le lieu qu'ils voulaient approvisionner, et de conduire l'eau de ces sources par un aqueduc, c'est-à-dire un canal en pierre couvert, que soutenait une longue suite d'arcades. Pour abreuver Lyon, ils s'adressèrent aux sources du mont Dore , et deux aqueducs conduisirent cette eau à travers et au-dessus des vallées qui séparent le mont ))ore de celui de Fourvières. Plus tard, les empereurs romains eurent un palais tout à fait au sommet de Fourvières, et ce palais se trouva soixante pieds au-dessus du niveau des eaux qui coulaient du mont Dore. Les Romains n'hésitèrent pas à aller s'adresser aux sources du mont Pila, plus élevées, mais à une distance de huit lieues en ligne droite, et séparé de Lyon par plusieurs vallons d'une grande profondeur. Ils construisirent un aqueduc qui, à cause des circuits

nécessaires pour ménager la penle de l'eau, se développe sur une longueur de treize lieues. On retrouve de beaux vestiges de ce gigantesque travail sur plusieurs points de la campagne. Dans l'ancien clos d'un couvent de minimes, nous pourrons visiter le réservoir, solidement voûté et parfaitement conservé. C'est un carré d'environ 15 mètres sur chaque face, et sur 7 mètres de hauteur. L'intérieur est divisé par arcades que soutiennent de forts piliers. Nous ferons connaissance avec le fameux ciment romain, qui, en séchant, acquérait la dureté du granit. Le secret de sa composition est perdu ; on voit seulement que la base est de la brique pulvérisée.

Parmi les vieux édifices religieux de Lyon , on remarque la petite église d'Amai, qui date , du moins en partie, du x« siècle. Elle porte le cachet de l'architecture grecque moderne. Le dôme, la voûte du chœur, le clocher pyramidal, sont moins anciens. L'artiste avait cru devoir utiliser, en le plaçant dans le portail, un bas-relief qui représentait , dit-on , les déesses mères sous la figure de trois femmes. Celle du milieu porte une corne d'abondance et deux pommes; les deux autres chacune une pomme. Ce bas-relief a été transporté au musée lors des dernières réparations., L'église Saint-Paul, dont la partie supérieure est éclairée par un dOme octogone, date de l'époque de Charlemagne. Je ne sais si l'on y voit encore un basrdief qu'on disait être du ix^ siècle, et qui représentait un comte Richard à genoux > demandant miséricorde par ces paroles gravées en caractères carlovingiens : Christe, rei titiserere mei, medkuia rrorum; Christ, remède des pécheurs, ayez pitié de moi pécheur. Au-dessus , le Sauveur tient un livre de la main gauche , et de la droite bénit le pénitent. Le portail de l'église Saint-Pierre remonte aussi à la même époque.

La cathédrale rappelle pour le style notre église parisienn<' de Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est un monument du xii*" siècle, dont le portail n'a été achevé que sous Louis XL Ou a fait entrer dans la bâtisse plusieurs blocs de marbre tirés des ruines du Forum , construit par Trajan sur la montagne do Fourvières. Son cloître fui environné militairement d'épaisses murailles et de grosses tours.

78 ti{oisif..\ip: voyage.

Elle possède une cloche du poids de 35,000 livres, qui passe pour la plus grosse qu'il y ait en France. Dans le bras gauche de la croiv , les curieux se lonl montrer une horloge construite par un certain Lippius, de la^ille de Bàle, en 1598. Elle marquait le cours du soleil, les phases de la lune, Tannée, le mois, le jour, l'heure, la minute, la seconde, et le nom du saint du jour. Plusieurs petites figures au-dessus du cadran mettaient en mouvement un carillon qui jouait différents airs. Le mécanisme est dérangé ; pour le réparer, il faudrait une forte somme que personne aujourd'hui n'est d'avis de consacrer à cet usage.

La belle pyramide qui sert de clocher à l'église Saint -IVizier, domine tous les monuments de Lyon. L'église actuelle date du commencement du xiv'' siècle. Les dessins du portail sont dus à Philibert Delorme. Le sculpteur Coysevox, dans une de ses meilleures inspirations, avait exécuté avec amour une statue de la Vierge, et en a\ait orné la maison qu'il habitait à l'angle de la rue du Bàtd'Argent. Ce chef-d'œuvre appartient aujourd'hui à l'église Sainl- Xizier, qui possède un beau tableau de Revoil, Jésus mourant sur la croix. Le sculpteur et le jjeintre étaient tous deux Lyonnais : le premier du siècle de Louis XIV', le second du nôtre.

Ce dôme, d'une grande beauté, qu'on découvre de toutes parts, Servandoni en a donné les dessins. 11 appartient à l'église des Chartreux, édifice de la fin du xvi* siècle, dont l'autel, composé des marbres les plus rares , est surmonté d'un majestueux baldaquin. Le ciseau de Sarrazin a taillé les statues remarquables de saint Jean et de saint Bruno.

Soutïlot, l'architecte du Panthéon, a donné les dessins du palais moderne de l'archevêché, sur l'emplacement qu'avait occupé un palais qui datait de l'époque de Charlemagne. Lyon doit au même architecte une œuvre plus belle encore, c'est la façade de l'Hôlel- Dieu qui domine le quai du Rhône.

L'hôtel-de-ville n'a de rivaux en Europe que celui d'Amsterdam, el celui de Paris depuis les récentes additions qu'on y a faites. Sa consiruclion, d'après les dessins de Maupin, date de 16'i-7. Cepen-

DE PARIS A LYON. — CHAMPAliNE. 79

dant la façade est de Mansard, appelé quelques années après à réparer les ravages causés par un incendie. l)nn labiés de bronze ornaient naguère encore la principale entrée; elles ont été transportées au palais des Arts. Ce sont des antiquités romaines. Elles portent un discours prononcé dans le sénat romain par l'empereur Claude en faveur de la cilé de Lyon , et pour lui obtenir le titre de colonie, discours que tu peux lire, Guillaume, dans le onzième livre des Annales de Ion Tacite. On reconnaît le génie des frères Coustou dans deux magnifiques groupes en bronze : c'est le Rhône qui s'appuie sur un lion rugissant, et la Saône qui s'appuie sur un lion paisible.

Dans la bibliothèque de Lyon, riche en manuscrits orientaux, nous n'oublierons pas de nous faire montrer un herbier sur \élin avec figures, qui date, assure-t-on, de plus de six cents ans; une histoire générale de la Chine en vingt volumes, imprimée à Pékin en beaux caractères chinois; un Tite-Live imprimé à Venise en 14-70, trente ans après l'invention de l'imprimerie. Le palais des Arts est un musée où ont été recueillies les antiquités romaines de Lyon ; il est riche en tableaux de différentes écoles. La ville de Lyon a elle-même produit assez d'artistes en peinture pour qu'on parle aujourd'hui de l'école lyonnaise.

Lyon possède , ce qui est rare dans les villes de province , de belles places publiques. Deux sont vraiment monumentales, celle des Terreaux et celle de Belle-Cour, sur laquelle s'élève la statue équestre de Louis XIV. N'oublions pas une autre place, celle de Y Homme de la Roche, qui n'a rien d'aussi beau, mais où le premier passant que nous rencontrerons nous racontera une touchante anecdote au sujet d'une statue de bois qui figure assez naïvement un homme d'armes du moyen dge. Il est cuirassé et tient en main une hallebarde ; mais pourquoi cette bourse dans son autre main ? Écoutez : « Vers l'an quinze cent et tant, il y avait à Lyon un marchand nommé Jean Cleberg. Il était natif de Nuremberg, avait fait le commerce en Suisse ; mais , lors de l'entrée de François F"" eu Italie, il arma une compagnie franche, se mit au ser\ice du roi de

France, fut comme lui fait prisonnier à Pavie, et le suivit dans sa captivité à Madrid. Las du métier des armes , il revint à sa première profession, s'établit à Lyon, et, ayant gagné honorablement une grosse fortune, il acheta le droit de bourgeoisie. Cet homme faisait un grand bien à la classe ouvrière , et , chaque année , il mariait une pau\re fille de son quartier en lui donnant une bonne dot. A sa mort, le peuple des faubourgs de Vaise et de Bourgneuf lui éleva une statue en bois. Chaque fois que la statue est tombée de vétusté, il sest trouvé de bonnes âmes qui l'ont remplacée par une nouvelle. La statue actuelle date de 1820. Avant de l'inaugurer sur le roc d'où elle domine la route de Paris , une foule nombreuse l'a promenée dans toute la ville au sondes instruments. La statue qu'elle remplace datait de 171 6, et toutes les révolutions l'avaient respectée. 11 n'est pas à Lyon d'enfant du peuple qui ne dise , en parlant de la statue de la place de l'Homme de la Roche : C'est le bon Allemand qui marie les filles de Vaise et de Bourgneuf; il leur montre sa bourse pleine d'argent pour les doter.

