INTRODUCTION
au plus, grâce aux chemins de fer, à une excursion à Rouen ou à Orléans; >mais c'est là tout. Cependant, pour vous dédommager quelque peu, en attendant que nous puissions accomplir notre tour de France, j'ai une proposition à vous faire. Vous savez, comme vous me l'avez entendu raconter souvent à votre mère, que, dès l'âge de vingt ans, je commençai à parcourir la France comme secrétaire d'un inspecteur général des tinances. J'ai exercé des emplois dans des localités diverses; plus tard, j'ai été chargé moi-même d'inspections dans plusieurs départements; j'ai fait ensuite nombre de grandes tournées dans le Midi et dans le Nord, dans l'Est et dans l'Ouest; enfin, le poste que j'occupe aujourd'hui à Paris me met encore à même de recueillir une foule de renseignements de tous les points de la France.
« J'étais curieux, j'aimais à m'instruire ; j'ai toujours eu le goût des arts, et je me suis occupé d'antiquités ; j'ai mis mes missions à profit ; j'ai recueilli les dessins de tous nos monuments principaux ; j'ai rédigé mes souvenirs de voyage ; j'ai conservé des notes sur nos richesses agricoles et nos grands établissements dans tous les genres d'industrie. Voulez-vous me prendre pour votre guide et vous confier à moi, mes chers enfants? Tous les soirs, sans sortir de notre petit jardin (et remercions Dieu, qui nous accorde la jouissance d'avoir un petit jardin dans une ville comme Paris), nous partirons de cette capitale pour quelqu'une de nos grandes villes. J'ose espérer que vous retirerez de nos entretiens quelque instruction, et qu'au bout de six semaines de voyage sur la carte, vous connaîtrez notre chère France aussi bien que moi, qui ai passé à la parcourir les plus belles années de ma vie. En loul cas, lorsque viendra pour vous l'heureux moment de voir les choses par vos j)ropres yeux, vous n'en serez que mieux préparés pour les observer avec fruil . piiisfpie vous les aurez une première fois entrevues à travers les récits de votre père. A demain notre premier voyage. »
Guillaume et sa sœur étaieni troj) rnisonnabh^s pour ne pas se soumettre de l)onne grâce à la nécessité, et ils acceptèrent avec reconnaissance cette compensation que leur ofiVait la bont(' de leur |)ère.
PREMIER VOYAGE
DE PARIS A LYON PAR LA liOURGOGNE
Vincenucs. — Meluii. — Fontainobloan. — Sens.
Mî\eon. — Lvon.
Auxori'o. — Avallon. — Dijon.
• Honte (le Genève.
Aulnn. — Cliàlon.
Le lendemain soir, M. Dumontel était assis entre ses deux enfants, devant une table sur laquelle il avait étalé une carte de France bien éclairée par une carcel; on voyait à coté de lui un grand portefeuille plein de dessins ou de gravures; et, feuilletant un manuscrit qui contenait les notes de ses voyages, il commença ainsi :
« De quel côté allons-nous sortir de Paris? car vraiment nous avons l'embarras du choix. Douze voies ferrées, rayonnant dans toutes les directions, nous od'rent leurs wagons prêts à nous emporter avec une vitesse qui variera de quarante à soixante kilomètres à Tiieure, selon que nous prendrons un train omnibus, direct, ou express.
Ces chemins de fer relient aujourd'hui avec Paris non seulement toutes les gi'andes villes de France, mais encore Bruxelles, Amsterdam, Hambourg, Berlin, Vieime, Home, etc.; et, sans parler de la rapidité, ils constituent la manière do voyager la plus confortable et la plus économique. Nous serions d'ailleurs fort embarrassés (Vcn trouver une autre, j)ar la bonne raison (pi'aucune diligence n'a essayé, pour de longs parcours (tels que ceux de Paris à Lyon, de Paris à Bonlcaux), de soutenir avec les chemins de fer une con-
currence impossible. Cependant, chose digne de remarque, le nombre des voitures publiques a doublé en France depuis vingt ans. Chassées des grandes lignes, les entreprises de messageries ont monté une foule de services pour toutes les villes de quelque importance, de manière à les mettre en communication avec le chemin de fer le plus voisin.
Les routes sont donc les auxiliaires naturels des chemins de fer.
On divise les routes en cinq classes, selon leur degré d'importance. Celles de première classe parlent de Paris, et aboutissent à la frontière; celles de seconde classe partent aussi de la capitale, mais n'aboutissent qu'à un chef- lieu de département; celles de troisième classe sont destinées à joindre entre eux plusieurs départements sans passer par Paris. Ces trois classes prennent le nom de routes nationales, et sont entretenues aux frais (le l'Etat. Leur largeur varie de dix à (pialorze mètres, dont cinq à sei)t mètres de chaussée.
Les roules de (piatrième classe, ou roules déj)artementales, conduisent de chef-lieu à chef-lieu . ou mettent en comnuinication les grandes communes entre elles; elles sont entretenues aux frais des départements.
ruFMirn vovac r
Vionnonl oiisuilc les nniles de riiKiuiiMue classe, qui juiirnonl enlro elles les coiniiuincs \\c luiiiiidi-f iiiiporlaiice; elles portent \c in»iii de elieinius vicinaux; leur enlreiien est à la ehnriife des conimunes (|u'elles desservent.
Il y a vinc^l ans, nous aurions eu le ehoix de ti'ois moyens de li'anspoii.
.le le suppose riche, mon cher (iuillaume. Tu serais monté dans ta calèche de voyage ; Ion valet de chambre occupe le siège; on attelle deux chevaux de poste. Le poslilloii fait claquer son fouet, et le voilà emporté au grand trot, et même au galop (si lu as promis au jiostillon de lui donner un bon pourboire, de lui payer de bonnes guides); te voilà, dis-je, emporté très confortablement jusqu'au prochain relais. 11 l'en aurait coûté par poste, c'est-à-dire pour une distance de huit kilomètres, quatre francs cin(juante centimes, sans compter ce que ton désir de te montrer libéral, ou ton besoin d'aller très vite, l'aurait fait ajouter au salaire légal du postillon. Si lu avais voulu voyager dans un bon style , m a good style, comme disent les Anglais, lu aurais fait précéder ta calèche par un courrier qui, à chaque relais, eût annoncé Ion arrivée, afin que tes chevaux se trouvassent prêts, et que tu perdisses moins de temps à relayer.
Je suppose que tu ne veuilles pas le servir de ta propre calèche; les maîtres de poste eussent mis un cabriolet à ta disposition, moyennant une rétribution d'un fianc cinquante centimes par poste.
pour aller aussi vite, tout en dépensant beaucoup moins, tu aurais pu prendre une place dans une des malles-poste qui partaient de Paris tous les soirs à six heures. Tu aurais été conduit tout d'une traite, avec une vitesse de seize kilomètres à l'heure, jusqu'à quelque grande ville à l'extrémité du territoire : Strasbourg, Besançon, Marseille, Bayonne; et cela à raison d'un franc cinquante centimes par poste. Je t'aurais défié d'aller plus vite avec la voiture et un courrier, même en payant les plus furies guides aux postillons.
— Quant à moi, dit Ileniielte, je n'aurais jamais eu de goût pour la malle-poste. Elle ne s'arrêtait que pour changer de chevaux,
cl il l'allail faiiv juscju'à huit cents kilomètres sans descendre de celte boîte, si ce n'est (juchiues minutes au plus. N'ayant ni courrier ni calèche à mes ordres, j'aurais simj)lemenl j)ric mon cher j)apa de me retenir une place dans le coupé d'une diligence. On y était très bien, absolument comme dans sa propre voilure, et l'on découvrait parfaitement le pays.
— Pour nous qui ne devons cette fois voyager (pi'en pensée et sur la carte, nous allons simplement suivre une des grandes lignes de chemins de fer qui partent de Paris.
.Mais nous avons déjà perdu beaucoup de temps. Pour (pielle ville nous décidons-nous à partir?
— Mon papa, dit Henriette, puisque vous voulez bien me laisser le choix, j'aimerais à commencer par Lyon.
— La ville oij se fabriquent les belles étoffes de soie, fit observer Guillaume en souriant.
— Je n'y avais pas pensé, monsieur le frondeur ; j'ai indiqué Lyon parce que ma géographie m'a appris que c'est la seconde ville de France. »
M. Dumontel reprit : « Partons donc pour Lyon et par la route la plus belle. Nous sortirons par la place de la Baslille et le faubourg Saint-Antoine, et nous prendrons la ligne de la Bourgogne.
Avant de passer par Charenton , au confluent de la Seine et de la Marne, jetons un legard sur notre gauche, et disons adieu au château de Vincennes et à son donjon, sombre masse quadrangulaire à cinq étages, haute de cinquante-deux mètres, flanquée de tourelles , fjui domine si Irislement toute la plaine. Le général Daumesnil , connu du peuple sous le glorieux et naïf surnom de la ïambe de bois, s'est immortalise en défendant deux fois celte forteresse, et en conservant à la F'rance le matériel (|u'elle contenait lors de nos désastres de 1814 et de 1815; car Vincennes est un immense dépôt d'armes et de munitions de guerre, capable de suffire à l'armement de cent vingt mille hommes. Le donjon a renfermé dillustres prisonniers dÉlat. C'est là que le grand Condé caplif
DE PARIS A LYON — BOURGOGNE
cultiva des fleurs. M"" de Scudéry fit à cette occasion le quatrain suivant :
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosait d'une main qui gagna des batailles, Souviens-toi qu'Apollon a bâti des murailles, Et ne t'étonne pas que Mars soit jardinier.
