BOURGOGNE
réactions chimiques. Arrivées dans Youvrage, où la température est très élevée, le fer se sépare à l'état de fonte, tandis que les matières étrangères, y compris les cendres du combustible, mises également en fusion, forment une espèce de verre plus ou moins opaque et coloré, auquel on donne le nom de laitier. Ce mélange de matières fondues tombe dans le creuset. La fonte, étant plus lourde, gagne le fond; pour le laitier, il surnage; et, à mesure qu'il s'accumule, il déborde au-dessus de la dame, et s'écoule au dehors.
Mais il arrive un moment oh la fonte est sur le point de remplir la capacité du creuset; alors on débouche l'ouverture d'une rigole pratiquée au bas du creuset, et le métal se rend dans des canaux demi-cvlindriques creusés sous le sol de l'usine, où il se fige et se refroidit. Il y a des usines où l'on recueille la fonte, au sortir du creuset, dans de grandes cuillers appelées poches, au moyeu desquelles elle est versée dans des moules, où elle prend toutes les formes qu'on veut lui donner.
Cette fonte n'est pas du fer pur, mais une combinaison de fer, de charbon et de quelques autres corps. Quand on veut débarrasser la fonte de ces corps étrangers, et la transformer en fer malléable, on la fond de nouveau dans des fours de formes très variables, en la soumettant en même temps à un vif courant d'air, qui par son action brûle le charbon, et opère la séparation de tous les corps étrangers, à l'état de scories. Ainsi purifié, le fer, devenu moins fusible par le départ du charbon, se prend en une masse pâteuse. L'ouvrier en détache des fragments avec le ringard, espèce de longue barre de fer terminée par un crochet, saisit un de ces fragments avec des pinces, et le traîne sous un maiteau pesant i)lusieurs milliers de kilogrammes, qu'une machine i'i vapeur ou une roue hydrauli(|ue met en mouvement. Sous les chocs rôpt'tcs de ce puissant engin, la masse de fer prend la forme d'un prisme rectangulaire. Héchaullé de nouveau, il est ensuite soumis à la pression de laminoirs, (jui le Iransformenl en barres, et c'est ordinaire-
ment dans cet état que lusine le livre au commerce.
Une fabrique de cristaux, fondée dans le principe à Sèvres en 1786, sous le titre de manufacture des cristaux de la reine, avait été transportée au Creuzot, où elle trouvait à s'alimenter plus facilement de combustible dans les riches mines de houille du voisinaere. Ce maenifique établissement, qui livrait au conmierce pour plus de 80,000 fr. de produits par mois, a été réuni à celui de Baccarat ( Meurthe ).
Franchissons de nouveau les hauteurs qui séparent sur ce point le bassin du Rhône de celui de la Loire, et rendons-nous à Châlonsur- Saône.
Cette ville, de 20,500 âmes, est toute commerçante. Elle doit sa prospérité première au canal du Centre, qui unit la Loire à la Saône, cette imposante tributaire du Rhône, et qui met ainsi le port de Marseille et la Méditerranée en communication avec le port de Nantes et l'Océan. Chàlon doit bénir la mémoire de Cauthev, l'inçrénieur en chef de l'ancienne province de Bourgogne. C'est lui qui, en 1783, fournit les plans de ce canal de vingt-quatre lieues de longueur, et obtint des états de Bourgogne l'argent pour les travaux. Il fut assez heureux pour le terminer en 1702. Trois ans après, la navigation commença à y prendre de l'activité, et ses trois cents écluses s'ouvrirent à de nombreux transports. Aujourd'hui Chàlon, assise sur une de nos plus importantes voies ferrées, est devenue, grâce à sa situation, une place de transit du premier ordre, et le centre d'un commerce très actif. Les quais de Chàlon, ses promenades, ses places, ses rues, où s'agite une population alTairée, le nombre et la beauté de ses magasins, lui donnent un aspect de grande ville. Nous avons entendu reprocher aux Chàlonnais leur indilTérence à l'égard de leurs monuments historiques, la plupart déjà déliuils ou en ruines. Peu de cités cependant en possédaient autant, et surtout d'aussi intéressants pour l'archoologue, et même jwur le simple touriste.
