‹ Voyage en FranceChapitre 12 sur 29 · SIM !■: M !•: \' 0 V A · texte numérisé non relu

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cices de l'ailillerie; raiilrc, plantée de plusieurs rancrées d'arbres, ornée de bassins et de jets d'eaii , allire tous les soirs la belle société. Sauf (luelipies voies plus modernes et suffisamment larges, le vieux Munlpellier n'a (jue des rues étioites, tortueuses, et souvent d'une pente assez raide. J'ai cependant entendu parler de grands projets d(tnl l'exécution donnerait à la ville ce (|ui lui manque, de l'air et du jour. Espérons-le pour ses habitants.

La cathédrale est l'ancienne église d'un monastère de bénédictins. Elle n'a de curieux pour l'artiste qu'un bon tableau de Sébastien Bourdon et le porche qui la précède. C'est une légère voûte en ogive, supportée par de maigres tourelles à toiture pointue. L'École de médecine ne brille pas davantage par le luxe monumental. Elle est aujourd'hui installée dans un bâtiment qui fut l'ancien évèché. Créée par des médecins arabes qu'un comte de Montpellier eut Theureuse idée d'appeler d'Espagne peu après la fondation de l'école de Salerne, elle reçut une organisation régulière dès l'an 1220. Elle n'eut longtemps de rivale que l'école italienne que nous venons de citer; aujourd'hui elle n'en reconnaît point d'autre (juc celle de Paris. Un sièce en marbre trouvé dans l'anq-ihithéàtre de Nîmes et le buste de Chaptal décorent le bel et vaste amphithéAlre, œuvre de Lagardeltc. Dans la salle du conclave, nous verrons la collection des portraits des professeurs à partir du xni" siècle, entre autres ceux de Rabelais et de Rondelet (le Rondibilis de Pantagruel).

Le jardin botanique nous présentera une collection de plus de huit mille plantes et une grande serre chaude où s'abritent les végétaux des tropiques. Le peuple a doimé le nom d'arbre de Montpellier à nu magni- (iquo cyprès. 11 faut encore citer la bourse cl le musée. Vous comprenez que Montpellier doit avoir naturellement des hôpitaux vastes et bien dessei-vis. L'Rùtel-Dieu Saint-Éloi compte sept cents lits; l'hôpital général en a le môme nombre.

L'industiie de Montpellier s'est constamment ressentie du voisinage de la science, et

depuis longtemps elle a su faire d'heureuses ap|)licalioiis des théories professées par les chimistes. Il y a des siècles qu'elle s'est mise à distiller ses vins, riches en alcool, mais inft'rieurs pour les autres qualités aux vins lie Rourgogne cl de Rordcaux. Elle a probablement dii ce secret à ses médecins arabes; car !•' principal instrument pour la distillation est l'alambic, de nom et d'origine arabes, et que les Orientaux ont connu avant le x" siècle. Un alambic est une chaudière ou cucurbile; mais cette chaudière a un couvercle ou rhapilcau de môme capacité. Du sommet du chapiteau part un long tuyau, recourbé plusieurs fois, qu'on nomme serpentin, et dont rextrcmité se termine par un robinet. On a soin qu'une grande partie du serpentin plonge dans une eau bien froide. On emplit de vin la cucurbite, et l'on chaulîe énergiquement de manière à ce que le vin se vaporise. Or l'alcool ou esprit-devin est la partie du vin qui se vaporise la première; c'est donc de la vapeur d'alcool qui montera d'abord emplir le chapiteau et le serpentin. Mais comme la partie extrême du serpentin plonge dans de l'eau froide, l'action du froid sur celte partie du serpentin fait que la vapeur s'y condense et redevient un liquide, qui sort en gouttelettes par le robinet ouvert. On obtient ainsi l'alcool séparé du reste de la liqueur vineuse. Tel est le principe élémentaire de la distillation.

Le raisin, le vin, contenaient une partie aqueuse; l'alcool en conserve beaucoup moins; cependant il en contient encore. Moins il en conserve, plus il a de valeur. Pour apprécier la force de l'alcool, on se sert d'un pèse-liqueur ou aréomètre. C'est un long tube de verre ou de métal qui se termine par une boule lestée d'un minime poids de mercure, alin que le tube puisse s'enfoncer droit dans la licpieur. Moins l'alcool contient d'eau, c'est-à-dire moins il est pesant, plus le tube s'enfonce, car il a besoin de déplacer l)lus de liquide pour se soutenir. Ses degrés sont marqués sur le tube. Quand le tube enfonce justpi'au trente-sixième degré, on dit (jue l'alcool est du trois-six, locution vicieuse, mais adoptée dans le commerce

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pour exprimer trente -six. Les calculs de l'instrument sont établis pour une liqueur qu'on suppose à la température de dix-neuf degrés centigrades. Ainsi , dans les chaleurs de l'été, il faut tenir compte d'une difïerence en plus; dansles grands froidsde l'hiver, d'une différence en moins. Avec l'alambic ordinaire, les vins du Languedoc peuvent donner, dès la première chauffe, l'alcool à dix-neuf degrés de l'aréomètre : c'est ce qu'on appelle de Veaude-vie. En distillant de nouveau cette eaude-vie , on l'amène à un degré plus élevé, de même qu'en la mélangeant avec de l'eau, on abaisse autant qu'on veut le degré de l'alcool. Pour obtenir de l'acool concentré, les chimistes prennent du trois-six (dans l'usage commercial, le trois-six ne marque guère en réalité que trente-deux à trentetrois degrés). Ils le versent dans une vessie de bœuf ou de veau parfaitement dégraissée, et l'exposent ainsi renfermé à une chaleur de soixante à soixante-dix degrés, et cela pendant trois à quatre jours consécutifs. On obtient ainsi l'alcool qui contient le moins d'eau, et cependant on s'est assuré qu'il en contient encore environ deux pour cent. L'alcool est plus limpide que la plus belle eau. En 1801, un Roucnnais du nom d'Adam imagina un appareil par lequel on obtient du vin le trois-six dès la première chauffe.

Montpellier a été longtemps la seule ville de France à fabriquer le verdet ou vertde-gris qui s'emploie surtout pour la peinture; aujourd'hui Marseille et plusieurs autres villes se livrent à cette industrie. Tour cette fabrication on dispose de minces lames de cuivre rouge , par couches successives, sur du marc de raisin, dans de grands vases d'argile qu'on dépose pendant une vingtaine de jours dans une cave. On relire ensuite les lames de cuivre, on d/'lache la couche de vcrt-de-gris, qu'on pétrit avec un peu de lie de vin, et on la renferme dans des sacs de cuir ou do peau do mouton pour la livrer au commerce.

On estime fort la parfumerie de Moiilpi^licr, eu |)àlo , en pouilrc, ou en liqueur. Dans le voisinage de Montpellier, les eaux

de Balaruc reçoivent tous les ans de nombreux malades, et surtout les paralytiques.

Si vous séjournez dans cette contrée, vous vous ferez conduire au roc du Taurat, près de Bazille-du-Putois , pour visiter la grotte des Demoiselles, une des merveilles naturelles de la France, qui n'a que le tort d'être trop peu connue.

Vers l'extrémité nord du plateau de la colline du Taurat, dit un excellent observateur, le rocher paraît s'être effondré sur une superficie de quelques mètres, et présente une excavation circulaire assez profonde ; c'est l'entrée de la grotte. Une rampe de fer, et, plus bas, une échelle, sont disposées pour en faciliter l'accès. Quand nous sommes réunis au fond de ce puits, les bougies et les torches s'allument, et, disant adieu pour quelques heures au soleil, nous disparaissons avec nos guides par une fissure qui forme l'entrée du vcslibule.

Au bout de quelques pas, des stalactites énormes dressent leurs blanches et capricieuses silhouettes ; les parois du rocher semblent tapissées d'une neige pétrifiée, mouchetée çà et là de cristaux transparents comme les glaçons s'irisant de toutes les couleurs du spectre sous les feux de nos lumières.

Ce n'est pourtant que le prélude de merveilles bien plus étranges. Nous montons vers la salle du manteau royal. Là , nous trouvons une bizarre et magnifique surprise: une immense draperie de pierre, artistement jetée sur un portemanteau de rocher, pend d'une saillie de la voûte et étale ses plis harmonieux et ondulants comme le velours ouïe satin.

Nous descendons ensuite vers la grande salle ou salle de la Vierge. Celle salle regorge , à la lettre , des plus étranges et des plus surprenantes formations. Citons 1(» mdnicau imprri'il , admirable draperie du même genre (jue celle que nous venons d'examiner ; citons surtout les Grandes- Orgues, la plus imposante de ces bizarres créalions du hasard. .\ la vue de ces piliers d'albàtro hauts comme des cIocIkm-s de cathédrale, de celte coupole tapissée d'aiguilles

S 1X11. ME VoYAGI-

Itlaiiches, on se sent un moment comme anéanti.

Mais nous voici près de la pièce létrcndaire de la caverne, de celle qui a donné son nom à cette salle. Notre marche est subilenjcnt arrêtée par un j^ivcipire, (}ue le rocher embrasse dans une couche semi-circulaire. Sur l'invitation du ç:uido, toutes les lumières s'éteignent. Pondant ce temps il se glisse le long de la paroi, au-dessus du goullrc, et j)lace un feu de Bengale sur une corniche. Tout à coup la flamme jaillit et vient frapi)cr en plein une statue de femme drapée et couroimée, surgissant du milieu de Tabîme et détachant, sur le noir absolu du fond, la bizarre et merveilleuse ébauche de ses formes colossales. C'est la Vierge. La première impression est vraiment saisissante et expliiiue fiicilement les naïfs et miraculeux récits auxquels ce singulier phénomène a donné naissance dans la contrée.

Bientôt, '^dit en terminant notre explorateur, nous as{)irons à pleins poumons le grand air sur le plateau de Taurat, et notre voiture nous emporte vers la charmante petite ville de Ganges.

Un chemin de fer nous conduira de Montpellier à Cette. Nous passerons par Frontignan, qui eA la patrie d'un muscat non moins cher aux gourmets que celui de Lunel.

Voyez- vous, à l'entrée de l'étang de Thau, cette presqu'île, d'environ mille pas de long? C'est la presqu'île, ou, comme <>n dit. Tile Maguelonne. Elle possède à j)eine quelques maisons et une église. .îusqu'au xvi* siècle , elle a été le siège d'un évêché, et la ville de Maguelonne , de plus en plus délaissée par ses habitants à cause de son insalubrité, due au voisinage des marais, ruinée à plusieurs reprises, n'a été totalement détruite qu'en 1(J3G, par ordre de Louis XIII , qui réprimait alors une rébellion de cette contrée du Languedoc. L'église, aujourd'hui abandonnée et qui sert de grange, est un édifice qui se recommande à faltenlion des artistes. Le portail, en marbre de diverses couleurs, avec les statues de saint Pierre et de saint Paul, et, sur le fronton, le Père éternel, est du xif siècle; et elle conserve plusieurs parties de sa construction

primitive, qui date du vu" siècle. L'architecluri' c.-t un mélange d'italien et d'arabe. Les colonnes offrent cette singularité, que chaque chapiteau reproduit une forme diflerenle. Plusieurs des sculptures des tombes épiscopales sont d'un travail distingué. L'ancien évèché de Maguelonne a été supprimé en 1536, et transféré à Montpellier.

Cette (24,000 habitants) est une ville toute moderne, qui ne commença à prendre un peu d'imporlance (jue vers le xui° siècle. On prétend, il est vrai, qu'elle occupe l'emplaceiiicnl d'une colonie romaine et d'une ville l'uinée du vi° siècle. Mais de l'une et de l'autre il ne reste que quelques traces. Les premiers travaux entrepris pour rendre le jiort de Cette accessible aux navires faisant le long cours, datent de l'administration de Colbert. Vauban y apporta quelque amélioration , mais la construction de la jetée est plus récente ; on établit le brise-lames sous la Restauration. Le nouveau bassin et le canal mettant la mer en communication avec l'étang ont été creusés sous le règne de Louis- Philippe. Tous ces travaux, entrepris successivement pour créer un port artificiel, n'ont pas donné les résultats qu'on en espérait; les sables continuent d'envahir le port, et l'entrée en est très dangereuse dès que le temps devient mauvais. Malgré ces inconvénients, le port de Cette est aujourd'hui très fréquenté, et ses armements comme son commerce prennent une extension de plus en plus considérable; ce port occupe en France le quatrième rang pour le tonnage des navires, et le septième pour la quantité des marchandises.

Cette est, à vrai dire, le port de Montpellier, et le principal entrepôt maritime des vins et eaux-de-vie du Languedoc. Les négociants de Montpellier ont presque tous un comptoir à Cette. Il se fait là des imitations parfaites des vins de l'Espagne et surtout du Portugal. Cette exploite en abondance le sel marin. Une plage de près de douze kilomètres a été convertie en salines. Ce sont celles de Peccais, dont je parlais il n'y a qu'un instant.

La ville de Cette n'a rien de saillant, ni en

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beau ni en laid. Ses habitants , entièrement absorbés par le commerce, ne sacrifient qu'à l'utile, et c'est fort heureux pour eux, car Cette ne deviendra jamais le séjour préféré de l'artiste et du rentier; sa situation, l'absence complète d'une promenade ombragée, ne se prêtent ni aux habitudes de l'homme inoccupé, ni aux aspirations du peintre et du poète.

On a fondé à Cette un établissement de bains de mer sur une plage immense, trop immense selon moi. Elle est, j'en conviens , d'une sécurité parfaite pour les baigneurs; mais, pour s'y rendre, il faut ou prendre l'omnibus, ou traverser à pied un désert de sables brûlants aussi privé de verdure que le Sahara d'Afrique.

Repassons sur l'autre rive de l'étang de Thau, et n'oublions pas d'y visiter, dans la petite ville de Mèze, peuplée de 6,d00 habitants', l'église de l'ancienne abbaye de Vallmagne, édifice du xiii*' siècle parfaitement conservé. Je vous dirai seulement de Pézenas (8,000 âmes), que Molière, dans sa vie vagabonde de comédien, y composa et y joua pour la première fois sa comédie des Précieuses -ridicules ; qu'elle fabrique des mouchoirs, des toiles, des couvertures, des sirops et des sucres de raisin ; qu'elle possède des filatures de soie, et que le cours de son marché règle la valeur des eaux-de-vie dans toute l'Europe.

Agde, ville de 9,500 âmes, fut une des colonies les plus considérables des Phocéens de Marseille, et est de fort peu moins Agée que sa mère. Au vi" siècle, elle était d'une grande importance. Située au milieu d'une plaine riche et fertile, elle communique à la mer par un chenal, et son port actuel dul(> de 1633. La profondeur du chenal est partout de cinij mètres ; l'entrée n'en est difficile que par le vent du nord. Le port peut contenir quatre cent cinquante navires. Ceux de deux cents tonneaux et au-dessous peuvent seuls y entrer (ai-je besoin de vous répéter que le tonneau est de mille kilogrammes?). L'aspect de la ville est assez triste, bâtie (ju'elle est en grande partie en laves basaltiques, et fianquée de tours rondes et noires.

La cathédrale est un édifice païen, restauré et consacré au culte catholique dans le vil" siècle. Le retable est rei^ardé comme un chef-d'œuvre d'architecture. Une ruine romaine supporte aujourd'hui le phare.

Les habitants de Béziers nous répéteront un vieux dicton latin proverbial, dont le sens est :

Que Dieu daigne loger sur terre, 11 viendra loger à Bilerre.

Or Bilerre, c'est l'antique Béziers, qui, colonisée par les Bomains, avait reçu de César le nom de Bilcrrœ. Pour justifier le dicton, Béziers a une situation pittoresque. Elle est assise sur une colline assez haute, au pied de laquelle coule la rivière d'Orbe, qui reçoit le canal du Languedoc, à l'ouest de la ville. A ses pieds se déroule une riche vallée, et en face une colline en amphithéâtre; et tout cela couvert de jardins, de vignes, d'oliviers , de mûriers, de champs de blé, de bouquets de bois. Dans une autre direction apparaissent les écluses du canal, disposées comme les neuf gradins de la plus somptueuse cascade qui se puisse voir. Le développement de ces huit sas écluses présente une masse de construction de plus de trois cent douze mètres de longueur sur une hauteur de vingt-cinq mètres. L'habile ingénieur du canal du Midi, le célèbre Biquet, était né à Béziers, et ses concitoyens lui ont élevé en 1838 une statue, œuvre de David d'Angers.

Béziers, qui compte 28,000 habitants, a subi de rudes vicissitudes , et a conservé à [>eine quelques fragments de ses antiquités, l'allé n'a guère à vous montrer que les précieux vitraux de sa vieille cathédrale fortifiée.

Depuis quelques années , une machine ingénieuse élève à quarante mètres l'eau de la rivière l'Orbe, et la conduit dans un réservoir ('tabli sur la terrasse de la cathédrale. Elle se distriluH" de là dans les différents quartiers i\Q la ville.

Béziers promène, à une certaine fête , une grossière image «jui doit représenter un chevalier Pehuc, lequel se distingua lors d'un siège, et sauva la ville.

SIXIKMK VOYAOr

Au sortir de Dézicrs, nous passerons l'Orbe sur un beau pont, et nous arriverons au canal du Languedoc (nommé aussi canal du Midi), au point où se trouvent les échises de Fonserane, destinées à racheter une diiït'rence de niveau île près de vingt-cinq mètres. Ces écluses superposées sont au nombre de huit, et offrent ipiehiuefois, lorsiprelles sont ouvertes , une série de cascades d'un grand effet.

En nous détournant quelque peu de la route, nous pourrions visiter le canal souterrain de Malpas , qui perce une montagne de cent soixante mètres d'épaisseur. Au siècle dernier, cela paraissait prodigieux. Depuis rétablissement des chemins de fer, nous sommes accoutumés à des percements de montagnes, ou tunnels, d'une bien autre dimension.

Narbonnc n'a pas plus que Béziers conservé de monuments de son origine ancienne. Cependant ses remparts, démolis en 1872, méritaient d'être examinés. Reconstruits sous François I", on s'était servi , pour les élever, d'une foule de débris provenant d'anciens monuments qui abondaient dans la contrée. Tous ces débris ont été transportés au musée.

Narbonne fut la première colonie que les Romains fondèrent au delà des Alpes, environ 200 ans avant l'ère chrétienne. Dans la cour de l'archevêché, toi qui sais le latin, Guillaume, tu liras avec intérêt des tables votives où sont consignées les expressions de la reconnaissance de Narbonne envers l'empereur Auguste.

La cathédrale, dédiée à saint Just, est un des beaux édifices gothiques qui soient en Europe. Commencé au xui* siècle dans des proportions colossales, il n'a jamais été terminé. Le chœur seul est complet, et, autant par son ampleur que par l'élévation insolite et la hardiesse des voûtes, on peut se représenter ce que devait être le monument. On nous montrera dans la sacristie un évangile du vil* siècle. L'abside de cette cathédrale offre cette particularité remarquable qu'elle est flanquée de tourelles crénelées qui donnent à ce côté de l'édifice l'aspect d'une forteresse.

L'hôtel de ville (anciennement l'archevêché) est un monument dont la masse imposante n'a rien de régulier. C'esl un assemblage de constructions de différents styles , greffées l'une sur l'autre de la façon la plus barbare.

Le musée contient des anli(juilés phéniciennes, gauloises et romaines, une collection d'histoire naturelle, et quelques bons tableaux.

Le miel de Narbonne est considéré comme supérieur aux autres miels de France. Il est très blanc, grenu et odoriférant. Celui que nos marchands parisiens nous vendent pour du miel de Narbonne vient en réalité du département des Pyrénées-Orientales.

En (juittant Narbonne, dont la population est de 17,000 âmes, il faut nous résigner à une route peu agréable, quoique sur une belle chaussée, qui fut, dit-on, une voie romaine, entre des montagnes pelées et arides, et qui portent de la vigne seulement à leur base, et les étangs de Sijean et de Leucate. Ces vignes, et en général toutes celles du Languedoc, rampent sur un sol rougeàtre, sans qu'on songe à leur donner le moindre support. Elles sont séparées par des haies de grenadiers sauvages. Au bourg de Salces, autrefois ville importante, ainsi que l'attestent ses fortifications tombant en ruines, nous verrons s'ouvrir devant nous la vaste plaine du Roussillon , où l'olivier dispute le terrain à la vigne, et qu'encadrent plusieurs sommets des Pyrénées, parmi lesquels le Canigou, avec sa cime neigeuse , domine comme un géant. Le terroir de Salces donne le vin blanc de Maccabeo, nommé ainsi d'un raisin originaire d'Espagne qui le produit*

Plus loin, nous retrouverons Rivesaltes, petite ville de 5,400 âmes, et très ancienne. Le vin muscat de Rivesaltes marche de pair avec ceux de Lunel et de Frontignan. Grimod de la Reynière, gastronome dont la célébiité a précédé celle de Rrillat-Savarin, a proclamé le rivesaltes de dix à douze ans le meilleur vin de liqueur de l'Europe.

Aux visrnes cl aux oliviers succèdent les jardins, où l'on cultive des primeurs de toute espèce, et notamment des artichauts et des

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choux-fleurs, dont on charge des wagons entiers qui les transportent vers le Nord jusqu'en Angleterre. C'est un commerce qui a pris une extension énorme et enrichi ce pays, privilégié pour ces sortes de cultures.

Nous passons la Tet sur un pont de sept arches ; ce n'est pas que la Tet, qui se rend à la mer, soit un grand fleuve : ses proportions ordinaires sont celles d'un large ruisseau ; mais, par le voisinage des montagnes, souvent elle devient un puissant et très vaste torrent. Entrons à Perpignan (25,000 habitants ) par le faubourg Notre-Dame, et par la porte de ce nom. Le Caslillct, qui la défend, est un petit château en briques bâti par Charles V, depuis longtemps prison militaire. 11 ressemble beaucoup aux châteaux que les Maures ont bâtis en Espagne. On m'a assuré que le Castillet était la seule construction de ce genre sur le sol de France.

Située à huit kilomètres de la mer, sur la rive droite de la Tet et de la rivière basse, une partie de Perpignan est de niveau avec la plaine ; le reste est sur une colline d'une élévation peu sensible. C'est une vieille ville espagnole à côté des débris de la cité romaine. Elle n'appartient à la France que depuis sa reddition à la suite du siège que Louis XIII en fit en personne dans l'année 1G42. C'est aujourd'hui une de nos villes fortes du premier ordre. Ses remparts, construits en briques, très élevés et flanqués de bastions ont conservé quelque chose de toutes les di (Térentes époques. On prétend que dans le siècle dernier elle servait comme d'école pratique aux ingénieurs, qui y venaient étudier l'histoire des progrès de leur art. Vauban a tracé l'enceinte avancée et demi-circulaire destinée à couvrir la partie qui fait face au nord.

