DE TOULON A BRIANÇON
Cette invasion britannique et cette fièvre architecturale ont naturellement jeté dans le pays, déjà si riche par ses productions, des sommes considérables. On cite à ce sujet des folies (folies qui coûtent tant et si peu à nos opulents voisins) : terrains achetés vingt fois leur valeur, rochers transportés, arbres qui masquaient une échappée de vue payés à des prix fabuleux. Ces grandes façons d'agir, qui jetaient dans des étonnements sans fin des gens accoutumés à estimer la valeur de toute chose par son revenu, ces lucratives et faciles affaires ont donné aux habitants de Cannes des prétentions et des exigences qui entraveront, s'ils n'y prennent garde, le développement de la colonie étrangère. L'idée de reporter les limites de l'octroi à une distance ridicule de la ville, afin d'englober dans son enceinte les maisons de plaisance disséminées dans les environs, a été une inspiration aussi mesquine que malheureuse. On n'attire et l'on ne fixe pas les étrangers en les exploitant sans merci, et l'hospitalité qui se montre par trop intéressée finit par ne plus trouver l'occasion de s'exercer.
Cannes n'a point de port fermé. Les navires viennent jeter l'ancre à l'abri d'un môle qui, du coté de l'ouest, s'avance dans la mer. Ce môle, construit en 1838, doit être allongé; car sa protection, dans son état actuel, est tout à fait insuffisante par les gros temps. 11 est bordé d'un quai assez large pour faciliter le mouvement des marchandises. C'est dans le port de Cannes que s'embarquent les produits de Grasse. Un service de bateaux à vapeur est établi entre Cannes et Marseille; les départs sont à jour fixe. Le cabotage, la petite pèche et ({uehiues jolis yachts donnent une certaine animation à ce port.
Le ij mars \SVÔ, une i)ctilc (lotlille, composée d'un brick et de six fclou(iues, jeta furtivement sur la plage, à queUpie dislance de Cannes, Napoléon, «jui venait de quitter l'île d'IUbr, suivi d'une faiblo troupe. C'étaient quatre cents grenadiers de la vieille garde et une centaine de lanciers. Ces cavaliers, qui n'avaient pu cml)ar([ucr leurs chevaux, portaient du moins les selles et le harnachement complet. Cinq à six cents hommos, citoyens
de l'île d'Elbe, ou venus de France et d'Italie pour partager l'exil du souverain déchu , formaient le complément de cette petite armée avec laquelle il traversa la France et rentra à Paris.
A douze kilomètres plus loin, nous trouverons Antibes (0,000 habitants), qui, mieux partagée sous ce rapport que Cannes, possède un port assez resserré, mais profond et très sûr. Un fort bâti sur un rocher en défend l'entrée. Antibes est une place de guerre dont les fortifications ont été construites par Vauban. Au milieu de la place principale s'élève une colonne, destinée à rappeler un fait glorieux pour la ville. En 1815, quoique privés de garnison, les habitants soutinrent un siège contre l'armée autrichienne, qui ne put triompher de leur résistance.
Cannes, Grasse et Antibes ont été détachés du département du Var pour être incorporés au nouveau département des Alpes-Maritimes, dont Nice est le chef-lieu.
Le département des Alpes-Maritimes peut se diviser en deux zones bien tranchées, celle du littoral et celle de la montagne.
La zone qui borde la Méditerranée n'est que le prolongement du magnifique territoire de Cannes et d'Antibes. Seulement, depuis Nice, cette zone encore mieux abritée prend une physionomie plus franchement méridionale : avec sa côte capricieusement festonnée de golfes en miniature , de promontoires , avec ses collines et ses vallons, elle n'offre 6 l'œil ({u'une masse verdoyante, se mirant dans les eaux bleues de la mer. Sous la double iniluence de la chaleur et de firrigation naturelle ou artificielle, la végétation y déploie des magnificences inconnues dans le centre et même dans le midi de la France. Non seulement les oliviers, les orangers, les caroubiers, les myrtes, les lauriers y acquièrent leur plein développemenl , mais on y rencontre encore une foule de plantes appartenant à la fiorc italienne.
