FLANDRE FRANÇAISE
pelant l'attention publique sur ce point , a fait constater combien étaient exagérées les descriptions hideuses, publiées par quelques économistes, de la situation de la classe ouvrière.
On ne trouve nulle part un spectacle plus triste que celui du quartier des Étaques. On compte là environ un millier de familles vivant dans des caves, et n'ayant d'autre coucher que la paille. L'église Saint-Maurice, qui date de 1022, possède deux statues modernes de M. lira. L'hôtel do ville est un ancien palais construit par Jean sans Peur. Après que Charles-Quint l'eut habité, il prit le nom de Cour de l'Empereur ; on rappelle aujourd'hui le palais Rihour. Je ne connais rien de plus bizarre que le beffroi de Lille : au-dessus d'une tour conique, absolument en pain de sucre, placez un cercle coupé à six pans, et au centre un cadran ; au-dessus du cercle posez une tulipe (c'est, en effet, une tulipe que l'architecte a voulu imiter), et, du centre de la tulipe, faites monter la flèche aiguë d'un clocher.
La Flandre, étant celle de nos contrées qui produit le plus de lin, devait nécessairement être celle où on le file le mieux. Ici les bonnes fiicuses donnent à leur fil une rondeur, une netteté toutes particulières, et qui font reconnaître le fil llaniand par toute personne qui en a vu seulement une fois. Ce travail est cependant peu lucratif. La journée ordinaire d'une filcuse est de quarante centimes, et souvent moins. Depuis une vingtaine d'années, la France commence à filer le lin à la mécanique, et la ville de Lille compte à elle seule un certain nombre de ces filatures. Je dois vous avouer cependant que sur ce point nous sommes inférieurs aux Anglais.
Presque aux portes de Lille, nous trouverons Houbaix, modeste village jusqu'à la Révolution, mais (jui, à partir de l'empiro , commenc^a à s'accroître avec une i-aj)i(lili'' peut-être sans exemple en France. Fn 18U('>, c't'lait d<\ià une vilh; de près de 8,000 habitants, l'^n I82.i, sa pojHilation dépassait 18,000 àm(^s ; aujourd'hui elle s'(''lèvc à i)lus do Gl),000, et celle progression ne semble pas devoir s'nn'èler de sitôt.
Ne vous étonnez donc point de l'aspect gai , coquet et animé , sous lequel cette ville fraîchement éclose s'offre à nous. Toutes ces maisons, les unes simplement élégantes, les autres affichant des prétentions architecturales, toutes parfaitement construites, portent la livrée de la santé et de la jeunesse. Voyez-vous, sur leurs façades, cette interminable file d'enseignes : elles nous révèlent la cause de l'agrandissement de Roubaix, et la source de sa prospérité.
Voici Turcoing, à trois kilomètres de Roubaix. L'histoire industrielle de Turcoing présente la plus grande analogie avec celle de Roubaix. Elles s'allongent à qui mieux mieux, et, à force de s'allonger, elles finiront par se donner la main ; et alors elles ne feront plus qu'une seule ci lé. Le cas est si probable et si bien prévu, que déjà il est convenu que, pour ne blesser aucune susceptibilité patriotique , la nouvelle ville s'appellera Roucoing ou Tiirbaix.
Lille, Roubaix et Turcoing ont été, de 1770 à 1780, le berceau de notre filature de coton, qu'elles cardaient alors à la main et filaient au grand rouet. Depuis rintroduction des nouveaux procédés, toutes les trois ont continué à tenir un rang très distingué dans cette industrie. Roubaix et Turcoing étaient, depuis le xn" siècle, en possession de filer habilement la laine au rouet; vous pouvez croire qu'elles n'ont pas été les dernières à adopter les nouveaux métiers introduits chez nous depuis la paix. La mécanique a été successivement appliquée, de vingt ans en vingt ans, au coton, puis à la laine, et enfin au lin.
