DE PARIS A LILLE. — FLANDRE FRANÇAISE
Sfiilis. — Péroiinc. — Canibriii. — Lille. — Valeiicieiiiifs. — Sainl-Oiientin. — Coni|iiè|;:k'.
I nous voulons nous rendre de Paris au cœur de la Flandre française, à Lille, chef- lieu du département du Nord , nous sortirons par le faubourg Saint-Martin et le bourg de la Villette , dont vous connaissez le beau bassin pour les eaux du canal de l'Ourcq. Nous gagnerons Louvres , bourg très-ancien , qui a une église avec portail à plein cintre du xi^ siècle. Non loin de là sont les deux célèbres chAleaux de plaisance de Morte-Fontaine et d'Ermenonville. Le premier a appartenu à Joseph Bonaparte ; le second a vu mourir J.-J. Rousseau, à qui M. de Girardin fit élever un tombeau dans l'île des Peupliers.
Nous apercevons la flèche, travaillée à jour, de la cathédrale de Senlis , qui s'élève à plus de 70 mètres. Pour consoler la ville de la perte d'une église fondée par Charlemagne et que l'incendie avait dévorée, Louis XII consacra à la construction de l'édifice actuel la retenue d'un denier sur chaque mesure de sel vendue dans le royaume. Le portail est à plein cintre, et dans l'ornementation on voit des vignes , des raisins , avec une frise tournante garnie d'oiseaux. On reconnaît à l'intérieur les formes gracieuses que la sculpture commençait à adopter au xv^ siècle.
Nous passons l'Oise à Ponl-Sainle-Maxence sur un pont qui est
le chef-d'œuvre de l'architecte Perronet. Les trois arches ont chacune 80 mètres d'ouverture. Il ne présente aucune pente et est orné de quatre pyramides de 7 mètres d'élévation.
Voici les remparts de la très-forte ville de Péronne , peuplée de 4,000 habitants. A côté de ce château, que l'on dit avoir été bâti par Henri IV, s'élève une tour sombre et plus ancienne ; on l'appelle la tour Herbert, du nom d'Herbert II, dauphin de Viennois. C'est là, dit-on, qu'il renferma le roi Charles-le-Simple , qui y mourut. Là aussi Louis XI , venu pour une entrevue avec Charles-le-Téméraire , envers qui il se rendait au même instant coupable d'un acte d'insigne mauvaise foi, fut, pendant trois jours, gardé prisonnier par son puissant vassal justement irrité. Une forte somme que l'artiticieux roi avait apportée avec lui , distribuée avec intelligence parmi les conseillers de Charles, amena les propositions d'une paix que Louis s'empressa de signer. Cette fois on prit la précaution de le faire jurer sur le bois de la vraie croix, qu'on nommait la croix de Saint-Laud , parce qu'elle fut conservée longtemps dans l'église de ce nom , à Angers. Plus tard l'astucieux monarque ne craignit pas d'éluder encore sa promesse. Les mécontents de Paris s'égayèrent aux dépens du roi, pour qui cette entrevue avait si mal tourné, en apprenant aux pies et aux sansonnets à répéter le mot Péronne.
La citadelle que Charles-Quint construisit pour s'assurer la possession de la ville de Cambrai , passa pour une des merveilles de l'architecture militaire de cette époque. Dans certaines parties , les remparts s'élèvent de 50 à G8 mètres au-dessus des fossés. Le fondateur de cette forteresse se procura les matériaux d'une façon expéditive : on raconte qu'il fit démolir huit cents maisons de Cambrai, une partie de la ville de Crèvecœur et six châteaux. De l'ancienne cathédrale il ne reste aujourd'hui que le clocher. La ville compte 21 ,000 âmes. C'est elle que les géographes romains nomment Cameracum. Vers la fin du vi" siècle, Chilpéric eut assez de confiance en ses murailles pour s'abriter d(Mrière elles avec ses trésors. Ses édifices dignes d'intérêt sont l'Iiorloge, l'hôtel -de -ville et la cathédrale, dans laquelle on remarque d'excellentes peintures en
grisaille et le tombeau de Fénelon , avec la stalue de l'illustre archevêque, une des meilleures productions de M. David d'Angers.
