DE PARIS A STRASBOURG. — LORRAINE, ALSACE, PAYS MESSIN
riiàlons-siir-Manio. — Nancy. — Sirasbniirjx. — Tmes. — Cliaiimonl. — Vesonl. — Colmai'. — ^Idz.
(^I^^Mj^^) u j o u R i> ' II L I , mes enfaiils , nous visiterons la S*4^^fe ^ f.orraine et l'Alsace, ou ce qu'on appelle les dépar- «(m^^^KÙ^ Icmenls de l'Est. Quoique le ciel y soit moins bril- (£^^;Ê^^^'^ lanl que dans le midi , ils ont aussi leur beauté ainsi ^Si^i^^^^âî^ que leur richesse agricole et industrielle.
Voulez-vous me suivre de Paris à Strasbourg? c'est un voyage de 120 lieues.
Sortons de Paris par le village de Pantin ; nous gagnerons Meauv , ville de 9,000 Ames, divisée par la Marne en deux parties inégales, et dont les nombreux moulins travaillent pour l'approvisionnement de Paris. La cathédrale , commencée dans le xi* siècle, est belle, et dut beaucoup aux libéralités de Jeanne , reine de Navarre , dont on a placé le buste à la clef de la voûte. La tour, de plus de 60 mètres, a conservé sur deux de ses faces une partie des sculptures extrêmement déliées dont elle était entièrement couverte. Le chœur et les six colonnes qui l'entourent sont surtout à admirer. Cette église possède un monument élevé depuis peu à la mémoire de Bossuet, l'Aigle de Meaux. En nous détournant vers le sud , nous trouverions à Crécy plusieurs vieilles tours, restes curieux de ses fortifications, et à Chapelle-sur-Crécy une belle église du xiii^ siècle. Plus loin . dans les em irons de Coulommiers, est le ch;Ueau de la Grange-Bleneau,
qui fui longtemps habile par le général La Fayette. Il est flanqué de cinq grosses tours , bâties en pierres de grès , et entouré de fossés. Les deux grosses tours de la porte d'entrée sont presque entièrement tapissées de lierre , et ce lierre a été planté par l'illustre Fox , un des hommes politiques les plus remarquables de l'Angleterre. Un salon, dans la tour du parc , est orné de tous les portraits des présidents des États-Unis de l'Amérique du Nord.
Nous passons par la Ferté-sous-Jouarre, ville de 4,000 âmes, qui fournit les meilleures pierres meulières que l'on connaisse.
Château-Thierry, population de 5,000 habitants, se développe sur une hauteur, et la Marne la sépare de son faubourg. Elle doit son origine à un château que Charles - Martel fit bâtir pour servir de résidence à Thierry IV, fantôme de roi derrière lequel le puissant maire du palais portait en réalité la couronne. Une inscription indique la maison où naquit, en 1621 , notre fabuliste La Fontaine, qui a sur une place sa statue en marbre blanc , œuvre de Lethiers. La Ferté-Milon, petite ville de 2,000 âmes, à quelques lieues de là , s'honore d'avoir donné naissance à Racine. Elle possède, dans sa bibliothèque, son buste en marbre blanc, exécuté par M. Stabinesky, et sur une place, sa statue, œuvre de M. David d'Angers.
La richesse d'Épernay, ville de 6,000 habitants, consiste dans ses vins. Elle et Reims sont les deux grands centres du commerce des vins de Champagne. Autour de ces deux villes sont les coteaux célèbres qui donnent les vins blancs et rouges les plus estimés. On les distingue en vins de rivière et vins de montagne. Les meilleurs vins de rivière se récoltent à la droite de la Marne, à partir de Mareuil, Aï, Disy, Houvilliers, jusqu'à Cumières inclusivement; les vins mousseux d'Aï sont les premiers. Les vins de montagne sont ceux d'Ambonay, Bonzy, Villers-Marmery, Verzy, Verzenay, Mailly, Billy, Montmorret, Taissy et Sillery; les blancs de Sillery ont une grande réputation, et sont mis par quelques gourmets au-dessus de ceux d'Aï. Tous ces vins viennent se ranger dans d'immenses caves creusées dans un sol crayeux et qui ont souvent jusqu'à trois étages. Le village de Montmaur, à trois lieues d'Kpernay, possède un châ-
i3i DIX-lILiiTIEME VOYAGE.
teau, ou plutôt un donjon d'une construction ancienne, presque tout en briques, flanqué de tours et de tourelles et dans un élat parfait de conservation. Un autre village, Baye, possède un château très-vaste dont la construction remonte à l'an 1 150.
Châlons-sur-Marne , ville de 15,000 âmes, dont les maisons sont pour la plupart construites en bois, située au milieu de vastes prairies, avec la belle promenade du Jard, voit la Marne baigner ses murs au nord-ouest. Elle est désignée, par les géographes anciens, sous le nom de Catalauni. Saint Memmie y prêcha le christianisme vers l'an 250, et en fut le premier évêque. A sa cathédrale, édifice du XIII'' siècle, on a accolé, sous le règne de Louis XV, un portail dans le style grec et d'ordre corinthien. Le maître-autel de l'église Saint-Étienne , exécuté sur les dessins de Mansard , passe pour un des plus beaux qui se voient en France. Le pavé de l'église Notre- Dame, édifice à peu près du même âge, est en mosaïque et chargé d'innombrables inscriptions. Sur les vieux vitraux de l'église Saint- Alpin on a représenté Attila que le saint détermine à éloigner son armée de Ch.llons.
A quelques lieues de là, entre les villages de la Cheppe et de Cuperly, les antiquaires placent le camp d'Attila, lors de sa défaite par A(^tius dans les champs catalauniques. Quatre tombelles ou petits monticules, qui se voient sur ce lieu, ont été fouillées; on y a trouvé quelques urnes de forme antique, des cendres, du charbon trèsbien conser^é et un couteau de sacrificateur.
Au village de l'Épine est une magnifique église. La construction en fut commencée vers la fin du xiii" siècle en l'honneur de la sainte Vierge, dont un berger venait, raconte-t-on , de trouver une image miraculeuse dans un buisson. La façade présente trois portiques surmontés chacun d'une pyramide. Les deux tours sont inégales. L'une a perdu sa flèche de clocher et porte aujourd'hui un télégraphe; l'autre est surmontée d'une pyramide à jour se composant de six consoles ou branchages en pierre bien ouvragés de feuillages . qui serpentent et se réunissent au sommet en un bouqnet sur lequel sont posés le globe et la croix, qui se termine i)ar un coc}. l'iie cou-
DE PARIS A STRASBOUUi;. i3o
ronne royale entoure celte pyramide au tiers de sa hauteur, pour rappeler ce que l'édifice a dû à la munificence du roi Charles VII. Tout ce travail est d'une telle délicatesse qu'on le prendrait pour un de ces ouvrages en ivoire travaillés au tour. Parmi les prophètes et les saints qui ornent le portail , on remarque David assis avec sa harpe et sainte Cécile avec son orgue. Un des bas-reliefs représente le Berger, le Buisson et l'Image miraculeuse. Le même sujet se reproduit sur l'un des vitraux à l'intérieur. Le chœur, pavé en marbre, et séparé de la nef par un jubé d'un travail précieux, présente, au-dessus du maître-autel, une Assomption de la Vierge, sculptée en bois, que couronne un élégant baldaquin. Ce que les artistes viennent étudier avec le plus de curiosité , ce sont les figures monstrueuses ou grotesques qui surmontent les arcs-boutants et qui servent de gouttières. Il y a là une figure de Bacchus tenant un broc et une tasse, et une truie qui joue d'un instrument à cordes.