Vous appi^endrez, en lisant l'histoire de la révolution , comment ce séjour devait être plus fatal encore à l'un des descendants du héros, le jeune et infortuné duc d'Enghien. Dans le fossé du château du côté de l'esplanade, à droite du pont-levis et dans l'angle rentrant formé par la tour de la l'eine, on lit sur un fût de coloime en granit rouge , que supporte une base de marbre noir, cette simple inscription latine : Ilic cccidit :
«C'est là qu'il tomba. »
Les circonstances de ce drame douloureux méritent de trouver place ici. Napoléon , irrité par quelques complots ourdis contre sa personne, voulut frapper de terreur le parti royaliste. Le 13 mars 1804, deux cents soldats de la garnison de Strasbourg franchissaient le Pihin, pénétraient sur le territoire badois, cernaient, à quatre lieues de la frontière, le château d'I'^ttenheim, où demeurait le duc d'Enghien, en brisaient les portes, saisissaient dans son lit le malheureux prince, et l'amenaient à Strasbourg, (ju^il (jiiittait au bout de quel((ucs heures pour être conduit au château de Vincennes. Des iniluences opposées s'agitaient autour du premier consul, les unes pour recommander la clémence, les autres pour prêcher la vengeance. Ce fut la rigueur (jui l'emporta. Le soir du 20 mars, on transmit (mi toute hâte les ordres nécessaires i)()ur la réunion immédiate d'un tribunal militaire chargé de juger !«' duc d'Enghien. Ces juges devaient condamner, et Savary, aide de camp du premier consul, veillera la rapide exécution du jugement.
Cliàteau de Vincennes
Cet officier supérieur se mit en chemin pour Vincennes; il avait l'ordre de prendre, en passant près de la place de la Bastille, un détachement de la gendarmerie d'élite casernée dans l'ancien couvent des Célestins. La nuit était venue depuis longtemps; il était alors près de onze heures; tous les gendarmes se trouvaient couchés, et il fallut en faire lever un certain nombre. On en choisit vingt-cinq, que l'on munit de cartouches; quelques-uns durent, en outre, porter des pelles et des pioches. Ce détachement, conduit par Savary, atteignit la forteresse de Vincennes au moment où y arrivaient, de ^ leur côté, les mem-
bi^es du conseil de guerre. Ces officiers ignoraient les motifs de l'étrange convocation qui les appelait ainsi, au milieu de la nuit, à plus d'une lieue des barrières , et ils neles connurent que par la lecture des pièces déposées sur le bureau. Us se constituèrent sur-le-champ, et firent amener devant eux le duc d'Enghien. L'infortuné prince avoua qu'il était venu quelquefois sur le territoire français , non pour conspirer, mais pour respirer Tair de la patrie. Cet aveu dicta la sentence des juges; car une loi cruelle punissait de la peine de mort tout émigré ([ui, ayant porté les armes contre la France, rentrait sur le territoire de la république. Peu d'instants après, le jeune prince, dont on creusait la fosse pendant le jugument, tombait sous les balles des gendarmes. Sa comparution devant le conseil, son interrogatoire, la délibération de ses juges, sa condamnation et son exécution, avaient à peine pris trois heures!
Le remords du crime de Vincennes a pouisuivi plus tard Napoléon, et. sur le roehor de Sainte- Hélène, le vaincu de l'iùirope a cherché à rejeter sur ses conseillei's la responsabilité de l'assassinat du duc d'I'ngiiieii.
l'HKMIKU VOYAf.E
La poslérilê n'a poiiil admis coe excuses, et, sans absoudre ses complices, ellt> a alliibué au premier consul la plus grande jtarl ilans cet acte odieux.
Avant d'être consacre à cetti' triste destination »!<' prison d'Mlal. le cliàteaii d»* \'iiicennes servit longtemps do ileintnirc aux rois de iMance.
lMùlipi)e-Augusle fut le ]ii(Mnier (jui entoura II' bois de nuirailles ol conslruisil à rextivmilé une maison de j)laisance pour la saison de la chasse. Le roi saint Louis, bien (pi'il ne fût pas ardent chasseur, aimait ce st'jour. On m dans hi chroniipie de Joinville : « Le li'iii sainl, après (pril avoil ouï la messe, se alloit esbatlre au bois de Vincennes, et se seoil au pied d'un chesne, et nous faisoit asseoir tous auprès de lui. Ll tous ceux (|ui avoient alVaire à lui venoienl lui parler, sans ce que aucun huissier ne aulrf leur domiast empescliement. » Le maniiir bàli par Philippe -Auguste fut rasé en 13.J7, et IMiilippo de Valois entreprit la construction du donjon que nous voyons aujourd'iiui. Charles Vbûtit la chapelle en 1371»; Louis XI ajouta d'autres embellisseiiients. Charles IX termina ses jours en ce lieu. .Marie de Médicis construisit la magnifique galerie qu'on voit encore; d'autres constructions sont ducs 5 Louis XIII. Louis XIV avait de trop beaux palais à habiter pour songer à honorer jamais Vincennes de sa royale présence. En 1738, Louis XV autorisa le marquis de Furcy à y établir la manufacture royale de porcelaine, (pii fut ensuite transférée à Sèvres.
Non loin do Vincennes se trouve le village d'All'orl, dont l'École vétérinaire jouit d'une réputation trop grande et trop bien méritée pour ([uc nous passions devant elle en indifférents. Sa fondation remonte à 17Gi). Le buste en marbre blanc du fondateur Bourgelat orne la salle du concours. Quelques centaines de jeunes gens, dont les uns payent une pension , et les autres sont boursiers de ILlat, reçoivent pendant quatre aimées une admirable in.-5truclion à la fois théorique et praliipie. La France, dont la richesse en animaux domestiques est loin de se trouver
en proportion avec l'étendue et la h^rtilité d(> son territoire, est cependant le pays de riùu'ope où l'on rencontre le plus de; vétérinaires instruits et capables.
\ln ISl'i, à l'approche des troupes alliées, les élèves de ré(M)le d'Alfort priicnt les armes et d<''fendir(M)t le passage du pont de Charenton avec l'intrépidité et la constance de vieux soldais. I'lusieui'3 se firent sabrer sur les l»ièces de canon qu'ils servaient.
\'oyez-vous cette riante vallée dans laquelle seipente la jolie rivière d'Yères avant de se jeter dans la Seine auprès de Vilh^ieuve- Sainl-Ceorgcs? Le grand tragédien Talma a souvent médité sous ses frais ombrages. La modeste maison de plaisance qu'il jmssédait au village de Brunoy a souvent réuni, parmi les admirateurs de son talent, les personnages les plus illustres de l'IÀirope entière.
L'établissement du chemin de fer de Lyon a nécessité à Brunoy la construction de deux viaducs : l'un composé de neuf arches ayant dix mètres d'ouverture; sa longueur totale est de cent dix-neuf mètres; l'autre a trois cent soixante-quinze mètres de développement, vingt-deux mètres d'élévation, et est soutenu par vingt-huit arches. Ce magnifique travail, exécuté en moins de deux ans (1840-1847), fait le plus grand honneur à l'ingénieur, M. JuUien, et au constructeur, M. J, Locke. Un peu avant Brunoy nous avons laissé le village de Crosne, qui revendique la gloire d'avoir vu naître notre premier satirique, Boileau-Despréaux, le 1" septembre 1030.
La vieille ville de Melini a cette ressemblance avec Paris qu'elle a pris naissance dans une île de la Seine, et qu'elle en est sortie peu à peu pour s'étendre sur les deux rivages, afin de pouvoir loger ses onze mille habitants. Mclun possède des ruines aux- (luclles nous nous ai'rèterons : celles d'un palais où la reine Blanche a tenu sa cour, la reine Blanche, cette noble mère de notre grand roi saint Louis, la ])ieuse et forte femme (jui sut lormer 5 tant de vertus l'àme de son fils, et ipii lui disait : « J'aimerois mieux vous voir mort que souillé d'un i)échc mortel. »
l-"oiUuiiiebleau.
DE PARIS A LYON — BOURGOGNE
Parmi les constructions modernes qu'offre la ville de Melun, généralement bien bâtie, mais mal percée, nous remarquerons Tliôtel de la préfecture, qui, par son importance, ses vastes et superbes jardins, a tout l'aspect d'une résidence princière.
Avant de faire ta troisième, mon cher Guillaume, et d'être en état de connaître Plutarque dans l'original, tu avais déjà lu avec moi la traduction si belle de notre grand écrivain Amyot, C'était à ton âge un garçon bien pauvre; il était né à Melun, le 30 octobre 1513, de parents tout à fait misérables. Dieu sait comment il avait pu aller à l'école! Le désir de s'instruire le poussant, il vint à Paris. Sa mère ne pouvait lui fournir d'autre secours que l'envoi d'un pain par semaine; pour exister, il se fit le domestique de quelques écoliers d'un collège. Le jour venu de la distribution des prix, le serviteur gagnait plus de couronnes que ses maîtres. Au sortir de ses études, il obtint une chaire de grec et de latin. Sa traduction de Plutarque ne tarda pas à lui valoir la faveur de François I", qui lui donna l'abbaye de Bellozane. Il mourut évêque d'Auxerre, honoré de l'estime des grands et de la vénération publique, dans la quatre-vingtième année de son âge, le G février 1!J93. Que son exemple te serve de leçon, mon fils; voilà où peuvent conduire l'amour du travail et le courage à lutter contre l'adversité.