Certainement vous avez entendu parler du géant Gavant, de madame Gavant el de ses trois fils Jaco, Fillion et Bimbin, personnages qui ont l'habitude de parcourir les rues de Douai dans les premiers jours du mois de juillet. Ce sont de grands mannequins d'osier, vêtus à la mode du xii' ou du xiii' siècle , et que plusieurs hommes font mouvoir ; autour d'eux caracole un petit centaure grotesque. Vient ensuite un char qui porte la déesse de la Fortune, autour de laquelle dansent six poupées figurant un Financier, un Paysan qui tient une poule , un Procureur, un Espagnol le maître du pays, une Femme et un Militaire. Tous ces gens, d'états différents, dansent en rond sur un plateau incliné , de manière qu'ils se trouvent tour à tour tantôt en haut, tantôt en bas. Faut -il voir dans ce Gavant , ainsi que le raconte le peuple, un souvenir de la ville sauvée jadis par le courage d'un chevalier, seigneur du village de Cantin , ou en croire un document authentique, existant encore dans les archives de Douai , qui donne à l'origine de cette procession la date de 1480 et porte : « qu'elle a été instituée en l'honneur de Dieu, de toute la ville célestiale et de monseigneur Saint-Maurand , pour rendre grâce que par tel jour, 16 juin, cette ville fut gardée et conservée de l'empreinse que y fesaient les Françhais pour le cuider s'en prendre » ?
Douai, lors de f occupation romaine, s'appelait Duacum. Au IX" siècle c'était une place importante. Aujourd'hui elle compte -20,000 -Ames; elle a conservé de vieilles murailles flanquées de tours rondes ; elle a un vaste arsenal , une fonderie de canons et une école d'artillerie. On peut encore citer parmi ses monuments l'hôtclde-ville, du xv* siècle, et l'église Saint-Pierre, Le beffroi est couronné d'un grand nombre de petits clochetons à girouette de l'effet le plus pittoresque; au sommet , un grand lion accroupi porte une gi rouelle colossale.
Avant d'arivor à Lille , voyez-vous , sur notre droile , à quelque distance de la route , ce clocher qui pointe au milieu d'un groupe
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d'arbres? c'est le pelil village de Bouvines. C'est là (pie notre roi Philippe-Auguste remporta, en 12U, sur l'empereur OtlionlV une victoire célèbre.
On arrive à Lille à travers une forêt de moulins à vent , qui travaillent pour la fabrication de l'huile. On en compte plus de 600 dans un rayon de moins de deux lieues. La commune qui en est propriétaire a pris récemment le nom de commune des Moulins ; c'est un des faubourgs de Lille. De là partent d'immenses convois d'huiles de colza , d'œillette et de lin , qui vont alimenter les fabriques du midi , le commerce de Paris et celui de toute la France. Pour cette fabrication, après le marché de Lille , vient celui d'Arras, puis ceux de Douai , Cambrai et Valenciennes.
La culture des graines oléagineuses est de toutes les cultures la plus productive ; jusque dans ces dernières années elle est demeurée concentrée dans notre ancienne province de Flandre , dont elle a fait la richesse , ainsi que la culture de la betterave , celle du tabac et celle du houblon. Cette dernière donne au pays une physionomie singulière. Figurez -vous des champs entiers plantés de perches de 10 mètres, le long desquelles grimpe la plante verdoyante.
Entrons dans un de ces moulins ilamands en usage depuis des siècles; nous verrons une série de pilons qui s'abattent dans des auges où la graine est broyée. Une plaque de fonte , chauffée à feu nu, sert à torréfier la graine, écrasée par les pilons, et qui est ensuite renfermée dans des sacs de laine, renfermés eux-mêmes dans une enveloppe de crin nommée èlendelle; le tout est soumis à l'effet d'iuie presse que l'on serre en enfonçant des coins à grands coups de maillet. Le maillet pèse 300 kilog. , et est mis en mouvement par l'arbre de la roue du moulin. L'huile exprimée coule dans un réservoir. Le résidu qui se trouve dans le sac de laine se nomme tourteau; il contient encore de l'huile, que l'on extrait en le passant de nouveau sous les pilons, au chauffoir et à la presse. On donne le dernier résidu au bétail; c'est un mets dont il se montre très-friand. Aujourd'hui ou ( ominence à r('m|)laii'r les piloiis par des meules de
granit , les chauffoirs à feu nu par des cliauffoirs à vapeur , les presses à coins par la presse hydraulique.