En 182.'], tout rensomble des fortilications a été modifié et mis dans un état i)arfait de* défense. La citadelle a une première enceinte bâtie sous le règne de Louis XIV, et une seconde (pii date de l'empereur Charles-Ouint. Au centre, et au sommet de la colline qu'elle couvre, est un donjon qui a été le manoir des comtes de lU)ussillt>n, et (|u'onl habité les rois d'Aragon et de Majorque. C'est un ouvrage massif composé de huit grosses tours carrées,

liées ensemble par de hautes murailles, dont les approches sont défendues par un fossé revêtu de pierres de taille dans sa profondeur. A l'une de ces tours on nous montrera les armes du saint-empire, et, à côté, un de ces grands bras qu'on voit dans les armoiries, et qu'en style de blason l'on appelle un dcxtrochère. En 1793, les armes furent mutilées, et Ton brisa l'épée que portait le dcxtrochère. On vous racontera probablement à ce sujet un vieux conte sur Charles-Quint. Une nuit qu'il faisait la ronde en personne dans ce donjon, il trouva, dit-on, la sentinelle de cette tour endormie. II la précipita dans le fossé, et prit la faction à sa place jusqu'à ce que vînt l'heure de la relever. Le dextrochère et les armes furent apposés là pour conserver la mémoire de cet événement. Il y a peu de héros à qui la tradition populaire n'ait prêté une action à peu près semblable. Au centre du donjon est une cour avec une grande et belle citerne, et, déplus, un puits très profond, où l'on descend par un escalier, et qu'alimente une source qui ne tarit point dans les plus grandes sécheresses. Cette citadelle, depuis qu'elle est pourvue de casemates (c'està-dire de caves voûtées qu'on suppose assez solides pour résister aux efl'ets de la bombe), est regardée comme une des plus fortes de France.

En nous promenant dans les deux seules rues de la ville qui aient une apparence de régularité, la rue Notre-Dame et la rue Saint-Martin, nous regretterons l'avenue d'orangers en pleine terre cjui fit l'ornement de cette dernière jusqu'à l'hiver rigoureux de 1709, où ils moururent. La promenade si vaste et si fraîche, même au milieu des plus grandes chaleurs de l'été, à laquelle les magnifuiuos platanes qui l'ombragont ont donné leur nom, et les allées de la Péjunièro nous dt'dommageront de cette perte. Luttons de notre mieux contre le dcleslablo pavé formé avec les cailloux do la Tel. et entrons dans la catlu'di'ale, di'diée à saint Jean.

La première pierre fut posée en 132i par Sanche, roi de Majorque et comte de Houssillon. L'édifice ne fut achevé (pie cent cinquante ans i>lus lard, alors que le Uoussil-

RIXIKMK VOVAGI-

Ion clail eiii^'aj^v, par son suzerain Jean II roi (l'Ai"airi>n , entre les mains de nolie roi Louis M, pour j^arantie d\u\o délie de liois cent nnlle écus d'or; cela expliciue eonnnenl les annos de l'rance, donl le roi ('l ail suzerain usulVuilier el temporaire du Houssillon, ont pu se trouver ù la cler de voûte. La dédicace de l'église n'eut même lieu qu'en liJOO.

Celte éijlise n'a (pi'une vaste nef, sans colonnes ni piliers, et sa voûte, soutenue paides arceaux de pierres de taille cpii portent sur les murs de séparation des chapelles, est d'une hardiesse admirable. Le rétable de l'autel de la Vierge de Grenade est décoré de peintures fort curieuses de la seconde moitié' du .xv" siècle. Celui du maître -autel, exécuté en 1G20, est en marbre blanc, orné de basreliefs séparés les uns des autres par des pilastres charjrés de petites figures. Cet autel, si célèbre dans le pays par sa magnificence et par la richesse du travail, est justement admiré des connaisseurs.

A CasteU-Rossello, ou Chàteau-Roussillon, très petit hameau entre Perpignan et la mei', on a trouvé des médailles romaines, et même, en 17C8, quelques fragments de colonnes, de chapiteaux, etc. Ce hameau occupe la place où fut la très antique ville celtique de Ruscino, où s'assemblèrent, Tan b30 de Rome, les chefs des Celtes Teclosages pour disputer le passage à Annibal lorsqu'il se présenta pour passer d'Espagne en Italie. Cette ville fut détruite au i.x" siècle de notre ère. Elle est mentionnée dans un acte de Louis le Débonnaire à la date de 81G. Il n'en reste aujourd'hui qu'une tour d'une dimension très modeste. Aux environs de Perpignan, ne manquons pas de visiter la très ancienne petite ville d'Elne (d'abord nommée lllibens, et plus tard Helena par un des enfants de Constantin, qui lui donna le nom de son aïeule Hélène), près de la rive gauche du Tech. Annibal campa sous ses murs, et c'est là qu'il recul les chefs des Celtes Teclosages. Un empereur romain, Constant, y fut assassiné après sa défaite par Maxence. On prétend qu'un tombeau qui s'y voyait encore il y a soixante ans était le sien. Il était en marbre, et poitait, au lieu d'in- .scription. le même rhifTre que Constantin

avait fait broder sur le Labarum, son enseigne, une croix en X (la croix primitive ('•lait faite ainsi, c'était un chevalet). Dans la branche sup(h'ieure de l'X , il y a un P, et dans la branche inféiieure un 1. Ces trois lettres grecques signifient Cfirislus, et se reli'ouvent sur une foule d'antiques sarco- |)hages chrétiens. Ce monogranune a été enclavé dans le mur auprès de la porte de l'église. Cette église date du xi® siècle. C'est une masse colossale sans ornements, avec deux tours carrées pour clocher, le tout construit en juerres de taille d'une dimension (uiorme. Elle a possédé la plus belle sonnerie du Roussillon. Le cloître en est fort remarquable.

La petite ville de Colliourcs, dont les environs produisent le meilleur vin du Roussillon, existait déjà du temps d'Annibal. Son port eut une certaine importance, qu'il a complètement perdue aujourd'hui. Comme plusieurs ports de la Méditerranée sont dans le même cas, ce fait mérite une courte explication. Anciennement tous les navires de guerre ou de commerce, uniformément construits sur le type des galères, n'avaient qu'un faible tirant d'eau. L'usage des rames, l'habitude de tirer les bâtiments sur le sable, nécessitaient ce genre de construction. Il en résultait que les ports qui, comme Collioures, n'ont que peu de profondeur, pouvaient n('>anmoins recevoir la plupart des navires. Mais, depuis que la rame a été com])lètement abandonnée pour la voile, depuis que la forme générale des navires a été profondément modifiée et qu'ils plongent davantage dans la mer, tous les ports qui ne sont pas trouvés assez creux pour suffire au tirant d'eau des navires modernes ont été abandonnés. Collioures est dans ce cas ; aussi n'est-il plus fréquenté aujourd'hui (pie par des bateaux de pèche et de modestes caboteurs.

Pour assurer à la marine un abri (jui man- (piait sur toute notre ente occidentale de la Méditerranée, Louis XVI a choisi une petite ville toute voisine, Port-Vcndres, célèbre sous la domination romaine par un temjile dédié à Vé'nus. De là son nom : Porlus Veneris. On ;iiji audit la ville en la rendani i)lus i-t'gulièrc.

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on lui donna des quais, on creusa davantage le port. Aujourd'hui il peut recevoir jusqu'à cinq cents bStiments marchands, et donner asile à des fréirates. On achève en ce moment un bassin qui permettra aux vaisseaux d'y entrer. Au centre d'une belle place qui fait face au port, s'élève un obélisque de plus de trentecinq mètres, en marbre du Roussillon, dédié à Louis XVI. Les bronzes du socle rappellent les quatre principaux événements des premières années de ce règne : la servitude abolie, l'indépendance de l'Amérique, le commerce protégé, la marine relevée.

Mais, malgré ces travaux, Port-Vendres reçoit peu de navires, et son commerce est loin d'être florissant.

Si nous voulons voir un pont d'une seule arche de plus de quarante-cinq mètres d'ouverture, jeté d'un rocher à l'autre, sur la petite rivière du Tech , nous nous rendrons à Ceret, petite ville assez laide, et où il est inutile de nous arrêter. Le pont, situé à un kilomètre de la cité, est une merveille de hardiesse et de légèreté ; aussi M. Mérimée le compare-t-il à un ruban jeté au-dessus d'un précipice. On ne sait pas au juste à quelle époque remonte sa construction. Les uns prétendent qu'il est l'ouvrage des Visigoths ; d'autres des Maures. Quant aux paysans du lieu, ils sont persuadés que le diable seul a été capable d'un pareil tour de force.

Si vous voulez m'accompagner huit kilomètres plus loin, nous visiterons un établissement thermal dont les Romains faisaient grand cas, Amélie-les-Bains. Ces bains, que vous trouverez désignés dans les anciens livres de voyage sous les noms de Bains-sur- Tcch , d'Arles-les-Bains, sont les plus connus et les plus suivis de tous ceux qui se trouvent dans les Pyrénées- Orientales. Douze sources principales d'une eau thennale sulfureuse (de 43" ;\ 01") s'cmi)loient en boissons, en douches, en piscines, en aspirations, et agissent comme les eaux sulfureuses, avec un elTet spécifique dans certaines affoctions de poitrine.

On y compte trois élablissemenls distincts :

Lt's bains llermabessières, construits sur

l'emplacement qu'occupaient les thermes romains, dont on a utilisé quelques parties ;

Les bains Pujade, où l'on peut se livrer à l'exercice de la natation dans une vaste piscine;

Les bains militaires, affectés exclusivement aux militaires, et dans lesquels quatre cents soldats et cent officiers peuvent être traités à la fois. Cet établissement, fondé en 1835, occupe, avec ses dépendances, une superficie de six hectares. Il est sans rival en France, tant par le nombre des personnes qu'il peut recevoir que par l'ensemble des dispositions qui facilitent le service et concourent au bien-être des malades.

La situation d'Amélie-les-Bains permet aux personnes qui ont besoin de ses eaux de venir les prendre môme en hiver, alors que tous les autres établissements des Pyrénées sont à peu près inabordables. Cela lient surtout à ce que ces thermes ne se trouvent qu'à environ deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et, de plus, dans la partie la plus méridionale de la France.

On compte encore dans le département d'autres établissements thermaux : le Vernet, les eaux sulfureuses de Vinca, celles de Moligt, de la Preste, du Graus d'Olette, si abondantes qu'on pourrait y donner jusqu'à neuf mille bains par jour. C'est une véritable rivière minérale.

Dans les communes de la partie du Houssillon qui avoisine la montagne, s'est conservée la passion pour les courses de taureaux. Tout autour de la place du village on dispose un rustique amphithéâtre. Ce sont, pour l'ordinaire, des planclies qui reposent sur des tonneaux. Le centre forme une arène, dans la([ueîle on lâche le taureau. Vous voyez alors les jeunes Roussillonnais, chaussés d'fspaniil l as {sovlo de cothurne en corde) lacés sur leurs jambes nues par des rubans rouges ou bleus, coiffés d'un long bonnet âc laine inugc (jui retombe sur l'épaule, avec une coinlure de serge ou do soie rouge roulée trois ou quatre fois sur leur pantalon de velours noir ; leur veste , aussi de velours noir, ni'gligenimenl jetée comme une pelisse de hussard; vous les voyez, dis-jo, folâtrer

SIXIEMK VOYAOK

uulour du taureau, rexciler do mille inaniôres, lui décocher de pelils dards cjui portent une bauderolo. lui lancer des pétards, et toujours éviter avec adresse ses bonds furieux et sa corne menaçante. Après que le taureau s'est épuisé en elTorts inutiles, on le fait rentrer à son écurie en l'accablant de huées, et l'on en lâche un autre. La i>lus grande prouesse consiste à aller arracher une cocarde fixée au milieu des cornes de l'animal. Cela dure ainsi depuis le milieu de la journée jusipi'à la nuit. On fatigue jusipi'à ciiuj ou six autres taureaux choisis parmi les i)lus méchants, et il est rare que quelque grave accident attriste ce jeu aucjuel un étranger ne peut assister sans frémir. Il arrive (luelqucfois qu'au moment où le taureau baisse la tète pour frapper, un de ces agiles coureurs lui met le pied sur le front, et franchit l'animal d'un bond léger.

A la course de taureaux succèdent les danses appelées balls, au son du tambourin, du flageolet, d'une cornemuse, et de plusieurs hautbois. L'orchestre s'établit autour d'un trros arbre, dans une enceinte formée par des portiques de verdure. La danse, vive et originale, porte un caractère d'antiquité, surtout celle appelée conlrepas, où. d'ordinaire les hommes figurent seuls.

Le Houssillon, ancienne province espagnole, s'est distingué, comme toutes les contrées de l'Espagne, par la bonne entente et le luxe de ses travaux d'irrigation. L'Espagne a dû celte science à la civilisation arabe. Le plus ancien de ces travaux sui' le

sol roussilloimais est le canal de Millas, qui date de llCiii. Celui de Perpignan, le plus considérable de tous, le suivit de près; car il (>\islait. en partie du moins, dès 1172. Son cours est de plus de vingt-huit kHomèli'es, et sa largeur moyenne d'environ trois mètres. Près de la ville, il traverse un vallon sur un aqueduc, que soutiennent une vingtaine d'arches. La vallée de la Tet se trouve arrosée partout où la pente a permis d'amener l'eau. Aussi l'aspect de cette culture est-il magnifKiue.

Je ne ternunerai pas sans vous faire connaître un arbre que j'aurais déjà pu vous montrer dans la Provence, (pii se trouve également dans le Languedoc, et qui est fort commun dans la paiiie montagneuse du Houssillon , comme dans toute la chaîne des Pyrénées : c'est le chêne-liège. Cet arbre est de moyenne grandeur, très rameux, et garde sa verdure en toute saison. 11 donne à peu près les mêmes glands (pie ceux du chêne ordinaire; ses feuilles sont de la même dimension, mais ovales, oblongues, dentelées, et cotonneuses en dessus; le liège est l'écorce de cet arbre. Tous les huit à dix ans, Ton fend en long cet épiderme épais de l'arbre, et on l'enlève par plaques sans ôtcr la couche de liber qui tient à l'aubier. On peut répéter, après un même laps de temps , la même opération jusqu'à une douzaine de fois sur le même arbre. Le Houssillon récolte annuellement plus de trois cent mille kilogrammes de liège. J'ai rapporté d'un voyage une canne de liège aussi légère qu'un roseau, et qui, à l'œil, fisrurait la massue d'Hercule.

SEPTIÈME VOYAGE

DE PARIS A BORDEAUX, ROUTE DE TOURS

É(ami)es. — Orléans. — Blois. — Tours. — Chàtellerault. — l*oi(iers. — Angoulôme. — IJordeaux.

Maintenant que nous connaissons le bassin de la Méditerranée, nous allons voyager vers rOcéan. Nous nous rendrons à Bordeaux.

Nous, qui dédaignons les chemins de fer, nous y pouvons aller par Orléans et Tours, ou par Orléans et Limoges, ou encore par Chartres et Tours.

Sortons par la barrière d'Rnfer, et traversons le petit Montrouge.

IJienlùt nous laisserons sui- notre droite la ville de Sceaux. Elle eut dans le siècle dernier un des plus somptueux châteaux de plaisance, dont elle ne montre aujourd'hui qu'un débris. Lebrun l'avait orné de ses fresques; le Nôtre en avait dessiné les jardins, que Puget et Oirardon avaient peuplés de leurs statues. Florian a écrit là une grande partie de ses ouvrages ; le cimctièi'c de Sceaux garde encore sa dépouille. Ce château avait passé de la célèbre duchesse du Maine au vertueux duc de Penthièvre. Aujourd'hui , par un ti'i.sle retour, il est li-ansfornu' en restaurant, et le parc est devenu une j)romenade [)ubli(pie, où les Parisiens aiment à s'ébattre le dimanche.

Au sortir du bourg (h' Loiigjiimcaii, regarde/, sur votre gauche crlto vieillie tour isolée sur le sommet d'une montagne. C'est

tout ce qui reste du château de Montlhéry, bâti à la fin du vni" siècle , et dont le nom revient souvent dans l'histoire des eruerres que les grands vassaux firent à nos rois. Louis le Gros fit démanteler enfin la vieille forteresse. La tour du donjon, qui date du xm° siècle, a résisté, et promet de résister encore de longues années aux ravages du temps. Elle n'a plus que trente mètres environ de hauteur.

La ville d'Etampes, sur la rive gauche de la Juine (8,000 habitants), nous envoie plus de mille sacs de farine par jour, à peu près la moitié de la consommation de Paris. Plus de cent cinquante paires de meules y travaillent sans relâche; c'est que nous sommes à l'entrée des plaines fertiles de la Peauce et du Gàtinais.

Vous savez aussi bien que mi»i ce que c'est qu'un moulin. Le mouvement e^t donné j)ar un couis d'eau, ou par le vent qui frappe siu' la toile de (|ualre longues ailes, à une moule, grande pieire circulaire posée à plat, et (jui tourne sur une autre meule en repos ou gisante. La meule tournante fait cent vingt tours par minute. Les pierres calcaires et les grès sont impropres à la fabrication des meules. La variété de (juartz silex

SEPTIKME VOYAGE

coiuuio sous If nom de pierres meulières fournil les meilleures meules. Autrefois on pensait qu'une meule devait être d'un seul moreeau ; aujourd'hui on compose les meules de plusieurs morceaux scellés ensemble avec du plâtre, et l'on consolide le tout jiar des cercles en fer. <>n a aussi diminué leur i:randeur; le diamètre ordinaire est d'un niètie trente centimètres.

Depuis que les cultivateurs de la Deauce ont ausrmenté le nombre de leurs troupeaux et perfectionné leurs races, Élampes fait aus?i un commerce considérable de laines.

Nous entrons dans les plaines de la Beauce, dont la fertilité est proverbiale. Pour récréer un peu nos yeux de la monotonie de ces longs champs où un arbre est chose rare, quittons un peu la route, et, dans cette vallée agréable que forme la Juine, visitons le château de Méréville.

C'était jadis un donjon gothique; au xvii° siècle on y a joint deux ailes, qu'on a mises le mieux possible en harmonie avec le vieux manoir. Le parc fut planlé, avant la révolution de 1789, par M. Delaborde, alors banquier de la cour. C'est un des premiers parcs de France qui aient été dessinés dans le style des jardins anglais, comme on disait alors.

Peu après Chevilly, nous voyons à la terre forte cl noire de la Bcauce succéder un sol sablonneux : nous entrons dans les plaines de l'Orléanais, puis dans sa capitale, qui compte 49,000 habitants.

Je me doute que la première chose que vous irez voir sera la statue équestre de Jeanne d'Arc, la Pucellc d'Orléans. C'est une figure en bronze, œuvre médiocre de Foyatier, qui a remplacé, sur la j)lace du Marlroi , une autre statue, également en bronze, de la môme héroïne, par Gois. Cette dernière a été transportée au bout du pont. Les artistes s'accordent à les trouver inférieures, quant à l'expression, à la statue

Jeanne d'Arc.

(pic la j)i-incesse Marie d'Orléans a léguée à la l''rance, et (pii rappelle mieux l'humble et suinte pastourelle des chroniipies.

Les artistes visitent une maison (pi'on désigne sous le nom de maison d'Agnès Sorel, et (jui doit, en effet, au dire des anti(piaires, avoir élt' construite par Charles Vil. C'est une maison de la rue du Tabourg. La façade oIVre des fenêtres très ornées, et les deux portes sont sculptées en bas- reliefs fort curieux. Le pavé de la cour est une mosaïque de pierres noires et blanches; au fond se trouve un puits garni de son ancienne ferrure. Une galerie soutenue par trois arcades sert de péristyle à un magnifique escalier, qui règne depuis le fond des caves jusqu'au haut de la maison, avec des marches de deux mètres de long, d'une seule pierre. La cheminée de la grande salle est ornée d'arabesques bizarres. Les solives laissent encore entrevoir l'or et l'azur sous l'enduit d'une peinture grossière dont on les a revêtues en 1793; quelques figures, qui doivent être des portraits, existent encore, mais tout ce qui était armoirie a disparu.

Dans la rue de Recouvrance est la maison de François 1", qui évidemment a été construite à cette époque. La façade a dû être refaite et est d'un autre style. Les salamandres qui se trouvent encore dans les ornements, une, entre autres, si bien conservée , que plusieurs artistes l'ont copiée et reproduite fidèlement dans des œuvres modernes, les chiffres enlacés dans plusieurs salles, les armes de France, celles du duc d'Orléans et du Dauphin, qu'on y voyait avant 93, tout annonce que ce fut l'habitation d'un personnage très considérable.

Notons encore la maison de Diane de Poitiers, rue Neuve, petit chef-d'œuvre de la Henaissance, récemment restauré et où l'on a établi le musée historique.

La crypte de Saint-Avit, découverte en 1852

DE PARIS A BORDEAUX PAR TOURS

SOUS la chapelle du Séminaire, et que les archéologues font remonter au v* ou au vi" siècle, est le plus ancien édifice religieux d'Orléans. Saint-Pierre-le-Puellier est de la fin du xii* siècle. L'église Saint- Jacques, qui sert aujourd'hui de magasin à sel , date aussi du xu° siècle et a une jolie façade. L'édifice actuel de la cathédrale, alliage malheureux du gothique et du style grec, ne date que du règne de Henri IV; c'est lui qui en ordonna la reconstruction en IGOi. Le portail est élégant, et les deux tours surtout ont beaucoup de noblesse et de légèreté.

Pendant deux siècles environ , Orléans avait eu le monopole de la raffinerie des sucres bruts, que lui envoyaient Nantes et Bordeaux, et qu'elle réexpédiait épurés dans toutes les directions, en France et à l'étranger. Aujourd'hui le Havre, Paris, Lille, Bordeaux, Nantes, etc., lui font une rude concurrence , et la fabrication d'Orléans a tout à fait perdu son ancienne prépondérance.

Vous savez que la canne à sucre se cultive dans nos colonies de la région des tropiques. On broie la canne à sucre en la faisant passer entre trois cylindres. Ces cylindres sont en bois, quelquefois en fer. Le jus de la canne subit une première cuisson; en refroidissant, une partie se solidifie, se cristallise, et forme la cassonade; le reste est la mélasse, sirop incristallisable, de couleur brune, d'une saveur sucrée. La mélasse, soumise à la distillation, donne un alcool d'un goût particulier, que l'on a nommé rhum. Le sucre nous arrivede nos colonies à l'état de cassonade. Dans cet état, il contient encore une certaine quantité de mélasse et de matières étrangères, dont le raffinage a pour but de le débarrasser complètement.

Je n'essayerai pas de vous décrire les procédés longs et complicpu'-s par Icscpiels on raffine aujourtl'hui le sucre brut et on le transforme en ces pains si blancs et si parfaitement crislallisés. (Iràce aux étonnants piogiès de la chimie et de la j)hysiquc, on a trouvé des moyens non seulement sûrs , prompts et économicjues de traiter les sucres, mais un est parvenu à diminuer nolablemenl

le déchet qui résultait de l'ancien mode de fabrication. Les filtres de Taylor, l'appareil Derosne pour la cuite et la vaporisation des sirops dans le vide, les planchers de Leroux- Dufié , sont les perfectionnements les plus modernes apportés à l'art de la raffinerie.

