‹ Voyage en FranceChapitre 5 sur 29 · BOURBONNAIS · texte numérisé non relu

BOURBONNAIS

sent successivement par les trous d'un premier crible, puis par ceux d'ua second et d'un troisième, etc.

La bonne qualité de la poudre dépend de celle des substances qu'on emploie, principalement du salpêtre, et aussi de leur mélange intime. On en distingue trois espaces : celle de guerre, celle de chasse, et celle dont on se sert dans les mines. La poudre de chasse contient plus de salpêtre et est plus soigneusement granulée que celle de guerre, et celleci plus que la poudre de mine.

La poudre de mine est mise dans des sacs de toile contenant cinquante kilog., qu'on enferme dans un baril ; la poudre de guerre est mise dans des barils de cinquante à cent kilog., qui sont enfermés dans des chapes; la poudre de chasse fme est mise dans des cartouches de fort papier doublé d'une feuille de plomb, renfermées dans des caisses. Les Anglais mettent leur poudre dans des barils en cuivre, qu'ils préfèrent aux barils de bois.

Tu as expérimenté par toi-même qu'il suffit du contact de la moindre étincelle pour que la poudre s'enflamme subitement. C'est en se décomposant par la combustion que la poudre donne naissance à des gaz dont l'énorme et rapide expansion agit avec une puissance effroyable contre les corps qu'on lui oppose (balles ou boulets). ISn litre de poudre donne quatre cent cinquante litres de gaz. Ces gaz représentent une force de plus de trois mille atmosphères, par suite de l'élévation de températui'e qui se produit en même temps.

Le gouvernement s'est réservé le monopolo de la fabrication de la poudre. La fabrication et la vente clandestine exposent ;"\ la pciiu^ d'un mois à deux ans de prison, et à une amende qui pont s'i'lcvcr justpi'à Irois mille francs.

Outre ses lilaturcs de laines, ses ateliers de construction, ses fabricpies do couvertures, de linge de table, de toiles i)eintes, Essonne possède une imporlanlo papeterie, l'un des plus beaux (Hablissements industriels de la France, fondée on ISM\ Ce! (UablissomtMil couvre vingt-doux IiocIju'os de lorrain, liaversés pur ri-'ssonno. (pii s'y divise en plu-

sieurs chutes. Vingt-deux moteurs hydrauliques et quinze machines à vapeur mettent en mouvement l'immense matériel de la papeterie, qui occupe six cents ouvriers, consomme par an plus de trois millions de kilog. de chiffons, et produit cinq millions de kilog. de papier. Dans une île de l'Essonne se voit une jolie maison qui appartint à Bernardin de Saint-Pierre.

L'ancienne poudrerie d'Essonne a été transportée plus haut, au Bouchet, usine qui produit sept cent mille kilog. de poudre par an.

D'Essonne on gagne Montargis par Malesherbes et par Beaune-la- Rolande.

Ln second embranchement, détaché de la ligne de Lyon à Moret près de Fontainebleau, se dirige sur Montargis par Nemours.

Nous voici à Nemours, jolie petite ville de 4,000 âmes, importante place forte à l'époque des guerres de l'Anglais contre Chrrles VIL Remarquez cette petite rivière que nous allons passer sur un beau pont dont l'architecte Perronet a donné les dessins : c'est le Loing, dont les eaux alimentent le canal qui unit la Loire à la Seine, canal qui porte le triple nom d'Orléans, de Briaro et du Loing.

Henri IV le commença en IGUo. La mort de ce prince, et les guerres que Louis XI II eut à soutenir, causèrent une interruption dans les travaux, qui ne furent repris qu'en 1638. La navigation en fut ouverte en 16'j2. Il commence à Montargis et débouche à Saint-Mamers sur la Seine, après un développement de cinquante-deux niillo neuf cent trente-quatre mètres. Sa pente totale, de (piarante et un mètres, est rachotoc par vingt-trois écluses. Il y passe annuollemont de quatre à cinq mille bateaux, et son produit s'olève à sept cent mille francs.

Montargis, ville do 8.;500 àmos, lui deiL sa prospérité modorno: car. ih' son ancienne splendeur militaire et de M>n vaslt^ ohàloau fort, constiniit par Charités V. ot qui junivail recevoir une garnison de >ix luillo honniH^s, il lie ie>le jtlus que des ruines. (<ii raeenti' (pra\anl ee château s'éleva sur eolto même colline une immense tour b.die

ntlUXIEME VOVAGli:

par l'.lovis. N'mi.s ((MUKiisstv, la cclèhin» histoire du cliitM» do Munlai'gis, ce (idMe aiiinial à qui le roi Charles VIII accorda le coinbal contre le chevalier Macaire, assassin de son maille, Aubry de Monldidier. Cle duel ciilie riioinnie armé d'un li.ilon et le chien auquel l'on avail accordé un tonneau j)crc('' jiour refug»\ était représenté en bas-relief sur une des immenses cheminées du vieux château.

Ce château a loni:temps fait jiartie du domaine do la couronne , et les rois de l'rance y ont souvent tenu leur cour. La salubrité de la contrée était proverbiale. Tu n'apprendras pas sans plaisir, Henriette, que Montargis est la jiatrie de notre grand peintre Girodet, dont lu as admiré les deux beaux tableaux d M/a/a et de la Scène du déluge.

