DIX IK MK VOYAGE
le canal sorlenl do ces cliantiers. EIlo fabriiiiic, enoulre, des lainages.
Caivassonne (^-22,000 habitants) comprend lieux villes juxtaposées : la ville neuve ci la Cité.
La Cité, située sur un mamelon escarpé, occupait déjà du temps deCt'sarun rang distingué parmi les villes de la Gaule narbonnaise. Les Vandales, les Visigoths, les Sairasins, les Bourguignons, les comtes de Toulouse, la possédèrent tour à tour. Bàli à une époque où les combinaisons stratégiques primaient toute autre considération quand il s'agissait de choisir remi)lacement d'une ville, le vieux Carcassonne doit à son assiette d'être resté tel qu'il était.
En effet, dès que la crainte d'une attaque toujours imminente, dès que la nécessité d'être toujours sur la défensive cessa de constituer la grande préoccupation des citadins; dès que, grâce aux progrès de la civilisation, les guerres d'ambition et de rapine ne furent plus l'état normal de la société, une j)artie des habitants de Carcassonne quitta l'étroit sommet où ils étaient emprisonnés entre de hautes murailles, et vint s'établir dans la plaine, plaine fertile et arrosée par un fleuve. Si la situation de la Cité eut mieux répondu aux nouveaux besoins . aux nouvelles habitudes de la population ; si le voisinage n'eût pas été si tentant, peut-être les Carcassonnais auraient-ils simplement cherché à se mettre plus à Taise dans leur cité, et à transformer celle-ci peu à peu; mais ils préférèrent la déserter, et fonder une autre ville de toutes pièces. Telle est l'origine de la ville basse. La première resta donc ce qu'elle était il y a plusieurs siècles, tandis que la seconde, avec ses rues tirées au cordeau et se coupant à angle droit, ses places régulières, ses promenades, ses fontaines, ses eaux courantes, ses maisons de confortable apparence, prit un cachet tout moderne. Favorisé par la richesse de son territoire, par sa situation sur une rivière navigable, sur un canal, sur le chemin de fer du Midi, le nouveau Carcassonne s'anime et s'embellit tous les jours, et deviendra probablement une de nos jolies villes (le France.
Vnnv le savant, ipii cherche dans les débris du passé la sanction des événements racontés l)ar les historiens; pour l'ai-chéologue, qui se plaît à reconstituer par la pensée, dans leur intégrité primitive, les constructions religieuses, militaires et civiles dont il retrouve les restes i)lus ou moins ruinés par le temps; jiour le touriste, toujours à l'affût des émotions (|ue procure l'inattendu , la ville basse ne présente qu'un médiocre attrait ; mais la vieille cité promet à tous la plus riche moisson (ju'ils puissent espérer.
Figurez- vous, en effet, une ville dont les murailles ont été bâties par les Visigoths, sur des fondations posées par les Romains, dont les fortifications sont encore telles que le concevait l'art militaire du x" siècle, avec des additions du xii" et du xm° ; dont les rues , les maisons, ont conservé dans sa pureté la physionomie du moyen âge.
Fne décision ministérielle a classé les forlilications de la Cité parmi les monuments historiques, et M. Viollet-le-Duc a été chargé de leur restauration. Ces fortifications, qui, par leur entière conservation , permettent de se rendre compte des combinaisons si ingénieuses, si variées, mises en œuvre par nos aïeux afin d'assurer et de prolonger la défense d'une place, offrent, de l'avis des hommes compétents , tous les éléments nécessaires pour apprécier à quel degré de perfection l'art militaire était parvenu avant l'emploi de la poudre et du canon.
Maintenant suivez-moi dans les allées qui bordent le canal, et au milieu desquelles s'élève une colonne en marbre rouge, érigée en 182G en l'honneur de Riquet, l'ingénieur (pii a conçu et a été assez heureux pour faire adopter et pour exécuter lui-même la pensée d'unir les deux mers. Un peu au delà de cette promenade, ornée de deux simples et gracieuses fontaines à large vasque, venez voir le canal traverser la rivière du Fresquel sur un pont-aijueduc. Ce pont, de trois belles arches, porte le canal; d'un côté du canal 'est un chemin de lialage, et de l'autre, une route pour les voitures.
Le canal du Midi, création impérissable de rd(piol , nuit 1 < »céan à la Méditerranée. Vers
DE BORDEAUX A BAYONNE ET A TOULOUSE
l'Océan, il traverse les vallées de l'Hers et de la Garonne, et aboutit, à Toulouse, au canal de Brienne ou de Saint-Pierre , simple dérivation du fleuve, creusée de 1768 à 1778, pour éviter aux bateaux le passage du pertuis du Bazacle; vers la Méditerranée, il traverse la vallée de l'Aude, y projette, au sud, le canal de jonction avec le canal de Narbonne, et aboutit à l'étang de Thau, dont le canal le fait, parle port de Cette, communiquer avec la mer. Le parcours total du canal est de deux cent quarante et un kilomètres, ainsi répartis : cinquante-deux kilomètres sur le versant de l'Océan, ayant soixante -trois mètres de pente rachetés par vingt- six éoiuses ; cent quatre-vingt-quatre kilomètres sur le versant de l'Aude, avec cent- quatrevingt-neuf mètres de pente et soixante- treize écluses; et cinq kilomètres dans le bief de partage de Naurouse. La ligne est bordée sur tout son parcours d'une double rangée d'arbres magnifiques, peupliers, platanes ou cyprès. Ce canal appartient à la compagnie des chemins de fer du Midi.
Le canal latéral à la Garonne complète le canal du Midi, en remédiant à l'insuffisance de la Garonne, dont le lit manque souvent de profondeur. Commencé en 1833, aux frais de l'État, il a été aussi concédé à la compagnie des chemins de fer du Midi. Sa longueur totale est décent quatre-vingt-treize kilomètres, ayant cent vingt-huit mètres de pente et cinquante-trois écluses.
Carcassonne a été une de nos premières villes à posséder des fabriques de draps. Aujourd'hui d'autres villes fabriquent mieux; cependant les draps sont restés encore un article important pour la consommation du Midi, et aussi pour le commerce du Levant. Elle expédie également dans les deux Amériques. On compte qu'elle fabrique annuellement pour une valeur de sept à huit millions, et qu'elle emploie environ sept mille ouvriers. Un nombre égal de bras produisent une valeur semblable dans les trois villes réunies de Chalabre, Cenne et Limoux. Cette dernière, de 6,o00 habitants, nous envoie le charmant vin blanc qu'on appelle blanquette.
ONZIÈME VOYAGE
DE PARIS A ALBl ET A CASTRES - LES CÉVENXES
Montargis. — Bourges. — Guéret. — Limoges. — Tulle. — f;ahors. — Rodez. — Albi. — Saint -Pons. — Alais. — Privas. — ^Ion(l)rison.
Après avoir parcouru la vallée du Rhône et le littoral de la Méditerranée, nous avons voyagé jusqu'au golfe de Gascogne, et nous connaissons la contrée qui est au delà de la Garonne. Nous allons revenir sur la rive droite de ce fleuve jusqu'à Albi et Castres, en parlant de Paris et en passant par Bourges, et nous visiterons au retour les Cévennes et l'Auvergne.
Nous allons par Fontainebleau jusqu'à Montargis, que vous connaissez ; de là nous gagnons Gien, ville de 6,700 habitants, l'ancien Grnabum des Romains. C'est de son château que Charles VII partit, d'après l'inspiration de Jeanne d'Arc, pour aller se faire sacrer à Reims. Charlemagne l'avait bâti ; François I""" et Louis XIV l'ont habit»'. L'édifice n'a de remarquable que ces souvenirs. Il sert aujourdluii de sous-préfecture, d'hùtel de ville et de palais de justice. Gien fabrique de la faïence, et une cinipiantaine de communes alentour font à peu près leur unicpie industrie de la fabrication des seriros.
Sur l'autre rive de la Loire, et en la descendant de quehpies kilomètres, nous rencontrerions à Sully-sur- Loin' un beau chûleau, le vieux mnimir des sires di» la Trémouille, restauré par Maximilien de Bé-
thune, duc de Sully, qui vint y passer les dernières années de sa vie. Dans la erosse tour, qui a conservé le nom deTour-Bélhune, il avait installé l'imprimerie qui a servi à la première édition de son livre des Économùis royales. Une salle des gardes précède l'appartement de l'illustre et austère ministre ; des aigles armés de la foudre sont l'ornement des plafonds. Henri IV a logé dans l'étage supérieur. Sur un petit théâtre, construit plus lard ( Sully songeait peu à ce geni'c de divertissement), Voltaire a joué la tragédie ; une partie de la Ucnriadc a été écrite à Sullv.
Aubigny est une petite ville de 2,o00 âmes, où j)resque chaque maison est un lavoir et un comptoir tle laines de la Sologne. Les ruines d'un vieux château font un assez bon eiïet.
Sur notre gaucho, nous laissons lienrichemont, petite ville de iî,;i00 habitants, assez bien bâtie. \\\ w" siècle, elle avait nom Boisbelle ; autour de son château s'arrondissait un territoire d'environ cinquante kilomètres, appartenant à la maison d'.Mbret. Les sires d'.Mbret disaient ne tenir leur suzeraineté de Boisbelle que de Dieu et de leur «^pée. Henri IV, LouisXIlI.ct même Louis XIV,
2ÛU
ÛNZIK.ME VOYAGlî
ont ronfirmo au\ soigneurs tle Boisltcllo tous les droits royaux, el celui de battre nutunaie eu leur nom et à leur elTiirie. Ce fut Sully (lui lit bâtir la ville et lui donna le nom de Henrichemont, en Tiionncur de Henri IN'.
Cette princi- ,
l>auté resta ilans la maison de Bét II une jusqu'en 1700.
1 ', n t r o n s dans Bourges, l'antique Avar'icu m , qui souliiil un glorieux siège contre César. Dans tout le cours • 1 u m 0 y e n âge, Bourges a joué un nMe important , Il .s'y est tenu sept conciles.
Son université, qui datait, assuret-on, du règne de saint Louis, a compté parmi ses professeurs Alciat et Gujas, dont les écrits sont encore aujourd'hui médités par nos jurisconsultes. La jeunesse de toutes les nations de la chrétienté venait alors étudiera Bourges. Charles \'II, qui y trouva un refuge dans les premières années si malheureuses de son règne, et une population animée de la haine de TAndais déclara en récompense qu'à l'avenir le maire et les échevins de Bourges seraient nobles. Quatre archevêques de Bourges sont devenus papes, et trente «ont honorés comme saints. L'Écrlise
de Bourges a été longtemps considérée comme la métropole du midi de la France; elle était placée au même rang que les églises de Lyon et de Reims.
La décadence de Bourges, aujourd'hui ré-
^, duite à 3O,U0( )
habitants, logés au large dans une ceintui'e de ijuatre kilomètres, date du milieu du xiv" siècle.
In incendie dévora la moitié de la ville. A peine commençait elle à se relever d'un tel désastre que, dans le siècle suivant , un nouvel incendie consuma plus de trois mille maisons. Son commerce succomba sous ce dernier coup.
Les fabricantsdedrap.
et le nombre en était considérable, portèrent en d'autres contrées leur industrie. Lyon, où l'on transféra deux foires qui jusqu'alors s'étaient tenues à Bourges, fut une des villes qui tirèrent les plus grands avantages de cette révolution commerciale. Moins de cent ans après, la peste survint, comme pour achever l'ouvrage des deux incendies, et enleva plus de 5,000 âmes.
L'intéiiieur de la ville renferme des espaces considérables où l'on ne trouve aucune con-
UUHITEHEftP 5
Saint- Etienne de Bourges.
DE PARIS A ALBI ET A CASTRES
slruction. Elle était autrefois ceinte de remparts, protégés par quatre-vingts tours; ces remparts ont été convertis en boulevards. Plusieurs tours subsistent encore , et l'on aperçoit des restes de la muraille gallo-romaine.
Bourges, avec ses promenades spacieuses et plantées, ses maisons la plupart entre cour cl jardin, a quelque chose de désert et d'abandonné qui lui donne une physionomie toute particulière.
« La cathédrale de ---^-
Bourses, dit M. l'abbé Bourassé , par ses éminentes qualités architectoniques , prend place à côté des chefsd'œuvre les plus vantés de l'art chrétien , dont elle se distingue par une austérité particulière. L'ornementation n'a pas prodigue dans cette enceinte les mille formes gracieuses qu'elle étale avec tant de complaisance dans des basiliques moins privilégiées sous d'autres rapports. Il résulte de cette décoration sévère un effet
solennel qui n'est point diminué par la vue des guirlandes, des fleurs, des caprices variés de la sculpture, et de tous les artifices de l'imagination.
« Les architectes, en élevant celte œuvre colossale, ont sans doute voulu frapper les yeux et produire l'étonnement par le développement de l'étendue; mais ils ont plus soigneusement encore cherché à exalter le sentiment chrétien par la majesté des proportions, la pompe des diverses parties du monument, la régularité du plan, Tharmonie de l'ensemble, et rordonnanco pitloresciuo des travée^. La conception savante et la distribution jileine de goût des détails et des accessoires complètent l'effet g('>néral, dans une alliance heureuse, suivant les lois d'une
Maison de Jacques Cœur a Bourges.
réciproque dépendance. Point de lignes heurtées, point de surfaces brusquement arrêtées; tout s'enchaîne dans des rapports symétriques; l'élévation des voûtes, l'élancement des colonnes, les prodiges de la sculpture, la splendeur éblouissante des verrières, viennent ajouter leur magnificence propre à la magnificence de l'architecture. »
Dans l'église souterraine est le tombeau de Jean P"", duc de Berri. Parmi plusieurs statues d'anciennes tombes détruites en 1793,
^ celle du maréchal de
=" "" ^" , Montigny est à remar-
^ ,\ quer. Un beau sou-
venir se rattache aux fonts baptismaux. C'est là que fut baptisé le grand Condé. La sacristie est une magnifique chapelle gothique bâtie par Jacques Cœur.
Ce Jacques Cœur , né à Bourges, était un banquier, ou, comme on disait alors , un argentier célèbre , le commerçant le plus riche de son temps.
Il employait jusqu'à 300 agents dans l'Italie et le Levant. Sous le titre d'argenlicr du roi, il administra les revenus de Charles VII, à qui auparavant il avait prêté, dans les mauvais jours, des sommes considérables. Il se fit construire à Bourges, en l'i43, un hôtel qui est décoré de sculptures gothiques d'un beau fini, et qui sert aujourd'hui de palais de justice. .Vudessus de la porte de la plupart des salles, un bas- relief indique l'usage auquel elles étaient destinées. Dans la chapelle, des deux côtés de l'autel, sont deux réduits dont chacun a sa cheminée et sa petite fenêtre. C'est là que Jacques Cœur et sa femme entendaient la messe au coin d'un bon feu , et fort commodément, comme vous voyez. Sur les arceaux de la voûte de la chapelle sont des rouleaux où sont écrites les différentes par-
SLPTILME VUVAGE
lies do rollift', cjuc ilos lii^uros sculpU-es scnibloiil chaiiltM'. Une tour très élevée servait d'ol»servaloire sur la campagne; et sur des vitraux de couleui-, à Tune dos fenêtres des greniers, sont peintes deux figures, dont l'une a un doigt sui- la bouche, et Taotre de longues oreilles. Tout autour on lit sur des banderoles ces mots : Houclic close. — Entendre. — IHre. — Faire. — Taire. Du reste, ils se trouvent sur la plupart des panneaux de riuMel , ainsi (jue la devise favorite du maître de celte singulière habitation : A vaillants cœurs rien d'impossible, autour de ses armes, iiui sont des coquilles de pèlerin de Saint-.Iacques avec des cœurs.
Un autre enfant de Bourses, et celui-ci eut mieux qu'un cœur vaillant, il eut un cœur ardent pour la foi et la charité, Bourdaloue, né en 1G32, mort en 1704, a marqué sa place parmi les plus grands orateurs chrétiens. La bibliothèque peut montrer aux visiteurs un Salluste sur parchemin du ix" ou du x" siècle, et deux autres manuscrits très curieux pour les jurisconsultes et les historiens, ainsi qu'une Bible in-folio du xn*" ou du xiii" siècle, ornée de lettres parfaitement enluminées.
On remarque encore à Bourges l'obélisque égyptien élevé à la mémoire de Charosl- Béthune dans le jardin public, qui dépend de l'archevêché.
L'industrie de Bourges est aujourd'hui peu active, mais la richesse agricole de toute cette contrée est grande. Elle a du fer de qualité supérieure, du bois, du vin en abondance; ses excellents pâturages sont couverts de bestiaux qu'on engraisse pour l'approvisionnement de Paris, et surtout de nombreux troupeaux de moutons mérinos. 11 ne lui manquait que des débouchés; aujourd'hui le chemin de fer du Centre lui ouvre le Nord, le Midi, TKst et l'Ouest.
Au lieu de passer par Chàteauroux, que nous connaissons, nous laisserons sur notre droite Issoudun, belle ville de 14,000 âmes, et nous gagnerons la Châtre, jolie et fort ancienne ville (o.OOO habitants), élevée sur l'emplacement d'un camp romain. Elle a fait une maison d'arrêt dune tour énorme, der-
nier débris de son château foi'l. Son territoire est un des plus fertiles et certainement le plus pittoresque du Berri. Un grand commerce de châtaignes nous annonce (ju'il n'y a (jue la Marche, ou le département de la Creuse, entre nous et les châtaigneraies du Limousin.
De la Châtre nous irons à Guérel , ville de 5,000 habitants, (jui doit son origine à un couvent fondé, vers l'an 720, par saint Pardoux, et à un château du xv" et du xvi" siècle , résidence des comtes de la Marche.
Peu d'artistes manquent d'aller visiter, à vingt-huit kilomètres de là, an village de Crozanl, au lieu où la Fedelle se jette dans la Creuse, les restes imposants d'un château fort où l'on reconnaît des traces d'architecture romane et gothique. Bâti à plus de soixante mètres d'élévation sur des rochers escarpés, ses murs ont, dans plusieurs parties, plus de sept mètres d'épaisseur. Une des six tours, qui subsiste encore, a près de vingt-cinq mètres de hauteur. Dans la cour la plus intérieure est un puits profond creusé en cône avec beaucoup d'art. C'était la dernière ressource de la garnison ; car dans l'une des tours est pratiqué un escalier fort élégant, par lequel on descendait puiser l'eau à la Creuse. Cette immense forteresse, regardée comme imprenable avant l'invention de la poudre, pouvait loger 10,000 hommes , et 6,000 y trouvaient un terrain pour les exercices. Elle fut démantelée sous le ministère de Bichelieu.
Les voyageurs curieux de portraits historiques vont à Saint-Germain-de-Beaupré demander l'entrée du château qui fut liabité par Henri IV, et où M"* de ÎMontpensier fui exilée. Dans l'appartement qu'occupa le roi , on montre son portrait, celui de ses enfants et de plusieurs seigneurs de sa cour. D'autres salles renferment un portrait en pied de Louis XIV à soixante ans, et aussi celui de M""" de Maintcnon et de beaucoup de grands seigneurs et de grandes dames du temps.
lu as souvent entendu nommer la ville
DE PARIS A ALIil ET A «JASTRES
d'Aubusson à propos do tapis, ma chère Henriette; elle mérite bien que nous nous dérangions un peu pour la connaître. Au milieu d'une contrée aride et inculte, dans une gorge oii coule la Creuse, entourée de montagnes et de rochers, deux légions romaines auxquelles César avait confié le soin de garder le pays, bâtirent une forteresse. Après la défaite d'Abdérame par Charles Martel, quelques Sarrasins échappés au carnage arrivèrent, dit-on, par hasard en ce lieu, et demandèrent asile au seigneur que la suite des siècles avait rendu possesseur du château. Parmi eux étaient des tanneurs, des tapissiers et des teinturiers, car la civilisation arabe était alors bien plus avancée que la nôtre. Le sire d'Aubusson permit à ces malheureux d'établir à côté de lui leur industrie, dont sans nul doute il tira bon profit, d'autant mieux que justement les eaux étaient excellentes pour la teinture des laines et la préparation des cuirs. Voilà l'origine de la ville d'Aubusson. Cela se passait au commencement du viii" siècle. Il faut sans doute beaucoup rabattre de cette anti- (juité; mais il est certain que les manufactures de tapis existaient déjà au xv° siècle. Kn 1G36, le château fut démantelé par ordre du cardinal de Richelieu. On y a trouvé une grande quantité de médailles romaines et plusieurs monnaies des premiers âges de notre monarchie. Il renfermait dans sa vaste enceinte extérieure de grands bâtiments, un monastère et plusieurs églises. On en voit encore des ruines considérables, où Ton retrouve quelques traces de constructions romaines.
Sous le ministère de Colbert, assure-t-on. Aubusson compta 12,000 habitants; il n'en compte pas plus de 6,000 aujourd'hui.
En la finalité de femme, tu as, Henriette, sur ton frère l'avantage de savoir faire de la tapisserie, et tu sais (juc cet art consiste à exécuter à l'aiguille, sur un canevas, avec de la laine ou de la soie de diverses couleurs, un dessin représentant un objet ([uelconque. Il n'en e<t pas tout à fait ainsi dans les manulaclures. Les fils colorés, nommés brins, s'appliquent autour de fils non
colorés, qui portent le nom de chaînes. Quand on se sert d'un métier où les chaînes sont tendues horizontalement, on dit que c'est de la tapisserie de basse lice. Lorsque le métier tend les chaînes verticalement, c'est de la tapisserie de haute lice. Aubusson fabrique, sur une grande échelle, les tapis ras et veloutés, et aussi de la moquette. Dans le tapis velouté, qui se fait à haute lice, les chaînes sont en coton, et le tissu forme un velours dont chaque point est arrêté à la chaîne par un nœud, ce qui leur donne une inaltérable solidité que le frottement et l'usage ne font que rendre plus grande encore, puisque leur effet est de serrer le nœud avec plus de force. Ce sont des femmes qui exécutent ces tapis. Dans le tapis ras, qui se fait entièrement à basse lice, le dessin s'exécute à l'envers et par la trame. Leur perfection dépend de l'intelligence de l'ouvrier, qui copie un tableau, et qui est presque un artiste. La moquette se fabrique aussi facilement que les tissus de soie, depuis que l'on a appli(jué le métier Jacquart à l'art de la tapisserie. Les manufactures d'Aubusson occupent présentement près de 2,000 ouvriers.
