‹ Voyage en FranceChapitre 9 sur 29 · A PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

A PÉTRARQUE

J'aurais pu vous conduire à Carpcntras, qui forme un triangle avec Orange et Avignon : mais je me contenterai de vous apprendre que cette ville compte 11,000 habitants; qu'elle avait, comme Avignon, de belles murailles liancjuées de tours, aujourd'hui malheureusement rasées, sauf une tour et la porte d'Orange ; que depuis quelques années elle fait les plus louables cfi'orts pour se régulariser et pour s'embellir; que de nouvelles constructions commencent à lui donner une phy.sionomie moderne; qu'aucune ville de France ne possède des eaux plus abondantes pour nettoyer ses rues, et les rafiaîchir pendant les chaleurs de Tété; qu'elle a une cathédrale gothiquo du style ogival de

la décadence (140B-1519); et qu'aujourd'hui elle fait un commerce assez actif, car elle est l'enli'epôt et le point central pour l'achat des productions du pays, et particulièrement du safran.

Je me rappelle d'y avoii' vu, avec un sentiment de tristesse, un faible reste d'arc triomphal romain, dont une arcade foi-me la cheminée du concierge de la prison actuelle; et cette prison a été elle-même un palais épiscopal. Le temps se joue ainsi des vanités humaines.

Au sortir d'Avignon nous viendrons passer la fougueuse Durance sur le pont de Bon- Pas. Le village de Noves, que nous traversons ensuite, est le lieu où naquit la belle Laure.

AuvillairedeSainl-Andéol, la Durance nous sépare de Cavaillon, petite ville, autrefois colonie romaine, dont le territoire semble un vaste jardin. Dans les environs de Cavaillon on se livre en grand à l'éducation des vers à soie; cl il existe dans celte ville un établissement nouvellement fondé, où, grâce à une plantation de mûriers abritée sous une immense serre chaude, on peut faire des éducations précoces, dont les résultats, connus avant le moment de commencer les éducations industrielles, permettent aux magnaniers d'expérimenter d'avance la qualité des œufs qu'ils se proposent de faire éclore. Il se tient également à Cavaillon un grand marché de feuilles de mûrier : et tant que durent les vers à soie, une allée longue de près d'un kilomètre est, chaque matin, bordée de tas de feuilles apportées de vingt kilomètres à la ronde. Des peseurs jurés préposés ad hoc pèsent la feuille vendue, et toute contestation relativement au poids se trouve ainsi prévenue.

Enfin celte ville industrieuse renferme d'importantes filatures de soie grège, et tire un revenu considérable de ses melons, qu'elle cultive en grand et expédie jusqu'à Lyon et à Paris, ainsi (\uq ses aulx et ses primeurs de toute espèce.

Orgon, ville ancienne, a aujourd'hui peu d'importance (3,000 habitants), et n'est remarquable que par un tunnel pci'cé d'un côté

DE LYON A MARSEILLE

à l'autre d'une montagne pour le service du canal de Boisgelin , latéral à celte partie du cours de la Durance.

Aux environs de Lambesc, ville de 4,000 âmes qui eut de l'importance pendant les deux derniers siècles, alors que s'y tenait d'ordinaire l'assemblée des états de Provence , le pays est montueux et aride ; mais à quatre kilomètres plus loin commence une quantité de hameaux qui se succèdent jusqu'à Aix au milieu d'un charmant paysage. Les champs se montrent de mieux en mieux cultivés; les amandiers, les oliviers se présentent de plus en plus nombreux. Une cùte nous reste à franchir, du haut de laquelle nous découvrons Aix au centre d'un vaste bassin qu'enferment des sommets arides. A quelques kilomètres à l'est domine la montagne Sainte-Victoire, qui s'élève de mille mètres au-dessus des eaux de la mer, tandis (jue du côté de l'ouest le regard s'étend à perte de vue sur de belles campagnes couvertes d'oliviers.

Sans croire aux prédictions des faiseurs d'almanachs, vous avez peut-être entendu prononcer souvent le nom de Nostradamus, sous lequel est connu Michel de Nostre-Dame, célèbre astrologue, né en 1l)03 à Saint-Remi, en Provence, d'une famille juive. Catherine de Médicis voulut le voir, et lui fit tirer Ihoroscope de ses fils, c'est-à-dire pronostiquer leur destinée d'après la position des astres au moment de leur naissance : c'était une science à latiuellc, en ce temps, on ajoutait foi. Nostradamus a laissé, sous le nom de Centuries, un recueil de prédictions en vers distribués en quatrains, auxquelles les gens superstitieux ont longtemps attaché de l'importance. Klles sont, comme tous les oracles, conçues dans un style énigmatique que cliacun peut interpréter à sa guise. Si donc vous éprouvez quoique curiosité, nous pourrons, de Lambesc, pousser notre excursion jus<|u'à Salon, ville de <'>,oO0 ànies, qui a vu mourir Michel Nostradamus, et(jui, dans son «'glisc principale , inonlre le tombeau du célèbre astrologue. Cetlo église possède aussi un bénitier doimé par Charlemagne (c'est une slaluelle qui représente un saint Laurent K une

Vierge en albâtre apportée parles Génois, et un groupe de six figures de grandeur naturelle qui représente une descente de croix, et qui a le singulier mérite d'avoir été taillé dans un seul bloc de pierre.

Entrons dans la ville d'Aix, autrefois capitale de la Provence, et qui, dans la révolution de 1789, a diî céder à sa rivale, Marseille, l'honneur d'être chef-lieu du département. L'entrée d'Aix, en arrivant d'Avignon par la route de terre, ressemble à celle d'un magnifique château : c'est une grille, le long de laquelle la grande route poursuit son cours jusqu'à Marseille. Nous qui voulons faire ici une station, nous franchissons la grille, et, au bout d'un superbe cours planté de quatre rangs d'ormes, orné de trois fontaines, dont une alimentée par une source chaude, et bordé de belles maisons derrière lesquelles s'étend le quartier neuf, nous trouvons la vieille ville, qu'enveloppe encore sa muraille, flanquée de tours, et qui dans plusieurs endroits n'est plus qu'une ruine.

