I. — Le Paris ancien
L'île de la Cité formait à elle seule, lors de l'invasion romaine, la ville que César nomme Lutelia, Lutèce ; quelques parties même de l'île restaient encore en culture. Les maisons, sortes de cabanes, petites, couvertes en roseaux, étaient éparses çà et là. En l'an 54 avant Jésus-Christ, César y convoqua une assemblée des chefs des dilTérents peuples de la Gaule. Jugeant celle île de la Seine propre à servir de base à ses opéi"ations militaires, il y fit construire des maisons plus commodes, ainsi que deux grosses tours, sur les deux rives opposées, pour défendre l'abord des doux ponts en bois par lesquels on y arrivait. Une inscription du temps de Tibère, découverte dans le siècle dernier, fait mention de marchands bateliers du tprritiiirc des Parisiens, tpii formaient
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uiio commuiiauU' à Lulôce. Vers Tan ;5(»0, Julien y fui proclanit' impcralor el aïKjiiste par ses soKlats. 11 haliilail, auj>irs df la ville, sur la rive irauche, le jialais des Thennes, dont il existe encore (luelques restes.
Ces débris, préct'dés aiijouiHriiui d'un joli 5(^i<a>'cquiles relie au boulevard Sainl-Mielud, sont connus sous le nom de Thermes de Julie», mais remontent, selon toute apparence, à Constance-Cidore. La disposition des matériaux el rornementalion de rarchilecture semblent du moins indiijuer clairement les premières années du iv° siècle. N'était-il pas naturel, en eiïet, qu'au moment où Dioclétien couvrait le Quirinal de ses Thermes gigantesques, Constance-Chlore, son collègue, cherchât à rivaliser avec lui de splendeur et de magnificence dans les solitudes transalpines ?
Les Thermes de Lulèce rappelèrent donc les Thermes de Rome. Ce fut le même luxe , la même grandeur, la même hardiesse; Julien de Ilauteville nous les représente encore , vers la fin du xii® siècle, dominant et embrassant la montagne de leurs constructions majestueuses. « dont les cimes, s'écrie-t-il, touchent aux cieux et les fondements à l'empire des morts. »
Une place publique, située aux environs du carrefour Saint-Michel, de vastes jardins s'élendant jusqu'à Saint-Germain-des-Prés et jusqu'à la Seine, et un camp dont quelques fouilles récentes inditjuent remplacement dans la partie orientale du jardin du Luxembourg, servaient de complément à celle somptueuse habitation.
Quant aux Thermes proprements dits, ils comprenaient à la fois, dans les mœurs romaines, un palais, des salles publicpies pour les bains, une bil)liothèque et quehjuefois une palestre; c'est ce qui explique l'étendue des substructions que l'on rencontre au fond des caves d'un grand nombre de maisons du quartier de la Sorbonne. La salle grandiose qui seule est demeurée intacte paraît avoir été destinée aux bains froids : c'est le frif/idftrium. Elle recevait les eaux de l'acpiedui; d'Arcuojl par quatre tuyaux en teirc niilc,
(loiil les orifices sont encore visibles au fond de trois niches prati([uées dans la paroi méridionale de l'édifice.
I*rès de cette salle était le baptislerium vaste piscine de dix mètres de longueur où les baigneurs jiouvaient se plonger et nager. La cour acluellc l'oiiuail le lepidarinm ou bain tiède, et dans son prolongement se trouvait le fourneau ou hypocaxislc , accompagné de petits escaliers de service qui existent encore.
Le frigidarium est toutefois la seule partie de ce monument (pii puisse donner une idée complète de son architecture. Seul il a conservé sa large voule, qui s'élève à quinze mètres au-dessus du pavé et dont les retombées sont soutenues par des proues de navire. Il est remarquable que cette voûte a résisté et à l'action dissolvante de quinze siècles et au poids d'un jardin (jui, il y a trente ans encore, la recouvrait de ses cultures et de ses grands arbres.