11 existe un autre nom pour le moins aussi populaire à Lyon , et que toute l'Europe connaît , c'est celui de Jacquart , l'inventeur des métiers à l'aide desquels un tissu, ouvré et chargé de dessins compliqués, n'exige pas de la part de l'ouvrier qui l'exécute plus de calcul et d'intelligence qu'un tissu uni, les choses étant préalablement disposées dans un certain ordre.

A'ous savez dans un tissu distinguer la chaîne et la trame. Vous vous rappelez ce que c'est qu'une lisse et qu'une duile. Dans la Jacquart , le soulèvement des lisses est disposé autrement que dans le métier primitif de tisserand. Ce soulèvement dépend de la pulsation imprimée aux lisses par le jeu de quelquefois plus de huit cents aiguilles horizontales, dont chacune peut décider une lisse dilTérente à se soulever. Jugez à combien de combinaisons dans l'entre-croisement des fils, et par conséquent à quelle variété de dessins , un tel nombre de lisses peut fournir. A chaque fois que la navette a déposé une duite entre les fils de la chaîne, les huit cents aiguilles entrent enjeu ; mais toutes ne parviennent pas à communiquer la pulsation

DE PARIS A I>YON. — CHAMPAGNt;. 81

à leur lisse correspondante. Après chaque coup de navelte , un carton percé d'un cerlain nombre de trous s'interpose , et ne laisse arriver aux lisses, à tra\ers ses trous , que la pulsation d'un certain nombre d'aiguilles ; toutes les autres frappent en vain sur le carton pour cette fois. De la sorte , après chaque coup de navette, se succèdent pour lui seul dessin des cartons au nombre de plusieurs milliers , et dont chacun a pour fonction de ne laisser passer que telles ou telles aiguilles, et par conséquent de ne permettre que le soulèvement de telles ou telles lisses. L'ouvrier dispose de plusieurs navettes chargées de fils de diverses couleurs. Les choses sont arrangées de telle sorte que, lorsqu'il doit changer la couleur deladuite, un fil de la couleur voulue se montre en tète de l'une des lisses soulevées, et lui rappelle laquelle des navettes doit être lancée. Dans l'ancienne Jacquart , le mouvement à imprimer aux aiguilles était pénible pour l'omrier, et exigeait une assez grande dépense de force. Un perfectionnement de M. Dhomme permet l'emploi d'tm moteur mécanique.

La fabrication des soieries est la principale industrie de Lyon. La soie , dans l'état où les fabricants la reçoivent de ceux qui se livrent à l'éducation du ver à soie, se nomme soie grétje ou cnie, et non pas écrite comme on le dit quelquefois à tort. Le fil se compose alors d'au moins cinq, et quelquefois vingt fils dévidés ensemble en écheveaux , d'après le cocon filé par l'animal. Quand la soie grége arrive en fabrique , la première opération consiste à dévider les écheveaux sur des bobines appelées rochels , la dévideuse a soin de corriger les imperfections du fil et de bien rattacher les bouts, de manière que toute la soie d'un rochet ne fasse qu'un fil sans interruption. La seconde opération consiste à donner ce qu'on appelle le poif. Vnc machine tord le fil, soit h droite, soit à gauche, el lui donne la (jualité du poil , qui présente une sorte de spirale comme un tirebouchon. Vous comprenez que deux fils (ordus en sens contraire, el réunis ensuite, se tiennent plus étroileinenl. Pour le lil de la trame, il sulïil de prendre deux fils grèges, ou , comme on dit , deux poils, qu'on tord de nouveau ensemble. Pour le fil de la cliiilne , qu'on appelle Vonjcmsin , on réserve la soie la plus belle, ou doiuic une

torsion plus forle, quelquefois même on réunit un plus faraud nombre de poils. Cette préparation du lil de Irame et de l'organsin s'appelle le moulinage.

La soie se vend au poids ; mais ici se présente une assez grave difïieulté. La soie est très-hygrométrique. Tu ne comprends pas ce mot , Henriette ; ton frère l'expliquera que cela signifie qu'elle accapare facilement l'humidité répandue dans l'atmosphère , et qu'elle pèse plus dans un lieu humide (pie dans un lieu sec. Sans même que le vendeur fût de mauvaise foi, il pourrait arriver qu'un ballot, pesé dans les magasins d'un marchand , perdit dans les magasins del'acheteur plusieurs centièmes de son poids. Pour mettre le vendeur et l'acheteur dans des conditions égales , qu'a-t-on fait? On a établi dans les villes où le commerce de soie est important des magasins dans lesquels on entretient une température et une atmosphère constanîment les mêmes ; tous les ballots de soie qui sont l'objet d'une, transaction y sont transportés. Un les pèse , on les ouvre, on étale la soie sur des tablettes , et , quand on suppose que son poids s'est mis en conformité avec l'atmosphère du lieu , on la pèse de nouveau. Le poids alors est le poids de condition, c'est sur lui que porte le marché. On appelle ces magasins la condilion publique. Depuis (pielques années, la condition publique de Lyon a adopté un système d'épreuves proposé par MM. Talabot. On pèse un échantillon de la soie qui fait l'objet du marché; on le fait chauffer fortement dans de la graisse ou de l'huile, et l'on obtient sa dessiccation absolue. On le pèse alors de nouveau. Du rapport de l'échantillon au ballot, on conclut le poids réel de toute la soie du ballot , qu'on suppose desséchée; on ajoute à ce poids un dixième pour l'humidité de tolérance. Le fil de soie est couvert d'un enduit glutineux que ne peut lui enlever l'eau bouillante seule, mais qui disparait dans cette eau chargée de savon. C'est ce cpi'on appelle cuire la soie. Dans cette opération, la soie perd un cpiarl de son poids, et lenou\eau (lé\idage (pi'cllc doit subir donne en outre beaucoup de décliel. La soie gr(''ge ou cnie picnd la teinture aussi bien (pie la soie cuite. Heaucouj) d'étolfes sont laites avec des soies teintes sur cru ; mais les

belles étoffes souples, moelleuses, biillanles, sont faites avec des soies cuites.

Lyon a été la première des villes de France à posséder des fabriques de soie. Sous Louis XI , elle donna asile à des fabricants florentins et lucquois , chassés de leur patrie par les discordes civiles. Ce roi , par lettres patentes datées d'Orléans en li66, ordonne que : « pour empêcher la sortie annuelle du royaume de quatre à cinq cent mille écus pour achat d'étoffes de soie , il sera établi à Lyon des métiers à faire des étoffes de ce genre. » Cette première tentative n'eut pas tout le succès que la commune lyonnaise s'en promeltail. A la même époque, Louis XT donna un privilège semblable à la ville de Tours. Dans le cours du siècle suivant , Etienne Turquet et Barthélémy Nariz, deux Génois qui avaient obtenu le titre de bourgeois de Lyon , proposèrent aux consuls d'appeler des ouvriers pour confectionner les draps de soie et les tissus d'or et d'argent , qui alors étaient de grande mode. On obtint de François F"" les patentes nécessaires qui furent délivrées le 2 décembre 1536, et la commune décida ff de prêter à Turquet , entre mars et Noël, cinq cents écus soleil, dont il s'obligera à les rendre dans cinq ans que finira la première compagnie : et, encore pour le mieux gratifier et l'encourager à soutenir son œuvre, on le tiendra exempt de ce qu'il pourra devoir à cause de ses marchandises de Flandre. » Aussitôt trois métiers furent montés avec des chaudières pour la teinture. Turquet embaucha des ouvriers de Gênes, d'Avignon , de Tours , et jeta les fondements d'une industrie qui a fait la prospérité , et qui sera pendant longtemps l'orgueil de la ville de Lyon. Aujourd'hui 25,000 métiers battent dans Lyon et ses faubourgs , sans compter 31 ,000 autres dans les campagnes environnantes. On compte que 60,000 individus sont occupés par les diverses manipulations de la soie , et qu'en tout la fabrique des soieries lyonnaises donne du travail à plus de 120,000.

