PÉTRARQUE
J'aurais pu vous conduire à Carpentras, qui forme un triangle avec Orange et Avignon ; mais je me contenterai de vous apprendre que cette ville compte 10,000 habitants; qu'elle a , comme Avignon, conservé de belles murailles flanquées de tours ; qu'aucune ville en France n'a des eaux plus abondantes , ce qui n'empêche pas ses rues étroites d'être le plus souvent malpropres ; qu'elle a une cathédrale gothique du temps de Charlemagne, et qu'aujourd'hui elle fait un commerce assez actif, car elle est l'entrepôt et le point central pour l'achat des productions du pays, et particulièrement du safran.
Je me rappelle d'y avoir vu, avec un sentiment de tristesse, un faible reste d'arc triomphal romain , dont une arcade forme la cheminée du concierge de la prison actuelle, et cette prison a été elle-même un palais épiscopal. Le temps se joue ainsi des vanités humaines.
Au sortir d'Avignon nous viendrons passer la fougueuse Durance sur le pont de Bon-Pas. Le village de Noves que nous traversons ensuite est le lieu où naquit la belle Laure.
Au village de Sainl-Andéol la Durance nous sépare de Cavaillon . petite \ille, autrefois colonie romaine, dont le territoire semble un vaste jardin. Elle récolte assez d'aulx pour approvisionner plusieurs provinces; elle cxpinlie ses excellents melons d'hiver jusqu'à Paris, et lire un re\enii cotïsidérable de ses pois verts, de ses artichauts, de ses fruits e\(piis , surtout des pêches. A cette culture se joint
I)K LYON A MARSEILl.r. 107
celle du sumac ( arbrisseau dont la feuille, séchée el pulvérisée, s'emploie pour la teinture et la tannerie), de la gaude (dont la racine donne une couleur jaune ) , du safran , du chardon à bonnetier ( qui s'emploie pour peigner les draps) , de nombreux mûriers.
Orgon, ville ancienne, a aujourd'hui peu d'importance (2,500 habitants] el n'est remarquable que par un tunnel percé d'un côté à l'autre d'une montagne pour le service du canal de Boisgelin, latéral à cette partie du cours de la Durance,
Aux environs de Lambesc, \ille de 4,000 Ames qui eut de l'importance pendant les deux dcMuiers siècles , alors que s'y tenait d'ordinaire l'assemblée des États de Provence , le pays est montueux et aride ; mais à une lieue plus loin commence une continuité de hameaux qui se succèdent jusqu'à Aix au milieu d'un charmant paysage. Les champs se montrent de mieux en mieux cultivés; les amandiers, les oliviers, se présenleiil de plus en plus nombreux. Une cote nous reste à franchir, du haut de laquelle nous découvrons Aix au centre d'un vaste bassin qu'enferment des sommets arides. A ([uelques lieues à l'est domine la montagne Sainte -Victoire , qui s'élève de 1 ,000 mètres au-dessus des eaux de la mer, tandis que du côté de l'oues! le regard s'étend à perte de vue sur de belles campagnes couvertes d'oliviers.
Sans croire aux prédictions des faiseurs d'almanachs , vous avez peut-être entendu prononcer souvent le nom de Nosiradamus, sous lequel est connu Michel de Nostre-Dame , célèbre astrologue né en 1503 à Saint-Remi , en Provence , d'une famille juive, Catherine de Médicis voulut le voir et lui fit tirer l'horoscope de ses fils, c'est-àdire prédire leur destinée d'après la position des astres au moment de leur naissance , ce qui était une science à laquelle, en ce temps, on ajoutait foi. Nostradamus a laissé, sous le nom de Ceiiluries, un recueil de prédictions en vers distribués en quatrains , auxquelles les gens superstitieux ont longtemps attaché de l'importance. Elles sont, comme tous les oracles , conçues dans un style énigmatique que chacun peut interpréter à sa guise. Si donc vous éprouvez quelque curiosité, nous pourrons, de Lambesc, pousser notre excursion
108 QUATRIÈME Vu V AGE.
jusqu'à Salon , ville de 6,000 âmes, qui a vu mourir Michel Noslradamus , el qui , dans son église principale , montre le tombeau du célèbre astrologue. Celte église possède aussi un bénitier donrié par Charlemagne ^cesl une slaluelle qui représente un saint Laurent ; une Vierge en albâtre apportée par les (lénois , et un groupe de si\ ligures de grandeur naturelle qui représente une descente de croix et qui a le singulier mérite davoir été taillé dans un seul bloc de pierre.
Entrons dans la ville d'Aix, autrefois capitale de la Provence , el qui , dans la révolution de 1789, a dû céder à sa rivale , Marseille , 1 honneur d'être chef-lieu de département. L'entrée d'Aix, en arrivant d'Avignon , ressemble à celle d'un magnifique château; c'est une grille le long de laquelle la grande roule poursuit son cours jusqu'à Marseille. ÎS'ous qui voulons l'aire ici une station, nous franchissons la grille , et au bout d'un superbe coins, planté de quatre rangs d'ormes , orné de trois fontaines dont une alimentée par une source chaude, et bordé de belles maisons derrière lesquelles s'étend le quartier neuf, nous trouvons la vieille ville qu'enveloppe encore sa muraille, tlanquée de tours, el qui dans plusieurs endroits n'est plus qu'une ruine.
Des maisons garnies d'élégants balcons, grand nombre de vastes hôtels, surtout dans le quartier d'Orbilelle, ont mérité à Aix le surnom de Paris Provençal. On reconnaît auv bonnes manières de sa société la demeure de toute l'ancienne noblesse de la Provence. Pour peu que vous regardiez avec attention les ormes dont plusieurs places sont plantées, aussi bien que le cours, vous reconnaîtrez une dilTérenee avec noire orme du nord de la France. Les feuilles sont extrêmement étroites, les branches très-lonffues et retombant en lignes presque droites jusque sur le sol. A I extrémité de ce cours s'élève maintenant une statue en marbre , due au ciseau d un île nos statuaires contemporains , M. David d'Angers. La première pierre du soubassement a été posée en 1819, el dans les fondenu'nis on a dé|)osé une médaille qui porte au revers : « Au bon roi René , dont la mémoire sera toujours chère aux Provençaux. » Les historiens,
DE I.YO.N A MAHSEJl.LK. JU9
l'u effet , s'cucordent à représenter comme un excellent suu\erainie Kené, qui était né duc de Lorraine et de IJar, et recueillit en H3i, comme héritier de son frère , le duché d'Anjou et le comté de Pro- \ence ainsi que le titre de roi de Naples. Il régna peu à Xaples, el dut se retirer devant un compétiteur plus puissant ; mais il vint linir ses jours dans son comté de Provence , où son affabilité lui mérita le nom de bon roi René. 11 était poêle distingué , bon nuisicien , et , dans ses États, passait pour un grand peintre. Ses tableaux ou ceux (pi'on lui attribuait furent détruits à l'époque de la révolution. Un seul a échappé ; on le conserve dans la cathédrale. C'est un tableau sur bois, à deux volets fermants : le milieu représente le buisson ardent dans le haut duquel apparaît la vierge Marie. Sur l'un des volets on voit le roi René à genoux, ayant à ses côtés saint Maurice et plusieurs autres saints ou saintes; sur l'autre volet on voit Jeanne de Laval , sa seconde femme, aussi à genoux et entourée de saints personnages. L'extérieur des volets fermés représente une Annonciation peinte en cama'ieu.
Cette cathédrale a sa grande nef et son clocher du w" siècle ( les autres parties sont beaucoup plus anciennes;. Les portes de cette nef, en bois de noyer, sont remarquables par des sculptures du \vi^ siècle représentant des prophètes, des sibylles , el par un grand nombre de détails d'un travail très-précieux. Elles sont recouvertes par des portes modernes, qui en assurent la conservation.
Le statuaire Houdon (né en 1740, mort en 1828) a taillé un des bustes qui ornent sa bibliothèque, riche en premiers monuments de l'imprimerie. Le musée possède une œuvre importante du peintre Gros (le roi Louis XVIII quittant les Tuileries dans la nuit du 20 mars), et une sainte Catherine du Calabrèse. Dans le cabinet d'un antiquaire distingué de la \ille, M. Champollion jeune a découvert un papyrus chargé d'hiéroglyphes égyptiens (les Égyptiens écrivaient leurs livres sur la feuille du papyrus), où il a lu le récit d'une expédition de Sésostris contre les Scythes, récit qu'il a retrouvé sculpté, avec des bas-reliefs , sur les murs d'un palais àThèbes.Tu sais, mon cher Guillaume, que M. (IhampoUion est, de tous les savants
(|ui se suiil occupés de celle malière , celui qui a le mieux expliqué l'iuitique langage hiéroglypliique , ou langue des signes sacrés, que jusque alors on regardait comme indéchiffrable pour les modernes. Aix a des eaux minérales qu'il ne laul pas confondre avec celles beaucoup plus etlica<'es d'Aix en Savoie. Près des bains modernes , on peul voir des resles des thermes romains. Ce sont des chambres voûtées , qui ont de chacjue côté un l)anc en maçonnerie pour les baigneurs.