De Chàlon, quand le temps est bien clair, l'œil peut deviner le sommet des Alpes audessus de la ligne que fornie le Jura.
l'HKMlER VOYAi.K
Sans parler du choiuin do l'or, nous avons à nos ordres un l)aloau à vapeur, si nous voulons descendre rapidement la Saône jusqu'à Lyon; mais, comme notre but est de nous instruire, je pense (juc vous préférerez la route de terre; d'ailleurs j'ai peu de sympathie pour celle rivière aux rives plates, qui, depuis plusieurs années, ne manque pas, à cliaipie saison pluvieuse, de sortir de son lit ot d'envahir la contrée, en exerçant d'horribles ravages. Les ingénieurs prétendent qu'ici ce n'est pas la nature ({ui est coupable, et qu'il conviendrait d'accuser la cupidité des propriétaires des montagnes du Jura. Ils ont défriché sans prudence trop de terrains boisés, et les eaux des torrents, (lui ne sont plus ralenties dans leur marche, descendent trop brusquement des hauteurs. Le lit de la rivièi'e, destiné à régulariser la conduite de toutes ces eaux et à les décharger sagement dans le lUiùnc, a cessé d'être toujours suffisant à les contenir.
Tu as copié quelquefois des tableaux du peintre Greuze, ma chère Henriette; tu t'es sentie doucement attendrie devant ces naïves et vénérables figures de vieillards, ces délicieuses tètes de jeunes filles rêveuses et d'aimables enfants. Veux-tu voir la maison où il naquit? demande-le à quelqu'un des habitants de la petite ville de Tournus. Guillaume se fera montrer, sur la place de l'ilotcl-dc- Ville, une colonne milliaire dont le fût, d'un seul bloc de granit, a environ six mètres. Elle paraît avoir appartenu à un temple romain. Ce granit ne provient pas des carrières du pays. On prétend (ju'elle a été trouvée dans la Saône, à Gigny.
Màcon, ville de l'J,000 habitants, possède une église paroissiale qui est belle, mais tout à fait moderne. Elle fut commencée en 1810 et consacrée en IHIG. L'historique de ce monument est assez curieux. Les démolisseurs d'églises avaient, en 17U3, tiavaillé à Màcon avec tant d'ardeur (juc de douze églises qu'avait possédées cette antique cité il ne restait plus que des ruines. Lorsque dans l'hiver de I80'i le pape Pic VII, traversant la France pour venir sacrer Napoléon empereur, passa par cette ville, faute d'un
édilice consacn'' au cullo, Sa Sainteté fut obligée de célébrer la messe dans ses appartements. Les Maçonnais s'étaient, de jilus, prononcés chaudement contre la nomination de Bonaparte consul à vie. Le nouvel empereur, pour se gagner leur aiïoction, imagina d'accorder à la ville de Màcon ce qui restait de biens nationaux non vendus dans le dépaiiement, sous la condition que le produit de la vente de ces biens serait employé à la construction d'un édifice religieux.
Màcon existait avant la conquête romaine; il lit j)artie de la république des Eduens, dont l'origine remonte à la plus haute antiquité. Sous la domination romaine, il devint un dépôt d'armes, et fabriqua des flèches et des javelots. Des monuments de cette époque il ne reste rien que des débris de colonnes, des vases, des statues, des médailles, et surtout deux pierres conservées dans les jardins de la })rélecture; l'une est un fragment d'autel à Jupiter-Tonnant, l'autre est un débris de tombeau. Un pont de douze arches réunit la ville au faubourg de Saint- Laurent, qui appartient au département de l'Ain. Le peuple se plaît à attribuer ce pont à César; les antiquaires n'en font pas remonter la construction au delà du xi" siècle; on l'a reconstruit en partie en 1843.