Par malheur, la base de cette industrie de hi\e repose beaucoup trop sur les caprices de la mode , et tout ce monde est parfois exposé à de cruels chômages. Dans les années 1836 et 1837, par exemple , par suite des faillites des banques américaines et de la grande crise

commerciale des Élats-Uiiis, les demandes de soieries cessèrent; or les Étals-Unis sont le consommateur principal du marché de Lyon. C'est à peine si 10 à 12,000 métiers continuèrent à battre dans la > ille , et 3 à 4,000 dans les campagnes. Lyon compta plus de 35,000 inscriptions sur les registres des bureaux de bienfaisance. A la lèle de celle industrie , on compte aujourd'hui environ 500 capitalistes. Us fournissent la matière , organsin ou trame , soie ou laine , or ou argent , suivant l'objet à fabriquer, à un maître qui possède depuis 1 jusqu'à 6 métiers. Ce maître emploie des ouvriers qui se sont donné eux-mêmes le singulier nom de canuts. Pour l'ordinaire, le maître donne au canut le logement et la moitié du prix de façon , à la charge par celui-ci de payer la moitié de l'huile et la moitié de la journée d'un lanceur de navette, si le métier nécessite l'emploi de deux hommes.

La chapellerie de Lyon a été longtemps sans rivale. Elle a fabriqué jusqu'à 10,000 chapeaux par jour. Elle n'en fabrique aujourd'hui qu'environ 400,000 par an.

Lyon est à peu près la seule ville de France où se prépare l'orseille pour la teinture. M. Francœur nous apprendra que l'orseille est fournie par un lichen, croûte blanchâtre et grise, qui tapisse les rochers d'Auvergne, dont on le détache en raclant; on en trouve aussi près de Lyon, de Limoges, etc. Il faut le débarrasser des substances étrangères , et le broyer en l'humectant avec de l'urine putréfiée. On retourne cette pâte , et , au bout de dix à douze jours, on en fait des pains qu'on dessèche , et qui donnent une très-belle couleur violette. Je ne vous cacherai pas qu'on préfère beaucoup à notre orseille indigène celle qui revêt les rochers des îles Canaries et du Cap-Vert. Cette teinture était connue dès la plus haute antiquité; c'est, dit-on, la pourpre du manteau des empereurs romains.

Cette préparation de l'orseille moderne n'est pas très-propre , mais ceux qui s'y livrent s'en trouvent dédommagés par le million de francs qu'ils en retirent chaque année en le vendant à nos départements du nord et de l'est.

Un des grands plaisirs de la population lyonnaise , c'est une

promenade sur la Saône le dimanche. On s'embarque au por( de la Fouillée , dans une bêche (c'est un batelet recouvert d'une petite lente) , et l'on se fait conduire à l'ile Barbe ou sur quelque joli point du rivage. C'est toujours une batelière qui tient les rames. Toute celte navigation de la Saône appartient au\ femmes. Souvent une mère est aidée par sa jeune fille. Le costume de ces batelières est fort gracieux et d'une propreté coquette. Elles sont vêtues de blanc avec un corsage de couleur , et portent un grand chapeau de paille orné d'un très-large ruban.

VieiiKo.— Viileiifi'. — M(iiil('4iin;iril. — Oriiii|;c. — A\i!rnoii. — Cai'iiciilras. — Ai\. Miirscillc. — TiMiliiii,

ous voyagerons aujourd'hui de Lyon à Marseille

et Toulon.

Rien ne nous empêcherait de descendre le cours

du Rhône. C'était, il y a peu d'années encore, une

navigation qui offrait un certain danger; aujourd'hui, des hateaux à vapeur nous porteraient avec sûreté et vitesse jusqu'à Arles. Comme nous voyageons pour connaître le pays, nous ferons mieux, je crois, de prendre la route de terre, et nous nous contenterons de quelques renseignements généraux sur la navigation du Rhône.

De Genève à Lyon, la navigation est sur plusieurs points impossible , et partout dilïicile et dangereuse. Je me rappelle qu'il fut question d'établir un service de bateaux à vapeur entre les deux villes ; mais un seul passage impossible à franchir nécessiterait le déchargement et le transport par terre sur une longueur de quelques lieues.

De Marseille à Lyon , le transport des marchandises est soumis à des éventualités de toute sorte. Lorsque régnent les vents du sud , l'embouchure du Rhône se trouve souvent fermée par une barre infrancliissahle, qui ne disparaît (jue lorsque les vents du nord \iennenl donner aux llols un redoublement de force. Pour remédier à

cette ditTRulté et ouvrir au commerce un passage certain , on a creusé le canal d'Arles, achevé en 183 1; mais les maîtres d'équipage , trouvant le péage trop coûteux , préfèrent pour l'ordinaire attendre patiemment qu'un vent favorable leur permette de tenter le passage dans l'embouchure naturelle du fleuve. Quant à nous, nous traverserons le bourg de la Guillotière , et , après un parcours de sept lieues, nous entrerons dans la ville de Vienne, riche d'un beau quai sur la rive gauche du Rhône , au-dessus duquel elle se développe en amphithéâtre. Vienne, avec ses 17,000 habitants, fait aujourd'hui une figure assez mesquine à côté de Lyon , et pourtant Lyon ne fut jadis qu'une colonie de Vienne. Les plus grands écrivains de l'antiquité ont parlé de Vienne; un d'eux lui donna le titre d'opulente. Le poète Martial se glorifie de voir ses vers goûtés dans la belle Vienne. Elle avait été la capitale des AUobroges, qui avaient longtemps lutté contre les armes romaines. Devenue l'une des colonies les plus puissantes du peuple conquérant , et cité principale de la province viennoise, elle vit ses plus notables habitants entrer dans le sénat de Rome , et plusieurs obtenir la dignité consulaire.

Elle fut le berceau du christianisme dans les Gaules. Ses évéques, qui ne tardèrent pas à se qualifier archevêques, réunirent bientôt à ce titre celui de primai, et môme celui de primat des Gaules. X diverses époques , elle a vu plusieurs conciles généraux se tenir dans son sein. Le plus remarquable fut le quinzième concile , où le pape Clément V prononça l'abolition de l'ordre des Templiers, et où assistait Philippe-le-Bel avec toute sa cour.

Ses vieilles murailles, de construction romaine, avaient six mètres à leur base, et étaient flanquées de tours rondes. Leur enceinte renfermait cinq coUines, parmi lesquelles le mont Quirinal ainsi qu'à Rome ). Le fort Pipef , sur l'ancien monticule de ce nom , est moitié romain , moitié gothique. Le fort Salomon est entièrement gothique. Sm' ce mont Salomon, dit-on, était la demeure dePilate, après que Tibère l'eut exilé dans les Gaules. De nombreux aqueducs amenaient à la ville les meilleures sources de la contrée. On en reconnaît au moins une douzaine (pii avaient plusieurs lieues

de longueur, et donl on a retrouvé des parties fort bien conservées. Un maire de la Vienne moderne a eu l'heureuse idée d'utiliser ces restes des travaux de la cité antique ; il s'en est servi pour conduire des eaux excellentes , qui alimentent plus de trente fontaines publiques.