Aix doit sa prospérité à ses vins, à ses eaux-de-vie, et surtout à ses huiles. L\»li>ier est un arbre qui, par son port et son feuillage grisâtre , rappelle assez le saule blanc ; le tronc de nos vieux oliviers deFrance va jusqu'à 1 et2 mètrej de circonférence, el l'arbre s'élève parfois à 8 et 10 mètres de hauteur. En Orient , ses dimensions son! plus que doubles. Sa tige principale se divise à 2 ou 3 mètres au-dessus du sol. Il fleurit de mai en juin , et ses fruits sont murs de novembre en décembre. L'olivier redoute les hivers rigoureux , mais il exige de l'homme peu de travail. Dans le sud de l'Italie et dans le Levant , on l'abandonne à la nature peu après l'avoir planté ou semé , sans le tailler, le fumer, ni le labourer. En France , on donne au pied de l'arbre un labour au printemps et un à l'automne, et pour l'ordinaire on fume et l'on taille. On a remarqué que l'olivier ne prospère que dans les lieux peu éloignés de la mer.
L'olive cueillie sur l'arbre est d'une saveur acerbe et repoussante ; celles que l'on sert sur nos tables ont été récoltées avant maturité , et plongées pendant assez longtemps dans une lessive alcaline , ou dans de la cendre détrempée avec de l'eau. Lorsqu'on voit que la chair peul se détacher parfaitement du noyau, on les met , pour les conser\er, dans une saumure aromatisée avec du fenouil, de la graine de coriandre et du bois de rose. C'est dans cette saumure que le commerce les expédie. Ces olives prennent le nom de pichuli)ies, du nom d un Picholini qui inventa cette saumure. La ville de Saint-Chamas |)répare à peu près toutes les picholines qui s'expédient de la Pro- ^ence. Elle compte 2,500 habitants. Située à l'exlrémilé nord de l'étang de Berre et à 16 lieues d'Aix, elle possède sur la Touloubre
une superbe antiquité romaine , le pont Flavien , arche immense formée de blots assemblés sans ciment. Xn\ deux extrémités du pont, il y a deu\ arcs de proportion très -élégante. A côté de son industrie privée, Saint -Chamas en a une autre moins pacifique, el qu'elle exerce au profil de l'État seul ; on y confectionne de la poudre de guerre.
Pour revenir aux fruits de l'olivier et aux huiles d' Aix , les propriétaires qui visent à obtenir des huiles de table de première qualité n'attendent pas la maturité parfaite, c'est-à-dire que l'olive ait pris une teinte d'un rouge noirâtre. Ils récollent à la main , éliminent les fruits trop mûrs ou altérés, laissent reposer pendant quelques jours, puis portent au moulin, où l'olive entière, chair et noyau, est broyée sous la meule. L'huile qui découle , sans pression , de cette pâte , c'est l'huile vierge ; elle est verte , et a d'abord une âcrcté qu'elle perd bientôt par le repos et la fabrication. Le résidu est repassé au pressoir avec de l'eau bouillante une ou deux fois ; on obtient de la sorte une nouvelle huile , qui peut être fine encore , suivant la nature et la qualité des olives que l'on travaille. Enfin, le dernier résidu , ramené de nouveau sous l'action plus énergique d'une seconde meule, et cette fois le moulin prend le nom de recense , fournit encore une dernière qualité d'huile, qui s'emploie pour les lampes ou pour la fabrication du savon. 11 est rare que l'huile d'olive arrive au consommateur sans avoir été falsifiée plus ou moins. Pour l'ordinaire, on y mêle de l'huile d'œillelte (l'huile qui s'extrait du pavot). Pour nous en assurer, nous agitons fortement l'huile dans une bouteille ; si elle mousse, tenons pour certain qu'il y entre de l'œillette; car l'huile d'olives pure supporte l'agitation sans donner la moindre mousse. Les commerçants ont d'autres procédés, entre autres celui d'exposer l'huile à une température très -froide. L'huile d'olive pure se fige infailliblement à 2" au-dessous de zéro , tandis que l'huile d'œillette conserve sa fluidité jus(iu'à la température de lô" au-dessous de zéro.
Cet étang de Berre , don! je \ous ai parlé tout à l'heure au sujet des picholines , mérite quelques mots de plus. Sa plus grande Ion-
JI2 QUATRIÈMi: VOYAGE.
giieur est de 7 lieues ; on compte qu'il en a 15 de tour. On le regarde plulAt comme une suite d'étangs que comme un seul ; car ses diverses parties prennent des noms différents. Ses eau\, plus tranquilles que celles de la grande mer, déposent beaucoup de sel marin sur ses bords. Un savant ingénieur, M. Burat, nous apprendra que, pour recueillir le sel marin , on creuse sur le rivage une suite de bassins que l'on tapisse d'argile. Le premier de ces bassins est un vaste réservoir ; on y fait arriver l'eau de la mer par un canal au moyen d'une écluse ; et de là , on la distribue ])ar une pente douce dans d'autres bassins très -larges , très -peu profonds , qui offrent par conséquent une grande surface à l'air pour favoriser l' évaporât ion. Ces bassins communiquent d'ailleurs entre eux , de manière qu'en passant de l'un dans l'autre , l'eau est obligée de parcourir jusqu'à 3 ou 4 kilomètres. Une fois que la cristallisation est bien établie , on retire le sel du fond des bassins ; on le met en tas sur leurs bords pendant plusieurs mois; il s'égoutte et se sècbe. Plus il reste de temps, plus il acquiert de prix, parce que moins ensuite il donne de déchet. Cette fabrication n'a lieu qu'en été : elle commence en août et finit en septembre. La récolte varie en raison de la température et des vents qui régnent.
A partir du rivage, le terrain s'élève graduellement par une pente douce , et forme un bel amphithécitre planté de vignes , d'amandiers et d'oliviers. De distance en distance , une petite ville semble sortir du sein des eaux. Chacune a son petit port, d'où elle expédie des bateaux et de petits navires nommés tartanes. Nous connaissons déjà Saint-Chamas. Rerre compte -2,000 habitants, et se livre surtout à l'expoitation des salines. Martigues possède 7,800 habitants. Elle occupe à l'entrée de l'élang qu'on appelle étang de Marthe un îlot et les deux rives; on l'a surnommée la petite Venise de la Provence. Il y a deux siècles, elle a eu ses jours de splendeur; on assure qu'en 1688 sa population s'éhnait à 20.000 jlmes. Llle a de belles pêcheries. Le passage périodique des poissons de la Méditerranée dans l'étang est curieux à obserxer: il en est peu qui échappent aux pécheurs. On sale aniniellement 'lOO (|uinlaux d'ansuilles, sans
DE LYON A MARSEILI^E. 113
compter celles qui se mani^enl fraîches. On y conslruil beaucoup de hûtimeuts de commerce , et là se Forment de bonne heure par le cabotage d'excellents marins pour notre marine militaire.
Le port de Bouc n'est autre chose qu'un grand goulot qui conduit de la Méditerranée dans l'étang. Son utilité est surtout très-grande en temps de guerre aux con\ ois qui parlent de Marseille , et se rendent à Cette et autres ports. Il sert alors de refuge aux bâtiments poursuivis par l'ennemi. La tour, sur laquelle est un phare, a été construite par les Marseillais \ers le xii* siècle. Les paysans de tous ces environs d'Aix n'ont pitint renoncé à l'ancien costume. Ils portent la culotte courte, la grande guêtre de cuir qu" une jarretière rouge fixe sur le genou , une veste à basques fort courtes, une ceinture de tricot vert et rouge , un bonnet rouge , et par-dessus un vaste chapeau.
En sortant d'Aix, on s'élève par une montée plus rapide sur les hauteurs qui séparent le bassin d'Aix de celui de Marseille. Nous rencontrerons sur notre route le beau château d'Albertas, qu'embellissent des eaux limpides et un vaste parc. Après le village du Pin, commence la descente de la Visla (la Vue, en langue provençale), parce qu'en effet on y jouit d'un point de vue ravissant : à droite, la mer sillonnée par d'innombrables barques ou navires; en face, la ville au milieu d'un amphithéâtre de montagnes dont toutes les pentes sont couvertes de bastides, maisonnettes de campagne. Nous saluerons en passant les ombrages du parc qui entourent le château des Àigalades (ce qui veut dire les sources); on cite ces ombrages comme les plus beaux de la Provence , où les grands arbres ne sont pas chose commune. Bientôt nous entrons à Marseille , ville d'environ 156,000 âmes, par la porte et le faubourg d'Aix, et devant nous s'ouvre la superbe rue de Rome, qui traverse entièrement la ville.