Le vinaigre d'Orléans n'a rien perdu de sa vieille réputation. Suivez-moi dans cet immense cellier où l'on maintient soisrneusèment la température entre trente-six et trente-sept degrés centigrades. Voyez-vous ces rangées de tonneaux qui sont placés debout? Ils ont deux trous pratiqués sur le fond supérieur. L'un de ces trous sert au dégagement de l'air. Par l'autre on introduit d'abord un peu de vinaigre bouillant, puis tous les huit jours dix à douze litres d'un vin généreux et clair, qui a filtré sur des copeaux de hêtre. De temps en temps on soutire la moitié du vinaigre de chaque tonneau.

En traversant la Loire sur un beau pont pour sortir d'Orléans, je vous citerai ces vers de notre ami la Fontaine. Il était en vovaire et écrivait à sa femme :

Ce n'est pas petite gloire Que d'être pont sur la Loire ; On voit à ses pieds rouler La plus belle des rivières Que de ses vastes carrières Phébus regarde couler.

« Elle est, ajoutait-il, près de trois fois aussi large à Orléans que la Seine l'est ù Paris. L'horizon est très beau de tous les côtés, et borné comme il le doit être : si bien que celte livière étant basse à proportion, ses eaux fort claires, son cours sans replis, on diroit que c'est uu ranal. De chacjue côté du pont on voit continuellement des barques qui vont à voiles; les unes montent, les autres descendent; on les compte, on remariiuo en quelle distance elles sont les unes des autres; c'est ce ipii fait une de ses beautés. En elVel , ce seroil dommage ([u'une eau si pure fût entièrement couverte par des bateaux. Les voiles de ceux-ci sont fort anqtles : cela hnir donne une mnjeslé • le navires, et je m'injaginai voir le poit (le Conslanlino|)le en petit. D'ailleurs Orléans, à la regarder de ce côté, est d'un

SEPTlliMI-: VOYAGE

bel aspect. Comme la ville va en montant, on la découvre quasi tout entière. Le mail et les autres arbres qu'on a plantés le loni- du renijKirl, font qu'elle paroît ù demi fermée de murailles vertes; et, à mon avis, celui lui sied bien. »

La ville d'Orléans a eu beaucoup à soulVi ir de l'invasion prussienne. Occupée après une vive résistance. !•' 11 octobre 1870, par l'armée allemande, qui incendia le faubourg des Aydes et mil à sac les faubourgs Saint- Jean et Bannier, elle fut reprise le •.' novembre par le général d'Aurelles de Paladines, à la suite de la bataille de Coulmiers. L'ennemi, concentrant dès lors ses forces en avant de la ville, y rentra définitivement le 5 décembie après ])lusieurs combats meurtriers, et y demeura jusqu'à l'évacuation.

Nous voyageons dans une plaine riante, couverte de vignobles qui s'étendent sur notre gauche jusqu'à la Loire, dont nous suivons le cours, quoique nous ne l'apercevions que rarement.

A la petite ville de Meun, Mehun, ou Meung (3,500 habitants), quittons la route, passons sur la rive opposée, et visitons dans la ville de Cléry l'église Notre-Dame. Dans ce lieu était vme chapelle en vénération depuis le \f siècle. Le roi Louis XI avait coutume d'invoquer Notre-Dame de Cléry, et portait son image en plomb à son chapeau. Philippe de Valois avait, au xiv" siècle, remplacé la modeste chapelle par une église; mais, dans les guerres du xV siècle, l'église avait été brûlée par les Anglais. Louis XI la fit reconstruire avec magnificence , la dota de 2,330 écus d'or, et dans son testament la désigna pour le lieu de sa sépulture. C'est un édifice en croix, et du centre s'élève un clocher en pyramide. Les artistes admirent les ornements de la porte de la sacristie et de celle du chapitre, et la boiserie sculptée du chœur. Les seuls vitraux conservés sont ceux de la rosace du rond- point. Dans la grande nef est le tombeau de Louis XI, exécuté en 1022, après la destruction du premier tombeau en bronze doré renversé par les prolestants. Il porte la statue agenouillée du monarque, avec quatre anges aux

(piatre coins. Le pic'destal est orné de (juatre colonnes. Conservé par les soins de M. Lenoir lors dr la l'évolution, il a figuré à Paris au luusée des monuments français, et n'a repris sa place à Cléry qu'en I8l0. On y a ajouté cette inscription moderne : « A la mémoire de Louis XI, roi de France, et de Charlotte de Savoie, son épouse. » Nous nous ferons montrer, dans la ville, la maison qu'habita ce roi.

Gagnons Beaugenc\ , ville peuplée de 5,000 habitants, qui prouve son ancienne origine par des médailles romaines trouvées dans son enceinte, et aussi par une vieille toui' carrée, d'une dimension extraordinaire, et dont on rattache la construction au xi** siècle. Quatre corps de cheminée qui y ont été rajoutés portent le caractère du siècle de François P'. Ce caractère se trouve attesté d'une manière certaine par la salamandre (jui reparaît dans les ornements pleins de goût de la façade de l'hotcl de ville.

Suivez -moi à moins de huit kilomètres de Beaugency, près de la métairie de Ver, au centre du clos qui produit le vin de Guigner, le plus estimé des vins de ce territoire (et vous savez que Beaugency et Orléans expédient à Paris une grande quantité de ces vins, qui se boivent comme vins d'ordinaire). Je vais vous montrer un souvenir de ces peuples inconnus qui ont occupé une partie de l'Europe, en nous léguant ces étranges monuments de pierre, improprement appelés monuments druidiques ou celtiques. Voyez les débris de cette table immense, qui fut jadis formée d'une seule pierre de près de sept mètres de longueur sur environ trois de largeur, et épaisse d'un mètre. Cette table était supportée par huit longues pierres posées debout. C'est là ce que les antiquaires appellent un dolmen, naïf monument d'une religion grossière. Du dolmen (pie je vous montre, la moitié de la table est encore supportée par trois j)ierres demeurées debout. Parmi ces débris, que recouvrent les lichens et les plantes parasites, et du dessous de ce reste même de la table, s'élève un orme d'environ dix mètres de hauteur, qui semble avoir pour mission d'ombrager et de conserver ce sou-

DE PARIS A BORDEAUX PAR TOURS

venir, à la vue duquel nous nous rappellerons à quelles barbares croyances Dieu a permis que succédât la véritable foi.

Nous nous garderons d'arriver à Blois sans avoir auparavant visité, sur l'autre rive, le château de Chambord, où les comtes de Blois avaient, dès Tan 1090, un château de plaisance et un rendez-vous de chasse. S'il§ pouvaient revenir au monde et contempler la merveille qui couvre aujourd'hui la place de leur ancien séjour des champs, je ne douterais pas de leur surprise et de leur admiration. On calcule que François P"" occupa à la construction de Chambord dix-huit cents ouvriers pendant douze années. La dépense fut de 444,570 livres, selon les archives du trésor royal; ce qui représenterait aujourd'hui plus de 5,000,000 de francs.

Cette merveille architecturale est due à deux maîtres maçons d'Amboise, Pierre Xepveu, dit Trinqueau, et Jacques Goqueau, qui semblent avoir voulu nous donner une idée de la hauteur que pouvait atteindre la renaissance française. Le château de Chambord forme un carré long de cent cinquante-six mètres sur cent dix-sept, flanqué aux angles de quatre grosses tours, et embrassant un second édifice moins grand , llanqué aussi de quatre tours , à toit aigu terminé par une lanterne. Au-dessus des voûtes des salles s'élève un couronnement pyramidal, haut de trente-deux mètres et du plus grand eiïet. A lintérieur on ne saurait trop admirer le magnifique escalier à doubles rampes en spirales superposées, si ingénieusement combinées, que deux personnes peuvent monter jusqu'au sommet sans se rencontrer. Outre cet escalier monumental, il y en a encore douze autres. Le nombre des pièces est de quatre cent quarante, dont aucune n'est meublée. La chapelle a été achevée par Henri 11. Ses successeurs jusqu'à Louis XIV ont aussi fait travailler au château de Chambord; mais la plupart de ces additions ou restaurations n'ont fait qu'altérer le caractère de l'archilecture primitive.

L'ancien roi de Pologne, Stanislas Lec/.inski, habita Chambord de 1725 à 1733. Ce château, donné en 1748 au maréchal de Saxe, puis.

en 1809, au prince de Wagram, a été acheté en 1821, avec le produit d'une souscription nationale, pour être offert au duc de Bordeaux, qui a pris depuis le titre de comte de Chambord. Le prince y 'fait faire chaque année des restaurations importantes qui absorbent entièrement les revenus de cette terre, c'est-à-dire de la commune entière de Chambord, comprenant cinq mille cinq cents hectares, dont quatre mille cinq cents hectares de bois.

Chambord fut la retraite favorite do Louis XIII. Avant qu'il eût fait construire Versailles, c'est à Chambord que Louis XIV donnait ses fêtes brillantes; dans une de ces fêtes, en 1670, Molière et sa troupe jouèrent pour la première fois le Bourgeois gentilhomme. Le mur d'enceinte du parc, traversé par la rivière du Cosson , a plus de trentecinq kilomètres. Il renferme des taillis immenses et de magnifiques futaies peuplées de toute espèce de gibier. L'enceinte de ce parc forme la limite d'une commune, qui y est contenue tout entière.

Pour toi surtout, Guillaume, qui connais à fond ton histoire de France, Blois, ville de 20,000 âmes, doit t'olTrir un grand intérêt. François P"", Henri II, Charles IX, Henri III, ont tenu leur cour dans son château. Là, sous les yeux de ce dernier roi, fut assassiné ce fameux duc de Guise, dont l'influence sur l'assemblée des états généraux, qui se tinrent alors à Blois, balançait le pouvoir royal.

Ce château , bâti vers le x*" siècle par les comtes de Blois , et restauré ou plutôt continué dans les siècles suivants, n'a conservé de sa Construction primitive que la partie où se trouve la salle des fêtes, et la vieille tour où Catherine de Médicis s'était fait disposer un observatoire pour consulter les astres. Louis XII, à la fin du xv» siècle, rétablit la partie orientale. François P' bâtit celle du nord, ainsi que l'allestent les salamandres sculptées en maints endroits. Un escalier qui passe pour un chef-d'œuvre décore ce côté de l'édilicc. La façade de l'ouest fut commencée ou 1«»85 par Mansard.

Le château de Blois, formé de constructions

SKPTIKME VOYAGE

courues ci oxéculées dans les dilTérculs styles successivement adoptés, depuis la naissance de l'ogive jusqirau retour vers le système grec, est un des monuments où l'on peut If mieux se rendre compte de l'évolution arehitectonique qui s'est opérée dans une période de cinq siècles.

Abandonné pendant longtenips, le château de lUois a été enfin classe parmi nos monuments histori(|ues, et, on 18'ii), on a commencé une restauration complète, terminée aujourd'hui. Seulement, au lieu de se borner à rétablir ce que le temps et les hommes avaient détruit, au lieu de se borner à remettre le château dans son état jirimitif, on s'est livré à des adjonctions, à des remaniements intt'rieurs, à des embellissements , qui , malgré l'habileté avec

O*Cfl»BC<0.

laquelle ces travaux ont été conduits, me paraissent regrettables à plus d'un point de vue.

On nous y montrera la chambre de Catherine de Médicis, et sa table à ouvrage en pierre, la salle des États, la chambre où périt le duc de Guise, le grand escalier, le donjon, et les prétendues oubliettes, où jamais personne n'a péri.

En arrivant à lilois, nous rencontrerons la fameuse digue ou levée de la Loire, qui borde ce fleuve jusqu'à Angers. Assez large pour donner passage à trois voitures, cette première partie de la levée court pendant plus de vingt-quatre kilomètres entre le fleuve et des prairies. Un parapet continu règne du côté de la Loire, une ligne de peupliers le remplace de l'autre côté; la chaussée est macadamisée. Cette levée, qui est une barrière puissante élevée contre les débordements du fleuve, oiïr.'iit une superbe route au voyageur avant l'établissement du chemin de fer.

Ch;Ueau do Blois

Louis le Débonnaire, sur les doléances des habitants de la Touraine et de l'Anjou, ordonna, par un édit de 819, l'érection d'une turcie ou levée sur la rive droite du fleuve. Ces premiers travaux furent de simples remblais de terre. Au xi" siècle, il n'existait encore (pu; des digues partielles dans les endroits les pUis exposés. Vers l'an IIGO, Henri 11, (jui était à la fois comte d'Anjou et roi d'Angleterre, ordonna de lier entre eux et de renforcer ces difl'érenls travaux. L'idée de les faire servir à supporter une route n'était

point encore ve-

nue. Elle appar-

-.^ lient à notre roi

PhilippedeValois, qui fit établir deux rangs de pilotis, et construire un murde revêtement du côté du fleuve.

Amboise , ville de 4,000 âmes, sur la rive gauche, se lie à la route par un pont et un faubourg. Sonchàteauestundesplus vastes de France. II occupe remi)lacement d'un fort que César, dit-on, fit bàlir cinquante ans avant l'ère chrétienne. Une partie du château actuel existait dès le x" siècle. Plusieurs de nos rois l'ont habité et embelli successivement. « Il fut un temps, dit la Fontaine, où on le faisoit servir de berceau à nos rois, et véritablement c'étoit un berceau d'une matière assez solide, et «jui n'étoil pas pour se renverser si facilement. » Charles Vlll, qui y était né, et qui voulait y fixer son séjour, avait appelé les premiers artistes d'Italie pour le rendre somptueux. La mort l'empêcha de terminer autre chose que la chapelle, une aile et deux tours : ses plans furent abandonnés. Louis XI l et François l*"" y firent des constructions, qui ont disparu en partie. Il ne reste aujourd'hui de l'ancien manoir que la chapelle, dont les sculptures, merveilleuses de dtHicatesse, viennent d'être habilement restaurées, et la façade qui regarde la Loire avec

t'fc'umi

DE PARIS A BORDEAUX PAR TOURS

une aile en retour. Les deux énormes tours dont le château est flanqué ont ù Tintérieur, au lieu d'escalier, une rampe assez large et assez douce pour qu'on puisse monter en voiture jusqu'à la plate-forme, qui se trouve au niveau de la cour intérieure. Cette cour s'étend sur le sommet du coteau, d'où l'on jouit d'une vue magnifique.

Abd-el-Kader a, pendant plusieurs années, habité le château d'Amboise avec sa famille et sa suite. C'est là que l'empereur Napoléon lui a rendu une liberté dont il a fait un si noble usage en Syrie.

Près de l'ancien couvent des Minimes sont les prétendus Greniers de César. C'est le nom qu'on donne à deux véritables édifices souterrains à quatre étages, qui, au lieu d'être élevés, ont été creusés et bâtis dans l'intérieur du roc, avec un escalier de cent vingt marches en pierre, pour desservir les quatre étages des deux édifices à droite et à gauche. Trois étages de salles voûtées en pierre, carrelées et enduites d'un mortier d'une extrême finesse, reposent de chaque côté au-dessus d'une cave. Des deux côtés, chaque cave et chaque salle n'a pas moins de soixante-dix mètres de long, sur plus de dix- neuf de large. L'un des édifices se termine en haut, au-dessus de son troisième étage de salles, par quatre silos de plus de douze mètres de hauteur, sur trois de largeur, ayant chacun à la partie supérieure de leur voûte une ouverture à fleur de sol, laquelle peut se fermer avec une pierre ronde d'environ soixante-huit centimètres de diamètre. Accolés à ce gigantesque ouvrage, on voit deux larges puits creusés dans le roc, et revêtus de maçonnerie; on pense (jue par là se jelait le blé qui s'emmagasinait dans ces immenses greniers. Ce curieux monument, qui porte indûment le nom de César, a été établi en Vo^H par Jean Gastignon, apothicaire de Mesdames filles de France à Amboise.

Abandonnons pour quoKpies instants notre route, et traversons la lonH (pii s'étend près du chàl(UTu d'Amboise. Nous visiltM'ons d'abord remplacement de Chanleloup, où le duc de Choiseul s'était retiré pendant sa dis-

grâce. Cette magnifique habitation a été complètement détruite; il n'en reste qu'un monument de fantaisie élevé par le duc de Choiseul, et qu'on nomme la Pagode de Chanteloup. C'est une tour composée de sept étages superposés, et qui vont en diminuant. Une table de marbre, placée à l'étage inférieur, était destinée à recevoir les noms des personnages éminents qui venaient visiter le ministre de Louis XV dans son exil.

A dix kilomètres de là , nous trouverons le château de Chenonceau, le plus remarquable des monuments du même genre qui décorent la Touraine.

La terre de Chenonceau appartenait, dès le xii° siècle, à une famille Marques qui se prétendait alliée à la maison royale de France. Un de ces seigneurs releva son donjon, en 1432, et c'est à lui qu'on doit la grosse tour assise sur le bord du Cher. Pierre, fils du précédent, se vit forcé de vendre son domaine à Thomas Bohier, général des finances.

Une fois maître de cette belle seigneurie, en 1513, Dohier s'occupa de faire construire un nouveau château dans le goût de la Renaissance. Par une conception hardie, il voulut l'asseoir dans le lit môme du Cher, sur les piles de l'ancien moulin des Marques. Le château de Chenonceau se compose d'un gros pavillon carré, augmenté au levant de deux appendices élevés sur les avant-becs de l'ancien moulin: une galerie voûtée le traverse en son milieu, et un escalier à voûtes rampantes sculptées et à travées parallèles en dessert les étages. Tous les appartements olïrent des peintures ou des sculptures remar(|uables, parmi lesquelles on doit distinguer le plafond en chêne de la bibliothèque. La chapelle est richement décorée de niches, de dais, de peintures sur verre d'une merveilleuse exécution. L'ensemble du monument mérite bien la n'^pulalion européenne dont il jouit, <'t (jui y attire tant de visiteurs.

Antoine PohitM*, lils de Thomas, vendit Chenonceau à François I", en iH3t), pour •M),(H>0 livres. Fn F)47, Henri II, en montant sur le trône, n'eut rien de jdus pressé (juo do donner ce magnifique domaine à Piano de

SErriKMK VoVAtili

i^iliors. Celle-ci fit coiislruire par Pliilil)orl Uelomio le pont (jui unil \c chàtojui à la rive gauche du Cher, ci planta le pailtMir.

A la mort de Henri 11. en \'.\:\\), Calliciint de Médicis, devenue iiiailrt's^e du pouvoir, s'empressa d'arracher Chcnonceau à l)iane, et lui donna en échange le cluUeau de Chaumonl. Pendant trente ans, la reine mère s'occupa d'embellir lelte mairnilique n'sidencc et d'en faire un véritable musée, où elle entassa les chefs-d'œuvre de l'ilalie. Elle construisit la double galerie rpii rouvre le pont de Diane, entoura les trois parcs de douves et de murailles, lit planter un jardin vert par deux artistes italiens, Henri le Calabrais et Jean CoUo, dit Messine, chars^^ea Bernard Palissy d'établir un jardin .

rustique et la célèbre fontaine du Rocher, et bàtitles dômes de l'avantcour. Elle avait

des projets bien plus grandioses quand la mort la surprit à Blois en 1^89.

Après Catherine de Médicis, sa bru la reine Louise de Lorraine, la duchesse de Mercœur, les Vendôme, le prince deCondé, furent successivement les propriétaires de Chenonceau. Au xvni' siècle, ^L et M"'* Dupin y attirèrent tous les hommes célèbres de leur temps, et entre autres Jean- Jacques Rousseau, qui fut un moment le précepteur de leur fds. Après les Dupin, il passa à la famille de Villeneuve.

Le château de Chenonceau est en ce moment l'objet de restaurations inlelligontes qui vont lui refaire une seconde jeunesse. Encore quelques années, et cette magnificiue résidence rappellera l'époque de Bohier, de Diane et de Catherine.

Ici commence cette délicieuse contrée de la Touraine (jue les Anglais, grands connaisseurs en beautés [)itloresque3 et en cli-

Chàleau de Chenonceau

mats salubres et tempérés, ont baptisée le Jardin de l" France, et (jui nous expédie ses excellents produits à l'étal de conserves et dt> fiuits secs. Grâce à cette réjiutation, la villr (le Tours héberge constamment un certain nombre des sujets de Sa Majcslc' Bi'ilanni(pie.

Condjicn de ponts ont la réputation d'être le pont le plus beau de l'Europe! Le pont de Tours, construit en nobles pierres de taille, jouissait d'un renom incomparable, (jiK^ le pont (le liordeaux est veiui lui disputer. Le pont de ^. ~ Tours a une lon-

gueur de quatre cent trente-quatre mètres, sur dixsept de largeur; ses (juinze arches ont chacune vingtquatre mètres d'ouverture; sans prétendre décider la question de supériorité de l'un ou de l'autre, reconnaissons que c'est là un ensemble très imposant. Ajoutons qu'il débouche sur une des plus magniliques rues qui se puissent voir, spacieuse, symétrique, formée de maisons élégantes, bordée de larges trottoirs, et qui prolonge son inflexible ligne droite à travers la ville, et à trois kilomètres par delà. Deux vastes places aux deux extrémités du pont, des quais bordés de belles constructions, le fleuve animé par un commerce actif, au milieu du fleuve deux îles parées des arbres les plus verdoyants, la Tranchée, qui se prolonge dans le rocher au delà du pont du côté de Chartres, de gracieux coteaux sur lesquels sont groupés d'élégantes maisons de campagne, de riches vignobles, voilà de quoi réjouir nos yeux.

Après le j)ont, et en dehors de la rue principale, nous trouverons des quartiers neufs dont les rues plus trancpiilles se composent de maisons blanches et coquettes. La plupart de leurs façades offrent une richesse

DE PARI? A BORDEAUX PAR TOUR

d'ornementalion et de sculptures qui étonne l'étranger quand il ne sait pas que les pierres de ces façades se laissent découper et fouiller avec la plus grande facilité, et par conséquent à très peu de frais. De T illustre collégiale de Saint -Martin, célèbre dès le temps de Clovis, et qui compta des rois de France parmi ses abbés, il ne reste plus que deux tours, dont Tune, dite tour de Charlemagne, fut élevée, dit-on, sur le tombeau de l'une des femmes de ce souverain.

Le tombeau de saint Martin, retrouvé en 1860 , est devenu le centre d'une chapelle provisoire qui se convertira bientôt en une somptueuse basilique.

Quand nous aurons vu la cathédrale, Saint-Gatien, noble édifice du xni° au xvi° siècle , avec ses deux tours fort élevées, ses brillants vitraux , et la rose de son portail si délicatement travaillée , cl que nous aurons examiné à Tintéricur le tombeau en marbre blanc des enfants de Charles Vlll, ouvrage de deux artistes italiens, les frères Just, nous aurons encore à visiter, dans cette ville de plus de 4o,000 ùmes, Tancienne église Saint- Julien, monument gothicpie du xin° siècle, avec une tour qui appartient au x°, aujourd'hui rendue au culte; le palais archiépiscoi)al, TluMel de la préfecture, le nouveau palais de justice, auprès du(iucl s'élève un des premiers et des plus remanjuablos pt'«nitenciers fondés suivant le système d'emprisonnement cellulaire, la belle promenade du mail, l'embarcadère du chemin de fer, l'hospice gém'Mal, le musée, l'hôtel de Heaune-Semblanray, riinlel (iouin, et la jolie fontaine de la place du Graml- Marché, en marbre blanc et en laves deVolvic, sculptée sur les dessins de Michel Colombe, célèbre tailleur

Cathédrale de Tours

François. Cette fontaine, élevée en 1510, est une des œuvres les plus élégantes de la Renaissance. Au milieu de sculptures et d'arabesques d'un délicieux style, se voient les armoiries de Jacques de Beaune-Semblançay et de la ville de Tours, et celles de Louis XI 1 et d'Anne de Bretagne, avec le porc-épic et l'hermine.