Aubusson a pour cette industrie deux rivales, ses deux voisines, les villes de Guéret et de Felletin. Cette dernière ville, fort ancienne, eut jadis un temple à Vénus surnommée Félix. Dès le iv" siècle, dit-on, elle posséda des manufactures de draps assez importantes.
Voulez-vous connaître l'origine du mol cro<iuant, dont notre ami la Fontaine a fait usage dans ses fables? Les croquants datent de r692, au commencement du règne de Henri IV; c'étaient des paysans insurgés, et ceux de la commune de Crocq, auprès d'Aubusson, avaient donné le signal. L'insurrection des croquants tlura quatre ans. 11 fallut envoyer contre eux le maréchal de Matignon; ils résistaient avec avantage aux deux gouverncui's du Limousin et de la Marche.
Celte population de la Creuse est certainement la plus émigrante de toutes celles de notre France. Le dixième de la population.
2î),000 hommes, et ce ilixiomc se compose (lo Unit ce qui a ilo la jeunesse cl ilf l'aclivilé, se ivpaml chacjue anuoo ilans les déparlemeiits, et principaleuienl à Paris, pour y demander du travail et y exercer les professions de tailleurs de i)ierres, maçons, couvreurs. Quand est venu l'hiver, ils rentrent au pays, rapportant à leurs femmes et à leurs eidïmls les produits de la Itonne saison : la fouiini n'est pas plus prévoyante ni plus régulière.
l>aja/.et, (pie Tamerlan vaincpiit à Césaréc. avait traité assez mal et chassé de l'empire ottoman son frère puîné, le prince Zizim, son compétiteur à la couronne. Pierre d'Aubusson, grrand maître de l'ordre de Saint- Jean de .lérusalcm, accueillit dans l'île de Rhodes le prince fugitif, et, pour le mettre à l'abri des embûches de Bajazet, il le fit passer en France. Zizim habita d'abord le château de Hochechouart, d'où il fut transféré au grand prieuré de Bourganeuf, dont Pierre d'xVubusson était commandeur. Nous verrons à Bourganeuf la tour de Zizim, qui fut. dit-on, construite par lui en \US-i. C'est une tour ronde à mâchicoulis. Dans l'épaisseur de la muraille est pratiqué un fort bel escalier en limaçon. On a plus lard surmonté la plate-forme d'une toiture conique, et Ton a gâté ainsi le caractère original de l'édifice. Au rez-de-chaussée étaient des bains disposé* à l'orientale.
La route fait un long détour pour passer à Limoges, que nous avons déjà visitée. Nous prenons une route départementale qui nous conduira à Tulle, autrefois capitale du bas Limousin. C'est une ville de 12,000 Ames, située au confluent de la Corrèze et de la Solane. De toutes parts s'ouvrent de verdoyants aspects. L'hririzon n'est pas vaste, mais il est extrêmement varié. Le flanc des montagnes, distribuées en terrasses qui forment dos étages, est couvert de châtaigneraies, et à côté s'étendent des cullures de toute sorte. L'antique Tulle a joué un grand rôle dans la légende. Saint Martial, apôtre d'Aquitaine, y fit, selon quelques écrivains plus légendaires qu'historiens, sa première prédication, vers l'nn 'lO do notre èrr. Ln
tradiliiin locale raconte (prii y fut ballii de verges dans la ruelle appelée encore ciel Tour dcl Sente. Naguère encore on voyait à cet endroit une image expiatoire (|ui rai)pelail le fait. Vers l'an ."'.GO, saint Martin fonda le célèbre monastère de Saint-Martin de Tulle sur le terrain (pii s'c-lend entre les anciens murs du château et la Corrèze.
Pour retrouver des traces de l'époque romaine autres qu'une tour carrée située sur un mamelon isolé et attribuée aux Romains, il faut aller à (juali'c kilomètres au nord de Tulle, au petit village de Tintignac. On y peut voir quelques restes d'un circpie. On a découvert une tète de Jupiter Olympien, en pierre à craie, d'un ciseau très pur, une tète d'empereur romain et une tèle de jeune femme, toutes les deux de relief, en beau marbre d'Italie, collées sur table de marbre noir, mais d'une exécution médiocre.
Tulle doit aux artistes du moyen âge une église semi- gothique, semi- romane, dont la flèche élancée ne manque pas d'élégance. Quelques maisons ornées de sculptures originales, en partie dans le style de la Renaissance, témoignent de l'opulence des familles qui les ont jadis habitées. Je me rappelle surtout la maison Sage ou maison de l'Abbé, sur la place principale, maison du xv" siècle, ou (selon 1\L ]\Iérimée) du xvi°, dont la façade, parfaitement conservée, porte des arabesques sculptées du meilleur goût et d'une exécution parfaite. Ne va pas, trompée par une similitude de nom, t'imaginer, ma chère Henriette, que la dentelle de • coton connue sous la désignation de tulle se fabrique à Tulle. Cette ville a toujours été complètement étrangère à cette industrie, importée en France par un yVnglais qui est venu s'établir dans le Pas-de-Calais il y a moins d'un siècle. Les principaux centres où se fabrique ce produit sont Calais, Lille, Douai, Saint-Quentin, Lyon,Caen d Grand- Couronne en Normandie. Toutes ces villes sont bien loin d'ici. Je te dirai à toi, Guillaume, que Tulle a une manufacture nationale d'armes à feu, qui peut donner annuellement 70,000 fusils et occupe de 2 à 3.000 oii\ fiers.
DE PARIS A ALBI ET A CASTRES
Un vieux proverbe dit : Qui a maison a Uzerche, a château en Limosin. C'est que jadis les maisons d'Uzerciie étaient pour rordinaire décorées d'une ou plusieurs petites tours qui leur donnaient un certain air de castel. Plusieurs subsistent encore. Rien de plus pittoresque que la vue dont on jouit des maisons qui regardent à l'est. A ses pieds, on a des jardins soutenus par des terrasses d'une grande élévation ; au bas de ces terrasses, la route de Paris à Toulouse; plus bas encore, et à une grande profondeur, la Vézère, qui semble sortir du Peuch (ou mont) de Chammart. La rivière se trouve dominée à plus de cent mètres par le clocher de l'église paroissiale. En face s'élève le Peuch Groslié, dont le sommet arrondi se couvre de moissons, tandis que ses flancs se hérissent de rochers, et qu'à sa base se déroulent des prairies ombragées par de beaux bouquets d'arbres.
De vieux auteurs ont qualifié Uzerche la ville royale, la seconde ville du Limousin. Ce dernier titre lui fut vivement contesté pendant des siècles par Tulle et aussi par Drives, alors qu'il s'agissait d'obtenir le siège de la sénéchaussée de la province. Aujourd'hui c'est Uzerche qui a succombé. Elle a la douleur de voir ses deux anciennes rivales devenues préfecture et sous-préfecture. Sa population n'est que de 3,000 ùmes.
BriveSjOu Brives-la-GailUrde (10,000 habitants), doit son nom à sa jolie situation dans le vallon de la Corrèze, au milieu des prairies que bordent d'un côté des coteaux vignobles, et de l'autre des collines boisées. La ville elle-même n'offre aux curieux qu'une maison gothique décorée de sculptures.
Après avoir passé la Dordogne, nous nous détournerons sur notre gauche pour un pèlerinage à Hocamadour, dans la vallée de l'Alzou. Sur un rociier dans lequel on a taillé deux cents marches, s'élève une petite église dédiée ù la sainte Vierge, et au-dessous une église souterraine ou grotte dédiée à saint Amadnur. (Jn fait remonter l'origine de cette église aux premiers temps du christianisme: mais on sait qu'en général il faut beaucoup raballre de celte anlitjuilé, pres(|ue tous les
apôtres du christianisme en Gaule appartenant au iii^ siècle, et non au i", comme le prétendent des légendes peu autorisées. Au mur extérieur est appendu, par une chaîne, un grand morceau de fer qu'on désigne sous le nom d'épée de Roland. De l'autre côté de notre route, nous laisserons Gourdon, ancienne ville de 5,000 âmes, située sur une butte sablonneuse et triste, et adossée à un rocher. Les crevasses de ce rocher se sont peu à peu remplies d'une terre humide d'où s'élèvent des touffes de peupliers, qui forment au-dessus des maisons de gracieux ombrages.
La ville de Cahors, qui renferme 14,000 habitants, patrie du poète Clément Marot, né en 1495, mort en 1544, s'étend sur une presqu'île que forme le Lot dans un de ses replis. De vieux remparts la défendaient du côté de l'isthme. Elle est bâtie sur une colline dont la pente est assez douce. Toute la partie de la ville qui s'étend entre son boulevard, planté d'arbres et bordé d'assez belles constructions, et les quais du Lot, est généralement sillonnée de rues étroites, tortueuses et du plus triste aspect. Mais le boulevard luimême, qui coupe la ville en deux et constitue son artère principale, ainsi que le quartier neuf, offrent les conditions de viabilité et de salubrité désirables. Outre ce boulevard, Cahors possède quelques places et une grande promenade en partie ombragée.
Cahors est l'ancien Cadurcum, cité des Cadurces; les Romains l'avaient doté d'un forum, d'un théâtre et de plusieurs temples. On voit encore les restes du théâtre, un portique que l'on croit avoir appartenu à des thermes, et un aqueduc qui amenait au haut du rocher des eaux recueillies à plus de vingtquatre kilomètres de là.
La cathédrale de Cahors est un de ces rares édifices à physionomie fortement byzantine. Dans ses parties les plus antiques, qui datent de la fin du xi' siècle, elle oiïre une imitation évidente de cet art oriental ipii exerça une si grande infiuence sur l'architecture latine et franque du centre de l'I'urojie.
Huehiues archéologues uni voulu fairo re-
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inonler la lonsliuclion de corlaincs parties de cet t'ililico au delà du vu"' siècle. C'est une grave erreur; ses parties les plus anciennes datent du xi" siècle.
Les deux voûtes en coupoles, de dix -neuf mètres de diamètre, sont iliirnes de l'observation des antiiiuaires et de Taduiiralion du simple voyageur. Klles sont parfaitement conservées, et communiiiuent à l'église un air do majesté cjui produit une im])ression profonde. Larges, élevées , elles seront toujours une preuve de la hardiesse et de l'habileté de l'architecte (jui les a conçues et exécutées.
Des trois ponts de Cahors, il en est un fort curieux : le pont Valandré; il jiortc Irois tours carrées, dont deux aux extrémités, et une au milieu. Les tours et le pont sont bâtis de petits blocs liés par un ciment très dur. Ce pont, dit-on, a été construit en 1250, avec le montant des amendes infligées aux usuriers; d'autres historiens le rattachent à l'année 1308. Joachim Murât, beau-frère de Napoléon, qui le fit roi de Naples, était né à Cahors.
Si nous poussions une pointe à notre gauche, jusqu'à la ville de Figeac, en remontant le Celé, un affluent du Lot, nous visiterions d'abord la grotte de Blars, qu'on nomme aussi la grotte de Marcillac, et qui passe pour la plus belle du département. Ici les stalactites se présentent sous les formes d'autels, de mausolées, d'obélisques, d'arcades presque régulières. On cite surtout une colonnetle de dix-neuf mètres, qui, d'un socle d'environ huit mètres, semble s'élever, demi-transparente et couverte de jolies faceltes, jusqu'à la voûte, d'où, au contraire, elle a mis de longues années à découler goutte à goutte.
Nous monterions ensuite auprès du village d'Assier, sur une colline qui porte des ruines imposantes : ce sont celles d'un des plus magnifiques manoirs de la Renaissance. Ce ciiàleau, décoré avec un luxe d'ornementation increvable, a été vendu au milieu du siècle dernier pour être démoli. Galliot de Genouillac, qui, pour le construire, a dû prodigueides soninjes énormes et apj)eler les plus
grands artistes de son temps, repose dans l'église paroissiale du \illage, (jui a été construite après le chàteaj.i, et qui porte la date de l'oVô. Sur ce tombeau, en marbre gris, orné de six petites colonnes et de la statue de Galliot, on lit cette inscription : Ajyycs la mort bonne renommée demeurée. La voûte de celte chapelle du tombeau est très hardie, et offre une étoile à dix rayons d'une e.xéculion soignée.
Figeac s'est formée et a grandi peu à peu à l'ombre d'un monastère fondé en 75d. Dès l'année 1001, elle fut assez forte pour obtenir de l'abbé ses franchises et l'autorisation de se gouverner par sept consuls. Elle compte aujourd'hui 7,600 âmes, et occupe une colline arrondie et isolée, dont la base est l)aignée par la Celle, au centre d'une vallée que bordent des monlaanes couvertes de bois et de vignobles. L'église de l'ancienne abbaye présente au-dessus de son maitre-autel un dôme d'une construction singulière. Il afl'ecte d'abord la forme cylindrique, et se termine en un cône à huit faces. Dans l'église Notre- Dame du Puy, le maître-autel est orné de quatre colonnes torses d'ordre corinthien, en bois sculpté, d'un admirable travail. Des anges , pour se montrer, écartent des pampres enroulés autour des colonnes, et sous lesquels pendent des raisins. Le bois a reçu de la main de l'artiste la légèreté du feuillage.
En revenant à Cahors, nous gagnerions Montauban et Toulouse. Au lieu de cela, nous allons visiter à vol d'oiseau quelques villes principales sur les affluents de la rive droite de la Garonne, l'Aveyron et le Tarn.
Villefranche de Rouergue, ville de 10,000 âmes, ne date que du règne de saint Louis. Le frère du roi, Alphonse, comte de Toulouse, en traça les fondations au confluent de l'Alzou et de l'Aveyron. C'est ce qui explique sa distribution régulière. Quatre grandes rues, assez bien alignées, se coupent à angles droits. Un superbe porche décore l'entrée de sa cathédrale, et sert de base à une haute tour flanquée de quatre tourelles. Cette ville occupe la place d'une antique cité disparue, Carcnlomag.
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A quelques lieues de là est la montagne brûlante de Fontaynes. Vous pourriez croire à ce nom que c'est un volcan : c'est une houillère qui a pris feu depuis un assez grand nombre de siècles pour que la date s'en soit perdue. La montagne a plus de cent trente mètres d'élévation; elle est crevassée vers la moitié de sa pente, et par trois soupiraux on distingue à la nuit la lueur du feu. En approchant de ces soupiraux, on sent la terre résonner soua ses pas; si l'on y enfonce un bâton, on l'en retire embrasé.
Assise sur une colline à plus de cinquante mètres au-dessus de l'Aveyron, Rodez a un clocher qui s'aperçoit de soixante kilomètres. La ville, qui contient 12,000 âmes, est petite, et généralement mal bâtie. Mais, aujourd'hui qu'elle est desservie par un embranchement de chemin de fer, qui lui ouvre une double communication vers le nord et le sud, il faut espérer qu'elle redoublera d'efforts pour régulariser et élargir ses rues, les maintenir propres, et donner un aspect plus séduisant à ses maisons. Déjà les abords de la cathédrale ont été complètement transformés. Rodez, d'ailleurs, est entourée d'un boulevard où il y aurait peu de chose à faire pour obtenir une promenade très agréable. De sa situation élevée, Rodez jouit d'un horizon très étendu; mais cet horizon est plus vaste que riant. La vallée do l'Aveyron manque de vignes et de vergers. César a mentionné Rodez sous le nom de Scgoduiium, la cité principale des Ruleni. Dès le v'' siècle elle était le siège d'un évèché. Ce nom de Ruleni, qui signifie rouge en langue celticpie, vient très probablement de la couleur du sol, qui affecte une teinte rouge très prononcée. Par opposition, la voisine de Rodez, Albi, a pris son nom de la couleur blanche de ses terrains crayeux.
La cathédrale est un superbe édifice, commencé vers la lin du xni° siècle, cl (pii ne fut complètement achevé (ju'au xvi''. Ainsi que plusieurs autres (>glisos du Midi, elle n'a que des entrées latérales, et point ilo grand portail sur sa façatle, cette fai^ade, d'ailleurs, s'appli(|iiant autrefois aux anciens nuirs de ville et n'étant pas accessible. .V rinlériour,
la place de ce portail est occupée par un autel qui fait face au chœur, et à côté se trouve une chapelle du Saint-Sépulcre, à voûte plate. Les arabesques des parties latérales du chœur et de l'entrée de la sacristie sont d'un goût exquis. Le clocher est ce qu'il y a de plus remarquable. De sa base carrée s'élancent quatre tourelles, qui flanquent une tour octogone. Sur la plate-forme de cette tour s'élève une gracieuse lanterne percée à jour, couronnée par une statue de la sainte Vierge de grandeur colossale : les quatre tourelles, qui se rattachent à la grosse tour par de légers arcs-boutants, sont elles-mêmes couronnées par les statues des quatre évangélistes. Sur le pourtour de ce clocher régnent trois étages de galeries pratiquées sur des encorbellements, avec des ornements du travail le plus délicat.
Non loin de Rodez sont les cascades de Salles-de-Comtaux, formées par un ruisseau qui, en se divisant, se précipite d'environ quinze mètres de hauteur. Au village de Solsac est le Tindoul; c'est un abîme ou grande crevasse dans une montagne rocheuse. Elle a plus de trente mètres d'ouverture, sur une profondeur à pic de près de cinquante mètres. Dans les fentes du roc croissent des chênes, des cerisiers et des frênes.
A l'est de la petite ville d'Espalion (4.400 âmes) sont les montagnes d'Aubrac, qui ont donné leur nom à une de nos meilleures races de bœufs; elles séparaient l'ancien Rouergue du Gévaudan. Toute cette contrée a conservé une physionomie sauvage. Pendant le temps des neiges, les chemins n'y sont marqués (jue par de longues pierres dressées de dislance en distance. La plupart des habitations ne sont (jue de pauvres chaumières, où les hommes et le bétail vivent en commun. La verdure commence à poindre dans la première quinzaine d'avril. L(\s montagnes, dont chacune a son propriétaire, se couvrent de bétail. « Un tel, dit-on, a une lumitagne de tpiarante vaches. La montagne d'un tel n'est que de vingt vaches. » Ce • pii veut dire ({u'il y a sur la montagne de tel ou tel assez de pâturage i)our vingt ou quarante vaches.
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I/aliltaye de Sainlc-l'\)y ili' (innqutvs lui Ibniloe, clil-oii, vers la lin du m" siècle dans une espèce de désert, au milieu des plus âpres moiilaiincs du Houeii^nie. Le bourg de Conclues, presque inaccessible pendant une partie de l'hiver en raison de la ilil'iiculté des chemins, s'est élevé autour et sur remplacement i\c l'ancienne abbaye, dont toutes les dépendances ont disparu l'une après Tautiv. L'cLTlise abbatiale a seule été conservée comme paroisse. C'est un admirable monument de slvle roman, bàli i\c 1030 à 1000 par les soins de l'abbé Odalric. Son plan fiiTure une croix latine terminée à l'est par trois absides semi-circulaires. Aussi larges (jue la nef, les transepts sont partagés, comme celle-ci et comme le chœur, en trois divisions hmgitudinales par des arcades surmontées de vastes galeries (pii couvrent toute l'étendue des bas cotés. Trois portes donnent accès dans réglise. A l'intersection des transepts s'élève une coupole sous une tour octogone; deux autres tours carrées flanquent la façade.
Cette façade est la plus belle partie de l'édifice. Ce qui frappe d'abord, c'est sa hauteur, inusitée à cette époque. Un vaste tympan en plein cintre, encadré dans un fronton, surmonte la^'porte occidentale. De chaque côté des fenêtres qui couronnent la porte, on observe quelques incrustations en mosaïques grossières, des étoiles rouges ou noires dans un cercle jaune, puis des losanges ou des parallélogrammes obliques et disposés en arête de poisson. Un immense bas-relief occupe le tympan. Le sujet de cette sculpture est celui qui se retrouve le plus fréquemment reproduit à la même place : le Jugement dernier. Trois zones horizontales divisent toute la composition et comprennent chacune plusieurs groupes.
Au centre de la zone du milieu, on voit le Christ assis sur un trône; à sa droite les élus, à sa gauche les damnés; même disposition pour la zone inférieure. Des anges portant la croix et les instruments de la Passion, d'autres sonnant d<i la trompette, occupent le haut du tympan ou la zone plus élevée. Ces sujets, remjilis de personnages, sont traités
a\i'C plus (le largeui- ipic l'art n'en montre d'or-dinaire à cette époque. Malgré Tincorreclion du travail, on y remaniue une tentative constante pour arriver à l'expression, tentative (juchpiefois suivie du succès.
L'intérieur de l'église n'est pas moins remartpiablc, et fait de l'abbatiale de Conques un lies plus curieux monuments du midi de la l'rance, un nioiumient digne de lutter avec Saint-Sernin de Toulouse.
Le trésor de l'église de Conques, sauvé l)endant la révolution par la piété des habitants, com])rend (piatre-vingt-deux objets, et permet de suivre l'histoire de l'orfèvrerie du ]\° au xvi" siècle. On y remarque surtout : le reliquaire nommé l'A de Charlemagne, en forme de triangle dont la pointe est surmontée d'une boule en cristal, avec des cabochons et des intailles antiques parmi lesquelles on admire une Victoire écrivant sur un bouclier, morceau d'un très beau travail ; une statuette de sainte Foy en vermeil, haute d'environ cinquante centimètres, œuvre du xi° siècle, couverte de pierres précieuses, d'inlailles et de camées antiques, quelques-uns assez grands et d'un fort beau caractère; un émail byzantin de travail grec et fort ancien; une plaque de porphyre rouge carrée, enchâssée dans de l'argent niellé, datée de IIOG; enfin des reliquaires merveilleux du xn° siècle, entre autres la lanterne de saint Vincent, etc. etc.
Voyager dans les montagnes du Rouergue avait jadis son danger, comme l'attestent les ruines assez belles de la maison hospitalière ou Domcrie d'Aubrac. On raconte (pic dans les premières années du xii* siècle un vicomte de Flandre du nom d'Andalart, traversant ces montagnes du Rouergue pour se rendre en Espagne, où l'appelait un pèlerinage à Saint-Jacques de Galice, fut détroussé par des brigands. A son retour, en l'an 1120, il (il l)àlir dans ces mêmes montagnes un monastère, et y fonda un ordre hospitaliei- (pii eut des prêtres, des chevaliers, des fières lais, des dames et des servantes, le tout consacré au service des pauvres et des voyageurs. Douze chevaliers guidaient et escortaient ceux-ci dans les gorges dnnge-
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reuse. Le chef de Tordre avait le titre de Dom , et la maison hospitalière fut apelée la Domerie. Cet ordre resta unique et indépendant jusqu'à sa suppression , en 1789 ; la marque distinctive était une croix de taffetas bleu à huit pointes, cousue à gauche sur le vêtement.