Notre première visite sera pour le port. Pour la sûreté, aucun port ne peut lui être comparé, et jamais tempête n'y a causé le moindre accident. Il achète cet avantage par une entrée dont l'accès est diiricile , fort étroite et peu lirofonde. Plusieurs navires y naviguent malaisément à la fois, et une frégate n'y passerait pas sans s'alh'ger
IJi OL AT Kir: ME V()V.\(^i:.
auparavant du poids de ses canons. Il a 300 mètres de longueur sur une largeur d'environ 65 mètres. Il peut contenir plus de l,-200 navires. Malheureusement, comme il sert dégoût à toute la \ ille , il est facile à s'encombrer, ce qui nécessite l'emploi de machines constamment occupées au curage. Le fond n'est que de i brasses, environ 7 mètres 'la brasse est de 5 pieds, ancienne mesure). La police du port et de la rade se fait au moyen de pataches de la douane armées de caronades. Sur les deux rochers qui resserrent l'entrée du port s'élèvent, au nord, le fort Saint-Jean, ouvrage du roi René; au sud, le fort Saint -Mcolas. On leur reproche depuis longtemps d'être en un assez pauvre état de défense. La partie du quai du port qui est exposée au midi, est une délicieuse promenade en hiver. On l'appelle la Cheminée du roi René, parce que ce prince, qui habitait Marseille pendant l'hiver, manquait rarement d'y faire sa promenade et de venir s'y réchauffer au soleil.
Prenons un bateau , et faisons-nous conduire en dehors du port , dans la rade. Aboyez -vous ces trois îlots, à environ une lieue au sud-ouest? Le premier se nomme l'Ile d'If. 11 porte une ancienne forteresse dont François F''ordo!ma la construction, et dont le donjon a souvent reçu des prisonniers d'État. Les deux autres ilôts, Katonneau et Pomègue, ont été liés par une immense digue, chef-d'œuvre qui ne date que de ce siècle. Marseille s'est procuré de la sorte un port sppulémentaire qui sert pour les navires en quarantaine , et où les vaisseaux de ligne peuvent mouiller. Ratonneau et Pomègue ont des hôpitaux pour recevoir les malades suspects qui ne peuvent se rendre au lazaret.
Tu vas peut-être me demander, Henriette, ce que c'est qu'un lazaret. C'est un bâtiment isolé sui- le rivage de la mer, où les équipages des vaisseaux arriNants sont tenus de descendre et de séjourner pendant un temps plus ou moins long (autrefois c'était quarante jours, de là \ienl l'expression conservée faire quarantaine), pour donner garantie qu'aucun des hommes n'est atteint de maladie contagieuse. Celle précaution, regardc'e aujourd'hui comme plus vexatoire qu'utile, tend à disparaître complètement de noire Code mari-
DE LYON A MARSEILLE. llfi
lime. Le lazaret de Marseille esl le plus bel établissement de ce genre qui existe sur les eûtes françaises de la Méditerranée. Il n'a pas empêché cependant la peste, qui, en 1720, frappa Marseille. Elle se déclara le 25 mai, et , en cinq mois , enleva plus de iO, 000 personnes. M. de Belzunce, évoque de Marseille, succomba au fléau, après avoir poussé jusqu à l'héroïsme le dévouement et la charité.
Les navires construits à Marseille se font remarquer par la beauté de leurs formes et la vitesse de leur marche. De ses chantiers sont sortis les plus belles frégates et les plus beaux avisos pour le service des dépêches' de la marine du pacha d'Egypte.
Marseille est regardée comme la plus ancienne ville des Gaules. On attribue son origine à une colonie de Phocéens , qui en jetèrent les fondements six siècles avant l'ère chrétienne. Ton ami Plutarque, mon cher Guillaume, est l'écrivain qui nous a conservé le nom du fondateur. « Il y a des marchands qui furent les fondateurs de grosses villes, comme Protus ou Proies qui fonda Marseille, ayant acquis l'amitié des Gaulois, sur la rivière du Rhône. » A la fois manufacturiers et commerçants, les Marseillais de l'antiquité fabriquaient des bijoux, des ornements en corail, des cuirs et du savon, industrie dans laquelle ils n'ont jamais reconnu de maîtres. Ce fut Marseille qui introduisit dans les Gaules l'usage des bracelets et des colliers en or. La forme antique de ces ornements se retrouve encore aujourd'hui dans quelques localités des environs, notamment à Arles. Pour toutes richesses agricoles, l'antique Marseille ne cultivait que la vigne et l'olivier. Sa véritable source de prospérité, elle la demandait à la navigation. Les Phocéens avaient naturalisé chez elle leui' science et leur habileté nautiques, et leurs galères svelles et rapides, garnies de cinquante rames. La mer lui ouvrait les marchés de r Italie, (le llbérie, de la Numidie; elle s'ouvrit également par le liliùne de nombreux marchés dans les Gaules. Elle prenait sous son patronage des cités centrales comme Cavaillon et Avignon, en même temps qu'elle échelonnait des colonies sur tout le littoral de la Méditerranée, dont plusieurs ont vécu jusqu'à nous, Antibes, Nice, Monaco, Agd<'.
Marseille se divise en vieille e( en nouvelle ville. La nouvelle se dislingue par la grandeur el l'alignement des rues, la régularité des maisons, la variété et l'agrément des promenades; mais elle ne possède en monuments que l'hôtel de la préfecture , de construction récente et d'un style qui ne manque pas d'élégance, et le grand théâtre, aussi moderne.
En édifices anciens, nous pourrons chercher dans la \ieille ville l'église de la Major, et , dans cette église , nous regarderons seulement l'autel de Saint-Lazare, dont le devant est orné d'un bas-relief que l'on croit du xi" siècle. De l'église des Accoules, édifice gothique, il ne reste aujourd'hui que le clocher qui sert d'horloge, et qui domine tout x>Larseille. L'observatoire est un des beaux établissements dont Marseille puisse se glorifier. Le musée est assez riche en tableaux italiens et flamands; mais le cabinet des médailles est vraiment remarquable. C'est une des plus complètes collections en médailles des rois de la Grèce , du lîas-Empire , de la Grande-Grèce, en as romains et en médailles consulaires et coloniales. Le muséum d'histoire naturelle et le jardin des plantes sont aussi fort riches. Sur la montagne la plus voisine de la ville , s'élève le fort Notre-Damede-la-Garde, (jui renferme une chapelle dédiée à la vierge Marie, que les marins appellent >>'otre-Uame-de-la-Garde et aussi la bonne mère , la patrone de Marseille et des marins provençaux.
Le commerce de Marseille a eu beaucoup à souffrir pendant les guerres de la révolution et de l'empire ; aujourd'hui il est plus prospère que jamais. Le chifTre du mouvement annuel du port ne dépassait pas a\ant la révolution -2,500 navires; il s'est élevé en 1S36 jusqu'à environ 7,300, et les navires que le commerce de Marseille emploie actuellement sont d'un plus fort tonnage que l'ancien. D'après les calculs établis par M. Louis Reybaud, dans un excellent article sur la navigation marseillaise, pendant les dix années écoulées de 182G à 1835 , le mouvement de ce port a été le 15^ de la navigation générale de France , sous le rapport du nombre des navires , et le T sous celui du tonnage. Le port de Marseille ne le cède i)our l' importance du mouvement qu'à ceux de T.ondres et de
Liverpool. Outre les nombreux bftiimenis du commerce , un service régulier de paquebots à vapeur transporte régulièrement et les passagers et les lettres. Rel;\clianl aux divers points de la e(Me d'Italie, ces paquebots s'abouchent avec la Grèce par Syra , avec la Turquie par Constanlinople et Smyrne , avec l'Assyrie par Beyrouth, avec l'Egypte par Alexandrie.
M. Beybaud établit que Marseille est le bureau le plus important du transit français (c'est-à-dire des marchandises pour lesquelles l'étranger nous demande passage sur notre territoire' ; plus d'un tiers de ce transit passe par sa douane. Elle expédie pour l'Allemagne , la Savoie , et surtout la Suisse , des marchandises de toute sorte, et principalement des denrées coloniales. Elle reçoit à son tour du nord de l'Europe, et en première ligne de l'Allemagne, les articles qui transitent vers l'Italie, l'Espagne, le Levant, l'Amérique , etc.
La route du Levant et de Constanlinople est toujours celle que les vaisseaux marseillais connaissent le mieux. Depuis que les Turcs ont ouvert enfin le passage des Dardanelles aux bâtiments venant de la mer Noire, Marseille est entrée en communication directe avec les ports d'Odessa et de Taganrog, dont elle reçoit les blés en échange des vins de la Provence. Tout ce qui s'expédie pour notre colonie d'Alger passe par Marseille , pour la partie marchande ; par Toulon, pour la partie militaire.
Le grand cabotage met Marseille en rapport avec tous nos ports de l'Océan. Le commerce de Marseille est aussi varié qu'étendu, et attire dans ses murs une foule immense , dans laquelle on retrouve les divers types et les divei^ costumes du monde entier, ce (pii n'est pas une des moindres curiosités de la ville.
La fabrication des cuirs a beaucoup perdu ; celle du verre est toujours très-importante , et, comme par le passé , l'antlipie cité des Phocéens continue encore à fabriquer les ornements en corail , et elle a conservé sa supériorité dans la fabrication du savon.
Le savon est le résultat de la combinaison d'un corps gras avec la soude ou la potasse. En lessivant des cendres, surtout des cendres
de bois neuf et de certaines herbes, dans une eau bouillante, et en faisant évaporer cette eau , le résidu que vous auriez serait de la potasse. Chez nous, on ne fabrique de potasse (|ue dans les Vosges ; nous la tirons de pays où le bois est plus commun , par exemple l'Amérique, la Russie , la Toscane, et plusieurs contrées de l'Allemagne. En brûlant dans des fosses une plante marine appelée rarfc/i , que l'on fait dessécher avec soin, on obtient, au lieu de cendres dans le fond de Ja fosse , une masse dure , noirâtre, sur laquelle se forment des efflorescences blanch^llres; c'est la soude. On appelle celle-ci naturelle jjarce qu'elle coûte peu de travail. Par une suite de procédés cliimicpies, on est parvenu en France, depuis une quarantaine d'années, à extraire de la soude du sel marin , et cette soude, (pie l'on nomme dans le commerce soude avtifieicVe . a le grand avantage de nous coûter moins, car il nous fallait tirer l'autre de l'étranger, de l'Espagne, des Canaries, etc.