En quittant Melun, accordons un coup d'œil au château de Vaux, qui coûta dix-huit millions au célèbre surintendant Fouquet. C'est là qu'il offrit à Louis XIV cette fête dans laquelle il déploya un tel faste que le monanjue, blessé dans son amour-propre, abandonna le surintendant à l'austère justice de Colbert. Quelques jours après avoir reçu chez lui le roi et toute sa cour, Fouquet était arrêté à Nantes, jug^î^^et enfin condamné au bannissement. Louis XIV, trouvant cette peine trop douce, la changea, de sa propre muIorité, en une prison perpétuelle. Fouciuet fut donc enferme au fort de Pignerol, et y mourut après dix-neuf ans de caplivilé.
Nous louchons à la fonH de Fontainebleau, Fi chère aux Parisiens, qui ne manciuont pas
d"y faire de nombreux pèlerinages et de venir s'ébattre dans ce paradis, de dix-sept mille hectares de superficie et de quarante-huit kilomètres de tour, qui n'est plus qu'à une heure de la capitale. Nulle forêt en France ne renferme, assure- 1- on, des sites plus pittoresques et des pins plus majestueux. Ce fut dans ces beaux lieux que Lantara, simple vacher d'Achères, se dit un jour en gardant son bétail : Et moi aussi je suis peintre! II devint, en effet, un de nos bons paysagistes.
La forêt a également son côté utile. Grâce à ses carrières de grès qu'elle nous expédie en pavés, notre Paris a cessé d'être fangeux comme il l'était dans les siècles précédents, avant que notre roi Philippe-Auguste eut imaginé d'en revêtir le sol des rues principales, afin de neutraliser l'infection qui s'exhalait des flaques d'une eau stagnante. Le grès se présente dans tous les environs de Fontainebleau par collines rocheuses de plusieurs lieues de longueur. A Taide de marteaux d'acier, des ouvriers exercés attaquent ces masses, les fendent et les débitent sous la forme qu'ils veulent. Ils en font des bornes, des dalles, des auges, des meules, et surtout des pavés. On distintrue les ffrès tendres, qu'on néglige ou qu'on réserve pour l'écrasage, et les qualités de grès plus ou moins durs. Faisons des vœux pour qu'on trouve un meilleur mode d'exploitation; car ces malheureux carriers sont exposés à de terribles maladies causées par des parcelles imperceptibles ((ui pénètrent dans leurs organes. Dans la forêt de Fontainebleau se trouve le beau sable blanc avec lequel se fabriquent les magnifiques cristaux, et surtout celui i[ue les Anglais ont nommé (lint fjlass.
Quittons les frais ombrages pour le château royal, dont l'origine remonte au delà du xii° siècle, el qui servit souvent de résidence à Louis \ II et à Philippo-Auguslc. Saint Louis et prescpio tous ses successeui's travaillèrent à l'embellir, l'rançois I" restaura la ruine du premier édifice, lui donna une physionomie nouvelle, et appela pour le décorer les plus habiles artistes de l'Italie,
PRKMII'R VoYAC. K
entre autres BiMivenutn Cellini. Ces belles peintures à IVeMiue, qui subsistent depuis trois siècles, sont de l'rini;iti((> et do Hosso. Henri II, Charles IX et lienri 111 ajoutèrent (|ueKpies constructions; lleiiii W dc'pensa pour h- même objet plus de :i,''i()U,Ut>0 Irancs, somme énorme pour IN^poquc. Ses successeurs exécutèrent également d'importantes améliorations. Napoléon I" y consacra plus de G,UOU,UUO; Louis- IMiilippe y a fait à son tour de nombreuses restaurations, et Napoléon m y a exécuté des tiavaux considérables.
Nous nous ferons .,'.i^i
montrer le guéridon sur lequel Tempercur siirna son abdication.
Je ne vous propose pas de mettre un prix à la plume dont il se servit dans cette circonstance; le gardien se ferait pourtant un plaisir de nous la céder, mais vous devinerez sans peine la raison de mon indiflerence pour cette offre bénévole. Ce guéridon, ainsi que beaucoup de tables et de fauteuils dont Napoléon se servait d'habitude, porte Tompreinte de coups de canif. C'est dans la cour du Cheval Blanc, du haut de Tescalier en fer à cheval, d'une construction fort curieuse, qu'au moment de paitir pour son exil à l'île d'Elbe Napoléon fil ses adieux à sa vieille garde.
Les souvenirs historiques sont l)ien sérieux pour loi, Henriette, et tu me sauras gré de te conduire vite dans le parc. Nous nous promènerons le long du beau canal, qui a plus d'un quart de lieue de longueur, et (jui est alimenté par une cascade. Après quoi, nous visiterons la superbe treille dite du roi, (|ui pour la longueur ne le cède pas au canal.
Nous respecterons le raisin de Sa Majesté, tjui d'ailleurs est encore à l'état de verjus dans ces premiers jours de vacances; mais, quand
Fontainebleau.
viendra l'épotpie de la cueillette, nous iions à Thomeiy denumder la permission de cueillir de notre main (juelques-uns de ces superbes raisins doivs, connus sous le nom de chasselas de Finitaincbleau.
Thomery n'est (ju'un petit village de sept à huit cents habitants, et jouit cependant dans le monde horticole d'une l'éputation bien méritée. C'est Thomery, en uifel, (pii fournit, non seulement le plus beau, mais le meilleur raisin de table connu. Ce n'est pas à leur sol, à leur exposition, à leur climat, que les habitants deThomcry doivent les qualités exceptionnelles de leurs raisins,ainsi que vous pourriez le croire, mais à leurs procédés de culture, au choix judicieux des plants, (ju'ils épurent sans cesse, aux soins vigilants dont ils entourent leurs treilles.
Ainsi ils plantent leurs vignes dans un sol si bien amendé, préparé, fumé, qu'il est presque factice; ils palissent leui^ ceps contre des murs d'une hauteur calculée, et garnis de chaperons assez saillants poui' garantir la vigne des dernières geJées et de la violence des pluies : pendant toute la durée de la véeétation de l'arbuste et la formation des grappes, ils ne cessent pas un jour de s'en occuper, poussant les précautions jusqu'à enlever avec des ciseaux les grains ((iii en gênent d'autres, jusqu'à arroser les grappes avec une pompe à jet de pluie, afin d'attendrir la peau durcie par le hàle, à épamprer progressivement, tant qu'un dernier coup de soleil n'a pas communiqué au fruit tout l'or de ses rayons. A Thomery la culture de la vigne est un art véritable, un art poussé aux dernières limites de la perfection. Vu de loin, le territoire de la commune, que des murs feuillages coupent en tous sens, offre l'aspccl
DE PARIS A LYON — BOURGOGNE
d'une gigantesque boîte à compartiments. La production du raisin rapporte à cette commune plus de 600,000 francs par an.
A quatre kilomètres au delà de Fontainebleau, et dans la forêt, une croix élevée sur le milieu de la route indique le lieu oi!i Napoléon vint recevoir le pape Pie VII, lorsque le saint-père quitta Rome pour sacrer l'empereur. Quelques années plus tard, ce même pontife, par la volonté de celui qu'il avait couronné, revenait, mais cette fois en captif, habiter le château de Fontainebleau, qui fut pendant deux ans sa prison.
Le pont de Montereau-fault-Yonne, c'està-dire où l'Yonne fauU, tombe dans la Seine, est célèbre par un des plus tristes souvenirs de notre histoire.
« Oui, dit Guillaume, l'assassinat du duc de Bourgogne : j'en pourrais retrouver le récit dans mes cahiers d'histoire.
— Eh bien, voyons ta rédaction; Henriette ne sera pas fâchée de l'entendre. »
Guillaume chercha le cahier et lut :
« Le malheureux roi Charles VI , privé de sa raison et cédant aux conseils du duc de Bourgogne et du roi d'Angleterre, avait longtemps guerroyé contre son fils le Dauphin , depuis Charles VII. La paix se conclut enfin en l'il9. Il fut décidé qu'une entrevue aurait lieu entre le Dauphin et Jean sans F^eur sur le pont de Montereau. A cet effet, deux barrières furent construites sur le pont. Le duc de Bourgogne, accompagné de dix gentilshommes, se présenta de son coté et fut introduit dans l'intervalle réservé entre les barrières par un des dix genlilshonmies qui accompagnaient le Dauphin, Tanneguy du Chastel. Le Dauphin tendit la main au duc, et conversait avec lui loi'sque J. Louvet, président de Provence, s'avança vers le Dauphin et lui parla à l'oreille; après quoi tous deux firent signe à Tanneguy du Chastel, (pii leva sa hache d'armes sur la tète du duc. Les seic^neurs de Noailles et de Vergy détournent le coup. Au même instant les gens du Dauphin crient : iuel lue! La barrière du coté du Dauphin s'ouvre, et un grand nombre d'hommes d'armes, embustpiés près du pont, accourent. Un homme de haute taille frappe leduc sur la tèted'uncoui)d'épée;
le coup, en descendant le long du visage, lui coupa le poignet quïl levait pour se défendre. La victime était encore debout, lorsque Tanneguy lui porta un coup de hache et l'abattit aux pieds du Dauphin. »
— Ce fut là une horrible action, reprit M. Dumontel, et qui eut de funestes conséquences pour notre pays. Aujourd'hui encore on montre suspendue à la voûte de l'église Notre-Dame l'épée du duc de Bourgogne.