La ville de Milhau fut une des premières à se déclarer calviniste, et compta longtemps parmi les principales places du parti. Démantelée en 1629 , elle a cessé de jouer un rùle politique , et est devenue une ville d'industrie et de commerce. ^^^ Elle est aujourd'hui la plus riche du département; elle compte 14,000 habitants.
C'est la patrie d'un des écrivains religieux les plus éminenls de ce siècle, M. de Donald.
La ville de Saint-Affrique ^g (7,000 âmes) a eu à peu près les mêmes destinées.
Dans toute la contrée environnante, et surtout au village de Roquefort, se fabrique un fromage dont la réputation est fort ancienne, puisque Pline en parle avec de grands éloges, comme d'un comestible qui s'expédiait à Rome. 11 se fait avec du lait de chèvre et de brebis. Roquefort compte une vingtaine de caves à fromages, dont ({uelques-unes sont taillées entièrement dans le roc, et qui toutes sont pratiquées au fond d'une gorge où le soleil pénètre à peine quelques instants dans les plus longs jours. Plusieurs de ces caves ont jus([u'à trois étages. Leur température se maintient à peu près toute l'année à treize degrés centigrades. C'est là qu'on porte les fromages aussitôt qu'ils sont secs ; c'est là (ju'on les sale sur les deux faces l'une après l'autre, à vingt-quatre heures de dislance, avec du sel lin. Au bout de deux jinirs on les frotte avec un gros linge , et plus lard on les ratisse avec un couteau. Ces opiTalions terminées, on les empile par huila dix, et tous les (juinzo jours on a soin d'onlover
Cathédrale d'Albi
la moisissure qui se forme. Cette moisissure, d'abord blanche, passe, en deux mois, à un ton verdâtre, puis à un ton rougeâtre ; c'est alors que le fromage est assez fait, et qu'on le livre au commerce.
Visitons le chef-lieu du département du Tarn, Albi, ville de 16,500 âmes. Les Romains la nommaient la cité des Albienses, et ils en tiraient des cavaliers estimés, qu'ils envoyaient tenir garnison dans la Thrace. Elle montre des bustes, des statuettes, des mosaïques , en souvenir de cette époque. Albi
s'élève en pente douce, et très peu au-dessus de la rive du Tarn. Elle a démoli ses remparts, comblé leurs fossés, et aujourd'hui, de la rivière à la place du Vigan, sa plus belle place, c'est une large voie publique, entre des terrasses uniformes garnies d'une double allée d'ormes.
La cathédrale , entièrement construite en briques, fut commencée en 1282, consacrée en 1480, et achevée en 1312. Elle se compose d'une seule nef. séparée du chœur par un jubé. La voûte porte sur des pilastres peu saillants, et est recouverte entièrement de peintures appliquées sur un fond d'azur. Ces peintures, exécutées dans les premières années du XVI* siècle par des artistes italiens, représentent des sujets tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les arêtes des voûtes servent de cadres, et sont ornées d'arabesques peintes en blanc, et rehaussées d'or. Le jubé de la cathédrale d'Albi est en grande réputation auprès des connaisseurs. Le ciseau des artistes du moyen âge n'a jamais découpé la pierre avec une plus miinitieuse et plus élégante précision. Six piliers effilés, garnis de trois étages de niches, supportent dos arcs en ogive accouplés et ornés des plus charmantes arabesques. Malheureusement toutes les statuettes des niches ont été enlevées pendant les guerres de religion. Les
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statues du chœur, qui sont des œuvres reniai- (|UMblos i)Our répo(iue, auront été rapportées ou restaurées. Outre les douze apiMi'es, les pn)[)Iièles, les patriarches, des vierges, on voit au-dessus des deux portes latérales deux empereurs chrétiens, Constance et Constantin.
Dans ([uelipies chapelles de réalise Sainl- Salvi, on reconnaît le style du ix' cl du XI* siècle ; mais le reste de Tédilice est évidemment postérieur, el ne date que du xnT'.
La tradition ilonne une très haute antiquité à la tour du clocher, construite entièrement dans le style roman, et ornée de pilastres, de colonnes, de chapiteaux, d'un goût parfait; mais celte tour est seulement du xi" siècle.
L'hôtel de la préfecture, qui est Tancien palais épiscopal, est flanqué de tours de formes variées; sa masse est plus majestueuse qu'élégante. Il faut louer Albi de son bel hôpital, (pii ferait honneur à une de nos villes du premier ordre.
Pendant les guerres de l'empire, alors qu'il était difficile de tirer l'indigo de nos colonies, la culture du pastel avait acquis une grande importance dans les environs d'Albi. Aujourd'hui elle est diminuée des neuf dixièmes. Le pastel, qui donne une belle couleur bleue, est une plante qui préfère les terrains riches et profonds , et ne réussit que dans les sols calcaires. Albi fabrique surtout des toiles d'emballage, du linge de table et des molletons.
Tout proche d'Albi , et sur le territoire de la petite ville de Lcscure, on voit une église isolée qui rappelle les édifices du xi' siècle. Au-dessus du portail se développent douze arcs à plein cintre, qui s'appuient sur six colonnes entremêlées de pieds-droits. Dans les ornements on remarque des animaux fantastiques ayant deux corps unis à une seule tète ; des fleurons succèdent à des tètes de chat. L'archivolte est ornée de perles et de dés. Au-dessus de l'architrave sont placées deux consoles enrichies de figures et d'ornements symboliques. On reconnaît les signes du Bélier, du Lion, de la Vierge, du Taureau. Dans les espaces entre les consoles sont des faces rondes comme celles qu'on jirète
au soleil elàla lune. Les angles sont llanqués de colonnes dont les chapiteaux olfrent (juclipies sujets tirés de Thistoire sainte. Kntre l'architrave et l'archivolte on a sculpté suiune pierre carrée le monogramme du Christ, le X et le 1' de l'alphabet grec, et, aux deux côtés, l'alpha et l'oméga, la première et la dernière lettre du même alphal)et, pour rapjx'lcr ces mots de l'Evangile : «Je suis l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin de toutes choses. »
La ville de Castres a-t-elle pris naissance vers le milieu du vu" siècle, ou n'a-t-elle commencé à se former qu'à l'époque où Charlemagne fonda en ce lieu un monastère? C'est une question qui se discute depuis longtemps. Je me contenterai de vous dire que c'est une ville de 21,000 âmes, qui si elle n'a pas l'honneur d'être la capitale administrative de son département, en est bien la capitale industrielle et commerçante. Castres, en effet, compte de nombreuses fabriques de draps, d'étoffes de laine, de coton, de toiles, qui occupent soit en ville, soit à la campagne, plus de seize mille bras.
L'église Saint-Benoît, jadis cathédrale du diocèse, où l'on voit plusieurs bons tableaux de Rivais et de Lesueur ; l'église Notre-Dame, qui possède des fonts baptismaux de la plus grande beauté; l'ancien palais épiscopal, bâti par Mansart, lequel sert aujourd'hui d'hôtel de ville, sont les seuls monuments de Castres. Ils sont tous modernes, et datent du xvii^et du xvni^ siècle.
Dans son voisinage immédiat, on va visiter le rocher tremblant, masse de trente mille kilogrammes placée en équilibre , de telle sorte que la force d'un homme suffît pour la faire osciller.
Nous commencerons notre voyage dans les Cévennes par visiter Saint-Pons, ville de 7,000 âmes, située dans une charmante vallée (ju'arrose le Jaur. Ses maisons, dont la plupart sont bâties avec les marbres que fourfiirfsent abondamment les carrières voisines, ses jolies promenades, le bruit de ses milliers de métiers (pii résonne dans les rues, tout, chez elle, annonce l'aisance et l'activité. On compte à Saint- Pons un nombre considé-
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rable de filatures de laine et de fabrique de draps.
Bédarieux, simple chef- lieu de canton, dont la population dépasse 9,000 habitants, n'est, pour ainsi dire, qu'une vaste usine. Ses fabriques produisent des laines filées, des draps fins et communs , des étoffes de fleurets et de coton, des bas à longs poils, des chapeaux, de Thuile, du papier, des cuirs et du savon mou pour le foulage.
Toujours en poursuivant notre route vers le N.-O., nous trouvons Lodève, antique cité devenue un centre industriel du premier ordre. Lodève et Clermont-Lodève, sa voisine et sa rivale, font, à quelques nuances près, les mêmes articles que Bédarieux. A côté de Clermont, nous visiterons une manufacture dont la fondation remonte à plus d'un siècle, et où se tisssent des draps pour l'armée. Cette manufacture est à elle seule un village, avec son église, son école, ses boutiques, ses maisons : elle occupe 7,000 ouvriers.
En suivant ce même versant , nous rencontrerons dans les vallées qui s'ouvrent à sa base leVigan, ville de 5,000 âmes, et patrie du chevalier d'Assas. Ce martyr héroïque du devoir a aujourd'hui une statue en bronze exécutée par M. Gatleaux, laquelle porte pour inscription ses dernières paroles : A moi, Auveryne ! ce sont les ennemis !
Outre de nombreuses bonneteries, il existe au Vigan plusieurs filatures de soie grège. L'éducation des vers à soie et le dévidngo des cocons sont la grande et presque l'unicpic affaire de sa population, fort éprouvée dans ces derniers temps par l'épidémie qui sévit sur ces précieuses chenilles ; toute la campagne autour du Vigan n'est qu'un immense champ de mûriers.
Alais est une ville commentante cl indusliieuse, placée sur l'embranchement du chemin de fer de la Méditerranée, «pii, [larlant de Nîmes, se prolonge jusqu'à Clermont.
Dans le voisinage d'.Mais se trouvent les mines de la Cirand'-Combe, plusieurs établissements mélallurgi(iues, où se traitent le fer, le zinc et le plomb ; l'iniporlanle usine de pioduils ciiimiiiucs cl d'aluminium de SaliiHJres. i^lle compte en ouln' dans ses
murs une vinsrtaine de filatures de cocons, des métiers de bonneterie et de soie ; enfin son marché de soie Errèire et de denrées du Midi est considérable.
La ville, assez laide par elle-même, est encore assombrie par les flots de poussière noire que produisent la fumée des usines et des cheminées, et le transport du charbon. Ses quais, fort élevés et solidement construits, la protègent efficacement aujourd'hui contre les débordements du Gardon. Cette rivière, ou plutôt ce torrent, presque à sec les deux tiers de l'année, se gonfle, avec une rapidité effroyable, à chaque orage qui crève dans les montagnes, où il prend sa source. Alors en quelques heures il élève son niveau de cinq à six mètres. Mais ses eaux s'écoulent aussi vite qu'elles sont venues, non sans avoir produit d'affreux ravages. Le srouvernement a établi à Alais une école de mineurs, dirigée par un ingénieur en chef.
L'arrondissement d'Alais est le point de la France où la culture du mûrier a pris le plus d'extension. Cette culture a envahi la totalité de son territoire, et l'on peut dire que le mûrier constitue sa principale richesse, toutes les autres cultures étant subordonnées à la sienne.
Uzès est une jolie sous-préfecture de 0,000 âmes, qui élève des vers à soie et récolte des olives à côté du vieux château des anciens ducs d'Lzès, château flanqué de tours rondes et qui rappelle beaucoup la Bastille de Paris.
i*énétrons maintenant au cœur des Cévennes, et visitons l'ancien Gévaudan, aujourd'hui déparlement de la Lozère. Ces montagnes sont en partie couvertes d'une pelouse, où viennent pâturer en été d'immenses troupeaux appartenant à dos propriétaires du Languedoc.
L'arrondissement de Florac fut, sous le règne de Louis .\IV, le théâtre de la dernière de nos guerres de religion. Quelques centaines de camisards (nom qu'on donna à ces protestants révoltés) tinrent longtemps en échec les Iroujies du maréchal de Villars. On pralitjua dès lors des roules militaires pour faciliter l'action des troupes et le transport
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lie l'nrtilloiio. La giu-rro élciiile, ces roules ont roiulu au pays de grands services coinniei'ciaux ; c'est ainsi que le Père souverainement bon, (|ui veille >ur nous, fait iiaitie le bien du mal même,
Florac est une petite ville île -!,t)UO àines, située dans un étroit vallon cjui a des vergers et quelques vignes. Une ville voisine, encore plus petite, Sainle-Enimie, située dans une gorge sauvage, entre des rochers à pic, avait un monastère de bénédictins. Une vieille légende en attribue la fondation à une Tille de Clotaire II. fils de Chilpéric, la princesse Enimie, qui vivait au vu'' siècle.
La route qui réunit Florac et Mende passe sur un plateau calcaire élevé à plus de mille mètres au-dessus de la mer. Ce plateau, qui sépare le bassin du Tarn et celui du Lot, a douze kilomètres de largeur; il est privé d'arbres, et même à peu près de terre végétale. L'aspect de ce désert stérile est effrayant. Dans l'hiver, le froid et les tourmentes rendent cette traversée dangereuse. Ce plateau a reçu le nom de Causse de Sauveterre. Ce plateau franchi, nous nous trouverons, en quittant la population de l'arrondissement de Florac, en grande partie protestante, par mi les populations des arrondissements de Mende et de Marvejols, qui sont toutes catholiques.
Ga6a/um était, au iv" siècle, le siège d'un évèché. Les Vandales la détruisirent et martyrisèrent son évèque, saint Privât, dans un l)etit bourg nommé Miinate ou Mimatensis Mo)is. Le petit bourg éleva un tombeau au saint, et devint à son tour siège épiscopal. C'est aujourd'hui la ville de Mende, peuplée de 6,500 habitants. l'^lIe a du ses premières murailles à un Adalbert, (Hu évêque du Gévaudan en llîjl. L'un des clochers de sa cathédrale est remarquable par la délicatesse du travail. Les plafonds de son i)alais épiscopal, aujourd'hui riiùtel de la préfecture, sont ornés de bonnes peintures. Notre célèbre chimiste Chaptal est né près de Mende, au village de Nojaret.
En 1829, on a découvert sur remplacement où fut l'antique ville de Gabalum, et qu'occupe aujourd'hui le bourg .lavols, les restes
d'un circpie, et au milieu une colonne en pierre calcaire, avec une inscription constatant sa dédicace par la cité des Cabales à Posthume, (|iii, ai)rès avoir été préfet des Gaules, devint enqjereur en 21)8. On a trouvé plusieurs statuettes «le dieux lares, des ustensiles de ménage, de la poterie, des fragments de pavé en niosaïcpu; et des médailles fort curieuses. Il y en a de la colonie de Nîmes, avec l'effigie des enfants d'Agrippa. D'autres l)ortent l'effigie d'Auguste, et au revers l'autel de Lyon consacré à Rome et à cet empereur par soixante tribus gauloises , au confluent de la Saône et du Rhône, etc.
Marvejols est une petite ville de 5,000 âmes, (|ui eut de l'importance à l'époque de nos guerres contre les Anglais. 'Charles V et Charles VII avaient récompensé par l'octroi de plusieurs privilèges le courage de ses habitants.
Un souvenir glorieux et triste de cette époque se rattache aux ruines de la forteresse de Châteauneuf-Randon, petite ville située sur une montagne, à vingt-quatre kilomètres de Mende. En 1380, notre vaillant connétable du Guesclin mourut devant cette place, une des dernières qu'il s'agissait de reprendre aux Anglais. Le gouverneur de Randon avait capitulé avec le connétable, et s'était engagé à rendre la ville dans quinze jours s'il n'était pas secouru. Le terme expiré, la mort de du Guesclin ne l'empêcha point de faire honneur à sa parole, et il vint déposer sur le cercueil du héros les clefs de la ville avec son épée. En 1820, on a eu la bonne pensée d'élever un modeste monument sur le lieu où l'armée française était alors campée, au hameau de Ditarclle.
Passons du Gévaudan dans l'ancien Vivarais, aujourd'hui département de l'Ardèche , enti'c les Cévennes et le cours du lUiône. Nous visiterons, dans sa partie montagneuse, Lai'gentière, (jui portait jadis le nom de Segnalières , et n'était qu'un modeste hameau , jusqu'au jour où la découverte de mines d'argent dans son voisinage donna de l'importance à sa possession. On y bâtit aJors, (lil l.i chronique, « maintes forteresses, niaintes tours et bastions. » Je dois
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ajouter qu'on y construisit aussi, sans doute par reconnaissance envers Dieu , une belle église romano-byzantino. Depuis la découverte de l'Amérique, les mines de Largentière ne sont plus exploitées. Cependant, dans cette môme partie des Cévennes, les mines de plomb argentifère de Vialas sont l'objet d'une exploitation très active.
Privas, ville de 7,300 habitants, doit à sa position centrale l'honneur d'être préfecture.
Au xvi° siècle, cependant, ce fut une place extrêmement forte, et qui joua un grand rôle dans nos guerres de religion. Sauf dans les parties trop élevées, et par conséquent trop froides, les habitants de l'Ardèche se livrent en grand à l'éducation des vers à soie. Cette industrie est devenue l'industrie capitale du pays , et en a complètement changé l'aspect. C'est elle qui l'a civilisé, et en a banni l'affreuse misère où il était autrefois plongé.
Aubenas (7,500 habitants) est dans une position charmante, sur une verte colline, au pied de laquelle coule l'Ardèche. De ce côté, des allées ombragées offrent aux promeneurs une perspective aussi étendue que variée. L'œil suit les courbes de la rivière, se repose sur des champs couverts de mûriers, et derrière les falaises volcaniques, derrière des montagnes boisées, mesure la hauteur des cimes du Goiron, qui se perdent dans les nuages.
Aubenas est le marché régulateur des soies grèges du Midi. Elle rct^oit plus de la moitié des soies grèges du monde entier, et (wpcdie chaque mois un million et demi de marchandises.
D'Aubcnas nous pousserons jusqu'au bourg de Vallon, pour admirer une des merveilles de la nature, le pont de l'Arc, situé dans son voisinage. Figurez-vous uin* immense masse de rochers reliant doux montagnes et barrant le cours de l'Ardèche, cl, dans cette masse percée do jiart en pari, une trouée <lo trente mètres iréh'nation sur soixanl»^ métros do largeur. Cette ouvertun*, ayant lunit» la régularité goonuHriquo d'nnt' arclic (h> pont, imprcssionnt^ d'autant phis (pi'ollo se trouve dans un site où los traces do tous les eflVoyablos calarlysmt>s (pii ont Ix^dovorsé la sur-
face de notre globe apparaissent comme si elles dataient d'hier. Ici c'est l'Ardèche se frayant un passage entre des murailles de rochers aux assises disloquées ; là de nouvelles montagnes formées des débris, des ruines des montagnes écroulées. Partout l'image de la destruction, du chaos, de soulèvements produits par une force d'expansion qui défie tous les calculs de la science.
Le rameau des Cévennes qui sépare les eaux de la Loire de celles qui vont au RhOne, s'appelle les monts Boutières. Leur sommet le plus élevé est le Mezenc. On donne le nom de montagnes du Coiron à celles qui s'étendent entre Largentière et Privas, et encaissent du côté du nord la vallée de l'Ardèche. A mesure qu'on s'éloigne du Rhône, les rochers prennent un caractère basaltique, et l'on reconnaît quelques-uns des cratères qui ont dû vomir les masses de laves qu'on rencontre à chaque pas. A Saint-Jean-le-Noir, dans les environs de Privas, un de ces anciens cratères a été longtemps habité. Chacune de ces crevasses par lesquelles la flamme a dû se faire jour a reçu un ménage. On a taillé des rampes ou plates-formes pour communiquer de l'une à l'autre. Il a fallu, pour les faire abandonner, des accidents occasionnés par les pluies et par les fortes gelées.
Annonay est une ville très ancienne. On prétend que son nom vient du mot latin annoniacum, qui se traduirait par magasin à blé, parce que les Romains avaient établi sur ce point un de leurs grands dépôts d'approvisionnements mililaires. Les maisons y sont, pour ainsi diic. disséminées sur plusieurs petits coteaux et ilans dos vallons, au conlluont de deux modestes cours d'eau, la Cancc et la Doaumo. Avant de conslruiro lo grand pontsusiiendu de Tain à Tournon, .M. Séguin avait construit sur la Doaume un polit pont de ce goure comme pour ossai. Celle ville, (pii compte plus de 8,000 habitants, s'est adonnt'O à la préparation <l(^s peaux pour la ganterie, ipii est pour elle une alTairo de qnin/.o millions par an : à la filature de la soie (l.lioO ouvriers, huit millions), et 6 la fabrication dos papiers (^I,ti00 ouvriers, quatre millions).
ONZIKMK VOVACL:
Le papier est , dit-on , une invention venue de la Chine, cl les premiers essais qui eurent lieu en Europe furent faits à \alence par les Maures. Cependant une tradition adoptée par quelques écrivains i-aconte i\\w , lors de la première croisade, (piehjues prisonniers fran- (;ais furent enqiloyés chez un Sarrasin qui fabritpiait du papier. De retour en Franc(\ ils y rapportèrent cette industrie. Ils étaient, dit-on, au nombre de dix à douze; mais la tiadition n'a conservé que les noms de Montgolfier, Malmenayde et l'\iguerolles, trois noms qu'on retrouve encore aujourd'hui dans la fabrication du papier.
La ville d'Annonay, qui a contribué pour beaucoup au perfectionnement do la fabrication ilu papier, a vu naître l'invention des ballons. On raconte (pie M""" de Monlgolfiei' (morte en 1845 plus que centenaire), femme d'un fabricant d'Annonay, ayant placé un jupon sur un de ces paniers d'osiers à clairevoie dont on fait usage pour sécher le linge, vit le jupon s'élever assez haut dans l'air. C'est de l'observation de ce fait que les deux frères Montgolfier sont partis, en 1783, pour leur premier essai d'un ballon. Ce fut dans le principe une enveloppe légère, mais d'un crrand volume, où l'air intérieur était dilaté par le feu d'un réchaud fixé au-dessous de l'orifice. Le réchaud était chargé de paille et de laine hachées ensemble. Plus tard , le physicien Charles imagina de gonfler le ballon avec du gaz hydrogène, quinze fois plus léger que l'air atmosphérique. Un ti?su fut exprès fabriqué à Lyon, et enduit d'un vernis particulier, de manière à pouvoir contenir ce gaz. Charles ferma l'orifice du ballon par une soupape qui permit de donner issue au gaz, el par conséquent de faiie descendre le ballon à volonté.
Au sortir d'Annonay, une belle route, qui franchit quelques montagnes, nous conduit dans le bassin de la Loire, dans l'ancienne province du Forez, à Saint-Étienne.