La France consomme annuellement de 41 à 42 millions de kilogrammes de savon dur ou à base de soude combinée avec l'huile d'olive , et c'est la seule ville de Marseille qui les fournit. ■ I,a potasse ne peut donner que les savons mous qui se fabri([uent dans le nord avec l'huile d'œillette.l
On commence par écraser la soude et la mélanger avec un tiers de cliauv \iveque l'on a éteinte et réduite en poudre. On lessive, et on en retire des eaux plus ou moins riches dont on détermine et on règle la force. Les chaudières sont en fonte ou en tùle , et vont en diminuant par le fond. Elles ont assez souvent 2 mètres de diamètre sur 5 de profondeur. Quelquefois le fond seul est en cuivre et les parois sont en briques. Elles peuvent contenir de 12 à 15,000 kilogrammes de savon. On allume le feu et l'on fait bouillir un mélange d'huile avec de la lessive faible; on remue en ajoutant toujours de la même lessive, et quand la matière devient laiteuse et s'épaissit , on jette des lessives successivement plus fortes. A mesure que les lessives s'épuisent , on soutire en ouvrant un tuyau que l'on nomme épine et (pii se trouve au fond de la chaudière. La combinaison ([ui doit donner le savon se forme d'abord à la surface et linit par demeurer
DE LYON A MARSEILLE. ll<(
à sec à mesure que les lessives sont soutirées. Le savon qu'on retire de celte chaudière est de couleur bleue , c'est ce qu'on appelle le relaryage. Ce premier savon est reporté dans une seconde chaudière avec de la lessive forte. On fait bouillir. 11 se forme des grumeaux qu'on aide à se réunir par une lessive faible. On coule ensuite la pâte dans des mises, ce sont de grandes caisses de bois ou de pierres bien jointes. Après le refroidissement on coupe le savon en briqu«'s pour le livrer à la consommation. Pour marbrer le savon, lui donner de belles veines bleues , on introduit dans le mélange une certaine quantité de couperose de fer. (C'est une combinaison de l'acide du soufre avec la rouille du fer.) Un célèbre chimiste, M. Darcet, te donnera, ma chère Henriette , une utile leçon d'économie domestique. Accorde la préférence au savon marbré sur le savon blanc. Un savon bien marbré ne peut jamais avoir conservé au delà de 3i centièmes d'eau, tandis que le savon blanc peut être moins bien cuit et en contenir beaucoup plus , et en outre se falsilie plus facilement par l'introduction d'une quantité de plâtre.
Une chose qui effraie quand on visite une savonnerie, c'est la situation de l'ouvrier qui, armé d'un rùbJe , long bâton qui se termine par une forte palette , mêle successivement la lessi\e avec la pâte qui s'est déjà formée. Cet ou\rier se tient debout sur un madrier jeté d'un bord à l'autre de la chaudière, dans laquelle il peut tomber au moindre faux pas. M. Darcet a inventé depuis peu un appareil de sauvetage consistant en une forte ceinture fixée à un câble qui se rattache au plafond. Croiriez-vous qu'il faut de la part du fabricant des injonctions très-sévères pour forcer l'ouvrier à travailler avec cette ceinture? tant l'homme est disposé à l'imprudence , et se familiarise avec le danger qui se représente à tous les instants.
Pour nous rendre de Marseille à Toulon , nous passerons par Aubagne, ville de plus de 6,000 âmes , qui peu à peu a déserté le pied de son vieux château ruiné pour s'étendre dans la plaine des deux côtés de la grande route. Aux environs est la montagne de Gardelabeau, en grande vénération dans la contrée. Son sommet
porte urio croix de bois d'une très-forte dimension et que l'on dist inique de fort loin.
Costumes provençaux.
Nous laissons à quatre lieues au sud de la Ciolal , cliarmanle ville abritée par deux petits môles et l'une des colonies que fonda l'antique Marseille plus d'un siècle et demi avant l'ère chrétienne. Elle ne compte pas (),0G0 habitants, quoiqu'à l'époque de François r'"elle en ait eu le double. Son port peut recevoir des frégates. Son golfe est d'un sur mouillage, non - seulement pour les bâtiments de commerce , mais aussi pour les vaisseaux de guerre. L'Ile Verte a de bons retranchements qui servent à la défense du golfe et du porl. Les chantiers de la Ciolat ont de la réputation. On y construit, pour la marine marchande , à meilleur marché et aussi bien , disent beaucoup d'armateurs, que dans ceux de Marseille. Le cabotage vient prendre là des cargaisons de vins muscats , d'huile el de fruits secs.
Voilà bien du chemin parcouru dans cette soirée; si vous m'en croyez, nous attendrons à demain pour visiter Toulon.
DE TOULON A BRIANCON.
Hières. — Frojus. — Caiiiifs. — Aiilihi's. — (irasn'. — Dragiiijçiiiiii. — Giip. Eiiilirun. — Briaucoii.
^^J OULON , ville d'eiiviron 45,000 âmes, a devant elle deux rades successives ou plutôt une double rade ,
r/A!^ai^i:g.(S\ ^^ 1^'^^^ ^^^^ peut-être de la Médilerranée, décou- ^^^^^^^7^/ verte au sud et protégée au nord par la montaj^ne de Pharon. Le port se divise en port vieux et port neuf; tous les deux séparés de la rade par des mOles dont la conslructiou date du règne d'Henri IV. L'entrée de chacun est si étroite qu'elle ne peut recevoir de la rade qu'un seul vaisseau à la fois. Le lazaret est au fond de la rade.
Le port vieux, situé à l'est, est destiné au commerce et bordé d'un large quai. Le port neuf, placé à l'ouest et réservé à la marine militaire, est entouré par les constructions nécessaires à ce service. Les deux ports communiquent ensemble par un chenal.
La ville est couverte, du cùté de terre, par des forlifications qui passent pour imprenables. En 1793 Toulon avait été livré aux Anglais et avait reçu deux flottes, anglaise et espagnole. 11 s'agissait de reprendre Toulon par terre sur une garnison étrangère. Tant (ju'elle fut attaquée de froni , elle résista facilemenl. Le siège se prolongeait depuis plusieurs mois , et l'on arrivait au mois de décembre. Survint enfin un jeune commandant d'artillerie, dont le coup d'œil aussi sur (pie rapide reconnut sur-le-cliamj) le point où il fallait frapper, l ii
122 CINQUIÈME VOYACE.
pelit fort existait éloigné de la ville et sur le côté , mais dominant en plein la rade où les flottes anglaise et espagnole étaient au mouillage. Malgré les objections du général en chef Cartaux , ce fut contre ce fort qu'il dirigea son attaque. Son activité était extrême ; il couchait à côté de ses canons, que souvent il pointait lui-même. Le fort pris, les flottes en rade ne purent rester sous le feu , et ne pouvant non plus se décider à abandonner la garnison qu'elles avaient apportée, elles l'emmenèrent . La ville redevenue libre reçut l' armée assiégeante. Le jeune commandant d'artillerie se nommait Napoléon Bonaparte. Ce fut là son premier pas dans sa carrière de gloire.
Le quartier neuf de Toulon est fort beau. L'hôlel-de-ville présente sur la façade deux cariatides , œuvre du fameux Puget né à Marseille en 1C22'. Le caractère de la force est heureusement exprimé dans ces deux figures, et l'on reconnaît le ciseau auquel Versailles doit la statue si remarquable du Milon de Crolone.
Ce qu'il faut visiter à Toulon, c'est le port militaire et l'arsenal. Nous nous munirons d'un permis du préfet maritime , car l'arsenal ne s'ouvre aux curieux qu'à celte condition. Nous voici dans le premier port militaire du royaume , et vous le croirez sans peine en voyant ses admirables chantiers de construction. A'ous ^oyez ces deux cales couvertes : leurs immenses toitures sont destinées à abriter, contre le brûlant soleil d'été et contre les intempéries de l'hiver, les vaisseaux de premier rang qu'on met sur le chantier. Ces cales ont 80 mètres de long sur 20 mètres de largeur. La cale est une surface préparée pour recevoir la suite de poutres qui se croisent en X et forment le chantier sur lequel on assemblera les différentes pièces du vaisseau.