Le coton nous arrive par balles, après avoir été fortement pressé pour tenir moins de place dans les navires. Il est mélangé et sali par les débris de feuilles, de liges, etc. La première opération consiste à rt7)/«c/it'r cl Vtialrr. On le dispose sur une hiile sans lin, qui tourne autour de ileux rouleaux espacés, et il passe de là entre des cylindres garnis de battoirs et nuis rapidement, jiendant qu'un violent courant il'air entraîne la poussière et le duvet, et que les matières les plus lourdes toiuluMit à travers un grillage. De cette ma-
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chino, «[ui se noiiimo batlcitr-épluchcur. il sort ouvert, olalé tMi jiai'lie et iléjà uelloyc. Ou le livre à unes«H"onde inaehiiic, \cbotlriirétalcur. qui a beaucoup do rapport av(>c la première, et cpii achève la beso!j:iic. Le cotou on sort parfaitement nelloyé et étalé en une nappe de très peu d'épaisseur.
Le cardage de cette nappe s'opère dans une troisième machine, où elle passe entre deux cylindres garnis de cardes, dont les pointes très aiguisées sont disposées en deux sens contraires: un troisième cylindre, garni aussi de cardes , l'enlève ; un peigne d'acier, autpiel un excenlri-]ue communi(|ne un nxtnvemenl de va el-vient , la détache de la linisième carde par petits coups alternatifs. La napi^e cai'dée sera découpée par minces rubans. Ce ruban se compose de filaments démêlés, mais placés dans diverses directions; une quatrième machine, le bunc d'édragc, a pour mission de coordonner les filaments dans des directions parallèles et d'ajouter les rubans bout à bout. Ici le ruban passe successivement par trois paires de cylindres. Le cylindre inférieur de chaque paire est en fer et cannelé , tandis que le cylindre supérieur est couvert de drap, et, par-dessus le drap, de cuir, de manière qu'il exerce une compression sur le colon, forcé de s'engager dans les cannelures. La seconde paire de cylindres tourne deux fois plus vite , et la troisième cinq ou six fois plus vite que la première. Le ruban étiré et déjà consistant par suite de ces innombrables compressions (la troisième paire de cylindres fait cent cinquante tours par minute) forme un fil continu qui vient tomber dans une lanterne tournante en fer-blanc où il reçoit une première torsion; de là il s'enroule sur les bobines de la bobineuse.
Ce |)remier fil, ou, comme on dit, le boiidin, est porté à une cinquième machine , aj)pcléc miill-jenny. Dans cette machine, le boudin subit un nouvel étirage avec compression, en passant de la bobine par trois nouvelles paires de cylindres, mus av6c des vitesses croissantes pai- chaque paire, et dont les uns sont cannelés, tandis (jue les autres sont garnis de ruir. Au soiijr des cylindres,
le fil vient s'envider sur une broche tournante. 11 y a trois à quatre cents de ces broches (jni correspondent à autant de cannelures des cylindi'es et à autant de bobines chai-gées du boudin. Ces broches sont portées sur un ehariol ipii se meut sur (piatre petites roues, l ne grande roue met en jeu les cylindres, imprime le mouvement aux roues du chariot, et en même temps fait tourner toutes les broches, ce (pii doime au lil la torsion. Le chariot recule en tirant le lil (jui lui est lourni pai'les cylindres. Arrivé au bout de sa course, le jeu d'une détente (pi'il renl'onlre l'arrête; lui et le cylindre ne reçoivent plus le mouvement de la grande roue; elle continue encore un iiislanl à faire tourner les broches, ce qui complète la torsion du fil, apiôs cjuoi le chariot revient à sa })Osition primitive auprès des cylindres. Le jeu d'une autre détente rétablit les choses dans l'état primitif, les cylindres continuent à fournir le fil, et le chariot recommence à reculer en tirant une nouvelle aiguillée. Il suffit d'un ouvrier pour surveiller la marche des deux nudls-jeiinies placées face à face. A chaque retour d'un chariot près des cylindres, il rattache les fils qui se sont rompus , tandis que le chariot de l'autre métier tire une aiguillée. Ainsi un homme seul peut conduire de six à huit cents broches, c'est-à-dire à l'aide de ces deux machines, faire autant et plus de besogne que n'en faisaient autant de rouets. Le fil est mis en écheveau sur un dévidoir, dont le contour est juste d'un mètre. Chaque écheveau compte dix échevettes décent fils, en tout mille mètres de longueur. La désignation de finesse se fait par un numéro qui indique combien il faut d'écheveaux pour peser ini demi-kilogramme. Ainsi le numéro 80 est celui dont quatre-vingts échcveaux ou quatrevingt mille mètres de longueur de fil pèsent un deini-kilogramnie. On a imaginé une pelotonneuse, machine où le fil se présente de manière à se rouler en boule, tout en dessinant sur la boule un charmant réseau. Sans cette machine, ce pelolonnage, exécuté à la main, coûterait mille fois la valeur du fil et ne serait jamais aussi bien exécuté.