Tu es sobre, comme il convient à ton âge, Guillaume; je t'engage à continuer ainsi toute ta vie; cependant il me paraît difficile que la réputation des vins de Màcon ne soit pas arrivée jusqu'à toi. Mais je crois que tu apprendras avec plus de plaisir que cette ville est la patrie de notre grand iioète Lamartine.
Je veux même que vous me deviez un plaisir plus complet; suivez- moi à cinq lieues de Màcon, dans une vallée profonde des premières montagnes du Charolais.
Deux chaînes de ces montagnes élevées nous entourent avec leurs ci'ètes rocheuses, découpées en dents inégales, et leurs fiancs couverts de bois et de cultures variées. Au fond de la vallée, un rideau de saules, de hêtres et de peupliers, indi(jue à travers les prairies le cours sinueux d'une petite rivière. Arrêtons-nous à ce village, dont un
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Cluny avant la révolution.
vieux châleau , aux larges tours et aux murailles massives, couronne le sommet. C'est le château de Saint-Point, la retraite favorite du poète. Les fossés, les ponls-levis, les fortifications n'existent plus; la révolution les avait détruits en partie; des jardins les remplacent. Nous ne quitterons pas ce séjour sans aller dire une prière à la chapelle que le pèlerin de Jérusalem a fait construire sur les tombes de sa mère et de sa fille.
A quelques kilomètres de Màcon , nous trouverons les ruines de la célèbre abbaye de Cluny, fondée, au x° siècle, par des religieux de Tordre de Saint-Benoît, avec le concours de Cuillaume I", duc d'Aquitaine et d'Auvergne. C'est un des monuments les plus remanjuables du moyen âge, cl par son antiquité et par la richesse de son architecture. Il ne reste plus debout qu'un corps de bâtiment, (jui ne peut donner qu'une faible idée, et de son église, ayant les proportions d'une cathédrale, où Tari chrétien avait prodigué toutes ses magnificences, et de ses immenses constructions, cpii abritèrent ptMidant plusieurs jours le roi saint Louis, ta mère et
son frère, le duc d'Artois et sa sœur, Baudouin, empereur de Constantinople, les fils du roi d'Aragon et de Castille, le duc de Bourgogne, six comtes, un grand nombre de seigneurs et leur suite , sans que les quatre cents religieux fussent obligés, pour faire place à tant d'hôtes illustres réunis chez eux, de céder leurs chambres, leurs réfectoires, leur chapitre, aucun des appartements à leur usage habituel. Aujourd'hui Cluny est devenu une école normale professionnelle.
Villefranche, ville de 12,3rH) âmes, généralement bien bâtie, et se développant du nord au sud sur une très longue surface, est industrieuse et commeri^ante. Ses tissus de coton et de toile ont acquis une réputation méritée. In sire de Beaujeu . llumbert IV, sous la protection do qui elle se plaça lorsqu'elle commenrait à se former vers le milieu du M" siècle, lui permit de changer son premier nom Limna en celui de \illefranchc; et, en elTet, il lui octroya certaines franchises, qui lui ont valu son nouveau nonu
Parmi ces franchises, nui pauvre Ilenrielle, il (Ml e<it une (pii va le donner une triste idée
l'KKMIKR VOVAr.E
.le la coiulilioii îles femmes de celle ville naissante, et ijui le fera bénir Dieu d'èlre née dans un temps meilleur. Dans la charle oclroyée par le haut el jiuissanl comte et seiixneur. en un mauvais laliii tpic je ti'ailuis tant bien (pic mal. il est ilit : S'il arrive à un bourgeois de frapper ou de Uilonner sa femme, le seigneur n'en fera nul bruil ; il ne prétendra ni ne lèvera aucune amende, à moins que mort ne s'en soit suivie. Fuyons ces vilains souvenirs, et courons jusqu\\ Anse, jadis colonie romaine, fondée par l'empereur Auguste. 11 lui donna le nom d'Antiuni en souvenir d'une ville voisine de Rome, et célèbre parce qu'on venait y consulter les sorts dans le temple de la Fortune.