Vilry- sur-Marne ou Vitry-le-François, ville de 7,000 habitants, fondée par François 1" qui lui donna son nom , possède une vaste église, le premier monument important construit en ce pays depuis la renaissance des arts. L'ornementation est de style corinthien et composite.
La petite ville de Saint -Dizier ; 5,700 âmes) fut une place forte Irès-importante , qui résista longtemps à l'empereur Charles-Quint à la tète d'une armée considérable. A ce siège mémorable, l'armée impériale perdit René de Châlons, prince d'Orange, dont le tombeau , que nous allons voir dans une église de Bar-le-Duc , est une œuvre remarquable de Ligier Richier, un des plus dignes élèves de Michel-Ange. Sur un bloc de marbre noir l'artiste a placé la Mort , un squelette de marbre blanc qui lient en main un sablier. Des muscles desséchés, des fragments de peau, échappés à la destruclion, recouvrent encore en partie ces ossements décharnés. L'aspect de Saint-Dizier, que l'imprudence d'un boulanger réduisit en cendres dans l'année 1775, est tout à l'ail moderne. L'église Saint-Étieime, à Saint-Mihiel, ville de 6,000 ûmes, possède une autre œuvre du même statuaire, composée de treize statues de grande nalure repré-
sentant Jésus mis dans le tombeau, et aussi une Vierge en bois d'un beau travail.
Saint Gérard jeta les fondements de la belle cathédrale de Toul vers la fin du \^ siècle; mais le portail ne fut construit que vers le milieu du xv% sur les dessins de Jacquemin de Commercy. Toul , Metz et Verdun formaient autrefois ce qu'on appelait les Trois- Évêchés, qui, bien qu'enclavés dans la Lorraine, n'en faisaient point partie.
On ne trouve aucune trace de l'existence historique de Nancy avant le xi* siècle. On la voit dès le xur siècle capitale du duché de Lorraine; ce n'était toutefois encore qu'une forteresse, au centre de laquelle se trouvait un palais assez vaste. Le duc Ferry III l'agrandit et remplaça le palais par un autre plus magnifique, dont il fit sa résidence. Lorsque Charlcs-le-Téméraire envahit la Lorraine, \ancy détruisit ses faubourgs et s'entoura de remparts. Après que le traité de Vienne de 1738, entre la France et l'Empire, eut cédé la Lorraine et le duché de Bar au roi de Pologne dépossédé , Stanislas Leczinski, beau -père de Louis XV, avec réversion à la France après la mort de Stanislas, celui-ci embellit sa nouvelle capitale; c'est aujourd'hui une des jolies villes de France, et elle compte 40,000 habitants. La ville neuve se distingue par des rues larges et régulières , bordées de maisons élégantes. Ses portes ressemblent à des arcs de triomphe.
La cathédrale, bel édifice moderne, nous montre une coupole de plus de 15 mètres de diamètre sur laquelle est peinte un ciel ouvert. L'église de Bon Secours renferme les tombeaux du roi et de la reine de Pologne : le premier est de Sébastien Adam, né à Nancy. Un autre statuaire de Nancy, Drouin , a exécuté une Cène qui se trouve derrière le maître-autel de l'église Sainl-Epvre , où l'on admire , dans la chapelle de la Conception, une fresque de Léonard de Vinci, exécutée au commencement du règne d'Antoine de Lorraine ; ce sont six sujets groupés de manière à présenter un ensemble. L'édifice des Cordeliers, de la fin du xv^ siècle, possède, parmi de nombreux tombeaux , celui de René II dit le Bon le même qui plus
DE PAKIS A STRASBOURG. 137
lard fut comte de Provence et porta le litre de roi de Xaples) , élevé par sa veuve dans les premières années du wi^ siècle. C'est un monument très-curieu\ de la renaissance. Le Père éternel est assis au sommet, et plus bas, sur une corniche et dans de petites niches très-élégantes, sont la sainte Vierge, l'archange Gabriel, saint Nicolas, saint Jérôme, et saint François, patron des cordeliers; toutes ces statues sont coloriées. Plus bas les anges supportent des écussons dont chacun offre une partie du blason des ducs de Lorraine. Les armes pleines se voient réunies sur un écu surmonté d'un cimier en bronze , au haut duquel un aigle déploie ses ailes. Les pilastres , les corniches , sont peints en azur et en vermillon, d'où se détachent des arabesques dorées en demi-relief. Un autre tombeau remarquable est celui du cardinal de VaudemonI . Dans la belle statue agenouillée du cardinal on reconnaît le ciseau habile de Drouin. La statue qui décore le tombeau de la duchesse Philippe de Gueidres , transporté de Pont-à-Mousson où elle avait été inhumée , est une œuvre de Ligier Richier et le plus beau morceau de sculpture que possède Nancy. Cette statue en pierre de couleur d'ardoise représente la duchesse en costume de religieuse clairiste ; la têle et les mains sont en pierre blanche. La chapelle ducale , accolée à l'église des Cordeliers, est un octogone régulier d'environ 10 mètres de diamètre, surmonté d'une coupole et précédé d'un portique formé de deux colonnes de marbre noir, et sur le fronton un écusson aux armes de Lorraine que supportent des aigles et qu'entourent les attributs de la souveraineté. La chapelle est décorée de seize colonnes de marbre noir à chapiteaux blancs. Sur le pavé noir et blanc s'élève au centre un riche autel de marbre blanc , et tout autour sont rangés sept tombeaux de marbre noir, avec la couronne , le sceptre et la main de justice en or posés sur un coussin d'or. Ajoutez, pour ornementation de la muraille , des rosaces et des génies supportant les attributs de la souveraineté ; au-dessus de la corniche , des trophées el seize médaillons représentant la suite des ducs de Lorraine. Le jour pénètre à travers des vitraux de couleur violette. Cette chapelle, dégradée pendant la révolution , a été restaurée ainsi par Louis XVI IF.
Ce qu'on a pu retrouver des restes des ducs de Lorraine, qui avaient été enlevés de leurs cercueils de plomb et du caveau de la chapelle , a été rapporté. L'empereur d'Autriche entretient un chapelain auprès de cette sépulture de ses ancêtres.
Vous savez que, par suite du mariage de l'impératrice Marie- Thérèse avec le duc Léopold de Lorraine , c'est la maison de Lorraine qui règne aujourd'hui en Autriche.