Vienne possède un des plus beaux monuments qui nous restent des Romains. C'est un arc de triomphe, dont la voûte principale a près de 15 mètres de hauteur sur 7 environ d'ouverture. Sur sa plate-forme , un des rois de Bourgogne , lorsque les Bourguignons possédèrent Vienne , a fait construire une tour d'observation , qui porte aujourd'hui le nom de Tour d'Orange.

Au centre de la ville , nous visiterons un autre monument de l'époque romaine : c'est un temple qui fut dédié, dit-on, à Auguste et Livie. 11 a beaucoup de ressemblance avec une des plus précieuses antiquités de ISîmes, la Maison carrée. 11 a moins souffert du temps que de la mutilation qu'ont exercée sur lui des mains ignorantes. Il a servi successivement d'église, de club et de tribunal de commerce. Aujourd'hui, c'est un musée où l'on a réuni de nombreuses collections d'antiques.

On a eu plus de respect pour une pyramide que l'on désigne sous le nom de Plan de rÀi(juille. Elle est assise sur un haut socle carré en pierres de taille, assemblées sans chaux ni ciment. Ce socle est percé de quatre arcades, qui ont environ 5 mètres d'ouverture, flanquées chacune de deux colonnes engagées : ces colonnes supportent un entablement. La hauteur totale jusqu'à la pointe de l'aiguille approche de 15 mètres. On croit que c'était un cénotaphe dédié à quelque empereur; l'opinion la plus générale l'attribue à Alexandre Sévère.

La cathédrale, dédiée à saint Maurice, est un fort bel édifice d'architecture gothique, et tout à fait digne du rang qu'occupa jadis dans l'église l'archevêque devienne. On y monte par un magnifique perron de vingt-huit degrés, qui précède le portail, décoré d'une mulliludc de figiues non rapportées , mais sculpt(''es dans la pierre. Les deux tours seraient d'un meilleur en'el si elles avaient plus d'élé-

DE LYON A MAnSEILLK. S;i

vation. Dans le cloître de l'ancienne abbaye de Sainl-André-le-Bas, les artistes étudient avec intércM la variété que présentent les cbapiteauv d'un excellent style gothique; malheureusement, on les a badigeonnés ainsi que l'église. La tour est un chef-d'œuvre de grâce et de légèreté.

La petite rivière de la Gère, qui traverse la ville de l'est à l'ouest, fait marcher d'assez nombreuses usines de draperies, dont les produits sont moins beaux que dans le nord, et qui travaillent surtout pour les fournitures militaires. Cette rivière est bien précieuse pour l'industrie, car ses eaux ne gèlent jamais. Sur sa rive gauche, au faubourg de Pont-^É^èque, on exploite des mines de plomb, qui fournissent annuellement 15,000 quintaux de ce métal, avec un mélange de deux onces d'argent par quintal.

Saint- Vallier, petite ville de 2,400 âmes, nous oflre à visiter un château décoré d'assez belles fresques. Les jardins ont été plantés par Le Nôtre.

De Saint-Vallier à Lyon , il existe de temps immémorial un singulier service de poste. Ce sont des relais d'ânes, à l'usage des gens peu aisés et qui pourtant ont besoin d'aller plus vite qu'un piéton. Ces ânes sont dressés à cet usage , et d'une vitesse étonnante.

Dans les environs de la petite ville de Tain, se récoltent les vins de l'Hermitage. La cote de l'Hermitage s'élève environ à 500 pieds au-dessus du niveau du Rhône. Elle est formée de plusieurs coteaux , ou, comme on dit dans le pays, de plusieurs mas superposés comme les gradins d'un amphithéâtre. La pente vers le sud est assez rapide pour qu'il faille soutenir la terre par de petits murs. On a vu payer un hectare de ce vignoble jusqu'à 70,000 francs. Le mas de Greffieux donne le vin supérieur en Qnesse et en parfum; le mas de Meal le suit de près, et le Bessar, quoique un peu moins fin, a l'avantage d'être plus tôt prêt pour la vente. Le meilleur vin de l'Hermitage est produit par la réunion en portions égales et en une môme cuvée de ces trois premiers mas. Ce vin doit rester cinq ans en fût avant d'être mis en bouteille; il croît en qualité jusqu'à 25 ou 30 ans.

Le pont suspendu , qui joint la ville de Tain à celle de Tournon , sur la rive opposée du Rhône, est le premier qui ait été construit en France. M. Séguin a dirigé ce beau travail.

Tournon est une ville ancienne, ainsi que le prouve une inscription romaine trouvée sur les murs de son château déjà célèbre du temps de Charles Martel, et qui, dans le moyen âge, a servi de résidence aux comtes de Tournon. Il est assis sur un rocher escarpé, qui surplombe sur la ville et sur le HhOne. Tournon a 4,700 âmes. Il lui reste un port très -commode pour l'abordage, et qui assure pour toujours une certaine prospérité à la ville. Son collège, ancienne fondation des Oratoriens , conserve encore aujourd'hui une réputation méritée.

Au moment d'entrer à Valence, j'appellerai vos regards sur la côte qui s'élève au-dessus de l'autre rive. C'est la côte de Saint- Peray, qui donne un vin blanc fort estimé , et qui mousse comme les vins de Champagne. Valence, ville de 11,000 âmes, entourée de murailles flanquées de vieilles tours , annonce bien son origine ancienne. Elle fut une colonie romaine importante que traversaient deux routes militaires. Sa destinée dans l'histoire moderne est assez singulière. De 1785 à 1791 , Napoléon Bonaparte, sous-Ueutenant d'arlillerie, tint garnison à l'école d'artillerie de Valence, et y fut disciple dans cet art de la guerre où il devait devenir si gi-and maître. Huit ans après, en 1799, le pape Pie VI, que le directoire avait fait enlever de Rome, entrait prisonnier à Valence dans les derniers jours de juillet. A la fin du mois d'août, il y succomba aux atteintes d'une maladie cruelle. Son corps, embaumé par ordre du directoire, fut inhumé dans une chapelle où il resta jusqu'au moment où Bonaparte , premier consul, rendit à Pie VII les restes de son prédécesseur.

Espérons, mes enfants, que, plus heureux que vos pères, vous ne verrez point de ces grands bouleversements qui affligent l'Église et renversent les monarchies. Puisse la Providence vous faire jouir (le celte paix que nous avons si clièrement achetée.

L'église Saint-Apollinaire, (pii conserva le précieux corps du saint Père, et ip.ii est resiée en possession du cœur el des eiitrailh's, est

un édifico du xi^ siècle, qui à l'extérieur n'a rien de remarquable (fue son clocher, tour carrée à quatre étages; à l'intérieur, on y admire un buste de Pie VI, œuvre de Canova. Auprès de cette église, et dans l'ancien cimetière, nous visiterons un monument funéraire à quatre faces égales, dont les angles sont flanqués de quatre colonnes engagées, et dont la face principale est ornée de détails d'une extrême délicatesse. C'est le tombeau de la famille Mistral. Une toiture à (juatre faces et terminée en pointe couronne le monument. La voûte attire l'attention des gens de l'art; c'est la première de ce geinc qui ait été faite en France. Le pendenlifùe \'alence est connu de tous les arciiilectes.

En souvenir de Napoléon, nous ferons une promenade au polygone. 11 passe pour un des plus beaux de France. C'est une plaine allongée , plantée de platanes et de sycomores dans tout son pourtour. Le sol caillouteux permet d'y faire tous les exercices d'artillerie, même après de longues pluies, et présente encore cet avantage qu'on retrouve toujours les boulets, lue des maisons de Valence est un monument curieux de l'architecture du xv* siècle. La façade est décorée de sculptures de fort bon goût , d'un** grande quantité de figures en ronde-bosse , de plusieurs statues grotesques , et de quatre énormes têtes représentant les quatre vents.

Valence a donné naissance à I^arnave, député à l'Assemblée constituante; à l'avocat général Servan; à Lally-Tolendal , gouverneur de l'Inde; au comte de Montalivel , ministre sous l'empire; au général Championnet , à l'amiral Freycinet , et à nombre d'autres hommes distingués. Le riche bourg de Loriol se recommande par de nombreuses filatures qui moulinent et tordent la soie pour la fabrique lyonnaise.