Lille, où nous entrons par un bel arc triomphal élevé à la gloire de Louis XIV, est une ville très-bien fortifiée et qui a une bonne citadelle. Si elle avait pu sortir de ses remparts, au lieu de 75,000 âmes de population , elle en compterait 100,000, car elle ne ferait qu'un avec ses faubourgs. Elle est bien percée ; ses maisons sont d'un style assez moderne. Elle a commencé par quelques habitations groupées autour d'un château bâti dans les dernières années de la domination romaine. En 863 , le comte de Flandre Baudouin I" , dit Bras-de-Fer, fit pendre plusieurs de ses ennemis aux créneaux de son château de Lille. En 1030, Baudouin IV donna des murailles à la ville. Baudouin V le Débonnaire fut aussi surnommé Baudouin de Lille, à cause des embellissements qu'il fit à la cité naissante. En 1213, le roi Philippe-Auguste brûla et détruisit la cité de fond en comble. La fameuse comtesse .leanne dut travailler pendant bien des années pour réparer ce désastre. En 1792 , Lille soutint contre les Autrichiens un siège mémorable. Pendant huit jours et huit nuits, un déluge de bombes et de boulets rouges tomba sur la ville, et y ravagea une foule de monuments et d'habitations. La défense fut héroïque , et l'ennemi se retira , abandonnant dans la tranchée une partie de son matériel. Aussi la Convention décréta à l'imanimité que Lille avait bien mérité de la patrie.
Comme place forte , Lille est au premier rang des villes de France ; ses remparts et sa citadelle , construits par Vauban , attirent l'attention des hommes de l'art. Son enceinte est percée de plusieurs portes, dont l'une, la porte de Paris, présente un magnifique arc de triomphe, élevé en 1682 à la gloire de Louis XïV.
Parmi les monuments, il faut citer l'hôtel -de -ville, reconstruit récemment sur les restes de l'ancien Palais de Rihour, bâti par les ducs de Bourgogne. On a conservé de l'ancien édifice la salle du Conclave, où s'assemblaient jadis les échevins pour rendre la justice. Elle est ornée de tableaux d'Arnould de Vuez.
Le musée de peinture, établi dans les salons de l'hùlel-de-ville,
est riche en trésors de tous les maîtres et de toutes les époques. Il renferme entre autres une collection unique de dessins originaux , léguée à la ville par le chevalier Wicar, et dans laquelle on comple 68 dessins de Raphaël et 197 de Michel-Ange.
Les églises possèdent aussi plusieurs œuvres d'art très -remarquables; et l'on ne peut quitter Lille sans aller admirer dans l'église Sainte-Catherine le chef-d'œuvre de Rubens qui représente le martyre de cette sainte.
La bourse, la colonne commémorative du siège de 1792, le théâtre, la gare du chemin de fer, le palais de justice, les hôpitaux méritent d'être cités. On remarque également une foule de maisons particulières construites dans le style espagnol, et dont l'ordonnance présente un caractère particuHer d'élégance et d'orignialité.
La promenade principale de la ville est décorée d'une magnifique statue du général Négrier, tué à Paris dans les funestes Journées de juin 1848. Ce témoignage d'estime et de regrets a été décerné par une masse imposante de souscripteurs au brave général dont Lille était la patrie d'adoption.
La bibliothèque publique se recommande aux touristes bibliophiles, non moins que de nombreuses collections particulières riches en raretés bibliographiques de toute espèce.
Mais les principales curiosités lilloises sont du domaine de T industrie. Filatures de lin, filatures de coton, filatures de laine, s'élèvent ici de toutes parts , et leurs nombreuses cheminées à vapeur donnent à la cité une physionomie toute particulière. Les lissages de toute espèce, les fabriques de tapis, de cordes, les ateliers où se construisent les machines réclamées par ces établissements, tout cela travaille sans reldche. Les rafiineries de sucre, les distilleries, les épurations d'huiles, les fabriques de produits chimiques, et mille autres usines produisent sans cesse et justifient par leurs productions la réputation industrielle des Lillois. N'oublions pas les brasseries; car nous sommes sur la terre classique de la bière. L'arrondissement de Lille compte près de cent de ces établissements.
Comme tontes les villes industrielles , Lille offre dans certains t|iiiir-
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tiers le spectacle d'une profonde misère. Mais les efforts de la charité privée et de la sollicitude de l'administration en diminuent chaque jour les effets. Ainsi des rues nouvelles, percées dans les quartiers populeux, y ont versé à Ilots l'air et la lumière. Des commissions spéciales examinent sans cesse les habitations présumées insalubres , et une discussion récente élevée dans le sein de l'Assemblée nationale, en appelant l'attention publique sur ce point, a fait constater combien étaient exagérées les descriptions hideuses, publiées par quelques économistes, de la situation de la classe ouvrière.