Dans la vieille ville , ce qui reste de l'ancien palais ducal sert
aujourd'hui de caserne à la gendarmerie. Au-dessus de la fontaine qui décore la place Saint-Epvre , nous retrouverons une ancienne et petite statue équestre en plomb, d'un dessin fort naïf; elle représente le bon René. Dans la ville neuve, la Place Royale est entourée de grilles de fer et de nobles édifices , parmi lesquels Ihôtel-de-ville occupe le premier rang; la statue de Stanislas en orne le centre ; les angles sont décorés de fontaines élégantes. La porte Saint-Jean tonduit par un joli chemin à une croix élevée sur le bord de l'étang
DE PARIS A STRASBOURG. i3'.)
OÙ fui retrouvé le corps de Charles-le-TéméraIre après sa défaite sous les murs de Nancy, el qui porte le nom de croix gagnée. La croix primitive, du xv* siècle, tombée en 1610, a été remplacée. On lit cette inscription :
En l'an de l'Incarnation
Mil quatre cent sept ente six,
Veille de l'Apparution ,
Fut le duc de Bourgogne occis.
Et en bataille ici transis ,
Où croix fut mise pour mémoire ,
René , duc de Lorraine, mercy.
Rendant à Dieu pour la victoire.
Et tomba en mil six cents et dix.
De Haraucourt, gouverneur de Nancy, Seigneur d'Acraigne, Dulem et MurevauU, En août m'a fait refaire de nouveau.
Nancy est une ville industrielle , qui a des filatures de coton et de laine, et qui expédie de la draperie en Suisse. Mais sa fabrication la plus considérable est la broderie , qui emploie dans la ville et dans les environs de 20 à 25,000 ouvrières (les deux tiers , il est vrai , ne travaillent que pendant six mois de l'année, alors que les travaux agricoles sont suspendus'. On évalue à 3 millions de francs la production annuelle de celte industrie. Elle a des dépôts à Paris , Lyon , Londres, New-York et Rio-Janeiro. Nancy est aussi renommée pour ses liqueurs.
A quelques lieues de Nancy, nous pourrons visiter le très-beau château d'Haroué , et surtout la ferme modèle de Uoville , fondée en 1822 , et qui fut dirigée longtemps par un de nos plus savants agronomes, M. Matthieu de Dombasie , mort en 18i4. Des élèves y reçoivent une instruction théorique el pratique , et chaque année le résultat des expériences nouvelles et des travaux est publié dans un recueil intitulé : Annales agricoles de Rovillc.
Lunéville n'était avant le x' siècle qu'un hameau ou une maison de chasse. C'est aujourd'hui ime belle ville do plus de 16,000 hal)ilanls. Elle possède un beau château, bâti ou considérablement
augmenté par Stanislas , mais dont une aile a été détruite par un incendie récent. La promenade publique des bosquels attenant à ce château, où Stanislas mourut en 1769, est fort jolie. On peut citer aussi les casernes pour la cavalerie , et le manège couvert , où manœuvrent 200 hommes à cheval. Dans les environs de Lunéville, nous visiterons la verrerie de Baccarat. Vous connaissez la blancheur et la pureté du cristal de roche , qui se trouve par fragments dans la nature de roche que les géologues appellent quartz. Les verriers imitent le cristal par un verre dans la composition duquel il entre une partie de potasse , deux parties de minium , et trois parties de sable. Ce cristal des verriers se taille au moyen d'un tour, ou , ce qui est beaucoup plus économique , se coule en moule. Il y a une vingtaine d'années, un simple ouvrier de Baccarat, nommé Bobinel , a inventé un soufflet à l'aide duquel l'air exerce une pression sur la matière jetée dans le moule , et la force de pénétrer exactement jusque dans les moindres creux. De cette manière on obtient des reliefs très-jolis , tels que vous en voyez sur les verres et sur les carafes.
On attribue la fondation de Sarrebourg , aujourd'hui ville de 2,. 500 âmes, à l'empereur romain Galba. Sa position au principal débouché des Vosges l'a fait choisir comme propre à servir de base à des opérations militaires. On y a construit des magasins et des boulangeries immenses.
Phalsbourg ( 5,000 âmes), bâtie sur un roc élevé, commande l'entrée des défilés des Vosges. A'auban a construit son importante forteresse. Deux lieues plus loin , la route nous conduit à la montagne de Saverne, où l'on franchit la chaîne des Vosges. De là on jouit de la vue admirable de la plaine d'Alsace , bornée par le Rhin , et au delà la ligne bleuâtre des montagnes de la For(M-Noire. Nous arrivons par une longue descente à Saverne. Les Romains eurent là un château fort. Plus lard la ville eut une muraille flanquée de 52 tours , qui disparut à la fin du xvii'' siècle. La grosse tour carrée et à cinq étages de l'église paroissiale présente un caractère de haute antiquité. Saverne a plus de 5,000 habilants.
DK PARIS A STRASBOURG. 4il
Wasselone (4,000 âmes) a des fabriques de bas et de cbaussons, des carrières, une source minérale et quelques ruines d'un château célèbre dans l'histoire de l'Alsace.
Vous avez souvent entendu parler de la cathédrale de Strasbourg, dédiée à la sainte Trinité , sous l'invocation de la sainte Vierge ; c'est le plus haut édifice connu après la grande pyramide d'Egypte. On aperçoit sa tour, à plusieurs lieues de distance, de tous les points de la plaine de l'Alsace, et, sur l'autre rive du Rhin, de tous les points du duché de Bade. Un colonel du génie, qui l'a mesurée récemment, lui donne un peu plus de 1 i2 mètres. On y monte par 635 marches; sa flèche, aussi en pierre , est découpée à jour par un travail admirable, et ressemble à une légère dentelle. L'édifice a un portail à trois arcades ; celle du milieu est ornée de colonnettes et de statues; au-dessus on voit les statues équestres de Clovis , Dagobert , Rodolphe de Habsbourg, auxquelles on a ajouté celle de Louis XIV, surmontées d'une rosace de plus de 15 mètres de diamètre. L'intérieur a une chaire remarquable en pierre sculptée , d'un précieux travail , avec des figures variées et belles; un beau buffet d'orgues et des vitraux remarquables de différentes époques. Le pilier des anges , sur lequel repose tout le poids de la voûte , est décoré , au bas , des quatre évangélistes , vers le milieu de quatre anges armés de trompettes, et plus haut de quatre autres dont l'un tient une croix et l'autre une couronne. Une horloge , curieuse par la complication de ses rouages , marquait le mouvement des constellations, le cours de la lune et des autres planètes. Outre les indications astronomiques, on voit, à midi, la marche des douze apôtres, qui , en passant devant le Christ, reçoivent la bénédiction de leur divin maître; pendant ce temps un coq mécanique, perché à l'un des sommets du monument , fait entendre trois fois son chant d'allégresse , en battant des ailes et en ouvrant le bec. La tradition populaire attribué celte horloge à Copernic , dont on voit le portrait au-dessous; mais elle ne fut achevée, allirment les écrivains, que trente ans après la mort de ce savant illustre. Cette cathédrale, dont les fondements furent posés l'an 1015, élail construite en grande
4i2 DIX-HUIÏIÉME VOYAGE.
partie en 1275, mais ne fut achevée qu'en 14-39. Sa longueur totale est de 102 mètres, et sa largeur est de 38 mètres.