Si nous remontions un peu le cours de la Drôme , nous rencontrerions à Crest , sur un rocher qui a la forme d'une crête de coq (d'où vient ce nom de Crest), une énorme vieille tour carrée, qui est tout ce qui reste d'un château regardé jadis comme une des places les plus fortes du Valentinois. Cette tour, qui a longtemps été une prison d'État, sert aujourd'hui de maison de correction. Sur

les murs de l'église paroissiale, une inscription porte la date de 1188, et constate les libertés et franchises accordées par le comte Aymard de Poitiers à ses gens de Crest.

Le nom de Montélimart est une corruption de Monteil-Aymard après que la ville de Monteil , jadis colonie romaine, eut reçu en 1198 des franchises de ce même comte Aymard. Aujourd'hui elle compte près de 8,000 habitants, prépare la soie, et fournit au commerce des maroquins estimés.

Tu as déjà lu , Henriette , un choix des Lettres de madame de Sévigné, et tu as vu qu'il y est souvent question de cette ville et du château de Grignan , bîlli par son gendre sur une pente très-escarpée. Suis-moi à la petite ville de Grignan, en dehors de la route , à six lieues au sud- ouest de Montélimart. Il existe encore d'importantes ruines de ce chAteau , vraiment splendide. ïu retrouveras l'église paroissiale, qui est grande et fort belle. Madame de Sévigné t'a appris que la toiture de cette église , située au bas du château , était formée par une terrasse qui servait de cour, et sur laquelle on pouvait se promener en voiture.

Entrons dans cette église, et prions , non pour la femme spirituelle et célèbre , mais pour l'excellente mère et la fervente chrétienne, devant son tombeau que nous indique cette inscription sur

un marbre noir :

Gy gist Marie de Rabutin Chantai .

Marquise de Sévig-iit'- ,

Décédée le 18 avril 1696.

La contrée des environs de Montélimart nous ofTre un avant-goût de la végétation si variée qui nous attend sous le doux climat de la Provence. Depuis Lyon, notre œil s'est accoutumé aux plantations de mûriers. Vous savez que le mûrier est un arbre de l'Asie , et qu'il a fallu de grands soins pour le naturaliser sur notre sol. Au village d'Allan, à trois lieues de Montélimart, auprès des ruines d'une église fondée pai- Charlemagne, venez voir le doyen des mûriers de France; on l'a entouré d'un petit mur qui en protège le pied et le tronc. 11 se divis<' en trois énormes branches, dont les extrémités

se rouvrent encore de feuilles et de fruits. La tradition i)opulaire raconte qu'il a été apporté lors de la dernière croisade.

Si l'on en croit quelques écrivains , la culture du mûrier aurait été introduite en France dès le milieu du xiii' siècle , et aurait commencé dans le Comtat Yenaissin, propriété des papes. L'opinion la plus accréditée est que les premières plantations un peu considérables qui furent faites en France , l'ont été dans le Dauphiné, et ne datent que du milieu du xv" siècle, après la conquête de Naples. Vous savez aussi bien que moi que l'on ne cultive pas le mûrier pour son fruit , mais pour la feuille, qui est la nourriture du ver à soie. On commence aujourd'hui à préférer à la culluic du grand mûrier blanc , où l'on n'obtient de bonnes récoltes de feuilles qu'après huit ou dix ans, celle du mûrier nain, qui ne dépasse pas la hauteur d'un buisson , et dont la cueillette plus facile est abondante dès la quatrième ou cinquième année. Le mûrier donne par an deux cueillettes de feuilles.

Bien que la saison soit trop avancée, entrons dans une magnanière; on appelle ainsi le lieu où l'on élève les vers à soie. Le propriétaire a eu la bonté de me donner quelques détails. Vous avez vous-mêmes élevé des vers à soie, en très-petite quantité , il est vrai , mais enfin vous savez que les œufs du ver à soie s'appellent graine ; que cette graine édùt dès que la chaleur printanière se fait sentir; que le ver, d'abord aussi fin qu'une pointe d'aiguille, grandit et change quatre fois de peau : c'est alors une assez grosse chenille. Bientôt il s'enferme dans une coque ovale ou cocon qu'il se file. Vous avez ouvert des cocons, et vous avez trouvé que le ver s'était métamorphosé en une nymphe ou chrysalide. Après quelques jours, cette nymphe devient un papillon qui perce le cocon , pond de la graine de quoi en couvrir un grand carré de papier, et meurt.

Dans la magnanière où l'on opère en grand , la graine a été pondue sur des linges; on l'en détache avec des râcloirs, on la jette dans un vase où il y a de l'eau. Les œufs qui renferment un germe , et qui donneront un ver, vont au fond ; les autres, qui sont pluslég(M's, surnagent, et on les jette comme inutiles. La bonne graine est huée

94 OUATRIÉME VOYAGE.

dans do l'oaii (quelques personnes emploient du \in), et étendue sur des linges ou des claies iusquii ce qu'elle ne soit plus humide. Alors on l'expose sur une assiette dans un lieu sec, à une température d'environ 12 degrés Réaumur. Quand vient le printemps, et que les feuilles de mûrier ont commeiué à poindre, la graine, placée dans des boîtes de carton ou de bois disposées sur des claies ou des tables , est soumise pendant Irois jours dans des salles d'éclosion à une température de 14" Réaumur. Chaque jour qui suit, on élève d'un degré de plus cette température , jusqu'à ce qu'on arrive à 22", en ayant soin cependant de laisser à l'atmosphère un peu d'humidité. Les vers ne tardent pas à édore. A mesure qu'ils éclosent, on les dépose dans d'autres salles, sur des claies couvertes de papier, placées les unes au-dessus des autres, à environ deux pieds de distance. La température des salles, portée d'abord à 16", est diminuée à mesure que le ver avance en âge.

(( La diminution de la chaleur, à écrit M. Kaufmann ( dans un très-savant article sur la fabrication de la soie) diminue l'appétit du ver. La première mue se fait en cinq jours à une température de 19", en six ou sept à une température de IG ou 17". Avant la perfection des magnanières , le ver à soie , laissé dans des chambres mal chauffées, vivait environ soixante jours depuis sa sortie de l'œuf jusqu'au moment de filer. Ses besoins devenant plus grands à mesure qu'on augmente la chaleur qu'il respire, sa vie en est diminuée d'autant. On est arrivé à amener les vers à soie à remplir les conditions de leur existence en quarante jours , parfois même en trente-cinq. M. Camille Beauvais , un des éducateurs les plus distingués par leur savoir, en élevant la température et en multipliant les repas, est parvenu à faire des éducations en vingt -quatre jours et quelquefois même en vingt-deux ; mais dans ce court délai le moindre défaut de soin peut devenir fatal aux vers.

« La feuille du mûrier contient , entre autres substances , la matière sucrée qui nourrit l'insecte , et la matière résineuse qui , peu à peu et dune manière insensible, remplit les deux réservoirs soyeux du ver. La feuille du mûrier noir, dure et tenace, dont se

nourrissent les vers à soie dans quelques parties de l'Espagne , de la Grèce , de la Calabre et de la Sicile, produit une soie abondante el forte , mais grossière. La feuille du mûrier blanc planté dans les lieux élevés, dans les terrains secs et légers, donne une soie abondante, forte et de très-belle qualité. Toutefois la cause qui influe le plus sur la finesse de la soie est le degré de température dans lequel le ver à soie est élevé. »