On ne trou\e nulle part un spectacle plus triste que celui du quartier des Élaques. On compte là environ un millier de familles vivant dans des caves et n'ayant d'autre coucher que la paille. L'église Saint- Maurice, qui date de 1022, possède deux statues modernes de M. Bra. L'hOtel-de-ville est un ancien palais construit par Jeansans-Peur. Après que Charles-Quint l'eut habité, il prit le nom de Cour de l'Empereur; on l'appelle aujourd'hui le palais Kihour. .le ne connais rien de plus bizarre que le beffroi de Lille : au-dessus d'une tour conique, absolument en pain de sucre, placez un cercle coupé à six pans, et au centre un cadran; au-dessus du cercle, posez une tulipe (c'est en effet une tulipe que l'architecte a voulu imiter), et du centre de la tulipe faites monter la flèche aiguë d'un clocher.
La Flandre, étant celle de nos contrées qui produit le plus de lin , devait nécessairement être celle où on le file le mieux. Ici les bonnes fileuses donnent à leur fil une rondeur, une netteté toute particulière, et qui font reconnaître le fil flamand par toute personne qui en a vu seulement une fois. Ce travail est cependant peu lucratif. La journée ordinaire dune lileuse est de iO centimes et souvent moins. Depuis une vingtaine d'années la France commence à filer le lin à la mécanique, et la ville de Lille compte à elle seule un certain nombre de ces filatures. Je dois vous avouer cependant que sur ce point nous sommes inférieurs aux Anglais.
Lille et , à (jnelques lieues plus au nord, les villes de Tourcoing él de Koubaix , ont été de 1770 à 1780 le berceau de notre filature de coton, qu'elles cardaient alors à la main et filaient au grand rouet.
Depuis l'inlroduclion des nouveaux procédés, toutes les trois ont continué à tenir un rang très-distingué dans celte industrie. Roubaix et Tourcoing étaient, depuis le xu^ siècle, en possession défiler habilement la laine au rouet; vous pouvez croire qu'elles n'ont pas été les dernières à adopter les nouveaux métiers introduits chez nous depuis la paix. La mécanique a été successivement appliquée de vingt ans en vingt ans au coton, puis à la laine , et enfin au lin.
Le coton nous arrive par balles après avoir été fortement pressé pour tenir moins de place dans les navires. Il est mélangé et sali par des débris de feuilles, de tiges, etc. La première opération consiste à Vêpluchcr et Vêlaler. On le dispose sur une toile sans fin qui tourne autour de deux rouleaux espacés, et il passe de là entre des cylindres garnis de battoirs, et mus rapidement pendant qu'un violent courant d'air entraîne la poussière et le duvet , et que les matières plus lourdes tombent à travers un grillage. De celle machine qui se nomme balteurèplucheur, il sort ouvert, étalé en partie et déjà nettoyé. On le livre à une seconde machine, le batteur-èlaleur, qui a beaucoup de rapport avec la première et qui achève la besogne. Le coton en sort parfaitement nettoyé, et étalé en une nappe de très-peu d'épaisseur.
Le cardage de cette nappe s'opère dans une troisième machine , où elle passe entre deux cylindres garnis de cardes, dont les pointes très-aiguisées sont disposées en deux sens contraires; un troisième cylindre, garni aussi de cardes, l'enlève; un peigne d'acier, auquel un excentrique communique un mouvement de va-et-vient , la détache de la troisième carde par petits coups alternatifs. La nappe cardée sera découpée par minces rubans. Ce ruban se compose de filaments démêlés, mais placés dans diverses directions; une quatrième machine, le banc d'êlmuje, a pour mission de coordonner les filaments dans des directions parallèles et d'ajouter les rubans bout à bout. Ici le ruban passe successivement par trois paires de cylindres. Le cylindre inférieur de chaque paire est en fer et caimelé , tandis que le cylindre supérieur est couvert de drap , et, par-dessus le drap , de cuir, de manière qu'il exerce une compression sur le colon, forcé de s'engager dans les cannelun^s. La seconde paire de
cylindres tourne deux fois plus vite, et la troisième cinq ou si\ fois plus vite que la première. Le ruban étiré et déjà consistant par suite de ces innombrables compressions i^la troisième paire de cylindres fait cent cinquante tours par minute) forme un fil continu qui vient tomber dans une lanterne tournante en fer-blanc où il reçoit une première torsion; de là il s'enroule sur les bobines de la bobineuse. Ce premier fil ou, comme on dit, le boudin, est porté à une cinquième machine, appelée mull-jenny. Dans celte machine le boudin subit un nouvel étirage avec compression , en passant de la bobine par trois nouvelles paires de cylindres , mus avec des vitesses croissantes par chaque paire , et dont les uns sont cannelés , tandis que les autres sont garnis de cuir. Au sortir des cylindres , le fil vient s'envider sur une broche tournante. Il y a trois à quatre cents de ces broches qui correspondent