Dès qu'en s'enlbnçant ilans les terres on fianchil les premiers gradins de la chaîne de.>* Alpes, la nature et l'aspect du pays changenl rapidement. Les orangtM's et les caroubiers disparaissent les premiers; bientôt les oli-
CINOUIKME VOYAGE
viei's cessent, à leur tour, de se montrer; plus avant encore, la viirne elle-mùme, (iiii. i,n\\ce aux positions iirivilégiées qu'on lui réserve, s'éloigne ilavantaire de la mer, liiiit par ne plus pouvoir être eultivée. A cette végétation frileuse succèdent les céréales, les prairies, les cliàtaignicrs, les forêts où le pin domine de plus en plus, et (pii finissent par le hêtre, dont la limite dans les Alpes est à (piinze cents mètres irallilude.
Nice, chef-lieu du dt'parlement. et peuplée de uO.OOO âmes, ressemblait beaucoup plus, même avant l'annexion, à une cité française qu'à une ville italienne. Non seulement les enseignes de la jiluparl des magasins étaient déjà en français, mais on y parlait plus généralement notre langue que dans beaucoup de petites villes de la Provence et du Languedoc.
Vous savez que la grande et seule industrie des habitants de Nice est d'ofTrir, pendant la mauvaise saison, rhospitalité de leur doux climat aux riches étrangers de toutes les parlies de l'Europe. Aussi Nice n'est-elle au fond qu'une immense auberge exploitée par la population sédentaire : toutes les maisons ont été construites , meublées , agencées pour cette fin.
La ville en elle-même, par sa situation, par ses ressources, répond parfaitement à sa destination. Ses quartiers neufs, et notamment celui de la Croix de marbre, où se trouvent les principaux hôtels, aussi bien bâti que bien percé, sont dignes en tout point des familles princières et de la société d'élite qui vient y prendre ses quartiers d'hiver. Le vaste lit du Paillon, où un grand fleuve roulerait ses ondes à son aise, n'est presque toujours traversé que par un maigre filet d'eau, se frayant péniblement son chemin à travers des bancs de galets. La ville semble coupée en deux, dans le sens de sa longueur, par un afiVoux ravin d'un aspect d'autant plus maussade qu'il contraste avec tout ce qui l'entoure. Il est depuis longtemps question de détourner le cours du Paillon en amont de Nice, et de le déverser dans le port. Une compagnie anglaise avait offert de se charger de tous les frais de ce travail . à la seule condition do lui
laisser le terrain conquis sur le torrent. Si ce projet était mis à exécution, Nice deviendrait une des plus belles villes de l'Europe. On n'y voit aucun monument, soit ancien, soit moderne, qui mérite une attention particulière.
Toutes les montagnes environnantes s'élèvent en s'étageant successivement. C'est à ces multiples étages (jue Nice doit principalement la douceur et l'égalité de son climat. La température moyeime de celte ville est (Tenviron VS degrés et demi. Les froids de l'hiver sont peu sensibles et de courte durée; les chaleurs de l'été ne sont pas accablantes. Des brises, qui soufflent alternativement de la terre et de la mer, purifient l'atmosphère et chassent les miasmes dégagés par les marécages du Var. Mais des vents plus violents soulèvent à certains jours une poussière épaisse. Cette inconstance des vents amène parfois de brusques changements de température. Malgré ces inconvénients, le climat de Nice est un des plus agréables du littoral méditerranéen. Aussi pendant l'hiver cette ville est-elle le rendez-yous d'une foule de personnes délicates qui viennent y chercher un refuge contre les rigueurs de la mauvaise saison.
La plaine, les petites vallées et les collines qui entourent la ville de Nice sont parsemées de villas cachées au milieu de bosquets d'orangers ou de forêts d'oliviers, avec des vues ravissantes sur la mer. Le meilleur goût n'a pas toujours présidé à la construction de ces villas, et Ton cite particulièrement la villa du colonel Smith comme un des échantillons les plus ridicules du style baroque, mélange étrange de gothique, de sarrasin, d'anglais et de rococo.
Le port, à l'extrémité de la ville, est protégé par deux môles en pierres de taille; il est très sur, mais peu spacieux. Les quais qui le bordent sont larges et commodes; mais le port, comme tout ce qui l'environne, était loin, avant l'annexion, d'ofTrir un aspect vivant et animé, et il est évident qu'il ne peut que gagner à être devenu français.
En parcourant les promenades de Nice, nous nous apercevrons bientôt, par leur expo-
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sition et leur aménagement, qu'elles ont été destinées à être fréquentées Thiver. Ce n'est pas le frais que Ton vient chercher à Nice, mais la chaleur. Aussi ces promenades ne sontelle praticables en été que lorsque le soleil les a quittées; mais en décembre et janvier, elles ofTrent aux étrangers un écran contre la bise, des fleurs et du soleil.