Je te vois, Henriette, prête à m'interrompre pour me rappeler qu'il existe des

soieries qui portent le

nom de gros de Tours, et que, par conséquent, je dois avoir encore quelque chose à vous dire de cette ville. A partir du règne de Charles Vil, la draperie et la tannerie l'avaient déjà placée avec honneur parmi nos villes fabricantes. En l'i80, Louis XI l'autorisa à faire des soieries; lui-même fit planter des mûriers auprès de son château du Plessis; et, dès le commencement du XVI* siècle, on la voit exporter jusque dans ITnde des produits de ce genre. Un écrivain s'exprimait ainsi en 15 il : « Et il n'y a ville pour ce jourd'hui en chreslienté où il se fasse tant de draps de soie que en ladicte ville et fauxbourgs de Tours. Pareillement se faict grande quantité de fustaines, serges, tapisseries, rubans, broderies, et tant d'autres choses, qu'il n'est possible d'en escrire la moitié. » On évaluait alors le bénéfice net des fabri(iues de Tours à plus de lO,00O,0O<», somme énorme pour le temps. Tours occupait plus de 'iO, 000 ouvriers; son industrie, (|ui était à peu près tombée depuis lors, commence à reprendre (|uel(|ue essor. Le mûrier, dont la (niltuio n'avait jamais été complètement abandonnée, a re[>aru. et se propage dans le département.

La ville de Tours est devenue, au moi> de septembre 1870, la résidence de la déléga-

d'ijmai/Qc,^. par ses neveux .Martin et Bastion- \ tion du gouvernement de la défense natio

SEPTIÈME VOYAGE

Porlail de Marmoutier.

nalc, qui la quitta le 10 décembre, à la suite des événements militaires, pour se réfugier à Bordeaux. Les Allemands bombardèrent Tours le 21 décembre et l'occupèrent à la fin du mois de janvier suivant.

Tout auprès de Tours, au village de la Riche, sont les restes, aujourd'hui méconnaissables, du château du Plessiz-lez-Tours, qui fut la résidence favorite de Louis XL A l'extrémité d'une terrasse, on voyait encore naguère le prétendu puits des oubliettes, recouvert par un pavillon; près de là, un caveau où l'on montre la place qu'occupait la cage qui renferma le cardinal la Balue. Ce sont là de tristes souvenirs historiques.

Dans un sens opposé, sur les bords de la Loire, so voient les ruines de l'antique abbaye de Marmoutier, fondée par saint Martin au iv" siècle. Les pieux voyageurs ne manquent pa«; d'y visiter le lirpofi de saint

Martin et Je Repos de saint Drice, grottes habitées par ces saints personnages, les autres grottes creusées dans les lianes du coteau par les solitaires qui les occupèrent jadis, et la fontaine découverte par l'illustre thaumaturge des Gaules. Mais ce qui appelle surtout l'attcnlion de l'artiste, c'est la belle et élégante masse de bâtiments fortifiés, du xui" siècle, qui constituent et défendent l'entrée de l'enclos de l'abbaye. Ce portail est d'un charmant eflet pittoresque, et le moyen âge a déposé son cachet d'originalité sur cette jolie fabrique, moitié monacale et moitié militaire. Lu massif quadrilatère est percé d'un vaste portail ogival à cincj retraits profonds; au-dessus s'élève l'édicule élégant qui servait à la fois à l'oincment et à la protection de l'entrée, et contenait la garnison nécessaire à la défense de la porte. Tout auprès se dresse un donjon polygonal surmonté

DE PARIS A BORDEAUX PAR TOURS

d'un délicioux clocheton hexagone en forme (le toui'elle, disj)osé en cncorbelIcMiieiil; c'était là la tour du guet, le véritable belVroi de l'abbaye. Tout cet ensemble est bien conservé, et a tenté mille fois le crayon du dessinateur.

Nous ne nous éloignerons pas de Tours sans aller visiter, à six kilomètres de cette ville, la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray. Cet intéressant clablisscnuMil a rU'\ fondé, on IS.'V.I, pour arrai^her à la vie i\cr^ prisons et aux funestes enseignements qu'on y rencontre, les enfants (jue les tribunaux ont acquittés comme ayant agi sans discerne-

ment, mais qui sont détenus dans des maisons de correction. Moraliser ces jeunes enfants, livrés, pour la plupait, dès leur plus bas âge, au vagabondage ou à la pernicieuse inlluence de coupables cxeml)les, tel est le noble but des créateurs de la colonie. La nouveauté des moyens emjiloyés pour y parvenir est aujourd'hui justiliéi' pai- le succès. Prendre au centre de la corruption des jeunes gens déjà frappés jiar la rigueur des lois, pour les soumettre à wuc discipline exacte et sévère, au milieu des champs, sans chMure, sans force armée, sans l'emploi de châtiments corporels, cela ne

SEPTIKMIC VOYAGE

semble- 1- il pas une utopie i^énéreuse, mais irréalisable? VA cepemlanl tel est le problème résolu par la seule iulluence dos instructions reliijieuses^ de la persuasion, de l'émulation, et d'une juste fermeté.

Les colons habitent, par l'amilles de cjualanle, de jolies maisons du style suisse (pi^ils ont construites eux-mêmes. Rien de si j)ittoresque (pie ce joli village, au milieu duipiel s'élève le clocher d'une élégante chapelle. Les colons travaillent aux ehainps, et apprennent des états sédentaires; ils ont aussi leurs heures d'études cl leurs moments de récréation; tout se fait dans un ordre sévère, maintenu surtout par de jeunes colons élus par leurs compagnons, et qui secondent puissamment les chefs dans leur surveillance, sous le nom aimable de frères aines.

Plus de 4,000 colons sont sortis de Meltray depuis sa fondation. Auparavant, le nombre des récidives dans les jeunes détenus était de Ti) pour cent; Mctlray a abaissé ce chiffre à 4 pour cent. Voilà l'éloge complet de cet établissement.

Cette colonie offre un ample sujet de réflexions aux esprits sérieux, et un spectacle intéressant au touriste le plus superficiel. Aussi est-ce un lieu de pèlerinage pour tous les voyageurs, qui ne peuvent se lasser d'admirer l'habile administration elle dévouement infatigable des deux premiers fondateurs de la colonie, aujourd'hui décédés, MM. Demetz et de Brétignières, qui ont consacré leur vie entière à l'accomplissement de cette œuvre véritablement philanthropi(|ue.

Nous nous détournerons de notre route pour aller sur les bords de l'Indre voir le château d'Azay-le-Rideau, un des plus beaux monuments de l'époque de François I"', bâti de \'6\x h 1:j20 par riillcs Herthelot, seigneur du lieu, trésorier des finances du roi. Nous visiterons ensuite les restes du chiileau de Chinon, où Charles Vil, dépossédé de presque tout son royaume par les Anglais, tenait sa cour lorsque Jeanne d'Arc vint se présenter à lui. On voit encore les vestiges de la salle où la présentation eut lieu. Non loin de là est le village de Sainte- Catherinede-Fierbois. L'ancienne église fut jadis la

chapelle du château de Comacrc, rebâti aujourd'hui, et c'est derrière son maîtreautel, dans le tombeau d'un chevaliei", que .leaiuie d'Arc annonça, en 1421), que se trouvait l'épt'e de Charles Martel, de ce héros (pii avait délivré la France des Sarrasins. Cette épée, aux mains de la nobh^ fill(\ assura de nouveau le salut de la France, et la délivra du j'Uig de l'Anglais. L'église actuelle de Fierbois a t'té rebâtie par Chailes VII et Charles VI 11.

Les pruneaux de Tours viennent presque tous des environs de Chinon : encore une ivputation usurpée!

Une autre excursion, mais celle-là de l'autre côté de la route, nous conduira au milieu des ruines du château de Loches, qui paraît avoir existé depuis les premiers temps de la monarchie française. Il ne consista d'abord ([u'en une simple tour carrée, à la- (luclle on ajouta une enceinte de petites tours rondes qui subsistent encore. Par la suite on construisit à côté un palais, qui fut habité par plusieurs de nos rois, entre autres par Louis XI, Charles VIII et François P'. La sous-préfecture de Loches, ville de 5,000 habitants, s'est établie dans une partie des bâtiments; le donjon, parfaitement conservé est devenu une maison de détention. Sous le règne de Louis XI, et à d'autres époques, il avait reçu des prisonniers d'Etat.

Au sommet de la même colline qui porte le château, est une église couverte en pierre, sans toiture; elle a pour clochers deux pyramides qui n'ont pas moins de cinquante mètres d'élévation. Agnès Sorel y avait son tombeau, et avait fait don au chapitre de 2,000 écus d'or. En 1806, le tombeau et la statue d'Agnès ont été placés dans une tour dont l'entrée donne sur la terrasse du château.

Avant de sortir du déj)artement d'Indreet-Loire, je vous raconterai l'histoire assez curieuse de la petite ville de Hichelieu. En H'»37 elle n'était qu'un chélif hameau, lorsque le tout- puissant cardinal de Puchelicu imagina d'y faire construire un somptueux château de plaisance, (jui a déjà disparu, et de créer une ville, comme si

DE PARIS A BORDEAUX PAR TOURS

Manufacture d'armes à Châtellerault.

une ville s'improvisait. Écoutez à ce sujet la Fontaine :

« Ce que je puis vous dire en gros de la nouvelle ville, c'est qu'elle aura bientôt la gloire d'être le plus beau village de l'univers. Elle est désertée petit ù petit à cause de l'infertilité du terroir, et pour être à quatre lieues de toute rivière et de tout passage. En cela son fondateur, qui prétendoit en faire une ville de renom, a mal pris ses mesures, chose qui ne lui arrivoit pas fort souvent. Je m'étonne, comme on dit qu'il pouvoit tout, qu'il n'ait pas fait transporter la Loire au pied de cette nouvelle ville, ou cju'il n'y ait pas fait passer le grand chemin de Bordeaux. Au défaut il devoit choisir un aulie endioit, et il en eut aussi la pensée; mais l'envie de consacrer les nuu'(iues de sa naissance l'obligea de faire bâtir autour de. la chambre où il étoit né. Il avoit de ces vanités que beaucoup de gens blâmeront, et qui sont pourtant conununes à tous les héros, témoin celle-là d'Alexandre le Grand, (jui faisoit laisser où il passoit des mors et des brides plus grands (ju'à l'ordinaire, afin (jue la postérité crût que lui et ses gens étoient d'autres hommes, puisiju'ils se servoient de si grands chevaux.

« Le chùteâu attira la ville, comme le principal fait l'accessoire.

Enfin elle est, à mon avis, Mal située et bien bâtie; On en a fait tous les logis D'une pareille symétrie.

Ce sont des bâtiments fort hauts :

Leur aspect vousplairoit sans faute.

Les dedans ont quelques défauts ; Le plus grand, c'est qu'il manque d'hôte.

La plupart sont inhabités :

Je ne vis personne en la rue :

Il m'en déplut; j'aime aux cités Un peu de bruit et de cohue.

« J'oubliois à vous marquer que ce sont des gens de finance et du conseil, secivtaires d'État, et autres personnes attachées à ce cardinal, (|ui ont fait faire la plupart de ces bâtiments, par complaisance et pour lui faire leur cour. Les beaux esprits auroient suivi leurs exemples, si ce n'éloit (lu'ilsne sont pas grands édificaleurs, comme dit Voitiu'e; car d'ailleurs ils étoient tous pleins de zèle et d'alïection pour ce grand ministre. »

Voyez-vous notre voiture entourée d'un essaim de femmes et d'enfants qui nous oiTiont de petits couteaux, des ciseaux, etc.?

SKPTIKMI- VOYAC.E

Nous sonmu's à Chàlollt'rnull , ville ilc IVOOO âmes, ri uiu' do coUo (|iii t'ahiiiiiitMiL le pins tic coiitollerie, siirloul do la coulrlloi'ie à bon mairlic et poiii' lo service ordinaire, l'dle possède une inanufaclnie d'armes blanches cl d'ainics à l'on. 1/ \iii.dotcrre (>l rAlIcinagiie Tonl emporlé longlciups sur nous pour la ipialiU' ol le bon marclu" (\c leurs produits; aujourd'hui nous sommes en clal de lullcr sans dcsavanlagc. La manufaclure dispose d'une chute d'eau de la force de -00 chevaux, occupe en moyenne 1,80(> ouvriers, et peut fabiitpicr par an 00,000 armes à leu et (>0,000 sabi-es- baïonnettes, sans compter les sabres de cavalerie et d'ofliciers, les cuirasses et les haches.

Au bourg de Naintré, entre le Clain et la Vienne, on a trouvé quelques vestiges de murailles d'une haute antiquité, que l'on présume avoir appartenu à un temple. Cet endroit est connu sous le nom de Vieux-Poitiers. C'est là que les fils de Charles Martel se partagèrent le royaume de France.

Poitiers, ville de 31,000 âmes, au confluent de la Boivre et du Clain, est d'un aspect fort agréable, moins encore cependant que celui de la contrée qu'on découvre en arrivant du haut de la montagne des Dunes. La ville est irrégulière et mal bâtie, et loin d'être assez peuplée pour son étendue; elle renferme plus de champs et de jardins que de terrain couvert. Poitiers, l'une des villes de France les plus riches en antiquités galloromaines, est selon les savants Tanticjue et puissante Limonum, qui existait avant l'invasion des Ptomains, et était la cité principale des Piclones. Ce fut dans les plaines entre Tours et Poitiers qu'un samedi du mois d'octobre 732, Charles Martel écrasa les Sarrasins, qui laissèrent parmi les morts leur roi Abdérame. Ln 1330 se donna dans les mêmes plaines, entre le roi Jean cl le fils du monarque anglais, le prince Noir, la fatale bataille qui coûta à la l'rancc la Heur de sa noblesse.

« Les quatre fils du roi, dit le chronifjueur, les princes du sang, les plus grands seigneurs, ne nul chevalier ne ecuyer n'av<tit osé demeurer l\ l'hôtel de peur d'être désho-

noré. •' 1.0 rfii, en ])arcourant les rangs, harangua ainsi cette brillante année : « Liitre vous autres, (piand vous êtes à Paris, à Chartres, à Uouen ou à Orléans, vous menacez les Anglois et ilésirez avoir le bassinet en tête devant eux : ores y êtcs-vous, je vous le montie. Si leur veuillez remontrer leur maltali-iil, et conli'C-venger vos ennemis et les dommages ([u'ils vous ont faits, car sans faule nous condjattrons. » Kl le roi (jui parlait si noblement paya noblement de sa personne, ainsi que le plus jeune de ses (ils, Philippe, (jui conqitait treize ans à peine, et qui fui blessé en parant (juelquesuns des coups qu'on portait à son père. Tous les plus redoutables chevaliers avaient succombé, et le roi, environné de cadavres, sa hache d'armes à la main, eiïrayait tous ceux (jui osaient l'approcher. Chaque coup (ju'il portail était mortel. On lui criait de se rendre, il ne répondait (pi'en frappant de nouveaux coups. Enfin, blessé deux fois ou visage et aveuglé par le sang, il se rendit à un gentilhomme du nom de Morbec.

Poitiers peut montrer encore ({uelques faibles vestiges de son amphithéâtre romain, dont les souterrains servent de cellier, et quelques parties assez bien conservées de trois aqueducs. Une table de marbre aujourd'hui déposée dans la cathédrale, mais qui y fut apportée du temple Saint-Jean, continuera probablement d'exercer la sagacité des antiquaires. Ce marbre, ou, comme on l'appelle, la pierre sépulcrale de Claudia Varenilla, porte une inscription que je vous donne traduite : « La ville des Piclones a ordonné pour Claudia Varenilla, fille du consul Claudius Varenus, des funérailles, l'érection d'un monument public, et accordé un emplacement pour sa statue. Marcus Censorinus Pavius, légat de l'empereur, propréteur de la province d'Aquitaine et consul désigné, satisfait des honneurs décernés à son épouse, a fait élever ce monument à ses frais, b Or les archéologues se demandent si la pierre sépulcrale qui de temps immémorial a figuré dans l'église appelée le temple Saint-Jean, avant d'occuper sa place actuelle, a été dans le ])rincipe érigée dans cet édifice même, ou n'y a été déposée

DE PARIS A BORDEAUX PAR TOURS

que par la suite. La solution de la question serait d'une grande importance pour déterminer l'âge de rédifice.

.Un archéologue des plus érudits, Siauve, s'est efforcé d'établir que le temple Saint- Jean doit dater du iv% ou tout au moins du v" siècle, et qu'il n'a jamais servi qu'au culte chrétien. D'autres en font un édifice païen, dont notre culte n'aurait fait usage que vers la fin du x° siècle. C'est un petit édifice carré, d'environ seize mètres d'élévation, et qui, dans le principe, était ouvert en arceaux sur quatre faces. Il reçoit le jour par des ouvertures semi -circulaires, pratiquées au-dessus de trois arceaux, et qui vont en s'évasant considérablement du côté de Tintérieur. A l'extérieur, les arceaux sont ornés de deux colonnes, et les ouvertures de deux pilastres, qui semblent d'ordre corinthien, autant qu'on peut en juger à travers les nombreuses couches de chaux et de peinture qui recouvrent le tout. Au-dessus des pilastres règne une corniche avec une sorte de fronton triangulaire, et qui porte au centre une marqueterie figurant une étoile à six rayons, de forme ovale oblongue. Deux façades ont, en outre, un ornement qui peut être une sorte de croix grecque, ou de croix pattée, ou une étoile à quatre branches évasées à leur extrémité. Cet édifice, enlevé au culte depuis la révolution, avait été mis à la disposition d'un fondeur de cloches, qui a bouleversé tout pour son travail. Un l'a restauré récemment pour lui rendre son cachet primitif.

L'édifice actuel de l'église Sainte- lUdcgonde date du vi° siècle; mais sa crypte, ou tombeau de sainte Radcgonde, est d'une époque bien antérieure.

La cathédrale de Poitiers, dédiée à saint Pierre, est un des plus remarquables édifices de la phase transitionnelle. Elle porte tous les caractères de celte époijuo. Ce n'est plus le style by/.anlin dans sa pureté, ce n'est pas encore le style ogival dans son élancement et sa majestueuse hardiesse; c'est (iuel((ue chose d'intermédiaire, (jui porte l'empreinte des deux systèmes à leur point de contact immédiat. Le palais de justice a clé bàli au xr siècle, par ,Ieau tle France, duc de IJerri et

comte de Poitiers. Son écusson, qui a beaucoup souffert, se voit dans la salle des pas perdus, salle immense, qui rappelle la grande salle ou hall de Westminster, à Londres. Sa façade est ornée de sept statues, qui figuraient les sept vicomtes de la province du Poitou; quelques-unes ont échappé aux dévastations de 1793.

Poitiers possède une faculté de droit; on montre aux étrangers la belle promenade nommée Blossac, le nouveau quartier de cavalerie, etc.

Poitiers fabrique de la draperie commune, des couvertures de laine, de grosses fianelles, des mèches en coton, des cuirs, etc. Cette ville se distingue surtout pour la préparation des peaux d'oie pour fourrures et des peaux de lièvre. A l'exposition de l'industrie de 1827, elle envoya des peaux de lièvre préparées avec une rare perfection. La médecine en fait un emploi heureux contre les affections rhumatismales. Poitiers prépare annuellement de 40,000 à 50,000 peaux d'oie pour lAmérique.

La ville de Montmorillon (5,000 habitants), sur la Gartempe, possède un monument qui vaut bien que nous nous dérangions pour aller à elle. Pour l'ancienneté, il ne paraît pas le céder au temple Saint-Jean de Poitiers. Sur une crypte voûtée s'élève un petit monument octogone voûté aussi. Les faces extérieures de l'octogone ont un arceau et une ouverture pour éclairer la partie élevée. Le jour descend, en outre, par une ouverture ronde pratiquée au centre de la voûte, et qui correspond à une ouverture hexagone de la crypte. Au-dessus de la porte on voit de grossiers bas-reliefs, dont les sujets sont bizarres. De ce monument on passe dans un(> petite chapelle à laquelle il sort comme de veslibule, et (jui a été rendue au culte.

A seize kilomètres de là, près de la comnumc de Civaux, <»n a découvoit jilus de sept mille tombes, ou plutôt dos cercueils en pierres de toute grandeur. Leur forme, on général, est précistMuent celle (juo nous donnons aux bières actuelles. La pierre qui formait le cercueil était souvent plate, ([uolijuefois convexe ; mais aucune n<' j>ortait d'in-

SKPTIKME VOYAGE

scriplioii. On a l'ait une décoiiverle semblable à Cenon, près de Cliàtelleraull.

Aiigoulèine n'esl pas d'un accès facile, b.Uie ipiVlle est sur une imuilagiie fort escarju-e. KUe a compris que la rampe Saiiil-l'ierre, i)ar laquelle on arrivait aulretbis à elle, exténuait les chevaux et était rellVoi du voyai^^eur; elle a construit enliii un superbe chemin cl une pente acceptable dans notre civilisation moderne. (Juant au railway, ne se souciant pas de grimper si haut , il a établi sa gare au pied de la ville, et il a continué sa route en passant par un tunnel sous la cité elle-même, llàtons-nous d'arriver à la promenade en terrasse qui a remplacé les vieux remparts. De cette terrasse, qui est à plus de soixante-dix mètres du niveau de la plaine, Tœil se repose avec plaisir sur le riche bassin de la Charente et sur les prairies à travers lesquelles serpente la petite rivière d'Anguicnnc. Sur un autre point ce sont des rochers agrestes, des chemins creux, des bouquets de bois, et ailleurs de vastes plaines où se déroulent les routes de Paris et de Bordeaux, Mais combien d'habitants, parmi les 25,000 que compte Angoulème, échangeraient le plaisir qu'on peut goûter à cette vue magnifique, contre le matériel avantage d'avoir à leur portée un peu de l'eau de ces sources nombreuses au bas de la montagne, ou de loger sur les bords de cette rivière, qui leur amènerait des bateaux chargés de toutes les denrées! Les puits de la ville ne fournissent qu'une eau de mauvaise qualité, et tous sont si profonds qu'ils n'oiïrcnt même pas une ressource certaine dans les cas d'incendie. La l'eslauration avait établi dans cette ville une école de marine, à laquelle on a substitué depuis l'école navale l)lacée sur un vaisseau dans la rade de Brest. Un auteur qui vivait au xv" siècle parle d'Angoulème sous le nom latin iVînculisma, cité principale des Agésinates. Et cependant la ville actuelle n"a rien d'antique à nous montrer. La cathédrale, maintes fois remaniée du xu' au xvi" siècle, a été rétablie par M. Abadiedans la pureté de son architecture romane primitive. On y remarque surtout ses trois curieuses coupoles et sa haute tour romane.