à autant de cannelures des cylindres et à autant de bobines chargées du boudin. Ces broches sont portées sur un chariot qui se meut sur quatre petites roues. Une grande roue met en jeu les cylindres , imprime le mouvement aux roues du chariot, et en même temps fait tourner toutes les broches, ce qui donne au fil la torsion. Le chariot recule en tirant le fil qui lui est fourni par les cylindres. Arrivé au bout de sa course le jeu d'une détente qu'il rencontre l'arrête ; lui et les cylindres ne reçoivent plus le mouvement de la grande roue; elle continue encore un instant à faire tourner les broches , ce qui complète la torsion du fil , après quoi le chariot revient à sa position primitive auprès des cylindres. Le jeu d'une autre détente rétablit les choses dans l'état primitif; les cylindres continuent à fournir le fil , et le chariot recommence à reculer en tirant une nouvelle aiguillée. 11 suffit d'un ouvrier pour surveiller la marche des deux mulJ-jennys placés face à face. A chaque retour d'un chariot près des cylindres , il rattache les fils qui se sont rompus , tandis que le chariot de l'autre métier tire une aiguillée. Ainsi un homme seul peut conduire de six à huit cents broches, c'est-à-dire , à l'aide de ces deux machines, faire autant et plus de besogne que n'en faisaient autant de rouets. Le fil est mis en écheveau sur un dévidoir dont le contour est juste d'un mètre.
l^U DIX -SEPTIEME VOYAGE.
Chaque ccheveau tompte div échevettes de cent fils, en tout 1,000 mètres de longueur. La désignation de finesse se fait par un numéro qui indique combien il faut d'écheveaux pour peser une livre. Ainsi le numéro 80 est celui dont quatre - vingts éclieveaux ou 80,000 mètres de longueur de fil pèsent une livre. On a imaginé une j^elolonneusp , machine où le fil se présente de manière à se rouler en boule , tout en dessinant sur la boule un charmant réseau. Sans cette machine ce pelotonnage exécuté à la main coûterait mille fois la valeur du fil et ne serait jamais aussi bien exécuté.
La filature de la laine est organisée d'après le même principe. Formation successive d'une nappe , entre des cylindres garnis de cardes , puis d'un ruban , puis d'un gros fil ou boudin par l'étirage et la compression entre les cylindres , et afiînage sur un dernier métier; seulement, dès la première opération on a soin d'imbiber la laine d'huile pour un quart de son poids.
Le lin se file également sur le même principe. A l'entrée et à la sortie des cylindres , il y a de petites boîtes qui laissent échapper des gouttelettes d'eau sur le fil à mesure qu'il se forme , pour imiter ce que font les fileuses à la main , qui à mesure qu'elles tournent le fil entre leurs doigts ont soin de le mouiller souvent.
La fabrication du sucre de betterave est pour notre Flandre et pour la Picardie une industrie très -importante. La betterave est arrachée à dater du mois de septembre et dans les niois suivants. Les opérations consistent dans le nettoyage et le lavage, l'extraction du jus par le râpage. La betterave est déchirée et réduite en pulpe par l'action d'un cylindre garni de lames de scies et qui fait de six à huit cents tours par minute. Cette pulpe est soumise à l'action d'une presse , et , le jus exprimé , se traite à peu près comme celle de la canne à sucre. La feuille sert à nourrir les bestiaux ; le marc est un bon engrais , et la terre où la betterave a été cultivée se trouve préparée pour donner de belles moissons de froment. La presse hydraulique est celle qu'on emploie pour l'ordinaire. C'est une invention très-simple et très-ingénieuse. Un tuyau garni d'un corps de pomp<' est en communication avec un tuyau \ingl fois plus gros, et de
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niveau inférieur, dans lequel s'adapte un vaste pislon. Supposez l'eau introduite dans les deux tuyaux. Vous foulez à l'aide de la pompe ; la pression exercée sur l'eau du petit tuyau se transmet à chacune des molécules de l'eau qui est dans le gros tuyau , et elles agissent sur toute la surface du piston , qu'elles tendent à soulever. Vous pressez de haut en bas sur la petite surface de l'eau du tuyau de la pompe , et la pression se répercute , de bas en haut , vingt fois plus forte , sur la surface vingt fois plus large du piston soulevé par l'eau, qui monte dans le gros tuyau pour chercher son niveau. Maintenant , sur le piston supposez un plateau qui suive le mouvement et se rapproche d'un autre plateau 6xé à demeure , et mettez l'objet à presser entre les deux plateaux. L'etîel de cette machine est prodigieux, et en théorie il est illimité; car, outre qu'on peut l'augmenter en augmentant le rapport entre les tuyaux, on peut encore décupler la force en allongeant dix fois plus le levier qui agit sur la pompe foulante. En pratique, on peut produire des efforts correspondants au poids de deux à trois cent mille kilogrammes.