La maçonnerie du palais des Thermes se compose d'un appareil carré mêlé de chaînes de briques superposées symétriquement et recouvert de stuc. Les faces des murs du fiigidarium sont décorées de trois grandes arcades ; celle du milieu est la plus haute, et sur le mur méridional elle se transforme en niche semi-circulaire. Au-dessous de la salle s'étendent divers otages de souterrains qui formaient de vastes dépendances et dans lesquels on voit un bel aqueduc. Le tepidnrium était orné de niches alternativement rondes et carrées. Telles sont les seules données qui nous restent sur ce monument, dont la majesté et l'importance contrastent si vivement avec le tableau des cahutes de boue et de paille que nous tracent les anciens historiens de Lulèce, et le modeste tilre d'oppidulum qu'ils lui donnent.
Il est vraisemblable que la partie habitée par les gouverneurs romains était celle qui s'élevait sur le sommet de la colline, in vcrtice monfi.^. Julien y passa l'hiver de 3')0 à 3G0.
Après lui, les empereurs Valentinien et N'alens firent successivement divers séjours aux Thermos. Clovis y établit à son tour le
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siège de Tempire des Francs. Childcbert y fixa également sa résidence; et les jardins de Julien, devenus les jardins de la reine Ultrogothe, éveillèrent en plein vi® siècle la verve défaillante des poètes. Le printemps, disait Fortunat, y est perpétuel; Tair y est embaumé d'une multitude de ces roses de Paris qui ont déjà un nom comme les roses de Jéricho dans TÉcriture, Parisidiacas rosas. Le pampre tressé en berceaux y oppose auxchaleurs de l'été un épais ombrage sous lequel se joue une brise légère, aura levis; des fruits délicieux y flattent à la fois l'odorat et le eoût :
Nare suavis odor, dulcis in ore sapor;
VOUS diriez un paysage de Tusculum ou de Tibur. On respire en ce lieu je ne sais quelle volupté au souffle de laquelle le chef franc se complaît avec amour :
Hsec magno inseruit rex Childebertus amore.
A partir de cette époque, le silence se fait dans les vastes salles des Thermes. Les chefs francs avaient fini par leur préférer les grandes fermes de Braine et de Clichy; et le palais romain, démantelé par l'âge et par les Normands, n'était plus, au xii" siècle, qu'un impénétrable repaire constamment ouvert aux crimes et à la luxure :
Mulliplici lalebra scelerum tessura laborem...
Au xin" et au xiv° siècle, nous voyons les Thermes devenir successivement la propriété de Jean de Courtenay, de Simon de Poissy, de Raoul de Meulan, d'un archevè(iue de lleims, d'un évoque de Bayeux, jusque vers \'A\0, époque où Pierre de Chaslus l'acquit délinitivomcnt au noiu de l'ordre de Cluny.
Cent cin(|uanle ans après, l'élégant luMol de Cluny s'élevait sur une partie dos ruines romaines, et l'épaisse couche de terre triin jardin recouvrait, nous l'avons dit, les solid<>s voûtes du fiiijidarium.
A l'époque de la Bé'volulion, les Tliornies, devenus |)iopri(H(' nationale, furent adjiigc's à vil prix, et riinmense salle t[ue nous connaissons servit de magasins à nu toiuieliei-. Depuis lors raMli({ue palais (!<> Julien a été
acquis par la ville de Paris; on l'a recouvert d'un toit, on l'a débarrassé des masures qui le dérobaient aux regards, puis la ville l'a cédé à l'Etat, qui en a fait un musée.
Le musée des Thermes est spécialement consacré aux antiquités gallo-romaines, dont il est lui-même le plus glorieux débris; tandis que l'hôtel de Cluny, bâti sur ses décombres et l'un des gracieux monuments de la Renaissance, se trouve non moins heureusement transformé en musée du moyen âge. Parmi les antiquités conservées aux Thermes , je me contenterai de citer l'autel dédié à Jupiter par les nautes de la Seine, et un petit nombre de bas-reliefs et de tombeaux. Quant au musée de Cluny, il serait impossible même d'indiquer toutes les richesses artistiques et archéologiques qu'il renferme en fragments d'architecture et de sculpture, en ivoires surtout, albâtres, bois sculptés, vieux imprimés, vieux manuscrits, vieilles miniatures, riches vitraux, émaux incrustés, orfèvrerie, bijouterie, broderies, armurerie, serrurerie, etc. On y remarque le lit de François I" et les Heures de Henri 111, le cabinet de deuil orné d'émaux de Catherine de Médicis, et l'oratoire en ivoire sculpté de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne; la célèbre légende de Saint-Lié en vitraux du xvi° siècle, et l'échiquier en cristal de roche donné à saint Louis par le Vieux de la Montagne.