Mais détournons les yeux de cette page sanglante de notre histoire. Vous verrez avec plus d'intérêt, dans cette même petite ville de Montereau, Napoléon, accourant. le 17 février 1814, à la tête d'un faible corps d'armée, pointant de sa propre main un canon, et remportant une belle victoire sur les Prussiens.
Montereau compte environ 6,o00 habitants. Sur la montagne qui la domine s'élève le beau château moderne de Surville.
Il existe à Montereau une de nos plus importantes manufactures de cette faïence connue sous le nom de porcelaine opaque. Ses produits rivalisent avec tout ce que l'Angleterre fait de mieux en ce genre.
J'aperçois Sens. Nous voici en face de vieilles murailles, conservées, réparées et quelquefois défigurées dans les siècles féodaux, mais probablement de construction romaine. Le temps n'a rien pu contre ces fondalions en pierres énormes de quatre à cinq pieds de longueur sur trois à quatre d'épaisseur. La plupart des blocs de pierre qui forment la base des murailles de Sens proviemient évidemment, d'après les inscriptions, les figures et les sculptures qu'on y aperçoit encore, de monuments datant de l'occupation romaine. La muraille assise sur ces blocs est nue, massive, composée de petits carrés de quatre à cinq pouces, avec trois rangées de briques de distance en distance. Dos neuf portes de la ville, trois paraissent dater d'une époque antt'rieure au xiv*" siècle.
Sens, quoi(iu'une des plus anciennes villes do la Gaule, a pris aujourd'hui un aspect loiil à fait modoriu'. Llle possède de jolies pron»onades; ses principales rues sont, depuis plus de trois siècles, arrosées par les eaux do la Vanne, (jui luui seulement con-
PUKMIER VOVAC.E
liihuLMil à la salubrité et à la propreté de la cité, mais oITrenl une ressource précieuseeii cas d'incendie. Il résulte de vieux documents (jue c'est en vue de combatlre ce lléau cpie les dérivations des eaux de la Vanne ont été établies. Tu aimes les belles cathédrales, Henriette; viens admirer celle-ci, dont la construction date des règnes de Louis VII et de Philippe- -\ugusle. Plusieurs archéologues la regardent comme la plus ancienne des églises ogivales. Ses proportions sont peu au-dessous de celles de Notre-Dame de Paris, et TelTet général du monument est noble et élégant. Le baldaquin à quatre colonnes corinthiennes du maître-autel est du siècle dernier; Servandoni en donna les dessins. Pour qui veut étudier les costumes du temps de François P', il y a dans cette église un monument précieux : ce sont des bas- reliefs qui ont orné le tombeau, aujourd'hui disparu, du cardinal Duprat. On y remarque Duprat siégeant à la chancellerie; son entrée à Paris en qualité de légat du saint-siège; le concile où il préside; l'entrée de son cortège funèbre dans la ville de Sens. On admire encoredans celle éi^rlise le Trésor, qui renferme un magnifique Christ de Girardon, la chasuble de saint Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, et une foule d'autres objets qui méritent lattention du voyageur.
Quant à toi, Guillaume, jeté recommande le muséum du collège. Parmi les manuscrits, fais-loi montrer le célèbre diptyque qui contient l'office des Fous ou la prose de l'Ane. Cet office, qu'on peut appeler les saturnales du moyen ùge, se célébrait à Noël. L'âne en était le héros. On le conduisait en triomphe en chantant : Ovieniis partibus adventavit asinus pulcher; ce que, pour toi. Henriette, je traduirai par : Du pays de l'Orient un moult bel nne est venu, etc. A cjuoi les assistants répondaient en refrain : Hi! hanf hi! hanl hiî hanf chacun s'appliquant à braire de son mieux.
Au sortir de Sens, on commence à comprendre ce que c'est que des vignobles en Bourgogne. Partout, à l'horizon, le sol crayeux et blancluUre des coteaux se dérobe sous un immense taj)is de verdure; à mesure que vous approchez, vous distinguez les larges feuilles de pampres gracieusement découpées, et vous
voyez jjointer la tète de longs échalas qui soutiennent le cep pour l'empêcher de ployer sous ses trésors.
Sur Tun des coteaux de la rive gauche de l'Yonne, la ville de -loigny façonne des douves et relie ses cuves et ses tonneaux. Sa jiopulalion, aujourd'hui de près de 7,000 limes, s'est trouvée trop à l'étroit dans ses anciennes rues tortueuses et escarpées. Une bonne partie s'est décidée à se ranger le long d'un beau quai, et même à passer sur l'autie rive. Dans la partie élevée de la ville, un duc de Villeroy entreprit de construire un château qui n'a jamais été achevé : les murs sont en bossages rustiques d'un genre singulier. Un autre château, construit par le cardinal de Gondi, a été détruit en partie.
Te rappelles-tu, Henriette, un certain vin de Bourgogne que notre ami le docteur t'ordonna lorsque tu entras en convalescence à la suite de cette maladie qui nous avait si fort alarmés? Ce vin, l'un des plus fins de ceux que produit la haute Bourgogne, et qu'on ne saurait trop recommander aux estomacs délicats, se récolle sur le coteau de Migrenne. Ce coteau comprend environ vingt hectares.
A Laroche, village situé au confiuent de l'Armançon et de l'Yonne, commence le canal de Bourgogne. Ce canal , destiné à réunir la Seine au Rhône, par l'Yonne à Laroche, et par la Saône à Saint- Jean-de-Losne, a été commencé en 1775 et terminé en 1832. Sa longueur totale est de deux cent quarantedeux kilomètres; cent cinquante-cinq kilomètres appartiennent au versant de la Seine; sur ce versant la pente est de trois cents mètres, rachetée par cent quinze écluses. La pente, sur le versant du Rhône, est de cent quatre-vingt-dix-neuf mètres, rachetée par soixante-seize écluses, sur une longueur de quatre-vingt-un kilomètres. Le bief de partage des eaux a six kilomètres de développement. C'est à Pouilly-en-Monlagne ou en Auxois, village renommé pour ses ciments hydrauliques, que le canal de Bourgogne franchit, dans un souterrain de trois mille Irois cents mètres, la ligne de faîte qui sépare les bassins des deux ficuves.
Un embranchement détaché du chemin de
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fer de Lyon à la station de Laroche (petite ville née d'hier et qui grandit à vue d'œil) met aujourd'hui Auxerre en communication avec Paris et Lyon. Le chef- lieu du département de l'Yonne, qui avait vu avec un amer désappointement la grande artère passer à vingt kilomètres de ses murs, doit être maintenant tout à fait consolé.
Auxerre est agréablement situé sur un coteau bordé par l'Yonne, qui baigne une petite île en face.
A quelques lieues plus haut commence la navigation de cette rivière si utile à Paris, à qui elle apporte les vins de la basse Bourgogne et environ huit cent mille stères de bois de chauffage. Le quai d'Auxerre, bordé de jolies maisons dont plusieurs sont précédées d'un petit jardinet , présente un aspect fort riant et fort animé. La cathédrale, dédiée à saint Etienne, date de plusieurs époques. Fondée vers 415, elle fut rebâtie vers 1030,
puis au xni' siècle; commencée en liiL», la reconstruction fut poursuivie pendant trois cents ans et ne s'acheva (ju'au xvr siècle. Elle a longtemps possédé une statue colossale de saint Christophe, haute de vingt- neuf pieds, et (pii portait on main un bâton de trente-deux pieds et de la grosseur d'une feuillette de vin. Le peuple appelait ce b;\lon la badine de saint Chrislophe. La slatui^ n'avait d'autre mérilo que sa taille. Une décision ilu chapitre la fit dispai'aître vers le milieu du siècle dernier.
A gauche de l'autel, contre le piliei* de la porte latérale du chœur, il existe un monu-
Lcs vendanges en Bourgogne.
ment en marbre blanc, qui représente un vieillard à longue barbe priant dans une chaire; c'est un des plus célèbres évèques d'Auxerre, c'est le pauvre et opiniâtre écolier que nous avons vu quitter Melun en sabots pour venir chercher la science et la gloire ù Paris, c'est l'illustre et excellent Amyot.
Deux seieneurs de Chastellux ont aussi là un tombeau dont le bas -relief, fort curieux , représente la bataille de Gravant , qui eut lieu en 1423 entre les Anglais et les Français.
Les cryptes de Saint -Etienne, récemment restaurées par M.Viollet-le-Duc, datent du xi" siècle ; elles s'étendent sous le chœur et sous le sancluairedel'église.
Dans une chapelle de ces cryples, chapelle très admirée des archéologues, on voit un Christ monté sur un cheval et entouré de quatre anges également à cheval. Ces fresques,dans le style byzantin, ont un caractère étrange.
Près d'Auxerre, dont il n'est séparé que par un marais, s'élève sur une roilin»^ le château de Saint-Germain, (lui joua un rôle important dans noire histoire. Les Normands, et plus lard les Anglais, l'assiégèrent en vain. 11 sert aujourd'hui de caserne de gendarm(M'ie, d'hôpital, <'l on y a installé l'école
j>rimaii<'.