Des maisons garnies d'élégants balcons, crrand nombre de vastes hôtels, surtout dans le quartier d'Orbitelle, ont mérité à Aix le surnom de Paris provençal. On reconnaît aux bonnes manières de sa société la demeure de toute l'ancienne noblesse de la Provence. Pour peu que vous regardiez avec attention les ormes dont plusieurs places sont plantées, aussi bien que le cours, vous reconnaîtrez une différence avec notre orme du nord de la France. Les feuilles sont extrêmement étroites, les branches très longues et retombant en lignes presque droites jusque sur le sol. A l'extrémité de ce cours s'élève maintenant une statue en marbre, due au ciseau d'un de nos statuaires contemporains, David d'Angers. La première pierre du soubassement a été posée en 1819, et dans les fondements on a déposé une médaille qui porte au revers : « Au bon roi René, dont la mémoire sera toujours chère aux Provençaux. » Les historiens, en effet, s'accoixlent à représenter comme un excellent souverain ce IWMié, (jui était né duc de Lorraine et de Bar, et recueillit en rii>'i, comme héritier de son frère, le duché d'Anjou et le comté de Pro-

8fi

QUATRIKME VOYAOK

vence, ainsi que le tilre de roi de Naples. 11 régna jmmi i\ Xaples, et dut se retirer devant un conipéliteur plus puissant; mais il vint finir ses jours dans son comté de Provence, où son alVabililé lui mérita le nom de bon roi l^ené. Il était poète distingué, habile musicien, et, dans ses Etals, passait pour un grand peintre. Ses tableaux, ou ceux (ju'on lui attribuait, furent détruits à Tépoquc de la révolution, l'n seul a échappé; on le conserve dans la cathédrale. C'est un tableau sur bois, h deux volets fermants : le milieu représente le buisson ardent, dans le haut duquel apparaît la Vierge iMarie. Sur Tun des volets on voit le roi René à genoux , ayant à ses côtés saint Maurice et plusieurs autres saints ou saintes; sur Tautrc volet on voit Jeanne de Laval, sa seconde femme, aussi à genoux et entourée de saints personnages. L'extérieur des volets fermés représente une Annonciation peinte en camaïeu.

La nef principale de cette basilique date du XIV* siècle, sa tour et son clocher du xv*"; les autres parties sont beaucoup plus anciennes. On remarque surtout le baptistère , qui est certainement antique. Les portes de la nef, en bois de noyer, sont remarquables par des sculptures du xvi" siècle, représentant des prophètes, des sibylles, et par un grand nombre de détails d'un travail très précieux. Elles sont recouvertes par des portes modernes, qui en assurent la conservation.

Le statuaire Houdon (né en ITiO, mort en 1828) a taillé un des bustes qui ornent la bibliothèque, riche en premiers monuments de l'imprimerie. Le musée possède une œuvre importante du peintre Gros (le roi Louis XV III rjuittant les Tuileries dans la nuit du ^0 mars), et une sainte Catherine du Calabrèse. Dans le cabinet d'un antiquaire distingué de la ville, M. Champollion jeune a découvert un papyrus chargé d'hiéroglyphes égyptiens (les Égyptiens écrivaient leurs livres sur la feuille du papyrus), où il a lu le récit d'une expédition de Sésostris contre les Scythes, récit qu'il a retrouvé sculpte, avec des bas-reliefs, sur les murs d'un palais à Thèbes. Tu sais, mon cher Guillaume, que M. Champollion est, de tous les savants qui se sont occupés de cette ma-

tière, celui qui a le mieux expli(jué l'antique langue hiéroglyphiiiue, ou langue des signes sacrés, (pie jusque-là on regardait comme indéchilfrable pour les modernes. Aix a des eaux minérales, qu'il ne faut pas confondre avec les eaux, beaucoup plus efficaces, d'Aix en Savoie. C'est de ces eaux thermales, Aquœ, que vient le nom d'Aix. Près des bains modernes on peut voir des restes des thermes romains : ce sont des chambres voûtées qui ont de chaque coté un banc de maçonnerie pour les baigneurs.

Aix doit sa prospérité à ses vins, à ses caux-de-vie et surtout à ses huiles. L'olivier est un arbre qui, par son port et son feuillage grisâtre, rappelle assez le saule blanc; le tronc de nos vieux oliviers de France dépasse un mètre de circonférence, et l'arbre s'élève parfois à huit et dix mètres de hauteur. En Orient, ses dimensions sont plus que doubles. Sa lige principale se divise à trois mètres au-dessus du sol. 11 fieuril d'avril en mai, et sa récolte est bisannuelle. L'olivier redoute les hivers rigoureux, mais il exige de l'homme peu de travail. Dans le sud de l'Italie et dans le Levant on l'abandonne à la nature, peu après l'avoir planté ou semé, sans le tailler, le fumer ni le labourer. En France, on donne au pied de l'arbre un labour au printemps et un à l'automne, et, pour l'ordinaire, on fume et l'on taille. On a remar((ué que l'olivier ne prospère que dans les lieux peu éloignés de la mer.

L'olive cueillie sur l'arbre est d'une saveur acerbe et repoussante; celles ({ue l'on sert sur nos tables ont été récoltées avant maturité, et plongées pendant assez longtemps dans une lessive alcaline, ou dans de la cendre détrempée avec de l'eau. Lorsqu'on voit que la chair peut se détacher parfaitement du noyau, on les met, pour les conserver, dans une saumure aromatisée avec du fenouil, de la graine de coriandie et du bois de rose. C'est dans cette saumure que le commerce les expédie. Ces olives prennent le nom de picholincs, du nom d'un Picholini qui inventa cette saumure. La ville de Saint- Chamas prépare à peu près toutes les picholines qui s'expé'dient de la Provence. Elle

DE LYON A MARSEILLE

compte 2,1500 habitants. Située à l'extrémité nord de l'étang de Berre , et à soixante-quatre kilomètres d'Aix , elle possède sur le Touloubre une superbe antiquité romaine, le pont Flavien, arche immense formée de blocs assemblés sans ciment. Aux deux extrémités du pont, il y a deux arcs de triomphe, de style corinthien, de proportions très élégantes. A côté de son industrie privée, Saint- Chamas en a une autre moins pacifique, et qu'elle exerce au profit de l'État seul : on y confectionne de la poudre de guerre.

Pour revenir aux fruits de l'olivier et aux huiles d'Aix, les propriétaires qui visent à obtenir des huiles de table de première qualité n'attendent pas la maturité parfaite . c'est-à-dire que l'olive ait pris une teinte d'un rouge noirâtre. Ils récoltent à la main, éliminent les fruits trop murs ou altérés, laissent reposer pendant quelques jours, puis portent au moulin, où l'olive entière, chair et noyau, est broyée sous la meule. L'huile qui découle, sans pression, de cette pâte, c'est l'huile vierge; elle est verte, et a d'abord une âcreté qu'elle perd bientôt après quoique repos. Le résidu est repassé au pressoir, avec de l'eau bouillante, une ou deux fois; on obtient de la sorte une nouvelle huile, qui peut être fine encore, suivant la nature et la qualité des olives que l'on travaille. Enfin, le dernier résidu , ramené de nouveau sous l'action plus énergique d'une seconde meule, et cette fois le moulin prend le nom de recense, fournit encore une dernière (|uantité d'huile, (pii s'emploie pour les lampes ou pour la fabrication du savon. Il est rare que l'huile d'olive arrive au consommateur sans avoir été falsifiée plus ou moins. Pour l'ordinaire, on y mêle de l'huile d' œillette {coUo qui s'extrait du pavot). Pour nous en assurer, nous pourrions verser dans l'huile d'olive suspecta (|uel(jue.«i gouttes d'aiMde hyponitriquc, qui a lu propriété de solidifier l'huile d'olive, et de laisser les huiles do graine dans leur état naturel île lluiditt'. l>u reste, ronune l'huile pure se solidifie un peu au-dessous de /('«ro, taiulis ^\uo riuiile de graine supporte une température beaucoup plus basse, celle circonstance nous fournit un movon de con-

trôle moins exact peut-être, mais plus facile à employer en hiver.