La filature de laine est organisée d'après le
DE PARIS A LILLE — FLANDRE FRANÇAISE
même principe. Formation successive d'une nappe, entre des cylindres garnis de cardes, puis d'un ruban, puis d'un gros fil ou boudin, par l'étirage et la compression entre les cylindres, et affinage sur un dernier métier; seulement, dès la première opération, on a soin d'imbiber la laine d'huile pour un quart de son poids.
Le lin se file également sur le même principe. A l'entrée et à la sortie des cylindres, il y a de petites boîtes qui laissent échapper des gouttelettes d'eau sur le fil à mesure qu'il se forme, pour imiter ce que font les fileuses à la main, qui, à mesure qu'elles tournent le fil entre leurs doigts, ont soin de le mouiller souvent.
La fabrication du sucre de betterave est pour notre Flandre et la Picardie une industrie très importante. La betterave est arrachée à dater du mois de septembre et dans les mois suivants. Les opérations consistent dans le nettoyage et le lavage, l'extraction du jus par le ràpage. La betterave est déchirée et réduite en pulpe par l'action d'un cylindre garni de lames de scies et qui fait de six à huit cents tours par minute. Cette pulpe est soumise à l'action d'une presse, et le jus exprimé se traite à peu près comme celui de la canne à sucre. La feuille sert à nourrir les bestiaux; le marc est un bon engrais, et la terre où la betterave a été cultivée se trouve préparée pour donner de belles moissons de froment. La presse hydraulique est celle qu'on emploie pour l'ordinaire. C'est une invention très simple et très ingénieuse. Un tuyau garni d'un corps de pompe est en communication avec un autre tuvau vinerl fois plus gros, dans lequel s'adapte un vaste piston. Supposez l'eau introduite dans les deux tuyaux. Vous foulez à Taide de la pompe; la pression exercée sur l'eau du petit tuyau se transmet à chacune des molécules de l'eau qui est dans le gros tuyau , et elles agissent sur toute la surface du |)islon, ([u'olles tendent à soulever. Vous pressez de haut en bas sur la petite surface de l'eau du tuvau de la pompe, et la j^ression se répercute, de bas en haut, vingt fois i>lus forte, sur la surface vingt fois plus large du piston. Mainlenant,
sur le piston, supposez un plateau qui suive son mouvement et se rapproche d'un autre fixé à demeure, et mettez l'objet à presser entre les deux plateaux. L'effet de celte machine est prodigieux, et, en théorie, il est illimité; car, outre qu'on peut l'augmenter en augmentant le rapport entre les tuyaux, on peut encore décupler la force en allongeant dix fois plus le levier qui agit sur la pompe foulante. En pratique, on peut produire des efforts correspondant au poids de deux à trois cent mille kilogrammes.
Nous viendrons de Lille à Saint-Amand, ville de 10,dOO âmes, qui a des sources très renommées contre la paralysie. Une tour de cent mètres d'élévation, construite en grès et en pierres, et couverte de sculptures de la base au sommet, est tout ce qui reste d'un superbe monument abbatial du xvii* siècle. Valenciennes n'avait conservé qu'une seule tour qui signalât à l'œil du voyageur la place qu'elle occupe au confluent de l'Escaut et de la Pdionelle, derrière de bonnes fortifications, et auprès d'une citadelle conslruile par Vauban en 1677; et cette tour s'est écroulée le 7 avril 1848. C'est une ville de 24,000 âmes. A l'époque de Clodion, c'était un pauvre village groupé autour d'un château. La vieille porte par laquelle on arrive de Lille est flanquée de deux tours à mâchicoulis avec des toitures aiguës. Valenciennes est, ainsi que Lille, le centre d'une grande fabrication de dentelles, qui se font au fuseau, d'un même fil, d'un réseau tantôt rond, tantôt carré, et dont le fil est composé de quatre fils tressés; moins riches en apparence que les dentelles de Matines, elles se recommandent par plus de solidité ; aussi , quand elles unissent une finesse extrême à une parfaite égalité de tissu, le prix en est-il très élevé. Depuis vingt-cinij ans, le musée de Valenciennes s'est enrichi de bas-reliefs, de statuettes, de médailles, et de mille objets de toute nature, provenant de fouilles dirigées avec habileté par de savants antiquaires auprès du village de l'amars (jui fut jadis ville romaine avec un temple de Mars, l\imun Mavtis, et enfin de plusieurs cliefïj-d'œuvre de lUiliens provenant d.^ l'abbaye do Saint-.\mand.