Le faubourg (pii est au bas de la ville et les environs sont remplis d'inqiorlantes papeteries, dont beaucoup marchent par les eaux de la Touvre, et les papiers d'Angoulème s'exportent dans toute l'Lurope; mais, pour vous conduire dans une papeterie, j'attendrai (pie nous ])assions aui)rès de celle du célèbre .M. Montgollier, dans une autre contrée de la France. Contentons- nous de visiter la source de la Touvre.

Par l'abondance des eaux et l'àpreté du sol, la source de la Touvre, petit affluent de la Charente, rappelle la fontaine de Vaucluse. Au pied d'un roc calcaire très escarpé, (|ui forme un demi-cirque, et dont la cime porte les ruines du château de Bavaillac, on peut voir dans un antre le iiouflrc de la source. C'est un bassin où une partie de l'eau semble dormir, tandis que le reste bouillonne et s'élève quelquefois à plus de trente- trois centimètres.

Sans vouloir vous encourager à devenir gastronomes, je vous dirai (jue les truffes (pii nous viennent d'Angoulème sont classées immédiatement après celles de Périgueux.

Les grottes de Rancogne présentent des excavations et des stalactites non moins pittoresques que celles d'Arcy.

Les connaisseurs affirment qu'il est impossible de manger de meilleures volailles truffées et du mouton plus succulent qu6 dans la ville de Barbezieux.

Cubzac est un village situé sur les bords de la Dordogne, au pied d'un rocher que dominent les ruines d'un vieux château. Anciennement le passage de la Dordogne à Cubzac, qui s'efTectuait sur des bacs, offrait une traversée dangereuse à tous les voyageurs qui se diri^reaient vers Bordeaux en venant du nord de la France. En 183o, on décida la construction d'un pont suspendu suffisamment élevé pour permettre aux navires de passer sous son tablier, en se rendant à Libourne, port de commerce important, situé au-dessus de Cubzac. Deux immenses viaducs, établis sur arcades en maçonnerie, viennent raccorder la roule avec les culées du pont, dont le tablier s'élève de vingt-huit mètres au-dessus

DE PARIS A BORDEAUX PAR TOURS

de réliage du fleuve. La longueur du pont est de cinq cent quarante-cinq mètres, qui se divisent en cinq travées de cent neuf mètres chacune. Ce travail prodigieux offre un coup d'œil saisissant, qui plaît autant par l'harmonie de son ensemble qu'il étonne par ses proportions gigantesques.

Votre enfance a été égayée par nos vieux contes de la chevalerie errante , et vous avez pris un grand intérêt à VHistoire des quatre fils Aymon. Regardez les ruines qui dominent Cubzac ; c'est là que la tradition place le manoir des fils d'Aymon. Dans le rocher qui les porte, plusieurs familles se sont creusé des habitations.

La Dordogne passée, nous sommes dans

l'Eatre-deux-mers, pays riant, varié, en grande partie cultivé en vignes, compris entre la Dordogne et la Garonne. Il est couvert des maisons de campagne des riches commerçants de Bordeaux. Près du hameau de Toutifaut, à la jonction de la route qui va à Libourne , remarquez cet orme vénérable , dont le tronc a plus de neuf mètres de circonférence. On le nomme l'arbre de Terrasson. Bientôt nous touchons à la Garonne ; il ne nous reste plus qu'un pont à passer pour entrer dans Bordeaux.

Nous avons fait un voyage de cinq cent soixante-dix-huit kilomètres. Demain nous reviendrons de Paris au même point, mais par une autre route.

Ponl de Cubzac.

HUITIÈME VOYAGE

DE PARIS A BORDEAUX, ROUTE DE VIERZOX

Orléans. — Viorzoïi. — Chûteauroiix. — Limoges. — Périgueux. — Libourne. — Bordeaux.

Pour notre second voyage à Bordeaux, nous gagnerons encore Orléans ; mais au lieu de descendre la Loire, nous la franchirons immédialement pour aller visiter les magnifiques sources du Loiret.

Le Loiret naît sur le territoire de Saint- Cyr-en-Val, dans le charmant parc du château de la Source, reconstruit en 1632. Les deux sources, appelées, l'une la Grande- Source ou l'Abîme, l'autre la Petite-Source ou le Bouillon, sont réunies par un canal creusé en 1649. C'est un beau spectacle de voir cette masse d'eau , de plus de sept cents litres par seconde, s'échapper du sol en bouillonnant et former aussitôt une petite rivière. Ouoi(|u'elle ressemble beaucoup au.x sources de Vaucluse et de la Touvro, que nous avons visitées, la source du Loiret paraît avoir une tout autre origine, et. au lieu d'être due à l'évacuation des eaux ])luviales recueillies dans le sol, elle n'est (ju'une dérivation souterraine de la Loire. Des expériences directes ont montré que tout le sol du val est caverneux, et on en trouve la j)reuve frappante à ((uelques mètres du Bouillon. Le long des jardins potagers du château s'ouvre un bassin circulaire de Irei/.e à quatorze mètres de profinuleur nppelé le TionlTi-c' ou le (livre,

qui absorbe la petite rivière du Duis tout entière, et une partie des eaux du Loiret.

Après avoir traversé le Loiret, nous passons par les plaines de la Sologne, triste et malheureux pays d'une pauvreté proverbiale, mais où s'exécutent en ce moment des travaux d'assainissement et de défrichement qui, poursuivis avec persévérance, doivent, dans un temps donné, le transformer complètement, puis nous arrivons à Vierzon, au confluent du Cher et de l'Yèvre. Vierzon, ville de 10,000 âmes (y compris Vierzon -Village), est entourée de riants coteaux et de prairies charmantes; elle est bien bâtie, bien pavée, très animée. Si ce n'étaient les ruelles étroites, raides et tortueuses de ses vieux quartiers qui la déparent, on admettrait facilement sa prétention d'être la plus jolie villt^ du Berri, comme elle est, sans contredit, la plus industrieuse et la plus commer- (^anle du déparlement. Il est souvent parlé de la ville de Vierzon dans les romans de la Table ronde. Au xi" siècle, elle avait un cluUeau fort et de bomies murailles. Aujourd'hui elle a des forges, et fait un grand conimorce de fers, aciers et lt)les, première ipialité du Berri. Ce sont des fers doux et souple?, très emphnés pour les ressorts de voitures.

iirniKMi: voyaok

Nous avons laisse à une bonne dislance sur notre ilroile la pelile ville de Uomorantin, aussi au milieu de belles prairies, au conlluenl de la Sauldro et du Honioranlin. Aux eaux mélangées de la ilive el de la Sauldre on accorde une vertu particulière pour accélérer le foulage des draps, tout en rendant le déchet des laines moins considérable. Ajoutons qu'on trouve dans les environs une teire fort propre à l'opération du dégraissage. Vous comprendrez par là comment celte population de 7,900 âmes s'est vouée à la fabrication des draps et des étoiïes de laine. On cite un établissement qui occupe à lui seul huit cents ouvriers.

Nous passons àVatan, qui nous présente une tour du xi" siècle, et là nous nous détournerons à droite pour aller voir Valençay, où la famille d'Etampes fit construire, sous le règne de François l", un somptueux château de plaisance. Philibert Delorme en a donné les dessins ; mais des additions importantes y ont été faites au xvii" et au xvni° siècle. Le château est entouré de grands fossés. L'ensemble des constructions présente une équerre. Aux deux bouts de l'équerre et au sommet de l'angle sont trois tours rondes à mâchicoulis, dont le toit s'arrondit en un dôme surmonté d'une lanterne qui se termine par une croix. Sur un côté de l'équerre se trouve le bâtiment principal, à deux étages. Au-dessus d'un rang d'arcades, sur l'autre côté de l'équerre, est un donjon très massif et plus haut que les tours ; il est à mâchicoulis et à tourelles, et se lie à deux des tours par deux corps de bâtiments dont l'un est tout à fait semblable au bâtiment principal, et doiH l'autre doit avoir appartenu à une construction antérieure. Sur les mâchicoulis et sur le grand corps de logis sont sculptés de beaux ornements. On entre par le donjon. La grande salle a été décorée par Pierre de Cortonne et Jean Mosnier. Cette habitation, presque royale, était la propriété du prince de Talleyrand, qui, en 1808, la mit à la disposition de Napoléon pour recevoir Ferdinand VII. (jue les Espagnols avaient proclamé leur r(»i après l'abdication forcée, dit-on, de Charles IV. son père, tandis que Napoléon voulait leur I

donner son frère Joseph. Valençay fut la demeure, ou, pour mieux dire, la prison de Ferdinantl \'ll cl des infants d'Espagne jusqu'en 181 1.

Vers le milieu du x" siècle, un sire Raoul, surnommé le Large ou le Magnifique, jugea (pie l'une des collines de la rive gauche de rindre, au centre de superbes prairies, et dominant une vaste plaine, serait une excellente place pour y asseoir un château. A côté du château se groupèrent des maisons. Dans le siècle suivant elles formèrent une ville qui prit le nom de Château-Raoul, d'où l'on a fait plus tard Châteauroux, et qui a aujourd'hui 17,000 habitants. Le château, reconstruit au xv' siècle, existe encore dans un bon état de conservation. C'est une masse assez triste, fianquée de minces tourelles.

Ciiâteauroux possède une manufacture de tabacs qui occupe cent vingt-deux surveillants et mille (juatre cents ouvrières, et produit soixante millions de kilogrammes de cigares et deux millions de kilogrammes de tabac en poudre.

Avant l'introduction en France de moutons mérinos, tirés d'Espagne les laines de Châteauroux étaient classées parmi les plus belles de notre pays. Cette ville fabrique , année commune, une quantité de draps qui représente une valeur de trois à quatre millions, et occupe de la sorte environ deux mille ouvriers. Ses draps tiennent le milieu entre les bonnes qualités du Midi et les qualités secondaires d'Elbeuf; ils se distinguent surtout par la force et la durée. Elle nous envoie à Paris de bonnes pierres lithographiques, sinon pour le dessin, du moins pour l'écriture. Le fer qui se fabrique dans ses environs est très estimé. Les foreres d'Ardentes-Saint-Martin livrent aujourd'hui au commerce environ dix mille faux par an, qu'on achète sous le nom de faux dt; ^^lyrie. Il n'y a pas longtemps encore qu'un cultivateur n'eût pas estimé bonne une faux qui ne serait pas venue d'Allemagne, et alors il avait raison ; mais notre acier s'améliore, et nous le produisons à meilleur marché. Tout auprès de Châteauroux, à Rourgs-Deols ou Rourg-Dicu, on visite nii tombeau qui est en grande vénération. Il renferme la dé-

DE PARIS A BORDEAUX PAR VIERZON

pouille d'Eudes, fils de Léocade, qui vivait au m' siècle. C'est un cercueil en pierre, sur lequel est sculptée grossièrement une Chasse au tigre ; les personnages sont vêtus de tuniques. Sur le couvercle sont sculptés des anges, dont quatre portent une tablette destinée à recevoir une inscription.

Le cours de la Creuse divise la petite ville d'Argenton (o,000 âmes) en deux parties égales qui communiquent par un pont en bois. L'une, bâtie sur un roc de surface capricieuse, présente un amphithéâtre escarpé ; l'autre est assise au fond d'un bassin de forme elliptique, qu'entoure une ceinture de roches couvertes de vignes. Dans le moyen âge, le château d'Argenton , bâti sur la plate-forme d'un rocher escarpé, passait pour une des fortes citadelles du royaume. Le moindre habitant du Berri connaissait le nom de ses formidables tours, et surtout de la tour d'Héracle, la plus au nord, la plus haute, et qui dominait la province entière. Il n'y a qu'un demi-siècle, on lisait au fronton de la porte de cette tour : Heraclius veni et vici, et audessus de ces mots il v avait un taureau sculpté. Cette vieille citadelle ne fut démantelée que sous Louis XIV. Deux tours et quelques débris se voyaient encore , il y a peu d'années, lorsque j'eus occasion de passer par Argenton ; je crains qu'ils n'aient disparu, par suite de travaux qui devaient amener la route à un pont alors en construction sur la Creuse.

Argenton, en latin, Argeidomazus , était, du temps des Romains, une cité très importante. Des thermes, découverts pendant les fouilles nécessitées par la construction du chemin de fer (lu Centre, un vaste circpie, enfoui sous des vignes et qu'un simple déblai ferait sortir de terre, attestent ([u'clle occupe remplacement d'im ('tablisscment romain du premier ordre.

A quelques kilomètres d'Argenton, nous trouverons la petite ville de Saint-Gaultier. C'est aux habitants de cotlc ville (\vw le pape Pie IX fit présent, en IS:»!. des ioli(|ues de sainte Aurélic. Le motif (jui détermina l'envoi de ce don mérite d'èlre rapporté. De toutes les villes de France, ce fut Sainl-Oaultier, qui. proportionnellement à sa population.

fit les plus grands sacrifices en faveur du saint-père, réfugié à Gaëte à la suite des événements de 1848.

Voici bien des montées et des descentes. Ces montagnes, dont quelques-unes sont frappées de stérilité, dont les autres sont couvertes de châtaierneraies, nous annoncent que nous sommes en plein Limousin, Cultivé dans la région moyenne de ces montagnes, le châtaignier supplée ici les céréales pour la population pauvre. Si nous nous enfoncions dans quelque vallée agreste, et si nous demandions l'hospitalité dans une chaumière, on nous accueillerait avec empressement en nous offrant une écuelle remplie de châtaignes bouillies et écrasées. Cette pâte de châtaiîrne se mange chaude ou froide. Pour conserver la récolte qui doit servir au besoin toute Tannée, on a soin de la passer au four, où elle se débarrasse de sa pelure, et se dessèche.

Avant de nous rendre à Limoges , je vous proposerai une excursion, sur notre droite, au Dorât, jolie petite ville de 2,800 habitants, dont l'église, édifice du xii® siècle, affecte à l'extérieur la forme d'une véritable forteresse. Ses murs sont flanqués de tourelles et couronnés de créneaux. Au centre de la croisée s'élève un dôme surmonté d'un beau clocher, dont la flèche hardie se termine par une figure d'ange en cuivre doré avec deux grandes ailes ; l'ange élève vers le ciel une croix que le vent fait tourner. L'intérieur est très spacieux, d'un bel effet, maiâ fort obscur. Sur un très grand bénitier de granit sont sculptées deux figures de léopard et de lion du style le plus barbare.

Si nous poussons jusqu'au village de la Dorderie, aux environs de Dellac. nous verrons un beau dolmen. Ici la table horizontale est un énorme bloc de pierre qui pose sur cinq morceaux de rocher d'environ trois mètres de hauteur. On se demande par quels procédés un tel bloc, qui est parfaitement étranger aux cinq rochers, a pu être conduit dans ce lieu sauvage et d'un abord très difficile.

Les rues de Limoges, où nous entrons, ne sont pas elles-mêmes d'un parcours facile. Limoges, située sur une pente très rapide.

IIUITIKME VOYAGE

ilcscend jiisqirà la N'ienne, ciu\tn traverse sur trois ponts, tloiil run, on gi'anit et de construclion récente, frappe par son élévation; comme toutes les anciennes cités, l.iniojjes est en iiénéral mal bâtie, lieaucoup de ses maisons sont en bois à i)artir du premier étaijre. Mais le nombre des construclions modernes y augmente rapidement ; on élargit et on redresse les rues ; déjà la destruction des tours et des remparts, (pii rendaient la ville obscure et malsaine, lui a donné une physionomie toute nouvelle; à leur place, on a établi de larges boulevards ombragés. Le (juartier où Tincendie de 18G^i a brCdé cent neuf maisons, est rebâti sur un plan régulier, et deux nouveaux (piarliers sont en construction. Limoges possède de nombreuses fontaines, dont l'eau est excellente. Bien que Limoges ait été l'antique capitale des Lemovices, qui acceptèrent des premiers la domination de Rome et restèrent constamment ses alliés fidèles ; bien qu'elle ait eu son capitole et son cirque, nous n'aurons aucun monument de ces temps à y visiter. Comme mesure de police, et pour ne pas laisser aux malfaiteurs un abri commode, elle a fermé depuis plus d'un siècle un temple souterrain taillé dans le roc à la pointe du marteau , ainsi qu'une longue voùle souterraine, dans laquelle les antiquaires n'ont reconnu ni la bâtisse romaine, ni celle du moyen âge, et que, par conséquent, ils ont attribuée à nos aïeux gaulois. « Ce passtfge, ont-ils écrit, servait aux Lemovices pour conduire leurs chevaux à l'abreuvoir de la Vienne lorsque l'ennemi bloquait la ville. »

Au lieu donc d'entrer dans le souterrain, pour conjecturer aussi par nous-mêmes, nous regarderons en plein air la tour d'un clocher que l'évèque Sébrand-Chabot fit élever en 1101, pendant le séjour du roi Richard à la terre sainte. Nous regretterons que la foudre ait privé de sa flèche, il y a plus de deux siècles et demi, cet élégant édifice, composé de quatre étages à ogives, et portant à ses quatre angles des tourelles octogones qui se terminent aujourd'hui par des lanternes fort élégantes. A ce clocher fut

accolée plus lard, dans le Cduiant du xvr siècle, la cathédrale actuelle, qui n'a pas été achevée , mais dont le chœur est très beau. A l'intérieur, nous remartpieroiis le jubé, léger et gracieux, malgré la profusion des ornements et les nombreuses mutilations des statues qui surmontent les culs-delampe et qui représentent les vertus théologales et cardinales.

C'est la foudre qui a endommagé le clocher; mais c'est le mauvais goût qui a dénaturé récemment la belle fontaine d'Aigoulènc, monument précieux du xiii" siècle. Elle était surmontée de la naïve figure du bon saint Martial revêtu de ses habits pontificaux. Le vandalisme de 1793 avait respecté la statue du saint. On l'a remplacée par un bloc pyramidal de granit. Le bassin de la fontaine, qui est aussi de granit, a douze mètres de circonférence. On assure qu'il est taillé dans un seul bloc.

Limoges compte 53,000 habitants. Elle frabri(iue des draps inférieurs à ceux du Berri, de la papeterie, et possède des filatures de laines assez importantes. Son industrie la plus spéciale est la préparation de la pâte pour la porcelaine. Dans le siècle dernier, au moment où tous les chimistes de l'Europe s'épuisaient en tentatives vaines pour imiter la porcelaine des Chinois, le hasard fit découvrir en abondance , dans les environs de Limoges et de Saint-Yrieix, cette sorte de terre précieuse que les Chinois ont nommée kaolin, et aussi une autre terre nommée par eux petunzé, et qui entre également dans la fabrication de la porcelaine. En conséquence, Limoges et Saint-Yrieix fabriquent de la porcelaine, et surtout se livrent à l'exploitation des carrières de kaolin , (ju'elles broient et préparent en pâtes par des moulins à eau. Ces pâtes sont expédiées à des fabriques du Cher, de l'Allier, de la Nièvre, qui ont préféré s'établir un peu loin du kaolin, mais dans des localités plus favorables quant au combustible, ou aux débouchés qu'elles ont pu s'ouvrir pour leurs produits. C'est des manufactures de Limoges {juc sort la presque totalité de ces assiettes et de ces tasses lourdes, épaisses,

DE PARIS A BORDEAUX PAR VIERZON

loi

Gay-Lussac, d'après David d'Angers.

disgracieuses, la honte du goût français, qu'on trouve chez les limonadiers et les restaurateurs.

Limoges est la patrie d'un de nos plus honorables et savants jurisconsultes, l'illustre chancelier d'Aguesseau.

Vous savez aussi bien que moi que parmi les chevaux français la race limousine tient un rang distingué. Les chevaux de cette race s'éloignent beaucoup du type anglais; ils sont haut des jambes, et pèchent souvent par des membres trop grêles. Sous le rapport des allures, ils ont une réputation ancienne et méritée; peu de chevaux sont aussi sûrs et aussi agréables à monter ; ils brillent par l'ardeur et par le moelleux de leurs mouvements, mais ils n'acquièrent que fort t.ird leur complet développement, et on ne peut les utiliser (ju'à six ans; de plus, ils sont délicats et iiou propi'fs h

l'attelage. Ces circonstances, jointes à ce qu'en France on ne monte plus guère achevai que pour son plaisir, et non pour voyager comme autrefois, ont porté un coup mortel à cette race.

Peu de peintres séjournent à Limoges sans aller visiter, aux environs, l'église de la petite ville de Saint- Léonard ( 0,0(^<> àmes\ et, à Bosseuil, les ruines de l'ancien château de Chalusset, (|ui, à partir du xii" siècle, joua un grand rôle dans l'histoire du Limousin. Saint-Léonard est la patrie du célèbre chimiste et physicien Ciay-Lussac. Je vous recommanderai surtout l'église de l'ancien monastère de i^olignac, célèbre abbaye de bénédictins fondée au vu" siècle, et auprès de laquelle la petite ville de Solignac s'est formée peu à peu. ^aint Eloi, le fondateur de celle abbaye, demanda à son maître le tief de Solignac « poni' on faire une échelle jinr laquelle

Iu2

huithmi: vitv.\r.K

hniroberl cl lui pussent monlor au ciel ». Le couvent lut reconstruit dans le siècle dernier, et n'a de renianiuahle que sa grandeur. L'édifiée actuel de l'église date de l'au 1 1 'i3, avec dos restaurations du xv" siècle; la j^artie ancienne est un beau type de l'architecture roinano-bv/.antine. A ICxlérieur, les arcades à plein cintre, les ornements, les ligures bi/arres et monstrueuses (pii le décorent, aiuîoncent tout d'aliord son origine, anl»'rieure à l'introduction du gothique. L'intt'rieur est une croi.v latine, sans piliers ni collatéraux ; les parois des murs présentent en saillie des arcades à })lein cintre, que soutiennent des colonnes sans proportions. Les chapiteaux oflYent des tètes d'animaux, de bizarres ligures accroupies, et d'autres ornements d'un style barbare. La voûte est formée d'une suite de pendentifs ; les chapelles, disposées autour du sanctuaire, forment au dehors des saillies circulaires assez considérables.

Faites aussi une excursion à Saint-Junien, ville de 7,000 habitants, dont l'église est curieuse par ce genre d'ornements qui caractérise les xii" et xiii" siècles. N'oubliez pas non plus dans la petite ville de Rochechouart ('»,000 âmes) le cliâteau de Rochechouart, berceau de l'illustre maison de Mortemart, et souvenez-vous qu'à la cour de Louis XIV l'esprit des Mortemart avait passé en proverbe. Celui du duc de Vivonne et de ses trois sœurs, M""*- de Montespan, de Thianges, et l'abbesse de Fontevrault, justifiait le proverbe. Voilà une belle réponse à ceux qui ont prétendu faire du Limousin la Béotie de la France. C'est peut-être la faute de Molière, qui, mal reçu à Limoges, s'en est vengé en faisant de cette ville la patrie de Pourceaugnac. La tour principale sert aujourd'hui de j)rison. Dans une autre tour, la tour du Lion, il y a une peinture à fresque très précieuse pour la fidélité des costumes et des accessoires. Elle représente l'entrée du vicomte de Pongervillc en 1470.