Cet étang de Berre, dont je vous ai parlé tout à l'heure au sujet des picholines, mérite quelques mots de plus. Sa plus grande longueur est de vingt-huit kilomètres ; on compte qu'il en a soixante de tour. On le regarde plutôt comme une suite d'étangs que comme un seul; car ses diverses parties prennent des noms différents. Ses eaux, phis tranquilles que celles de la grande mer, déposent beaucoup de sel marin sur ses bords. Un savant ingénieur, M. Burat, nous apprendra que, pour recueillir le sel marin, on creuse sur le rivage une suite de bassins, que Ion tapisse d'argile. Le premier de ces bassins est un vaste réservoir; on y fait arriver l'eau de la mer par un canal au moyen d'une écluse, et de là on la distribue, par une pente douce, dans d'autres bassins très larges, très peu profonds, qui offrent par conséquent une grande surface à l'air pour favoriser l'évaporation. Ces bassins communiquent d'ailleurs entre eux, de manière qu'en passant de l'un dans l'autre, l'eau est obligée de parcourir jusqu'à trois à quatre kilomètres. Une fois que la cristallisation est bien établie, on relire le sel du fond des bassins; on le met en tas sur les bords pendant plusieurs mois; il s'égoutte et se sèche. Plus il reste de temps, plus il acquiert de prix, parce que moins ensuite il donne de déchet. Celte fabrication n'a lieu qu'en été; la première récolte de sel se fait vers la fin de juillet. Oiiand le temps n'est pas défavorable, on en obtient une seconde, et même une troisième; mais ce dernier cas est assez rare. L'abondance de la récolte varie considérablement, en raison de la température, de l'étal (lu ciel, et des vents qui régnent.

A partir du rivage, le terrain s'élève gra- (liK^Uement par une pente douce, et forme un bel amphithéâtre planté de vignes, d'amandiers et d'oliviers. De dislance en dislance, une peliie ville semble sortir du sein des eaux. Chacune a son petit port, d'où elle expédie des bateaux et des petits navires. No\js connaissons déjà Saint- Chamas. licrtv. compte 2,000 habitants, et se livre <nrtniit à

ss

OMATHIKMH V(>VA(iK

roxploilalioii ilt'S salines. Marlii;ues possôdo S,(tOO liabitanls. Klle occupe, à reiilive de l'élang qu'on appelle ctang de Murlhc, un îlot el les deux rives; on Ta surnoniUH'e la petite Venise de la Trovence. 11 y a deux siècles, elle a eu ses jours de splendeur; on assure (pi'en lt>88 sa population sVdevail à JO,(i()0 âmes. Klle a de belles pêcheries. Le passage pcriodicpie des poissons de la Méditerranée dans l'étang est curieux à observer; il en est peu tpii échappent aux pêcheurs. On sale annuellement quatre cents cpiintaux d'aniruilles, sans compter celles qui se mangent fraîches. On y construit beaucoup de bâtiments de commerce , et là se forment de bonne heure, par le cabotage, d'excellents mai'ins pour notre marine militaire.

Le port de Bouc n'est autre chose qu'un grand goulet qui conduit de la Méditerranée dans l'étancr. Son utilité est surtout très grande en temps de guerre aux convois qui partent de Marseille, et se rendent à Celte et autres ports. Il sert alors de refuge aux bâtiments poursuivis par l'ennemi. La tour, sur laquelle est un phare, a été construite par les Marseillais vers le xii" siècle. Un certain nombre de paysans des environs d'Aix n'ont point renoncé à l'ancien costume. Ils portent la culotte courte, la grande guêtre de cuir, qu'une jarretière rouge fixe sur le genou, une veste à basques fort courtes, une ceinture de tricot vert et rouge, un bonnet rouge, et, pardessus, un vaste chapeau.

Si nous étions venus à Aix par la voie la plus rapide et la plus courte, par Tembranchement du chemin de fer de Lyon à la Méditerranée, qui part de liognac, nous aurions pu admirer l'aqueduc de Pioquefavour, digne rival de ce que les lîomains nous ont, en ce genre, laissé de plus grandiose et de plus hardi. Cet aqueduc, destiné à faire passer le canal de dérivation qui amène à Marseille les eaux de la Durance, au-dessus de la profonde vallée de Pioquefavour, se compose de trois rangs d'arcades superposées. Sa longueur totale est de quatre cents mètres, et son élévation de quatre-vingt-trois mètres. Vu à dislance, l'ensemble harmonieux de cette œuvre colossale lui donne une apparence de légè-

rett', et ce n'est (|u'en arrivant au pied des piliers sur lesquels s'appuie le premier rang des voûtes que l'on se rend compte de leurs l>ro])(Ulions gigantesques. L'aqueduc do Ro- (piefavour a été conçu et exécuté, de 1842 à 18'i(>, par un jeune ingénieur, Montricher, qui du ]>remier coup s'est acquis une célébrité européenne.

Montricher ne jouit malheureusement pas longtemps de la haute position qu'il s'était faite après un si brillant début. Appelé dans le royaume de Naples pour y dessécher un marais, il fut atteint d'une fièvre pestilentielle, et mourut à la fleur de l'âge.

Kn quittant Aix par l'ancienne route de Marseille, bien délaissée aujourd'hui, nous rencontrons d'abord le château d'Albertas, qu'embellissent des eaux limpides et un vaste parc.

Après le village de Pin, commence la descente de la Visla (la Vue, en langue provençale), parce qu'en effet on y jouit d'un point de vue ravissant : à droite, la mer sillonnée par d'innombrables barques ou navires; en face, la ville, au milieu d'un amphithéâtre de montagnes dont toutes les pentes sont couvertes de bastides, maisonnettes de campagne. Nous saluerons en passant les ombrages du parc qui entoure le château des Aigalades (ce qui veut dire les sources); on cite ces ombrages comme les plus beaux de la Provence , où les grands arbres ne sont pas chose commune. Bientôt nous entrons à Marseille, ville d'environ 300,000 âmes, par la ])orlc elle faubourg d'Aix, et devant nous s'ouvre la superbe rue de Rome, qui traverse entièrement la ville.