De la belle église Saint -tlerniain, fondée par la reine Clolilde, réédifiée au xni'' et au xiv" siècle, il ne subsiste plus qu'une tour.de la fin <lu xi" siècle, le transept, le chœur, et des cryptes fort curieuses, datant du ix* siècle.
im;i:miki{ vovAr.F
l.liorloge d'Auxcrre int'rili* d'c\vc intMilioniice. Mlle est étaitlie sur la poile de la i:ilé, laquelle porte est conlii,^uë aux bâtiments d'un anrien château des ducs de Bourgogne. Cette porte et la tour Gaillarch', qui renferme la sonnerie, sont d'un effet tn'^s iiittoresque. Le cadran Ao l'horloi^e présente deux cercles concentriques. Sur le cercle extérieur on peut voir l'indication du temps solaire ou lunaire, autrement dit du temps vrai, celui qui est donné par la hauteur du soleil ou de la lune sur l'horizon, en même temps i\\\o sur le cercle intérieur on voit l'indication du temps moyen, celui qui est donm'^ par les oscillations du balancier et la marche des rouages.
L'ancien palais épiscopal , qui sert aujourd'hui de prélecture, a mérité d'être classé parmi nos monuments historiques. Un y remarque une belle galerie romane de dix-huit arcades en plein cintre, du conmiencemcnt du XH° siècle. Cinq papes ont successivement habité ce palais. Il existe à Auxerrc un vaste établissement destiné aux aliénés des diverses classes de la société, que l'on cite comme offrant, tant par la disposition des bâtiments que par l'organisation du service, toutes les ressources désirables pour adoucir le sort des personnes atteintes d'une des plus redoutables infirmités de l'espèce humaine.
La culture de la vigne aux environs d'Auxerre date de fort loin. On lit dans les auteurs latins que, vers l'an 12 de l'ère chrétienne, une disette détermina Donatien, préteur romain, à convertir en terres à blé la moitié des vignobles AWulissiodurum ; tel était le nom que portait en ce temps-là la cité ipii di'vîiil devenir à notre époque le cheflieu du département de l'Yonne. Ce qu'elle comptait jadis d'habitants, je ne saurais vous lo dire; on lui en donne aujourd'hui lH,oOO.
J'ai ('prouvt' Inij) de plaisir à visiter les grottes d'Arcy pour ne pas vous prier d'abandonner pendant deux à trois jours le chemin de fer de Lyon pour nous engager dans la pittoresque vallée de la Cure, Arrêtons-nous à la petite ville de Vermantnn, sur la rive droite de la Cure. Il nous suffira d'une courte excur-
sion de huit kilomètres pour arriver à l'entrée des grottes. Prenons un guide, et armonsnous chacun d'une chandelle et d'allumettes chimi(pies.
Un large vestibule s'ouvre devant nous, haut de six à sept mètres, et dont la voùlc j)latc i)eut avoir une vingtaine de mètres de largeur. Le sol présente une forte pente; il est tout* parsemé de quartiers de pierre d'une grosseur énorme, qui se sont détachés de la voûte. On passe de là dans une salle d'environ vingt-six mètres de longueur. A droite, se trouve un lac de quarante mètres de diamètre. Si nous avons la curiosité de goûter de cette eau, nous ne lui trouverons aucun goût désagréable. De cette salle, ou plutôt de cette caverne, nous pourrons passer successivement dans plusieurs autres, pourvu que nous ne craignions pas de salir nos vêtements; car le passage d'une salle à l'autre est quelquefois un véritable terrier où il faut se ti-aîner sur les pieds et sur les mains.
Ces grottes ont dû être creusées par quelques courants d'eau pendant la longue suite des siècles, à travers une masse calcaire stratifiée, d'environ trente mètres de hauteur, dont les couches sont horizontales. Ton professeur de minéralogie t'expliquera, mon cher Guillaume, comment aujourd'hui les eaux pluviales pénètrent cette masse rocheuse, entraînent les sels calcaires, et déposent sur les parois des salles une concrétion de chaux carbonatéc. Cette concrétion, (pii affecte mille formes fantastiques, devient ce que les savants appellent des stalactites ou des stalagmites. Amusons-nous à projeter la lueur de nos chandelles sur les inégalités de ces parois blanchâtres, sur ces obélisques renversés qui pendent de la voûte, et qui se terminent en une pointe effilée d'où suinte lentement une gouttelette d'une eau pâteuse, et nous verrons ces parois, ces obélisques refléter toutcss les brillantes couleurs du prisme. Pour peu (juc nous fermions nos oreilles aux locutions bourguignonnes du petit vacher qui nous sert de guide, et 'que nous donnions carrière à notre imagination , il ne tiendra qu'à nous de nous croire dans la splendidc demeure de (piolquc fée.
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Remettons-nous en route. Nous pourrons prendre un avant-goût de la Suisse dans une des promenades de la jolie petite ville d'Avallon. Voyez serpenter la rivière du Cousin dans une étroite vallée de près de trente- quatre mètres de profondeur .
presque àpic, dont les hauteurs sont garnies de pointes de rochers qui percent à travers de riants bosquets; çà et là sont suspendus des jardins en terrasses; à l'horizon s'ouvre une vaste plaine que bordent des forêts. J'ai fait quelquefois le vœu d'être un des six mille habitants de ce riant séjour.
Nous nous détournerons un peu pour faire un pèlerinage à Vézclay. Tous les pèlerins de France savaient autrelois le chemin do son abi)aye, loiuh'e au ix" siècle par le comte Ghérard , si connu dans It3s romans de chevalerie sous le nom de (Ihérard de Honssillon. Ils y venaient honoi-er sainte Marie Madeleine.
(Vest à Vézelay (juc, le :U mars llVo, s'ouvrit le concile on saii\l Hernard prêcha la croisade. Le roi Louis \ll et les seigneurs de sa coui', ainsi (juc les femmes, la reine en
tête, y recurent la croix des mains du saint abbé. C'étaient de petites croix de drap qu'on s'attachait sur l'épaule. On en avait préparé une grande quantité, qui fut bientôt distribuée. Saint Bernard mit sa robe en pièces pour
y suppléer, et les aulres membres du clersré imitèrent son exemple.
En lion, une solennité du même genre se renouvelait au mêmelieu.Le roi de France Philippe-Auguste et Richard Cœurdo -Lion, roi d'Angleterre, à la tète d'armées formidables, prenaient la croix et recevaient les insignes de pèlerin.
L'église de Vézelay est fort ancienne; la façade, dont les parlies basses appart ienv.'zeiay. ncnl au style
roman. a subi plus lard une restauration gothique. Ses lroi> portes, ornées de sculptures et llamiuées île deux tours, dont inio seule existe aujourd'hui, donnent entrée à une première église dite des catrcliumrnes, disposition (jui rappelle les temps primitifs où l'entrée de l'église n'était accordée cpi'aux chrétiens. De celte église, ajouléo à la construction primitive vers l'an ll'iO, on passe par trois aulres portes dans
PRKMIER VOYAGE
la tfrande église, où l'on conserva longtemps dans la eiyple ou grotte souterraine au-dessous du ehoHir, les reliciues de sainte Marie Madeleine. La collégiale de la Madeleine a été complètement restaurée par M. Viollel-le-Duc. Mais il est temps de retourner à Laroche, où nous avons abandonne le chemin de fer de Lyon pour pousser -une excursion à Auxerre et dans la vallée de la Cure. Nous reprenons la vallée de TArmançon , sillonnée par le canal de Hourgogne, et plusieurs lieux intéressants vont défder successivement sous nos yeux.
Voici d'abord Tonnerre, chef-lieu d'arrondissement, où l'on remarque les belles églises de Notre-Dame et de Saint-Pierre, et la maison du chevalier ou de la chevalière d'Éon (près de la gare), où naquit, en 1728, le personnage mystérieux qui lui a donné son non). L'hùpilal , de construction moderne, renferme une ancienne salle des malades, de style ogival, bâtie vers 1203 par Marguerite de Bourgogne. Notons encore la fosse Dionne, magnifique source qui jaillit à la base d'une haute colline, dans un bassin de quinze mètres de diamètre.
Ancy-le-l^ranc possède un superbe château commencé vers 1545 sur les plans du Primatice, continué par Serlio et achevé en 1022. L'intérieur, divisé en vastes salles, est orné de peintures remarquables.
A Montbard. il ne reste de l'ancien château des ducs de Bourgogne, acquis et démoli par Buffon en 1742, que le donjon, le mur d'enceinte et la tour Saint-Louis. La maison de Buiïon, dont l'intérieur est resté tel qu'il était du temps du grand naturaliste, est entourée de treize jardins élevés pour la plupart sur des terrasses.
Alise-Sainte-l«eine. assise sur les pentes du Mont-Auxois, présente de nombreuses antiquités dans lesquelles la plupart des archéoloeues et des historiens ont voulu reconnaître TAlesia des Commentaires de César, immortalisée par la défense de Vercingétorix. Une statue colossale du héros gaulois, assez haute pour qu'on In voie du chemin de fer, modelée par M. Millet et exécutée par M. Aubert en cuivre repoussé, a été érigée en 1865 sur le
Mont-Auxois, par les ordres de Napoléon 111 , historien de César.
l>ans le voisinage d'Alise se trouve Semur, ville de 4,0(10 âmes, dont l'importance ancienne est attestée par ses vieilles murailles conservées en partie, ainsi que par son donjon llan(iué de quatre tours d'une hauteur et d'une grosseur peu communes. Placée sur un rocher granitique, entourée de trois côtés par l'Armançon, que l'on passe sur un pont d'une seule arche remar(|uable par sa légèreté et sa hardiesse, la petite ville de Semur frappe l'œil de l'étranger tant par sa situation pittoresque que par la manière dont elle est percée et bàlie.