Mais parmi toutes les curiosités de l'hôtel de Cluny, l'hôtel lui-même figure au premier rang. Cet hôtel fut construit vers la fin du XV" siècle par doux abbés de Cluny, Jean de Bourbon ot Jacques d'Amboiso. Co dernier consacra, si nous on croyons un vieux chroniqueur, ^)0,000 angelots à son édification de fond en cime; aussi les armes d'Amboise et les statues de la famille y otaient-elles prodi-
guées.
La façade principale i\y^ l'hôtel se compose d'un vaste corps de l^iiis llancjué de deux ailes: l'une do ces ailes est ouverte au rezdo-chausséo par une suilo d'an'ades ogivales du plus gracieux des>iu. A la naissance des (itilures se d«Hnch(» une galerit^ à jour derlièrc lacjuelle pyramident ^\y' hautes lucarnes liehemenl sculptées. Une tourelle à pans
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coupés parlajre l'éilifice; elle est ornée de coquilles et de hourdons de pèlerins, eu souvenic du eélèbre pèlerinage de Saiut- Jaeques, que ne pouvait oublier Jaciiuvs d 'A m bol se.
A l'intérieur, ce (pii fiappe surtout, c'est l'exquise éléijance de la chapelle ; par une disposition singulière, les nervures élancées des voûtes s'y réunissent en faisceaux sur un pilier central. L'hèitel est placé dans un hémicycle formant saillie sur le mur extérieur; enfin des niches sculptées en relief, des vitraux, des peintures et une cage d'escalier en broderie de pierre achèvent l'ornementation de ce gracieux monument.
L'appartement contigu à la chapelle porte le nom de chambre de la reine Blanche, en mémoire du séjour qu'y fit Marie d'Angleterre, veuve de Louis XII, pendant les premiers mois de son deuil, qu'elle portait en blanc suivant l'usage des reines de France. Parmi les personnages célèbres dont le nom se rattache à l'histoire de riiùtel de Cluny, nous citerons encore Jacques V, roi d'Ecosse, qui y épousa l'une des filles de François P"", et plusieurs membres de la famille de Guise, le cardinal de Lorraine entre autres.
Pendant la révolution, l'hôtel de Cluny devint successivement un lieu de réunion pour la section du quartier, un amphithéâtre de dissection et un atelier d'imprimerie. La chapelle servit tour à tour de salle de séances et d'amphithéâtre. Depuis lors, grâce à un archéologue distingué, M. du Sommerard, Tholel de Cluny a été remis en honneur. Ce fut M. du Sommerard qui eut l'heureuse pensée d'en faire un musée d'antiquités nationales, et le gouvernement, en .se rendant propriétaire, à sa mort, et de l'hôtel et des collections, en restaurant l'un, en enrichissant les autres, n'a fait que compléter son œuvre.
C'est vers 380 que Lutècc prit le nom de Paris, urbs Parisioriim, la ville des Parisiens, dont elle était la capitale. On a beaucoup discuté sur l'origine des deux mots Lulelia et Parisii. 11 est beaucoup i»lus simple d'avouer que nous n'en savons absolument rien, .lupiter eut, dit-on, nu lomple à la pointe orientale de la Cité, Mars à Montmartre, et
Mercure sur la montagne Sainte-Geneviève. On présume que, vers l'an 2'iu, saint Denis prêcha la foi ehn'lienne dans cette contrée, et fut mai'tyrisé avec ses compagnons sur la colline de Montmartre. Quehpies savants affii-ment que, dès le règne de Valenlinien (vers 305), Paris eut une petite basilique, dédiée à saint Etienne, sur une partie du terrain que couvre aujourd'hui Notre-Dame.