Son vieux port, dont l'entrée regarde le nord-ouest, se prolonge dans l'intérieur de la ville sur une longueur de mille mètres, et sur une largeur de quatre cents mètres environ. Le goulet par lequel il communique avec la mer est étroit, et d'une profondeur insuffisante pour qu'une frégate armée puisse y passer. Ce goulet est défendu par deux forts bâtis sur des rochers, celui de Saint-Jean au nord, et celui de Saint- Nicolas au sud. Peu de ports sont aussi sûrs que celui de Marseille; il i)eiil facilement contenir mille trois

DE LYON A MARSEILLE

cents navires; malheureusenient, comme il sert d'égout à toute la ville et comme ses eaux sont stagnantes, il tend constamment à s'encombrer, et il s'en exhale assez souvent une odeur très peu agréable. Depuis que les eaux de laDurance, amenées par l'aqueduc de Roquefavour, viennent s'y mêler, cet inconvénient, sans avoir disparu, a été beaucoup atténué. La partie du quai exposée au midi est une délicieuse promenade en hiver. On l'appelle la Cheminée du roi René, parce que ce prince, qui habitait Marseille pendant l'hiver, manquait rarement d'y faire sa promenade, et de venir s'y réchauffer au soleil.

Prenons un bateau, et faisons-nous conduire en dehors du port, dans la rade.

Voyez-vous ces trois îlots, à environ quatre kilomètres au sud-ouest? Le premier se nomme l'île d'If. Il porte une ancienne forteresse dont François P"^ ordonna la construction, et dont le donjon a souvent reçu des prisonniers d'État. Les deux autres îlots , Hatonneau et Pomègue, ont été liés par une immense digue, chef-d'œuvre qui ne date que de ce siècle. Marseille s'est procuré de la sorte un port supplémentaire, qui sert pour les navires en quarantaine, et où les vaisseaux de ligne peuvent mouiller. Piatonneau et Pomègue ont des hôpitaux pour recevoir les malades suspects qui ne peuvent se rendre au lazaret.

Tu vas peut-être me demander, Henriette . ce que c'est qu'un lazaret. C'est un bâtiment isolé sur le rivage de la mer, où les équipages des vaisseaux arrivants sont tenus de descendre et de séjourner pendant un temps plus ou moins long (autrefois c'était quarante jour, de là vient l'expression consacrée faire quarantaine), pour donner garantie qu'aucun des hommes n'est atteint de maladie contagieuse. Cette précaution, regardée aujourd'hui comme plus vexatoire qu'utile, tend à disparaître complètement de notre code maritime. Aulrcfuis les lazarets étaient placés sous le patronage de Lazare, le lépreux de l'Evangile, considéré comme le patron des malades atteints de maladies contagieuses; à la porte de toutes les villes il y avait un hôpital désigne sous le nom de Saint-Lazare. Le lazaret de Marseille est le plus bel établis-

sement de ce genre qui existe sur les côtes françaises de la Méditerranée. Il n'a pas empêché cependant la peste qui, en 1720, frappa Marseille. Elle se déclara le 25 mai, et en cinq mois enleva plus de 40,000 personnes. M. de Belzunce, évêque de Marseille, se signala par son zèle à secourir les malades et par son courage héroïque. Millevoye a chanté son dévouement dans le poème de Belzunce.

C'est des chantiers de Marseille que sont sorties les plus belles frégates de la marine du pacha d'Egypte.

Marseille est regardée comme la plus ancienne ville des Gaules. On attribue son origine à une colonie de Phocéens, qui en jetèrent les fondements six siècles avant l'ère chrétienne. Ton ami Plutarque, mon cher Guillaume, est l'écrivain qui nous a conservé le nom du fondateur. « Il y a des marchands qui furent les fondateurs de grosses villes, comme Protus ou Proies, qui fonda Marseille, ayant acquis l'amitié des Gaulois, sur la rivière du Rhône. » A la fois manufacturiers et commerçants, les Marseillais de l'antiquité fabriquaient des bijoux , des ornements en corail, des cuirs et du savon, industrie dans laquelle ils n'ont jamais reconnu de maîtres. Ce fut Marseille qui introduisit dans les Gaules l'usage des bracelets et des colliers en or. La forme antique de ces ornements se retrouve encore aujourd'hui dans quelques localités des environs, notamment à Arles. Pour toutes richesses agricoles, l'antique Marseille ne cultivait que la vigne et l'olivier. Sa véritable source de prospérité, elle la demandait à la navigation. Les Phocéens avaient naturalisé chez elle leur science et leur habileté nautiques, et leurs galères svelles et rapides garnies de cinquante rames. La mer lui ouvrait les marchés de l'Ilalie, del'Ibérie, de la Numidie; elle s'ouvrit également par le Rhône de nombreux marchés dans les Gaules. Elle prenait sous son patronage ties cités centrales, comme Cavaillon et Avignon, en même temps qu'elle échelonnait des colonies sur tout le littoral de la Méditerranée, dont plusieurs ont vécu jusqu'à nous. Anlibes, Nice, Monaco, Agde.

Marseille, comme toutes les anciennes

QUATRIKME VOVAOE

villes, se divise en deux parties bien Iraiicliées : la vieille ville, qui se transforme petit à petit, de la circonférence au centre, et la ville nouvelle. Laissons la première, pour ne pas vous répéter ce ijih' ji^ vous ai dit l.iiit de fois à pmpos de ces vieux quai'liers ipii déjKuent la plupart de nos cités, et occuponsiMUs plus agréablement de la ville moderne. Celle-ci est diirne d'être comptée parmi les plus belles villes de TEurope ; rues larges et bien alignées, superbes constructions, jiromenades nombreuses et variées, fontaines monumentales, rien ne lui manque. Sa Cannebière, dont les Marseillais sont si fiers, pour ne pas être la huitième merveille du monde, n'eu otViv pas moins un magnifique coup d'œil. Tei'minée d'un cùté' par le port, et de l'autre par une promenade ombragée, bordée de maisons d'un aspect presque monumental, dont les rez-de-chaussée sont occupés ou par des cafés d'un luxe éblouissant, ou par des boutiques étalant derrière leurs vitrines les plus riches produits de l'industi'ie parisienne et lyonnaise, la Cannebièrc prend encore un cachet tout particulier par la foule bigarrée qui s'y presse du matin au soir, et bien avant dans la nuit. Cette population formée des éléments les plus divers, où la robe arménienne frôle le burnous arabe, où le matelot coudoie le dandy, où la robuste Génoise, portant sur sa tète la charge d'un àne, passe droite et fière à côté de touristes ébahis, où la grande dame croise la griselte, le fiàneur, le commis courant à toutes jambes, celte population, dis-je, est certainement la partie la plus intiTcssante et la plus curieuse de la fameuse rue.