On suppose que Strasbourg occupe l'emplacement d'une des cinquante forteresses construites par les Romains 50 ans avant Jésus- Christ , pour garder la rive du Rhin contre les invasions des peuples du Nord. Au ii« siècle , elle jouissait du droit de cité romaine, et la huitième légion y tenait garnison. Plusieurs fois ruinée par le passage des peuples barbares , elle ne présentait que des décombres lorsque , vers le viii* siècle , Adalbert , duc d'Alsace et frère de sainte Odile, y construisit un monastère dont l'église et quelques parties de constructions existent encore, mais entièrement dénaturées. En l'an 870, elle fut annexée à l'empire d'Allemagne, et soumise à la suzeraineté d'un comte, indépendant du comte palatin, qui était gouverneur de l'Alsace. A la suzeraineté du comte succéda celle de l'évoque. En 1205, l'empereur Philippe, fils de Frédéric Barberousse , déclara par lettres patentes prendre toute la ville de Strasbourg , et les bourgeois et toute chose appartenant à la ville , sous la garde et protection spéciale de l'empereur , et obéissance immédiate de l'empire d'Allemagne. Par ces mêmes lettres, il accorda à tous les bourgeois de Strasbourg et à tous leurs biens situés en Alsace, à perpétuité, l'immunité de toutes charges et de tout service. Vers la fin de ce même xiii^ siècle, Strasbourg, profitant des troubles qui agitaient l'empire, s'assura l'exercice des droits régaliens, le droit de faire de nouveaux statuts sans le concours de l'évêque et du chapitre, de s'imposer, de disposer des biens communaux , et de faire des traités d'alliance. On la voit alors s'unir d'intérêts avec Cologne, Mayence, Worms, Spire et Cdle.
Strasbourg demeura ville libre et impériale, formant un État de l'empire, ayant séance et voix à la diète, jusqu'au traité de Westphalie, en 1648 : traité par lequel Louis XIV acquit Strasbourg et l'Alsace, el qui cependant ne reçut son exécution qu'en 1081, alors que la ville, sommée par Louvois à la lèle d'une armée, signa la capitulation d'Illkirch.
An commciicemenl du xvi'' siècle, SIrasboiirg accueilli! a\ec
faveur les ministres protestants. Dans l'assemblée des échevins , de février 1529, la grande majorité vola l'admission du culte luthérien, qui fut dès lors célébré dans la cathédrale et dans les autres églises. Après l'entrée solennelle de Louis XIV pour recevoir le serment de fidélité de ses nouveaux sujets , le catholicisme fut remis en honneur, et l'église d'un ancien couvent de dominicains, bâtie en 1521 , fut réservée aux luthériens , et prit le nom de Temple neuf. Il y a quelques années, en réparant les murs, on s'aperçut que le badigeon dont les protestants n'avaient pas manqué de recouvrir toutes les images des églises dont ils s'étaient emparés, cachait une suite de fresques précieuses ; quelques personnes les attribuent, mais à tort, je crois , au pinceau d'Holbein. C'est une Danse des morts. Dans le premier tableau , un prédicateur s'adresse à un auditoire composé de prélats, de religieux et religieuses de difTérents ordres ; dans les suivants, on voit la Mort entraînant des personnages qui aj)parliennent à toutes les conditions, depuis le pape et l'empereur jusqu'au plus obscur des serfs.
Ce sujet de la danse des mor(s a souvent exercé les pinceaux des artistes du moyen âge. Il en existe à Bâle, en Suisse, une peinture célèbre attribuée aussi à Holbein, ou du moins à l'un de ses élèves ; mais l'invention appartient à des temps antérieurs. Cette représentation de personnages de tout ilge et de toute condition, réunis dans une danse conduite par la Mort , qui se retrouve dans les miniatures d'anciens manuscrits, dans les sculptures de plusieurs vieux édifices et qui a donné lieu à beaucoup de savantes recherches , est connue aussi sous le nom de danse macabre.
Bien que consacrée aujourd'hui au culte luthérien , qui proscrit images et statues , l'ancienne église Saint-Thomas conserve un riche mausolée élevé à la mémoire du comte de Saxe et le chef-d'œuvre du staluaire Pigale. Au pied d'une pyramide de marbre noir, la Mort ouvre un tombeau où le maréchal descend d'un air calme entre le Génie de la guerre qui i)leure et éteint son flambeau , et l'Aigle d'Autriche, le Lion belge, le Léopard anglais, blessés ou renversés. La France le retient d'une main, et de l'aulic repousse la
444 DlX-llUIÏIÈME VOYAGE.
Mort ; assis à l'autre bord de la tombe , Hercule est abîmé dans sa douleur.
Le musée de Strasbourg est riche d'une cinquantaine de tableaux , parmi lesquels il y en a de Philippe de Champagne , de Pougens et du Guide.
Au polygone d'artillerie, à une demi-lieue de Strasbourg, nous saluerons un obélisque élevé à la mémoire de Kléber, qui a aussi une statue sur la place de Broglie. Dans l'Ile des Épis, sur la route qui conduit au pont du Rhin , est un monument élevé en l'honneur de Desaix. Ce pont du Rliin a été longtemps un magnifique pont en charpente ; aujourd'hui , c'est un pont de bateaux , à l'un des bouts est une sentinelle française , à l'autre une sentinelle badoise.
Outre la fonderie de canons qui existe à Strasbourg, on trouve à quelques lieues de là deux importantes manufactures d'armes : celle de Mutzig pour les armes à feu , et celle de Klingentbal pour les armes blanches. Les canons de Strasbourg ont une vieille réputation; un ancien ])r()verbe allemand dit : artilbnie de Strasbourg , pointage de Nuremberg. Des vieilles corporations de métiers qui existaient en
France avant la révolulion de 1789 , Strasbourg conserve encore un vestige dans ses jardiniers cultivateurs. Ils continuent à porter un costume uniforme en drap bleu foncé , se marient entre eux , et s'attribuent le monopole des jardins de la banlieue. La plupart sont riches ; quelques-uns se glorifient de titres nobiliaires dus aux fonctions municipales qu'ont exercées leurs ancêtres.
Strasbourg compte 70,000 habitants. La brasserie et la tannerie sont peut-être ses deux industries les plus importantes. C'est là que Gutenberg, venu de Mayence, tenta avec Dritzehn, de Strasbourg, les premiers essais d'imprimerie. Strasbourg a consacré ce précieux souvenir par une fête magnifique donnée en 1840, à l'occasion de l'érection de la statue de Gutenberg , due au ciseau de David d'Angers.
Dans toule la plaine de l'Alsace 'ainsi que dans le Languedoc et dans la Guvenne; de nombreuses bandes d'oies sont conduites sur
4iC> DIX-HLITIÈME VOYAGE.
les champs au pâturage. Les agronomes assurent qu'il faut éviter soigneusement de les laisser paître sur les prés ; car leur fienle , très-caustique, brûle l'herbe et détruit même les racines. Pour obtenir ces foies gras dont on fait desp.Ués si renommés, on enferme l'animal dans une cage étroite en lui donnant une pdtée très-nourrissante, et pour boisson de l'eau soufrée. On a abandonné l'ancien procédé , qui consistait à placer les oies dans des fours , dont chaque jour on élevait un peu plus la température , jusqu'à ce que le foie eût atteint tout le développement possible.