Vous ne douterez pas que la campagne ne soit belle et fertile, quand je vous aurai cité le proverbe du pays :
De Villefranche à Anse
La plu* belle lieue de France.
De l'autre côté de la Saône, sur le penchant d'une colline que couronnent les ruines d'un château gothique, se développe en amphithéâtre la petite et antique ville de Trévoux, qui compte moins de 3,000 habitants. Elle a joui, pendant le siècle du grand roi, d'une haute réputation littéraire. Tu te rappelles , mon cher Guillaume . que Boileau fait mention des journalistes de Trévoux. <.)n doit à cette société, outre son journal, un dictionnaire qui a eu longtemps une célébrité méritée.
Iii fort beau pont suspendu jeté sur la Saône relie Trévoux au village de Quincieux, où se trouve une station. Trévoux, quoique situé sur la rive opposée à celle que suit le chemin de fer, jouit ainsi de tous les avantages qu'offrent les voies rapides.
Entrons à Lyon, et reposons-nous des fatigues de ce premier voyage. Des trois routes qui conduisent de Paris à Lyon , celle que nous venons de parcourir est la plus longue, et compte cinq cent douze kilomètres. Aujourd'hui nous ne nous arrêterons pas à Lyon , nous pousserons jusqu'à la frontière. Demain nous recomniencerons le même voyage par une seconde roiite.
Continuons maintenant notre voyage pouila Suisse. Enc (piarantaine de lieues nous séparent de Genève. Nous laissons à droite le l;h(^ne, cl nous venons gagner successivement Montlucl, Meximieux . Eonl-d'Ain, Nantua, petites villes, dont celle-ci, la plus importante, a jirès de 4,000 habitants.
Elle est assise sur le bord d'un lac du même nom, au milieu d'une gorge des ])lus sauvages de la chaîne du Jura. Le sol aride et la pente escarpée des montagnes (pii la resserrent n'admettent d'autre végétation que celle des ronces et des buis vers leur base, des hêtres et des sapins vers leur cime. Le portail mutilé de son église paroissiale, qui, au ix"" siècle, reçut la tombe de Charles le Chauve, surpris par la mort à Briord, au retour d'un voyage en Italie, se recommande aux artistes. C'est le Bas- Empire, c'est l'âge grec do la décadence dans toute sa naïveté.
Les habilants de cette contrée sont pauvres, mais intelligents et laborieux. In irrand nombre émigré l'hiver, et va chercher au loin un modique salaire dans l'exci'cice de professions pénibles, surtout celle de peigneurs de chanvre.
Nous avons dû quitter le chemin de fer à Pont -d'Ain pour faire notre excursion de Nantua. Revenus à notre point de départ, nous franchissons Ambérieux, et nous entrons dans le Jura par la vallée de l'Albarine, jolie rivière que le chemin de fer traverse fréquemment. Après Saint-Rambert-de-Joux, la vallée de l'Albarine devient encore plus étroite et plus sauvage : à l'est s'élèvent les remparts naturels de Lacraz ; en face se dresse le cirque imposant de Nerva , surmonté des crêtes de Suermc. On s'engage ensuite dans la vallée du Rhône, et l'on atteint Culoz, d'où se détache la ligne d'Italie par le mont Cenis; puis, par Seyssel el Pyrimont, où se trouvent des mines d'asphalte, on gagne Rellegarde , à l'embouchure de la Valserine.
A un quart de lieue au-dessus du bouig de Rellegarde et du confluent de la petite rivière de la Valserine et du Rhône, nous pourrons observer un phénomène très curieux : c'est la perle du lîliôno, (\\\'\ . descendu du lac de
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Genève, rencontre ici une barrière de rochers sous laquelle il s'abîme et disparaît complètement Tespace d'une soixantaine de pas.
Toutefois ce phénomène n'a lieu qu'en hiver; dans les mois d'été, lorsque le fleuve est grossi par la fonte des neiges des hautes Alpes, ses eaux recouvrent tous les rochers.
Toute cette contrée est fort aimée des peintres, qui y trouvent à chaque pas de belles études de lacs, de cascades et de rochers.