Le quartier central, où se trouve la Cannebièrc, la place Royale, les rues de Saintl'erréol et de Paradis, peut soutenir la comparaison avec le (|uartier de la rue Vivienne, à Paris.

Parnd les promenades et les places, il faut citer le Cours, au milieu duq\iel s'élève la statue en bron/e de révèquc Belzunce, In place P.oyale, la place Sainl-l'erréol, les allées de Meilhaii, le Prado, longue avenue aboutissant à la mer, enfin plusieurs boulevards généralement bien ombragés.

(»n a trop reproché à .Marseille sa pauvreté en monuments anciens, pour (pie nous lui jetions la pierre à notre tour. Le fait est (ju'elle n'a rien à nous montrer sous ce rapport , pas même un édifice religieux vraiment digne d'une cité de 300, OUU habitants. Sa cathédrale, conmiencée en 1853, d'après les plans de MM. Vaudoycr et Espérandieu, vient d'être achevée; elle a coûté plus de G,000,OUO.

Jusqu'en 18o3, le commerce de Marseille s'i'tait contenté d'une bourse provisoire, espèce d'immense baraque en jilanchcs de sal^in. Si une ville où il se fait tant d'alTaircs n'a sérieusement songé que dans ces derniers temps à donner à ses négociants une bourse moins rustique, c'est que ceux-ci n'en éprouvaient guère le besoin. L'habitude de se réunir en plein air sur la place et dans les rues adjacentes est si invétérée chez eux, que rien, dit-on, ne pourra les en faire changer. Le nouveau temple de Mercure que Ton a bâti de 1854 à 18G0, pour être un véritable palais, n'aura donc probablement pas plus de succès que l'humble baraque qu'il remplace, en ce sens que les négociants, les courtiers , les armateurs et les capitaines marseillais continueront, comme par le passé, à prendre leurs informations, à causer polili(jue, à spéculer, à vendre, à acheter au milieu de la rue.

Le musée de Marseille renferme quelques toiles remarquables et dignes du palais où elles sont exposées, palais (jui est une des œuvres les mieux réussies de l'architecture moderne. La bibliothèque, assez mal logée, contient 80,000 volumes et un certain nombre de manuscrits curieux; le cabinet des médailles offre une collection assez complète.

Sur la montagne la plus voisine de la ville s'élève le fort de Notre-Dame-de-la-Garde, (\m renferme une chapelle dédiée à la Vierge, (pie les marins appellent Notre-Dame-de-la- Garde, et aussi la bonne Mère, la Patronne de Marseille et des marins provençaux.

Le vieux port de Marseille, quoique capable de contenir millr trois cents navires, ne pouvant plus suffire aux arrivages, qui suivaient une progression toujours croissante, on se décida à créer un second i)oit. Mais à

DE LYON A MARSEILLE

peine le port de la Jolielte était-il terminé, qu'on se vit obligé de songer à en ouvrir plusieurs autres ; 16,000,000 de francs ont été affectés à ces travaux. Pour subvenir à ces dépenses , qui tombent en grande partie sur elle, la ville de Marseille a vendu à un spéculateur, dont la ruine vient d'avoir un si triste retentissement, les terrains du Lazaret et de la Joliette, c'est-à-dire une superficie de quatre cent mille mètres carrés, à raison de 50 francs le mètre. Sur ces terrains s'élève tout un quartier d'une somptuosité sans égale.

Le commerce de Marseille a eu beaucoup à souffrir pendant les guerres de la révolution et de l'empire; aujourd'hui il est plus prospère que jamais. Le chiffre du mouvement annuel du port ne dépassait pas, avant la révolution, deux mille cinq cents navires ; il s'est élevé en 183G jusqu'à environ sept mille trois cents, et les navires que le commerce de Marseille employait alors étaient d'un plus fort tonnage que l'ancien.

Aujourd'hui l'arrivée et le départ d'environ trente mille navires, jaugeant ensemble près de quatre millions de tonneaux, donnent au port de Marseille un mouvement qui, pour l'importance, le cède à peine aux premiers ports du monde. Outre la compagnie des Messageries nationales, dont les paquebots desservent les divers ports de l'Italie, les Échelles du Levant et l'Algérie, une foule d'autres compagnies ont établi des services réguliers sur la Corse, l'Espagne, l'Angleterre. Les vapeurs de la compagnie des Messageries nationales sont commandés par des officiers de la marine de l'État, et ne laissent rien à désirer pour la solidité, la marche, le confortable des emménagements, et pour la manière dont les passagers sont traités.

Marseille est le bureau le plus important du transit français (c'est-à-dire des marchandises pour losquollos l'étranger nous demande passage sur notre territoire) ; jilus d'un tiers de ce transit passe par sa douane. Elle expédie pour rAlIcniagnc, et surtout pour la Suisse, des marchandises de toute sorte, et principalement des denrées coloniales. VMc reçoit à son tour du nord de rKurope, el en

première ligne de l'Allemagne, les articles qui transitent vers l'Italie, l'Espagne, le Levant, l'Amérique, etc. Cependant l'ouverture du tunnel du mont Cenis a déjà modifié cet état de choses, et le tunnel du Saint-Gothard le modifiera encore plus profondément.

La route du Levant et de Constantinople est toujours celle que les vaisseaux marseillais connaissent le mieux. Depuis que les Turcs ont ouvert enfin le passage des Dardanelles aux bâtiments venant de la mer Noire, Marseille est entrée en communication directe avec les ports d'Odessa et de Taganrog, dont elle reçoit les blés en échange des vins de la Provence. La majeure partie de ce qui s'expédie pour notre colonie d'Alger passe par Marseille pour la partie marchande, par Toulon pour la partie militaire.

Le grand cabotage met Marseille en rapport avec tous nos ports de l'Océan. Le commerce de Marseille est aussi varié qu'étendu, et attire dans ses murs une foule immense , dans laquelle on retrouve les divers types et les divers costumes du monde entier, ce qui n'est pas une des moindres curiosités de la ville.

La fabrication des cuirs a beaucoup perdu ; celle du verre est toujours très importante, et, comme par le passé, l'antique cité des Phocéens continue encore à fabriquer les ornements en corail, et elle a conservé sa supériorité dans la fabrication du savon.

Le savon est la combinaison d'un corps gras avec la soude ou la potasse; tous les savons durs ont pour base la soude ; la base (les savons mous est la potasse. Marseille fabrique à peu près exclusivement des savons durs.