Au sortir de Montargis, on entre dans un pays plat el peu fertile; puis, au bout de (juclques lieues, le chemin de fer franchit, à cent soixante-sept mètres d'altitude, le faîte de partage des eaux des bassins de la Seine et de la Loire, et tout à coup se déploie un des plus magnifiques panoramas : les regards endurassent de riches coteaux vignobles, des l>laines couvertes de moissons, de ravissantes prairies, de sombres forêts, et le cours de la Loire sillonné par des embarcations de toute grandeur.

lîriare est un bourg tout moderne, qui s'est formé peu à peu au point où le canal vient déboucher dans la Loire.

Il n'en est pas ainsi de Gosne, qui, sous les P«omains, portait le nom celtique de Condate, qui signifie confluenl, et était dtjjà défendue par un château. Si nous avions le temps de remonter la petite rivière de Nohain, qui se jette ici dans la Loire, nous rencontrerions de nombreuses usines où se travaillent le fer et surtout l'acier. Cosnc, (|ui a 7,000 habitants, .sert d'entrepôt aux dé- |)artcnicnls du Cher, de l'Yonne et de la Nièvre. Ils y versent tous les fers qu'ils i»roduisent. La lourde ancre qui doit assurer le saint d'iui vaisseau, et le couteau dr j)acotille que nos armateurs expédient aux populations à demi sauvages de l'Afrique ou de rOcéanie, passent par Cosnc pour arriver à Nantes.

A ce coniniei-ce de l'ers, la Charité (b,000 habitants) joint celui des bois.

Ouand vous serez arrivés à l'âge où l'on se connaît (Mi vins, vous apprécierez les vins blancs de Pouilly, dont les gourmets font cas. Plusieurs rois de France sont venus jadis demander la santé aux eaux minérales de l'ouilly. Elles ont jierdu beaucoup de leur réputation, et sont aujourd'hui négligées.

Tu aimes la belle faïence, Henriette; profitons de notre passage à Nevers pour apprendre comment elle se fabrique, car cette ville a la réputation de donner au commerce la meilleure faïence pour la solidilt'; et la dureté de l'émail. Elle se vend d'ailleurs à des prix très modérés. Aussi Nevers en fournit abondamment Paris, l'ouest de la France, et particulièrement le bassin de la Loire. Elle occupe avec cette industrie environ sept cents ouvriers, répartis dans six manufactures.

Pour faire de la poterie quelconque, on choisit une argile infusible, c'est-à-dire qui supporte bien le feu; on l'épure soigneusement, on la corroie à l'eau, et on rejette, pour des usages moins délicats, la partie qui se dépose la première. Du second dépôt on fait une pâte qu'on colore avec divers oxydes métalliques, selon le goût du public. On y ajoute du sable qu'on a d'abord fait rougir et jeté dans l'eau, pour que le refroidissement sul)it le rende moins dur. Ce sable, broyé sous la meule, est mêlé à l'argile en proportion convenable. Moins il y a de sable, plus l'argile conserve sa propriété de résister au feu. Dans les poteries communes, il y a un quart de sable et trois quarts d'argile. Les creusets où l'on fait fondre les métaux sont fabricjués avec l'argile la plus pure; mais les creusets sont fort coûteux, et pour la solidité la poterie suffit aux usages domestiques.

Lors(|ue la pâte est bien préparée, on la met à sec, et on la pétrit dans des moules si l'on veut obtenir des pièces plates. Les pièces creuses se travaillent au tour. On met ensuite les vases à l'étuve, où ils sèchent lentement; puis on les porte dans un four, où l'on entretient pendant (|uarantc heures au

DE PARIS A LYON — BOURDONNAIS

moins, et pour rordinaire pendant plusieurs jours, un feu très actif.

On laisse refroidir peu à peu; puis on met la couveiHe, c'est-à-dire qu'on étend sur le vase l'oxyde métallique : pour la poterie ordinaire, c'est le plus souvent du minium ou oxyde de plomb; et l'on soumet de nouveau le vase à l'action du feu. Il v a des manufactures où la couverte est mise avant la première cuisson, en sorte que la poterie est faite par un seul coup de feu.

La couverte de la faïence est de rémail; on l'obtient en faisant calciner ensemble du plomb et de l'étaim. On broie ensuite à Tcau, et on ajoute du sable pulvérisé et du sel, ou de la soude, ou de la potasse. L'émail peut être rendu transparent, ou revêtir diverses couleurs.

A côté de sa belle fundcrie de canons, qui peut fournir annuellement à la marine quatre cents bouches à feu, Nevers a été la première à fabriquer les chaînes-câbles en fer qui s'emploient pour la marine et pour les ponts suspendus. Cette fabrique employait déjà en 18:57 de cent à cent vingt ouvriers, et confectionnait par jour une longueur de soixante-quinze mètres de chaînos-càbles du poids de mille cin(| cents kilogrammes. On se sert du fer du Horri corroyé, qui ne le cède en rien au meilhnir iov destiné à cet usacro dans la (Irande- Bretagne.

Les amateurs d'anliquités honorent ilans Nevers l'antique cité «pie ('ésar mentionne sous le nom de Noviodinium. Elle devait être

Saint -Etienne de Nevers.

déjà d'une grande importance, puisqu'elle servit de base à ses opérations militaires, et que, partant pour une expédition éloignée, il y déposa les otages des cités soumises, ses bagages et sa caisse. On y montre des fragments de murailles romaines. Une autre enceinte, qui date de la fin du xn^ siècle, existe encore presque partout, mais plus ou moins dégradée. Elle liait entre elles une suite de erros^es tours rondes, casemalées et couron-

nées de créneaux et de mâchicoulis.