La perte du Iihône a été utilisée récemment par un ingénieur américain qui, en détournant les eaux du fleuve et en les jetant par un tunnel dans le lit de la Valserine, a produit une chute énorme de la force de plusieurs milliers de chevaux , qu'utilisent des turbines. Grâce à cette force peu coûteuse , Bellegarde ne tardera pas ù devenir le siège d'importants établissements industriels.
Au sortir de Bellegarde, le chemin de fer s'enfonce dans le tunnel du Credo, \oun; de (juatre kilomètres, dont le percement a duré trois ans et demi et a coûté 7,!J00,000 fr. C'est l'œuvre d'un ingénieur anglais, M.Goodfellow.
Au-dessus de l'endroit où il se perd ainsi pour (juehines instants, le lUiùne, entre Génissct et le fort de l'Écluse, est encaissé par deux murailles étroites, masses rocheuses presque h pic, et (ju'il est impossible de gravir. Son lit, (pii a de quatre-vingts à cent mètres au sortir du lac de Genève, n'en a pas ici plus de dix-sept à vingt-sept. Il y a un endroit où les deux parois du roc se rapprochent par leurs sonmiels, et s'inclinent de part et d'autre en demi-arceaux vei-s un rocher isolé, qui s«^ dresst» du niiliiMi d(;s eaux. Les habitants du hameau de Hre/in oui pinnié de ce commencement de jxmiI indiqut* par
Lac de Nanlua.
la nature, et ils l'ont complété en y jetant quelques poutres.
Cette gorge étroite dans laquelle le Rhône s'est creusé si difficilement un lit est une des portes par lesquelles on pénètre de Suisse en France. La route est creusée dans le roc audessus du lit du fleuve, et passe sous le canon et au milieu des travaux avancés du fort l'Ecluse. Ce fort lui-même est une sorte de caverne à plusieurs étages, fouillée dans \e sein de la montagne. Du dehors on dislingue à peine les embrasures ménagées pour le feu de l'artillepie; au dedans ce ne sont que vastes
salles ararnies de pièces en batterie, et de larges galeries souterraines en pente douce, qui communiquent d'un étage à l'autre.
Le fort l'Écluse a la réputation d'être imprenable, ce qui ne m'a pas semblé difficile à croire.
Au delà du fort
l'Écluse, et au pied du revers des montagnes du Jura , la dernière commune française , celle qui touche à la frontière genevoise, est Ferney.
Ce bourg a dû sa prospérité à Voltaire, (|ui y fixa pendant de longues années sa demeure. Le château, bàli par lui, existe encore ; il ressemble beaucoup à la maison de campagne d'un bon bourgeois de Paris. C'est une maison carrée à (jualre façades très peu ornées. Les plus petites comptent sept fenêtres, et les grandes neuf. On y arrive par une avenue; elle est située au niveau de jardins en terrasse «pii dominent la plaine, la ville de Genève et son beau lac. On a conservé le mobilier de sa chambre à coucher, qui est d'une graiule simplicité. Les deux seuls objets de pi'ix sont un portrait dt> Caliierine II cl un bon jiortrait île Vollain^ lui-même. J'y ai vu encore, on iS'iO, un \ieux jardinier qui \\\conlait avoir connu à l'âge de quinze ans le
l'HKMlKU VOYAOr:
grand t'ciivain, cl liavaillc sous ses yeux à ses jai'cliiis. Ce vieillaid m'a inoiilré alors un olijot assez, curieux : c\>st un livre de dépenses du juulier du cliàleau, où sont cotes les ports de lettres, et à ce livre est joiide une nudiitude de cachets armoriés. A cOité de chaque cachet, Voltaire, dans un moment de houtade sans doute, a écrit de sa main (|uel(|ue mut souvent assez, rude, jxuir indiquer au portier si la lettre revêtue de ce cachet
et |)résentée pai' le l'acteur devait être acceptée ou refusée; car le [xm'-Ic entrait dans les détails domesti(iues, et n'aimait pas ù payer des j)orts de lettres inutilement. Ce n'est pas de cela ([lie je le hlàuierai, d'iudant mieux (|u'à cette épo(|uc la poste coûtait fort cher. A côté donc de «certain cachet, on lit : à refuser, c'est d'ini sot ; et à coté d'un autre : à recevoir, c'est d'un homme d'esprit; et mille autres désignalions (pie ma mémoire ne me fournil plus.