Poursuivons notre route et arrivons à Chalus, qui nous montrera une tour du xii' siècle, reste de son vieux château, devant lequel le roi d'Angleterre, Richard

Cœur-de-Lion , trouva la mort. Guidomar, vicomte de Limoges, venait de découvrir eu H'.'!) un livsor qu'on savait enfoui dans ce lieu ; Richard, (|ui, en (pialité de duc de C'uienne, conqUait Guidomar parmi ses vassaux, réclama le trésor en vertu des lois féodales (|ui réservaient au suzerain tout trésor trouvé par un vassal. Sur le refus (le Guidomar, Richard vint assiéger le château (le Chalus, où le trésor était gardé. Comme il en reconnaissait les approches, un trait lancé par une arbalète le frai)pa dangereusement à l'épaule. Quehiues jours après, ses gens prirent le château, et massacrèrent toute la garnison, à l'exception de Bertrand Gounlon, l'arbalétrier qui avait lancé le trait; ils le réservaient à une mort plus horrible. On le conduisit devant Ivichard, qui touchait à sa fin. « Est-ce vraiment toi, lui dit celui-ci, qui as osé frapper l'oint du Seigneur? — C'est moi, répondit Gourdon, et je m'en réjouis; j'ai vengé mon père et mes deux frères tués par ton ordre. » Cœur-de-Lion était généreux ; il ordonna qu'on rendît la liberté à cet homme, et qu'on lui donnât quelque argent pour retourner en lieu sûr. Mais, Richard mort, sa volonté dernière ne fut pas respectée : Bertrand fut tenaillé et écorché vif avant d'être •-pendu.

Chalus, peuplée de 2,000 habitants, est pour la vente des chevaux le marché le plus considérable du Limousin.

Périgucux, ville de 20,000 habitants, nous offrira deux monuments bien précieux, la tour de Vesonne pour les archéologues , l'église Saint- Front pour les artistes. La tour de Vesonne, qui s'élève encore aujourd'hui à une hauteur de vingt mètres, n'a pas moins de soixante- cinq mètres de circonférence. Les murailles, de près de deux mètres d'épaisseur, sont revêtues au dedans et au dehors de petites pierres carrées jointes ensemble avec un ciment très dur. Ne faut-il voir là qu'une simple tour de citadelle ? ou bien était-ce une vaste rotonde qui faisait partie d'un temple païen ? ou enfin est-ce un tombeau dans le genre du tombeau de Ca-cilia M(,'tella à Rome? Voilà les trois opinions (jui partagent le monde savant.

DE PARIS A BORDEAUX PAR VIERZON

« Sans vouloir faire remonter l'église Saint- Front au iv" siècle, dit M. l'abbé Bourassé, comme quelques auteurs ont hasardé de le faire sans aucun fondement, cette basilique revendique justement une anti({uité très reculée. Aucun édifice religieux ne peut occuper dans l'histoire de l'art une place plus distinguée. C'est une église unique, d'un style tout spécial; c'est une fleur d'Orient transplantée sous le ciel du Nord ; épanouie aux rayons d'un soleil étranger, elle a conservé presque toutes les beautés naturelles qui la distinguent dans sa patrie native, tout en subissant les influences d'un climat nouveau. »

Saint-Front est un édifice de la plus haute importance monumentale. Il a été commencé à la fin du x® siècle sur un plan analogue à celui de Saint-Marc à Venise, et il est le point de départ des constructions byzantines à coupoles élevées , dans l'ouest et le centre de la France, du xi^ au xiu" siècle. Cette église a la forme d'une croix grecque ; chaque branche , élevée sur un plan carré , est couverte par une large coupole de douze mètres de diamètre et de vingt -cinq mètres de hauteur sous clef au-dessus du sol. Une cinquième coupole couvre l'intersection des bras de croix. Toutes les coupoles reposent sur des arcades en plein cintre et sur des pendentifs appuyés aux murs. A l'extérieur, chacune a sa toiture en pierre. Chacune des douze faces de la croix grecque est couronnée par un pignon percé d(3 trois fenêtres et encadré par des pyramides quadrangulaires. En avant de la nef s'élève lo porche de l'église latine primitive, datant du vu" siècle, surmonté d'un clocher du xi" siècle, haut de soixante-six mètres. Les deux étages supérieurs de celte tour, en retraite l'un sur l'autre et percés de deux rangs de fenêtres ([ui rappellent le style des fenêtres gallo-romaines, sont surmontés d'une lanterne cylindri(iue comprenant un dôme porté par des colonnes antiques.

La capitale du Porigord a concpiis l'anVction des gourmands par ses pâtés de perdreaux trufiés, i[ui s'expédient jus([ue dans les deux Amériques et dans l'Inde anglaise.

On les prépare dans des terrines, et ils peuvent se conserver de six à huit mois. 11 s'en fait aussi dans des croûtes d'un seigle très grossier, combiné avec du carton. Les truffes du Périgord et du Dauphiné passent pour les meilleures de celles que produisent en France une foule de localités. La grosseur de la truffe varie depuis celle d'une noix jusqu'à celle d'une grosse pomme. On la trouve ordinairement dans les forêts de chênes ou de chàtaiirniers, dans un sol sec et sablonneux, à deux décimètres de profondeur. C'est une sorte de champignon qui n'a ni radicules ni tige. Le cochon a un goût très prononcé pour la trufie, et l'on utilise son instinct pour la chercher, surtout celui des vieilles truies qui ont de l'expérience. Les truffes ont plusieurs phases : elles sont blanches quand elles commencent à paraître, grises ensuite, et enfin noires.

Depuis quelques années, Périgueux s'occupe à scier et à polir des marbres des Pyrénées, qui lui arrivent bruts par le canal de risle, et livre au commerce des cheminées, des tombes, etc. Elle a également une scierie de pierres lithographiques, qui sont tirées du département de l'Indre. Le département de la Donlogne a renoncé à exploiter ses propres carrières, trop peu abondantes.

C'est certainement la contrée de la France la mieux arrosée. Outre cinq rivières (dont deux seulement sont navigables, il est vrai) et un grand nombre d'étangs très poissonneux, plus de six cents ruisseaux sillonnent le département dans tous les sens. Près du village de Lacassagne, la fontaine de Ladoux fait l'admiration des géologues : son bassin, df forme presque ronde, n'a jias moins de cent soixante-tlouze mètres de tour : son eau a la transparence du cristal. Au sortir du réservoir, c\\>' fait marcher un moulin à blé de ([ualre paires de meules et un pressoir. IMusieurs de ces cours troau servent à des usines. Ils mettent en mouvement les machines souillantes de nombreuses forges et des moulins pour la papeterie.

La grotte de Miremont est fréquemment

IIUITIKMK VnVAOE

visitée, cl pour (jiii veut la visiter dans toutes ses ramiliealions , il n'y a pas moiiis (le huit kilomètres à jiaicourir soutenaincinent. Dans la chambre des Gâteaux, les stalactites aflVclent la forme de pâtisseries. Au plus profond de la grotte se rencontre un ruisseau, (pii senible le Slyx de ce sombre empire.

Allongez le doiirt sur la carte justprà la petite ville de Sarlat (7,000 habitants). L'auteur du Tclcmaquc est né sur son territoire, au château de Lamothe-Fénelon.

En reprenant notre route vers Bordeaux, nous laisserons sur notre gauche Bergerac, ville de 12,000 àmcs, située sur la Dordogne, au milieu d'une vaste et fertile plaine que couronnent des vic^nobles. Elle a des forces de cuivre. Sa richesse principale est dans ses vins et ses papiers. Elle sert d'entrepôt entre le département de la Gironde et ceux du centn^ de la France.

Si nous nous écartions sur la droite jusqu'au village de Saint-Michel, nous verrions le château où naquit Michel Montaigne. Son cabinet de travail était dans un pavillon à l'angle droit de la basse-cour, et qui communique au corps de logis par une terrasse. Les chevrons du plafond sont couverts de versets de la Bible, de sentences grecques et de vers d'Ovide. Sur la muraille est le portrait peint à fresque d'Eléonore , sa fille unique. L'ne autre peinture à fresque représente un sujet mythologique, cl au-des-

sous une inscription tirée des Proverbes de Salomon. (hi montre le lit où il est mort, sa table à écrire, et quehpics tablettes qui lui servaient iU) bibliothèipie plus i)articulière.

Traversons Libourne, ville de lo, 000 âmes, située au confluent de Tisle et de la Dordogne, que la route franchit sur un pont de pierres et de briques depuis l'année 182o. Libourne peut recevoir des navires de trois cents tonneaux dans son port, que le voisinage de Bordeaux et l'établissement du chemin de fer p'rivent aujourd'hui des avantages que lui offrait sa situation. Il est peu fréquenté, et l'on n'y voit guère que des gabares de la rivière et des caboteurs venus des côtes de la Saintonge et de la Bretagne. Libourne peut être citée parmi les villes dont la transformation est la plus complète. Elle a élargi et redressé la plupart de ses rues, reconstruit ses maisons et pris une physionomie tout à fait moderne. Un pont suspendu a été jeté sur risle. En quittant Libourne, le chemin de fer passe sur le viaduc d'Aveyres, que soutiennent cent arches, et dont la longueur atteint près de douze cents mètres. Son établissement a été nécessité par la nature marécageuse et l'inondation fréquente des prairies qu'il fallait traverser.

De Libourne à Bordeaux il n'y a que trente et un kilomètres. Nous avons parcouru par cette seconde route cinq cent soixante-seize kilomètres.

NEUVIÈME VOYAGE

DE PARIS A BORDEAUX, ROUTE DE CHARTRES

Sèvres. — Versailles. — Rambouillel. — (Chartres. — WiAtoaudun. — Vendôme. — Tours à Bordeaux.

La troisième route que nous allons suivre de Paris à Bordeaux ne nous offrira pas moins d'intérêt que les deux autres. Nous sortirons par la barrière de Passy, et notre première station sera la ville de Sèvres.

Il va sans dire que nous avons pris soin de nous munir d'une permission pour visiter la manufacture de porcelaine. Le nom chinois de la porcelaine est tse-ki. Les Portugais, qui depuis la civilisation ont les premiers commercé avec la Chine, rapportèrent en Europe le Ise-ki et lui donnèrent le nom éaporcelena, tasse, écuelle, d'où nous avons fait notre mot porcelaine. Le tse-ki se fabrique en Chine depuis une époque très reculée. Les annales de l'empire chinois en font mention dès avant le v^ siècle de notre ère. Il se fabrique dans plusieurs provinces, mais surtout dans la province de Kyang-si, à King-te-chintr, ville ([ui ne compte pas moins d'un million d'habitants . d'après le rapport des missionnaires. Un de ces missionnaires, le père d'Lntrecolles, dans sa correspondance, année ITTJ, donna le premier en l'urope (juclques détails circonstanciés sur celte fabrication. Les chimistes de toutes les nalitms se mirent à l'œuvre. Un Saxon , le baron de Bœlichcr, en combinant des terres de diverses natures

pour obtenir les meilleurs creusets , rencontra une combinaison à laquelle il reconnut les qualités essentielles de la matière des vases chinois, et la combinaison fut bientôt perfectionnée dans la fabrit[ue de Meissen. La Saxe a fabriqué la première sorte de porcelaine européenne.

Les Anglais avaient inutilement transporté chez eux du kaolin chinois; ils n'obtenaient aucun bon résultat. Les chimistes français, à l'imitation de ceux de Saxe, combinèrent différentes terres avec une certaine proportion d'alcali , pour donner celte demi-transparençe qui distingue la porcelaine. On recouvrait la combinaison d'un émail cristallin. C'est ce qu'on a nommé la porcelaine tendre, parce qu'elle ne pouvait supporter sans se fendre un feu violent. Cette combinaison rivalisait déjà avec les produits chinois pour la blancheur et la transparence. Les émaux appli- (jués avaient un vif éclat; certaines couleurs, le bleu surtout, acquéraient un glacé remar- ([uable, qualité qui, jointe à la légèreté des formes, donne encore aujourd'hui une grande valeur à ce qu'on appelle le vieux-sèvres. On avait déjà reconnu que beaucoup do nos montagnes renferment le pétun/é ou feldspath. Le hasard, comme je vous l'ai dil . lit entln

N EU VI KM E VOYAf.l'

ildroiivrir, près de Limoges, le kaolin. Makor et Moiiligiiy, qui alors (liiiirenieiit à \e\iv compte la manufacliinMlt» Sèvres, fureiil les premiers à raliritpier une porcelaine européenne (pii ne tlilVéra en rien des produits chinois. Le kaolin français est une aririle Itlanche, friable, maigre au loucher, ne faisant pâle avec l'eau (pie dilTirilement. Le kaolin de la Chine et du Japon est doux, onctueux, fait avec Teau une pâte liante et qui s'allonge bien. Nous en exploitons maintenant de cette nature dans la commune de Pieux, près Cherbourg, et les Anglais en ont chez eux de semblable. Les géologues voient dans cette argile une décomposition de certaines variétés du feldspath opérée lentement par la nature. La maïuifacture de Sèvres tire son kaolin de Saint-Yrieix. Il a déjà subi une préparation : on l'a lavé et décanté pour le dépouiller d'une quantité considérable d'un sable siliceux, et aussi de gros grains d'une nature étrangère , qui appartiennent à la sorte de roche que les géologues appellonL quartz.

Dans la porcelaine dite de service, assiettes, tasses, vases, etc., qui se fabrique à Sèvres, il entre soixante-dix centièmes de kaolin, vingt centièmes de sable feldspath, et dix centièmes d'une craie qu'on tire de Bougival. Ces proportions varient pour la porcelaine des statuettes qui ne reçoit pas d'émail, et il entre dans celle-ci dix-sept centièmes de sable quartzeux. Le tout est réduit en une poudre tamisée avec soin et assez fine pour flotter sur l'eau. On forme une pâte et l'on abandonne la matière à son action propre pendant un temps plus ou moins long. 11 suffit ici de six mois; mais en Chine on la laisse ainsi pendant dix ans et plus. Ce sont des pâtes de cette sorte que Limoges expédie en barriques. Quand vient le moment d'employer la pâte, on lui rend sa souplesse avec de l'eau, on la triture et on la bat pour en chasser les bulles d'air; puis on la façonne au tour comme les autres poteries, mais en y apportant un soin extrême. Les pièces ainsi préparées sont déposées à l'étuve dans des enveloppes de plâtre (pii absorbent Ihumidité. Les voCites, le plancher, les tablettes de l'étuve sont aussi

de plàli-e. Au bout de deux heui'cs, les pièces sont sèches, on les répare avec un couteau; on les polit avec la main, enfin on les (Miferme dans des cjazcUcs. Ce sont de longs vases d'une argile ti'ès réfractaire et où il entre beaucouji de sable. Celle qui vient de la foièt de Dreux est réputée la meilleure. On met au four pendant (piaranle-huil à soixante iieures, en élevant irraduellement la chaleur; après quoi le biscuit est terminé. Il reste à recouvrir d'émail blanc ou coloré, ce qui se fait comme pour la poterie ordinaire.

La peinture sur porcelaine se fait au pinceau comme la miniature, avec des matières colorantes qu'on fixe par une ou plusieurs nouvelles cuissons. Autrefois le peintre devait étudier longtemps le changement que la chaleur produisait sur chacune de ces matières colorantes, dont la plupart se métamorphosaient totalement au feu. Depuis que la chimie a trouvé le moyen d'extraire ces couleurs des métaux, il n'y a plus à observer que quelques effets de nuances qui foncent ou pâlissent au four; mais on est encore exposé aux accidents de cuisson : un feu trop violent brûle les couleurs, ou en détruit l'harmonie, et quelquefois fend la porcelaine et vous force à recommencer sur nouveaux frais.

Vous comprenez facilement quelle difficulté devait offrir cette peinture alors que, pour avoir une teinte jaune après la cuisson, il fallait employer du violet, par exemple, et ainsi des autres couleurs, et combien celte incertitude devait rendre les résultats médiocres. Un artiste de talent attaché à la manufacture de Sèvres, M. Legay, s'irritait plus (ju'un autre de ces entraves, et songeait à s'en délivrer. Un jour il remarqua qu'une barre de fer qu'il retirait de son poêle, et qui s'y était pour ainsi dire calcinée, y avait pris, par l'action du feu , toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Saisi d'une idée subite il s'arme d'un grattoir, et avec patience il enlève séparément chacune des couleurs déposées sur la barre de fer, les enferme dans autant de papiers, et s'en va trouver un chimiste.

« Pouvez-vous, lui dit-il, extraire du fer toutes ces couleurs que je vous apporte?

DE PARIS A BORDEAUX PAR CHARTRES

— Assurément. — Alors, s'écria l'artisle joyeux, le problème est résolu, et la peinture sur porcelaine sera désormais un art, puisque nous aurons des couleurs que le feu n'altérera plus. » C'est donc grâce à lui que ce genre de peinture compte aujourd'hui des noms d'artistes distingués : Constantin, Van -Os, MM"'"^ Jacotot et Decluzeau, pour la figure; Jacobert, pour les fleurs et les fruits, etc.

La manufacture de Sèvres, placée d'abord sous la simple protection du roi, fut déclarée en 1760 établissement royal, par un édit qui permet aux autres fabricants de porcelaine et de faïence d'en continuer la fabrication en blanc et de peindre en bleu, façon de la Chine seulement. Il leur était défendu d'employer d'autres couleurs, et notamment l'or, et de fabriquer ou faire fabriquer aucune figure, fleur de relief ou autres pièces de sculpture , si ce n'est pour garnir et pour les coller aux ouvrages de leur fabrication. Aujourd'hui l'industrie privée fabrique de très belle et très bonne porcelaine. La manufacture de Sèvres, qui est à la tête de toutes celles d'Europe, travaille pour les objets d'art et pour les présents que notre gouvernement envoie dans les villes étrangères.

Quoique vous l'ayez vu plus d'une fois, mes enfants, nous visiterons de nouveau le château de Versailles, la merveille du siècle de Louis XIV, et le chef-d'cnivre de le Nôtre et de Mansard. Le petit château que LouisXIII fit bùtir en 1027, et qui lui servait de rendezvous do chasse, semble n'avoir été conservé dans le plan de l'édifice actuel que pour former contraste. Ces maussades bâtiments en bri([ues par lescjucls ou entre du côté de la ville ne vtuis ont pas plu, je m'en souviens; nous regarderons le château du côté du parc

Château de Versailles.

pour apprécier son mérite. Le czar Pierre le Grand a fait une critique spirituelle de cette façade fort belle, longue de quatre cent quinze mètres, mais dont les ailes sont peut-être trop prolongées eu égard au corps principal et à l'élévation générale de l'édifice : « C'est, a-t-il dit, le corps d'un pigeon avec les ailes d'un aigle. » Vous vous rappelez qu'elle se compose d'un rez-de-chaussée, d'un premier étage, et d'un attique couronné d'une balustrade à l'italienne. Elle est décorée, dans toute sa longueur, de pilastres ioniques, avec

des avant -corps soutenus par des colonnes du même ordre , ornés de statues de quatre mètres de haut, représentant les quatre Saisons, les douze Mois de l'année, et les Arts. En avant de cette façade , le parc, dont le mur d'enceinte a seize kilomètres , déploie une suite de terrasses, ou plutôt de plans inclinés, qui descendent, par de larges escaliers de marbre, jusqu'au plan inférieur, où un canal, disposé en croix, étend ses quatre branches à peu près dans la direction des quatre points cardinaux. Du grand balcon du château, ce jeune et brillant roi, le plus puissant des monarques d'alors, à qui, dans les carrousels et dans les fêtes, étaient réservés le rôle et la devise du dieu du jour, pouvait voir les feux du soleil couchant s'éteindre majestueusement dans les eaux du canal, et, au milieu des eaux étincelantes . sur le ciel empourpré, se dessiner en silhouette le bronze d'Apollon guidant ses (juatre fougueux coursiers. Vous avez vu toutes ces terrasses couvertes de bassins, dont chacun a ses dieux et SOS nymphes de bronze. Pas une allée, pas un bos(iuel, qui n'ait aussi ses nymphes et ses (lieux de marbre. Les frères Coustou, Pugel, ont peuplé ce parc de leurs œuvres. La j>lus

NKIIVIKMK VOVAi.l-:

iuliuiive de ces tenarises est celle qui est disposée en fer ù cheval au-dessus de Toraiigerie, avec deux vastes escaliers, appelés les Cent marches, aux deux extrémités, et en face d'une nappe d'eau qu'on appelle la pit>oe des Suisses.

FMus loin sont les parties réservées du Grand et du IVHil Triaintn. Le Grand Triannn est un élégant château composé de deux pavillt>ns réunis par un péristyle, bâti par Mansard. Sur le comble, à Titalienne, règne une balustrade muée de vases et de groupes de petits Amours. Le petit Trianon, élevé par rarchiteete (iabriel en 17G0, n'est qu'un simjile pavillon, mais plein des souvenirs de rinfortunée reine Marie-Antoinette, la dernière ([ui ait partagé le trône du grand roi, et où l'on vt)it un lit qui, dit-on, n'a servi qu'à sa nièce l'impératrice Marie-Louise, l'épouse du soldat couronné.

Le jardin anglais, qu'on appelle Jardin du roi, a été planté par le roi Louis XVIIl d'après celui du château d'IIartwell, où il avait passé les dix dernières années de son exil. Quel cours de notre histoire moderne on peut faire dans une promenade à Versailles !

Un peut même aujourd'hui y étudier l'histoire de France à toutes les époques de la monarchie. Versailles n'est plus le Versailles du roi; il est devenu le Versailles de la nation. On y a réuni la collection la plus complète des tableaux qui représentent quelqu'un de nos personnages historiques ou quelque fait impt triant de notre histoire. Au milieu de cet immense musée et de toutes les salles et chambres de ce prodigieux palais, ce qu'on visite d'abord, c'est la chambre à coucher de Louis XIV, qu'on a rétablie à peu près telle qu'elle était de son vivant. Le lit à baldaquin, la tète au mur, et auprès le prie-Dieu; en avant, une riche balustrade dorée, et des deux côtés, sur la muraille, deux tableaux de piété, dont un Raphaël. A l'un des coins de la cheminée est le fauteuil de M'"" de Maintenon, femme lésritime du roi, et reine niodeste cachant discrètement à tous sa couronne, quoique sachant fort bien la porter. A l'autre coin de la cheminée est le fauteuil du roi. (/.ette fois, il est vieux; les autres rois de

l'Lurope ont pour lui moins de respect, son humeur est devenue chagrine. De ce fauteuil, ipii fait face à la fenêtre, son regard plonge dans la cour du château et jusqu'à la places d'Ai-mes. Personne ne franchira le seuil de la grille d'entrée sans que le roi , de sa chambre à coucher, puisse l'apercevoir.