Villefranche est une modeste ville de 3,500 habitants, bâtie en amphithéâtre au fond d'une vaste rade. Jusqu'en 1793 elle a été le seul port militaire des États sardes. Près de Villefranche se trouve Saint-Jean. La beauté de la baie sur laquelle s'ouvre ce petit port, les ravissantes perspectives qui se déroulent de tous côtés, les frais ombrages qui s'avancent jusqu'au bord de la mer, y attirent de nombreux promeneurs, et l'on y vient de Nice en partie de plaisir. Un peu plus loin, après avoir dépassé Beaulieu, il existe entre la mer et les montagnes qui bordent la côte un petit bois où les oliviers, les caroubiers, les lentisques, les pins, les chênes croissent avec une vigueur étonnante. Cet endroit s'appelle la petite Afrique. La température y est, en effet, constamment beaucoup plus élevée qu'à Nice.
. Jusqu'en 1848, Menton et Roquebrunc firent partie de la principauté de Monaco; mais à cette époque les habitants de ces deux communes profilèrent de la circonstance pour se déclarer indépendants, et vainement le prince de Monaco chercha à faire rentrer dans l'obéissance cette partie de ses sujets qu'avaient exaspérée les exactions de l'espèce d'entrepreneur général à qui le prince avait livré ses Étals comme on afferme une métairie. Quand Menton se détacha de Monaco , ce n'était (ju'un village; aujourd'hui c'est déjà une jolie ville de 5,000 âmes, qui s'agrandit et s'embellit tous les jours, et (jui olTie aux t'trangers un séjour moins bruyant que Nice et d'une température encore moins variable.
Le prince de Monaco a cédé à la l'rance, moyennant uno belle indeintiilé. Menton cl Hocpiobrune ; il peut s«; llaller d'avoir fait une excellente alVairc , puistju'au fond il n'a cédé qu'un territoire sur letpicl il n'avait plus
la moindre autorité, et dont il ne tirait pas le plus léger revenu. Les États du prince, par suite de cet arrangement, ne se composent plus que de la ville de Monaco, dont la population ne dépasse pas 1,200 âmes. Cette ville a une triste renommée dans les annales de la passion du jeu.
Vue des hauteurs de la Turbie, la ville de Monaco, perchée sur son promontoire, parait un assemblage de ces petites maisons en bois peint que les enfants disposent et alignent sur un guéridon. Son port, ses fortifications prennent par l'éloignemcnt les proportions d'une charmante miniature.
L'empire, en prenant possession de l'ancien comté de Nice, a trouvé son agriculture dans un état déplorable. Sous ce rapport tout est à faire. Procédés de culture, instruments, bétail, sont tels qu'ils étaient il y a vingt ans dans les cantons les plus arriérés de la France : fait d'autant plus frappant, que l'arrondissement de Grasse, dont le sol, le climat, les productions naturelles ont la plus grande analogie avec l'ancien comté de Nice, peut être cité parmi les plus industrieux et les mieux cultivés de notre pays.
Quant à l'industrie et au commerce, ils n'étaient également rien moins que prospères. Lnfin, sauf deux grandes routes, se dirigeant l'une sur Gènes, l'autre sur Turin, le pays manquait si complètement de voies de communication reliant les villages entre eux , que ce n'est qu'à dos de mulet et par de mauvais sentiers que les denrées et les produits du sol pouvaient être transportés d'une localité à l'autre et gagner le grand marché de Nice. Cet état de choses est déjà changé.
Il est donc permis d'espérer ([ue le département des Alpes-Maritimes, grâce à Tinilialive, aux encouragements, aux améliorations de toute nature de l'administration fran(;;aiso, éprouvera en peu d'années uno transformalion comj)lèle, et qu'il n'aura plus rien à <mivier à rarrondissemenl do Grasse.
n'Ilyères ici, nous avons parcouru la plus belle partie do la Provence. Nous ne rel cuverons nulle part on Franco un ciel plus pur, UMO mcv plus belle, uno lorir plus féconde, une végélalion plus active, des produits plus
CiNOriÈME VOYAGE
précieux cl plus variés, une population rurale plus heureuse et plus à l'aise.