La porte de Croux est pour les artistes un monument précieux de l'architecture militaire du moyen âge.

Les savants archéologues qui ont attentivement étudié la cathédrale de Nevers dans son état présent, n'ont pas lardé à se convaincre (jue la grande nef date de la fin du xui° siècle, ainsi que certaines portions du pourtour du chonir. Le corps de ce dernier appartient évidemment au xiv* siècle. Les chapelles attenantes aux bas cotés sont un peu plus récentes. La grande tour carrée, entièrement restaurée aujounriiui , a été achevée en 1528. Celte tour est d'un grand et puissant effet; sa hauteur est de cin(|uantc et un mètres. II est peu de nos vieilles cathédrales qui aient conservé de plus beaux vitraux, et celle-ci se reconunande en outre par des tapisseries de haute lice, (|ui ornent encore aujourd'hui le chœur. C'est un don de la comtesse Marie d'Albret, qui les fit de ses mains, aidée des dames de sa cour. Elles représentent toute Ihistoire du mari vie de saint Cyr.

nKlIXII.MK vov \r. K

l/enlive de la nIIIo, ilii cnlé do lioiiri^'cs, est décorée il'iin arc de liioiiiplic, tlevé en IT'itJ à l'oecasion de la vicloire de Fonlenoy. lilcoule bien ce dislique, Guillaume :

Au prand homnip inodoslc, nu plus doux des vain(|iiciirs, Au père de l'Etal, au inailie ilo nus cipurs.

Kcoute encore cet au Ire :

A ce grand monument qu'éleva l'abondance Reconnaissez Nevers, et jugez d.- In France.

Que dis- lu de celte poésie? et si lu faisais de pareils vers, loi (pii vas entrer en seconde, le senlirais-tu le couras^e de les sisrner? Kh bien! mon cher ami, ces deux distiques c:ravés sur le monument, les Nivernais ne crait;nent pas d'assurer (juMls sont échai^pés de la plume de Voltaire.

Nevers, dont la population dépasse 20,000 habitants, est, comme vous le savez, le chef- lieu du déparlement de la Nièvre. Ce département a été en partie formé par l'ancien Morvan, pays âpre, sauvage, montagneux, entrecoupé de gorges profondes, couvert de vastes forêts où l'on trouve plus de loups, de sangliers, de renards, que dans aucun canton de la France. Le Nivernais esl à la fois agricole et industriel. La position de Nevers sur les bords de la Loire et sur le chemin de fer du Bourbonnais lui permet d'expédier par eau ses bois et ses charbons, et par les wagons ses produits moins encombrants. C'est depuis l'établissement de la voie ferrée que les cultivateurs de la contrée, passés maîtres aujourd'hui dans la science de rengraissement des bœufs, concourent pour une large part à la consommation de la capitale. Le département de la Nièvre possède aussi des usines métallurgiques très importantes, ses forges trouvant sur les lieux mêmes ou à des distances convenables le combustible et le minerai dont elles s'alimentent.

Nevers est la patrie de maître Adam, ce menuisier-poète surnommé le Virgile au rabot, que le cardinal de lUchelieu appela à Paris, r\u'U habilla de neuf, qu'il jiensionna, et dont les vers, pleins de verve cl d'originalilé, fin.nt les délices de ses contemporains.

Mais nous (piillons la Loire après l'avoir traversée sur un viaduc, et nous remontons le cours de TAllicr. Le déparlement (pii porte son nom fournit à noire pharmacie {parisienne une ccrtiiiiK" (luanlilé de sangsues. C'est peutêtre par esprit de compensation, cl pour nous aider à réparer nos pertes, (jue colle môme contrée nous expédie de magnifiques bœufs qu'elle achèlo aux contrées voisines pour les engraisser, aussi bien que des moutons qu'elle réserve pour la ville de Lyon.

Voici Moulins, (jui n'a pas Tàge vénérable de Nevers, et qui cependant olTre le même chifTre de population. On ne trouve pas trace do son existence avant le x" siècle. En l'an 1232, le comte Archambault VIII négocie avec les habitants, et en remplacement de la taille veut bien se contenter d'une redevance annuelle de deux cents livres, monnaie courante. Trente ans plus tard, notre roi saint Louis fonde chez eux un hôpital; mais ce n'est que dans le cours du xiv** siècle (jue Moulins prend un certain rang parmi les villes du rovaume.

Kl

Assise dans une plaine vaste et fertile, sur la rive droite de l'Allier, qu'elle traverse sur un pont dont la construction, à cause du lit mouvant de la rivière, a ofTert d'immenses difficullés, la ville de Moulins s'embellit tous les jours , et montre déjà de jolies promenades, des places, des fontaines. En parcourant les rues de cette paisible cite, on devine que la fièvre commerciale et industrielle ne fouette pas encore le sang de sa population; qu'une partie, contente de ce qu'elle i)0Ssède, règle ses besoins sur sa fortune, et (jue l'autre ne travaille (juc tout juste pour suffire aux né'cossités de la plus modeste existence.