DEUXIÈME VOYAGE
DE PARIS A LYON - ROUTE DU BOURBONNAIS
Corbell. — Essonne.
Nemours. — Alontargis. — Xevci's. — Moulins. — Roanne. — Savoie: Annecy, Chanibéry, Aix- les -Bains.
Route de Grenoble.
Nous pouvons gagner la ligne du Bourbonnais en sortant de Paris par le chemin de fer de Lyon, sauf à le laisser, soit à Villeneuve- Saint-Georges, soit à Moret, ces deux embranchements se dirigeant également sur Monlargis, le premier par Corbeil, le second par Nemours. Prenons d'abord la première de ces routes.
Cette masse énorme de bâtiments d'un aspect si sombre , que vous voyez, tout d'abord à votre droite sur une petite hauteur, c'est Bicêtre. Sur ce même lieu s'éleva d'abord en 12d0 un couvent de chartreux, puis une maison de plaisance bâtie par un évè([uo anglais, Jean de Winchester (dont le nom a été corrompu en celui de Bicêtre); puis un magnifique château décoré, à la fin du xiv" siècle, par les plus habiles artistes et à l'usage d'un prince du sang royal, Jean, duc de Berri ; puis, sur les ruines du château, des bâtimonts que Louis XIl fit construire pour servir de ictraite aux soldats mutilés. Lorscpie Louis XIV eut l'ait élever le magnifi(pie hôtel des Invalides, Bicêtre servit (^ht^pilal. Aujourd'hui Bicêtre oITre deux mille deux cents lits aux vieillards indigents, qui y sont admis à l'âge de soixaute-dix ans. L'ne paitie des bâtiments est consacrée à recevoir des fous;
mais la population la plus nombreuse est celle des détenus, qui s'élève parfois jusqu'au chiffre de quatre mille.
Le puits de Bicêtre est un des ouvrages les plus curieux de ce genre. H a plus de trois mètres de diamètre et près de soixante mètres de profondeur. Il est creusé dans le roc vif, et d'abondantes sources y entretiennent, sans avoir jamais tari, de l'eau à la hauteur de trois mètres. Deux énormes seaux mis en mouvement par un manège puisent alternativement, et se renq)lissent par le fond au moyen de quatre soupapes. Ils alimentent un réservoir en plomb laminé de la contenance de dix mille hectolitres; des tuyaux souterrains distribuent ensuite l'eau dans loules les parties de riHablissemenl.
Nous rencontrons bientôt quelques' maisons réunies sur le bord de la route : on nomme ce lieu la C.our-de- France. C'est là que, dans la nuit du ill mars au I" avril ISl'i, Napoléon, accourant au secours dt; Paris, reçut la terrible nouvelle de la capitulation (pii en avait le malin même ouvert les portes à l'ennemi. La garde impériale venait d'arriver à marches forcées à Lonlainebleau ; le reste de l'armée la suivait. Il t'tait nuit. Napoléon, inquiet et n'ayant reçu aucun courrier depuis
iti;i;.\i 1, mi; vov At.i-:
(k'U\ jours, s'avaiK^a au j^alop, prcMiut' seul, jusiju'à la Ct)ur-de-l"'rance, à li'i>is litMies onviroii tic la hai-rière. Là il rencoulrc le iivnôral llullin tjui sorlail de i*aiis. (ii'sreiul île cheval, le prend pac le bras, el. en se \)\onienanl avec lui sur la roule eouverlo de houe, sous un ciel nuai;cu\, aux pâles elarU's lie la lune (pii se montre par intervalles, le souverain, déjà lomlx' (car à ce moment même des membres du st-nat rédiireaicnt pour le lendemain racle de déchéance), apprenti tpic les tnaipcs françaises commencent le mouvemenl d'évacualion , et tjuc dans (juclques heures les ennemis auronl pris possession tle la ville.