Vers la fin du x" siècle, Saint- l-^tiennc se composait d'un château sur le penchant d'une colline, et. au bas du château, une chapelle et quelques maisons. La commune ne prit une certaine importance que sous le
règne de Charles "\'ll, (pii l'autorisa, en 1444, à s'abriter derrière un rempart d'un mètre et demi d'épaisseur el de six mètres et demi d'élévation, pour se défendre en cas de surprise de la part de l'Anglais. A supposer (prellc réclamât la même faveur, il lui faudrait aujourd'hui une enceinte dix fois plus considi-rable. Elle fabriijuait le fer, ce qui décida , sous le règne de François Y\ un ingénieur à demander l'autorisation d'y établir des ateliers pour une fabrication d'armes , ateliers qui, pendant longtemps, ne donnèrent que de faibles produits. Vers le milieu du xvi° siècle, la rubanerie, qui de Lyon s'était étendue à Saint- Chamond, s'établit à Saint-Etienne. Il se trouve que les eaux du Furens sont très pures et tout à fait convenables pour le décreusage de la soie; le moulinage de la soie et la fabrique de rubans prospèrent à coté de l'industrie du fei' el de l'cxploilation d'aijondantes mines de houille. Depuis cette époque, Saint-Etienne a constamment vu croître sa fortune et sa population, qui s'élève aujourd'hui à 100,000 ûmes. L'abondance et le bas prix du combustible ont donné naissance à de nombreuses usines métallurgiques : hauts fourneaux, forges, fonderies, laminoirs, etc.
Nous aurons ici peu de monuments à visiter. Des quatre églises , une seule mérite qu'on la remarque, à cause de son ancienneté ; mais nous entrerons dans le musée industriel, où se conservent des bois de fusils sculptés, des canons, des platines, des garnitures d'armes à feu gravées el ciselées par les plus habiles ouvriers du pays ; des échantillons de rubans de tout genre, des velours, etc.
Aujourd'hui Sainl-Elicnnc, devenue le chef-lieu du département de la Loire, livre annuellement au commerce de la (juincaillerie pour plus de cinq millions el demi de produits , qu'ont fabricjués plus de 7,000 ouvriers, hommes el femmes. Elle fait aussi de la serrurerie commune, mais en petite quantité. Elle confectionne chaque semaine 12,000 douzaines de couteaux ; la plupart sont de grossiers couteaux à manches de corne ou de bois noirci qu'on appelle cu&lachcs. Sa
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fabrication de limes occupe une centaine d'ouvriers.
Pour dessécher le bois qu'on emploie pour les fusils, autrefois il ne fallait pas moins de trois ans. Depuis quelques années la manufacture d'armes de Saint-Étienne a imaginé d'employer la vapeur condensée, qui pénètre le bois et entraîne avec elle la partie aqueuse; la dessiccation complète s'achève ensuite à l'air libre ou dans une étuve : de la sorte, trois mois suffisent. Pour le canon d'un fusil de munition, on fait d'abord une maquette ou longue lame de fer (qui ne se forge plus au marteau, mais qui se passe au laminoir). La maquette est plus large et plus épaisse à un bout qu'à l'autre : c'est à ce bout que sera le tonnerre du fusil , la partie basse où la poudre s'embrase, et qui doit être la plus forte. A l'aide du feu et du marteau, on roule la maquette en un tube sur une gouttière en fonte , et l'on soude les deux bords après avoir introduit une broche. On se sert d'alésoirs pour amincir et égaliser le tube à l'intérieur; on use l'extérieur sur une meule. Depuis le nouveau procédé de dessiccation des bois, et depuis que la maquette se fait au laminoir, on compte que la manufacture d'armes , mettant en réquisition tous les bras qui travaillent le fer dans la ville et aux environs, pourrait confectionner 300,000 fusils en un an. La manufacture est exploitée par des entrepreneurs, qui travaillent sous la direction d'un corps d'officiers d'artillerie. Ceux-ci dressent les devis, et surveillent la fabrication et l'exécution des marchés passés avec les entrepreneurs. Les autres fabriiiucs de la ville ne peuvent confectionner que les armes de chasse. Leurs fusils de luxe sont en grande réputation, et s'exportent dans le Lovant et dans les Indes. Elles font d'excellents fusils à canon tordu, c'est-à-dire cpie les fibres du fer et la soudure ont rec^u une direction en sj)irale. Ils résistent mieux à l'action de la poudre, et, s'ils cèdent, l'explosion présente moins de danger, car la forme en spirale empêche le tube de voler en éclats. Elles font aussi les fusils dont les canons sont à rubans, c'est-à-dire ({u'ils sont faits
avec un ruban de fer bien corroyé, et qui s'enroule en hélice sur une broche servant de moule. Pour les fusils à deux canons, on emploie deux broches, et le ruban s'enroule alternativement de l'une à l'autre en une double hélice.
Tu aurais peine à croire, Henriette, en voyant ce sol couvert d'une poussière de charbon, cette population toute noire qui ne manie que le fer et le feu, qu'au milieu de cette atmosphère enfumée éclosent les plus frais accessoires de toilette. En effet, à côté de ces mains qui travaillent le fer, d'autres mains tissent cette brillante rubanerie dont les dessins varient à chaque saison. Plus de lo,000 métiers, la plupart à la Jacquard, battent à Saint -Etienne, à Saint -Chamond et dans les communes voisines, emploient 28,000 ouvriers, et produisent annuellement une valeur de 63,000,000 de francs. Environ 1,800 autres métiers fournissent par jour cent cinquante mille mètres de lacet.
La population de Saint-Étienne se compose encore d'un autre élément, le mineur. Le sol houiller s'étend de la Loire au Rhône en suivant la petite rivière du Gier. Saint- Etienne et Rive-de-Gier, ville de 14,000 âmes, sont les deux grands centres d'exploitation. Le groupe de Saint-Etienne comprend vingt-huit concessions d'une richesse variable , mais en générale d'une qualité supérieure ; quelquesunes ont jusqu'à dix-huit couches de houille, dont les épaisseurs réunies vont à trente-cinq mètres. Rive-de-Gier comprend vingt-sept concessions. Elles semblent avoir été fouillées avant celles de Saint-Elienne, et les excavations y sont très profondes, ce qui donne lieu à des frais plus considérables. Comme elles sont très voisines les unes des autres et communiquent fiéquemmeiit «Milre elles, soit par les ateliers souterrains, soit par les fissures du sol, l'inondation les menace et les envahit successivement. A cet inconvénient on ojipose des pompes mises en mouvement par de puissantes nuiehines à vapeur. Saint-Elienne et Rive-de-Gier fournissent ensendtle environ trente millions de (piintaux métriques de houille, c'est-à-dire plus de la moitié de la production aoluello de la l'rance.
ONZIEME VOYAGE
Ces produits s'écoulonl par iloux clieiniii» ilo fer, tloiil l'un va chcrclier la Loire à Hoannc et l'autre rejoint le Hhùne à Lyon.
Dans notre civilisation moderne, la houille joue un rôle plus important que le bois. Sans la houille, point (réclairac:e au gaz, point de machines à vapeur. La houille a remplacé le bois pour la fabrication du fer, et, ij^ràce à elle, le fer, produit à moins de frais, se substitue partout au bois dans la construction des navires, des maisons, des meubles, etc. Et roptMuiant, il n'y a que trois quarts de siècle, la houille était uRH'onnue à Paris, on l'on avait essayé de racclimater par un hiver rigoureux pour suppléer au bois , qui nian- (juait.
lu me demanderas sans doute, Henriette, comment s'est formé ce précieux combustible qu'on appelle le charbon de terre. Ta ([ueslion mérite une réponse.
Aux premiers âges du monde, le sol était couvert d'une végétation luxuriante dont les débris annoncent pour l'Europe un climat tropical. Les torrents, les fleuves, les courants ont entraîné dans des bassins restreints, lacs, estuaires, golfes, anses marines, à l'abri de l'action des vagues, des produits variés de cette végétation, et les ont enfouis sous des couches de sables et d'argiles qui, par l'action du temps, sous une pression énorme, et peut-être sous l'influence des feux souterrains, se sont convertis en grès ou en schistes. C'est ce qui t'explique comment les couches de houille se présentent en lits généralement peu épais, ne forment point de dépots généraux à la surface du globe et ne se montrent jamais qu'en bassins isolés. Ainsi enfouis dans ces bassins, les arbres sont entrés dans une période lente de décomposition, où ont disparu toutes les parties altérables du végétal : le carbone seul est resté intact, et a passé, soit à l'étal de tourbe, soit à celui de lignite ou de houille. On rencontre dans les houillères tous les spécimens de la végétation des tropiques, et les courants marins les ont portés à l'origine jusque sous les glaces du pôle.
Une descente dans les houillères repré- .«scnte un voyage dans les régions inconnues
(le Taneien monde, u Les peintures de feuillages les plus ex([uises qui recouvrent les hunbris des palais de l'Italie, dit le géologue lUicUland, ne peuvent entrer en conqiaraison avec la belle profusion des formes végétales éteintes qui tapissent les galeries de certaines mines de houille : c'est un dais d'une magnifique tapisserie, qu'enrichissent des festons d'un gracieux feuillage, jetés sans règle et avec une sorte de profusion sauvage sur tous les points de sa surface. Ce qui en rehausse encore l'effet, c'est le contraste de la couleur de ces végétaux avec la teinte pille du fond que forme la roche à laquelle ils sont fixés. Le spectateur se sent transl)orté comme ])ar enchantement dans les forets d'un autre monde ; il y est entouré d'arbres de formes et de caractères maintenant inconnus à la surface du globe , et qui s'offrent à son admiration dans toute la beauté et la vigueur de leur vie primitive. Leurs troncs écailleux, leurs branches inclinées, avec toutes les délicatesses de leurs feuillages, s'étalent devant lui, à peine altérés par les âges qu'ils ont traversés pour arriver jusqu'à nous ; ils sont là comme des témoins fidèles de systèmes de végétation qui ont eu leur commencement et leur fin à des époques dont, sortant de leur linceul de pierre, ils viennent, en quelque sorte, nous raconter la véridique histoire. »
A ces belles paroles du savant anglais je n'ajouterai qu'un mot, mes enfants, pour vous faire admirer et bénir cette Providence paternelle qui a enfoui dans les entrailles du sol une provision presque inépuisable d'un combustible si nécessaire à l'industrie humaine.
Piive-de-Gier communique au Rhône par un canal de peu d'étendue, mais qui présente un des travaux les plus étonnants pour sa solidité et l'énormité des blocs employés. C'est une chaussée destinée à retenir la niasse des eaux d'un réservoir qui aliment»le canal dans les temps de sécheresse. Trois murs parallèles, dont le moindre a i)his de Irois mètres d'épaisseur et les deux autres [)lus de six mètres, ont reçu entre eux des rcndjlais de terre. Le tout forme un massif
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solidement lié de cent vingt mètres d'épaisseur. Deux robinets et une bonde sont pratiqués dans deux galeries l'une au-dessus de l'autre.
Les nombreuses verreries de Rive-de-Gier fabriquent annuellement de cinq à six millions de bouteilles. Elles fournissent aussi les vitres, les verres de couleur et la gobeletterie. Vous savez que la matière du verre est un mélange de sable et de potasse ou de soude, élaboré, broyé et exposé dans un creuset à un feu violent pendant trente heures.
Pour faire une bouteille, on prend dans le creuset de la matière en fusion au bout d'un long tube de fer, et l'on souffle une grosse boule, à peu près comme les enfants soufflent des bulles de savon avec un chalumeau de paille. En soufflant et agitant le tube, on allonge cette boule, on la roule sur une sorte d'enclume, et on l'applique sur un moule en fer qui détermine la forme du fond. Le col résulte du poids de la masse. Une longue habitude apprend à l'ouvrier souffleur à ne prendre que juste la quantité de matière nécessaire pour que ses bouteilles aient toutes à peu près la même épaisseur et le même volume. Bien souffler une bouteille est un art fort difficile.
Pour faire un verre à vitre, on commence de même par souffler une boule. S'il veut lui donner une grande dimension, le souffleur est souvent obligé de remettre la boule au feu, de la grossir de nouvelle matière, et de souffler à diverses reprises. Quand elle a acquis le volume désiré, il la balance avec force, et la roule de même sur une table de fonte, où elle prend une forme allongée. Avec le tranchant d'un fer mouillé d'eau froide, il coupe la calotte d'en haut et celle d'en bas, de manière à obtenir une sorte de manchon, qu'il l'end de même dans sa longueur. Le manchon ainsi fendu «^st porté dans un four h étendre, où le verre se développe en une feuille plate.
« Les ouvriers manchonniers, dit M. Hontemps, ancien directeur de la verrerie do
Choisy-le-Roi, dans un article fort curieux sur la fabrication du verre, se gardent d'enseigner leur métier à d'autres qu'à leurs enfants. C'est presque le seul privilège héréditaire qui ait survécu à nos diverses révolutions. Une partie des ouvriers verriers, principalement les ouvriers en bouteilles, étaient nobles; les gentilshommes ne dérogeaient pas dans cette profession : quand le verre était fondu . Messieurs montaient sur place pour souffler les bouteilles. Les ouvriers manchonniers n'étaient pas nobles; mais, comme on fut obligé, dans le principe, d'en faire venir d'Allemacrne, ces ouvriers convinrent entre eux de ne pas former d'autres élèves que leurs enfants. »
Montbrison, qui ne compte pas beaucoup plus de 6,000 âmes, fait une modeste figure à côté de Saint-Etienne. Les antiquaires font dériver son nom de mons, le mont, et de BrisOy déesse du sommeil, disent-ils, qui eut jadis un temple sur la butte volcanique où l'on voit aujourd'hui les ruines du château des comtes du Forez. Il ne leur manquerait plus que d'expliquer par là cette somnolence dans laquelle Montbrison semble se plaire, à quelques lieues d'une industrie si vivace. Elle a des eaux minérales froides, qui se prennent dans le cas d'atonie de l'estomac. Son principal monument est sa cathédrale de Notre-Dame-de-l'Espérance, qui date en partie du xin° siècle.
Derrière le chœur de Notre-Dame se trouve la grande salle de la Diana, longue de vingt mètres, ainsi nommée des réunions du chapitre {decana) qui s'y tenaient autrefois. Elle est décorée d'une voùle en ogive, composée de longs ais de bois couverts de peintures héraldiques, qu'entoure un cordon d'animaux fantastiiiues. La construction de cotte salle paraît remonter à l'an 1300; la décoration, qui a été récemment restaurée, en est attribuée à .loanne de Bourbon, dans la seconde moitit* du xiv* siècle.
La soirée étant trop avancée, nous remeltrons à demain à visiter l'.Vuverïrno.
DOUZIÈME VOYAGE
AUVERGNE
Le Puy. — Brioudo. — Saint- Flour. — Aurillac. — Clermont. — Thiers. — Hiom. — MoutIU(,'on. — Saint- Auiand.
Ce soir, mes enfants, nous allons faire un vrai voyage d'artiste.
Nous entreprendrons une promenade en Auvergne, Je vous engage à prendre vos crayons, et surtout le long bâton ferré des voyageurs de montagnes.
Nous commençons par la ville d'Vssingeaux, ville ancienne de 8,000 habitants, qui avait pour armes cin({ coqs, en langue du pays, cinq jaux. Nous nous enfonçons bravement dans la montagne, sous la conduite d'un guide, jiis(ju'au village de CliaudeyroUes, et nous montons sur le Mezenc, montagne de dix-sept cent cinquante- quatre mètres, d'où notre regard découvre, à l'ouest, la cime du Cantal et celle des monts Dore et des monts Dôme. En nous tournant vers l'est, on nous assure que, par un beau ciel, nous pourrions distinguer, au-dessus des monls de la Savoie, la cime du giganlcs(pM> mont Blanc, distant de nous de deux cents kilonïèlres.
Notre guide nous conduira ensuite par le Monastier, ville de 3,1100 àmcs. Nous donnerons un coup d'ci'il à certaines ligures d'Iionuues et d'animaux ipii ornent le portail de son église, et ipii semblent représenter les signes du /.odiaipie. Nous passerons
la Loire pour venir au lac de Bouchet-Saint- Nicolas. Figurez-vous un entonnoir formé par quatre montagnes toutes couvertes de scories et de débris de laves"! Ce lae, qui mesure quatre mille cinq cents mètres de circonférence, occupe l'ancien cratère d'un volcan, et n'est habité que par quelques poissons de très petite taille.
De là nous venons au Puy, ville de 20,000 âmes, qui couvre le flanc méridional (lu mont Anis, et est dominée par la cathédrale. Au-dessus s'élève la masse basaltique (Ui rocher Corneille, dike gigantesque, taillé à pic, et conqiosé d'énormes blocs de brèche volcanicpie. On y monte \km' des marches pratitjuées dans le roc; divei'scs platesformes, étagécs sur le rocher, portent des vestiges de tours, des ponts-levis et des murs crénelés, restes d'anciennes fortifications. Sur la plate- fornit» la plus élevée (pii est à cent trente mètres au-dessus de la place de la ville, se dresse la statue colossale de Notre- Dame de France, coulée en fonte de fir d'après lo modèle de M. Bonassieux, avec deux cent treize canons pris sur les Busses à Sébaslopol. Haute de seize mètres, elle pèse cent mille kilotrranunes. In escalier inl«'rieur, en pierre et en fonte, et une échelle
DOUZiKMi: vov Aci-
de f»*r pormcllent de monter jusqu'au sommet ili' la couronne do la VioPi^e, (Toù l'on découvre un immense horizon. A la l»ase de ces crêtes déchirées, un pelil buis dessine, du ciMé de l'est, une irracieuse ceinture. Tout proche de la ville, et du fond de la valh'c où coule la Loire, se dresse un rocher, ipii a la forme d'une jiyramide. C'est une brèche volcani(pie escarpée de toutes parts, et (pii a plus de quatre- vingt-di.\ mètres d'élévation, et au ]>lus cent soixante-dix mètres de circonférence à la base. Vers la fin du x' siècle, on a construit tout ' ' ' '
au haut une très petite chapelle, surmontée d'un clocher en aiguille, l'e loin, l'œil confond l'ouvra2:e de la nalure avec l'œuvre des hommes , et l'ensemble j>résenle l'aspect d'un superbe obélisque. On lui donne le nom de l'Aiguille. On monte à la chapelle par deux cent dix-huit marches, taillées en spirale dans le roc. Il y a trois stations, marquées par trois oratoires. La chapelle actuelle porte Tempreinte de diiïérentes époques, toutes très anciennes. Les chapiteaux de ses colonnettes sont tous différents , et ornés de figures emblématiques. Au-dessus de la principale entrée est un bas-relief représentant une face humaine qu'un aigle couvre de ses ailes déployées. Des deux cotés, deux figures de femmes se terminent, l'une par une queue de poisson, l'autre par une queue de serpent.
Le Puy possède une cathédrale dont les parties les plus importantes doivent être rapportées au XI* et au xn' siècle. La façade tient à la fois du style roman et du style ogival; elle offre quatre ordonnances de colonnes avec des portiques dont tous les arcs sont à plein cintre. L'entrée principale n'est |)oint
par la façade, mais du côté du midi, par un escalier de cent dix-huit marches, auipiel ou arrive en gravissant une suite de plans inclinés, et au-dessus duqiuîl s'ouvre une belle voûte d'environ vingt mètres d'élévation. Jus- {ju'en 1781, époque où ce monument a été restauré, on entrait immédiatement par là dans l'église, et l'on se trouvait avoir devant soi le chœur, et derrière soi les nefs, (jui sont au nombre de trois, basses et lourdes. Le maître-autel, l'orgue et la chaire se recommandent par des sculptures d'un beau
travail. On conserve dans la cathédrale, sous un riche baldaquin chargé d'ex-voto en or, une statue de la sainte Vierge en bois de cèdre, qui est depuisdes siècles le but de nombreux pèlerinages. Le musée a quelques très bons tableaux llamands. Le Puy a une industrie qui lui est tout à fait particulière, c'est la fabrication, à destination de l'Espagne, des outres ou peaux de boucs préparées et cousues en forme de sacs, pour contenir des liquides. On ne se sert d'outrés en France que très rarement, et seulement pour le transport des huiles, ou pour l'instrument qu'on appelle cornemuse. On fabrique aussi exclusivement au Puy et dans ses environs une espèce de dentelle à bas prix (blondes communes, dites du Puy) et les grelots que l'on met au collier des chevaux de roulage et de diligence.
A moins de quatre kilomètres du Puy est le château de Polignac. C'est un vieux donjon entouré de tours, doht les unes sont rondes, et les autres ont quatre faces ou davantage, sans plan disliiicl, sans régularité aucune. Au centre du donjon, qui est assez bien conservé, est creusé dans le roc un puits ou silo de quatorze mètres de circonférence. On
AUVERGNE
trouve au fond de ce puits une salle voûtée en ogive, et nullement de construction romaine. L'âge de ce château est inconnu, mais rien dans ses ruines ne remonte au delà duxi'^ siècle. Sur une large pierre placée à l'angle extérieur du bâtiment qui servait de cellier, on a découvert une inscription latine, que M. Delalande a traduite ainsi : <r Tibère Claude César Auguste, vainqueur des Germains, grand pontife, dans la cinquième année de la puissance tribunitienne, imperator pour la vingt et unième fois, père de la patrie, consul pour la quatrième fois. » On a aussi donné le nom de Masque d'Apollon à un masque colossal grossièrement sculpté sur un bloc de grès, et dont la couche est percée à jour. Faut-il voir là une ruse de prêtres païens, qui avaient l'habitude de parler eux - mêmes par la bouche de leurs dieux? Toutefois on a fait observer avec raison que le masque a une barbe, et par conséquent doit être celui d'un tout autre dieu qu'Apollon, qui jamais n'est représenté barbu.
La petite ville de Saint- Paulien a aussi son inscription romaine. Celle-ci est encadrée aujourd'hui dans la façade d'une maison construite sur l'emplacement d'une ancienne église. On la traduit ainsi : ^f A Elrucilla, l'épouse auguste do notre Auguste, la cité libre des Vellaviens. » Sur un pilier de l'église on lit une autre inscription, dont le sens est : <f Huffinus Marius a érigé ce tombeau à la plus chaste des épouses, Julia Nocilurna. »
Ces débris ont donné lieu do penser ([ue Saint- Paulien était peut-être l'anlicpie Mvessio, capitale du pays des Vellaviens.