Ce que les artistes visitent à Moulins, c'est le tombeau du duc do Montmorency, décapité à Toulouse sous le ministère du cardinal do Puchelieu. Ce tombeau, ainsi ((ue l'«''glise cl le couvent de la Visitation (lequel couvent est occupé aujourd'hui j)ar le collège), fut • lové en son honneur par les soins pieu\ de la princesse des Ursins, sa veuve. Le duc est représenté à moitié couché sur un sarcophage, et s'appuie sur le coude: la

DE PARIS A LYON — HOURP.ONNAIS

duchesse est assise à ses pieds, voilée et en mante. Aux deux côtés sont deux statues qui représentent la Valeur sous les traits d'Hercule, et la Libéralité. Derrière est un portique soutenu par deux colonnes, et près des colonnes, deux statues, la Noblesse et la Piété; au centre, une urne funéraire entourée d'un feston que supportent deux anges. Le fronton est couronné des armes de Montmorency. Au bas du monumcut on lit une inscription latine que je traduis pour Henriette : «■ L'an 1G02, et le vingtième de son deuil, Marie-Félicie des Ursins, princesse romaine, éleva ce mausolée à la mémoire de son digne époux, Henri II de Montmorency, le dernier et le plus illustre des ducs de ce nom : pair, amiral et maréchal de France, la terreur des ennemis, les délices des Français; mari incomparable dont elle n'eut jamais à déplorer que la mort. Après dix- huit ans du mariage le plus heureux, après avoir joui de richesses immenses et possédé sans partage le cœur de son époux, il ne lui reste aujourd'hui que sa cendre. »

Ce monument est l'œuvre de plusieurs artistes, Coustou, Pvcgnaudin, Poipant, et principalement de François Anguier.

Probablement un jour viendra (je suis loin cependant de vous le souhaiter) où vous éprouverez par vous-mêmes ce que c'est qu'un rhumatisme; je vous conseillerai alors de vous diriger à (juchiues lieues à l'ouest de Moulins, vers les sources minérales de la petite ville de Bourbon-rArchambaidt. Les anti({uaires affii'mcnt y reconnaître VAqua Bormonis ou Dorvonis des géographes romains. L'histoire n'en fait pas mention avant le vni" siècle. Pépin l'assiégea et la prit eu l'M). Il donna celte place et son territoire à un (le ses ]iareiits; celui-ci l.i transmit à sa postérité, ddiit la [juissance s'accrut et jota tant d'éclat sur un nomdesliné à devenir un des plus fameux do l'I'lurope. Du vieux manoir des premieis sires de liourbon, qui conq)tait vingt-([uatre grosses tours revêtues de pierres taillées en jioinles de diamant, il ne reste aujouid'hui (pie des l'uines. La sainl(» chapelle, construite au xv" siècle par Anne lie l'rance, chef-d'œuvre d'élégance hardie

et qui possédait les vitraux les plus magnifiques, a laissé à peine des traces sur le sol. Il y a une tour qui porte le nom singulier de Quiquengrogne (qui qu'en grogne).

Les eaux minérales de Bourbon-l'Archambault ont une vieille réputation, ainsi que l'attestent les correspondances de Boileau, de M"*" de Sévigné et de Montespan, qui vantent leurs vertus et se louent de leurs effets. La difficulté des communications, et les ressources insuffisantes que trouvaient les malades habitués à une vie large et élégante, empêchèrent seules, pendant longtemps, les eaux d'Archambault d'être visitées autant qu'elles le méritent. Aujourd'hui on s'y rend avec la plus grande facilité; et des constructions récentes offrent à la fois aux baigneurs tout ce qui peut contribuer au bien-être et à l'agrément d'un séjour passager.

Dans le cas où les eaux dé Bourbon ne vous guériraient pas, nous reprendrions la route de Lyon, et nous nous rendrions aux eaux de Vichy, dans les environs de la Palisse.

Cette ville, peuplée de 3,000 habitants, n'a de remarquable que les restes de son vieux château, d'où sortit un jour Jacques de Chabannes, sire de la Palisse, qui servit brillamment sous Charles VIII, Louis XII et François 1°'. Il fut l'ami, le frère d'armes de Bayart, et un des grands capitaines de son temps.

Des hauteurs qui dominent la Palisse, r(L'il découvre les sommets azurés des montagnes de l'Auvergne et du Forez.

Aux eaux de Vichy se réunit tous les ans une nombreuse cl brillante société. File se compose, à pou près par moitié, de i>crsonnes soullVantes, (jui vieiuient demander aux diverses sources thermales sinon la gucrison, du moins le soulagement de leure maux, et de touristes de profession, de riches désnnivrés, pour (pu il est de bon ton de fair(^ au moins une apparition dans les salons de Vichy, où se pressent les représentants plus ou moins auth(Mili(pies de l'aristocrali»^ nobiliaire, financière , artistique de l'Iùirope. On y danse, on y j<'ue, on y entend des concerts, et les vrais malades se tirent comme

nEU.XIKMK voy\(;k

iU iKHiveiit (lo ce inouvoinenl. do ce hruil. Ils lonl d'ailleurs assez Irislo ficrure, avec leurs iiiiues jaunes, au milieu des splendides toilettes des femmes et des beaux cavalieis (jui donnent aux promenades de Vichy la physionomie du boulevard des Italiens et îles l'.hamps-Élysées.

La vieille ville de Vichy n'est plus rien aujourd'hui à côté de la ville nouvelle, (jui s'est srroupée autour de l'établissement thermal, et «pii se compose de longues files âo mairnifiques luMels dignes d'une capitale. In parc aussi vaste que bien aménage oiïre pendant toute la belle saison, aux baigneurs sérieux ou non, de frais ombrages et un point de réunion.