La France consomme annuellement de quarante et un à quarante-deux millions de kilogrammes de savon dur ou à base de soude combinée avec l'huile d'olive, et la seule ville de Marseille en fournil les dix- neuf vingtièmes.

Ou commence par écraser la soude et la n\élanger avec un tiers de chaux vive (pi'on a éteinte et réduite en pouilre. On lessive, el l'on en retire des eaux plus ou moins riches dout on détermine e( ou règle la force. Les chaudières sont en lonle ou en lole. et vont

OUATlUtML: VOYAGE

t'ii iliniimuml \m\v \c roml. Mlles ont assez souvent lieux mMies lic diamMre sur cinq de proloiuieur. Quehjueluis le fond seul est on cuivre, et les parois sont en l»ri(iues. Elles peuvent contenir de douze à i\\\\u/.o mille kilnu;ramnies de savon. On allume 1(> leu, el l'on lait bouillir un mélange il'huile avec do la lessive faible; on renuie en ajoutant toujours delà même lessive, el quand la matière devient laiteuse et sVpaissit, on jette des lessives successivement plus fortes. A mesure • pie les lessives s'épuisent, on soutire eu ouvrant un tuyau q\w i'nii nomme épine, et (pii st^ trouve au fond (l(^ la chaudière. La combinaison (pii doit donner le savon se forme d'abord à la surface, et finit par demeurer à sec à mesure que les lessives sont soutirées. Le savon qu'on retire de cette chaudière est de couleur bleue; c'est ce qu'on appelle le rdargage. Ce premier savon est reporté dans une seconde chaudière, avec de la lessive forte. On fait bouillir. Il se forme des grumeaux qu'on aide à se réunir par une lessive faible. On coule ensuite la pâle dans des mises; ce sont de grandes caisses de bois ou de pierres bien jointes. Après le refroidissement, on coupe le savon en briques pour le livrer à la consommation. Pour marbrer le savon, lui donner de belles veines bleues, on introduit dans le mélange une certaine «juantité de sulfure de fer. Un célèbre chimiste, M. Dorcet, te donnera, ma chère Henriette, une utile le(^on d'économie domestique. Accorde In préférence au savon marbré sur le savon blanc. Un savon bien marbré ne peut jamais avoir conservé au delà de trente-quatre centièmes d'eau, tandis que le savon blanc peut être bien cuit et en contenir beaucoup plus, et

Costumes provençaux

en outi'c se falsilir jtlus facilement, par l'introduction (l'une ({uanlité de plâtre.

Une chose (jui elTraye (piand on visite une savonnerie, c'est la situation de l'ouvrier qui, armé d'un rablc , lontr bâton qui se termine par une forte palette, mêle successivement la lessive avec la i)àle (pii s'est déjà fornu'o. Cet ouvrier se tient debout sur un madrier jeté d'un bord à l'autre de la chaudière, dans laquelle il peut tomber au moindre faux pas. M. Darcet a proposé depuis peu un appareil de sauvetage, consistant en une forte ceinture n.xéc à un câble qui se rattache au

l)lafond. Croi riezvous qu'il faut de la part du fabricant des injonctions très sévères pour forcer l'ouviier à travailler avec cette ceinture? tanlThomme est disposé à l'imprudence, et se familiarise avec le danger qui se représente à tous les instants!

Pour nous rendre de Marseille à Toulon, nous passerons par Aubagne, ville (le plus de 7,000 âmes, qui peu à peu a déserté le pied de son vieux château ruiné pour s'étendre dans la plaine des deux côtés de la grande roule. Aux environs est la montagne de Gardelabeau, en grande vénération dans la contrée. Son sommet porte une croix de bois d'une très forte dimension et qu'on dislingue de fort loin.

Nous laissons à seize kilomètres au sud la Ciolal, charmante ville abritée par deux petits môles , et l'une des colonies qui fonda Fanlique Marseille plus d'un siècle el demi avant l'ère chrétienne. Elle compte plus de 10,000 habitants ; mais à l'époque de François I*"" elle était plus Hérissante et plus peuplée. Son port peut recevoir des frégates. Son golfe sert de mouillage, non seulement pour les bâtiments de commerce, mais aussi

•m,! ï^'oLT.

DE LYON A MARSEILLE

pour les vaisseaux de guerre. L'île Verte a de bons retranchements , qui servent à la défense du golfe et du port. Les chantiers de la Ciotat ont de la réputation. On y construit, pour la marine marchande, à meilleur marché et aussi bien, disent beaucoup d'ar-

mateurs, que dans ceux de Marseille. Le cabotage vient prendre là des cargaisons de vins muscats, d'huile et de fruits secs.

Voilà bien du chemin parcouru dans cette soirée ; si vous m'en croyez', nous attendrons à demain pour visiter Toulon.

CINQUIÈME TOYACzE

DE TOULON A BRIANÇOX

Hyères. — Fréjus, — Cannes. — Antibes. — Nice. — Grasse. — Drauuiynan.

Gap. — Euibruu. — Bi-iançon.

Toulon, ville d'environ 77,000 âmes, a devant elle deux rades successives, ou plutôt une double rade, la plus sûre peut-être de la Méditerranée. Le port se divise en port vieux et port neuf, tous les deux séparés de la rade par des môles dont la construction date du règne de Henri IV. L'entrée de chacun est si étroite, qu'elle ne peut recevoir de la rade qu'un seul vaisseau à la fois. Le lazaret est au fond de la rade.

Le port vieux, situé à l'est, est destiné au commerce et bordé d'un large quai. Le port neuf, placé à l'ouest et réservé à la marine militaire, est entouré par les constructions nécessaires à ce service. Les deux ports communiquent ensemble par un chenal.

La ville est couverte, du côté de terre, par des fortifications (jui passent pour imprenables. En 1793, Toulon avait été livré aux Anglais et avait reçu deux flottes, anglaise et espagnole. 11 s'agissait de reprendre Toulon par terre sur une garnison étrangère. Tant ({u'ellc fut alla(iuéc de front elle résista facilenuMit. Le siège se prolongeait depuis plusieurs mois, et l'on arrivait au mois do décembre. Survint enlin un j(>une commandant (rarlillrric, dont le coup d'iril aussi sur (juc rapide reconnut sur-le-champ le

point où il fallait frapper. Un petit fort existait éloigné de la ville et sur le côté, mais dominant en plein la rade où les flottes anglaise et espagnole étaient au mouillage. Malgré les oijjections du général en chef Cartaux, ce fut contre ce fort qu'il dirigea son attaque. Son activité était extrême ; il couchait à côté de ses canons, que souvent il pointait lui-môme. Le fort pris, les flottes en rade ne purent rester sous le feu , et, ne pouvant non plus se décider à abandonner la garnison qu'elles avaient apportée, elles remmenèrent. La ville, redevenue libre, reç:ut l'armée assiégeante. Le jeune commandant d'arlillerie se nommait Napoléon Bonaparte. Ce fut là son premier pas dans sa carrière do

gloire.