Dès votre première enfance vous avez joué avec des modèles de vaisseau , et vous avez appris ce que c'est que la poupe cl la proue, Varrière où se tiennent les ofliciers , et Vavant où se tiennent les mftielots. Vous sa\ez distinguer tribord ou dc.rlribord , le bord qui est à la droite del'oflicier, de bâbord. Dans un vaisseau à trois m<1ts, vous connaissez, sur l'arrière , le mal d'arliwon , le pins petit des trois , puis le grand nïù( , puis le tnàl de uiis^ainc , et eiilin ce mât
DE TOLLON A UKIANCON li:<
supplémenlaire incliné sur l'horizon, le mal de beauprc. Vous connaissez le nom des différentes parties , mais vous ne savez pas dans quel ordre on les construit. La quille est la pièce fondamentale. Elle se forme de plusieurs pièces de bois assemblées et chevillées bout à hout. Sur la quille, qui esl comme la grande épine dorsale, on place de distance en distance les couples, qui sont comme les côtes. On applique ensuite les bordages. Ce sont des poutres placées dans la longueur du bâtiment et arrêtées à l'extérieur sur les couples. On applique en même temps les vakjres , qui forment le bordage intérieur. En sujjerposant ces poutres qui forment les bordages , on a soin de laisser toujours un intervalle, parce que la jonction la mitniv faite ne saurait empêcher l'eau de s'introduire; ces intervalles s'appellent coulures. On y chasse des cordons mous d'étoupes, provenant de cordages goudronnés et que l'on a dépecés , en un mot , de la charpie de cordages; c'est le travail du calfat. On couvre à chaud d'un enduit de brai gras et de soufre toute la partie destinée à plonger dans l'eau jusqu'à la ligne de flottaison. Le brai est le résidu de la résine , de laquelle on a extrait son huile essentielle. C'est ce qu'on appelle donner un courai. Pour faire le pont ou tillac , on place d'abord les baux , ce sont de fortes poutres disposées dans la largeur du bâtiment ; elles maintiennent le sommet des couples à la distance qui leur a été assignée et servent à soutenir le plancher du pont. Vous savez que les grands bâtiments de guerre ont jusqu'à trois ponts ou étages. Quand le corps du navire est terminé , on le lance à la mer en le faisant glisser de la cale sur un plan de bois incliné et bien savonné. Alors on y place les mâts, puis les vergues, le gréement et les voiles , toutes choses que vous avez fort bien appris à connaître sur vos petits modèles. Je vous rappellerai seulement qu'après l<\s fièijalcs et les bâtiments à trois mâts du commerce, viennent le brick et la (joë'clle. qui n'ont que deux mâts et que l'on distingue à leurs gréements différents; et enfin le sloop , qui n'a qu'un seul mât.
Pour l'ordinaire un navire fait son premier voyage sans que sa partie submergée , sa carme , soit protégée autrement que par un
12i CINQUIÈME VOYAGE.
couvai que l'on renouvelé au besoin; mais après sa rentrée au porl on procède à l'opération du doublage , qui a surtout pour but de le préserver de la piqûre des vers , fort communs dans certaines mers. Pour cela on applique sur la carène et jusqu'à la ligne de flottaison des feuilles de papier gris goudronnées , et , par-dessus , des feuilles de cuivre ou de zinc. C'est un terrible fléau pour la marine que la pourriture sèche ou altération du bois, même dans les parties intérieures des bâtiments. Elle est produite par diverses espèces d'insectes encore mal connues. Tous les préservatifs sont jusqu'à présent demeurés impuissants. Les Anglais enduisent leurs bois de goudron et les saupoudrent de brique pulvérisée ; c'est un procédé que leur a indiqué notre célèbre compatriote M. Brunel. En France, le sublimé corrosif, qu'on fait pénétrer le plus possible dans les Gbres du bois, parait jusqu'ici avoir fomni les meilleurs résultats.
Si des chantiers nous passons au magasin général , nous admirerons un monument de 300 pieds de long sur 51 de large, composé d'un rez-de-chaussée et de trois étages dont cliac un a 2i pieds de hauteur. Deux rangs de piliers divisent l'intérieur de chaque étage en trois nefs ; les nefs latérales se subdivisent par des cloisons qui partent du mur et aboutissent aux piliers. Des grilles terminées en lances et de l'aspect le plus gracieux ferment chacun de ces compartiments.
L arsenal est regardé conmie le plus beau de France. La porte d'entrée est ornée de quatre colonnes doriques détachées, de basreliefs, de trophées de marine et de deux figures, Mars et Minerve. En effet, le marin doit être à la fois brave et savant. 3,000 ouvriers et environ 2,400 forçats sont employés dans ce vaste établissement. Je me réserve de vous expliquer ce que c'est qu'un bagne de forçais, lorsque nous visiterons Brest , là où se trouve le plus considérable de nos bagnes. D'ailleurs je me ferais scrupule à Toulon, sous le beau ciel de la Provence , de ^(>us attrister par un aussi an"reux spectacle.
Visitons le musée de la marine. Tous les arts que la marine militaire met en œuvre ont déposé là des types ou modèles, soit des
DF. TOULON A HlilANCON. 12ri
malièrps preniièros, soil de leurs instriimenls, outils et machines, soil de leurs produits. A côté de ce qui se lait aujourdhui ou retrouve ce qui se faisait autrefois.
A quatre lieues à l'est de Toulon , sous un délicieux climat que les médecins préfèrent même à celui d'Ilali(\ les personnes atteintes de maladies de langfueur retrouvent fréquemment la santé dans la ville d'Hières (ou HyèreS;, qui compte environ 10,000 habitants, et fut la patrie de Massillon. C'est une de nos plus vieilles villes d'origine grecque , nommée dans le principe Àrchè, puis Hiéros, c'est-à-dire la Sainte. Elle occupe le penchant méridional dune montagne qui regarde d'assez loin la Méditerranée, en face d'un petit archipel de quatre lies auquel elle a donné son nom. Le faubourg est le quartier le plus propre et celui qu'habitent les étrangers. Tl est peu de ses maisons d'où l'on ne jouisse d'une vue admirable sur une plaine couverte d'orangers, de citronniers, de vignes et d'oliviers, au milieu desquelles se balancent les cimes de quelques palmiers, et i)our horizon à ce jardin constamment en fleurs, la mer confondant son azur avec celui du ciel.
Le département du Var est la seule contrée de France qui produise des oranges bonnes à être mangées. Le territoire d'IIières , si bien abrité contre les vents du nord, est le centre de cette culture qui s'étend sur tout le versant méridional des montagnes. Hières en récolte pour environ 300,000 francs. On cueille l'orange dès qu'un petit point jaune se montre sur l'écorce. Elle achève de mûrir en caisse en quarante jours. On fait deux cueillettes : la première commence du 10 au 15 novembre, la seconde commence vers le 10 janvier. On classe les oranges selon leur grosseur en p.rlra-liellcs que l'on réunit par caisses de 120 fruits, passe -belles en caisses de2V0, ord'uKiires encaisses de 240, et miçjnonneltes en caisses de 300 à 360. On procède au classement en faisant passer les oranges dans des cercles en fer-blanc d'un calibre déterminé. Le département expédie environ 30,000 caisses d'oranges par an, dont plus de la moitié vient à Paris. Le reste s'evpédie pour Lyon, rirenoble, Genève et Strasbourg.
iii> CINQUIEME VOYAGE.
Si nous poussons jusqu'à Saint-Tropez, nous Irouverons une ville de 3,500 habilanls, qui se livre à la pêche, et conslruil des navires renommés par leur durée et leur excellente marche. Elle est assise sur la côte sud du golfe de Grimaud , golfe magnifique , d'un mouillage sûr. Le port est à l'abri des vents les plus dangereux. Comme à Nice, les jardins sont plantés d'orangers. Le palmier y donne des fruits qui atteignent leur grosseur natmelle, mais sans arriver à maturité. Ce qui distingue surtout Saint-Tropez, c'est que, sur les rochers à fleur d'eau qui hérissent les environs de son port, on pêche le plus beau corail de la Méditerranée. Le corail présente l'aspect d'un minime arbrisseau dépouillé de ses feuilles. 11 adhère au rocher par une base et une tige perpendiculaire , et ses rameaux s'ouvrent à angle presque droit. Le diamètre de la tige ne dépasse jamais 27 millimètres, et le tout s'élève de 3 à 5 décimètres au plus. Sa substance est dure, calcaire, formée de couches concentriques, d'une couleur rouge et éclatante (le corail des côtes de France est réputé pour la vivacité de sa couleur). Cette substance est recouverte d'une chair vivante, qui est l'animal créateur de cette production , et qui, en se desséchant à l'air, forme une couche friable. On trouve le corail jusqu'à plus de 300 mètres de profondeur. On le pêche en faisant descendre une machine formée de branches de fer placées en croix auxquelles il s'accroche.