En reprenant notre route, nous viendrons au village de Droilurier passer le pont de la Vallée. C'est un pont d'une hauteur prodigieuse, jeté hardiment d'un bord à l'autre d'une vallée étroite et profonde dans le bas de laciuelle c«»ul(^ un modeste ruisseau, que de si haut le voyageur aperçoit à peine.

Nous traversons dans sa largeur la belle vallée de la Loire, et nous atteignons ce fleuve à Roanne, jolie ville de 19,000 âmes. C'est une population active et aisée. Tout le commerce par eau, de Paris à Lyon, le Languedoc et Marseille, vient se concentrer à Roanne, qui expédie à Rriare, et de là vers la capitale par le canal de Rriare. Son port occupe six cents mariniers, seulement pour le transport par la Loire des charbons de Saint-Etienne.

Les canaux jouant un rôle commercial considéiable dans cette région, il est nécessaire que je vous en dise un mot.

Le canal de Roanne à iJigoin, commencé en 18.'i2 et livré à la navigation en 1838, suit le fleuve dans tout son parcours. 11 a jtour but d'éviter la navigation de la Loire dans sa partie la plus dangereuse. Sa longueur totale est de ciiupianle-sept kilomètres, avec une pente de trente-sept njétres que rachètent treize é-cluses. A I)ig">in il se rattache, d'une part au canal du Centie, (pii le fait communiquer avec la Saône et par conséquent avec le Rhône; d'autre part, au canal latéral. Le canal latéral à la Loire, qui continue celui

de Roanne à Digoin, suit la rive gauche du lleuve; il reçoit, à Test de Digoin, le canal du Centre, qui a franchi la Loire sur un pontaipieduc de deux cent dix-sept mètres de longueur totale, franchit lui-même l'Allier, au (luétin, sur un magniTupie pont-atiucduc de trois cent quarante-sept mètres de long, communique avec un bras du canal du Rerri, et se raccorde au canal de Rriare. Le développement de cette ligne est de cent quatrevingt-dix-sept kilomètres, dont la pente totale, cent cinq mètres, est rachetée par (piarante-deux écluses. Vous voyez, mes enfants, par quelles voies fluviales Marseille peut être mis en communication avec Paris, et, au moyen d'autres canaux, avec le nord de la France.

De ce que Roanne est bien bâtie, percée de rues larges et bordées de maisons de bonne apparence, n'allez pas induire qu'elle date de peu; elle a aussi ses prétentions à une origine antique, et elle peut vous montrer des vestiges de murailles romaines, ainsi que des sarcophages, urnes, médailles, etc., trouvés dans son sol. Ptolémée a parlé d'elle sous le nom de Bodumna.

A Roanne commence la fabrication de percales et de mousselines qui occupe une grande partie de la population de cette contrée, et dont le siège principal est à Tarare. Avant d'arriver à cette dernière ville, nous aurons à franchir le mont Tarare, (pii est le nœud des montagnes du lîeaujolais et de celles du Lyonnais. Ce passage, jadis extrêmement fatigant, a été rendu plus facile par une meilleure direction donnée à la roule, il y a déjà plusieurs années. Il n'est plus véi'ilablement pénible qu'en hiver, et lorsque la neige est devenue trop haute. Aujourd'hui, le chemin do fer de Pioanne à Lyon supprime toutes ces difficultés. La ville de Tarare, vers laquelle nous descendons par une pente habilement ménagée, de i)rcs d'une lieue de longueur, est située sur la petite rivière Turdine, qui, dans une inondation subite, emporta, il y a soixante ans, la moitié des habitants. Elle compte li),000 âmes.

liéjouis-toi , Henriette; nous allons apprendre comment se fabriquent ces belles

DE PARIS A LYON — BOURBONNAIS

mousselines de Tarare, ornées et brodées. qui rivalisent avec les mousselines de l'Inde, et qui ont une supériorité incontestable sur toutes celles de l'Europe. Tu le rappelles qu'un jour nous nous sommes arrêtés ensemble devant le métier d'un tisserand. Cet homme employait du fil de chanvre; ici nous allons employer du fil de coton; mais les choses se passeront d'après le même principe. Nous commencerons par ourdir la chaîne, c'est-à-dire que nous disposerons sur le métier un certain nombre de fils parallèles, tendus bien éîralcment entre deux rouleaux ou ensouples.

Nous distinguerons les fils pairs et les fils impairs, et nous aurons eu soin, avant de tendre nos fils d'une ensouple à l'autre, de faire passer chacun d'eux dans un anneau. Tous les anneaux des fils pairs dépendent d'une tringle, et tous les anneaux des fils impairs dépendent d'une autre tringle (ces anneaux pour le tissage ordinaire sont en fil); chaque tringle avec tous ses anneaux s'appelle une lice. Le tisserand s'assied devant le métier, il a devant lui tous les fils de la chaîne également tendus. Il pose le pied sur une pédale, et la lice des fils pairs monte, tandis que la lice des fils impairs descend. Entre les fils pairs, qui se trouvent soulevés, et les fils impairs, qui se trouvent abaissés, il s'ouvre un angle qu'on appelle \e pas de la chaîne. Le tisserand profite de l'ouverture de cet angle pour lancer de droite à gauche, entre les fils de la chaîne, le fil de la trame. Ce fil se déroule d'une bobine placée au liout du métier, au moyen d'un petit morceau de bois long et étroit qui sert comme d'aiguille, et qu'on appelle navette. Le tisserand appuie son pied sur une autre pédale. Cette fois la lice des fils pairs descend, tandis (jue la lice des fils impairs monte. La navette est lancée de gauche à droite, et introduit de nouveau du (il de trame entre les fils de la chaîne. Chaque aiguillée du fil de trame, déposée ainsi entre les fils pairs et impairs de la chaîne, s'appelle uiu) duite. La navette se lançait autrefois à la main, aujourd'hui elle est lancée j)ar un mécanisme. 11 suffit ;ui tisserand de saisir un manche (jui est devant