Nous pourrions aussi commencer notre voyage d'Alsace par le département du Haut-Rhin. Pour cela , nous prendrons la route de Bàle , une des villes les plus considérables de la Suisse , située sur notre frontière au point où le Rhin commence à la couvrir.
Nous gagnerons ïroyes , que nous connaissons déjà , et de là Bar-sur-Aube , ville de 4,000 âmes , assise au pied d'une montagne escarpée. Des traces de constructions romaines , des tombeaux , des urnes trouvées dans ses environs et môme dans son intérieur, attestent sa haute antiquité. Reconstruite vers la fin du v*^ siècle, après sa destruction par les Huns , elle fut un centre important de commerce, elle eut quatre foires franches , et des quartiers séparés pour les Allemands , les Hollandais , les Lorrains et les marchands de la principauté d'Orange. La petite église Saint - Maclou possède aussi un maitre-aulel dont le retable est de Bouchardon. A quelques lieues est Brienne-le-Château , ville dont les chroniques mentionnent l'existence dès le v* siècle. Le chflteau actuel, construit sur l'emplacement de l'ancien, ne date que de 1757, et fut bdlie par un Loménie qui fut le dernier comte de Brienne. Cent ans avant , Louise Béon de Luxembourg avait fondé à Brienne un couvent de minimes destiné à l'éducation des enfants. En 1776 , une ordonnance royale fit du collège une succursale de l'école militaire de Paris, destinée à recevoir cent pensionnaires et cent boursiers. Napoléon Bonaparte y entra comme boursier le 23 avril 1779, à l'fîge de neuf ans et huit mois; il en sortit le 17 odtobre 17S4. Trente ans après , le 29 janvier 181 i , il remportait sous les murs de cette même ville , où s'étaient écoulées
les studieuses années de son enfance, une de ces victoires qui achevaient de consumer ses forces et n'ont servi qu'à entourer son nom d'une auréole. Le souvenir de Erienne suivit Napoléon jusque dans l'exil. Son testament porte que : » un million sera prélevé sur son domaine privé pour la ville de Brienne , et que deux cent mille francs seront distribués aux habitants qui ont le plus souffert dans la campagne de 1814. »
Chaumont — en Bassigny — est le lieu où furent arrêtées dans cette même campagne les bases de la Sainte-Alliance entre les principaux souverains de l'Europe , qui résolurent dès ce moment la chute de Napoléon. C'est une ville de 6,000 âmes , qui a dans sa partie haute un arc de triomphe commencé sous Napoléon et achevé sous Louis XVIir. Elle a bu de l'eau de citerne jusqu'à l'époque, encore peu éloignée , où une machine hydraulique fit monter et distribua dans ses rues les eaux de la-Suize. Nous irons à une lieue de la ville dans un vallon sauvage prendre un croquis de la célèbre abbaye du Val-des-Écoliers , fondée en 1212 par quatre docteurs dégoûtés du monde. Quelques lieues plus au nord la petite et très-ancienne ville de Joinville nous montrerait les ruines d'une ancienne maison de plaisance des ducs de Guise ( en faveur de François de Guise , Henri II érigea Joinville en principauté). Ces ruines sont celles du petit château, par opposition avec le grand château, bâti au xi" siècle, par Etienne de Vaux , et successivement agrandi, mais qui aujourd'hui a complètement disparu. A la richesse et au fini des détails on reconnaît que le petit château a dû être une des belles œuvres de la renaissance. La lettre E et les lettres A T s'y trouvent répétées , soit seules , soit réunies en chiffre , ce qui porterait à croire que Claude de Lorraine le fit bâtir du vivant de sa femme Antoinette. Sur les pilastres on lit : Toutes pour une — Là et non plus; devises qui furent celles du premier des Guises et de sa famille.
Langres, ville de 8,700 âmes, sur la rive gauche de la Marne et sur une montagne escarpée de 444 mètres , présente la forme d'un ovale parfait. Sa cathédrale est une des plus intéressantes que nous possédions. Le péristyle du chœur parait être le reste d'un
temple à quelque divinité païenne , conjecture confirmée par les têtes de bélier de son architecture corinthienne. Derrière le maître-autel est une colonne qui supportait , dit-on , la statue de Jupiter-Ammon. Le reste de l'église , à en croire la tradition , date de l'an 380. Le jubé, qui présente une sorte d'arc triomphal , est du milieu du wf siècle. Pour que rien ne manque à la bizarrerie, le portail ne semble pas compter plus de cent ans. On voit encore engagé et confondu aujourd'hui dans les murailles de la ville un reste de façade d'un arc de triomphe à double porte de construction romaine , et dont l'érection est attribuée par la tradition aux deux empereurs Gordien père et fils. Ses quatre pilastres d'ordre corinthien sont d'un beau travail. La principale industrie de Langres est la coutellerie , et surtout celle de luxe, ^'ulle ville, excepté Paris, ne pourrait fabriquer aussi bien qu'elle les instruments de chirurgie. A quelques lieues au nord-est, la petite ville de Bourbonne-les-Bains (3,700 habitants), riche en sources minérales et où l'on a retrouvé des thermes construits par les Romains, est la rivale de Plombières. On recommande ses eaux contre les paralysies générales et partielles. Nous pourrons visiter au petit village de Celsoy une pierre tumulaire qui porte de curieux dessins. Elle indique la tombe de Guibert de Celsoy, qui fut médecin des rois Jean II et Charles Y. Le docteur est représenté en longue robe et assis sur une chaise gothique ; il a devant lui un pupitre et un livre ouvert. A ses côtés et à ses pieds sont plusieurs personnages plus petits que lui , occupés à lire ou à écouter. Au-dessus on voit Dieu le Père qui lient devant lui l'enfant .lésus.
Port-sur-Saône est, dit-on, le Portus Abucinus de l'époque romaine ; on y a trouvé plusieurs vestiges d'antiquités, ainsi qu'aux environs de Jussey, située plus au nord ; mais c'est surtout le petit village de Corre qui est aujourd'hui cher aux antiquaires. On croit ce village bdti sur les ruines de Dittniion , que Damville place au connuent de la Saune et du Coney.
Au pied d'une montagne de forme conique , dans une vallée fertile , arrosée par le Drageon et bordée de deux lignes de coteaux
vignobles, la jolie ville de Vesoul, qui compte 6,000 âmes, n"a à nous montrer qu'un ancien sépulcre , dont les figures sont fort belles, dans une église toute moderne. On ne trouve aucune mention de Vesoul dans l'histoire avant le ix* siècle. Tout auprès, au village d'Échenoz , les géologues visitent le Trou de la Roche, puits naturel de 10 mètres de profondeur sur 6 environ de diamètre , au fond duquel est une petite source. 11 suffit de deux jours pluvieux pour la faire déborder et causer une forte inondation dans la contrée. Dans une autre grotte, le Trou de la Baume , on a trouvé en 1827 un grand nombre d'ossements fossiles, dont quelques-uns appartiennent à une espèce d'ours aujourd'hui disparue. Sur un autre point du déparlement , au village de Fouvenl-le-Bat , on avait déjà découvert en 1800, dans le Trou de Saint-Martin, d'autres ossements fossiles qui ont été décrits par Cuvier.