Sous les rois de la première race, les lois romaines furent remplacées ])ar les lois des vainqueurs, les Francs. Un dur servage pesa sur les campagnes; mais Paris eut toujours l'avantage d'être le patrimoine particulier des rois. Ses bourgeois conservèrent leur liberté et les privilèges de leur commerce sur la Seine. C'est pour cela que la ville de Paris a placé un vaisseau dans ses armes, comme symbole et souvenir de la corporation marchande qui fut son premier corps municipal. Les rois de la race carlovingienne résidèrent peu à Paris. Charlemagne le visita souvent, (pioique sans en faire sa résidence.
Lorsqu'on 845 les Normands (hommes du Nord, qui s'étaient montrés pour la premièic fois sur les côtes de France pendant le règne de Charlemagne) remontèrent la Seine dans leurs grandes barques venues de la Scandinavie, et arrivèrent à l'improviste sur Paris, quelques centaines de maisons, sur les deux rives, formaient deux faubourgs à la ville : l'un regardant le nord (le bas des rues de la Harpe et Saint- Jacques), l'autre exposé au sud (la place du Chàtelet et le bas de la rue Saint-Denis). A quelque distance étaient les bourgs de Saint- Marcel, Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés, tournés vers le nord; Saint-Germain-l'Auxerrois, Saint-Martin-des-Champs, du côté du sud. Tous ces bourgs étaient séparés par des prairies marécageuses, des champs et de grands restes de forêts. La Cité n'avait point de remparts; cette fois, le fleuve, sa défense naturelle, au lieu de lui servir, lui devenait funeste. Les habitants s'enfuirent, tout ce qu'ils ne purent emporter devint la proie des pirates. Le roi Charles le Chauve, retranché à Saint- Denis avec quelques troupes, acheta la retraite de cet ennemi inattendu et si redoutable moyen-
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nant quatorze mille marcs d'argent (le marc pesait deux cent cinquante grammes). Les mêmes ravages se renouvelèrent en 8oG et en 861.
En 88d, les Normands revinrent; mais cette fois ils trouvèrent la Cité abritée derrière des murailles et des tours, qui, à la vérité, n'étaient pas entièrement terminées. Le vaillant évêque Goslin dut, à leur approche, faire construire aux flambeaux une tour en bois dans la partie de Touest. Le faible roi Charles le Chauve s'était laissé arracher, par les grands vassaux, l'hérédité des fiefs; le comté de Paris était devenu fief héréditaire d'Eudes, qui sut le défendre.
Le modeste Paris, renfermé jusqu'alors dans la Cité, ne couvrait donc qu'environ trente-huit hectares, c'est-à-dire un peu moins que l'étendue du jardin des Plantes tel qu'il est aujourd'hui.
Actuellement, depuis que le mur d'octroi qui formait la limite de Paris a disparu, et que, depuis le l*"" janvier 1860, les barrières ont été reculées jusqu'à l'enceinte des fortifications, la capitale de la France a trente-six kilomètres de circonférence, une superficie de cinquante et un kilomètres carrés, et une population de 1,525,942 habitants'.
IL — Fontaines, ponts, boulevards.
La Seine divise Paris en deux parties inégales, généralement désignées sous le nom de rive droite et de rive gauche. Outre la Seine, il existe à Paris trois canaux destinés à faciliter la navigation de ce fleuve; ce sont : le canal de l'Ourcq, ceux de Saint-Denis et de Saint- Martin. Ces deux derniers permettent aux bateaux d'éviter la traversée toujours dispendieuse do Paris.
1 Voici le tahloau des suporficiog ;"i «liversea époques,
extrait dos publications statistiques de la prcfocturo :
Sous Julcs-C.i'snr, 56 ans av. J.-C, la l" cncciiito ronfcrmail 1!>,'2s
— Jiilion, en 375, la 2» — HH.Tf^
— Philippi'-Aiigiislo , en 1211, la > — 2.';j,s.''i
— !ir.7,S(l
— li():i.7()