ses yeux, et de lincliner à droite ou à gauche. C'est ce qu'on appelle la navette volante. A mesure que la navette a déposé une duite, le tisserand imprime un mouvement oscillatoire à une traverse horizontale qui occupe le haut du métier. Cette traverse porte un peigne d'acier dont les dents viennent décrire un arc de cercle, et, saisissant la duite nouvellement déposée, la pressent contre la duile précédente, et rendent ainsi le tissu serré. La traverse s'appelle le battant, le peigne s'appelle le ros. Pour que les fils de la chaîne résistent au frottement des dents du ros qui s'introduisent à chaque instant entre eux, on la fait de fils plus forts que ceux de la trame, et on les renforce encore en leur donnant un encollage. C'est ce qu'on appelle le parou.

Depuis une quarantaine d'années, le travail du tisserand a été beaucoup perfectionné par les mécaniciens. On a imaginé des mécanismes pour ourdir les chaînes et mouvoir les lices, la navette et le battant; le tout par un mouvement de rotation continue qui se communique aux diverses parties de l'appareil. En se bornant à employer deux lices, on ne peut fabriquer que l'espèce de tissu la plus simple. C'est ainsi que se fabriquent la toile ordinaire, le calicot, la percale, et un grand nombre d'autres tissus qui ne diffèrent entre eux que par la matière dont est forme le fil de la chaîne et de la trame. Maintenant, au lieu de deux lices, supposons-en davantage, quatre par exemple, de manière que les fils de la chaîne, au lieu de se soulever et de s'abaisser de deux en deux, ne se soulèvent et ne s'abaissent que de quatre on quatre, nous obtieiulrons une combinaison dilVérente entre les fils de la chaîne et les duites déposées par la navette. Nous obtiendrons cette apparence chevronnée à laquelle tu reconnais les tissus qu'on appelle croisés. Tu comprendras facilenjont qu'en multipliant lie plus en plus les lices, et en variant la matière et la couleur des duites, on multiplie de plus en plus les combinaisons de rentrecroisement des fils, et l'on parvient à obtenir des dessins réffuliei's et gracieux.

L'industrie des mousselines de Tarare se divi<e en deux branches bien distinctes : la

io

DK U X I E M !•: \ n \- \ G I :

l'abricalion dans la ville inôiiu', on dans les canipairnes, ponr les gros fabricants de la ville (t»ii cilt' nne maison ijni einjiloie huit cents onvi'iers), et la l'abricalion dans leeainpairnes. Les onviiers ti'availlenl dans des caves appelées bonllipies, qni se louent de quinze à dix-huit IVanes par an, et où il y a d'un à (iiiati-e métiers. Ces caves ne sont \r.\> dallées, alin de conserver une humidité nécessaire au lissage; on n'y fait de feu qur dans les grands froids. On prétend ([ue Tusage des poêles ne permettrait pas de lisser les mousselines lines. Lorsqu'il l'arrivera, ma chère Henriette, de ne pas trouver la mousseline de la robe assez belle, rappelleloi les caves-boutiques de Tarare et le pauvre ouvrier qui a lissé celle mousseline. Je me tronqie fort, ou celle pensée contribuera à redoubler l'instinct de charité que je me plais à reconnaître en toi, et (pie lu liens de Ion excellente mère.

Les colons français employés à Tarare viennent de P»ouen, de l'Alsace, de Lille, de Roubaix, de Mulhouse, et de quelques illalures de la contrée. L'industrie française est encore obligée de demander aux fabriques anglaises les cotons fdés d'une finesse exceptionnelle. Nos voisins d'oulre-mer ont livré à Tarare des fils tellement ténus qu'il en fallait deux cent soixante-dix mille mètres pour peser un demi-kilog. Vi\ fabricant distingué, M. Kaufman, évalue la fabi'ication des mousselines de Tarare à une somme annuelle de treize à quatorze millions de francs. Il porte à vingt-deux n)ille le nombre des métiers, et à près de ciiH[uanto-deux mille le nimibre des individus que cette industrie fait vivre. Les fabricants sont simplement entrepreneurs et n'ouvrent point d'ateliers. Les capitaux engagés' par eux portent particulièrement sur les cotons filés qui servent au tissage; car les métiers sont la propriété de l'ouvrier tisseur, qui travaille en famille. Certains ustensiles et accessoires du métier où se font les mousselines unies, le peigne et la lice appartiennent seuls au fabricant; le peigne coûte de quinze à vincrt francs. Pour les tissus à dessins, le fabricant fournit les métiers à la .lacquart, qui sont complicjués et par ronséquent coûteux.

Tarare est la patrie d'Aiidiieux, un de nos plus aimables poètes. Vous savez tous les deux |)ai cœur son joli conte du Meunier de Sans-

A mesure qu'on avance, la beauté du pays -c montre toujours croissante; il dllVe bientôt une des plus délicieuses contrées de la France. Lyon s'annonce de loin par la liche ceinture de maisons de plaisance (jui l'entoure. Une (les plus rcmanpiables est le vaste château de la Duchère, situé entre les deux roules de Paris et près de leur jonction sur la place de la Pyramide, où commence le faubourg de Vaise. Demain nous reviendrons à Lyon par la troisième route; aujourd'hui nous allons plus loin.