Lure , sur la rive droite de l'Ognon , donne pour preuve de son antique origine une grande quantité de tuiles romaines trouvées sur son territoire. Elle est mentionnée dans le partage qui eut lieu entre Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique. Dans ses environs est Luveuil, déjà célèbre du temps des Romains par ses eaux; minérales , et qui compte 4,000 habitants. Au vu* siècle saint Colomban y fonda un monastère considérable , qui existait encore à la révolulion de 1789. La maison de ville s'est parée de pilastres enlevés aux ruines de fort beaux thermes romains. La petite ville d'Héricourt a conservé son vieux château seigneurial intact et quelques curieuses constructions. Au bourg de Villersexelle est un magnifique château appartenant au duc de Gramont.
Béforl ou Belfort, ville de 7,400 âmes, place de guerre de première classe, est dans une position agréable sur la rive gauche de la Savoureuse et au pied du mont Maudit. Son cliâleau , appelé la Roche de Bcfort . date du commencement du xiii*^ siècle ; Vauban l'a réparé , et en a fait une citadelle moderne et formidable.
Altkirch, située sur une hauteur dont llll baigne le pied, ne dale, ainsi que Béfort , que du xiir siècle. Les ducs d'Autriche ont souvent habité son château, aujourd'hui en ruines, dont la tour
450 DlX-llUITlt:ME VOYAGE.
principale élail une des plus haules de la contrée. Sa population est de 3,000 dmes.
La très-petite ville d'Huningue, qui ne compte pas 1,000 habitants , n'est plus aujourd'hui qu'une vedette à qui l'on a enlevé ses armes; mais jamais ville n'a perdu ses remparts d'une manière plus glorieuse. Notre dernier fait d'armes dans la campagne de 1815 fut l'admirable résistance du général Barbanègre dans la citadelle d'Huningue. Il fallut, pour la réduire, qu'une armée de 25,000 hommes mit en batterie cent trente pièces et lui fit essuyer un bombardement de trois jours. Lorsque les Autrichiens , après douze jours de tranchée ouverte , convaincus par la vivacité du feu qui ripostait au leur qu'ils avaient affaire à une garnison imposante, eurent accordé la capitulation la plus honorable et la faculté de se retirer avec armes et bagages, quelle ne fut pas leur surprise! Le général , à la tête de cent cinquante fantassins et de cinq gendarmes à cheval , la plupart blessés et tous épuisés de fatigue , défila fièrement devant les vingt-cinq mille vainqueurs.
Strasbourg est la ville de France avec laquelle Bâle entretient le plus de relations. Elles communiquent entre elles par le Rhin, et aussi par un embranchement sur le canal du Rhin au Rhône, par une grande route et par un chemin de fer construit depuis quelques années. Nous aurons donc à notre choix ou la locomotive rapide , ou un service très-bien organisé de bateaux à vapeur, ou la poste , ou la diligence.
La route court entre la rive gauche du Rhin et le canal. Nous avons à notre gauche le long rempart des montagnes des Vosges , sur le tlanc desquelles, de loin en loin, à travers des forêts verdoyantes, les ruines d'un château pointent sur un roc. Les clochers de nombreux villages indiquent l'entrée des vallées. Par delà le Rhin notre œil peut compter les clochers des villages du duché de Bade l't les (ours de quelques villes (pii se détachent sur la verdure des prairies ; la ligne bleuâtre des montagnes de la Forêt-Noire forme l'encadrement de ce côté. Au petit village d'Ottmarsheim nous nous arrêterons devant une église qui semble avoir été construite dans
DE PARIS A STRASROURC. im
les premiers temps du chrislianisme. C'est un édifice octogone à trente-deux colonnes , surmonté d'une coupole. Tout autour à l'intérieur règne une galerie voûtée, et dans l'épaisseur des murs sont des escaliers qui conduisent à un étage supérieur. Au rez-de-chaussée quatorze grands arcs à plein cintre s'ouvrent de cette galerie voûtée sur la nef; de l'étage supérieur il s'en ouvre huit. Plus loin nous trouverons Neuf-Brisach, jolie ville de 2,400 âmes, fondée par Louis XIV. Vauban le fortifia pour en faire un bouleNard de l'Alsace , que Lauterbourg et la ville ancienne de AA'isscmbourg par delà Strasbourg couvrent du côté de la Bavière rhénane , tandis que Bitche garde un des passages les plus importants des Vosges.
En nous rapprochant des montagnes nous aurions pu suivre une route beaucoup plus longue, mais aussi beaucoup plus digne d'intérêt.
Nous aurions rencontré Miihlhausen ou, en francisant le nom, Mulhouse (vous n'ignorez pas que toute l'Alsace parle plus facilement l'allemand que le français!. Le plus ancien document où soit mentionnée Mulhouse date du commencement du viii'^ siècle. En 1268 elle avait pris rang parmi les villes libres impériales. En li45, la bourgeoisie chassa la noblesse, et forma une petite république qui se rattacha à la confédération suisse en qualité d'alliée en 1515. Elle se réunit à la famille française en l'789. Sa population, qui ne s'élevait alors qu'à 8 ou 9,000 âmes, dépasse aujourd'hui le chiffre de 20,000, sans compter les 10,000 ouvriers qui, logés dans les communes voisines, viennent chaque matin frapper à la porte de ses ateliers. Le quartier neuf est magnifique, bâti à grandes arcades comme la rue de Rivoli à Paris. C'est ici qu'il faut venir 'admirer les merveilles de notre industrie dans la fabrication des toiles peintes , cotonnades et soieries, avec des dessins à l'imitation de ceux de l'Inde. Pour la solidité et le brillant des couleurs, elles l'emportent surtout ce que l'étranger, excepté l'Angleterre, peut olTrir en ce genre. Quant au bon goût des dessins et à leur variété infinie, l'industrie anglaise est forcée de s'avouer vaincue.
Il n'y a pas encore vingt ans , les toiles peintes se coloraient à la
4o2 DIX-HUITIËME VOYAGE.
main avec des planches de bois ou de cuivre gravées. On a aujourd'hui un procédé plus rapide, plus régulier et plus économique. On se sert de cylindres dont la surface est gravée au poinçon ou à l'eau forte et qui tournent uniformément sur leur axe en se chargeant d'un mordant par leur passage dans une auge. Ce mordant ne prend que sur certaines places, les autres en étant préservées par un vernis gras. Les toiles cousues bout à bout et roulées sur un cylindre uni passent, en se déroulant d'un mouvement réguHer, sur le cylindre gravé; elles y sont pressées contre sa surface par un rouleau, comme dans un laminoir. Le mordant prend ainsi sur diverses places qui ont des Ggures déterminées.