Nous viendrons de Lille à Saint-Amand , ville de 9,000 âmes, qui a des sources très-renommées contre la paralysie. Une tour de 100 mètres d'élévation, construite en grès et en pierre, et couverte de sculptures de la base au sommet , est tout ce qui reste d'un superbe monument abbatial du xvii'' siècle.
Valenciennes n'avait conservé qu'une seule tour qui signalât à l'œil du voyageur la place qu'elle occupe au confluent de l'Escaut et de la Rhonelle , derrière de bonnes fortifications, et auprès d'une citadelle construite par Nauban ; et voilà que récemment cette tour ou beffroi vient de s'écrouler. C'est une ville de 20,000 âmes. A l'époque de Clodion, c'était un pauvre village groupé autour d'un château. La vieille porte par laquelle on arrive de Lille est flanquée de deux tours à mâchicoulis avec des toitures aiguOs. Valenciennes est, ainsi que Lille, le centre d'une grande fabrication de dentelles qui se font au fuseau, d'un même 01, d'un réseau tant(M rond, tantôt carré , et dont le fil est composé de quatre fils tressés ; moins
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riches en apparence que les dentelles de Malines , elles se recommandent par plus de solidité ; aussi, quand elles unissent une finesse extrême à une parfaite égalité de tissu , le prix en est-il très-élevé. Depuis vingt-cinq ans , le musée de Yalenciennes s'est enrichi de bas-reliefs, de statuettes, de médailles et de mille objets de toute nature , provenant de fouilles dirigées avec habileté par de savants antiquaires auprès du village de Famars , qui fut jadis ville romaine avec un temple de Mars ; et enfin de plusieurs chefs-d'œuvre de Rubens provenant de labbaye de Saint-Amand.
Auprès de là sont les mines de houille d'Anzin, Raismes, etc. Ce bassin houiller, dont la découverte ne date que d'environ un siècle, compte dix à douze concessions sur les deux rives de l'Escaut. Au centre et dans la partie occidentale du bassin, il faut aller chercher la houille à de grandes profondeurs , quelquefois à 500 mètres. Je vous ai parlé déjà de trois révolutions importantes qui ont amélioré successivement l'exploilation des mines, la poudre, la machine à vapeur et la lampe Davy. Les journaux de Relgique ont signalé une quatrième révolution près de s'accomplir, et encore plus importante. Un ingénieur belge vient de découvrir que le gaz hydrogène , qui sert aujourd'hui à l'éclairage , absorbe le feu grisou (gaz hydrogène carboné ) qui se dégage des mines de houille , et qui occasionne si souvent des explosions terribles. 11 a imaginé d'éclairer des houillères avec le gaz , et l'expérience , assure-t-on , a parfaitement réussi. Les houilles d'Anzin se répandent dans le nord de la France jusqu'à Dunkerque; elles arrivent à Paris par l'Escaut , la Scarpe , le canal de Saint-Quentin , l'Oise et la Seine.
Nous aurions pu également venir à Lille par Amiens et Doullens, d'où nous aurions gagné Arras, VOrigiacum des géographes anciens, la cité des Alrébaies. C'est une belle ville de 24,000 âmes, qui présente à l'attention du voyageur un vaste hôtel-de-ville gothique ; la place où il est situé est très-belle , ainsi qu'une autre place voisine ; des arcades construites du xv'' au xvii'' siècle donnent à ces places une régularité et un caractère liisloricjuc qui se renconireni rarement. Arras possède une cathédrale moderne, (rarchilecture grecque;
la jolie petite église du Saint-Sacrement, bâtie récemment à l'imitation du gothique; des casernes spacieuses, une citadelle construite
par Vauban , et sur une de ses promenades , la statue de Turenne , qui défendit la ville contre les Espagnols.