Nous sommes à Saint-Tropez en bonne situation pour voir pêcher le thon , qui est le plus riche produit de la pêche sur nos côtes de la Méditerranée. C'est un gros poisson voyageur, qui marche en grandes troupes, et nous visite au printemps et à l'automne, mais plus abondamment au printemps. On le pêche avec un filet qui n'a pas moins de 160 pieds de haut sur une longueur proportionnée, et qu'on afTermit de distance en distance par des câbles amarrés à une ancre mouillée au fond de la mer. Le filet, tendu par des plombs en bas et des lièges à la surface de l'eau, est disposé dans sa longueur de manière à présenter plusieurs chambres successives qui vont en diminuant de capacité; en sorte que le poisson entre dans la première sans se douter de rien, et pénètre jusqu'à la dernière,
DE TOULON A BRIANÇON. Iâ7
la plus étroite, laquelle est, selon l'expression énergique des pêcheurs, la chambre de mort. Le filet ainsi disposé prend le nom de madrague. Saint-Tropez peut disposer jusqu'à trois madragues à la lois, ce qui est considérable. On dépèce le thon; on grille ou l'on fait frire les morceaux choisis, et on les dépose dans des vases qu'on achève de remplir avec de l'huile d'olive. C'est le thon mariné que l'on sert sur les tables,
Une promenade d'une demi-lieue nous conduira à Fréjus, \ille d'environ ;j,000 âmes, située sur une petite éminence qui domine d'un côté le rivage et à un quart de lieue la mer, et de l'autre une grande plaine entrecoupée de lacs et de ruisseaux et couverte de jardins , de moissons , de prairies ; des montagnes couronnées de pins maritimes , avec des oliviers à leur base , forment le fond du tableau. Fréjus existait longtemps avant l'invasion de César. Les Romains l'agrandirent, lui donnèrent le nom de Forum Julii , et sous ses murs creusèrent un port, qui communiquait à la mer par un chenal sinueux de 2,000 mètres de longueur. Dans les guerres des siècles barbares ce chenal se combla ; le port , ne recevant plus les eaux de la mer, devint un marais pestilentiel que l'on a enfin desséché et rendu tout réc(^mment à l'agriculture. On voit encore deux beaux restes de quai, deux bornes en granit pour amarrer les navires (on y reconnaît le frottement des cordages), un phare circulaire terminé par une tour, et, entre le port et la ville, un arc triomphal de grande proportion. On l'appelle aujourd'hui la Porte dorée. Vn aqueduc de 30,000 mètres de longueur (près de huit lieues), qui avait dans plusieurs parties un double étage d'arcades, amenait à Forum Julii les eaux de la Siagne. On en voit encore de beaux restes.
A côté de ruines (jui oui appartenu à un amphithéâtre, il est curieux d'étudier la disposition d'une des porles antiques. Le rempart formait un croissant dans lequel l'ennemi devait s'engager pour gagner la porte en recevant les projectiles de deux grosses tours qui occupaient les deux cornes du croissant.
Le r' mai de chaque année, les habilanls de Fréjus et de Saint-
Raphaël se rendent en pèlerinage à la montagne de l'Esterel. On célèbre une messe solennelle dans une grotte obscure, où sain! Honorât passa plusieurs années de sa vie. La lumière n'y pénètre que par une ouverture venant de la voûte. Cette montagne est couverte de troupeaux de chèvres que les bergers abritent la nuit dans des cavités souterraines.
Remontons en bateau et naviguons dans le joli golfe de Juan jusqu'à Cannes, ville de 4,000 âmes, d'origine aussi ancienne que Fréjus. Elle n'a ni rade, ni bassin, mais seulement une anse peu profonde où les vaisseaux jettent l'ancre à peu de dislance du rivage. Le l**" mars 1815 , une petite flottille , composée d'un brick et de six gros bateaux ou felouques , jeta furtivement sur la plage , à quelque distance de Cannes, Napoléon qui venait de quitter l'Ile d'Elbe, suivi dune petite troupe. C'étaient quatre cents grenadiers de la \ieille garde et une centaine de lanciers. Ces cavaliers, qui n'avaient pu embarquer leurs chevaux , portaient du moins les selles et le fourniment complet. Cinq à six cents hommes, citoyens de l'ile d'Elbe, ou veiuis de France et d'Italie pour partager l'exil du souverain déchu, formaient le complément de celle petite armée avec laquelle il traversa la France et rentra à Paris.
Antibes , ville de près de 6,000 âmes , a un port peu \aste, mais profond , sûr et d'im abord très-commode. Il est formé par une longue jetée en forme de croissant. A son entrée est ini Ilot de roc qui porte un fort carré à (piatre bastions. Les figues d' Antibes ont une réputation supérieure même à celles de Grasse. On y cultive d'excellent tabac. Les orangers, les jasmins d'Espagne, les tubéreuses, les roses, et une multitude d'autres fleurs, nous annoncent que nous sommes dans la contrée qui, après Paris, fabrique le plus de parfumerie. Le centre de cette industrie est la \ille de Giasse, qui compte près de 12,000 habitants, et dont chaque maison est un laboratoire et une distillerie. Sous ce doux climat et sur ce riche terroir, la plupart des plantes aromatiques croissent d'elles-mêmes avec tant d'abondance (jue quehiues-nnes ne réclament , littéralement parlant , aucune culture. Celles (pii dominent surtout sont le
DE TOULON A BKIANÇON. \±)
jasmin , la rose, la violelto. la tubéreuse et la jonquille. Vn petit village du nom de Cannet retire un produit annuel de 200,000 francs enjacintlie, réséda, héliotrope. Sans avoir de grandes connaissances en chimie, je parie, Henriette, que tu sais parfaitement comment se font les pommades. Je me contenterai de te dire que ce mot vient de ce qu'autrefois on faisait entrer de la pulpe de pommes dans ces compositions.
Vue de la plaine. Grasse, bâtie sur une colline très-escarpée, offre un aspect charmant. Plusieurs lignes de maisons, hautes et propres, à façades bien peintes, se superposent les unes aux autres, et sont entrecoupées par mille jardins constamment couverts de fleurs. Ces lignes de maisons sont couronnées par une grosse tour gothique, seul reste des fortifications qui dataient du moyen âge , et par le clocher de l'église principale. Une de ces maisons à quatre étages est bâtie sur une pente si rapide que chaque étage a sa porte particulière, donnant sortie sur la rue. L'église possède un beau tableau espagnol et un autre de notre peintre Fragonard.
Draguignan, le chef-lieu du département du ^ ar, compte à peine 9,000 habitants ; mais le bassin dans lequel elle est située , au pied de la montagne de Malmont, n'est pas une campagne, c'est un grand jardin anglais, pour me servir de l'expression du savant Chaptal , qui a donné un tableau de la France agricole et industrielle dans les premières années de ce siècle.
Vous êtes tous les deux très-friands des excellents pruneaux de BrignoUes , et surtout de ce choix qu'on nomme picoles , qui nous arrivent dans de petites boites plates. La ville de BrignoUes leur a donné son nom , quoiqu'ils viennent réellement de quelques lieues plus loin, et qu'ils soient un produit des Basses-Alpes. C'est une remarque que nous aurons à faire pour plusieurs des produits de la France , qui tirent leur nom du marché où ils se vendent, et non du lieu de leur origine. BrignoUes. qui est une \ille de 5,500 ilmes, n'offre rien à la curiosité du voxageur; mais nous ne pouNons manquer de faire un pèlerinage à la montagne de la Sainte-Baume , qui se trouve dans -ses environs, auprès du \illage de Nans. Dans ces'
130 cinquième: voyage.
contrées, le mot baume a le même sens que grotte; nous venons de voir auprès de Fréjus la baume Saint-Honoral. La Sainte-Baume, qui donne son nom à la montagne voisine de Nans , est une grotte célèbre dans les annales de l'Église et dans celles delà Provence. On raconte que la Madeleine de l'Évangile y établit sa retraite pendant les trente dernières années de sa vie. On raconte aussi que saint Maximin fut seul à connaître le lieu où vivait la sainte, que ce fut lui qui l'assista dans ses derniers moments , et qui fit ériger une chapelle à l'endroit même de la grotte où elle rendit le dernier soupir. La grotte, pratiquée dans un rocher dont deux faces sont à pic, à 20 mètres de long sur 25 de large et 6 d'élévation ; une source jaillit tout auprès. Les largesses des comtes de Provence et de François I" contribuèrent aux embellissements de la chapelle , et un couvent s'éleva dans ce lieu. Là , neuf de nos rois sont venus en pèlerinage à la Sainte-Baume, parmi lesquels saint Louis, Henri IV et Louis XIV. La dévotion à ce lieu est toujours très-fervente parmi la population ouvrière de France. C'est là que
les membres des nombreuses associations d'artisans, connues sous le nom de compagnonnage , \ont prêter le serment qui les engage ,
' DE TOULON A lîKlANCO.N. 131
el retevoir les couleurs qui les distinguent et qui doi\ent être bénies à la Sainle-Baume. En gravissant jusqu'au sommet du rocher, nous trouverons la chapelle Saint-Pilon , et nous jouirons d'un des plus vastes panoramas qui puissent se voir. D'une hauteur de plus de 1,000 mètres, notre regard s'étendra jusqu'au\ montagnes du Languedoc, après avoir reconnu Marseille, l'Étang de Berre et le cours du lihone. Nous verrons parfaitement la rade d'Hières, et nous distinguerons les montagnes de la Corse. Nous pourrons , en nous retournant , compter les sommets de la chaîne des basses et hautes Alpes, qui se présentera à nous de profil.
Comme je vous l'ai fait remarquer, Brignolles n'usurpe pas seule l'honneur de donner son nom à des produits dont elle n'a pas le mérite. Ces excellents marrons que nous croquons gaiement tout l'hiver, sous le nom de marrons de Lyon , ne viennent pas de ce département , mais en majeure partie de celui du Var, par exemple de Saint-Tropez , et surtout des deux villes de Cuers et du Luc dans les environs de Toulon. Le reste vient du Languedoc. 11 faut en tout rendre justice à qui de droit.