Les toiles passent de là sur des cylindres chauiîés par la vapeur, qui les sèchent. La chaleur augmente l'action du mordant. Lorsqu'on plonge ensuite la toile dans la cuve de teinlure, la matière colorante ne s'attache qu'aux figures dont il s'agit, et le lavage enlève celle qui se trouve, non fixée, aux autres places. Si la toile doit recevoir plusieurs couleurs, on recommence la même opération pour chacune , en changeant les mordants et en les appropriant à la nature de la matière colorante.
Mulhouse a en outre des ateliers où l'on construit depuis les machines les plus colossales jusqu'aux plus petites machines nécessaires à tous les genres de fabrication dans toute industrie. La petite ville d'Egisheim a conservé une belle tour hexagone, reste d'un château du viii" siècle. A une demi-lieue à l'ouest, on voit les trois tours carrées d'un château du xiii*.
Colmar, l'antique Argentuaria , n'était plus au commencement du xii^ siècle qu'un village qui fut réduit en cendres, et peu après reconstruit. En 1220, le village devint ville, et avant le xiv^ siècle la ville était libre et impériale. Elle compte aujourd'hui 20,000 habitants. Elle a une belle cathédrale construite vers l'an 13G3; à l'intérieur, une quadruple inscription en hébreu, en grec, en latin et en allemand , raconte les terribles ravages de la peste de 1 5il . La bibliothèque possrde plusieurs tableaux sur bois d'Albert Durer et d'autres anciens maîtres allemands.
DE PARIS A STRASBOURG. 4fi3
La vallée de Munster mérite que nous nous dérangions de notre route pour visiter ses riches fabriques de toiles et de mousselines peintes, ainsi que ses papeteries. Elles donnent du travail à plusieurs villages, qui sans cela vivraient mal sur un terroir ingrat. Peu de contrées sont aussi riches en sources minérales. Tous les environs de Colmar sont couverts des ruines de nombreux châteaux ; je vous citerai celles du château de Kayserberg (le mont impérial), qui, sous le règne de l'empereur Frédéric II, était déjà qualifié de vieux château.
Dès le milieu du x" siècle, Sainte-Marie-aux-Mines exploitait de célèbres mines d'argent , de plomb et de cuivre. La mine de Surlatle est aujourd'hui la seule à laquelle on continue à demander un minerai de plomb contenant une certaine quantité d'argent. L'exploitation des mines de fer et de cuivre est une bien plus puissante source de richesses pour toute cette population des montagnes des Vosges.
C'est au-dessus de l'ancienne ville de Ribeauvillé qu'on trouve les restes les plus considérables du mur des païens (Heiden-mauer), qui couronna les sommets de la première ligne des Vosges. C'est une muraille en pierres sèches et non taillées, dont on reconnaît encore les vestiges sur un espace de plusieurs lieues. On suppose que les pierres étaient assemblées par des queues d'aronde en bois de chêne. Les premiers colons romains l'auront construite comme barrière contre les incursions des peuplades refoulées par eux dans l'intérieur des montagnes.
Une tradition populaire en honneur à Schelestadt vous dira que la ville tire son nom du géant SIeton, et qu'à l'hôpital on conserve une de ses côtes et un cercle de fer où fut enchâssée une de ses dents. Le plus ancien document où Schelestadt soit mentionnée date du milieu du vin^ siècle. Charlemagne y rendit la justice, et y passa les fêtes de Noèl de l'année 775. C'est aujourd'hui une ville de 10,700 habitants, qui a une citadelle construite par Vauban. Son église principale , qui date du xiv'^ siècle, est un édifice du style gothique simple avec une tour carrée à deux étages, qui porte aux quatre coins d'élégantes petites tourelles. L'église de Sainte-Foy fut
'^^^^ BIX-HUITIÊME VOYAGE.
bâtie , dit-on , sur le plan de celle du Saint-Sépulcre à Jérusalem , par une ducliesse de Souabe, à son retour de la Terre-Sainle en lOOi. A l'une des extrémités s élève une tour conique; le toit est supporté par de petites colonnes d'architecture sarrasine, A une lieue de Schelestadt, les paysagistes vont étudier les fort belles ruines du chflteau le plus vasie de toutes les Vosges, le Hoh-Kœnigshurg (haut château royal). Il ne reste plus que deux tours du vieux château d'AndIau, qui fut le siège d'une commanderie de l'Ordre leutonique. Au-dessus de la petite ville de Barr, s'élève le Kirchberg (mont de l'église) et le Monltalb (mont pelé), et au-dessus d'eux le Hohcnherij (haut mont); c'est celui de l'Alsace qui est le plus riche en vieux souvenirs. Non loin des ruines du château de Lansberg, bâti avant l'an 1200 par Conrad de Lansberg, est l'ancien couvent de Sainte-Odile , fondé en 622 par cette sainte fille d' Athalric , duc d'Alsace. La chapelle actuelle n'a pas deux siècles; mais elle continue d'être fréquentée par les pèlerins, et elle est remplie ài'ex volo. Au milieu des ruines de l'ancien monastère de Trultenhausen, encore plus avant dans la montagne, on retrouve un grand nombre de pierres sépulcrales où l'historien lit avec intérêt plusieurs noms de familles illustres.
A chaque ruine , à chaque roche de cette vallée du Rhin , se rattache quelque pieuse légende ou quelque effroyable histoire. Au château de Lichtemberg , par exemple , dans la partie nord des montagnes des Vosges, auprès de Bitche, c'est un frère qui enferme son frère dans une tour, et le fait mourir de faim. Plus tard le crime est vengé ; et , pour en éterniser le souvenir, trois bustes sont sculptés sous la nervure de la voûte. Le premier représente le prisonnier dans la force de la santé , le second le montre amaigri , et le troisième agonisant.
L'Alsacien , aujourd'hui Français de cœur, est resté Allemand par beaucoup de ses usages : par exemple , celui du poêle au lieu de nos cheminées. Dans les villages, les maisons ont une grande partie de leur façade vitrée par petits losanges encadrés dans des châssis de plomb. La vigne serpente le long de celte façade bien blanche, et
4So
qui présente son pignon sur la rue. A l'intérieur, vous trouvez le poêle de fonte. En dépit des anciennes ordonnances , qui prescrivaient à l'Alsacien de se vêtir à la française, le fermier porte encore aujourd'hui le tricorne de feutre rabattu sur le front , l'habit de serge noire à larges basques et à collet droit , le gilet de drap rouge, le pantalon boutonné sur le côté dans toute sa longueur, ou la culotte courte avec les bottes molles. Sa femme porte un corsage de couleur éclatante , lacé par devant , garni de clinquant et de dentelles , avec de larges manches bouffantes d'une toile bien blanche. La jupe rouge ou verte vient s'attacher presque sous les épaules. Elle porte gracieusement incliné son chapeau de paille orné de rubans. Le dimanche , les jeunes gens endossent leur veste de velours à boutons
:2aui
de métal , et se coiffent de leur loque blanche. Ici , dans les familles protestantes , la nuit de Noël se fête à la manière allemande. Elle est pour les enfants ce qu'est le Jour de l'An dans les autres familles. On établit dans le salon, au milieu d'une foule de bougies, V arbre de Noël, que l'on décore de rubans , d'anges en cire , de noi\ dorées, de clinquant , de bonbons , et tout autour on étale des jouets et des
4o6 DIX-HUITIÈME VOYAGE.
friandises. Une femme de la famille , vêtue de blanc , remplit le rôle du bon Christ ; elle prend les enfants par la main , et les conduit au présent qui leur est destiné. Si l'enfant n'a pas été sage , on lui montre une poignée de verges que le mauvais ange a apportée à son adresse.