Nous pouvons visiter, sur le territoire de la commune (rAi'lenipdes, \ni siiiLiulier ca-
Cathédrale
price de la nature. C'est une coulée de lave basaltique qui offre tout à fait l'aspect d'une façade de temple : un péristyle à colonnes, et au fond du péristyle l'ouverture d'un antre: au-dessus du péristyle, une sorte d'architrave qui s'arrondit par le haut en demicercle. La hauteur totale peut être d'environ soixante mètres. Les géologues vont à la ville d'Allègre attirés par le dôme de Bar, montagne volcanique isolée, au sommet de laquelle est un cratère de quarante mètres de
profondeur, sur une circonférence de cinq cents, avec une échancrure vers le midi, par laquelle s'est échappée la lave. Le fond est plan et marécageux. Une forêt de hêtres a grandi sur le bord intérieur.
Brioude , l'ancienne Brivas, où saint Julien reçut le martyre en l'an 303, est agréablement située dans un spacieux bassin qu'entourent des montagnes au-dessus desquelles dominent au loin les cimes du Montculet et du Puy- '^^ ^"^- de-Dôme. L'église Saint-
Julien de Brioude, dans son état actuel, conserve peu de traces de l'édifice primitif, bàli par Louis le Débonnaire et restauré au xr' et au xn°siècle. Ses parties les plus anciennes datent du XI" siècle, et appartiennent au style roinanobyzanlin. L'ornementation intérieure de Tédilice est généralement d'un travail exquis. De Brioude nous ferons un pèlerinage au tombeau (lu pape Clément VI, (jui a voulu être inhumé au lieu où il avait reçu le i>ienlail de l'instruction, dan» l'église abbatiale de la Chaise-Dieu, (('lèbre abbaye de bénédictins fondée par saint Bobert, vers le milieu du M" siècle. Une petite rivière coule auprès du couvent, et prit le même nom. La stalue du pape, revêtu do ses babils pontificaux et la tiare en tèlc, est exécutée en marbre blanc. Il est couché sur un tonilxvTu en m.irbre noir,
DOUZlKMi: VOYAciE
au inilioii ilii cluvur, qui est bordé de cent ciiu|uaiile-six stalles sculptées avec beaucoup de richesse et de goût. Sur h' |)ouil(Uir du chœur, on voit des peintures (jui représenlcnt la danse des Morts. La Mort invite à danser des personnages de toutes les conditions. Nous aurons souvent occasion de retrouver ce sujet traité par tous les peintres des x" cl xi" siècles. L'orgue est niagnifniuenient oiiu' de sculptures en bois; elles sont d'un artiste du xviu" siècle, Lepaullrc, (pii n'a rien lait de plus beau. L'église est d'archi lecture gothiijue à ogives et à nervures. Les figures du portail sont en lave noire, et qucUiues-unes d'une assez bonne exécution. Ce monastère, le plus important de l'Auvergne, a compté jusqu'à trois cents religieux. Entouré de fortifications de 1378 à 1420, il a conservé un vaste ensemble de constructions imposantes fianquées de hautes tours carrées, et qui se relient par plusieurs cours immenses à l'église abbatiale du xiv" siècle.
De Brioude à Saint-Flour, nous passerons par Fournols. Si nos yeux sont fatigués par cette course à travers des vallons étroits et des montagnes, nous pouvons les reposer un instant en nous tournant au sud et en regardant une belle et grande plaine, la Planèze, que la bonté de son sol et sa fertilité ont fait surnommer le grenier de la haute Auvergne. Un peu à l'est nous apparaît . assise sur son roc, Saint -Flour, ou, comme on dit ici, la Ville Noire: le basalte, dont elle est bâtie, lui donne cette teinte. Les géologues nous raconteront comment un torrent de matières incandescentes a dû sortir du fianc du mont Cantal , qui est à vingt kilomètres de nous à l'est; comment, en se refroidissant, il s'est arrêté ici et y a accumulé cette énorme masse basaltique, escarpée, et qui semble coupée à pic des autres cùtés. Pour gravir les vingtcinq mètres environ de hauteur qui séparent le faubourg de la ville, on a taillé ufi beau chemin en rampe, qui se trouve splendidement bordé des colonnes naturelles (jue le basalte se plaît à former. A quelle époque celte lave refroidie s'est-elle couverte d'habitations? On l'ignore. La tradition rapporte seulement (jue, dans les temps anciens, on la
(pialilîa du nom de Muns Indiciacus, mont indicateur, parce qu'il pouvait servir, en eiïel , de jalon |)(>iir in(li(|uer la roule du voyageur. La légende nous apprend cpi'en ce lieu, vers l'an 309, mourut saint Flour, évoque de Lodève, après avoir prêché l'Evangile dans les montagnes de l'Auvergne.
Saint-lMour fut, par la suite, élevé à la dignité de ville ('piscopale. Au mois de janvier 1372, elle reçut de Charles V une charle de commune et des privilèges. Elle dut beaucoup aux bienfaits d'un évê(pie du xvni" siè- (le, Paul (le Hibeyre. Le poète du Belloy, qui était né à Saint-Flour, a consacré la mémoire du charitable prélat par ces vers, qui sont gravés avec ses armes au-dessus d'un beau portique, à l'entrée de la ville :
De Ribeyro en ces lieux lu vois le moindre ouvrage; Comiilcr nos monuments, c'est compter ses bienTails. De rÉglisc cl du pauvre il accroît l'htritage, Lt lègue à ses parents les heureux qu'il a faits.
La cathédrale, la Recluse, bâtie dans le faubourg par saint Odilon, a conservé deux arcs à plein cintre, du style roman le plus sévère; le reste de l'édifice est du xi\° et du xv° siècle. Saint-Flour compte aujourd'hui 5,000 habitants.
En suivant une belle roule qui va gagner Rodez et Albi, nous trouverions, à trente-trois kilomètres de Saint-Flour, dans une gorge horrible des montagnes qui séparent l'Auvergne du Gévaudan, la petite ville de Chaudes- Aiguës, où les Romains avaient construit des bains (jui sont aujourd'hui moins fréquentés (jue ne le mérite leur efficacité contre les rhumatismes et la paralysie.
De Saint-Flour nous viendrons par la roule départementale à Murât, petite ville de 2.700 âmes, aux rues tortueuses cl escarj)ées, pavées de larges dalles d'un basalte très glissant, où l'on dit (|u'il est fort difficile de marcher en hiver. Nous sommes sur la rive droite de l'Alagnon, au pied du monl Cantal. Ces ruines sont" les vestiges d'un château fort, qui fut construit avant la ville, et qui a joué un certain rôle dans l'histoire. Ses nombreuses tours, sa double enceinte,
AUVERGNE
et surtout sa position au sommet d'un rocher à pic, en faisaient une place à peu près imprenable. II fut démantelé par ordre de Louis XI.
Ici notre bâton ferré nous devient indispensable, si nous voulons gravir un des pics que la nature a rassemblés dans un espace de quelques kilomètres. Nous avons le choix entre le mont Cantal, ou, comme on dit dans le pays, le Plomb du Cantal, que les Romains qualifiaient le mont des Celtes, et le Puy-Griou, et aussi le Puy-Violent, et le Puy-Mary. Tous ces puys {puy est un mot celtique qui signifie montagne ou pic) sont autant de cônes aigus qui dominent les montagnes d'alentour, et que leur escarpement rend d'un accès très difficile. Pour vous en donner une idée, le sommet du Puy-Griou n'a pas, dit- on, deux mètres de largeur; et comme il est littéralement à pic d'un côté, le visiteur qui là-haut se tourne de ce côté, a sous les pieds un abîme dont la pensée seule me donne le vertige. Le plateau du Plomb du Cantal, le plus élevé de ces sommets, est à dix-huit cent cinquante-huit mètres de hauteur au-dessus du niveau de la mer; les autres lui cèdent de peu. A ces pics effroyables et décharnés, vous préférerez peut-être, ainsi que moi, les montagnes inférieures avec leurs vastes plateaux inclinés ou leurs croupes arrondies. La neige les couvre cinq mois de l'année; mais, à la belle saison, elles se parent de l'herbe la plus fraîche et la plus touffue, qu'émaillent la violette, les marguerites de tout genre, les primevères, les jacinthes, les oeillets et les muguets sauvages. Là se récoltent aussi mille simples aux vertus salutaires. Toute cette région des montagnes est parsemée de buron.'i, cabanes de bois où habilcnt les bergers, et où se font les fromages. A la base des plateaux et dans le fond des larges vallées, se trouvent les villes et les villages entourés de jardins et de vcrgei's, de prairies et de champs, soigneusement séparés par des haies vives, et souvent par dos clôtures en pierres. La pierre n'est pas loin, cl le monlagnaid auvergnat a un goût très prononcé pour la propriété terri lorialo. Les troupeaux viennent passer l'hiver dans de vastes
étables, dont l'étage supérieur renferme le fourrage qui les nourrira jusqu'au printemps suivant. C'est à ce goût excessif pour la propriété foncière, joint à un grand instinct d'activité et au besoin d'échapper aux cinq mois d'oisiveté de l'hiver, qu'il faut attribuer l'émigration de tant d'habitants de cette partie de l'Auvergne. Le grand mouvement s'opère vers l'automne, et la rentrée a lieu vers le printemps. Les émigrants appartiennent presque tous à la classe des cultivateurs à l'abri de l'indigence, qui veulent grossir leur capital. Les hommes dénués de toute ressource qui leur permette de faire une descente vers le nord de la France ou en Espagne, restent garçons de ferme ou bergers. Vous savez aussi bien que moi que tous ces Auvergnats du Cantal (ceux du pays de plaine n'émigrent pas) exercent pour l'ordinaire les professions de colporteurs, de marchands de parapluies, chaudronniers, étameurs, rémouleurs, carreleurs de souliers, commissionnaires et porteurs d'eau. Le paysan de la haute Auvergne a perdu, à force d'émigrations, l'ancien costume de ses pères. Il porte aujourd'hui notre petit chapeau rond, avec la veste et le pantalon. Il se munit contre le froid du couberiie, court manteau froncé sur les épaules. Il a toujours en poche son goitjou, long couteau à gaine, et malheureusement il en fait quelquefois un déplorable usage à la suite d'une querelle ou pour satisfaire une vieille inimitié. Il a conservé ses mêmes jeux, la boule, les quilles, et la danse nationale, la bourrée, (jui se danse à la voix pour l'ordinaire, et dans les villages riches au son de la cornemuse.
La roule de Murât à Aurillac est une allée tortueuse tracée au milieu de gorges eIVrayantes. Vers les hautes régions, on traverse la forêt du Livrant, formé»^ Ac noirs sapins. On franchit ensuite le j)as ilc Compain, au sortir du(juel on ne larde pas à entrer dans le riant vallon de la Gère. Tout en cheminant, nous donnerons un coup d'œil à la cascade du pas de la Gère, et à la jolie petite ville de Vic-sur-Gère ou Vic-en-Garladès ^l\000 habitants), dont les environs sont délicieux, et remplis pondant la belle
DOUZIKMl-: VuVA(.E
saison des baiiTMOurs ([irallire la ropulalioii lie ses eaux minérales.
L'aspect irAui'illac, sur la v\\c (.lidilc ilr la Joui'daniie, au point où s'élargit la vallée de ce nom , est très agréable. Les roules de Montaubaii, de Ilodez, de Clei'monl, de Saint- Llour oL île Tulle, y arrivent avec Uhii's rinq allées de grands arbres. De j^lus une voie ferrée, desservant Brioude, Cleimont et l'igeac, donne une nouvelle vie à Aurillac. Ce chemin de fer, partant do Lyon, et passant suicessivement par Saint-Etienne, Roanne, Riom, Clermont, Aurillac, Figeae, Périgueux, se bifurque dans celle dernière ville, et se relie à la fois avec le réseau d'Orléans, à Libourne, et avec le réseau du Midi, à Agen. Celte ville, ipii a la meilleure position de toute la haute Auvergne, doit avoir été nécessairement une des premières fondées, et je pencherais pour l'opinion qui fait remonter son origine à l'époque de la domination romaine, plulùl que pour celle qui Tattribue à la fondation d'un monastère par saint Géraud, vers la fin du ix" siècle. D'ailleurs une chroni(iue établit que le comte Géraud, père de ce saint, fut inhumé dans l'église Saint-Clément d'Aurillac avant l'existence du monastère. Celte abbaye de Sainl- Géraud fut une des plus riches et des plus célèbres du royaume. Au nombre des savants sortis de son sein l'on compte le pape Silvestre II, qui, sous le nom de Gerbcrt, s'était acquis une immense célébrité dans les sciences. Quelques parties de l'église, primitivement bâtie par saint Géraud, se reconnaissent encore. Cette église est riche en tableaux. L'église Notre-Damo-des-Neiges, (lui date du xii" siècle, possède aussi beaucoup de tableaux, et sa voûte est fort belle. Aurillac a 11,000 hal)itants.
En faisant quelques lieues sur la route qui conduit à Monlauban, nous rencontrerions la petite ville de Maurs (3,000 âmes), celle de toute l'Auvergne qui jouit du climat le ])lus doux. Elle fait un ronmierce considérable de châtaignes réputées les meilleures du pays, de porcs gras et de jambons. Sur la route qui conduit à Rodez, nous rencontrerions le bourg de Montsalvy, ipii possède une belle église
g(»llii(|ue (lu Mil" au xiv" sièele. Dans les envintiis e>l le Mur du Diable, assemblable de blocs ('normes.
A une distance beaucoup moindie d'Aurillac, un peintre ne mani|ueiait pas d'aller prendre un croquis des ruines du château du Cariai. Les Romains y eurent une forteresse, une des i)lus importantes de l'Atpiitaine, et ipii fut longtemps possédée par la maison prétorienne de Ferréol. Les troupes de Louis XI assiégèrent en vain pendant dix-huit mois le duc de Nemours (Jacques d'Armagnac) dans le château de Cariât, qui alors renfermait en son enceinte une église et un couvent de religieuses. Plusieurs années après, le siège fut mis de nouveau, et l'asile fut forcé. L'histoire t'a appris, mon cher (uiillaume, comment Louis XI traita le duc et ses jeunes enfants. Cette place fut démantelée par ordre de Henri IV.
Dirigeons- nous d'Aurillac vers Mauriac, et n'oublions pas de passer au château d'Anjony, construit sur un roc, qui domine un joli vallon arrosé parla Doire, et tout près du village <lc Tournemire. Dans ce manoir féodal, on voyait encore, il y a peu d'années, un appartement meublé avec toutes les somptuosités du xvi° siècle. Je souhaite pour les artistes que le propriétaire persiste dans sa résolulion de n'y rien changer. Un peu avant Mauriac, détournons -nous de la roule, et venons voir une cascade magnifi((ue formée par la petite rivière de la Dauze, ({ui se précipite perpendiculairement d'une hauteur de plus de trente mètres.
Mauriac est une jolie petite ville de 3,500 habitants, bâtie sur le penchant d'une colline volcanique et entourée d'un territoire bien cultivé, sur lequel elle élève des chevaux qui sont renommés. A l'extrémité de la promenade appelée la Placetle, il y a une fontaine due au fondateur des prix de vertu, au philanthrope Montliyon. Elle porte une inscriptiiin comi)osée par Marmonlel, (pii était né dans les environs, et qui fit ses premières éludes au collège de Mauriac. Monlhyon avait en outre doté la ville d'un atelier de charité. On prétend que l'empereur Graticn y eut un palais vers l'an 377. Sainte Théodé-
AUVERGNE
chiide, fille de Clovis, venue, dit-on, en Auvergne avec son frère Thierry, fit bâtir à Mauriac l'église Notre-Dame-des-Miracles, et fonda un monastère auquel elle assura une dotation sur les biens confisqués d'un certain Bazolus, seigneur du pays, qui avait résisté aux Francs.
L'édifice actuel de l'église Notre-Damedes-Miracles, fort joli et orné de figures bizarres, porte le cachet du xif siècle, à l'exception du chœur et de la porte principale, qui rappellent le xi* siècle. Une statue do la Vierge, en bois noir, est placée au-dessus du maître-aulel. L'église du monastère n'existe plus. Elle occupait, dit-on, l'emplacement d'un ancien temple élevé à Mercure par les Gaulois ou par les Romains. La tradition parle d'une statue en vermeil trouvée dans ce temple, et qui servit à faire des calices et autres objets pour l'église. Une colline voisine portait les restes de l'antique chapelle de Saint-Mary ou Marins, l'apôtre de la haute Auvergne. Cet oratoire a été récemment rebâti.
Dans cette même vallée de la Dauze sur un plateau basaltique qui domine les gorges très boisées de la Dordogne , et du haut duquel on peut nommer plus de cent villages des départemejats du Cantal et de la Corrèze, sont les imposantes ruines du château de Miremont; une héroïne du xvi* siècle, Madeleine de Saint-Nectaire, veuve de Guy de Saint-Exupère, les défendit vaillamment contre les forces nombreuses du baron de Montai, qu'elle tua de sa main.
A plusieurs kilomètres à Test de Mauriac, dans la vallée de la Véronne, venez voir le bourg de Riom-ès-Montagne, entouré de très riches pâturages et qui élève une prodigieuse quantité do bétail. On y a découvert n'comment des urnes cinéraires, des médailles romaines et des vestiges de constructions antiques. La tradition raconte que là fut une ville ruinée par les Sarrasins. Le clocher de l'église a été évidemment une tour fortifiée.
Si nous roiuoiilons la Dordogne, nous la verrons non loin de Madic, :iu fond d'un abîme, se frayer péniblement un j)assago à
travers une barrière de rochers. Dans une autre gorge encore plus sauvage, nous verrons la Rue, après s'être creusé dans le roc un étroit canal en pente, se précipiter de plus de dix mètres, et former une belle cascade, qu'on appelle le Pas de la Saule.
Je vous conduirai à quelque distance, à notre gauche, à la ville d'Ussel (4,000 âmes), qui appartient au département de la Corrèze. On trouve fréquemnent dans ses environs des médailles, des vases, des urnes, qui justifient la prétention qu'elle a d'occuper l'emplacement d'une ancienne colonie militaire des Romains, nommée Uxellodunum. Une de ses places est encore ornée d'une aigle antique en granit posée sur un piédestal.
Venons au pied du mont Dor (ou Dore, du nom d'une petite rivière), nommé aussi le Pic de Sancy, le géant de tous les monts de l'Auvergne, qui atteint di.\-huit cent quatrevingt-six mètres , et qui dépasse le Puy-de- Dôme d'au moins quatre cent vingt mètres. Couvert de verdure en très grande partie, il est en même temps hérissé de pics, et déchiré, d'espace en espace, par de larges ravins. On y arrive par une vallée de près d'un kilomètre de largeur, qui s'ouvre au-dessus du village des Bains du mont Dor. Il est un des monts qui encaissent cette vallée, et il les domine tous. En se tournant de son côté, on remarque, parmi ses ravins, un ravin immense qui présente la forme d'un V ; les deux parois supportent en travers un banc de lave, duquel se précipite une cascade dont les eaux argentées brillent sur le fond rougeàtre du ravin. Elles vont former en partie la petite rivière qui arrose la vallée, et cette rivière est la naissante Dordogne. Le mont Dor s'aper- (^oit de Nevers, qui est à cent vingt kilomètres, et de Monlauban , qui on est à près de cent soixante.
Parmi les sources des bains du mont Dor, la source do César est protégée par un petit édifice isolé (\w'\ porte le caractère de la plus haute antiquité. Ces eaux sont recommandées contre le catarrhe elles afTeclions chroni(]ues du cœur et de l'estomac. Tout proche sont les eaux de la Rourboule, au villacc de Murat-le-Quayre . bonnes pour la guérison
DÛUZIEMI-: VOYAGE
des vieilles plaies; et, dans une autre vallée du voisinage, les eaux de Saint-Nectaire, employées contre les rhumatismes cl la paralysie.
Nous arrivons au Puy-de-D^^me, dont Tasliect plus gracieux dilVère de tous les autres, il a la forme d'un dé à coudre, et depuis la base jusqu'au sommet Tœil y parcourt un lapis de verdure. Pour y mouler nous avons le choix entre deux chemins : le chemin dWlagnat au midi, celui de la Gavouzc au nord. Nous serons là-haut à quatorze cent soixante-cinq mètres audessus du niveau de la mer, et nous aurons Clermont au-dessous de nous.
Nous verrons d'un cùtt" la suite des puys des monts Dor, et de l'autre la suite des puys des monts Dùme, qui s'étend au nord jusqu'à Volvic.
Si nous tournons vers l'est, nous voyons se déployer la splendide vallée de la Limagne avec ses champs féconds ; nous compterons ses villes et ses hameaux, et par delà nous suivrons les ondulations de la chaîne des montagnes qui l'encaissent de l'autre côté, montagnes boisées, mais dont les pâturages sont maigres, et qui portent à peine quelques pauvres champs oi!i se récolte un seigle chétif. Sur le sommet du Puy-de-Dôme, en creusant les fondations d'un observatoire météorologique, on vient de trouver les restes grandioses d'un temple de Mars , appelé par les Gaulois Vasso ou Mars Dumien.
La Limagne est la plus grande vallée de r Auvergne, elle est arrosée par l'Allier et de nombreux affluents. Le sol du fond du bassin, à partir des deux rives de l'Allier, est une terre volcanique d'une fertilité extrême, où les céréales et les plantations de noyers prospèrent à merveille. D'Issoire jusqu'à Plouzal, sur une longueur de douze kilomètres et quatre en largeur, commence le soi de bonne rpialilé: il va en s'ami-liop.int
Cathédrale de Clermont-Ferrand.
encore de Plouzal à Glermont, et les sites sont variés et ravissants le long des deux rives sur une longueur de huit à douze kilomètres. Descendant plus loin, sur une longueur de quarante kilomètres et une largeur de seize, s'élend la terre la plus riche, la plus nourricière. C'est le pays de plaine de l'Auvergne ; ici l'on dit le marais.
Une belle avenue nous conduit à Glermont, \illt' de 38,000 âmes, située à l'entrée d'un vaste bassin semi-circulaire, sur une jietile colline. Peu de villes ont une exposition aussi
salubre et aussi pittoresque. Glermont est entouré de boulevards plantés d'arbres;ses faubourgs forment à peu près la moitié de son étendue.
A part un quartier où des constructions nouvelles s'élèvent cha({ue jour, à ])art une belle et large rue, les rues de cette cité sont étroites , tortueuses et d'autant plus sombres que les maisons, en général fort hautes, sont bâties en pierres de laves de Volvic d'une, teinte noirâtre.