Ce même esprit de justice me porte à ne pas quitter la Provence, celte })atrie des anciens troubadours , sans vous apprendre qu'elle est encore aujourd'hui le pays où le tambourin et le galoubet sont demeurés le plus en honneur. Dans les petites communes , on ne danse pas à d'autre musique. Le tambourin provençal est deux fois plus long que notre tambour ordinaire. Les peaux en sont peu tendues; il rend un son grave et sourd. Les joueurs de tambourin de >!arseille se distinguent par l'élégance de leur costume , le luxe de leurs instruments et la perfection de leur jeu. Bien de plus agréable et de plus gai qu'une sérénade donnée par des galoubels et des tambourins marseillais.
Les Provençaux ont , ainsi que les Espagnols , un goût passionne pour les grimaces. Dans les fêtes de certaines communes, on adjuge un prix à celui qui excelle dans l'art de faire des grimaces. Les concurrents sont rangés en demi -cercle devant un juge. J'ai assisté à un de ces bizarres divertissements : la figure du juge , s'efforçani de
132 CI.NUl IK.MF. VOYAGE.
garder un sérieux impartial , m'a semblé la plus drolatique de toutes.
Pour terminer la soirée, je vous proposerai une excursion dans les départements des Basses-Alpes et des Hautes-Alpes, situés plus au nord. C'est une contrée montagneuse qui offre les mêmes beautés naturelles que la Suisse. Nous entrerons dans le déparlement des Basses-Alpes par la petite et ancienne ville de Castellane , que nous traverserons rapidement pour nous faire conduire à la petite et non moins ancienne ville de Moustiers. Là, nous visiterons l'église Notre- Dame de Belvèze ou de Beauvoir, que fonda Charlemagne lors de son voyage en Provence. Un vallon profond et de l'aspect le plus sauvage sépare la ville en deux parties. Ce vallon a conservé Jusqu'à nos jours un des plus singuliers monuments du moyen âge. Une (haine de fer, qui n'a pas moins de 20 mètres de longueur, part de la cime d'un rocher sur l'un des bords du vallon , et court jusqu'à l'autre bord se rattacher à une autre cime de rocher. Cette chaîne est formée de tringles d'à peu près un pouce d'épaisseur. Chaque tringle a environ deux tiers de mètre. Elles sont ri\ ées l'une à l'autre ; à la tringle centrale de la chaîne est suspendue une étoile dorée à cinq pointes. Depuis plusieurs siècles, celte chaîne et celte étoile se balancent dans l'air à une élévation prodigieuse. Un antiquaire, l'abbé Papou , pense que c'est le résultat de quelque vœu comme on en faisait au temps de la chevalerie. < Nos preux, dit-il, qui faisaient des entreprises d'armes, se préparaient i)resque toujours à leur exécution par quelque acte de piété. L'un d'eux aura fait et exécuté le vœu d'enchaîner deux montagnes. L'étoile suspendue à la chaîne était probablement une armoirie du chevalier. Plusieurs ont cru que celte chaîne avait élé mise par un chevalier de Blacas , qui possédait une partie de la seigneurie de Moustiers , et qui portail dans ses armes une étoile à seize pointes. Un maimscril assez ancien l'attribue à Anne de Riquety, qui vivait, sui\ant toute apparence, vers l'an 1390. ))
Digne est, je crois, la plus modeste préfecture de France, et compte à peine 5,000 habitants. Ulle s'élève sur la pente d'un mamelon (jue surmonle un roc, cl sur ce roc est assise l'église avec un
DE TOLLOiN A BRI AN (ION. ii?,
(lùnio en fer pour cloclier. Ce roc purlc aussi la prison, ouvirouiiéc (le Tories murailles. Les ruines de l'aïuieune ealhédrale , qui datait du temps de Charlemagne, offrent encore de curieux vestiges d'une fresque. Le peintre a représenté les sept péchés capitaux par des personnages allégoriques rangés sur une seule ligne; au-dessus, il a placé la vertu opposée à chacun des péchés , et il a représenté ces vertus par le huste d'un saint ou d'une sainte; au-dessous est la peine réservée dans l'enfer à chaque différent péché. Chaque cadre est surmonté d'une légende en patois du pays. Près de Mélau , à quatre lieues de Digne, est la grotte Saint-Vincent, que l'on raconte avoir été fréquentée par le saint dont elle porte le nom. Elle offre des stalactites fort curieuses. En 183i, on a découvert dans le voisinage une carrière d'un Irès-heau marhre noir. Digne a des eaux minérales qui s'emploient avec succès pour la guérison des vieilles plaies d'armes à feu.
Les Romains faisaient usage des eaux de Gréoux sur la rive droite du Verdon, et, dans les xii'' et xm' siècles, les Templiers avaient remis ces bains en honneur et y avaient fait de belles constructions. Après eux la source fut comblée , et ne reparut qu'au commencement du xv!!*^ siècle. La princesse Pauline Borghèsc , sœur de Napoléon , y lit en 1805 un séjour qui les remit à la mode.
La vallée de Barcelonnette est la plus célèbre des vallées de nos Alpes françaises. On en a donné beaucoup de descriptions très-poéti(iues. Je n'en connais pas de plus simple et de plus vraie que celle donnée par M. Henri, aujourd'hui bibliothécaire de la ville de Perpignan , dans un excellent ouvrage sur les antiquités des Basses-Alpes. Quand vous connaîtrez cette vallée, vous les connaîtrez toutes, car elles ont le même caractère. Dans toute sa longueur, elle forme le bassin de la petite rivière d'Ubaye, bordée de chaque cùlé par des montagnes dont les plus hautes cimes conservent toujouis ([uehpies neiges. Leur élévation est de i à 3,000 mètres ; elle augmente à mesure qu'on approche du mont Viso , qui est le point de jonction de ces montagnes, le nœud d'où commence la vallée. La partie haute de la vallée prend le nom de Ch.lleaux-llaiilsou de Val des Monts , et
i3i CINQUIÈME VOYAGE.
ia parlie basse lo nom de ChcKeaux-Bas. A mesure qu'on s'élève , les \illaiies (lisparaisseul , el les pentes se couvrent de gras ]it\turages peuplés de troupeaux pendant la courte saison de l'été. Aux pâturages succèdent les sombres forêts de sapins et de mélèzes , el puis une région de rocs bouleversés, arides, sauvages, que couronnent les pics neigeux el inaccessibles du monl Yiso.
La région moyenne , celle des pâturages , ou , comme on dil , les montagnes pastorales, est d'une incroyable richesse de végétation. « D'un côté de ces immenses prairies où tout respire le bonheur el en présente l'image, on voit des milliers de moutons, entremêlés de chè\res, savourer ces gras piiturages , tandis qu'à l'autre extrémité
on aperçoit des troupes de chamois (|ui viennent en bondissant y prendre aussi leur pîUure , el qui, prompts comme l'éclair , disparaissent à la vue aussitôt qu'on fait mine de les approcher.
Et savez-vous d'où vient cette multitude de bestiaux qui allluenl pendant l'été dans nos Alpes? De la contrée du Rhône à son embouchure, de la plaine de Crau et de l'Ile Camargue où je vous conduirai demain. On les appelle les troupeaux liausliumanls ou
DE TOULON A BIUANÇON. 135
voyageurs. Chaque auuéc , dès les premiers jours du printemps, ils quittent la contrée qui les a vus naître , et se dirigent vers ces montagnes lointaines d'où ils ne sortiront la plupart (jue pour être livrés au couteau du boucher. Telle est l'excellence de ces pâturages, que ces malheureux animaux , qui arrivent exténués par les rigueurs de l'hiver et la fatigue de ce long voyage, reprennent en une semaine un embonpoint remarquable. On évalue à 400,000 tôtes la quantité de ce bétail , qui se subdivise par troupeaux d'environ deux mille têtes. L'auteur du voyage à Barcelonnette nous apprendra qu'ils ne font que trois à quatre lieues par jour, encore leur marche trouve-t-elle partagée par une station. TIs s'annoncent par le bruit d'énormes sonnettes suspendues au cou des grands bœufs aux belles cornes contournées ; ce sont eux qui viennent en tête et qui conduisent. Les bergers, vêtus d'une ample casaque, avec un large chapeau rabattu, et armés d'un long bâton ferré, se tiennent derrière le troupeau et stimulent les traînards. A leur côté sont leurs fils , qui font la route à pied dès qu'ils ont atteint l'âge de cinq à six ans. Sur les flancs, courent de très-gros chiens qui maintiennent l'ordre. L'arrière -garde se compose des mères, des jeunes filles et des enfants en bas âge. Ces femmes conduisent un troupeau d'ânes qui portent les enfants trop petits pour marcher, les agneaux qui naissent en route , les bagages , les vases pour traire le lait , et enlin tous les ustensiles nécessaires pour la confection du fromage et du beurre .