En revenant vers Paris , nous trouverons Saint-Quentin , l'ancienne Aiigtista Viromanduorum ; elle doit son nom , raconte-t-on, a saint Quentin , qui y souffrit le martyre en l'an 303. Elle a un li(Mel-de-ville d'un style gothique naïf, avec un porche de sept arcades à ogives qui ne manquent pas de grâce. Dans l'élégante lanterne qui le surmonte , il existe un carillon qu'on néglige d'entretenir en bon état. L'église principale , quoique dénuée de tours , est belle et d'une architecture hardie. Félicitons Saint-Quentin au sujet de ses hôpitaux nombreux. Dans celui pour les femmes indigentes , nommé le Béguinage , on n'exige pas comme à Paris l'âge de soixante ans et souvent plus ; on admet les béguines à quarante.
Il est vrai qu'on ne leur fournit que le logement et le feu, et qu'ainsi ce n'est pas proprement un hospice. C'est une de nos villes où l'industrie est le plus active ; nulle part on ne file et on ne lisse le coton avec plus d'habileté. En moins de vingt-cinq ans , la population de la ville a doublé ; elle est aujourd'hui de 21,000 Ames. En comptant ce qu'elle occupe dans les campagnes environnantes , elle donne du travail à environ 100,000 ouvriers , et sa production annuelle représente une valeur de 50 millions. Le canal qui met Saint-Quentin en communication avec Paris , par l'Oise et la Seine, est un des beaux travaux modernes de nos ingénieurs. Il a deux tunnels , dont l'un , le grand soulerrain , ne compte pas moins de 2,280 mètres. On l'a \oùté dans les endroits où la roche ne présentait pas assez de solidité. Il peut se fermer aux deux extrémités par des portes, lorsque le vent s'engouffre avec trop de violence , et surtout pendant les fortes gelées. Le halage s'y fait , non avec des chevaux , mais par des hommes qui portent des lumières. Lorsqu'on quittant l'Escaut les bateliers flamands arrivèrent pour la première fois à l'entrée de ce tunnel, ils hésitèrent. Un décret impérial de 1810 accorda une dispense de tout droit de navigation sur le canal au bateau qui se décida à montrer la route aux autres ; ce bateau reçut le surnom de Grand-Sonlerrnin (nous avons aujourd'hui sur le chemin de fer de Rouen le tunnel de Rolleboise , qui a plus de 2,G00 mètres , et qui est voûté presque dans tout son parcours).
Voyez-vous , à côté de la petite ville de Ham , cette grosse tour, ou plutôt cet énorme cône , qui a 33 mètres de haut sur un égal diamètre, et des murs de 10 mètres d'épaisseur? C'est, dit-on, la plus forte tour qui existe en France. Louis de Luxembourg, comte de Sainl-Pol , qui la fit construire vers l'an li70 , a fait graver ces deux mots que vous pouvez lire encore au-dessus de la porte : mou mieux. S'il se fût toujours renfermé dans sa grosse tour, peut-être ne fùt-il pas tombé aux mains de Louis XI, qui le fil décapiter. Elle a aujourd'hui pour destination de recevoir des prisonniers d'Étal. I a magnirKcnce de l'église de Ham a de quoi surprendre : des colonnes de marbre supportent le buffet d'orgue, ainsi qu'un riche baldaquin
lï l'entrée du cliœur. On y admire aussi de magnifiques bas-reliefs représentant divers traits de l'Écriture sainte.
Nous nous détournerons de la route pour visiter à Saint-Gobain , bourg de 2,000 Ames , la célèbre manufacture de glaces transportée là en 1691 , trois années après sa fondation à Paris par Abrabam Tliévart. .lusque alors les glaces se faisaient par le soufflage comme les carreaux de vitres. Il fut le premier qui les coula. M. Bontemps, qui nous a appris comment on souffle le verre, va nous raconter comment se coulent les glaces. <( On prend dans le four de fusion le pot ou la cuvette contenant le verre fondu, on le sort sur un chariot, et au moyen de deux pinces qui l'enveloppent dans une rainure pratiquée à cet effet , et qui sont adaptées à une grue , on enlève le pot au-dessus d'une table de bronze, sur laquelle on le verse. Sur celte table sont ajustées deux baguettes qui règlent l'épaisseur qu'on veut donner à la glace brute , et sur lesquelles roule un cylindre de bronze qui lamine le verr(>. Celle table est à roulettes et placée à l'entrée du four à recuisson ou cairraisse. Lorsque la glace a pris la consistance convenable , on la pousse dans la carcaisse , et l'on passe au coulage d'une autre glace, pour laquelle on sort une autre cuvette du four de fusion.