Si nous voulons pousser jusqu'à la frontière d'Italie et gagner Pont-de-Beauvoisin , qm était, avant l'annexion de la Savoie, limitroplie avec le Piémont, nous aurons environ cent vingt kilomètres à parcourir, en prenant le chemin de fer de Lyon à Grenoble par Bourgoin. Nous passerons le Rlmne et nous nous dirigerons à l'est à travers Je département de risère, laissant sur notre gauche la chaîne des hauteurs qui encaissent le cours (lu Rhône, et qui maintenant nous séparent de lui. En dehors de la route, au pied de ces hauteurs, la petite ville de Crémieu montre les ruines d'un château qui fut jadis le séjour des anciens dauphins viennois. Ce titre de dauphin, avant d'appartenir, en France, au fils aîné (lu roi de l'ancienne monarchie, était, vers l'an 1238, celui que prenaient les comtes du Grésivaudan, qui possédaient en suzeraineté la principauté de Grenoble et le comté de Vienne.

En nous écartant de douze kilomètres encore, nous visiterons, au petit village de la Balmc, la grotte de Nolre-Dame-de-la-Balme. C'est un phénomène du même genre que celui que nous avons vu à Arcy; mais ici on trouve une pensée religieuse. On a tiré parti de la voûte de l'entrée, poui- la disposer en une chapelle consacrée à la Vierge. Au delà de la chapelle, une suite de gradins naturels, (jui tanl(M monbMit et tantùl descendent, nous conduiront à un lac, ou pluUM à un canal long el ('Iroit. Nous naviguerons sur un jxilil

DE PARIS A LYON - F:î 0 U RB ONNAIS

batelet pendant une lieure, y compris le retour; les saillies des rocs de la voûte nous forceront souvent à courber la tète, et même à nous pelotonner au fond du batelet; nous reconnaîtrons, à la clarté de nos liambeaux, que cette eau est de la plus belle limpidité. H y a une grotte dont la voûte rappelle tout à lait le plafond d'une boutique de charcuterie. Les concrétions formées par Teau qui suinte de cette voûte figurent des quartiers de lard, des cervelas, des jambons, etc.

En reprenant le chemin de fer nous passerons à Bourgoin, jolie ville indus- -■ ' trielle de près de 5,000 âmes, qui s'entend fort bien à utiliser, au profit de ses usines pour la soie et le coton, et de ses moulins à farine, trois petites rivières qui s'y réunissent. Le riant aspect des coteaux ([ui l'entourent atteste qu'elle ne néglige pas non plus l'agriculture.

A force de persévérance, elle a desséché des marais considérables dont une partie est deveime féconde, et dont le reste donne une Inurbe de très bonne qualité.

Moins peuplée, la ville de la Tour-dii-Pin a plus d'importance administrative comme cheflieu de sous-préfecture. Elle semble déchue de ce qu'elle fut jadis, à en juger par quelques traces qui restent de ses anciennes fortilications.

Pontde-Bcauvoiï?in, à quchpies kilomètres ihi chemin de fer, est une ville de .'^,000 âmes. La petite rivière du Guiers, qui l'arl'ose, séparait sur (^e point la Franco du royaume de Piémont et de Sardaigno. On la passe sur un jtont d'une seule arche jeté avec une grande iiardiesse. A un bout du pont était une senlin<;llc fraïu^aise, et à l'autre bout un soldat dos Etats sardes. Au nuliou

Vallée de l'Isère

du pont, un poteau portait d'un cùté les armes de France, de l'autre les armes de la maison de Savoie. En s'appuyant au poteau, l'on pouvait se donner le plaisir d'avoir à la fois un pied sur chacun des deux pays.

Avant de rentrer à Lyon nous visiterons Grenoble, ville de 40,000 âmes, et place forte du premier ordre, qui peut être considérée comme un des boulevards de la France, grâce surtout à l'esprit guerrier des habitants de la contrée. Elle doit ses fortifications à Vauban, et elle est entourée de montagnes, dont toutes les pentes ont été couvertes par la culture.

Au j ) i e d des remparts de la ville nous foule ronsde gracieuses prairies, arrosées par des courants d'eau vive et ombragées par de nombreux rideaux d'arbres. A la base des montagnes verdoient de riches vignobles ; les fiancs et la cime se couronnent île pâturages et de forêts. L'Isère partage la ville en deux parties fort inégales : un quartier étroit ipii se compose à peu près d'une seule rue resserrée par la montagne et de ruelles grimpantes, et la ville de la rive gauche, à laquelle on peut reprocher ses rues étroites pavées en mauvais cailloux. Du quartier do la rive droite, on jouit d'un très beau coup d'œil sur le vallon âpre et sauvage où coule le Drac, ou sur la vallée riante et fertile de l'Isère, au bout de la»[uelle on distingue, à plus de cent vingt kilomètres de distance, la cimo majestueuse du mont Blanc. La ville de la rive gauche a tlans son intérieur mémo une promenade charmante, le jardin de la préfecture, planté par le connélablo de Losdiguièros. un des hommes qui ont le plus fait pour la splondour monumental»^ du nnuphiiu'.