ni\->;Fl'TIKMR VOVAHE
Auprès do là sont K's iiiinos de houille d'Ai)/.iu. iUiismes, vie. Ce bassin liouillor, dont la ilécouverle ne ilale (jue ireiiviion un siècle el demi, compte un grand iRuubic de concessions sur les ileux rives de TEseaul. Au cenln' el dans la pailie occidentale du bassin, il faut aller ciierclier la houille à de grandes prolondeiws, queltpiefois à cimi cents mètres. Les houilles irAnzin se répandent dans le nord de la France justju'à Dunkenpie; elles arrivent à Paris par TLscaut, la Scarpe, le canal de Saint- Quentin, rOise et la Seine.
La célèbre compagnie d'Anzin,donl la fortune est proverbiale , a été fondée en 1717. Elle possède sept concessions conliguës, toutes situées dans Tarrondissement de Valenciennes et produisant les meilleures espèces de charbons. Parmi ces espèces, on distingue surtout : la houille grasse, dite maréclialr. tiui s'aLTirlutine
au feu; la houille à coke pur et à gaz, qui est sèche; la houille demi-grasse, à longue llamme; et enfin la liouille maigre, qui se rapproche de l'anthracite. Ces mines emploient la population d'une ville, c'est-à-dire environ 10,000 ouvriers, dont 9,000 sont occupés à Texlraction du charbon, et les l,i)il<J autres aux travaux extérieurs. Pour les loger on a bâti une cité de 1,200 maisons, ])rès des principaux puits. Sur toute retendue des concessions, il y a environ quarante puits ou fosses d'extraction, et une dizaine de puits servant à l'aérage des galeries ou à l'épuisement des eaux. La pioduclion annuelle est de onze millions d'hcct"»lilres de houille.
La compagnie possède un tronçon de chemin de fer long <\o rlix-lniil kilomètres, con-
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llùlel lie ville d'Arras.
si mit en 18.15, par lequel elle communi(jue avec la ligne du Noril. l^lle a aussi fait creuser une galerie souterraine de près de quatre kiloinrlres pour relier ses diverses galeries il«' mines avec le chemin de fer et avec le canal de l'Lscaul, près de Valenciennes. Les nombreux ouvriers occupés dans les concessions d'Anzin reçoivent annuellement plus de six millions de salaires.
Nous aurions pu égalemeiiL venir à Lille
par Amiens et Doullens , d'où nous aurions gagné Arras , VOrigiaciim des géographes anciens , la cité des Alvébales.
C'est une belle ville de 20,000 âmes, qui présente à l'attention du voyageur un vaste hôtel de ville gothique, avec un beffroi d'une grande élévation , et surtout la place même où se trouve ce monument; encadrée en partie de vieilles maisons dont la plus ancienne remonte au milieu du xv" siècle, et dont la plus récenle date du xvn", celle place offre un ensemble où l'on peut suivre pas à pas les transformations de Farchitecture civile pendant une période de plus de deux cents ans. Par une mesure que Ton ne saurait trop approuver, Tédililé d'Arras défend aux propriétaires de ces vénérables témoins de la manière dont vivaient nos pères de faire le moindre changement dans leurs façades. Celles-ci, enlreleimes avec soin, réparées avec intelligence, promettent de conserver longtemps encore non seulement leur physionomie générale, mais les moindres détails de leur ornemenlalion primitive.
Arras possède encore d'autres places entourées d'arcades, et une cathédrale moderne d'architecture grecque; la jolie pclile église du Saint-Sacrement, bàlie récemment à Pimi-