Ouitlons clone, quoi(pie à regret, ee littoral enchanteur, et enfonçons-nous dans les terres. La première ville cpie nous apercevons est Grasse. Vue d'ici. Grasse , bâtie sur sa colline escarpée, entourée de verdure, avec ses maisons blanches (pii élincellent au soleil et se détachent des montagnes s'élevanl derrière elle, olïre un aspect séduisant. Si nous n'y entrions i)oinl, nous emporterions certainement de rinduslrieuse cité une opinion (prelle est loin de mériter, l'n elVet, pour abriter ses 12,0(10 habitants sur un terrain di.v fois trop étroit , elle a été obligée d'agglomérer, d'empiler, de superposer ses grosses et solides constructions; de se contenter, en guise de rues, de sombres et déclives couloirs, véritables casse-cou serpentant dans de vieux ravins, dont ils suivent les tortueux méandres, au point qu'on nous montrera une maison à cinq étages unique dans son espèce , puisque trois étages sont de plain -pied avec la rue qui l'enveloppe de ses plis.
Mais, direz-vous, pourquoi les habitants de Grasse sont-ils allés s'entasser sur ce rocher, quand ils avaient autour d'eux ces admirables campagnes? C'est que du sommet de ce rocher jaillit une source d'une abondance extraordinaire, et que c'est cette source qui fait l'orgueil et la prospérité de Grasse. Sans cette source. Grasse ne serait qu'une pauvre bourgade. Ce sont les eaux de celte source qui, habilement dirigées, après avoir fait mouvoir les moulins des usines échelonnées sur son cours, vont arroser les champs où se cultivent, comme ailleurs le blé et les pommes de terre, les roses, les jasmins, l'héliotrope, les violettes, les tubéreuses, qui font du territoire de Grasse un immense parterre de fleurs , dont le parfum , se mêlant à celui des orangers , embaume l'atmosphère. Toutes ces Ueurs alimentent une cinquantaine d'usines, où, par différents procédés de distillation et d'épuisement, elles abandonnent leur arôme pour aller, transformées en extraits, en huiles essenlielles, servir dans les (pialre parties du monde aux préparations si variées de la parfumerie. Ces établissements consomment par
jmir, pendant le mois de mai, époque principale de la distillation, quarante-cinq mille Kilogrammes dt; roses et seize mille kilogrammes de lleurs d'orangers.
Un fait sur le(iuel j'appelle votre attention, c'est que les ordonnances (|ui règlent l'amcMiagement des eaux de la Fous (c'est le nom (le la source), dalenl de liJGS, et que, depuis celle époque, toutes les révolutions, tous les gouvernements qui se sont succédé, ont scrupuleusement respecté les stipulations d'un règlement rédigé en patois provençal, qui attribue à chaque propriété telle quantité d'eau, tel jour de la semaine, et pendant tel laps de temps. Les droits de chacun sont si nettement établis, si clairement formules, que chacun jouit sans trouble et sans contestation de la part qui lui a été faite. Dans le règlement en question, suivant les us et coutumes du temps, il est grandement question de fêles et de saints. Or, pendant la tourmente révolutionnaire, saint Pierre et saint Paul, saint Roch et saint Jacques, quoique bel et bien supprimés, n'en continuèrent pas moins à fermer incognito les vannes des usines, et à les forcer à chômer ainsi la fête abolie, et cela sans la moindre réclamation. Sur toutes les propriétés arrosables, il existe • un ou plusieurs grands bassins, où l'on emmagasine l'eau à laquelle on a droit. C'est la conséquence forcée d'une distribution à jour et à heures fixes. Les plantes n'ont pas toujours soif aux heures réglementaires, et il faut réserver leur pitance pour le moment où elles ont besoin de se désaltérer dans la Fous.
Nous ne manquerons pas, en passant par Grasse, d'aller visiter une usine de parfumerie. Outre l'intérêt que nous prendrons à examiner les appareils de distillation, nous verrons combien dans ces ateliers les femmes trouvent des occupations bien faites pour elles. Leur principal travail consiste à trier les fleurs. Aussi, en entrant dans ces salles où un essaim déjeunes filles proprettes, avec leurs blancs tabliers et leurs blancs corsages, apparaissent entourées de roses et de violettes, nous croirons-nous transportés au milieu des préparatifs d'une fête, plutôt (jue dans l'alelier d'une fabri(jue.