Le village de Juvisy, à côté duquel nous passons, est des plus heureusement situés. Du haut de la verte colline d'où ses maisons descendent en s'étageant, on jouit d'un coup d'œil enchanteur. Le regard cn)brasse un territoire admirablement cultivé : la vigne y alterne avec les céréales, les plantes industrielles avec les prairies ; ajoutez à cela les méandres et les bords ombragés de la Seine, de rVvcttc et de TOrge , qui s'enorgueillit d'un pont plus monumental que ceux de plusieurs grands lleuves. Il se compose de deux ponts superposés : l'un de sept arches, supportant le second, d'une seule arche, sur la- (juelle passe la grande roule. H est orné de deux belles fontaines avec des bas-reliefs de Coustou. Les environs de Juvisy sont peuplés de maisons de plaisance appartenant presque toutes à réiile de la société parisienne. De l'autre côté de la Seine, les villages de Dravcil et de Champ -Rosé sont presque entièrement composés de villas auxquelles la proximité de la forêt de Sénart ajoute un nouvel attrait. Le chcâtcau de Juvisy, où Henri IV apprit la trahison du maréchal de Biron, est trune construction à la fois originale et élégante. Son parc, dessiné par le Nôtre, est un des meilleurs spécimens dun -lyle j>assé de mode.
Laissons sur notre gauche la vieille ville de Corbeil , qui est comme la mère nourricière de notre Paris. Ses ij,bO(i habitants s'occupent surtout à moudre les blés (pie leur expédient les gros fermiers de la Beauce,
et ses nombi'cux moulins à eau lra\ aillent joui- cl nuit. Le chemin de fer d'Uiléans a un embranchement sur Corbeil.
Tu aimes les robes à bon marché, Henriette, et tu as raison, d'autant plus qu'en France le bon marché de nos toiles peintes n'exclut pas le bon goût des dessins. Le bourg d'l"]ssonnc a été chez nous le berceau de eette industi'ie. (Juclques années avant la nholution , un sinqilc ouvrier teinturier, Ober- Uampf, après avoir fondé, prestjue sans capitaux, au village de Jouy près Versailles, la première {ahv'iqne d'indiennes (ju'ait })ossédéc notre patrie, enrichit plus tard Essonne d'un superbe établissement do ce genre. Napoléon le récompensa en lui donnant de sa main la croix d'honneur.
Il existait autrefois à Essonne une fabrique do poudre à canon dont l'emplacement est aujourd'hui occupé par une lilature de laine. Vous savez tjue la poudre à canon est un mélange de salpêtre pur, tle charbon pulvérisé et de soufre. On convertit en charbon les branches de fusain (arbrisseau que les paysans appellent \e. bonne! de prêtre à cause de ses capsules rouges, (jui ont la forme d'une barrette), de tilleul, de peuplier, de bourdaine, les chènevottes et autres bois légers ; puis on pulvérise ce charbon à l'aide de pilons de bois ballant dans des mortiers de bois, ou à l'aide de meules. Les poudres anglaises et suisses ont dû longtemps leur supériorité sur la nôtre à la bonne préparation de ce charbon. Les pilons sont mis en mouvement par une roue de moulin. On fond le soufre en gros morceaux cylindri(|ues, et on le soumet de même au battage pour le réduire en poudre. On môle ensemble le soufre et le charbon en de certaines proportions (jui varient selon la quantité de poudre qu'on veut obtenir, et l'on mêle par le battage et en mouillant, pour bien incorporer ces substances l'une à l'autre; enfin on introtluit le salpêtre convenablement purifié et pulvérisé, et l'on bat de nouveau avec un peu d'eau.
On fait ainsi un pain , à peu près .sec, d'une substance friable qu'on agile ensuite dans une machine cylindrique. La rotation de la machine brise le pain en fragments, tpii pas-
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