Vous n'avez pu visiter, tjuand nous sommes allés à Versailles, les appartements particuliers de Louis XIV et ceux de Marie-Antoinette, pour lesquels il faut une permission expresse. Vous auriez admiré ce (ju'on appelle la Chambre de la Vaisselle d'or, où jadis était étalée, sur des tables et des dressoirs, une i)rofusion de vases et de plats d'or et d'argent, suivant l'ancien usage de nos pères, qui mettaient ces richesses en évidence. Cette chambre, quoi(]ue vide, est fort riche; les ornements sont dorés avec goût. Dans la chambre particulière du roi est l'original du beau portrait de M"" de Maintcnon avec le petit duc du Maine, son élève, dont vous avez vu la copie dans les salles historiques. Mais la pièce la plus curieuse est ce qu'on nomme le Confessionnal du roi. C'est un très petit cabinet, qui renferme seulement un grand fauteuil de velours rouge pour le confesseur, et un prie-Dieu où s'agenouillait le roi; il n'est éclairé que par une glace sans tain , faisant face à la fenêtre d'un couloir où se tenait le capitaine des gardes, qui pouvait voir ce qui se passait dans le cabinet pendant la confession, bien qu'il ne pût rien entendre. Ainsi l'étiipielte suivait le monarque jusqu'au confessionnal , et même devant Dieu il ne pouvait oublier (ju'il était le roi.

Les petits appartements de Marie-Antoinette vous inspireront des réllexions d'un autre genre. On sent que dans ces bas entresols, sans autre luxe que le nombre des glaces, elle cherchait un refuge contre les grandeurs et la pompe de Versailles. Le meuble en satin vert rappelle ce joli mot du duc de Nivernois, un jour que la reine lui faisait remarquer (pi'elle s'était vouée à l'uni, et (jue jusqu'à ses souliers étaient de satin vert uni. « Personne, Madame, ne s'étonnera devoir l'univers (l'uni vert) à vos pieds, n'jxtndit le

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DE PARIS A BORDEAUX PAR CHARTRES

spirituel courtisan. Dans ce même appartement, on vous montrera la porte par laquelle la malheureuse reine échappa, le G octobre, à la mort qui la menaçait, alors que dans ce palais les flatteurs avaient fait place aux assassins.

Lebrun a peint les plafonds des salons principaux et de la longue galerie, qui est garnie de glaces à profusion et d'une incroyable magnificence; mais la chapelle est ce que les connaisseurs admirent véritablement. La salle de l'Opéra est une des plus belles de l'Europe; elle peut contenir 3,000 personnes.

Versailles manquait d'eau. On construisit sur la Seine, au lieu où se forma depuis lors le village de Marly, une machine ingénieuse, mais fort compliquée , due à un ingénieur liégeois, Sualem l*ennequin (1682). C'étaient un certain nombre d'énormes pompes foulantes et aspirantes, que mettaient en jeu d'énormes roues hydrauliques. Depuis peu d'années, on a remplacé cette machine par une pompe à feu. L'eau élevée par la Seine montait et monte encore aujourd'hui sur le coteau de Louveciennes, où un aqueduc la reçoit; elle descend, par des conduits souterrains, jusqu'à Versailles. Elle sert aux besoins de la ville, et, dans l'été, à certains jours de fête , on donne aux Parisiens le plaisir de voir jouer les eaux de Versailles.

Malgré les visites que lui attire, à l'aide des chemins de fer, son musée historique, la ville, si animée autrefois par le séjour de la cour, est aujourd'hui triste; elle man({ue de commerce et d'industrie. Du chiffre de 100,000 habitants, qu'elle compta au temps de sa splendeur, elle est tombée à ^i4,000. Sa belle manufacture d'armes a été détruite en 1815, lorsqu'elle fut prise par les Prussiens. Faitesmoi sonirer au premier jour à vou^^ conduire à la bibliothèque de Versailles. l']lle possède un volume avec des peintures à la gouache extrtMnement curieuses : ce sont les carrousels donnés lors de la jeunesse de Louis XIV, et où il figure sous dillerents costumes, ainsi (jue toute la noblesse élégante de sa cour.

Près de Versailles est Saint-Cyr, jadis couvent de bénédictines, consacré par M"'° de Maintenon à l'éilucalion gratuite de jeunes

filles nobles. L'ancienne abbaye céda dès lors la place à une magnifique habitation construite sur les dessins de Mansard, et qui peut recevoir 230 élèves. La révolution en fit une succursale des Invalides, et ensuite le Prytanée français. Depuis l'empire, elle est affectée à une école militaire. Un villaçre s'est élevé autour de cette habitation adossée à une colline, et les maisons la pressent de toutes parts. Ses murs élevés, leur teinte noirâtre, sa sombre couverture d'ardoises, ses fenêtres grillagées, ont quelque chose de triste. Les bâtiments, qui aujourd'hui peuvent loger près de 600 élèves, de nombreux professeurs et les gens de sersice, sont disposés autour de cinq cours; ajoutez une seconde enceinte pour les manœuvres; au delà est le polygone pour l'exercice du canon. Le pavillon que M""" de Maintenon s'était réservé, et où elle venait souvent se retirer du bruit de la cour, existe encore. C'est aujourd'hui le logement du général qui dirige l'école.

En poussant un peu au delà de Saint-Cyr, nous rencontrerions la ferme- modèle de Grignon, qui dépend de la commune de Thiverval. Un nombre considérable d'élèves y apprennent, non pas à commander des soldats, mais à diriger de pacifiques laboureurs. On leur enseigne la théorie et la pratique de l'art de cultiver les terres, d'élever les bestiaux, et ils ne restent étrangers à aucun des problèmes de la science agricole. Le château et la terre de Orignon, qui font partie du domaine de la couronne, ont été mis, dans ce but, à la dis[)Osition d'une société d'actionnaires, qui payent fermage, exploitent les terres, et dirigent l'école à leui's risques et périls. Le sol de drignon est précieux aux naturalistes de tous les pays, comme renfermant un amas prodigieux de coquilles fossiles très variées, et dans un bon état de conservation. On en a compté six cents espèces, dont beaucoup ont encore leurs analogues bien reconnus, et vivant dans des mers lointaines.

Nous atteignons la foret de Rambouillet, et nous entrons dans la ville de ce nom en laissant à gauche une des grilles du château.

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NEUVIKME VOYAGE

Pans une rue larcre. longue et qui serpente, en formant à elle seule il peu près toute la ville, nous rencontrons une seconde grille qui fait face à un monument gothique, construit en briques, peu élevé, mais vaste, cl ayant pour accessoires des bâtiments plus modernes : c'est le château. Il est environné de canaux, et flanqué de cinq tours, dans Tune desquelles est mort François 1*' en Ij'iT. Les jardins, dessinés par le Nôtre, se lient très heureusement au parc et à la forêt, qui leur servent de cadre. Leur plus bel ornement est une pièce d'eau qui ne couvre pas moins de quatre-vingt-dix arpents, avec des îles parées de beaux ombrages. Deux sarcophages antiques, placés au milieu d'une vénérable futaie de vieux chênes, sont d'un fort bel elTet.

Hambouillet est célèbre dans nos annales airricoles comme le berceau des premiers moutons mérinos qui soient nés sur notre sol de France, et comme le lieu où, sous le règne de Louis XVI , une ferme-modèle fut établie pour la première fois en France, et même en Europe. « Dès Tan 16GG, on avait fait de vains efforts et des dépenses inutiles, dit M. Richard du Canlal, pour acclimater les mérinos, et Ton avait fini par conclure que ce précieux animât ne pouvait ni vivre ni se multiplier sous le climat de la France. Daubanton combattit cette erreur, fatale aux intérêts de notre agriculture et de notre industrie, en déclarant ([ue non seulement le mérinos pourrait vivre et se multiplier en France, mais qu'il se chargeait, lui, d'obtenir de nos races françaises des laines aussi fines que celles d'Fspagne. Le naturaliste agronome fonda la bergerie de Montbard pour y faire ses expériences, et saisit l'Académie des sciences de la question qu'il allait traiter en face du pays. Les expériences commencèrent en 170 G. Dix ans après, Daubenlon avait obtenu, par d'heureux croisements, des laines aussi fines que celles d'Espagne. » En 178G, l'envoi d'un troupeau fut l'objet d'un traité entre la France et l'Espagne. Nous reçûmes cette fois trois cent soixante-seize brebis et béliers de cette même race de Léon et de Ségovie; ce fut la souche du troupeau

(pii s'est perpétué coi»stamment ù la ferme-modèle de lUimbouillet. Daubonton avait tiouvé le secret de racclimatation et de l'élevage du mérinos. A la même époque, nous cédions à l'électeur de Saxe trois cents de nos brebis du Houssillon; il obtenait également un troupeau de ri'spagne. De ce double envoi date la supériorité des laines de Saxe. Le Directoire, en signant le traité de Bàle avec l'Espagne, fit insérer la clause que l'Espagne nous enverrait cin({ mille cinq cents brebis et béliers choisis dans les plus beaux troupeaux de la Castille. On les répartit dans six établissements modèles à l'instar de celui de Rambouillet, après en avoir distribué un certain nombre à de grands agriculteurs. Sous l'empire, le nombre des succursales de Rambouillet fut porté à soixante, et les distributions gratuites de béliers espagnols aux grands agriculteurs s'élevèrent à l'infini. Napoléon disait : « L'Espagne a vingt-cinq millions de mérinos, je veux que la France en ait cent millions. » Nos désastres de 1814 n'ont pas permis que cette prédiction se réalisât. Pour nourrir sur notre sol nos armées, (jue la guerre ne nourrissait plus sur le sol étranger, on envoya à la boucherie beaucoup de jeunes mérinos des établissements impériaux, qui furent, en outre, dépeuplés au profit des fermes de l'Allemagne par les vainqueurs de 1814. Cependant l'élan donné au perfectionnement de nos races et à la propagation de nos mérinos n'a pas tardé à reprendre. Nous n'avons pas encore nos cent millions de mérinos, pas plus que nous n'avons toutes les poules au pot que rêvait Henri IV; mais nos savants ne cessent d'encourager nos agriculteurs à faire de leur mieux pour arriver à ce bienheureux chiffre. M. Soulange Bodin nous apprend qu'on a soumis en France le mérinos à deux genres de perfectionnements très divers, qui ont créé deux variétés , connues sous les noms de Naz et de Rambouillet. A Rambouillet, on s'est attaché principalement à obtenir des animaux d'une santé vigoureuse, porteurs d'une toison pesante, susceptibles d'acquérir plus tard beaucoup d'aptitude à l'engraissement et un lainage superfin. A la ferme de

DE PARIS A BORDEAUX PAR CHARTRES

Naz, on a posé en principe que raptitude à l'engraissement était incompatible avec la finesse de la laine, et l'on a donné naissance à des animaux petits et faibles, dont la laine est sans égale. On doit applaudir à l'essai que Ton fait en ce moment à l'école vétérinaire d'Alfort, et qui tend à confondre les béliers de Naz dans le type plus vigoureux de Rambouillet.

Voyez- vous, à côté de celte jolie petite ville, ce château dont le parc est arrosé par les eaux de la Voise et de l'Eure? C'est la ville et le château de Maintenon. Dans la chapelle de ce château fut célébré le mariage secret par lequel Louis XIV s'unit à la veuve du poète Scarron, M'"° de Maintenon. à qui le château appartenait alors. Cette chapelle renferme des vitraux qui ont tout l'éclat des vitraux du xv^ siècle, et qui représentent l'histoire de la Passion. C'est aujourd'hui , par héritage, la propriété de M. le duc de Noailles, qui Ta fait complètement restaurer. Près du château sont les ruines précoces d'une colossale entreprise qui n'a pas été conduite à fin. Louis XIV avait eu la pensée d'amener les eaux de la rivière d'Eure à son palais de Versailles. Un canal fut creusé depuis Pont-Gouin jusqu'à la vallée de Maintenon, qui devait être franchie par un aqueduc. Ce canal, où l'eau n'a jamais coulé, a près de quarante-cinq kilomètres. Pour conserver le niveau, il a fallu, dans certains endroits, apporter des remblais de dix mètres d'élévation, et cela sur une longueur de deux kilomètres, et prati([uer plus de trente ponts ou arches. L'aqueduc devait avoir trois rangs d'arcades. Le premier étage seul a été construit. Il se composait de quarante-sept arcades de plus do treize mètres d'ouverture, et de plus de vingt-six mètres d'élévation sous voûtes. Soixante-cinq ans après, Louis XV le fit démolir on grande partie pour la reconstruction du château de Crécy. Les piles armées de conlrcforts qui séparent ces arcades ont huit mètres d'épaisseur. La hauteur de ce premier étage est de plus de trente mètres. On raconte <pie plus de ()0,(X)0 soldats, indépcndan\ment des terrassiers du pays, furent employés de trois à quatre années

à ce travail. Enfin, pendant un été pluvieux, la maladie se mit parmi tout ce monde, logé sous de mauvaises baraques, et la mortalité sévit de telle sorte qu'on dut renoncer à l'entreprise. Un ingénieur liégeois résolut le problème de fournir de l'eau à Versailles par la machine de Marly, sans qu'il en coûtât tant de vies, et probablement avec cent fois moins d'argent et de bras que n'en eût demandé l'aqueduc imité des Romains. De nos jours, une pompe à feu exécute beaucoup mieux, et à dix fois meilleur marché, la besogne que faisait la première machine. Vous avez là, mes enfants, trois points de comparaison qui vous donnent une idée de la marche et des progrès de l'industrie.

Nous entrons dans les plaines de la Beauce, que nous avons déjà traversées sur un autre point dans notre premier voyage à Bordeaux. A l'extrémité de cet horizon de terres à grains, nous avons pendant quarante kilomètres devant nous les deux clochers de la cathédrale de Chartres.

Un distique latin, traduit en vers français par Andrieux, est la plus jolie épigramme qu'on ait faite contre la Beauce :

Le triste pays que la Beauce , Car il ne baisse ni ne hausse :

Et de six choses d'un grand prix :

Collines, fontaines, ombrages, Vendanges, bois et pâturages, En Beauce il n'en manque que six !

Heureusement que l'utile y vient compenser l'agréable. Cette terre productive et nourricière a été surnommé le grenier de la France.

Le faubourg de Bourgneuf, qui se trouve à l'entrée de Chartres, a trois kilomètres de longueur. La ville, assise sur une colline, était entourée de vieux remparts ruinés, bâtis on blocaille, à l'exception des portes, au nombre de sept, construites en belles pierres de taille. La porte Guillaume surtout a quelque chose d'imposant. Voûtée en ogive, elle est Uanquée de deux grosses tours rondes unies par une courtine. Le tout est couronné d'une galerie saillante à créneaux et mâchicoulis. On remarque encore, sous la voille, la coulisse de la herse et l'ouverture qui donnait

nkuvièml: voyage

passage à l'assommoir pour écraser l'ennemi lorsqu'il loucherait à la porte. On voit aussi les deux ouvertures par où passaient les llèches qui servaient à manœuvrer le pont-levis. Ce monument est un magnifique spécimen do rarchitecture militaire du xiv* siècle.

Chartres est mal bâtie ; la plupart de ses maisons sont en bois et ont le pignon saillant sur la rue.

Les rues sont étroites, mal percées ; plusieurs, par leur escarpement, sont impraticables aux voitures.

On raconte que celte ville existe depuis les siècles les plus reculés; qu'avant l'invasion romaine elle était le siège principal de la religion des druides et la capitale des Carnides, peuplepuissants de la Gaule celtique; ce qui n'empèchepas qu'il ne lui reste aujourd'hui à montrer aux voyageurs que ses portes, le verre de Charlemagne conservé à la bibliothèque publique (il provient de l'abbaye de la Madeleine de Chàteaudun, à (\u\ cet empereur en avait fait présent), et son église cathédrale.

Il est vrai que, pour qui a le moindre sentiment des arts, cette cathédrale mérite qu'on

Cathéiiralc du Chartres.

fasse luul expiés, pour la voir, le voyage de Chartres.

Ce magnifuiue édifice, bàli en 1020, puis rebâti de 110^ à 12G0, à la suite d'un incendie qui épargna la façade principale, le clocher vieux et la base du clocher neuf, offre l'un

des types les plus complets de l'architecliire du xin'' siècle. Lesrois de France, d'Angleterre, de Danemark, et les plus puissants seiffneurs, soUicités par l'évoque Fulbert, fournirent des sommes considérables. Un simple particulier, Jean Cormier, médecin du roi Henri I", pour sicrnaler sa piété et son amour pour Notre - Dame (le Chartres, fit bâtir à ses dépens le portail méridional , à l'exception du porche (jui le précède.

La façade principale, qui n'a pas moins

de cinquante mètres de développement, se compose de trois portes à voussures profondes, richement sculptées ; au-dessus s'ouvrent trois fenêtres, surmontées d'une charmante rose, d'une galerie du xni*' siècle ornée de seize statues de rois, et d'un pignon également orné. Toutes ces statues se distinguent i)ar une dignité naïve et une exécution soignée.

DE PARIS A BORDEAUX PAR CHARTRES

Les deux tours, couronnées de flèches en pierre, comptent parmi les plus beaux monuments de ce genre que le moyen âge ait produits. Le clocher vieux, haut de cent six mètres, remonte au xn^ siècle; le clocher neuf, haut de cent quinze mètres, est de la même date pour la base jusqu'à la galerie des Rois; mais les étages supérieurs furent construits de 1506 à 1514 par Jean Texier, dit Jean de Beauce, bourgeois de Chartres. Sur le contrefort du clocher vieux se voit une figure singulière , celle d'un âne qui joue de la vielle, image grotesque très populaire à Chartres. Est-ce un souvenir de la bizarre fête de l'Ane, qui se célébrait dans plusieurs églises de France dès le xi" siècle? Est-ce une satire locale? Les magnifiques portails du transept, précédés chacun d'un porche en avant-corps, sont tapissés de statues et de bas-reliefs. Les portions latérales de l'édifice sont splendides; rien n'égale l'ampleur et la hardiesse des trente arcs-boulants destinés à neutraliser la poussée des voûtes. L'extérieur de l'abside n'est ni moins orné ni moins remarquable que le reste de l'édifice. Outre les ligures de simple ornementation, on compte, à l'extérieur de la cathédrale, environ 1,800 statues.

L'intérieur répond à la magnificence du dehors; l'art ogival, dans toute sa pureté primitive, y a produit une des plus belles œuvres dont le moyen âge français puisse se glorifier. Autour de l'abside rayonnent sept chapelles circulaires. Le chœur, fort grand et admirablement disposé, est entouré d'une clôture en pierre exécutée de 1514 à 1539, et dont les admirables bas-reliefs, commencés par Jean Texier de Beauce, n'ont été terminés qu'en 1700. Ces sculptures forment une splendide série de quarante tableaux, représentant les principaux traits de la vie de Jésus et de la sainte Vierge, séparés par îles pilastres chargés d'arabesques , et par de petites niches, des dais golhi(|ues, des colonnettes surmontées de statuettes d'évtuiues et de médaillons où l'on reconnaît en demi-relief des bustes d'empereurs romains et d'autres grands personnages. Au-dessus rogne un long cordon de pyramides et de découpures

à jour comparables au travail d'orfèvrerie le plus délicat.

A l'entrée des collatéraux du chœur, à gauche, est la fameuse statue de la Vierge du Pilier, objet d'un pèlerinage très fréquenté. Au rond-point du chœur est placé un groupe en marbre blanc de près de sept mètres de hauteur. C'est l'Assomption de la sainte Vierge, que supportent trois anges. Les figures n'ont pas moins de trois mètres, et sont liées entre elles par des masses de nuages habilement disposés. C'est le chefd'œuvre du statuaire Bridan. Au centre de la nef, le pavé présente le dessin d'un labyrinthe exécuté en pierre bleue de Sentis. L'ensemble des tours et retours n'a pas moins de deux cent cinquante-six mètres. Les Chartrains, par exagération, appellent ce labyrinthe la lieue.

Toutes les verrières , au jugement de M. Viollet-le-Duc, sont de la plus grande magnificence, et reproduisent environ 5,000 figures. Elles sont toutes du xin" siècle, sauf celles des trois fenêtres du portail, qui échappèrent à l'incendie et proviennent de l'église du xn° siècle.

La crypte est un monument qu'il ne faut pas négliger de visiter; elle ne mesure pas moins de cent dix mètres de long, et comprend deux nefs qui s'étendent sous les collatéraux et autour du chœur de l'écUse supérieure. Elle renferme le puits des Saints- Forts. La chapelle de Notre-Dame-sous-Terre possède une reproduction de l'ancienne statue que les druides, prétend une légende, avaient érigée à la Vierge qui devait enfanter, Virgini pariturœ. Terminons en disant que la cathédrale de Chartres mesure cent trente et un mètres de long dans œuvre, sur quarante-six mètres de large entre les portes latérales du chœur.

Le 'i juin 1830, un fatal incendie a détruit la magnifi([ue charpente de celle église, et a failli ilévorer le monument tout entier. Ce n'est qu'ajirès des efforts inouïs qu'on s'est renilu maître du feu. Le gouvernement, dans sa sollitMlude pour la restauration de nos monuments chrétiens, donna immédiatement les moyens de réparer les ravages de l'incentlie.

N EU vu; MI- VOYAGI-:

l'iio rliarpoiito do for a roniplacé ranlicjiu; foret, et si ollo ne peut rivaliser de beauté avec celle qu'elle a remplacée, du moins elle est à Tabri d'accidents (pii pourraient compromettre l'existence de la catlit''dral(\

Chartres compte aujourd'hui l'.l,ijO0 habitants. C'est elle, après Ktampes. qui envoie le plus de i'arines à Paris, Les gourmets font un cas tout paiticulier de ses i);Ués de gibier.

Le pinceau de nos célèbres paysagistes a souvent reproduit les coteaux qui bordent la ville de Chàteaudun du rolt* du nord. Deux chaînes de montagnes, à gauche et à droite du Loir, laissent entre elles une vallée fertile de deux kilomètres de largeur, au centre de laquelle cette ville s'élève sur un coteau isolé , qui a plus de cent trente mètres de hauteur. Le Loir, (jui coule au pied, se divise en deux bras. D'un côté des jardins, de

l'autre de belles prairies; çà et là des bouquets de bois ombrageant des réservoirs d'une eau pure, et, parmi des rochers à pic, des vignes qui rampent gracieusement. Les anciens comtes de Dunois ont bâti le château, qui occupe le sommet d'un roc. La grosse tour fut construite par Thibault le Tricheur. On voit dans l'intérieur la salle d'armes et la chapelle pour la garnison.

Chàteaudun a été bombardé et brfdé par les Allemands le 18 octobre 1870. L'ennemi, irrité de l'héro'rque résistance des habitants, qui se défendirent de midi à neuf hoiiros du soir, se montra impitoyable.

Vendôme, ville de près de 10,000 âmes, occupe une position plus humble et presque aussi charmante, au pied d'un coteau couvert de vignes, sur le Loir, qui là encore se présente divisé en deux branches, et alimente

Cliàlcaudun

les canaux d'ii-rigalioii de riches j)rairies. Son église de la Trinité est remanpiable. Aux environs de Vendôme, et tout à coté du Cu(> (lu Loir, une maison de campagne, (pii fut l'ancienne maison de plaisance d'Antoine de houtboii, père d'Henri l\', a conservé depuis cette époijue le nom de Bonne Avcnluve. Ce nom vient de ce (ju'elle fut célébrée par Honsard, dans une chanson dont le refrain était : La bonne aventure, an gué. Vous ne vous seriez pas imaginé, ni moi non plus, (juc ce joyeux refrain fût de Honsard, le

— prince des poètes

" ^'^ de son temps. Il

-»-- ^ naquit dans les

^^ '^ environs de Ven-

dôme, au château de la Poissonnière, qui a été bâti par son père.