Arrivés sur les montagnes, les bergers se distribuent par quartiers les pentes et les plateaux garnis de pâturages. Us suivent les troupeaux iiuil et jour, et veillent sans cesse avec leurs chiens pour les garantir des loups. Le hayle , ou berger chef d'un troupeau , habite une cabane centrale d'où il peut tout diriger. Les femmes , les enfants, les vieillards, ont pour demeure une espèce de chaumière, renfermant les bagages, h's ustensiles, les provisions, et la paille, lit commun de toute la famille. Leur principale nourriture se compose de pain et de lait ; si parfois ils y joignent quelque peu de viande ou de lard, un peu de soupe ou une portion de légumes, c'est pour eux
1?,6 CliNQUIKME VOYAGE.
un régal extraordinaire. Les femmes préparent ces aliments , doni elles viennent tous les huit jours s'approvisionner dans les villages au fond de la vallée. A ces voyages près , ces familles de pasteurs n'ont aucune communication avec le reste des hommes. Us passent l'été dans ces montagnes et l'hiver dans les plaines désertes de la Cran et de l'île appelée Camargue. Dans leurs voyages de l'une à l'autre de ces contrées, ils traversent notre civilisation sans s'y mêler en rien.
Leur existence est tout entière liée à la prospérité du troupeau à eux confié ; leur unique fortune s'y trouve attachée , car elle consiste ordinairement en un certain nombre de têtes de bétail qui leur sont abandonnées en projjortion de la force du troupeau. Pour l'ordinaire , c'est une sur trente. Les chèvres sont à eux , c'est leur spéculation particulière. Cette vie ne semble pas défavorable à leur santé. Les inflammations de poitrine sont chez eux la maladie lapins ordinaire. En gardant leurs troupeaux , ils s'occupent à faire des jarretières ou des cordons de laine , dont les couleurs sont mélangées ; pour se distraire, ils ont de petites flûtes à six trous sur lesquelles ils jouent quelques vieux airs rustiques assez joHs. A force d'observer le ciel, ils se font une sorte d'astronomie à leur usage, qui passe chez eux traditionnellement de père en fils. Ils connaissent parfaitement l'heure, et prédisent assez bien le temps. Très-âpres en matière d'intérêt, ils n'en sont pas moins d'une probité rigide. Les jeunes gens se marient de très-bonne heure et rarement en dehors de la profession pastorale. L'autorité paternelle existe là dans toute sa vigueur. Les grands-pères forment une sorte de magistrature dont les décisions sont toujours respectées. C'est un dernier reflet des antiques mœurs patriarcales : les patriarches étaient bergers encore plus qu'agriculteurs.
Tandis que les bergers viennent de loin peupler pour quelques mois les solitudes des montagnes , la population indigène des villages du fond de la vallée émigré et vient chercher des moyens d'existence dans la basse Provence, sur toute la cote depuis Mc(» jusqu'à Arh^s. f es hommes otfrent leurs bras comme joniiinliers ])(»ur les i iules
Jii: TOULON A HRIANÇON. J37
travaux agricoles; les femmes et les enfanls cueilleiU les olives, filent le chanvre et la laine. Plusieurs se font commissionnaires dans les \illes ; les plus industrieux , dès qu'ils peuvent réunir le moindre capital , se font colporteurs et voyagent au loin. Ils se distinguent en général par des mœurs honnêtes et une probité à toute épreuve. La pensée de tous est de r(>venir acheter un morceau de terre au pays. La population de la vallée de Barcelonnelte émigré ainsi annuellement à peu près tout entière.
Le peu de villes que compte ce département sont d'origine fort ancienne, par exemple, Sisleron , Forcalquier, Simiane, Riez, Barcelonnette ; et l'antiquaire y retrouve à chaque pas sinon des vestiges de monuments somptueux , du moins des souvenirs pleins d'intérêt. Je vous citerai, au village de Saint-Geniez-de-Dromont , près de Sisleron , une inscription romaine gravée sur un rocher dans lequel on a coupé jadis un chemin. Voici la traduction :
« Claudius Poslliumus Dardauus, homme illustre, revêtu de la dignité de palrice, ex-consulaire de la province viennoise, ex-ministre des requêtes, ex-questeur, ex-préteur des Gaules; et Nevia Galla , noble et illustre dame son épouse, ayant fait couper les flancs de la montagne, de chaque côté, ont procuré un chemin viable au lieu dont le nom est Théopolis, lieu qu'ils ont fortifié par des murs et des portes. Le travail, fait dans leur propriété particulière et destiné néanmoins par eux à servir à la sûreté de tous, a été exécuté encore a^ec l'aide de Claudius Lepidus , homme illustre, compagnon et frère du sus-mentionné , ex-consulaire de la province germain(^ , ex-secrétaire de l'empire, ex-intendant des affaires privées.
« Afin que leur sollicitude pour le salut de tous et un témoignage de la reconnaissance publique pussent être montrés par cette inscription. »
Gap est une très-vieille ville celtique, ^ou nom était Vap , dont les Romains firent Vapincum. G'est aujourd'hui la ville la plus importante de nos Alpes, elle compte environ 8,700 habitants. Sa cathédrale, d'un bon st\le gollii(pi(' , renferme le mausolée du connétable de Lesdiguières en marbre iioii mnci- des bas-reliefs en
bS
J38 CINQLlKMi: VOYAGE.
albtîlre, et fait de son vivant en 11)20. Les monta;înes voisines ont fourni les matériaux, l'our s'assurer du statuaire Jacob Kichier. le connétable usa, dit-on, d'un singulier procédé : il le retint pour tout le temps du travail en chartre privée. Le mausolée fut , dans le principe , construit pour le château de Lesdiguières , à six lieues de Gap, et ne fut apporté dans la cathédrale qu'à la révolution de 1789. Le connétable est représenté avec son armure , couché et s'appuyant sur le coude ; ses traits ont de la ressemblance avec ceux de Henri IV. Le musée de Briançon possède ses gantelets , sa lance, et son casque où Ton voit l'empreinte d'une balle.
Embrun a une cathédrale qui doit dater d'une époque très-reculée. Sur la place de l'ÉgUse , les artistes remarquent avec intérêt une maison qui semble être du même temps. Elle porte un bas-relief représentant un lion dévorant une chèvre.
En remontant le cours de la Durance, nous trouverons à quatre lieues la petite ville de Mont-Dauphin , fortifiée par 'S'auban , en 169i, et regardée comme 1 une des clefs de la France du côté de l'Italie. Assise sur un roc isolé , elle commande quatre vallées. L'une de ces \ allées, celle de Queyrasoù serpente le Guil , est défendue à quelques lieues plus loin par le château de Queyras assis de même sur un roc isolé, au centre de la vallée.
Les peintres ne manquent pas de visiter, à l'extrémité de la vallée de Wallonise, le glacier d'Aile -Froide ou de Pelvoux élevé de /j,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, au pied du cône granitit{ue de Pelvoux , dont le pic inaccessible garde des neiges toute l'année. C'est le plus élevé de nos Alpes françaises.
Les amateurs de botanique préfèrent le col Lautaret , qui conduit à la vallée de la Romanche sur l'autre versant du Pelvoux. Ils vantent heaucouj) la richesse de ses prairies. C'est le passage qui conduit de FJriancon à Grenoble. Il y a un hospice pour les voyageurs; les gens |)au\res v sont hébergés gratuitement.
Briançon, ville de i,000 Ames, à plus de 1,300 mètres au-dessus du niveau de la mer, a eu son nom dans la géographie romaine yBriganliiim . Dans les temjis modernes elle a porté dans ses armes
DE TOULON A BRIANCON. 139
celle noble devise: Petite ville et grand renom. C'est une de nos fortes places de guerre. Elle est entourée d'une triple enceinte de murs, et en avant se trouvent sept forts dont les feux se croisent. Le Fort-Vieux couronne le haut du mamelon sur lequel elle est assise à la jonction de deux vallées, là où la Guisanne et la Clarée confondent leurs eaux et prennent le nom de Durance.
Plusieurs redoutes battent la route d'Italie; mais les fortifications principales s'élèvent sur le versant opposé. Elles sont liées à la ville par un pont d'une seule arche, de iO mètres d'ouverture, jeté sur un précipice effrayant , au fond duquel mugit le torrent de la Clarée , à plus de ôô mètres au-dessous de la clef de voûte. Ce pont fut commencé sous Louis XIV et achevé en 17 34. Briançon est pour les Alpes françaises le principal arsenal, magasin et entrepôt; c'est le point central d'attaque et de défense.
A 700 mètres plus haut que Briançon et à deux lieues de distance , le col du mont Genèvre ouvre un passage en Italie. Ce passage, abrité en partie contre les vents du nord, ne présente pas plus de danger que celui du mont Cenis. En 1802, Bonaparte, premier consul, y fit construire une excellente route et rebâtir l'hospice pour l'hospitalité gratuite, fondé jadis par un des dauphins viennois, Humberl II. Un obélisque de 20 mètres de hauteur fut élevé en mémoire de ces beaux tra\aux au point où la Durance et la Doire prennent leur source pour couler sur deux versants opposés, et verser leurs eaux , lune dans le golfe de Lyon, l'autre dans l'Adriatique.
Le peuple du Briançonnais répète souvent ce quatrain :
Adieu , ma sœur la Durance ; Nous nous séparons sur ce mont :
Tu vas ravagpr la Provence , Et moi féconder le Piémont.
Cette magnifique route porta le nom déroute d'Espagne en Italie. C'est aussi Napoléon qui fil construire la roule du mont Cenis et celle du Sim])l(»n.