Sa plus ancienne église est celle de Notre- Dame-du-Port. fondée vers l'an 580 par un de ses évoques, saint Avit. Hcbâtie au xi* siècle, elle présente un des types le plus intéressants des églises romanes de style auvergnat. Les ornements et les bas -reliefs de la porte méridionale sont très curieux. L'intérieur olTre des mosaïques en pierres noires et blanches du plus beau style byzantin. Dans la crypte au-dessous du chœur se trouvent un puits donnant de l'eau, et un autel qui porte une statue de la sainte Vierge en bois noir.
La cathédrale de Glermont appartient dans sa masse principale à la première période de l'architecture ogivale; commencée en 1248, les travaux languirent bientôt, mais ils furent repris avec une très grande activité dès 12i3J. En 12G2, l'église était déjà fort avancée. Dans tout le cours du xiv" siècle, soit que les res-
AUVERGNE
sources fussent épuisées , soit que la guerre avec l'Angleterre absorbât toute l'énergie des populations, la basilique en resta au même point. En 1440, il fut de nouveau question de l'achever ; mais ce projet avorta.
La cathédrale de Glermont avait été entreprise sur un plan très vaste, à cinq nefs ; mais elle était restée inachevée jusqu'à ces derniers temps. A l'occident il n'y avait point de façade, mais simplement un grand mur provisoire qui formait le vaisseau. Le gouvernement vient, il y a quelques années, d'ordonner la reprise des travaux, et il est enfin permis d'espérer que ce magnifique édifice, commencé au xiu'* siècle, sera terminé de nos jours.
A la cathédrale de Glermont se rattache un des plus grands souvenirs historiques. Là se tint, en l'an 109o, un concile que présida le pape Urbain II, et où Pierre l'Ermite, qui l'année précédente avait rapporté des lettres du patriarche de Jérusalem, exposa tous les maux que les pèlerins chrétiens de la terre sainte avaient à souffrir de Tinsolence et de la cupidité des Turcs, et la nécessité de délivrer le saint sépulcre. Plusieurs milliers de chevaliers et des populations immenses étaient accourus à Glermont, et logeaient sous la tente ou bivouaquaient par le froid vif des derniers jours d'automne, sous ce climat de montagnes, en attendant la décision du concile. Le huitième jour, une assemblée solennelle de prélats et de seigneurs se tint sur la place; l'église n'eût pu contenir tant d'illustres personnages. Le pape parla le premier, annonçant que le jour était venu de combattre les infidèles; et après lui I^ierrc l'Ermite, cpii fut interrompu à plusieurs reprises par les sanglots des assistants et par les cris : a Dieu le veutl Dieu le veut! » Un cardinal récita au nom île tous une confession , et le pape donna l'absolution. Tous ceux qui se consacraient à la sainte entreprise portaient une croix d'étoile cousue sur l'habit ; de là les noms de croisés et de croisade. Adhémar de Monteil, évèque du Puy, la reçut le premier de la main du pape, (jui le proclama son légat et général de l'armée des croisés. Les principaux seigneurs ([ui se croisèrent avec lui
furent : Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse; Hugues, comte de Vermandois, frère du roi de France Philippe I" ; Robert 111, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume le Gonquérant ; un autre Robert, comte de Flandre ; Rotrou, comte du Perche; Etienne , comte de Blois et de Ghartres ; Godefroy de Bouillon, duc de la basse Lorraine.
Peu de villes ont des eaux plus abondantes et plus saines que Glermont. Sur la place du Taureau, une fontaine en obélisque est consacrée à la mémoire du général Desaix, mort à Marengo. On a transporté , il y a quelques années, de son ancienne place, pour en décorer la place Delille, un charmant petit monument gothique appelé le Ghàteau-d'Eau, et qui date de 1511. Figurez-vous trois étages de bassins d'où s'élèvent de jolis piliers qui supportent des statues. Au milieu de jets qui s'entre-croisent, une gracieuse lanterne percée de fenêtres gothiques contient le réservoir et porte une statue d'une dimension plus forte que les autres : l'exécution est d'une extrême délicatesse. Dans un des faubourgs de la ville, les voyageurs vont visiter la fontaine Sainl- Allyre , dont l'eau dépose sur les objets qui sont exposés à son action un sédiment calcaire qui leur donne l'apparence de pétrifications. Gette même source incrustante a formé, par ses dépôts successifs, un pont naturel et une longue chaussée.
La bibliothèque de Glermont est riche en manuscrits. Nous n'oublierons pas de nous faire montrer une Bible vélin du xiv"" siècle, un beau bréviaire vélin de la même époque, avec vignettes et miniatures ; le missel du pape Glément \T, un Grégoire vélin du xi° siècle. Nous trouverons là les bustes de Pascal et de Delille par deux statuaires de notre époque, MM. Ramey et Flallers. Le grand Pascal et Delille, le traducteur des Gcorgiqucs, sont nés à Glermont : le premieien U)-j;{, l'autre en 1738.
Glermont, au point de vue induï<lriel et cttmmercial, est une jtlace très importante; elle fabiitpie annuellement pour plus de 4,000,000 de toiles, et emploie plus de I,00o ouvriers à tisser les élamines (jui servent
DOUZlLMii VOYAGE
exclusivement à confectionuer les pavillons des navires. Clennonl exporte pour plus de 2,000,000 de vins, sept cent niillo kilogrammes de vermicelle, semoule, etc., et près de trente mille bêtes à cornes sont vendues à ses Ibires. Les fruits confits et les pâtes d'abricots do l'ancienne capitale de l'Auvergne jouissent d'une réputation européenne ; elle en Apédie vingt-cinij mille kilogrammes par an. On évalue le mouvement d'afl'aires de Clermont ù une somme annuelle de 50,000,000 de francs.
A Chamalières, bourg fort ancien, à un kilomètre de Clermont , saint Genesl fonda deux monastères. L'éirlise de l'un d'eux subsiste encore; le village de Royat, si connu des artistes, est une dépendance de cette commune ; le vallon dans lequel se trouve Rovat est encaissé entre deux montagnes
basaltiques, sur un courant de laves couvert d'énormes gibbosités que la lave a produites en se boursouflant. Il est impossible d'imaginer des sites plus âpres, plus pittoresques, plus délicieux que ceux qu'on rencontre à chaque pas. La nature semble avoir réuni dans cet étroit espace toutes ses beautés , toutes ses horreurs. Tout proche est la petite église de Saint-Marc, où saint Genest fut enterré. Royat et Saint-Marc possèdent des eaux minérales très fréquentées. C'est un but de promenade pour les habitants de Clermont, qui s'y rendent en foule tous les dimanches. Les géologues vont aussi dans la vallée de la Sioule étudier des natures de roches très variées. Là est un vieux manoir assez curieux, le château de Pont-Gibaud, près duquel s'exploitent des mines importantes de plomb argentifère. C'est dans les villaces des montacrnes (\m bordent les deux
côtés de la Limagne tiuil y a quelques années encore nous aurions retrouvé l'ancien costume national, la large casaque en serge bleue ou blanche, avec d'énormes boutons on os, des guêtres de la même étoiVe, le sabot cl un chapeau l'i larges rebords. Au ruban de velours du chapeau s'attachaient de petites médailles en plomb de la sainte Vierge cl du Christ. Les jeunes gens y fixaient iiuelqucfois une plume de paon. L'eustache était attaché par une double chaîne de laiton j à la dernière boutonnière de la casaque. ^-=— ^., Ajoutez à cela un
bâton qui se terminait par une boule ferrée.
Tout le pays (jue nous venons de parcourir est une région essentiellement volcanique. La France ne connaît plus aujourd'hui les fureurs des volcans ; mais, à une période récente de son histoire géologique, elle a compté un grand nombre de cônes éruptifs en pleine activité dans l'Auvergne, dans le Vivarais, et sur plusieurs autres points. Lorsqu'on parcourt ces régions si nettement caractérisées, on se croirait transporté au pied de l'Etna ou du Vésuve, endormis depuis la veille seulement. Les montagnes se dressent devant vous avec leurs vastes cratères béants, quelquefois ébréchés d'un côté par la lave , avec des cônes secondaires qui s'élèvent souvent du sein des cratères ; on peut suivre les coulées de lave qui s'en échappent et qui courent à travers la campagne sur plusieurs kilomètres de longueur; on traverse d'immenses champs de cendres, de sables rougeûtres, de scories, de bombes volcaniques. Tous ces accidents sont encore si frais, si récents, qu'on ne saurait croire qu'une période de vingt siècles au moins nous sépare de l'époque où ces montagnes
Royal.
AUVERGNE
étaient brûlantes. Ces volcans sont-ils réellement éteints? Non, sans doute; car il s'en échappe encore de l'acide carbonique et des eaux thermales qui ont une communication évidente avec le foyer volcanique. Quand on voit les volcans de Tîle d'Ischia se ranimer après dix-sept siècles de repos, on ne saurait affirmer que les volcans de l'Auvergne ne se réveilleront pas un jour pour entrer dans une nouvelle phase d'activité et de désastres.
Nous irons jusqu'à la rive de l'Allier, en face de Glermont, et nous passerons par la petite ville de Pont-du-Château (3,400 âmes), qui, au commencement du xu'' siècle, était une des plus fortes places de la Limagne. Traversée par la route de Bordeaux à Lyon , elle a une certaine activité commerciale.
Sur l'autre rive de l'Allier, et en remontant vers Issoire, nous rencontrerons Billom, ville de 4,000 habitants, qui p<*enait jadis le titre de capitale de la Limagne, et qui eut, du milieu du xv° siècle jusqu'au milieu du xvf, une université florissante. Elle est bâtie sur une colline élevée qu'entourent de hautes montagnes, et exposée surtout aux vents d'ouest. Les pluies y sont fréquentes, et on l'appelle l'égout de la basse Auvergne.
Nous visiterons à Vic-le-Comte, population de 3,000 âmes , une Sainte-Chapelle fondée par les anciens comtes d'Auvergne au commencement du xvi" siècle. Dévastée en partie, elle pourrait être restaurée à peu de frais. Elle a de magnificpies vitraux, et est ornée de statues allégoriques. Vous savez qu'on donne le nom spécial de Sainte -Chapelle aux églises (jui possèdent des reliques de la Passion de Jésus-Christ.
Issoire, ville de 6,îj00 âmes, et qui, sous la domination romaine, eut une école célèbre, est i\ quelque distance de l'Allier, sur la rive gauche. Elle est arrosée par la Couzc. C'est une des plus jolies villes de l'Auvergne, avec quelques rues bien bâties, et grand nombre de jardins maïaîchers dans son faubourg; les produits s'en portent dans les villes voisines, à vingt-(,uatro kilomètres h la rondo. On voit h Issoire une cgli.se remarquable par son anliqiiih* et ses orn«Mnoiils
en mosaïque. C'est Téglise Saint-Austremoine, construite au x'" siècle dans le style auvergnat le plus pur.
Les antiquaires se sont souvent promenés dans cette vallée de la Couze, jusque auprès de Saint-Germain-Lembron, pour y examiner, sur le mont de César, certaines constructions. C'est une centaine de chambres à peu près carrées , qui n'ont entre elles aucune communication. Elles ont de trois à cinq mètres, et sont élevées d'environ un mètre au-dessus du sol. Les commentaires à leur sujet sont loin d'être épuisés. Les artistes , sans chercher d'explication à celte énigme, s'enfoncent davantage dans la vallée, et vont aux environs de Besse dessiner une vue du lac Pavin, ou encore du lac de Chambon. Ces lacs, comme tous les lacs de l'Auvergne , occupent le fond d'anciens cratères. Le lac Pavin a un diamètre moyen de plus de quinze cenls mètres, et près de cent mètres de profondeur. On prétend que ses eaux sont trop froides pour nourrir du poisson. Le lac de Chambon, au contraire, est très poissonneux. Il offre quelques îlots couverts de grands arbres.
De l'autre côté de l'Allier, en face d'Issoirc, s'ouvre une vallée où sont les ruines (l'un ancien château fort, que sa position el sa triple enceinte ont fait regarder pendant plusieurs siècles comme imprenable. Louis XI y avait fait enfermer Antoine de Châteauneuf, seigneur du Lau. Le prisonnier fut assez heureux pour s'échapper, et le monarque vengea cette évasion par la mort de Charles de Melun, irouverneur du château, et de plus par celle de son fils et du bailli d'Usson. Marguerite de Valois, première épouse de Henri IV, séjourna vingt ans dans ce château , qui fut démoli par ordre {\c Uichelieu.
Il nous faudra un guide el dos pieds légers pour de là gagner Ambert par des sentier? de montagnes. C'est une ville de 7,o00 habitants, (jui fabrique beaucoup de lainages, el dont les fromages sont renonuués. Les fromages d'Auvergne se distinguent en fromages du mont Dor, fournis par 20,000 ciièvres, ri qui nous sont expédiés, dix à douze
DOUZIEME VOYAGE
jours aprt's leur fabrication, dans de petites boîtes rondos, ol en iVomaixes du Cantal; ces derniers sont faits avec du lait de vache. Les meilleurs sont , avant môme ceux d'Aniberl, ceux ipiVui iH'épare dans les environs de Salers, au pied du Cantal.
D'Ambert nous viendrons à 'l'hiers, nIIIc de 10,000 Ames, qui doit son origine à un château mentionné pixi Grégoire de Tours sous le nom de Cxf^tnim Thitjennin} , et tjue Théodoric brûla en 532. Elle est bâtie sur le penchant d'une montagne. Jadis, dans des moments de crise, elle allumait pour signaux, sur cette montagne, des feux qui s'apercevaient distinctement de Clcrmont, dont elle est séparée par trente-six kilomètres. Le pinceau des paysagistes a souvent reproduit la gorge du Trou d'Enfer et les cascatelles (pii se voient dans ses environs. La papeterie di' Thiers et d'Ambert a longtemps été en réputation, surtout pour les papiers à lettres, les registres et les cartes. Aujourd'hui Thiers est le centre d'une fabrication importante, relie de la coutellerie. Presque tous les ciseaux communs qui se vendent en France viennent de cette ville.
A deux kilomètres de Thiers, le moraliste peut étudier des familles vivant en communauté , qui ont plusieurs siècles d'existence. M. Legoyt a donné à ce sujet des détails pleins d'intérêt.
« Tous les membres de la famille (cent individus par communauté environ) sont logés dit-il, nourris et vêtus sur le revenu commun, qui se compose des produits d'une terre ou quelquefois d'une fabrique de coutellerie. A une époque fixée par la tradition , la famille se réunit et l'on nomme un maître. Le maître distribue, dirige et surveille le travail, encaisse les recettes, tient la comptabilité, assure l'approvisionnement de la communauté, et la représente au dehors dans les affaires litigieuses. Il exerce une juridiction paternelle. Un conflit s'est-il élevé, le soir, à souper, il invite chacune des parties à exposer ses griefs, en discute avec eux la valeur, et réussit presque toujours, sans avoir besoin d'user de son autorité, qui est à peu près illimitée, à opérer une franche et sincère
réconciliation. Un trop grave oubli, de la part du maître, des conditions du mandata lui confié par sa comnuuiauté , provoquerait une rt'union exti'aordinaire et la révocation de son })ouvoir. Le fait a eu lieu dans plusieurs communautés.
« Le maître partage les soucis de l'administration avec un autre pouvoir également fondé sur l'élection, mais dont la spécialité restreinte laisse intacte la haute suprématie du chef. Ce pouvoir est représenté par une fenune intelligente et laborieuse, qui, sous le titre de maîtresse, surveille le matériel de la communauté. C'est elle (pii distribue le linge, le fait blanchir, le reçoit, le compte, le fait réparer et le renouvelle. Elle s'occupe encore de l'haliillcment de la communauté, du soin de la basse-cour, et préside, en un mot, à tous les détails intérieurs. La maîtresse ne peut être ni la femme, ni la sœur, ni la parente à un degré rapproché du maître. »
Le principe souverain et conservateur de l'association est celui-ci : « Les biens immeubles ne seront jamais partagés; le domaine ne pourra être diminué ni par héritage, ni par donation, ni pour cause de mariage. Si une fille choisit un mari en dehors de la communauté, celle-ci constitue une dot de 600 livres, à la condition qu'elle (son mari l'assistant) signera une renonciation à toute pétition d'hérédité. Il n'y a pas d'exemple d'une femme qui, en pareil cas, soit revenue sur sa signature donnée, quoi qu'elle eût pu, le Code en main, s'autoriser d'un article qui suffirait pour rendre nulle cette renonciation.
« Les enfants suivent pour l'ordinaire la profession paternelle, à moins que l'un d'eux n'ait manifesté une intelligence assez remarquable pour déterminer le maître à lui faire donner une instruction supérieure. Avant la révolution, un membre de la plus riche communauté, celle de Pinon, était devenu chanoine de Thiers, et l'une des lumières de l'Eglise d'Auvergne. H vint finir ses jours au sein de la famille, et, à sa mort, la chambre ((u'il avait lipbitée resta fermée pendant plusieurs années. »
AUVERGNE
On peut dire que, généralement, l'esprit d'association se trouve en germe dans les villages d'Auvergne. Sans parler de l'usage du four banal, anciennement commun à toute la France , parce que ce n'est pas vraiment là une application de l'association, et que la redevance payée par chacun tournait d'ordinaire au profit d'un seul propriétaire , les lessives se font dans une cuve commune ; chacun contribue, dans une proportion fixée d'avance, à la fourniture des cendres. Dans les pâturages du Puy-de-Dôme , la conduite du bétail est orga- . ^. .
nisée comme un service de garde nationale. Chaque maison doit à tour de rôle se charger de ce soin, et fournir le berger, (jui sera de service pour plusieurs jours. Le matin du jour fixé pour le départ, il vient, bùton en main et son havresac blanc sur l'épaule, crier de sa plus forte voix, pendant un quart d'heure, sur le coup d'air (c'est le nom qu'on donne partout à la place publique) : « Amenez les bœufs, lâchez les vaches ! » et puis il va , entouré de son troupeau, s'installer dans la montagne au huron désigné pour le quartier général du moment.
Nous sortirons de l'Auvergne par Riom , ville do 10,1)00 ùmes, qui fut longtemps la résidence habituelle des anciens ducs cl comtes d'Auvei'gne, et qui est encore aujourd'hui la seconde ville de ce pays.
Les démêlés continuels do Rioni et de Clemiont remplissent l'histoire do rancienno Auvergne, et il ne faut pas remonter lrè.>^ haut pour trouver des preuves de l'ardento rivaliti^ qui divisait les habitants de ces deux villes, l'une industrieuse, et l'autre très aristocratique. Le dernier débat entre les deux rivales da(c de t80(). C'est à cette époque
Riom.
que furent créées les cours d'appel; Riom et Clermont se disputèrent naturellement l'honneur d'être le siège de ce haut tribunal. Clermont s'appuyait sur l'importance de sa population, Riom sur sa grande renommée parlementaire ; et Riom l'emporta.
Riom est une des plus jolies villes de l'Auvergne, tant par sa situation, par les promenades dont elle est entourée, que par la manière dont elle est bâtie. On ne peut lui reprocher, sous ce rapport, que la couleur sombre et terne de ses maisons, construites
en lave de Volvic. î- Du palais ducal, bâti en 1312 par le premier duc d'Auvergne, on a fait le palais de justice, qui offre encore des parties assez bien conservées de l'édifice primitif. On cite les belles verrières de la Sainte-Chapelle comme très remarquables.
Volvic, situé à six kilomètres de Riom, possède d'importantes carrières de laves, ouvertes dès le xni" siècle, et occupant aujourd'hui un millier d'ouvriers. Randan est une petite ville remarquable par un beau château, qui est aujourd'hui la propriété de la famille d'Orléans.
Nous passerons par Gannat, ville de 5,500 âmes, dans une plaine fertile sur la rivière d'Andelot. Ce fut, dans l'origine, une' chàtellenie de Tancien Rourbonnais. Les seigneurs de Rourbon y avaient fondé un couvent d'auguslins, près do la chapelle de Saint-Procule, dont la fêle a continu»^ à se célébrer avec uin* crrande solennité.
iMontluron(ll>,000 ihnes), sur le canal du Cher, enlourée de coteaux vignobles, est une des plus vieilles villes du Rourbonnais. Dès le X* siècle clic appartenait aux sires do Rourbon. A un peu plus de quatre kilomètres sont les eaux thermales du bourg de Néris, t|ui, du temps des Romains, devait être une
«te « * w
station thermale du premier ordre, ainsi que le prouvent les ruines imposantes qu'on y rencontre encore. Sur une colline au nord de Néris, on voit les vestiges d'une cité. C'était peut-être l'ancienne Néris, où se trouvait le palais mentionné dans une charte de Pépin ; un vaste cirque, remontant à l'époque gallo-romaine, sert encore aujourd'hui de but de promenade aux baigneurs. La construction d'un nouvel établissement , et de récentes améliorations, ont singulièrement accru le nombre des malades qui vont demander aux eaux de Néris un soulagement à leurs soulTrances.
Néris est désigné dans les tables théodo-
sicnnes sous le nom d'Aquœ Neri ; cette ville était l'un des vicus les plus importants de la ("laide.
Saint-Amand, ville de 8,;i00 habitants, ne date que du xv" siècle. Le duc de Sully avait fortifié le château de Mont-Hond, qui la domine, et en avait fait une des meilleures l)laces du royaume. Il fut démoli vers le milieu du xvii' siècle. Tout près de là, au bourg de Drcvcnt, sont les vestiges d'un ancien cirque romain, et à dilTérentes époques on a trouvé des tronçons de colonnes et des débris de statues.
De Saint-Amand nous regagnerons Bourges et Paris.
TREIZIÈME VOYAGE
DE PARIS A NANTES - VENDEE
Nogent-lc-Hotrou. — Le Mans. — Aiifjoi's. — Nantes. — La lloclie-sur-Yon. — La llochellc.
— Uocheforl. — Cognac. — Niort.
Partons aujourd'hui de Paris pour Nantes. C'est un voyage de trois cent quatre-vingtonze kilomètres.
Nous irons d'abord jusqu'à Chartres, c'est une route que vous connaissez. Nous gagnerons ensuite Nogent-le-Rotrou, ville de 7,000 âmes, sur l'IIuisne, entourée de coteaux délicieux. Le plan de cette ville offre une singularité assez remarquable. Xogent n'a que quatre rues principales, dent la plus longue s'étend sur un espace d'environ cinq kilomètres. Ces quatre rues enclosent un immense terrain non bâti, de véritables champs; le périmètre de Nogent est donc tout à fait en disproportion avec le nombre de ses habitants et de ses maisons, d'ailleurs d'assez pauvre apparence.