L'église paroissiale de Notre-Dame est un bel édifice fondé, en 1065, par le duc do Bourgogne Ivobert P'", pour expier, dit-on, l'assassinat qu'il avait commis de sa propre main sur son beau-père, et reconstruit en partie au xm" siècle. Au-dessus du portail, quatre bas-reliefs représentent le crime, l'expiation du crime, et la mort de Robert, qui passe la barque à Caron , accompagné d'un moine. Les artistes du moyen âge , à l'imitation des poètes , ainsi que Michel-Ange l'a fait d'après Dante dans son Jugement dernier, se plaisaient à introduire le batelier mythologique dans les sujets chrétiens.
Maintenant gagnons Saulieu, ville de 4,000 âmes, et patrie de Vauban. On nous y montrera les restes d'un temple dédié au Soleil. Jadis un bois sacré servit en ce lieu de demeure aux druides.
Au sortir d'Alise-Sainte-Reine, nous franchirons une suite de hauteurs. Elles appartiennent à la chaîne de montagnes regardée comme une des ramifications des Vosges, et qui sépare le bassin de la Seine du bassin du Pdîône. Guillaume, qui a lu son Homère, te dirait, ma chère Henriette, à l'imitation du grand poète : « Nous quittâmes ceux qui boivent les eaux de la Seine, et nous vînmes parmi ceux qui boivent les eaux du lîhône. »
C'est |)ar le souterrain de Blaisy qu'on passe du bassin de la Seine dans celui du Pdinne. Ce tunnel a une longueur totale de (piatre kilomètres. Il a fallu le maçonner sur toute son étendue, car il a été ouvert dans
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des marnes si dures qu'elles ne cèdent qu'à la mine, mais ({ui deviennent promptement friables à l'air. Quinze puits d'attaque, creusés dans l'épaisseur de la montagne, ont été conservés pour Taérage; deux ont une hauteur de deux cents mètres. Les travaux, commencés en 184G, furent terminés en 1849, et ont coûté plus de 10,000,000 de francs. Cet admirable tunnel a été construit par M. Debains, sous la direction de M. Jullien.
Au sortir du souterrain, on descend par une suite de pentes variables jusqu'à la gare de Dijon. Les tunnels succèdent presque sans interruption aux viaducs, et les viaducs aux tunnels; les travaux d'art se multiplient à chaque pas.
Nous voici à Dijon; la gare du chemin de fer, par son mouvement et ses vastes proportions, nous annonce un embarcadère du premier ordre. C'est, en effet, ici que la ligne de Besançon et de Belfort, avec son embranchement sur Gray et Audincourt, vient se souder à la ligne de Lyon. Nous remarquerons également une voie de raccordement avec le canal de Bourgogne. Maintenant, voyageurs et marchandises peuvent de Dijon gagner Mulhouse, et ainsi se trouve réalisé le grand projet de relier le Rhône au lUiin par une voie ferrée.
Peu de villes ont des dehors plus riants que ceux de Dijon. Le large et fertile bassin dans lequel elle est assise est enfermé entre des collines verdoyantes, que domine le mont Afrique, et ce bassin se prolonge jusqu'aux montagnes de la Franche-Comté. Du haut de la tour d(î la cathédrale, la ville présente à l'œil un gracieux ovale, que la rivière d'Ouche baigne au midi. Le torrent de Suzon, qu'on voit arriver du nord, disi)araît au pied des remparts, bien plantés et bien cnlrrlenus. Le regard cherche en vain à suivre son passage. il traverse la ville entière par nue voie souterraine ménagée sous le sol des rues, et ne loparait (pi'à la sortie du cùlé du midi.
Voilà de larges rues bien percées, des maisons propres , et miMue de beaux hôtels bien bâtis en pierres de taille. A ([uolle promenade nous ferons-nous conduire? Au Creux d'enfer? au Cours-Fleury? aux Marronniers? etc. elr.
On n'a ici que l'embarras du choix. Décidonsnous pour le cours du parc, qui a plus d'un kilomètre. Il aboutit à un grand jardin dessiné en 1610 par le Nôtre, le grand artiste qui a dessiné le jardin des Tuileries. Nous aurons, comme dans les Tuileries, de frais ombrages, et, au lieu de bassins, nous jouirons du cours de la rivière d'Ouche, ce qui vaut encore mieux. Dijon existait sous la domination romaine, mais avec une médiocre importance, puisque, sous Marc-Aurèle, il suffit pour la fortifier de trente- trois tours à sa muraille d'enceinte.
Toi , Guillaume . qui connais ton histoire nationale, tu ne t'étonneras pas que Dijon ail conservé un caractère de grandeur, quand tu te rappelleras qu'elle fut la capitale do la Bourgogne, et qu'elle servit longtemps de principale résidence à ces illustres et puissants ducs de Bourgogne qui faisaient trembler le roi de France, dont ils n'étaient les vassaux que de nom. Un duc comme Charles le Téméraire, par exemple, aurait bien pu s'appeler roi, maître (ju'il était de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Flandre, de l'Artois, de places sur la Somme, et de la Hollande. Suis- moi sur la place principale de Dijon, regarde derrière cette moderne grille en fer formée de piques droites entremêlées de faisceaux. Cet édifice nouveau , (jui est aujourd'hui le musée, occupe l'emplacement de l'ancien palais des ducs de Bourgogne. Une portion des bâtiments du nord, les cuisines, la salle des gardes, et surtout cette tour majestueuse qui promet de durer encore longtemps, voilà ce qui reste du palais commencé en 1307 par Philippe le Hardi, et achevé par Charles le Téméraire. Ajirès l'extinction de la maison de Bourgogne, ce palais fut le lieu où s'assemblaient les étals de la province; do là le nom ((u'il a conservé de palais des États. •
On a restauré on 1837 les superbes mausolées de Philippe lo Hardi et de Jean sans Pour, oHivres de Claux Sluler (xiv'' siècle) et de .loan de la Huorla (xv" siècle). Soixantodix statuettes qui li^s ornaient représentoiit dos ivligioux dt> tous les ordres. Vous pourrez les admirer dans le musée.
PREMIEM V()VA(.E
L'église calhédralo est de la lin du xiir siècle. Plusieurs églises s'étaient succédt» avant elle sur cet emplacement, iiiii avait reru un tem[>le à Saturne. La llrclio de r«''glise Sainlnéniiine est diuu* piodigieuse hardiesse; sur un dianiètiv très resserré, elle poite le co(| i|ui la termine à cent mètres de hauteur. Son portail est aujouid'hui surmonté d'un Itaslelief <|ui dt'corait jadis le fronton de l'église Saint -Klienne. C'est le Martyre de saint Etienne, dû au ciseau de Bouchardon. 1 ne très curieuse crypte, déblayée depuis rpielques années, s'étend sous le chevet de la cathédrale et sous la cour de Tévêché,
L'égliâe Saint- Michel ne date que du commencement du \\f siècle. L'architecte, Hugues Sambin, y a déployé un grand luxe d'imagination. Au centre du porche, un piédestal, qui supporta dans le principe la statue du saint, jirésente dans ses bas-reliefs une variété assez bizarre de sujets. Judith tenant la tète d'Holopherne s'y trouve en compagnie de Vénus et de Cupidon.
La salle de spectacle, de construction moderne, et décorée d'un péristyle d'ordre corinthien, est, après celle de Bordeaux, la plus belle que je connaisse dans les départements.
Nous ne quitterons pas Dijon sans faire un pèlerinage à son École des beaux-arts. Kn 170">, un bon citoyen, Legouz-Gerland, conçut la gt'néreuse pensée de doter son pays natal d'une école gratuite de dessin. II mit à la tète un artiste honorable, Desvosges, qui consentit à se fixer dans le pays. L'école fut d'abord ouverte dans une maison de la rue Jehannin; mais le nombre des élèves s'accrut si rapidement qu'il fallut bientôt la transporter dansune des salles du palais des états. Plus tard on l'a installée dans l'église de l'ancien collège des Jésuites. De cette école est sorti un de nos plus grands peintres, Prud'hon. Dijon, qui comj)te ^iO,000 habitants, est la patrie de lîossuet, de Crébillon, de Bnmeau, de Daubenton, etc.
Kn quittant Dijon on entre dans un des plus riches vignobles dont s'enorgueillisse la France. Sur la droite du chemin de fer ondule une chaîne de coteaux tout tapissés de vignes; sur la gauche, au contraire, des plain<'s fer-
tiles se d(''i-oulent à perte de vue juscpi'auv montagnes du Jura, (pii ferment l'horizon.
La chaîne de la ccMe d'Or, à laquelle la (jualité exceptionnelle de ses produits a valu, dit-on, ce nom ponqieux, donne les meilleurs vins de Bourgogne; elle renferme, en ellet. la cote de Nuits et la côte de Beaune. Dans la première on trouve, entie autres, les crus si estimés de lîomanée, Clos-Vougeot, Tâche, Chambertin , etc.; et dans la seconde, ceux de Voinay, Pomard, etc.