Lorsque les cocons sont détachés des bruyères ou des filets où l'on a placé les vers à mesure (pi'ils ont manifesté le besoin de filer, on fait mourir la nymphe au fond du cocon, sans quoi le papillon ne tarderait pas à le percer et à couper tous les brins de la soie. Pour cela on expose un tamis rempli de cocons à la vapeur de l'eau bouillante d'une chaudière hermétiquement bouchée. Les cocons sont jf^tés ensuite dans cette eau bouillante que l'on agite , la chaleur détache les bouts de cocons , et ces bouts s'accrochent aux brins d'une verge de bouleau avec laquelle on agite l'eau. L'ouvrier réunit de cinq à vingt de ces fils, selon la qualité de fil qu'il veut obtenir, et les dévide à la fois. Ce que \ous n'avez peut-être jamais remarqué en dévidant le fil d'un cocon ( il n'est pas d'enfant qui n'ait dévidé des cocons de soie fournis par des vers élevés par lui\ c'est que ce fil du cocon est lui-même composé de deux fils expulsés par les deux filières ou petits trous que vous voyez à la tête du ver. Ces fils se soudent l'un à l'autre , grâce à leur nature glutineuse , au moment où ils reçoivent le contact de l'air. On ne s'aperçoit pas de cela tant que la soie reste à l'état de soie crue; mais après qu'elle a subi l'opération de la cuite , qui la dél)arrasse de la matière glutineuse, les fils primitifs se dédoublent , et le fil de soie cuite , composé avec cinq fils de cocons, offre alors dix fils bien distincts. Si vous vous étonnez que l'on puisse travailler aussi facilement une matière aussi fine que le fil de soie, je vous raconterai qu'en l'année 1710 un président de la cour des comptes de Montpellier, qui se nommait Bon, fit l'envoi à l'Académie des sciences d'une paire de mitaines pesant trois quarts d'once el d'une paire de bas du poids de deux onces trois quarts, en soie de coronn (('araignées. Ces bas élaicnl

96 gUATRIKME VOYAGL'.

aussi forts que ceux de soie ordinaire qui pèsent communément de sept à huit onces.

L'introduction du ver à soie date , en Europe , du milieu du vie siècle; elle eut lieu par les soins de l'empereur Juslinien , qui régnait à Conslantinople el à Rome. La Chine, patrie du ver à soie , avait été jusque alors en possession exclusive du secret de produire la soie et de l'art de la travailler ; et cependant les soieries étant devenues, dans tout le monde civilisé, d'un usage général et d'un prix exorbitant, un jour une audience est demandée à l'empereur par deux moines chrétiens nés dans le royaume de Perse (on avait déjà prêché l'Évangile jusque dans les Indes). Ces moines racontent qu'ils arrivent de la Chine , où ils ont fait un long séjour et où ils ont eu occasion d'observer les vers à soie. Transporter un insecte dont la vie est si courte est impossible ; mais on peut conserver des œufs et les rapporter, voilà ce qu'ils s'offrent à faire. Justinien les encourage par des dons et des promesses. Les infatigables voyageurs retournent à la Chine , et , en dépit d'un peuple jaloux , rapportent dans lejirs bâtons creusés des œufs de ver à soie , pacifique conquête qu'ils présentent à l'empereur.

L'éducation de la soie se répandit rapidement de Conslantinople dans les villes de la Grèce. Justinien l'encouragea à Thèbes, Athènes et Corinthe. La manufacture de Conslantinople fit des étoffes qui se vendirent , les couleurs fines de 20 à 25 pièces d'or , et celles en couleur commune de 5 à 6 pièces d'or. (11 resterait à savoir si la dimension de la pièce d'étoffe correspondait à peu près aux dimensions actuelles.) Six siècles plus tard , un roi de Sicile , Roger, rapporta de sa conquête de la Grèce cette belle industrie et en dota l'Italie. Elle s'introduisait à la même époque en Espagne par la civilisation arabe. Encore aujourd'hui en Chine on trouve le ver à soie vivant et filant à l'état sauvage sur le frêne, le chêne, et sur le poivrier de la Chine. Les vers de ce dernier arbre sont ceux qui donnent la plus belle soie et en plus grande quantité. Cette soie sauvage, moins belle que c(>Ile des vers auxquels on donne des soins, est généralement d'une couleur gris de lin l't dure davantage. Les étolTes

DE LYON A iMARSEILLE. 97

qu'on en fait se lavent comme du linge. La bourre grossière qui entoure les cocons , les cocons percés par les papillons que l'on a réservés pour avoir de la nouvelle graine , les déchets que la soie donne dans les opérations du dévidage, du moulinage , etc., tout cela est cardé et ensuite filé. Ce fil reçoit le nom de filoselîe et trouve son emploi pour la bonneterie et pour des étolTes communes.

Au sortir de cette visite un peu longue à lamagnanière, délassonsnous par une promenade en bateau sur le Rhône; faisons-nous conduire sur l'autre rive, et , pour respirer un air plus frais que celui des salles d'éclosion , montons à deux cents mètres sur la platefoime de ce roc qui porte les restes du château de Rochemaure.

Poui- y parvenir, il nous faudra monter à travers h» bourg de Rochemaure , dont l'industrie est de tailler des pierres à fusil fort estimées. Rien de plus singulièrement triste que cette suite de maisons à murailles en lave grise , qui ont pour escaliers et pour perrons de petites colonnades d'un basalte noir. Il forme un encadrement noir auv portes et aux fenêtres; il encadre également en noir le haut et le bas de la toiture. Dans la construction du château, on avait tiré fort habilement parti de la situation naturelle des masses du basalte , pour les combiner avec la pierre taillée et rapportée , qui est ellemême une lave grise. On voit encore les ruines d'une immense salle d'armes , d'une église , puis des citernes, des cachots , le lieu où se frappait la monnaie. xMlleurs, ce sont des salles d'apparat , une suite de chambres spacieuses. Quelques restes d'anciennes peintures à fresque ont conservé beaucoup d'éclat. Ces ruines, placées déjà si haut , sont dominées en outre par une butte basaltique prodigieusement élevée , qui étonne par son isolement sur ce plateau volcanique ; et cette butte elle-même, que l'on gravit par un escalier de 80 marches , porte une tour qui était le donjon du chàleau. Du haut de cette tour, et du C(Mé qui fait face au Rh.ùne, on estime que le regard plonge sur le lleuve d'une hauteur de 200 mètres. tHucMé de l'ouest, on reconnail , sur la masse rocheuse qui supporte le liourg et le château, le 1 lalère éteint d'un iuicicn \olcan. Nous pourrions \isil(Mégalement sur inic montagne, à (luclipie distance, l'ancien volcan de

98 QUATlilÉMI' VOYAGE.

Chenavari , où le basalle se présente par colonnades d'un aspect vraiment surprenant.

Un a trouvé récemment un nouvel emploi du basalte dans l'industrie ; on le polit , et l'on en fait des tables sur lesquelles , à l'aide du feu, on écrit en couleur inaltérable les noms de rues et les numéros de maisons. Depuis longtemps on taille en basalte des coupes , des statuettes , et, ce qui est plus utile, de bonnes meules de moulins.

Notre route nous conduira de Montélimart à (]bi\teauneuf-du- Rhône , aujourd'bui modesle bourg, et jadis cité que deu\ châteaux forts n'ont pu défendre contre les Sarrasins. Aux environs , la fontaine de Montrol présente d'assez beaux vestiges d'un bain de construction romaine.

Sur la rive opposée , et à i)eu près en face , Viviers , ville de 2,500 âmes, a eu une destinée différente. De petit village elle devint cité en 420, alors que les habitants d'une ville détruite, du nom d'Albe , vinrent en ce lieu chercher un refuge. Elle eut un territoire de (pielque importance, qu'on nomma le Vivarais. On cite sa cathédrale bâtie sur un rocher ; le chœur et le clocher sont gothiques. L'évêché passe pour un des plus beaux de France, par ses bâtiments, sa position et ses jardins.

Plus loin, nous découvrirons de la loute un roclu'r à pic, (jui présente tout à fait l'aspect d'un château construit par la main des hommes; aussi lui a-t-on donné le nom de Roches du (liàleau.