De Vendôme il ne nous reste plus qu'à gagner Tours, où nous avons déjà passé dans notre premier voyage, et à continuer jusqu'à Bordeaux.

Dans ce troisième voyage, nous avons parcouru cinquante-six myriamètres.

Maintenant que nous passons le pont de Bordeaux, je crois qu'en effet nous allons le déclarer le pont le plus beau du monde. Il a dix-sept arches en maçonnerie de pierres de taille et de brique, reposant sur seize piles et deux culées en pierre. L'ouverture des sept arches du milieu a vingt-sept mètres et demi. La longueur totale du pont est de (piatre cent quatre-vingt-six mètres soixantehuit centimètres. Il est plus long que le fameux pont de Dresde sur l'Elbe; plus long, je dois en convenir, que le pont de Tours, (pie j'aime beaucoup; plus long (juc le fameux pont de Waterloo à Londres. S'il le cède en longueur au pont de la Guillotière à Lyon, et au pont Saint-Esj)rit sur le Bhône, le pont de Bordeaux est plus large qu'aucun de tous

DE PARIS A BORDEAUX PAR CHARTRES

ceux-là, el n'offre vers ses deux extrémités qu'une pente peu sensible. Ajoutons un avantage inappréciable et que lui seul possède : il est moins sujet qu'aucun autre à se dégrader par l'eau des pluies. Celte masse de voûtes contiguës est allégée à l'intérieur par des galeries semblables aux corridors d'un cloître, et qui sont en communication entre elles d'une extrémité à l'autre du pont. On peut en tout temps explorer Tétat des arches sous la chaussée, et il est facile de les entretenir et même de les réparer sans interrompre la circulation des voitures.

L'architecte Deschamps, qui l'a bâti de 1810 à 1821, a poussé la prévoyance jusqu'à ménager sous chacun des deux trottoirs une galerie continue en ma- Kglise de la Trinité, à Vendôme

nière d'a(iueduc, par hupielle un pourrait amener les eaux des coteaux de la rive droite de la Garonne et les distribuer dans la ville. Décidément, c'est le pont de liord«'aux (pii est le plus beau pont du monde, l'^t savezvous bien (ju'à cette place, la Garonne, sur laquelle il a fallu le construire, a presque partout une profondeur de six à huit mètres, et dans quehjues endroits de dix mètres; que

deux fois par jour le flux élève cette masse d'eau de cinq à sept mètres de plus, et imprime à ces courants alternatifs une vitesse de dix-huit mètres par seconde? Observez en outre qu'il fallait asseoir les piles sur un fond de sable et de vase d'une extrême mobilité.

Ce magnifique travail a coûté six millions et demi. La compagnie qui l'a fait exécuter recevra un péage pendant quatrevinst-dix-neuf ans, à partir du 1" octobre 1821, jour où le pont a été livré à la circulation.

Si Bordeaux est ajuste titre fi ère de son pont, elle n'a pas un moindre droit d'être fière de son théâtre , bâti del777àl780, chef- d'œuvre de l'architecte Louis. Jusqu'à la construclion récente du grand Opéra , nous n'avions parmi ceux de Paris, sous le rapport monumental, rien à lui opposer, pas même noire Udéon. Pour lui trouver un rival, il fallait citer les principaux théâtres de l'Italie. Il est entièrement isolé, et occupe l'un des cùlés il'une belle place. Un péristyle, décoré d'une double colonnade d'ordre corinthien, supporte une balustrade et au-dessus douze statues; des pilastres ornent les trois autres faces de l'édifice. Un premier vesti-

NEUVlliMK VOYACK

bille, ù voûte j>lale ornée de belles rosaccti oL soutenue par des colonnes cannelées d'ordre doriiiue, conduit à droite et à t,'auche, jiar un double escalier éclairé par la coupole, à un second vestibule ou plutôt portique à huit colonnes ioniques, (|ui précède la salle. Audessus du i^rand vestibule, il y a une seconde salle de forme ovale et à trois rangs de loges, réservée pour les concerts.

Maintenanl que vous connaissez les deux merveilles de Bordeaux, jugeons de Tensemble de celte ville, dont la population s'élève à plus do :iOO,000 àiues. A partir du pont de lirienne jusqu'au passage de Lormont , c'est-àdire en suivant la rive de la Garonne, qui décrit une courbe de six kilomètres . Bordeaux présente un croissant dont la partie orientale est la ville proprement dite , et la partie occidentale est le faubourg des Chartrons. L'ancienne ville est ce que sont les anciennes villes, irrégulière et mal percée; mais les (juartiers neufs sont bâtis avec un grand luxe. Les maisons du quai des Chartrons, Tune des plus belles chaussées de France, n'ollrent aucune uniformité; mais environ trois cents de ces maisons sont habitées par de très riches négociants. C'est devant ce quai que sont mouillés tous les navires étrangers.

Lors de l'invasion romaine, Bordeaux, sous le nom de Burdigaln , fui la cité principale des Bilunges Vibisci. Les vainqueurs en firent la capitale de la seconde Aquitaine. Elle montre encore aujourd'hui les ruines d'un palais de Tempereur Gallien, ou, selon l'opinion plus probable de quelques antiquaires, colles d'un amphithéâtre. Ce sont des parties assez considérables de murailles, une suite de belles arcades et une

Théâtre de Bordeaux

porte. ij;),0()0 spectateurs pouvaient y trouver place.

L'église Saint-ScMirin paraît être la plus ancienne de Bordeaux. Elle olVre des parties (le construction de différents âges. La partie la plus curieuse est sa crypte, dédiée à saint Tort, et qui renferme sa dépouille dans une sorte de cercueil en pierre. Au-dessus du cercueil s'élève une élégante construction, ([ui i)orte le cachet de la Bcnaissance. Le portail de l'église Sainte-Croix, édifice du \\° siècle, se recommande par de curieux détails. L'Église

Saint- Michel est du xn® siècle, avec des additions considérables du XV" et du xvi" siècle ; sous la tour de cette église , on visitedescavcaux creusés dans un sol qui a la propriété de conserver intacts les cadavres qui y sont déposés. La cathédrale, qui date du XI* siècle , également remaniée et restaurée à différentes époques, est remarquable par la hardiesse et l'élévation de sa nef, par la grandeur de l'édifice et par de précieux ornements do style gothi(pie; on y admire surtout les deux fièches aériennes du portail du nord.

Après nous être arrêtés un instant rue des Minimes, n" 17, devant une maison (jui l'ut habitée par Montaigne, nous irons dans l'église des Feuillants, aujourd'hui chapelle du Lycée, visiter son tombeau. H est représenté couché et les mains jointes. Il est vêtu d'une cotte de mailles; son casque et ses brassards sont à ses côtés; à ses pieds est un livre. Le marbre blanc du tombeau i>ortc deux inscriptions, l'une en grec, et l'autre en latin.

Jusqu'en 18:j7, la ville de Bonleaux n'avait pas une (juaulité d'eau suffisante pour les besoins de ses habitants et pour l'arrosage

DE PARIS A BORDEAUX PAR CHARTRES

de ses rues. Mais, depuis cette époque, elle est si bien partagée sous ce rapport qu'on a pu creuser dans le jardin des Plantes une rivière dans le genre de celle du bois de Boulogne à Paris. Ce jardin, dont les serres ont été terminées en 1858, contient des collections d'histoire naturelle.

Parmi les fondations modernes qui embellissent la ville, il faut citer la magnifique promenade des Quinconces, ornée de deux belles colonnes rostrales, et qui occupe l'emplacement de l'ancien château Trompette ; la place de Tourny, ornée de la statue de M. de Tourny, ancien intendant de Bordeaux; les différents cours, la bourse, la douane, le nouveau palais de justice , le nouvel hospice , etc.

etc.

Le chemin de fer du Midi met Bordeaux en communication avec la Teste de Buch et le bassin d'Arcachon. La Teste est un port de pèche, de 4,000 habitants, qui fournit au département de la Gironde, et surtout à son chef-lieu , la majeure partie du poisson de mer qu'il consomme. Sur la dune la plus voisine, un monument a été érigé en 1818 à la mémoire de Brémontier, inspecteur général des ponts et chaussées, qui conçut et exécuta avec succès le projet de fixer par des plantations de pins les dunes mobiles qui menaçaient d'ensevelir la ville. Quant à la ville d'Arcachon, située sur la plage méridionale de la vaste et magnifi(iue baie de ce nom, elle a pris la place de deux groupes (riiabitations de pêcheurs, de deux hameaux ([ui ensemble ne renfermaient pas 200 âmes. Un établissement de bains de mer, établissement plus que modeste, fondé en 18li3, a été le noyau d'Arcachon. Aujourd'hui c'est une ville, (jui n'a qu'une seule rue, il est vrai, mais une rue longue de près de quatre kilomètres, et entièrement formée de maisons de plaisance, de

Cathédrale de Bordeaux.

délicieuses villas, toutes plus élégantes les unes que les autres, réunissant plus de 100,000 baigneurs chaque année.

Ce n'est pas seulement le désir de jouir de la vue de la baie, mais l'impérieuse nécessité, qui a imposé ce singulier plan à la colonie étrangère à laquelle Arcachon doit le jour. Cette colonie, en effet, n'avait à sa disposition qu'une étroite bande de terre resserrée entre la dune et la mer. Il fallait donc se contenter de deux files de maisons, s'étendant parallèlement au rivage : et c'est cette unique

rue, sans cesse prolongée par les nouveaux arrivants, qui se déploie déjà sur six kilomètres de longueur.

Mais revenons à Bordeaux.

Son port embrasse presque toute la courbure formée par la rivière ; son développement est de cinq mille sept cents mètres. Il peut recevoir plus de mille navires , et en tout temps ceux de six cents tonneaux. Sa profondeur est de six mètres, et va jusqu'à douze dans le maximum du flux. Les navires d'un tonnage trop élevé déposent leur cargaison à Blaye ou à Pauillac.

Un négociant de nos amis nous prête un fort canot voilé, et nous nous embarquons pour explorer la Gironde. Ai-je besoin de vous dire que c'est le vaste bassin par lequel s'écoulent à la mer les eaux de la Garonne et delà Dordogne, après qu'elles se sont confondues au Bec-d'Ambez? Nous prenons, pour partir, le moment où la marée commence à descendre, et nous glissons légèrement à travers des navires de toute grandeur et de tout j>avi1lon.

Nous rencontrons d'abord, sur la droite, Lormont, agréablement situé sur la Garonne, avec ses chantiers de construction où nous apercevons de grands bâtiments, les uns ne montrant encore que leur squelette, d'autres

m: IV II; MI- V(»v.\OE

déjà bordés en partie, celui-ci qui, coinj)lèlenienl terminé, semble attendie le moment de glisser ilans le lleuve. Lormont est, le dimanche, le but de promenade favori de la population ouvrière de Bordeaux, qui s'y rend par eau. Ces cafés, ces aubcrtres , ces guinguettes, dont les enseignes et les tonnelles nous font les plus séduisantes avances, prouvent conibien est grande raflluence des habitués du lieu.

Nous voici au Dec-d'Ambcz, dont je vous parlais tout à l'heure. Nous étions dans la Garonne ; nous voilà dans la Gironde. Remarquons en passant la situation pittoresque de la petite ville de Bourg. La colline où elle s'élève fait face aux deux rivières, qui viennent à ses pieds confondre leurs eaux. De Bourg, on jouit d'un coup d'œil admirable.

Arrêtons-nous pour un moment à la ville de Blaye, sur la rive droite de celte Gironde, qui, ici, n'a pas moins de quatre kilomètres de large, et forme une superbe rade, où beaucoup de navires se mettent au mouillage. Au sommet du rocher sur la pente duquel la ville s'est groupée, voyez-vous ces bastions modernes qui ilanquent un sombre donjon gothique? Dans ce vieux château de Blaye mourut, en 526, un petit- fils de Clovis du nom de Charibert. On l'inhuma dans l'église de la vieille abbave de Saint-Romain. Dans cette même église fut inhumé, par les soins de Charlemagne, un guerrier d'un bien autre renom, la Heur de la chevalerie, le paladin Roland. « Charles, est-il dit dans les grandes chroniques, le fit embaumer et transporter à Blaye dans une bière dorée couverte de drap de soie, et fut ensépulturé moult honorablement, et fut mise son épée Durandal à sa tète, et son olifant (petit cor) à ses pieds, en l'honneur de Noire-Seigneur, et en signe de sa haute prouesse. »

Les canons du château, et plus bas, ceux du fort MéJoc, croisant leurs feux avec ceux de la tour qu'on appelle le Pâté, et qui occupe un petit îlot au milieu du ficuve, sont une formidable barrière qui intercepterait, au besoin, le passage à tout vaisseau.

Plus loin, sur la rive gauche, nous trouverons la ville de Pauillac. Tout auprès est le

la/aret de Trompe-Loup. C/est ici qu'avant d'entrer en rivière relâchent les bâtiments qui arrivent d'un voyage de long cours. C'est encore ici (jue les bâtiments en partance font une dernière station, et s'approvisionnent de vivres. Pauillac est le centre des vins du Médoc, et c'est dans la circonscription de son canton que se trouvent les meilleurs crus.

L'entrée de la Gironde se trouve entre la pointe de la Coubre, au nord, et celle de la Grave, au midi, distantes l'une de l'autre d'environ seize kilomètres, dans la direction du N.-O. au S.-E. Des rochers et des bancs de sable en barrent le milieu. Sur un de ces rochers est le phare de Cordouan. Il y a deux passes principales : la passe du Nord et la passe de Grave. La première se trouve entre la rive nord et les bancs de sable du milieu, à un peu moins de deux kilomètres de la pointe de la Coubre ; la plus petite profondeur de l'eau y est de quatre brasses et demie, environ sept mètres et demi. L'autre grande passe se trouve entre le phare de Cordouan et la pointe de Grave. Dans quelques endroits elle n'offre pas plus de quatre mètres un tiers de fond, et, sous tous les rapports, elle est inférieure à celle du Nord, qu'on doit toujours préférer, surtout avec un grand navire. Tous les bâtiments, excepté les caboteurs français au-dessous de quatrevingts .tonneaux, sont tenus de prendre un pilote (piand il vient s'olTrir. En été, on rencontre souvent des pilotes à cinquante kilomètres au large de la tour de Cordouan ; mais, en hiver, ils ne s'aventurent guère au dehors des bancs. Les passes ne sont pas plus faciles à franchir à la sortie qu'à l'entrée, et il faut attendre prudemment le moment favorable de la marée et la bonne direction d'un pilote. Le phare ou tour de Cordouan a été bâti sur un rocher, qui , à la marée basse, laisse à découvert une plage d'environ quatre kilomètres de circonférence. Quelques écrivains racontent que Louis le Débonnaire fut le premier qui fit élever sur ce rocher une petite tour, d'où, ajoutent-ils, l'on sonnait continuellement du cor pour prévenir les navigateurs du danger. Ces écri-

DE PARIS A BORDEAUX PAR CHARTRES

vains avaient sans doute peu navigué, s'ils pensaient que le son du cor peut dominer le bruit des flots d'une mer houleuse. Quoi qu'il en soit, la tour primitive céda la place à une autre tour plus importante, et qui fut bâtie aux frais de la province par l'architecte Louis de Foix, sous les règnes de Henri III et de Henri IV.

Une plate -forme circulaire, qui lui sert de soubassement, supporte le phare actuel; contre le mur d'enceinte de la plate-forme sont distribués les logements des gardiens et les magasins, constructions exécutées dans ces derniers temps. En pénétrant dans la tour, on trouve d'abord un vestibule carré, et, en face de la porte, l'entrée du grand escalier. Au premier étage, qui porte encore le nom d'appartement du roi , est une salle accompagnée de quatre cabinets richement ornés. Cette salle communique avec la première galerie extérieure. Le second étage est consacré à la chapelle. Elle était éclairée par deux rangs de fenêtres. L'un d'eux a été supprimé lors de l'exhaussement de la tour. Cette construction a été exécutée à la fin du siècle dernier, et contraste singulièrement avec la partie inférieure du phare, bâtie dans le style de la Renaissance. Autant, en effet, cette partie est élégante et ornée , autant celle qui lui succède est simple et nue.

Le feu est établi dans un système dont Fresnel est l'inventeur.

C'est un bec de lampe, qui, au lieu d'une seule mèche, a (jualre mèches concentriquo.-^, et (|ui équivaut, pour la lumière, à dix-sept lampes de Carccl. Le verre de cette lampe est formé de huit verres lenticulaires taillés en long on échelons, et assembh's de manière-à présenter une cage à huit pans, (pii réfracte la lumière par huit foyers. La lampe et son verre sont adaptés sur une table, (jui tourne par un mouvement mécanique très régulier, de manière que chatpic tour s'acconqilit dans un temps déterminé. Celle lampe projette son éclat à trente-deux kilomètres. Supposons-nous en mer par la nuit. Lorsqu'un des huit pans ou foyers de cette cage lumineuse, qui tourne constamment,

se trouvera dans le sens direct de notre rayon visuel, la lumière frappera notre regard; mais, comme la lampe tourne, cette lumière disparaît bientôt, jusqu'à ce que le pan suivant de la cage se présente à son tour dans la même direction, et projette une nouvelle lumière. Au phare de Cordouan, les choses sont disposées de manière que, de la mer, fût-ce à trente-deux kilomètres de distance, nous pourrons chaque minute voir un éclat lumineux, qui durera vingt secondes, et qui sera suivi d'une éclipse de (juarante secondes. Chaque phare a son mouvement de rotation réglé d'une manière spéciale, et les marins, à la durée de l'éclat lumineux et à la durée de l'éclipsé, reconnaissent sur-le-champ devant quel phare, et, par conséquent, devant quelle côte ils se trouvent. La tour de Cordouan est constamment habitée par quatre gardiens, qui ont des vivres pour six mois ; car, pendant une partie de l'année, la communication avec la terre est impossible, lisent, dans celte habitation austère, un rez-de-chaussée voûté qui leur sert de magasin, une grande salle avec des chambres au premier étage, et, au-dessus, une petite chapelle.

Le mouvement du port de Bordeaux a été, pendant une période de dix années , sous le rapport du nombre des navires, du vingt- huitième de la navigation générale de la France, et du quinzième sous celui du tonnage. Les armateurs envoient leurs vaisseaux dans toutes les mers, et environ deux cents par an à la pêche de la morue. De nos conmier(;ants français ce sont eux qui entretiennent le plus de relations avec les Indes. Depuis 1821), trois paciuebols font un service régulier entre Bordeaux cl la Havane, et six piKiuebols font le même service entre Bordeaux et le Mcxi([ue.

Les vins forment le jirincipal article îles exportations, et, circonstance heureuse, à ro[>posé lies vins de Bourgogne, qui se gâtent par le voyage, ceux de Bordeaux se bonilient. Sur envii\in deux cent cinquante mille tonneaux (le tonneau est de neuf cent douze litres) que le département de la Gironde peut fournir annuellement, il s'en con-

NErVIKMK VOYAf.E

somme dans le pays un cinquit^me; le second cin(iiiit''me va à réliantrer ; un ilixièmc est converti en e;ui-ile-vie ; le reste se boil dans les dilVérenls départements de la France. De co cincjuième (pii va à rélrantj^er, le nord de riùirope enlève un peu moins des deux tiers, la Hollande un peu moins d'un tiers; l'Ans^leterre achète environ deux mille tonneaux, rAmériipie et l'Inde environ un mille. Mais ces doux mille toimeaux qui vont en Angleterre sont pris ilans les vins du Médoc , qui forment la première classe des vins de Bordeaux, dans ce qu'on appelle les grands crus de cette première classe, et dans la première classe de ces grands crus (les gourmets de Bordeaux se plaisent à diviser et subdiviser à riiifini). Or cette fine lleur de l'aristocratie des Médocs a pour noms : Château-Marcraux. Laffitte, Latour et Haut- Hrion. A la rigueur, ce dernier n'est pas né Médoc, il est né Grave; mais, par ses bonnes qualités, il mérite de changer de famille. Ces vins se vendent à des prix très élevés, et qui varient en raison de la bonté de la récolte, de l'âge, etc.

Les Graves et les Saint-Émilion forment la seconde famille. La première qualité se vend de 800 à 1,800 francs le tonneau. La seconde qualité se vend de 300 à 600 francs.

Les vins de la troisième famille sont des vins ordinaires ou de cargaison. Ce sont ceux-là que l'on convertit en eau-de-vie, Le prix varie de 160 à 2o0 francs le tonneau.

Je ne vous ai parlé encore que des vins rouges. Parmi les blancs les plus recherchés sont le Haut-Barsac, le Preignac, le Beaumes et le Sauterne. Leur j)rix varie de 800 à IjiJOO francs le tonneau. Les bons vins de Bordeaux demandent quatre ans de soins et de préparations avant d'être livrés au commerce et embarqués. Ces quatre années se passent, pour l'ordinaire, dans les vastes celliers du quai des Ghartrons , qui se trouvent situés de manière à conserver une tempéra-

[\irc à pou près égale pendant toute l'année.

Pour dissiper les fumées de tout ce vin, je ttM'minerai notre soirée en vous conduisant, à seize kilomètres, dans le château de la Brède, où naquit Charles de Secondai, baron de l\Iontes(iuieu. C'est un bel édifice golhi(juo, à huit faces, entouré d'un double fossé il'cau vive. Dans la grande salle, ornée des portraits de tous les Secondât, aïeux du grand écrivain, est une belle cheminée du moyen âge disposée en un large fer-à-cheval. On nous montrera la chambre do Montesquieu, où l'on a conservé son lit, quelques fauteuils et quelques portraits. De la fenêtre, qui s'ouvre au midi, on a vue sur de magnifiques prairies. Sur un rayon de la bibliothèque, Montesquieu a écrit de sa main les titres de quelques-uns de ses ouvrages. Sur la grande poutre du plafond de cette salle, où est la bibliothèque, sont peints les douze signes du zodiaque. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que le grave président au parlement de Bordeaux , le profond auteur de VEsprit des lois, était un homme gai, aimable et bienfaisant, s'occupant de ses biens comme un paysan, et de sa généalogie comme un gentilhomme, économe en tout ce qui tenait à la vanité, charitable sans ostentation, travaillant dans son cabinet comme un bénédictin , sautant une barrière dans son parc comme un écolier, et, comme homme, comme ami, comme père de fami4le, possédant toutes les qualités qui auraient pu lui tenir lieu de génie, et dont il n'avait pas cru que son génie le dispensât.

Ajoutons, pour terminer ce qui concerne Bordeaux, que cette ville a été, à partir du 10 décembre 1870, la résidence de la délégation du gouvernement de la Défense nationale. C'est à Bordeaux que l'Assemblée nationale tint ses premières séances, dans la salle du grand théâtre, et qu'elle vota les préliminaires de la paix avec l'Allemagne.

DIXIÈME VOYAGE

DE BORDEAUX A BAYONNE ET A TOULOUSE

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