<< Pour le dressage o\i dêyrossisswjc , on scelle la glace avec du
plâtre sur une table de marbre , et on la frotte avec une autre plus petite , fixée également avec du plâtre sur un moellon. On interpose d'abord du sable à gros grains avec de l'eau; puis, à la fin de cette opération, on fait usage de sable plus fin. Pour le doucissage, on se sert d'émeri de plus en plus fin avec de l'eau. Pour le polissage, on projette sur la glace une poussière très-fine de colrolhar (rouille de fer) délayé, et l'on frotte avec un feutre. Tous ces frottements, qui se faisaient à bras, s'exécutent aujourd'hui par des moyens mécaniques.
Pour Vèlamage , on applique une feuille d'étain très-mince et très-uni sur une table de marbre horizontale, et on la recouvre d'une couche de mercure. L'amalgame s'opère. Quand la fusion des deux métaux est parfaite , on présente le bord de la glace , et on la fait glisser avec précaution sur ce bain , de manière à ce qu'il ne reste aucune bulle d'air attachée au verre. On charge la glace de poids; la pression sur toute l'étendue chasse l'alliage excédant par une rigole qui le reçoit , et il n'en reste que la petite quantité qui est nécessaire pour se coller à la surface.
La manufacture de Saint-Gobain n'a de rivale en France que celle de Saint-Quirin (Meurthe). « Les glaces de France , ajoute M. Bontemps , l'emportent généralement de beaucoup sur les glaces anglaises pour la blancheur; mais le verre en est généralement moins fin, et un reproche qu'on peut leur adresser c'est de ne pas être d'un verre assez sec. On fait entrer trop d'alcali dans leur composition afin de hâter la fusion; il en résulte qu'elles attirent l'humidité de l'air, et se chargent souvent de vapeur dans les appartements humides. Aussi les glaces fabriquées depuis un certain nombre d'années sont-elles tout à fait impropres à faire des plateaux de machine électrique. Les ingénieurs en instruments de physique sont obligés de rechercher avec soin les anciennes glaces, seules ])ropres à cet usage.
César a fait mention deNoyon , Noviontagus. Au vi'' siècle, après la destruction de Saint-Quentin , Noyon servit de retraite à l'évèque de ces peuples. Charlemagne en fit pendant quelque temps le siège de son empire , et la décora d'une cathédrale qui existe encore avec
ses deu\ tours d'environ 70 mètres. Aujourd'hui elle compte 6,000 âmes, et vit de ses glorieux souvenirs.
Sous les rois des deu\ premières races, Compiègne était une maison de chasse où ils faisaient de fréquents séjours. Peu à peu se forma une ville à laquelle Charles-le-Chauve donna le nom de Carlopolis. Il y construisit un palais, et y fonda l'abbaye de Sainte- Corneille. La ville compte près de 9,000 âmes. L'hôtel-de- ville est un assez curieux édifice gothique. Au-dessus de la façade, décorée de quelques ornements sculptés et qui porte deux tourelles , s'élève une petite tour carrée surmontée d'une flèche de clocher. La tour très-haute de l'église Saint- Jacques, avec une lanterne décorée d'un ordre grec , semble dater de l'époque de la renaissance. Mais l'édifice vraiment digne d'être visité, c'est le château royal. Tout ce qui appartenait aux temps anciens a disparu; on n'a devant soi que l'œuvre de l'architecte Gabriel sous le règne de Louis XV.
La façade qui se développe en face de la belle forêt de Compiègne sur une longueur de 194 mètres est magnifique, ainsi que la salle des gardes, la salle de bal et la galerie. Une pompe à feu fournit les eaux de l'Oise à ce palais , que Napoléon restaura avec un grand luxe. Un berceau, avec treillage en fer de 1,600 mètres de long sur 5 de large, conduit du péristyle jusqu'à la forêt; un canal de la même longueur conduit les promeneurs en bateau jusqu'au premier rendez-vous de chasse. C'est à Compiègne que , le 27 mars 1810 , Napoléon reçut Marie-Louise d'Autriche à son arrivée en France.
De Compiègne , nous regagnerons Senlis et Paris.