Nous nous arrêterons à Pierrelatte , ville de 3,500 âmes, pour passer de nouveau le Rhône. Un pont suspendu nous conduira à Rourg-Saint-Andéol , ville de 4,500 âmes, dont l'origine remonte au delà du m'' siècle , et où saini Andéol recul le martyre. Elle portait alors le nom de Genlibus, qu'elle changea au xi'' siècle pour celui du saint dont on découvrit alors les reliques. A cent pas de la ville, près delà fontaine de Tournes, et taillée dans le roc vif, est une grotte où s'est conservé un bas-relief (pie les aniiquaires font remoiiicr à une époipie antérieure à la doniiiialion romaine. Sur une pierre (pii sembl<' a\oir été un autel, en reconnaît la (ignre d'un jeune homme \é(u d'une dni|ierie légère; Sii lèle est eoUM'rle d'ini

bonne! dont la forme rappelle relie de la liare persane. II tient par les deu\ cornes nn taureau qu'il s'efforce de dompter, et auquel il a déjà fait plier les deu\ jarrets de devant. In chien s'élance et se dresse sur le cou du taureau, entre les pieds duquel on voit un scorpion , et au-dessous un grand serpent qui rampe. Au-dessus et à droite du jeune homme , est une tète entourée de neuf rayons , représentant le soleil ; à gauche , est une autre tête déformée par le temps, mais à laquelle on dislingue encore de grandes cornes, et que l'on croit être l'image de la lune. Aubas de l'autel est une espèce de cartouche qui portait une inscription dont il reste peu de caractères , et ce peu a été déclaré , par de plus savants que vous et moi , entièrement illisible. On croit que cet autel fut consacré par nos aïeux les (iaulois au soleil , que les Perses adoraient sous le nom de Mithras , et dont les mystères se célébraient dans des temples souterrains.

Après la Palud, village célèbre par la reddition du duc d'Angoulème, lors de sa courte campagne contre Napoléon revenu de l'ile d'Elbe, nous voyons les montagnes, qui jusque-là encaissent sur notre gauche le cours du Ilhône, s'éloigner, et devant nous s'ouvrir les belles plaines de Vaucluse. Plus nous avons avancé depuis Valence, plus nous avons eu à souffrir du vent du nii>ilral (on nomme ainsi dans la Provence le vend du sud), qui soutïle avec une extrême Niolence de la Méditerranée.

Nous laissons à droite le pont Saint-Esprit , sur lequel passe une route qui nous conduirait dans le bas Languedoc. Ce pont , construit au xiii" siècle à l'endroit où le Rhône est le plus rapide , est composé de 26 arches, et n'a pas moins de 840 mètres de long.

Les bourgs de Montdragon , de Mornas et de Piolenc , près desquels on passe successivement , sont tellement semblables par leur position, entre la route qui les tourne et un roc calcaire surmonté d'un chûleau ruiné qui les domine, que l'œil trompé du voyageur les confond, el croit toujours voir le même.

Après Piolenc, nous perdrons de vue le Rhône, qui s'éloigne à l'est. Dans celte multitude d'iles, qui parsèment cette partie de son

JOO QUATRIEME VOYAGE.

cours jusqu'à son embouchure, los naturalistes signalent une singularité assez remarquable : c'est la présence de l'animal nommé castor, qui conserve le nom de hirrc ou bii'crc, qu'on donnait encore au castor du temps de Bniïon. Le bivre du Rhône, cruellement poursuivi par les hommes, a cessé, de temps immémorial, de se réunir par troupes, et de vivre dans des forts de sa construction, comme le castor du Canada. Il vit à l'étal solitaire, et ne parait nullemenl industrieux.

La plaine que nous traversons, d'une fertilité admirable, est riche de tous les trésors de la plus belle cuKure italienne, à l'evceplion du riz, que nous ne cultivons pas en France à cause de l'insalubrité des rizières, qui ne prospèrent que dans des lieux baignés d'une eau stagnante. Cette plaine est couverte d'oliviers, de grenadiers, d'orangers, entremêlés de vignobles et de champs de blé.

En approchant d" Orange, et à quatre cents pas environ de la ville, voyez-vous s'élever, au milieu d'un champ, un bel arc triomphal de construction romaine? Ce monument a 20 mètres d'élévation sur une largeur de 22 mètres. Il est percé de trois arcades, une grande entre deux petites. Elles sont séparées par des colonnes coriniliiennes cannelées, qui supportent un fronton triangulaire. On prétend qu'il fut érigé en l'honneur de Marins, vainqueur des Cimbres, et on l'appelle VArc de Marins.

Orange, qui compte plus de 8,000 habitants, se nommait à l'époque romaine ^ra?/s/o Cavarum. et était l'une des quatre villes de la république des Cavares. Outre son bel arc , elle possède encore de cette époque les restes d'un théâtre, et non pas d'un cirque, comme l'appellent à tort beaucoup d'habitants de la ville moderne. C'est le seul théâtre romain, assure-t-on, dont la France ail gardé des ruines appréciables. 11 formait un demi -cercle adossé à une colline, dont la pente portait les gradins. Cette partie et tout l'intérieur sont horriblement dégradés et parsemés de maisons construites avec des débris. Un mur immense, de 40 mètres de hauteur sur 80 de longueur, correspond à c(M arc, dont il forme la corde. Ce mur est construit de pierres énormes assemblées sans cimeni , et n'a

pas moins de i mètres d'épaisseur; il faisait !e fond de la seène. Les gradins ont disparu; plusieurs des voûtes et des galeries qui les portaient subsistent encore. Les amateurs d'antiquités se font conduire à six lieues à l'est jusqu'à la très-petite ville de Vaison, biUie auprès de l'antique colonie romaine Vasio. Ils y admirent un poni d'une seule arche, jeté sur l'Ouvèze, d'un roc à un autre roc, et d'au moins 20 mètres d'ouverture; c'est évidemment un ouvrage des Romains. Les restes d'un quai offrent des égouts d'une dimension prodigieuse. On voit aussi les ruines d'un cirque, des débris d'un temple de Diane, etc.

Arrosé par l'Aigues et par une multitude de petites rivières, le terroir d'Orange se prête admirablement à la culture de l'buile, des figues, du safran, de la garance. D'Orange à Avignon , et dans tout le département de Vauduse, attendons-nous à entendre beaucoup parler de la garance; c'est qu'en effet la garance de l'ancien Comtat >'enaissin est la plus estimée de France. On cultive la garance, qui est originaire de l'Asie, à cause de la matière colorante que fournit sa racine. On sème la graine de garance , que sa dureté rend lente à germer, ou bien l'on plante des éclats détachés de vieilles racines. Au bout de trois ans, on obtient de l'une et de l'autre manière une racine assez grosse pour être récoltée, tandis que, dans 1 Orient, la racine n'est récollable qu'au bout de cinq à six ans. En laissant la racine grossir davantage, on obtiendrait plus de matière colorante, mais non en proportion des intérêts du capital, La garance est une plante vi\ace qui atteint un peu plus d'un mètre de hauteur; elle est garnie de crochets à l'aide desquels ses liges faibles et carrées se soutiennent mutuellement. La racine est une souche rampante ci rameuse, et dans le commerce s'appelle alizari. On la récolte lors- »|u'elle atteint la grosseur d'un tuyau de plume. Son écorce et sa moelle sont d'un rouge intense ou de couleui fauve (dans le Comtat , c'est ordinairement rouge). Après l'avoir lavée à l'eau froide, on la pulvérise, el on la fait macérer dans des tonneaux. On exprime fortement le résidu; on le passe à l'eau d'alun bouillante, et l'on emploie la soude pour précipiter la couleur. On laisse sécher le

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(lépùl di\is('> on petits pains, (jiii suiit alors ce qu'on appelle la laqiw- (jarance du commerce. Ces! elle qui donne sur le coton le beau roiKjc d'Àndrinojjle, que les Orientaux étaient seuls autrefois en possession de fabriquer. L'emploi de la garance pour leindre les laines et la soie est une découverte assez récente.

Ces remparts crénelés, d'une si noble élévation, bàlis si solidement en belles pierres de taille, vous annoncent de loin Avignon. Le nombre prodigieux de ses clocbers rappelle qu'elle a eu l'Iionneur d'être i)endant trois quaris de siècle le siège de la papauté. A cause de tant de clocbers, un de nos joyeux écrivains l'appelait la ville sonnante; et, en elTet, on y entendait chaque jour le son de plus de trois cents cloches. 11 } a plusieurs siècles que la population avignonnaise répète cet axiome proverbial : Ar'ujmon venteuse, sans vent vénénense , arec vent fastidieuse. Le vent, c'està-dire le terrible misiral, est l'unique fléau de cette heureuse contrée et de toute la Provence.