Il y a quelcjues fabritjues et quelques tanneries à Nogent; mais son commerce de toiles de chanvre et ses foires de bestiaux sont assez importants. Elle doit son nom à Rotrou, premier comte du Perche, qui la fit rebâtir après sa destruction par les Normands. Ce nom a prévalu, bien que Henri l"", comte de Condé, ait obtenu plus tard l'érection de re fief en duché-pairie, sous le nom d'Enghicn-le-Fran(^ois, et (jue le petit-fils de Bélhune, duc do Sully, ait obtenu en \(M\2
d'autres lettres de duché, sous le titre de Nogent- le-Béthune. Le gothique château de Saint-Jean, bâti sur le flanc d'un coteau escarpé, fut l'ancienne demeure de l'austère Sully. Venez voir son tombeau près du mur de l'hôpital. Sa statue en marbre et celle de sa femme Rachel de Cochefilet sont agenouillées devant les tables du Décalogue.
Dans ce château de Villebon, qui est à trente-six kilomètres de Xogent, et que Sully fit reconstruire sur le modèle de la Bastille, dont il était gouverneur, nous pourrons voir un cabinet où la duchesse de Sully a placé la statue de feu son mari. Sully est armé de pied en cap, une couronne de laurier sur la tète, et couvert du manteau ducal. Dans la chapelle du château est la tribune royale (pii élait réservée à l'usage de Henri IV. Klle est tendue de velours brodé en argent, et garnie d'un prie-l>ieu et de chaises en tapisserie. Une galerie renferme plusieurs objets curieux, entre autres des cuirasses, des casques, des écus de plusieurs personnages tués à la bataille d'Ivry. Sully mourut ;\ Villebon en KV'il.
La petite ville de la l'erlé- Bernard (2,700 habitants) a gardé ses remparts avec ses fossés, où roulent les eaux de l'Huisne. Nous
TREIZIKMK VOYAGE
devons, pour entrer, passer sous une lontrue voûte. One cet appareil guerrier ne vous elïraye pas; au-dessus de celle voûte, il n'y a jilus d'Iiommes d'armes, mais un pacificpui l)iL)liolhécairc, qui nous fera les honneurs des archives de la ville. 11 nous appremlra que, dès le xi" siècle, c'était une place importante, et qu'à la fin du xif, Piiilippe-Aui^uste, aidé du duc de Ouienne et de Richard Cœur-dc-Lion, tint à grand honneur de l'avoir prise à Henri II, roi il'Angleterre et comle d'Anjou. Klle possède une jolie église du xv" et du XVI* siècle; nous y verrons quelcjues sculj>tures précieuses, et. à la voûte, de hardis culs-de- lampe ou pendentifs.
A (juelques kilomètres sur notre droite, nous avons à Bonnétablc, ville de 5,000 âmes, \in château du xv" siècle, lui tics plus lourds monuments de la féodalité, et bien conservé. Une salle, décorée de bonnes sculptures en bois, renferme une suite de portraits des seitrneurs de Bonnétablc.
Tout à côté du bourg de Connerré, où nous passons, est un dolmen en dalles de grès d'une épaisseur de plus de soixante centimètres. La dalle placée horizontalement n'a pas moins de vingt pas de long sur huit de large. Audessus s'ouvre une sombre caverne.
Voici maintenant une œuvre des Romains.
Nous sommes au Mans, ville de 4d,000 âmes. Elle conserve encore trois tours rondes et quatre à cinq cents mètres des remparts dont la dota quelqu'un des héritiers d'Auguste dans le ii° siècle. La ville moderne a jeté trois ponts sur la Sarthe, et s'est embellie de deux promenades, dont l'une, environnée de terrasses, a pour perspective de belles prairies et un riche coteau.
La cathédrale Saint-Julien, classée parmi les monuments historicjues, présente des spécimens de tous les styles, depuis le x" siècle jusqu'au xv°. Elle se compose de trois nefs bâties en petit appareil et qui doivent appartenir au x" siècle, quoique plusieurs archéologues, sur la fausse persuasion que celte époque a été d'une absolue stérilité architecturale, veuillent les rattacher au xi*. Les arcs intérieurs et les voûtes de ces nefs ont été reconstruits au xii' siècle. Le transept date
du Mv'' t>l du xv" siècle, cl le chœur, l'un des plus remarquables de b'rance, remonte au \ni'\ La façade ouest, ainsi que l'exlnmiité du transept septentrional, sont du x" siècle. Au sud de l'église, sous un porche en avantcorps, s'ouvre un autre portail du xu" siècle d'un grand intérêt, décoré des statues des rois de Juda.
Le chœur est composé en plan de trois larges travées et d'un rond-i)()inl à bas côtés doubles, entouré de douze chapelles, et comprend en élévation un liiforium sur le premier collatéral et un second triforium sous les grandes fenêtres supérieures. Trois étages (le magnifiques verrières du xui" et du xiv" siècle comi)lèlenl sa décoration. On remarque à l'intérieur le tombeau de la reine Bérengère, femme de Richard Cœur-de-Lion; le sarcophage et la statue en marl)re blanc lie Charles IV d'Anjou, comte du Maine (xvi° siècle); le mausolée de Langey du Bellay, attribué à Germain Pilon; et un saint sépulcre sculpté par la Barre, en 1610, et assez maladroitement restauré de nos jours.
« La cathédrale du Alans, dit M. l'abbé Rourassé, bâtie dans ses parties les plus importantes à deux époques bien distinctes, présente dans toute leur grandeur les principales transformations de l'architecture chrétienne. La période romano-byzantine nous a laissé la grande nef et les bas côtés collatéraux, la période ogivale a élevé le chœur et toute la partie supérieure de l'église.
« Quoique le défaut d'ensemble détruise l'harmonie générale de l'édifice, on serait fâché cependant de ne point rencontrer d'une manière si complète l'expression de la pensée des architectes romano-byzantins mise en parallèle avec la pompe et la noblesse qui caractérisent le style ogival. On les admirera toujours, l'un dans sa forme sévère, l'autre dans son élégance et dans sa prodigieuse hardiesse. »
L'église Notre-Dame de la Couture date du xn° au xiv" siècle; mais quelques parties bien caractérisées remontent à l'an 996.
Le Mans a dans son musée quelques tableaux des grands maîtres italiens et flamands, un hrau portrait en cuivre émaillé
DE PARIS A NANTES — VENDEE
(xii" siècle) de Geoffroi Plantagenet, et dans sa bibliothèque un manuscrit du xiv" siècle, Vraie chronique de messire Bertrand du Glaieqiiin (du Guesclin), une Bible du xv" siècle riche en miniatures, et plusieurs manuscrits chinois.
Parmi les édifices modernes, nous remarquerons au Mans Téglise de la Visilalion, et une jolie salle de spectacle , agréablement située dans un massif de verdure, au milieu de la place des Jacobins. Le palais épiscopal , construit en 184G dans le style de la Renaissance, a été incendié accidentellement par les Allemandsenl871.
C'est près du Mans que fut livrée, le 11 janvier 1871, la désastreuse bataille qui rendit désormais impossible la délivrance de Paris par les armées de la province.
Le Mans renferme des fabriques considérables de couvertures, d'étamines, de toiles, de mouchoirs, de siamoises, de dentelles, de bonneterie, de savon mou et de bougies, 11 s'y fait un commerce important de graines de trèfle et de luzerne, récoltées dans le déparlement, et de volailles grasses, doiil In n''()nl.ilion est européenne.
Au milieu d'un charmant vallon parseuK' de bocages et bordé de coteaux vignobles, la ville de la Flèche, dont la population est de 0,000 Ames, est arrosée par le Loir; un aqueduc d'un kilomètre amène en outre d'excellentes eaux à ses loiilaines. Au x* siècle c'était une des principales villes de l'.Xnjou. grAce à une formidable forteresse (pii cou-
Notre-Dame de la Couture, au Mans.
vrait une île au milieu du Loir. Tombée dans une extrême décadence pendant le cours du XIV'' siècle, elle ne se releva que vers la fin du xvi" par la munificence de Henri IV. Elle lui doit son édifice le plus remarquable, un collège de jésuites fondé en 1G03, et dont la façade porte encore son buste; il renferme aujourd'hui une école militaire. Lachapelle en est fort jolie; la nefet le sanctuaire sont entourés de tribunes avec balustrades ; elle a quelque analogie avec la chapelle de Versailles. Elle a gardé le cœur du vaillant roi et l'épée du grand Condé.
La Flèche , par sa situation , par la pureté de son air, par la propreté de ses rues et par la manière dont elle est bâtie et pavée, mérite la réputation d'être une des villes les plus agréables de la contrée. Ses habitants, propriétaires ou rentiers, sont peu porlés aux entrejirises industrielles ou commerciales; aussi la Flèche est-elle, de tout le département, la ville où il se fait le moins d'alïaircs.
L'église du village de lia/.ougcs, qui est à moins de huit Kilomètres, se recommande comme un monument fort curieux du commencement du xj" siècle; le même village possède aussi un château à tours crénelées, avec tourelles en guérite, qui est parfaileiiitMil (xmservé.
Si nous nous détournons de vingt- neuf kilomètres à droite, nous trouverons Sablé, ville de !t,:><^^ âmes, qui a un pont en marbre noir avec un magnifique ch.Ueau qui s'«Mève
TRKIZIKMK VOYACE
à pic t.iir le cours de la Sarlhe. C'est une œuvre de Mansard, cl il fut conslruil pour un frère de Colberl. Près de là était une des plus belles abbayes de France, l'abbaye de Solesmes. L'église seule existe encore; bel édifice construit vers la fin du xn* siècle. Sa forme est celle d'une croix latine avec une seule nef sans collatéraux. Les vingt-(iuatre stalles du chœur, du xvi* siècle, d'une forme très élégante, portent chacune sur le dossier une tète en bas-relief très saillant. Dans la croisée sont deux chapelles, dont Tune, construite vers la fin du xv' siècle, olfre un mélange curieux d'architecture golhicpie et du style de la Renaissance. La partie inférieure représente Jésus mis au tombeau. Quatorze ligures de grande nature, en pierre blanche du pays, parmi lesquelles la statue de la Madeleine est surtout remarquable, sont groupées sous une voûte dont les nervures se confondent crracieusement en un beau culde -lampe, et que couronne un bandeau chargé de plusieurs rangs de feuillages et de découpures à jour d'un fini admirable. Au-dessus, entourées d'ornements à profusion et de frises de chardon d'une délicatesse extrême, sont deux niches qui renferment un saint et un docteur, et entre elles la croix, où la figure du Christ manque aujourd'hui. L'autre chapelle est du milieu du xvi° siècle. La partie inférieure à ras du sol représente la mort de la sainte Vierge. Quinze figures sont groupées sous une voûte. La Vierge, soutenue par saint Pierre, reçoit la communion de Jésus. La Vierge et saint Pierre sont deux chefs-d'œuvre. Au-dessus s'élève un petit monument à trois étages, portant les statues de saint Thomas et de saint Denis; plus haut, quatre bustes de saints et de docteurs, et enfin un petit arc triomphal à trois arcades supportant des figures allégoriques agenouillées. Sur les deux côtés, en retour de la chapelle, on a représenté l'Assomption de la Vierge et Jésus enfant au milieu des docteurs. Dans ce monument les arcades sont à plein cintre; les ordres grecs sont dans toute leur pureté avec des frises et des entablements de la plus grande richesse. Ces sculptures formant une œuvre unique en France
par la pcifection de l'ensemble et le fini des détails. Solesmes a été érigé en abbaye, en iS'M, pour les religieux bénédictins rétablis en France par dom Cuéranger.
Le château du Ludo, aussi dans les environs de la Flèche, offre comme Chambord le mélange du gothique et du style de la Renaissance. C'est un lourd donjon fianqué de massives tours rondes à mâchicoulis; mais toutes les fenêtres sont carrées et encadrées de pilastres, et les murs sont revêtus de riches médaillons. Dans ces mêmes environs, sous les murs de Ponlvallain, Bertrand du Guesclin remporta une de ces victoires décisives qui purgèrent enfin notre sol de l'invasion anglaise. Thomas Granson , le général en chef des forces ennemies, y fut fait prisonnier. Depuis plusieurs années, sur le lieu où notre armée inliuma ses morts, un citoyen pieux a fait élever un obélisque portant cette inscription : « Ici , après le combat de Ponlvallain, en novembre 1370, Bertrand du Guesclin, de glorieuse mémoire, fit reposer les fidèles Bretons. Un ormeau voisin, sous lequel on éleva une cabane pour les blessés, une croix plantée sur les morts, ont donné à ce lieu le nom d'Ormeau-de-la-Croix- Brète. »
De la Flèche reprenant notre roule vers Angers, nous passerons à Durtal au pied d'un château à tours crénelées et à mâchicoulis qui semblent encore menacer au loin la campagne. El à ce propos on raconte dans le pays l'effroi qu'inspira à un parti de Prussiens, qui dans la campagne de 1815 venait chercher ses logements au Louroux, l'aspect peu rassurant d'une ancienne église. Au delà de la petite ville de Baugé (3,500 âmes), que nous laissons à notre gauche, l'église du Louroux a pour clocher une vraie tour militaire à cinq étages, dans laquelle on pouvait établir, aux jours de danger, une garnison de deux cents hommes pour garder l'abbaye. L'ennemi la prit pour une forteresse, et se retira.
Un peu avant d'arriver à Angers, nous verrons de loin, sur notre gauche, une des plus belles ruines de l'Anjou, le château de Plessis-Macé, souvent reproduit par le crayon
DE PARIS A NANTES — VENDÉE
des artistes. Au-dessus des créneaux et des mâchicoulis du donjon s'élèvent des tourelles aux quatre angles, et au centre un pavillon qui donne à l'ensemble une belle forme pyramidale.
Quand, après avoir parcouru les magnifiques boulevards d'Angers, vastes, aérés, bordés de belles constructions modernes, les quais et le quartier neuf de la préfecture, on pénètre dans l'intérieur de la ville, on est désagréablement surpris de ne plus trouver que des rues sombres, étroites, tortueuses et dont plusieurs sont impraticables auxvoitures.
A peine y rencontre-t-on quelques vestiges des monuments qui , sous la domination romaine, ont embelli la cité principale des Andegavi. Des colonnes corinthiennes , d'une belle pierre dure, calcaire , étrangère à la contrée, employées dans les constructions intérieures de l'ancien hôpital Saint-Jean, bâti au xu" siècle, semblent avoir été tirées des ruines de quelque édifice antique.
La cathédrale, dédiée à saint Maurice, est une croix latine à une seule nef, et les voûtes de cette nef, une des plus larges de nos églises de France, n'ont d'autre appui que les murs, sans qu'il ait été besoin de contreforts à l'extérieur. Ces belles voûtes, de plus de vingt-six mètres d'élévation, sont en ogive avec des nervures toriques sur les arêtes. Le portail est surmonté de deux jolis clochers en pierre à flèche, et, au milieu, d'un troisième clociicr eu dôme; on les apori^oit de trente à quarante kilomètres aux environs. On remarque, au-dessus du portail, huit statues des comtes d'Angers , supportées par des consoles et surmontées de dais en pierre. Le bulïet d'orgues est soutenu par quatre caria-
Chàleau d'Angers,
tides colossales, et l'orgue passe pour un des meilleurs de l'Europe. Le principal bénitier est formé d'une magnifique pièce de marbre vert antique.
Angers possède plusieurs autres églises remarquables. 11 faut citer encore l'école des arts et métiers; le musée, riche en tableaux de prix ; la bibliothèque ; le haras, un des plus beaux de France.
Le château d'Angers, commencé sous le règne de Philippe-Auguste et achevé par Louis XI, est une ancienne forteresse d'une
masse imposante, bâtie sur un rocher escarpé du côté de la Maine, au-dessus de laquelle il s'élève à plus de trente mètres. Il est entouré de dix-huit grosses tours, et environné , dans toute la moitié de sa circonférence, d'un fossé taillé dans le roc, de trente- neuf mètres de largeur
sur dix mètres de profondeur.
Cette forteresse sert aujourd'hui de dépôt des poudres et de prison. Du iiaut de sa terrasse on jouit d'une vue magnifique.
Dans les environs immédiats de la ville, on va visiter les célèbres ardoisières qui occupent près de 3,000 ouvriers, et fournissent chaque année CO à 80,000,000 d'ardoises de diverses grandeurs et qualités.
Nous nous détournerons de notre route pour visiter les Ponts-do-Cé, construits sur la Loire et sur TAulhion. C'est une suite de ponts, au nombre de quatre, reconstruits en 18»r), liés entre eux par des chaussées, (pii francili^sent les bras et les îles de la Loire. La longueur est de trois kilomètres. Des maisons rangées des deux côtés forment uLie ville qui compte environ 4,000 habitants.
Si nous remontions la Loire, nou- trouve-
TREIZIÈME VOYAGE
rions sur sa nvo gauche Sauimir, (|ui a jclo un faubourg dans les îles cl sur la levée de la rive droite, el qui y coiuinuniciue par un très beau pont de douze arches. Klle compte plus de 13,000 Ames, et possède une écolo militaire où viennent se former des instructeurs pour la cavalerie. Son château, bâti sur un roc, doit dater du xi" siècle; ou y aura ajouté des constructions dans le xiii". Avant la révolution, il servit de prison dlHat. Le massif central était llaïuiué, aux ijuatie angles, de quatre tours qui sont rondes jusqu'à une certaine hauteur, et ensuite de forme octogone, avec huit arêtes très saillantes ou contreforls, des mâchicoulis et une toiture.
Une partie a été démolie.
Dans ce qui reste on a établi un arsenal, qui peut contenir cent mille fusils et un matériel considérable d'artillerie.
Dans réirlise de Nantillv.
on étudiera une nef qui remonte au \i° siècle. Elle est presque d'un style antique. La voûte est en berceau, et repose sur les chapiteaux de colonnes engagées. La porte principale est décorc-e de deux colonnes dont les chapiteaux, ainsi que ceux de Tintérieur, sont composés de figures d'animaux bizarres. L'église Notre- Damedes-Ardilliers présente, au rond-point de la croisée, un très beau dôme construit dans le xvii' siècle. Il est éclairé par huit grands vitraux, séparés par des bas-reliefs en pierre représentant les Évangélistes et quatre Pères de rÉglise. Sur celte partie de la rive gauche de la Loire, on retrouve jusqu'à huit dolmens; le plus remarquable est celui de Bagneux.
Lntre les Ponls-de-Cé et Saumur nous aurions pu visiter le château de Brissac, dont une partie, le pavillon de la façade i)iincipale, appartient à la plus belle époque de la Benaissance. Il [irésente cinq ordres d'architecture «Ml pilastres, sur cinq étages, en
Cathédrale de Nanles.
conq)tanl le rez-de-chaussée. Une colline voisine porte une chapelle sépulcrale de l'ordre dorique grec dans toute sa pureté. Elle efet construite en tuf blanc, et repose sur un socle (le pierre dure qui forme tout autour un avant-perron de sept degrés. On rappelle, dans le pays, le Mausolée.
Beprenant notre roule, nous viendrons d'Angers à Champtocé, joli bourg où nous dessinerons, en passant, les ruines pittoresques d'un vieux château; de là à Ancenis,
jolie ville de 4,000 âmes, dont le château fort passait jadis pour une des clefs de la Bretagne ; puis à Oudun, où nous saluerons une tour octogone, magnifique donjon d'un château remarquable qui date du commencement du xv" siècle.
Après avoir traversé d'immenses prairies bordées de coteaux couverts de vignes , nous arriverons au point où la Loire reçoit la Sèvre- Nantaise, et enfin à Nantes, la principale cité des Namnelea avant la domination romaine.
Nantes n'a rien conservé de ses anciennes fortifications, si ce n'est quelques restes enterrés de murailles. Le château fort offre encore extérieurement un aspect imposant. Une belle façade intérieure est décorée d'ornements aussi riches que nombreux. Ce château, reconstruit en partie sous le duc François Il à la lin du xv" siècle, fut fortifié parle duc de Mercœur de deux bastions carrés, où s'étalent encore les doubles croix de Lorraine. Le château du BoufTay est démoli, et remi»lacé par un hôtel immense qu'on achève en ce moment.
Sa cathédrale, édifice du xv" siècle qui n'est pas achevé, renferme le chef-d'œuvre (le Michel Colombe, célèbre sculpteur tourangeau, le tombeau que la reine Anne, femme de Louis XI l, lit élever au dernier duc de Bretagne, François il, son pèro. Le
DE PARIS A NANTES
VENDEE
socle, de marbre blanc, présente une mosaïque où le chiffre F se répète plusieurs fois entouré d'hermine. Les statues en marbre blanc du duc et de la duchesse, Marguerite de Foix, sa seconde femme, sont couchées sur le tombeau en marbre noir. Aux quatre angles, quatre statues de grandeur naturelle représentent des figures allégoriques, dans lesquelles on reconnaît la Force, la Prudence, la Tempérance et la Justice; on croit que l'artiste a donné à cette dernière les traits de la reine Anne, avec le costume et les insignes de reine et duchesse.
Le fleuve couvert d'îles verdoyantes , le beau port si animé de la Fosse, de vastes quais où s'ouvrent des rues bien droites et bien percées, les ponts, au delà desquels s'étendent deux faubourgs (Saint- Jacques et Saint- Paul), ou, pour mieux dire , une seconde ville, forment un spectacle admirable. Le quartier de la Fosse est habité surtout par le haut commerce; là sont les maisons de luxe. Le quar- .tier Grasiin est aussi fort élégant. Les artistes admirent, dans la rue de la Poissonnerie et dans celle de la Juiveric, d'anciennes maisons en bois très bien conservées et d'un aspect pittoresque.
L'holel de ville est un édifice médiocre. La préfecture est un beau monument, construit à la lin du xvnT siècle, qui fait honneur à l'architecte Ceineray. La Bourse, construite en 1812, pn^senle sur une de ses façades quatre statues de nos marins fameux : Jean l^ait, Duguay-Trouin , Duquesne el (lassart. Dans le très riche nuisée d'histoire naturelle, ipii contient aussi une curieuse collection de minéralogie départementale, nos yeux se porteront avec un vif intérêt sur • une momie, pn'scnl du Nantais Caillaud, el
rapportée de la haute Egypte par ce jeune voyageur, qui, dans une autre tentative pour arriver aux sources du Nil, devait payer de la vie sa passion pour la science. Le musée de peinture est remarquable par le nombre et le mérite des tableaux qu'il contient; il se compose en partie de la collection du sénateur Cacault. On remarque à Nantes de très belles promenades : le cours Saint-Pierre et le cours Saint-André s'étendent de la Loire à l'Erdre. La statue de Louis XVI s'élève sur une haute colonne entre ces deux promenades. Le cours Saint-Pierre est en outre décoré des statues d'Anne de Bretagne et d'Arthur III , duc de Bretagne et connétable de France.