Le Clos-Vougeot dépendait autrefois de l'abbaye de Cîteaux. Les bons moines apportaient dans l'entretien de leurs vignes et dans la fabrication de leur vin les soins les plus minutieux et les mieux entendus. Ils ne cueillaient le raisin que lorsqu'il était juste à point, et faisaient, en outre, trois cuvées distinctes, ({u'ils ne mélangeaient jamais. En un mol, ils opéraient, non en marchands, mais en artistes. Aujourd'hui les grands et vrais amateurs se plaignent que le génie industriel laisse perdre les excellentes traditions des moines de Cîteaux.
Beaune, ville de 11,000 habitants, a été une ancienne cité romaine. Elle le prouve par des débris, des inscriptions, des médailles, que le hoyau des vignerons fait à chaque instant sortir du sol. On prétend que sous Aurélien elle portait le nom de Belenus, sous lequel Apollon ou le Soleil fut honoré dans les Gaules, et que de ce nom l'on a fait Bclna. D'autres assurent qu'elle eut pour nom ancien Bellona, la déesse de la guerre. Au vu'" siècle elle avait un formidable château fort, et était appelée, en mauvais latin de l'époque, Pagus Belnensis. En l:i03, date de son alTranchissement, la commune avait pris pour sceau une image de Bellone; en 11)40, elle la remplaça par celle de la sainte Vierge tenant dans ses bras l'enfant Jésus; dans les mains de l'enfant était une magidfiquc grappe de raisin.
L'exergue portail ces mots : Causa 7wstr;r hcliliœ (Cause de notre joie). Comme les mauvais plaisants rejirochaient aux Beaunois d'appliquer le sens de l'exergue au raisin plutôt (ju'à la Madone, on l'a changé pour adoj)t('i' celui-c;i : Orbis ri urbis honor (llf)nneui" du monde et de la cit<'').
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Beaune n'a plus à montrer que son magnifique hôpital, fondé en 1443 par Nicolas Roilin, qui y avait affecté un bon revenu. Cet édifice, par son ornementation riche et variée, par sa flèche d'une rare élégance, par ses boiseries, où le ciseau du sculpteur a prodigué les plus gracieux détails , par sa cour centrale surtout, la partie la plus curieuse du monument, est digne de fixer l'attention du voyageur. Il ne trouvera que bien rarement l'occasion d'admirer dans un si bel état de conservation un des plus intéressants spécimens de notre architecture, si éminemment nationale, du xv° siècle. On lui montrera en même temps un grand tableau à volets attribué à Van Eyck, plus connu sous le nom de Jean de Bruges, l'inventeur de la peinture à l'huile. C'est une œuvre fort remarquable.
Beaune est aujourd'hui une riche vigneronne qui expédie par année de trente à quarante mille pièces de vin de première classe; elle entretient, en outre, des pépinières d'arbres fruitiers qui sont fort recherchés. Cette ville est la patrie du savant Monge.
Vous avez assisté à des vendanges, vous avez pris votre part de la joie qui anime ces fêtes de famille; mais vous êtcs-vous demandé pourquoi le vin, qui n'est autre chose que du jus de raisin , n'est pas doux comme ce jus? Je sais bien que, pour vous rendre compte de la transformation qui s'opère, il faut posséder des notions de chimie que tu n'as pas, toi, Henriette; j'essayerai cependant de vous expliquer comment les choses se passent. Tous les fruits contiennent une certaine quantité de sucre, les uns plus, les autres moins. Aussi longtemps que le sucre reste enfermé dans les fruits, tant que les fruits sont sains, il ne subit aucune ti-ansformation. Voilà pourquoi le raisin, dont nous nous occupons, conserve sa douceur jusqu'à ce qu'il se gâte. Mais, aussitôt que les matières sucrées contenues dans le raisin sont mises en contact avec l'air, elles entrent en fermentation , se décomposent. La vendange, It^ moût du raisin, pour me servir de l'expression propre, outre le sucre qui y domine, contient encore d'autres principes, tels que le tanin, des sels minéraux, des matières coloranles, etc. etc.
Or la qualité du vin est toujours le résultat d'une heureuse combinaison de tous ces principes. Selon que certains dominent, se trouvent en excès, ou manquent, les vins ont une saveur et des propriétés particulières.
Supposons maintenant que nous ayons là, devant nous, une de ces grandes cuves dans lesquelles les vendangeurs ont vidé leurs hottes pleines de raisin. Voici ce qui s'y passera. Quelques heures après que le moût aura été foulé par un procédé quelconque, le sucre des raisins , sous l'influence d'un ferment particulier que contient ce fruit et du contact de l'air, entre en fermentation, et se chance en alcool et en acide carboni([ue. On dirait que toute la masse li([uide qui remplit la cuve entre en ébullition : des gaz s'en échappent avec bruit; les pellicules et les rafles montent à la surface, et forment au-dessus du moût une espèce de croûte écumeuse. Bientôt le jus du raisin change de couleur par la décomposition des matières colorantes, prend une teinte violacée et une saveur vive et piquante. Peu à peu l'effervescence se modère et devient insensible. C'est le moment de soutirer le vin et de le porter dans les tonneaux. L'opération complète ne dure pas moins de trois jours, et exige quelquefois huit et même dix jours. Cela dépend du degré de maturité du raisin et de sa richesse en sucre.
Mais, comme les pellicules et les rafles retiennent encore une certaine (juantité de liquide, on les place immédiatement sous un pressoir, où on les soumet à une pression énergique. On obtient ainsi un vin tfautant plus faible que l'on a délayé le marc avec une plus grande (luantilé d'eau. Ce vin, connu sous le nom de piquette (juand on le consomme en nature, sert trop souvent à allonger le vin de cuve.
Les vins blancs se font difl'éremmenl. On ne laisse pas fermenter le raisin dans \;\ cuve. Inunt'dialement après la tMii>illelle on fait passer la vendange sous le pressoir, et l'on (Ml vtMse le jus dans des tonneaux, où il subit un degré de fermentation approprié à l'espèce du vin (lu'on veut obtenir. Ln général, plus la fermentation a été rom-
PHEMIER VOYACK
))lt'lt\ i)lus \o vin ost sec et Ibrl : le ronlraire a lieu si, par des procédés quelcoiujues, on anvtc la lermentalion. Dans ce cas, une grande quantité de la nialière sucrée, n'ayant pas eu le temps de se changer en aUooi, donne au vin cette saveur douce particulière aux vins de dessert.
Au sortir de Beaune, nous saluerons sur notre droite les villages de Pomard et de Volnay, dont les deux noms, grâce à leurs vins, retentissent souvent dans les salles à manger. Au milieu de ses vignes, qui donnent des vins blancs en grande réputation, le joli bourg de Meursault élève avec fierté l'aiguille de son clocher, qui est d'un très beau travail. Nous découvrons les crus de Chassaigne et de Mont-Trachet ; ce dernier cru passe pour le plus ex(iuis des vins blancs de la Bourgogne. Je ne crois pas que dans le bourg de Chagny il y ait une seule maison qui ne fasse le commerce des vins, sinon en pièces, du moins en détail.
Nous entrons ici sur la frontière du département de Saône-et-Loire. Disons un mot d'adieu à celui de la Côte-d'Or. Vous buvez peu de vin, mes chers enfants; il vous semble peut-être assez singulier (jue moi, qui n'en bois pas beaucoup plus, je vous fasse passer en revue tant de trésors si chers aux gourmets, et par vous si peu appréciés; mais, sans cesser d'être sobres, vous prendrez, je n'en doute pas, un vif intérêt ù l'industrie vilicole, quand vous songerez que c'est une des grandes sources de richesses pour la F>ance. Chaque année l'étranger vient enlever nos vins, qu'il nous paye en bel et bon argent. Occupons-nous des vins, non pas en buveurs, mais en gens qui tiennent à connaître ce qui fait la prospérité de leur pays.
Le département de la Côle-d'Or, qui, pour l'étendue des vignobles, le cède à trente autres de nos départements, ne le cède à aucun pour la qualité de ses vins. Depuis quelques années il se livre à la fabrication des vins rnousseu.x. Ils sont corsés, ils oui bon goût, et ce parfum qu'on appelle du bouquet; mais les gourmets les accusent de manquer de légèreté. Voulez-vous savoir le grave reproche i|u'on fait aux vins de la
Bourgogne, et qui s'apj)li(pie aux vins de la rive gauche de la Loire? C'est de mal supporter les longs voyages et d'y contracter de l'amertume, ce que les vignerons appellent la pousse. Un de mes amis a entendu dire à un riche négociant que la Bourgogne payerait volontiers un million de prime au chimiste (jui lui indit|uerait pour ses vins un préservatif sûr contre la pousse.
Chagny nous fournit une occasion de sortir des vins, et de faire une excursion dans le domaine historique. Sous Charles V, en 136l>, des bandes de soldats licenciés après la fin d'une longue guerre s'étaient , au lieu de regagner leurs foyers comme avaient fait les seigneurs, donné des chefs pris parmi eux, et, au nombre de trente mille hommes, occupaient la plaine ((ui s'étend de Chàlons à Chagny. Ce bourg était devenu leur (juarticr général. Les contrées voisines souiïraient beaucoup de leurs violences et de leurs rapines. On les appelait les écorcheurs, ou les tardvenus. Notre grand capitaine du Guesclin sollicita du roi la mission d'en délivrer la France et de les conduire en Espagne, oii l'emploi de leurs bras pourrait être utile. Il se rendit auprès de leurs chefs, et enleva leur consentement par cette singulière harancrue : « Nous avons assez fait, vous et moi, pour damner nos âmes, et vous pouvez vous vanter d'avoir fait plus que moi ; faisons honneur à Dieu , et le diable laissons. »
La position de la ville de Chagny lui donne une certaine importance commerciale. Quatre routes viennent s'y rencontrer : elle a, de plus, trois chemins de fer, et un canal qui la met en communication avec les mines de houille de Blanzy. C'est à Chagny que les voyageurs quittent la principale voie ferrée pour se rendre, par un double embranchement, soit aux usines du Creuset, situées à une trentaine de kilomètres dans le sudouest, soit à la ville d'Autun.