Le quartier neuf de Toulon est fort beau. L'IuMel de ville présente sur la façade deux cariatides soutenant un balcon, œuvre du fameux l'uget (né à Marseille en 102iî). Le caractère de la force est houreusomenl exprimé dans ces tloux ligures, et lOn reconnaît le cisoau au(]uol Versailles doit la statue si remarciuable du .\[ilon de Crolone.

Ce (ju'il faut visiter à Toulon . c'e.-t le port militaire et l'arsenal. Nous nous munirons d'un permis du préfet maritime, car l'ar-

CINUUIÈMK VOYAGE

sonal ne s'ouvre aux «Mirioux i[nî{ cello conililion. N'oici les j^oilestlt' l'arseiuil. Siu» aspocl inoiiuiiKMiUil, ses coloiiiu's, U\s Ijas-relicfs (|ui le (.lécoivnt, les statues de Mura el de .1//ucrvc, nous donnent cravance un(> idi'e de l'importance et de la destination de rétablissement dans le(|uel nous entrons. Poulie connaître en détail, il nous faudrait plus d'un mois, car il n'occupe pas moins de deux cent quatre-vingt-dix hectares de suj^erfieie, et se développe sur une ligne de huit kilomètres ; pressés comme nous le sommes , nous nous contenterons de le parcourir rapidement, et d'en rapporter une impression générale. Donnons un coup d'œil à la corderic, au.x forges, dont une machine à vapeur de la force de vingt chevaux fournit du vent à (juatre- vingts fourneaux et soulève un énorme martinet , et pénétrons dans l'atelier des modèles. En en sortant, nous rencontrerons le dépôt des mâtures , deux immenses cales couvertes sous lesquelles on ne construit plus aujourd'hui, et le magasin trénéral, vaste bâtiment mesurant cent mètres de long, le parc d'artillerie, et plus loin, les ateliers des menuisiers, des charpentiers, des tourneurs, etc.

Entrons maintenant dans la salle d'armes, l'une des merveilles de l'arsenal de Toulon. Toute la décoration de cette salle est formée d'armes de toute espèce, disposées de la façon la plus ingénieuse. En combinant ensemble les formes si diverses de ces fusils, de ces sabres, de ces poignards, de ces épées, des pièces détachées de tous ces engins meurtriers, on a reproduit les lignes et les détails de l'architecture la plus riche et la jilus variée.

Nous voici au Mourillon. Dans ces hangars qui s'étendent à plus de cinq cents mètres, se trouvent les bois de construction destinés à la flotte. Un terrible incendie les consuma, avec tout ce qu'ils contenaient, en 18'jo, et dévora pour U,OOÛ,000 de bois. Sous ces cinq cales couvertes, la France peut construire simultanément (|uinze vaisseaux de ligne.

Notre rapide excursion dans l'arsenal nous a laissé le temps d'aller jusqu'à Saint-Man-

drior. Poui* nous y rendre, il nous faudra traverser la rade. Saint-Mandrier n'est qu'un hùpital ; mais il csl dans une situation charmante, entouré de jardins, et, de plus, nous y verrons une chapelle dont le plan dillèrc totalement de celui de la i)lupait de nos édifices religieux; c'est une copie exacte du temple du Soleil à Rome, et une citerne devenue célèbre moins par sa capacité (elle contient cependant cinci mille mètres cubes) que par le singulier phénomène d'acoustique qu'on y observe. L'écho y reproduit plus (le cinquante fois, et cela d'une façon distincte, un cri jeté dans son orifice. La personne, convenablement i)lacée, peut lui faire répéter jusqu'à cin(| fois une phrase entière.

N'oublions pas le musée de la marine.

Tous les arts que la marine militaire met en œuvre ont déposé là des types ou modèles, soit des matières premières, soit de leurs instruments, outils et machines, soit de leurs produits. A côté de ce qui se fait aujourd'hui, on retrouve ce qui se faisait autrefois.

A seize kilomètres à l'est de Toulon , sous un délicieux climat qui se rapproche de celui de l'Italie, les personnes atteintes de maladies de langueur retrouvent fréquemment la santé dans la ville d'IIyères (ou Hières), qui compte environ 11,000 habitants, et fut la patrie de Massillon. C'est une de nos plus vieilles villes d'origine grecque, nommée dans le principe Arche, puis Iliéros, c'est-àdire la Sainte. Elle occupe le penchant méridional d'une montagne qui regarde d'assez loin la Méditerranée, en face d'un petit archipel de quatre îles auquel elle a donne son nom.

La partie basse de la ville, que traverse la route de Toulon , a été presque entièrement reconstruite depuis (prilyères est devenue, pendant la saison d'hiver, le rendez-vous de tant de poitrines délicates. Aujourd'hui les étrangers trouvent à Ilyères des appartements propres, commodes, même somptueux, toutes les ressources enfin que peut oll'rir à des personnes valétudinaires une ville du premier ordre. Voici des hôtels

DE TOULON A BRIANCON

qui, par leur apparence monumentale, annoncent qu'ils attendent des voyageurs de la plus haute distinction. Voyez -vous, sur cette petite place, ces palmiers dont la brise balance les longs panaches? Hyères prend le plus grand soin de ces beaux arbres, qui lui servent d'enseigne : ne proclament-ils pas la douceur de son climat? Comment celui dont les organes respiratoires redoutent l'aquilon et le froid, et qui fuit vers le Midi aux approches de novembre, ne s'arrêterait-il pas à l'appel de ces palmiers?

C'est à leur position complètement abritée du nord que la ville et ses environs doivent la température exceptionnelle dont ils jouissent; malheureusement Hyères est à quatre kilomètres de la mer : la campagne qu'on parcourt pour y arriver est ravissante; mais quatre kilomètres pour aller, autant pour revenir, ne constituent plus une simple promenade. Cet éloignement prive la population sédentaire et flottante d'un des avantages que possède la dangereuse rivale de la ville d'Hyères, Cannes, où nous arriverons bientôt.

Le département du Var, avant l'annexion du comté de Nice, était la seule contrée de la France qui produisît des oranges mangeables. Tant que les moyens de communication par terre et par mer sont restés lents et difficiles, Hyères faisait un commerce d'oranges assez considérable, et elle les expédiait au loin. Il fallait bien se contenter de ses oranges, malgré leur acidité et leur manque de parfum ; mais maintenant que les clippers, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, transportent avec autant de célérité que de régularité les marchandises de toute sorte ; aujourd'hui que l'on peut manger à Paris des oranges cueillies quarante-huit heures auparavant dans les jardins d'Ajaccio, les pauvres oranges de la Provence sont à peu près réduites à se faire consommer sur place. Du reste, à Hyères, comme le long de tout le littoral du Var, les propriétaires, ne trouvant plus à vendre avec le même profit les fruits de leurs arbres, se sont mis à en vendre les fleurs aux fabricants de parfumerie et d'eau do llcur doran-

' ger. On m'a assuré que cela leur réussissait si bien qu'ils ne regrettent pas du tout le temps oii ils envoyaient leurs oranges au bout de la France.