La population de Nantes s'élève à 112,000 habitants, avec une population tlottanlc denviron 10,UOU voyageurs, étrangers , ouvriers , matelots, etc. Vers
Tombeau de François H, à Nantes.
16ô'i, Nantes expédiait d'assez nombreux navires puur la pèche de la morue et de la baleine; pou après, elle se livra plus spécialement au commerce de l'Inde et des Antilles, qu'elle approvisioima d'esclaves, et fit des bénéfices énormes. L'abolition de la traite, et surtout la prospérité croissante du Havre, ont amené un autre ordre île choses, et Nantes, pour raviver son commerce qui languit, cherche aujourd'hui les moyens d'améliorer la navigation de la Loire à la mer, de manière à se procurer un port aussi accessible ipie celui du Havre, son rival. Nantes rôsoudra-telle le problème d'amener jusque dans son port de la Fosse les bâtiments de trois à quatre cents tonneaux, et d'économiser ainsi les frais d'un déchargement partiel el d'un séjour à I*aimban»f , ville de 3,000 i\mes, avec un bon mouillage pour les plus gros navires? Nantes n'e>t plus au-
TRElZIÈMi: VOYAGE
jourd'luii que le qiialiième poil cummert^unl de France; il vient après Bordeaux. Vous connaissez les deux premiers, Marseille et le Havre. Ses armateurs expédient surtout à Hourbon et à la Guadeloupe. La plupait des navires au long cours de la place vont dans rinde, dans les deux Amériques et sur la côte occidentale d'Afrique. Depuis la con(iuêle dWlirer, Nantes y exporte une énorme quantité de fourrages, que Ton soumet à raclion d'une presse i(ui en diminue prodigieusement le volume.
C'est Nantes qui la première a pratiqué sur une grande échelle la conserve des viandes, légumes, fruits, lait, dans leur fraîcheur, selon le procédé Apj)ert. Son industrie la plus considérable est la fabrication des futaines et des basins. Elle a, pour ainsi dire, perdu ses fabriques d'indiennes, si florissantes dans le siècle dernier; mais elle possède des filatures de chanvre et de lin à la mécanique, et de nombreuses raffineries de sucre.
Les touristes ne manquent pas d'aller à vingt-huit kilomètres de Nantes visiter Clisson, dans une situation délicieuse, au confinent du Moine et de la Sèvre- Nantaise, et demandent à son vieux château, bàli sur un roc qui domine la ville, les souvenirs du brave connétable, frère d'armes de du Guesclin.
D'un autre coté, et en suivant le cours de la Loire, nous rencontrerons, à huit kilomètres de Nantes, l'île d'Indret, remar([uablc par les chantiers de construction de paquebots à vapeur pour le gouvernement, et par la manufacture de machines à vapeur pour les vaisseaux de l'Etat.
Enfin, à l'embouchure du fieuve, sur la rive droite, Saint-Nazaire, où l'on vient de terminer la construction d'un immense bassin à flot, capable de recevoir les plus grands navires, soit à voiles, soit à vapeur.
L'établissement de ce bassin donnera, très probablement, au port de Saint-Nazaire une importance commerciale (jui ne peut manquer de jeter une certaine perturbation sur la place de Nantes. Celle-ci se trouvera bientôt, visà-vis de sa jeune rivale, dans une situation analogue à celle où se trouvent, depuis long-
tenij^s, Houen el le Havre. Déjà un certain nombie de négociants et d'armateurs ont transporté leurs conq)toirs de Nantes à Saint- Nazaire, appelé, par la force des choses, à devenir le point d'embarquement et de débarquement de la plujiarl des marchandises de Nantes, en raison du mauvais état de la Loire.
Ihie voie ferrée relie Nantes à Saint-Nazaire, et non seulem.ent elle ofi"re les plus grandes facilités pour le transport des marchandises, mais elle exempte de la navigation en rivière, toujours pénible et dispendieuse pour les gros bâtiments, les navires des lignes transatlantiques, nouvellement établies à Saint-Nazaire.
Cent quarante- huit kilomètres séparent Nantes de la Rochelle, que vous voyez au sud. Pour ce voyage, nous nous dirigerons, par Montaigu, vers la Hoche-sur-Yon (du nom d'un immense château qui vient d'achever de disparaître entièrement), naguère Napoléon-Vendée et Bourbon-Vendée. C'est une ville moderne de 9,000 âmes, avec une église et une préfecture dans le style grec modernisé. Viendra ensuite Luç:on (0,000 habitants), que le voisinage des étangs rend malsaine. Elle a une belle église épiscopale, ancienne abbatiale, construite au xii* siècle, agrandie au xv", avec une tour de la Renaissance terminée par une haute flèche découpée à jour. Le cardinal de Richelieu fut nommé évoque de Luçon à l'âge de vingt-deux ans. En lo88, Henri IV, après s'être emparé de Marans, sur la Sèvre-Niortaise, pendant les guerres de religion, dont l'ancienne province de l'Aunis fut longtemps le théâtre, écrivait :
d C'est une île renfermée de marais bocageux, où de cent en cent pas il y a des canaux pour aller chercher le bois en basteaux. Passe une rivière au pied du chasteau. Cette rivière s'étend en deux bras, qui portent non seulement de grands basteaux, mais des navires de cinquante tonneaux y viennent : il n'y a que deux lieues jusqu'à la mer... C'est un lieu de grand trafic tout par basteaux; la terre très pleine de blés et très beaux, d
Aujourd'hui on a desséché dans ces marais un terrain de j)lu3 de quatre-vingts kilomètres
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VENDÉE
de diamètre ; on a élevé contre les eaux de la mer des digues, et, par des égouts d'une pente facile, on l'a forcée de recevoir le trop-plein de cette partie des marais. Des Hollandais ont entrepris et exécuté ce beau travail , et un canal qui enveloppe toute cette partie a reçu le nom de Ceinture des Hollandais. Cela s'est fait en creusant partout de petits canaux et des rigoles, de sorte que, comme du temps de Henri IV, toutes les communications se font encore par bateaux. Tout ce pays manque de bois à tel point que l'on y ramasse soigneusement la fiente du bétail, et qu'on en fait des mottes qui, séchées au soleil, servent de combustible.
La contrée que nous venons de traverser si rapidement est une de celles qui ont le mieux conservé l'ancien caractère national ; c'est le cœur de l'ancienne Vendée. La division de la Vendée en Bocage, Plaine et Marais, fort importante à connaître pour l'histoire de nos guerres civiles de la révolution, est indiquée ainsi dans les Mémoires de M"*® de la Rochejaquelcin , qui porte un nom célèbre dans l'histoire de ces malheureuses guerres. « On peut regarder comme les limites du Bocage : la Loire au nord, de Nantes à Angers ; au couchant Paimbœuf, Pornic, et leurs territoires marécageux ; ensuite l'Océan, depuis Bourgneuf jusqu'à Saint-Gilles ; et pour les deux autres cotés une ligne tirée des Sables-d'Olonne à Parlhenay, et une autre ligne de Parthenay à la Loire, en passant par Thouars et Brissac. » Le Marais est celte partie de la côte qui fut autrefois couverte par la mer, et à travers laquelle se décharge la Sèvrc-Niortaise. La plaine s'étend entre le Bocage et le Marais, sur une longueur d'environ cinquante-deux kilomètres , et une largeur de huit kilomètres seulement.
Le Bocage, comme l'indique son nom, est couvert d'arbres, hérissé de collines, et coupé par un nombi'c infini de vallées étroites et peu profondes, où coulent de petits ruisseaux dans toutes les direction's. Le sol est fort divisé, et le moiiulrcî chanq), la moindre {irairio, sont entourés d'une haie vive, »pii s'appuie sui' des arbres plantés irrégulièrement et fort rapprochés ; tous les cinq ans on les émonde.
en laissant une tige de quatre à cinq mètres. Quand on regarde d'un point élevé, on ne voit autour de soi que des arbres, et l'on pourrait se croire dans une forêt.
La partie desséchée du Marais a été convertie en belles prairies et en terres labourables. Cette partie est riche en bestiaux et en grains; elle est couverte de jolies fermes; les tertres sont couronnés de beaux villag-es, entre lesquels les digues servent de communication. La partie du Marais qui s'étend au delà du canal de ceinture s'appelle le Marais mouillé. Les bas-fonds conservent constamment de l'eau ; le reste est à découvert depuis la mi-juin jusqu'à la mi-octobre. On les plante en saules, en frênes, en aubiers, et quelquefois en chênes. On récolte chaque année des fagots, qui s'exportent à la Rochelle et à l'île de Ré. Les roseaux servent à couvrir les cabanes des huttiers, comme on appelle les habitants du Marais mouillé, et à chauffer le four. Le môme toit abrite une famille, pour l'ordinaire nombreuse, une ou deux vaches, quelques brebis et les chiens.
Une autre partie encore du Marais est le Marais salant. Cette partie est divisée, de kilomètre en kilomètre, par des étiers, ou canaux parallèles, larges de quatre mètres sur deux de profondeur, qui reçoivent à la marée montante les eaux de la mer, et les conduisent dans les œillets, ou aires où le sel se dépose. Les aires salines restent constamment couvertes de plusieurs centimètres d'eau. Le sel s'y forme, pendant l'été, par l'évaporalion à la chaleur du soleil. Les terrains entre ces canaux, ou, comme on dit ici, les bossis. sont cultivés et servent de chaussée pour le passage des piétons. En y comprenant ceux de l'île de Noirmoutier, on évalue à soixanle- (piiii/e mille le nombre des œillets aujourd'hui en rapport dans le département.
La Rochelle est une ville de ID.OOO âmes, située au t'oiul d'un golfe qui dépend de la vasli' Viulo abritée par les îles de Ué et d'Oléron, cl ipii Uii sert d'avant-port. C'est une place de guerre importante. La ville, dont on admire les fortifications, a un air de giandeur triste, ((u'elle doit aux arcades qui supportent la plujiart des maisons, cl sous
TUEIZllîME VOYAGE
lesquelles on ciicule à couvert. On montre à l'hôtel de ville, édifice gracieux de la Henaissance, la chambre à coucher de Henri 1\ . Le poil , qui reçoit des navires de toute grandeur, est fort avant dans la ville, et se compose de deux bassins, dont l'un est à sec à la marée basse. Le commerce fait beaucoup d'armements pour les colonies et pour Terre- Neuve. On voit encore les restes de la digue que fit construire Richelieu lorsqu'il assiégea la ville, qui fut longtemps le boulevard des protestants. C'est un long empierrement, qui s'étend de la pointe de Coreille à celle du fort Louis, éloignées entre elles d'environ quinze cents mètres. Il est interrompu vers le milieu par un faible intervalle laissé pour le passage des vaisseaux. La Rochelle possède un établissement de bains de mer.
Un peu plus au sud, Louis XIV a fait bâtir, sur la rive droite de la Charente, et à seize kilomètres de son embouchure , la belle ville de Rochefort (30,000 habitants), également place de guerre et le troisième port militaire de France, après Brest et Toulon. Sa fondation coiàla tellement cher que Colbert l'appelait la Ville d'Or. Son port est formé par la Charente ; les vaisseaux du plus haut rang y sont à flot, même à marée basse; il est commode et siîr. Le peu de largeur de la Charente le met à l'abri des vents, et les cinq forts qui défendent l'entrée de la rivière le protègent contre l'ennemi. 11 y a ici peu de monuments à voir, peu de commerce à mentionner, mais de beaux établissements de la marine militaire à visiter : l'hùpital de la marine, qui contient douze cents lits ; l'école d'artillerie de la marine ; et les chantiers, où l'on construit à couvert des vaisseaux à trois ponts, que l'eau vient ensuite soulever et inettre à Ilot. C'est de Rochefort* que Napoléon , après sa seconde abdication , s'embarqua sur un canot pour aller chercher un refutre à bord du vaisseau anirlais le Bellcrophoii, qui était en croisière devant les îles.
S'il nous plaisait de faire une course en mer et de revenir à Nantes par le bateau à vapeur, nous visiterions, à l'embouchure de la Charente, l'ile d'Oléron , cjui a vingt-sept kilomètres de long et huit kilomètres dans sa
plus grande largeur. Les marins de cette île ont joui, dès le moyen âge, d'une grande célébrité. Ils avaient un recueil de lois marilimes, /('S Jugements d'Oléron, monument de jurisprudence très remarquable, qui date du XM* siècle. Elle a 10,000 habitants, répandus dans deux petites villes et deux villages. Elle produit des céréales, du vin, d'excellents légumes et des sels blancs renommés pour leur légèreté.
L'île de Ré, aussi longue et un peu moins large, ne donne que du vin. Elle compte 20,000 habitants, qui sont pécheurs et exploitent force marais salants.
Grâce à leur position, ces deux îles forment, derrière elles et en avant du port de la Rochelle, une immense rade dont l'entrée est la passe qui existe entre elles, nommée le Perlliuis d'Antioche. A l'extrémité de cette passe, la nature, comme pour protéger l'embouchure de la Charente, a posé une troisième petite île, l'île d'Aix, que le génie des hommes a rendue inexpugnable.
En remontant le long de la côte, nous pourrions toucher à la ville des Sables-d'Olonne (7,600 âmes), qui reçoit les navires de cent cinquante à deux cents tonneaux. On attribue sa fondation, qui n'est pas très ancienne, à une colonie de Basques ou d'Espagnols. Sa belle plage attire beaucoup d'étrangers pendant la saison des bains.
Nous trouverions ensuite l'île d'Yeu, dont le grand diamètre est d'environ six kilomètres, et où le roc se montre à nu vers le centre. Quelques maigres champs, beaucoup de bruyères où paît un peu de bétail, sont la ressource de sa faible population.
L'île de Noirmoutier, qui compte 7,000 habitants, est très fertile, cultivée avec soin et fumée avec les plantes marines. Elle n'est séparée du continent que par un chenal de quatre kilomètres, guéable à la marée basse môme pour les chevaux et les voitures. Cette île était jadis un noyau rocheux que les alluvions apportées par le courant de Bretagne et le courant de Gascogne ont agrandi au point d'en faire une île dont la longueur est de dixhuit kilomètres, et la largeur de deux à six kilomètres.
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L'île de Bouin, couverte de bons pâturages, est aujourd'hui liée au continent par une chaussée.
Mais, au lieu de nous embarquer, quittons Rochefort par la voie de terre, et, avant de regagner Nantes en promeneurs, visitons, sur les bords de la Charente, Taillebourg, où l'on voit les ruines du magnifique château de ce nom et les restes de la fameuse chaussée qui aboutissait au pont, près duquel saint Louis gagna la célèbre bataille de Taillebourg. Saintes fut la cité des Santones avant la domination romaine. Elle a les ruines d'un amphithéâtre qui pouvait contenir 20,000 spectateurs, des thermes bien conservés, où, l'on voit encore deux baignoires en pierre calcaire, et un arc de triomphe qui donnait entrée à la voie militaire par laquelle on se rendait à Mediolauum Limonum (Poitiers).
C'est un arc à deux portes, qui était assis sur un massif de maçonnerie, dans le lit de la Charente. Ce massif servait de pile à un pont. L'arc est d'ordre corinthien , et s'élève à plus de douze mètres. Trois inscriptions portent les noms et titres de Germanicus , Tibère et Drusus ; la quatrième porte : Caïus Julius Ru fus, fiU de Caïus JuliusOlnaneunus, petit-fils de Caïus Julius Gidedmon, arrièrepetit- fils d'Épostsorovide, prêtre de Rome et d'Auguste à l'autel qui est près du confluent, intendant des travaux, a fait la dédicace de ce monument. On a construit récemment un pont suspendu destiné à remplacer l'ancien j)ont, qui menac^ait ruine, et, après avoir démoli pièce à pièce l'arc de triomphe, on l'a transporté sur la rive du (louve. On peut voir aussi, dans les environs, les restes d'un amphithéâtre situé dans un vallon resserré ; il a évidemment servi à des jeux nautiques. Il y a, non loin de Saintes, une autre antiquité romaine, nonmiée dans le pays la Pile de Pirelongue. C'est une sorte de pyramide de vingt-cinq mètres d'élévation, construite en moellon et ciment, cl revêtue de sept assises de pierres de taille ; près de là sont les ruines d'une tour, au milieu d'un ancien camp romain. Saintes a 12,000 habitants.
L'église Sainl-Lutrope de Saintes, classée comme monument historiciue, est bâtie sur
une crypCe du xi" siècle, date de la majeure partie de l'édifice. En 1843, des fouilles exécutées dans la crypte ont fait découvrir le tombeau de saint Eutrope.
Cognac, ville de près de 10,000 âmes, a conservé le parc de son ancien château, et dans ce parc on voit encore les vestiges d'une muraille hexagone, dont on entoura soijjneusement un ormeau. C'est que, sous cet ormeau, François P' ;iaquit, en 1494. Sa mère, la duchesse d'Angoulème, qui habitait alors le château de Cognac, prise, pendant une promenade, par les douleurs de l'enfantement, le mit au monde au pied de cet arbre. Cognac fait un grand commerce d'eauxde-vie renommées, qu'elle expédie dans toutes les parties du monde. Ces eaux-de-vie se fabriquent dans les communes environnantes.
En remontant vers le nord , nous passerons vers Saint-Jean-d'Angély, ville de plus de 7,000 habitants, qui dut son origine à un château , et surtout à un monastère fondé vers 768, par Pépin.
Niort, grande et belle ville de 21,000 habitants, avait déjà de l'importance sous les rois de la seconde race. L'une de ses éarlises est d'une fort belle architecture gothique du XV* siècle. M"'" de Maintenon (Françoise d'Aubigné) naquit, en 1635, dans la prison de Niort, où son père était détenu sous l'accusation de faux moimayage.
Saint-Maixent (4,000 habitants) doit son origine à un monastère fondé, au milieu du v° siècle, par Agapit, que les Goths avaient chassé de son abbaye de Saint-Hilaire de Poitiers, et par un religieux d'Agde. qui changea son nom d'Adjutor pour celui de Maixent. Tout auprès est un coteau , le Puy-d'Enfer, d'où jaillit une nappe d'eau qui tombe par de nombreuses cascades dans une voùte, pour reparaître ensuite en ruisseau.
Parthenay, petite ville, fort mal bâtie, d'environ 5,000 âmes. On y remarque les restes d'un antique château, entouré de fossés et de cinij tours crénelées ; l'église Saint- Jean, en style roman, et d'anciennes prisons, dont les murailles s'élèvent à pic a plus de vingt-trois mètres au-dessus du Thouol.
rnKi/iKMK vovAcr:
'riiouars, petite ville de 2,l)0U hahilaiits , est lière de son château, (jui passe puiii- un des plus beaux de lllurope. Marie de la Tour il'Auvergiie, épouse de Henri de la Tréniuille, duc de Tliuuars, le fit bâtir en 103j, sur le plan que Philibeil Delornie avait ju'oposé à Catherine de Médicis pour la construction du palais des Tuileries. 11 se compose d'un grand corps de logis central, surmonté d'un dôme et accompagné de quatre pavillons ; le tout se développe sur une ligne de cent vingt mètres. La pi'oi'ondeur est de vingt-cinc] mètres. Le Thouet coule à l'est; au sud et à l'ouest, on descend par (juatre terrasses formant autant de jardins placés en ami)liitliéàtre les uns au-dessus des autres. La façade à l'ouest est précédée d'une cour entourée de portiques à terrasse avec balustrades. L'escalier qui conduit au premier étage est couvert d'un donjon bordé de balustrades, et à l'intérieur présente une gracieuse coupole. Au nord du château on voit la chapelle, ou plutôt quatre étages de chapelles superposées. La plus basse, taillée dans le granit servait de sépulture aux ducs de Thouars; la seconde servait d'église paroissiale ; la troisième portait le nom de chapelle de la Vraie-Croix ; la quatrième enfin, la plus vaste et la plus belle, est la chapelle ducale, bâtie dans le genre gothi(}ue , très régulière et bien éclairée. Une
magnifique serre abritait j)lus de deux cents pieds de grands orangers. D'après des renseignements conservés aux archives, la dépense de construction monte à 1,200,000 livres, non compris la plus grande partie de la main-d'cinivre, qui fut faite i)ar corvées gi'atuites. On estime (}ue pour exécuter aujourd'hui de pareils travaux, il n'en coûterait pas moins de 12,000,000.
Nous rentrons dans le Bocage de la Vendée. Bressuire est une ])etite ville de 2,700 ûmcs, (jui a une belle église du xn** et du xv" siècle construite en granit, et pour clocher une belle tour de plus de soixante-trois mètres. Nous visiterons, le crayon en main, auprès du village de Mallièvre, les ruines du château du Puy-du-Fou; à Morlagne, les ruines d'un couvent de bénédictins et d'un château. La route de Morlagne aux Herbiers traverse la partie la plus belle du Bocage, et dans cette dernière ville , peuplée de 3,500 habitants, qui semble se cacher sous des flots de verdure, tout respire un air d'aisance qu'on ne trouve guère dans les autres villes de la Vendée. Tiffauges, avec les ruines de son château, et surtout sa vallée, est encore un lieu qui se recommande au crayon des artistes. Nous suivons le cours de la Sèvre-Nantaise, qui nous ramène à Nantes.
QUATORZIÈME VOYAGE
BRETAGNE
Vannos. — Lorient. — Qiiiiiiper. — Brest. — Morlaix. — Saint -Bi'ieuc — lionnes.
— Laval. — Alou(;on.
Maintenant partons de Nantes pour Lorient et Brest , au nord-ouest et sur la côte ; c'est un voyage de cent soi.xante kilomètres d'abord, et de cent quarante kilom»''tres ensuite.
Nous passerons par la Roche- Bernard , bourg remarquable par le magnifique pont suspendu qui remplace depuis 1830 le bac dangereux sur lequel on traversait la Vilaine.
Ce travail gigantes(iue consiste en une seule travée de cent quatrevingt-dix-sept mètres d'ouverture, unie à chacune des rives par trois arcades en
maçonnerie; le tablier du pont est à trentedeux mètres au-dessus des plus hautes marées, cetiui permet aux navires de trois cents tonneaux de passer dessous à toutes voiles. Les piliers en maçonnerie qui supportent les cibles de suspension, surpassent en élévation la colonne de la place Vend^^m<^