Nous reviendrons à Paris par la route de Metz en passant d'abord à ChiU eau-Salins , qui tire son nom des salines ou sources salées exploitées dès l'an 13.30, et d'un chiiteau bâti à peu près'à la même époque. Ces salines sont abandonnées aujourd'hui , ainsi que celles de Moyenvic , depuis la découverte d'un banc de sel gemme auprès de la petite et très-ancienne ville de Vie , où des sources salées étaient en exploitation dès le v" siècle. Dieuze , connue dès l'époque d'Attila, possède des sources du même genre. Le sel gemme qui s'extrait à Vie par gros blocs et de la même manière que les autres minerais , à l'aide de la poudre h canon , sert à saturer les sources de Dieuze. Cette eau saturée est élevée par des pompes au sommet d'un hangar très-haut. On la fait tomber en pluie sur des fagots empilés par étages à une hauteur de 15 à 20 mètres. A mesure qu'elle coule à travers les fagots, la partie liquide s'évapore par l'action des courants d'air qui traversent en tout sens le hangar, et il n'arrive dans le réservoir d'en bas qu'une eau chargée de près de quarante fois plus de sel que celle que les pompes ont élevée dans le réservoir supérieur. L'eau qui a passé par les branchages est portée dans des chaudières où , par l'action du feu, l'évaporation s'achève. Ce hangar, avec l'échafaudage de fagots, se nomme bâtiment de (jraduation, parce qu'à mesure qu'elle descend d'un étage de fagots à l'autre, l'eau se gradue , acquiert une salure de plus en plus forte.
Metz , une des plus anciennes villes de France, s'appela d'abord Dii'oduruni. C'était le chef-lieu des J/e(/(oma^r/cf s. Les Romains l'embellirent; mais elle fut ravagée par Attila. Elle dc\inl après CloNis la capitale du royaume de Metz ou d'Austrasie. Elle fut longtemps ville libre, quoique relevant de l'empire. Ses évéques prenaient le litre de princes. Elle passa sous la domination de la France en
DE PARIS A STRÂSBOLllC. 4o7
1552. Charles - Quint lenla vainement de la reprendre; la belle défense du duc François de Guise le força à lever le siège. C'est aujourd'hui une place de guerre de première classe , et une de nos villes les plus fortes. Elle doit ses fortifications à Vauban et au maréchal de Belle-Isle. Elle est le siège de l'École d'application pour l'artillerie et le génie; au sortir de l'École polytechnique, les officiers de ces armes doivent passer deux ans à Metz. La ville a 55,000 habitants ; ce fut au moyen âge une ville de luxe et de plaisirs , où l'on accourait de tous les points de l'Allemagne. Un proverbe allemand dit : « Si j'avais un Francfort, je le dépenserais à Metz. »
Elle possède plusieurs églises remarquables , outre sa célèbre cathédrale commencée en 101 i, et qui ne fut terminée que bien
longtemps après ; de siècle en siècle jusqu'à celui-ci , on y a constamment travaillé. La tour, découpée à jour, a 130 mètres de haut; elle renferme une cloche du poids de 13,000 kilog. , appelée la Mule, qui s'entend de deux lieues. Les vitraux du chœur, remarquables par l'éclat des couleurs et le mérite du dessin, sont d'un Strasbourgeois, Antoine Busch , et datent du xvf siècle. Metz possède une magni-
458 DIX-HIITIÈME VOYAGE.
fique promenade; c'est une esplanade plantée de beaux arbres, d'où la vue embrasse tout le ricbe vallon de la Moselle, et peut compter plus de 50 villages. L'hôtel du gouvernement , sur cette esplanade, est un bel édifice orné des sculptures de Masson , artiste messin. Sur la place d'armes , devant la cathédrale , on a élevé depuis peu une statue au maréchal Fabert , né à Metz en 1599; elle est de M. Etex. La bibliothèque, qui renferme plus de 60,000 volumes, est riche de quelques manuscrits curieux du x* siècle. Sous la domination romaine , Metz eut des arènes , des thermes , un palais impérial , et d'autres monuments dont il ne reste plus que de faibles vestiges.
Au village de Jouy-aux-Arches, on voit de beaux restes d'un aqueduc , qui amenait à Metz d'excellentes eaux de source , éloignées d'environ six lieues. Une arche encore intacte, sous laquelle passe la route de Metz à Nancy, a 19 mètres d'élévation. Un peu plus loin sur cette route , on a trouvé à Dieulouard, qui occupe l'emplacement de l'antique Scarpone, des bas-reliefs, des urnes, etc., qui appartiennent à la plus haute antiquité. Cette contrée de Metz à Nancy est la plus riante de la Lorraine. On n'aperçoit que vergers fleuris , collines boisées ou coteaux couverts de vignes , clochers surmontés d'un coq doré , prairies baignées par des eaux claires et vives. La petite ville de Pont-à-Mousson (7,000 ihnes), à mi-chemin des deux villes, est une des mieux situées de France.
Le paysan messin porle encore l'habit à pans courts et carrés, avec la veste à larges fleurs. Quelques-uns sont restés fidèles à la culotte courte en velours vert bouteàlle, aux bas bleus, aux boucles d'argent, et même à la poudre. Le costume des femmes n'a de remarquable que le chapeau de paille en forme de tuile et noué d'un velours noir. Sûrement Henriette n'a pas oublié que c'est à Metz que nous devons ces excellentes mirabelles confites dont elle est si friande, et ce n'est pas le moindre mérite de cette bonne ville.
De Metz nous venons à Verdun, l'antique Veroduniu)i , ville de 11,000 habitants, qui existait avant la conquête romaine. Elle est aussi fortifiée, et s'est acquis une sorte de renommée par ses dra-
DE PARIS A STKASBOUIU;. 459
gées et ses liqueurs. On peut citer le maître-aulel de l'église Saint- Vannes.
Sainte-Menehould (i,000 âmes] est située sur un terrain marécageux , entre deux rochers dont le plus haut porte encore les ruines d'une très-vieille forteresse , qui aurait succédé , dit-on , à un temple d'Isis. Visitons à deux lieues de là , sur le champ de bataille de Valmy, un monument où est déposé le cœur de Kellermann, avec celte inscription que lui-même a dictée à son lit de mort : « Ici sont morls glorieusement les braves qui ont sauvé la France au 20 septembre 1792. Un soldat qui avait l'honneur de les commander dans celle mémorable journée, le maréchal Kellermann, duc de Valmy, diclant après vingt-huit ans ses dernières volontés, a voulu que son cœur fût placé au milieu d'eux. »
De là nous regagnons Paris en passant par Châlons-sur-Marne ; cette partie de la route vous est connue. Nous avons fait assez de chemin pour ce soir, il est temps d'aller nous reposer.