El avant d'entrer à Avignon, je veux vous faire remanjuer encore un exemple de ce (jue peut le travail persévérant. De la Palud jusqu'à Orange , ce sont des terres franches et fortes; mais au sud d'Orange toute la partie de ce bassin du Hhone , comprise entre Avignon el Carpentias , ne présente (jue des cailloux roulés. A quelques exceptions près , les champs , à partir de Sorgues jusqu'à Avignon , en sont liltéralement couverts. Pour trouver quelques terres fortes, il faut aller jusciu'à Caumont et Cavaillon, c'est-à-dire sur les bords de la Durance , et cependant cette partie est la plus fertile et la plus riche d'arbres et de \erdure. Pourquoi? parce qu'elle est la mieux arrosée gnlce à des irrigations intelligentes , celle à laquelle on doiuie les soins les mieux entendus, A elle seule elle a fait jadis au Comiat sa grande réputation de fécondité.

Avant la domination romaine , Avignon était la ville principale des Ca\ares. Les auteurs latins lui assignent le troisième rang parmi les colonies romaines de la (îaide narbonnaise. Le lem])S de sa splendeur véritable commence à l'année 1305, alors (]ue le pape (Jément V, d'après un traité conclu avec notre roi Philippe-le-Bel ,

DE LYON A MAHSKILLt:.

consentit à y transférer la résidence du saint-siége. En 13i8, le pape en acquit la propriété de Jeanne de Naples, reine des Denx- Siciles et comtesse de Provence , moyeinianl la somme de 80,000 tlorinsd'or. Les papes continuèrent d'y résider jusqu'en 1377 que le pape Grégoire XI l'abandonna pour reporter le sainl-siége à Rome. La silualion d'Avignon sur la rive gauche du Rhône , el sur nu canal tiré de la ])urance , est des plus agréables. Sur la ri\e opposée du fleuve et sur un coteau se déploie la ville de Villeneuve , qui , bien cprappartenanl à un autre département , est comme le magnifKiue faubourg d'Avignon. La ville est tout entière entourée

de jardins, de prairies , de champs d'oliviers. Elle s'élève du sud au nord par une pente douce qui se termine par le roc des Dons ou Domns , coupé à pic vers le Rhône, et le dominant d'une hauteur de 00 mètres. C'est lui qui forme obstacle au fleuve , et le force d'incliner un peu vers l'est. Toutes les maisons d'A\ignon soni en pierre ; les rues sont commt; étaient jadis toutes celles des pays chauds, peu larges el tortueuses, afin d'éviter la chaleur du soh'il. On y tend d'un côté à l'autre de grandes (oiles (pii foni comme une voûte , usage commun à toutes les \illes de Pro\ence.

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Sur le ror des JJons, voyez -vous la majestueuse ruine du palais des papes? il en est peu d'aussi colossales, (rélail, selon le goùl el les besoins de l'époque , à la fois un palais el un château fort ; mais les constructions ajoutées successivement les unes au\ autres manquent d'ensemble el accusent le défaut d'un plan unique et primitif. On adresse ce même reproche au somptueux palais du ^'alican à Rome. Quand on pénètre à l'intérieur, on admire l'épaisseur des murs, la grandeur des cours , la hauteur des salles, les nombreuses voûtes qui s'élèvent les unes au-dessus des autres et où l'on retrouve les restes de peintures à demi effacées, mais fort curieuses pour les érudits.

La métropole, dite Notre-fJame-des-Dons , est un édifice qu'on fait remonter jusqu'à Charlemagne, et élevé, dit-on, sur l'emplacement qui avait reçu un temple païen et ensuite l'une des plus ancieruies églises de France. Elle occupe la partie la plus élevée du rocher des Dons. On y monte de la ville par des rampes et un long escalier dont le sommet est couronné d'un calvaire. La façade, d'une architecture noble , est ornée de guirlandes el de griffons ; elle date du pontifical de Paul V. On y a fait entrer des colonnes évidemment antiques. Sur un mur à droite sont les restes d'une fresque attribuée à Simon Memmi.

Les amateurs de la nahe peinture qui précéda l'époque de la renaissance font des vœux pour que l'on conserve soigneusement ce curieux souvenir d'un âge si intéressant à étudier. Xous nous ferons montrer dans la maison des fous, tout près de la mélrojiole, un crucilix en ivoire qui est une merveille de l'art.

J rois papes ont été intronisés dans cette éghse. Elle a possédé le tombeau du pape Benoit XIL On y voit encore aujourd'hui un mausolée élevé au pape Jean XXII , et la sépulture du l)ra\e Grillon et de sa famille.

Ton maître d'italien, Henriette, ta l'ail traduire quelques-unes des poésies de Pétrarque, entre autres son ode à un cardinal sur la croisade. I^élrarqne adressait la plupart de ses \ers à une noble dame d'un haut mérite el dune grande piété. Il ne la désigne que

SOUS le nom de Laure. Elle s'appelait Laure de Noves et était mariée à Huiîues de Sade. Tes voyageurs n'ont pas manqué , pendant plusieurs siècles, d'aller dans l'église du couvent des Cordeliers visiter le tombeau de cette femme , dont la grande piété a immortalisé le nom. Il y a quelques années je vis un cyprès seul en indiquer la place au milieu des ruines, sur un terrain qui appartenait à un jardinier. François F'" avait cédé à la curiosité impie de l'aire ouvrir cette tombe. A coté des ossements il trouva une petite boite de plomb, et dans la boîte un parchemin sur lequel étaient écrits des vers italiens qu'on ne put déchiffrer assez pour obtenir un sens.

Avignon compte environ 34,000 habitanis. Sa fabrique de soieries occupe 4,000 métiers.

Quel voyageur, tant soit peu lettré , pourrait passer à Avignon sans faire une excursion jusqu'à la fontaine de Vaucluse à quatre lieues à l'est de la ville ? A quelque dislance du village de Vaucluse , les ruines d'un château sur une masse rocheuse attireront nos regards. Les gens du pays nous diront que ce fut là le château de Pétrarque ; mais nous n'en croirons rien. 11 n'existe aucun vestige de l'habitation modeste où le pot^te aimait à se retirer loin du bruit des cours : le château en question appartenait aux évêques de ('availlon. Un sentier étroit qui i)art de ces ruines contourne la montagne de A'aucluse, et nous conduirait sur la plate-forme du rocher qui surplombe verticalement au-dessus de l'ouverture de la grotte où se trouve la fontaine. Pour arriver à la grotte même il faul remonter le cours de la Sorgue en s' enfonçant dans un vallon plus sauvage que riant. La grotte s'ouvre en arceau au pied d'un roc à pic , au centre d'un cirque formé de rocs très-escarpés.

Beaucoup de visiteurs, en l'honneur du poëte, se sont crus obligés de faire de la poésie à propos de leur visite en ce lieu , et leur imagination leur a fourni merveilles sur merveilles. Moi je vous engagerai tout simplement à traduire quelques-uns des vers que Pétrarque a consacrés aux nymphes de la Sorgue. Pour ma pari , je ne vous donnerai que celte note Irès-posilive, trac(*e il y a quelques années, au crayon. Fn nuire obscur, dans Icfpicl ou peut cnlrer

lOG QUATRIÈME VOYAGE.

lorsque l'eau est basse , se subdivise en deux eavernes : l'une d'environ 30 mètres d'élévation, et l'autre seulement de six à sept mètres sur environ 30 mètres de largeur et à peu près autant de profondeur. Là sort, Sans jet ni bouillonnements, et dans un bassin ovale de 5 à 6 mètres de diamètre, la source abondante de la rivière de Sorgue qui porte bateau jusqu'au sortir du vallon rocheux. Cette eau, puisée à la fontaine, est pesante et indigeste. Elle a, dit-on, des propriétés excellentes pour la tannerie et la teinture.

Sur le bord même du bassin l'académie de Vaucluse a fait élever une petite colonne qui porte cette inscription en lettres d'or : A

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