Nous voici à Autun, une des plus anciennes cités des Gaules. César la nomme Bibraclc, capitale de la républi<|uc des Eduens. Il ne la soumit (|u'après la sanglante bataille (TAlise. où combattaient trente-cinf| mille Éducns. Les Bomains la cpialifièrent soror cl
DE PARIS A LYON — BOURGOGNE
œmula Romœ (la sœur et rémule de Rome). Ruinée par un lieutenant de César à la suite d'une révolte, elle dut sa renaissance à Auguste, et prit le nom d'Auc/ustodunum , d'où, par contraction, l'usage a fait le nom actuel Autun.
Augustodunum posséda les plus célèbres écoles de toutes les Gaules. A l'instar de Rome, elle eut son Capitale. Quelques antiquaires le placent dans la rue des Bancs, où l'on voit encore aujourd'hui une tour et l'emplacement d'une porte.
Les murailles de cette cité puissante formaient un circuit d'environ sept kilomètres. Les parements extérieurs étaient composés de petites pierres de grès taillées avec un soin extrême. Elles paraissent avoir été d'une hauteur considérable, puisque les débris qui subsistent aujourd'hui ont quatre mètres d'élévation sur sept à huit d'épaisseur. A l'orient de la ville et près des anciennes murailles, les ruines d'un théâtre, disposées en demicercle, présentent encore une élévation de plus de huit mètres. A peu de distance, on voyait, au siècle dernier, les vestiges d'un amphithéâtre. Ils ont disparu sous des constructions récentes. 11 était de forme elliptique, et avait un étage de plus que celui qu'on admire à Nîmes. Le temple de Janus, dans la plaine qui s'étend le long des rives de l'Arroux, était de forme carrée. Trois faces existent encore, et portent vingt-deux mètres de hauteur sur dix-sept mètres de largeur. Les murs ont deux mètres d'épaisseur. C'était de la brique revêtue de pierres d'un très petit échantillon. La porte d'entrée regardait l'orient; on voit encore le massif du perron.
Près du pont d'Arroux, deux étages de murailles circulaires percées d'arceaux ont appartenu à un temple de Pluton. Les anliquairos retrouvent aussi les traces de plusieurs autres temples sur diflérents points de la ville moderne. Le musée est riche en fùls de colonnes, chapiteaux, fragments de basreliefs et de pavés en mosaïque, etc. La collection de médailles se compose de plus de trois mille, parmi lesi(uclles il en est jUasieurs fort rares; quelques-unes même pa-
raissent être inédiles. Aujuuidhui nous aurons de plus à admirer la collection de M. Jovet, ancien bibliothécaire d'Autun, laquelle est entrée, en 1860. dans le musée lapidaire de la ville. Cet antiquaire a fait faire à ses frais des fouilles qui ont donné d'importants résultats. Il a découvert une très belle mosaïque représentant le combat de Bellérophon contre la Chimère, plusieurs pierres gravées, la plupart d'un magnifique travail, et un grand nombre d'ustensiles antiques, de charmantes statuettes, de belles poteries, des bronzes rares; enfin beaucoup d'objets du moyen âge d'un grand intérêt, entre autres une partie du tombeau de Brunehaut, trouvé lors de la démolition de l'ancienne abbaye Saint-Martin.
La cathédrale, monument du xi^ et du xn'^ siècle, est remarquable par l'élévation de son aiguille, et à l'intérieur par les sculptures variées qui enrichissent les chapiteaux. On admire surtout ceux de gauche, qui représentent, l'un Androclès et son lion, l'autre le loup et la cigogne.
Sur la place de la cathédrale, une gracieuse et élégante fontaine d'ordre ionique porte la date de lo43, et atteste le bon ffoùt des artistes de la Renaissance. On retrouve ce même bon goût dans une tour qui porte le nom de tour de François I".
De la ville d'Autun, jadis brillante et embellie par les arts, et qui ne compte guère aujourd'hui plus de 12.000 habitants, passons au bourg du Creuzot, dont la prospérité se fonde sur le labeur des forcerons.
La population, d'environ 2'i,000 âmes, doit ses moyens d'existence à l'établissement de forges et de fonderies qui date de 1777. un des plus vastes en ce genre qui existent en France. Il a subi des changements importants depuis l'année 1837, sous la direction de la société Schneider et C". Il consiste aujourd'hui en di\ hauts fourneaux où l'on fond le minerai de fer, et cinquante fours à réverbère où l'on affine la fonte. Ajoutez \u\ atelier de moulage et un atelier pour la construction des machines à vapeur, où l'on produit cent locomotives par an.
Vous allez me demander, mes enfants, ce
PREMIER VOYAGE
cjue c'est ijirun haut fourneau cl un foui" à réverbère; je vais làclier de vous Texpliciuer en peu de mois.
Le fer est un îles inélaux li's plus répandus ilans la nalure; il se renconlre prescpic partout, tlans les sables, les ari^iles, les substances animales el végétales. Mais il ne sul'lil pas qu'une matière contienne du fer pour ipron l)uis^l' Yen exliaire avec prolil, inilus- Iriellemenl; il faut que le fei- s'y trouve en quantité suffisante, et qu'il ne soit pas accompau^né de corps de nature à gêner son extraction. On donne le nom générique de minerai aux matières qui se prêtent à l'opération fondamentale de la métallurgie, l'isolement du )nclal des corps qui le contiehncnt. Les minerais de fer les plus fréquemment utilisés sont les oxydes et les carbonates de fer, qui se présentent sous les aspects les plus variés. La fonte de ces minerais s'obtient dans des appareils nommés bauls fourneaux. Représentez-vous une tour en maçonnerie ayant la forme d'une pyramide ou d'un cône tronqué dont la hauteur dépasse rarement dix-huit mètres, el ne reste jamais au-dessous de huit mètres. Au centre de cette tour est un vide ([ui s'étend dans toute sa hauteur, et peut se diviser en quatre parties distinctes : en partant du sommet, un tronc de cône, appelé la cuve, et dont la hauteur est à peu près égale aux trois quarts de celle du fourneau; puis un second tronc de cône renversé, et plus ouvert que le précédent : c'est Vélalage, se terminant jiai- un canal cylindrique, ou très légèrement conique; Vouvrage, qui vient aboutir dans une caisse généralement quadrangulaire, le creuset. C'est là que descendent et se réunissent les matières en fusion.
La tour qui constitue la cheminée du haut fourneau est bâtie en maçonnerie ordinaire; mais, à linlérieur, elle est doublée d'une paroi construite en matériaux, pierres ou briques, éminemment capables de résister à l'action d'un feu violent. L'épaisseur de la paroi de la tour elle-même varie d'un mètre cinquante centimètres à deux mètres.
A la partie inférieure du revêtement exlérieui-, on ménage des embrasures voûtées.
qui correspondent aux ouvertures percées dans la paroi réfractaire; ces ouvertures sont au nombre de trois ou (jualre. L'une d'elles, la jilus grande, débouche dans le creuset; elle est inqjarfaitement fermée jiar une piei're {(lame) j)ar-dessus laquelle s'écoule une partie des matières fondues. Aux autres ouvertures sont adaptés les tuyaux {Inises) (pii lancent dans le fourneau l'air destiné à activer la combustion, air (|ue fournissent en abondance des machines spéciales, appelées machines soufllaatcs.
Lorsqu'on veut allumer un haut fourneau, on commence par brider dans la partie inférieure du mtMiu bois, pour bien sécher la maçonnerie; on le remplit ensuite, non d'un seul coup, mais par charges successives, de charbon ou de coke, qu'on ne laisse brûler que très lentement, et dans ce but on ferme les ouvertures par lesquelles s'établirait le tirage. Bientôt on joint au combustible une certaine quantité de minerai, quantité qu'on augmente graduellement, à mesure que l'opération marche, jusqu'à ce qu'on soit arrivé aux proportions normales, qu'on maintiendra tant que le fourneau restera en activité.
Ce n'est (|ue lorsque la première charge a été consumée et que le minerai arrive dans la partie inférieure du fourneau, que l'on commence à se servir des machines soufflantes. 11 faut trois semaines, et quelquefois un mois, pour que le fourneau soit réellement en marche. Si l'on chauffait trop brus- (|uement, il se produirait dans la maçonnerie intérieure des crevasses et des dislocations (jui pourraient mettre tout l'appareil hors de service.
Le minerai est très souvent mélangé avec une pierre calcaire (castine, en terme de fondeurs), ou avec de l'argile (erbue), destinées à faciliter la fusion des matières étrangères ou gangues que le minerai contient pi'csquc toujours.
Les couches alternatives de minerai et de combustible versées par l'ouverture supérieure du fourneau, désignée sous le nom de f/ueulard, descendent peu à peu en s'échaull'ant graduellement, et subissent diverses
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