Si nous poussons jusqu'à Saint-Tropez, nous trouverons une ville de 3,500 habitants, qui se livre à la pèche, et construit des navires renommés pour leur durée. Elle est assise sur la côte sud du golfe de Grimaud , golfe magnifique, d'un mouillage sûr. Le port est à l'abri des vents les plus dangereux. Ce qui distingue surtout Saint-Tropez, c'est que, sur les rochers à fleur d'eau qui hérissent les environs de son port , on a longtemps péché le plus beau corail de la Méditerranée. Le corail présente l'aspect d'un minime arbrisseau dépouillé de ses feuilles. Il adhère au rocher par une base et une tige perpendiculaire, et ses rameaux s'ouvrent à angle presque droit. Le diamètre de la tige ne dépasse jamais vingt- sept millimètres, et le tout s'élève de trois à cinq décimètres au plus. Sa substance est dure, calcaire, formée de couches concentriques d'une couleur rouge et éclatante (le corail des côtes de P>ance est réputé pour la vivacité de sa couleur). Cette substance est recouverte d'une chair vivante, qui est l'animal créateur de cette production , et qui , en se desséchant à l'air, forme une couche friable. On trouve le corail jusqu'à plus de trois cents mètres de profondeur. On le pêche en faisant descendre une machine formée de branches de fer placées en croix, auxquelles il s'accroche.

Nous sommes, à Saint-Tropez, en bonno situation pour voir pêcher le thon, qui est le plus riche produit de la pêche sur nos côtes de la Méditerranée. C'est un gros poisson voyageur, qui marche en grandes troupes, et nous visite au printemps et à l'automne, mais plus abondamment au printemps. On pêche le thon avec un immense filet tenu verticalement au moyen de masses de liège et de barils qui maintiennent sa partie supérieure à fleur d'eau, et d'un système do cables trappes sur une ancre et sur de grosses pierres (jui lixtMit sa partie inférieure au fond de la mer. Le lilet prend le nom de madrague, cl, ainsi disposé, forme

r.lMjl ILME VUVAGE

une espôcc de parc divise en pluriieurs cuniparlinienls qui vont en liiniinuanl de capacité. Le poisson entre dans le premier sans se douter de rien, et pénètre juscpi'au dernier, (jue les pécheurs, dans leur langage énergique, appellent la chambre de mort. Saint-Tropez peut disposer jusqu'à trois madragues à la fois, ce qui est considérable. On dépèce le thon; on grille et Ton fait frire les morceaux choisis , et on les dépose dans des vases qu'on achève de remplir avec de l'huile d'olive. C'est le thon mariné que Ton sert sur les tables.

Une promenade de deux kilomètres nous conduira à Fréjus, ville d'environ 3,000 âmes, située sur une petite éminence qui domine d'un ctMé le rivage, à un kilomètre de la mer, et de l'autre une grande plaine entrecoupée d'étangs et de ruisseaux, couverte de jardins, de moissons et de prairies ; des montaiines couronnées de pins maritimes, avec des oliviers à leur base, forment le fond du tableau. Fréjus existait longtemps avant l'invasion de César. Les Romains l'agrandirent, lui donnèrent le nom de Foriun Julii , et sous ses murs creusèrent un port, qui communiquait à la mer par un chenal sinueux de deux mille mètres de longueur.

Dans les guerres des siècles barbares, ce chenal se combla; le port, ne recevant plus les eaux de la mer, devint un marais pestilentiel , qu'on a enfin desséché et rendu tout récemment à l'agriculture. On voit encore deux beaux restes de quai, deux bornes en granit pour amarrer les navires (on y reconnaît le frottement des cordages), un phare circulaire terminé par une tour, et, entre le port et la ville, un arc triomphal de grande proportion. On l'appelle aujourd'hui la Porte dorée. Un aqueduc de trente mille mètres de longueur (près de huit lieues), qui avait dans plusieurs parties un double étage d'arcades, amenait à l'omim Julii les eaux de la Siagne. On en voit encore de beaux restes.

A coté de ruines qui ont appartenu à un amphithéâtre, il est curieux d'étudier la disposition d'une des portes antiques. Le rempart formait un croissant dans lequel l'ennemi devait s'engager pour gagner la porte.

en recevant les projectiles de deux grosses tours qui occupaient les deux cornes du croissant.

Le 1" mai de chaque année, les habitants de Fréjus et de Saint-llaphaël se rendent en pèlerinage à la montagne de l'Esterel. On célèbre une messe solennelle dans une grotte obscure où saint Honorât passa plusieurs années de sa vie. La lumière n'y pénètre que par une ouverture venant de la voûte. Cette montagne est couverte de troupeaux de chèvres, que les bergers abritent la nuit dans des cavités souterraines.

Traversons maintenant le magnifique golfe de Juan, et abordons à Cannes. Celte ville, aussi ancienne que Fréjus , s'est complètement transformée dans ces derniers temps : tout le (juartier qui longe le rivage a été rebâti à neuf, et renferme de c-randes et belles constructions. 11 existe presque sur la plage une promenade ombragée, où même pendant les chaleurs de l'été la mer entretient une certaine fraîcheur.

L'heureuse situation de Cannes, la fertilité de son territoire, que couvre une végétation luxuriante; les ondulations du sol, qui se prête à la création de jardins paysagers; les points de vue admirables que rencontre le regard, de quelque côté qu'il se dirige, ont attiré à Cannes de riches Anglais, dont un certain nombre ont acquis des terres et fait élever des maisons de plaisance.

On compte déjà une vingtaine de villas, véritables châteaux par leur importance. La plupart de ces constructions, auxquelles le caprice du propriétaire ou de l'architecte a voulu donner l'apparence des vieux castels du moyen âge, ne manquent pas d'un certain cachet. S'il est permis de reprocher à quelques- ! unes d'être d'un goût douteux, et d'avoir sacrifié l'élégance à l'élrangoté, on ne peut refuser à aucune le mérite de l'originalité. On ne voit partout que gros murs crénelés, douves, pont-levis, poternes massives, meurtrières, hautes et étroites fenêtres garnies de vitraux, donjons avec mâchicoulis, minarets, coupoles renllées, emprunt plus ou moins heureux à l'architecture saxonne ou mauresque.

Page 1