DEUXIKMi: VOYAGE

La coiuluilo lit' (iicnol)K' on 1S|;> tlccida du ivlom- ilo Napoléon au Irùnc lorsipi'il ont (|uiUt' V\\c d'I-lbe. Le colonel Labédoyère, envoyé pour arrêter sa niareiie en avant de la villr, avait jmssé à hii avec son régiment. Le peuple, (pie les soldats de la garnison se gardaient bien de contenir, brisa les portes de la ville, dont le commandant refusait d'abamlonner les clefs. Napoléon se rendit à cheval à l'Iiôtol des Trois- Dauphins, où il s'établit pour la nuit. H commeni^ait à peine ù respirer qu'un tumulte épouvantable se lit entendre; c'étaient les portes de la ville que les habitants lui apportaient, à défaut des clefs qu'ils n'avaient pu lui présenter. Sur (juoi Napoléon, se tournant vers son fidèle général Bertrand, s'écria : « Maintenant la partie est gagnée. »

Lors de la conquête des Gaules, Grenoble faisait partie du pays des Allobroges et portait le nom de Cularo, qu'elle changea sous l'empereur Gratien pour celui de Gratianopolis. Dans le xni'' siècle, elle appartenait aux princes de la province de Grenoble ou comtes de Grésivaudan; c'est le nom que porte encore la vallée de Tlsère dans sa partie supérieure.

Un des grands hommes du moyen âge, Bayart, le chevalier sans peur et sans reproche, a sa statue colossale en bronze sur la place Saint-André. A quelques lieues de Grenoble, et près du village de Pontchara, on peut voir les ruines de l'antique manoir de la maison Bayart, dont l'architecture semble appartenir en partie au temps des premières croisades. Les écuries, la cave, la cuisine, sont intactes; il reste encore au premier étage le cabinet de Bayart et la chambre où il est né. Le plafond, dont les solives sont peintes de couleurs variées, et les trumeaux, ornés de peintures à fresque, sont assez bien conservés.

Tu sais, Henriette, aussi bien cpie moi, que les gants de Grenoble ont de la réputation. C'est en ce genre la plus ancienne fabrique de France après Vendôme et Blois; et c'est, après F^aris, la plus importante aujourd'hui; car elle ne compte pas moins de cent quinze fabricants. Grenoble ne fabritpie plus

aujourd'hui (pie des gants de peau : chevreau, castor, chan»ois ou anneau. La izanterie de luxe couleur l>la)ic et clair a été longtemps plus belle (jue celle de Paris; aujouid'hui Paris fait aussi bien, tout en employant des peafix plus consistantes que celles de Grenoble, très sujettes à se déchirer.

La coulure de Grenoble ])asse pour très solide, parce qu'elle se fait, dit-on, en soie /locUe, c'est-à-dire (jui na pas été tordue. La coupe et la teinture emploient environ deux mille ouvriers, et la couture viuL^ mille ouvrières, dont un tiers habitent la canipagne. La valeur fabriipiée est annuellement d'environ trente millions de francs. Les deux Amériques et l'Angleterre achètent les deux tiers, le reste se consomme en France.

Grenoble emploie un millier d'ouvriers à peigner le chanvre, que les vallées du Grésivaudan (>l de Tullins récoltent en quantité considérable : celui de Tullins est le plus estimé. Le chanvre préparé à Grenoble est en grande réi)utation, et cette ville reçoit, pour les travailler, des chanvres de Naples, de Mons et d'Angers.

Si je te savais gourmet, Guillaume, je l'indicpierais aussi comme une des spécialités de celte ville la fabrication des liqueurs, et surtout du ratafia de Grenoble.

Voulons-nous faire une promenade artisli(pie, nous irons visiter les grottes, ou, comme on dit, les caves (\g Sassenage. La plus considérable est celle d'où sort le torrent de Germe, après avoir longtemps serpenté souterrainemcnt dans ces grottes. Tu trouveras, Henriette, quelques croquis à dessiner sur les rives du Furon, dont le cours présente une longue suite de cascades; car son lit est très incliné, et l'eau se brise à chaque instant sur d'énormes blocs de rochers tombés des montasrnes voisines. Nous entrerons ensuite dans quelque chaumière, où l'on ne manquera pas de nous offrir d'excellent fromage de Sassenage, qui est une imitation du fromage de Boquefort.

Voulons-nous donner à notre excursion un ItuL i)lus sérieux et prépai'er nos ilmes à la méditation religieuse, nous ferons, aux

DE PARIS A LYON — ROURBONNAIS

La Salette.

environs de Grenoble, deux pèlerinages, l'un à la Salelte, l'autre à la Grande-Chartreuse. La Salette est sur la route de Grenoble à Gap. Après avoir quitté le bourg de Corps, on s'engage dans une vallée étroite dont on longe le torrent à une assez grande hauteur; cette gorge devient ensuite un défilé où le torrent écumeux bondit de cuve en cuve, et se termine par un cinjue que de hauts escarpements dominent de toutes parts. On contourne ce cirque, et un sentier très raide et en zigzag conduit sur le plateau. C'est là que s't'lève l'église de la Salette, à dix-huit cents mètres de hauteur au-dessus du niveau de la mer. L'église, de style roman, a été construite, de 1852 à 1861, sur les plans de M. Berryer; elle est flanquée de deux tours. De nombreux ex-voto l'enrichissent. Deux vastes ailes de bâtiments, servant de logement aux missioiniaires de la Salette et aux pèlerins, sont attenantes à réglise. Tous les points marqués par les diverses circonstances de rapi)arition de la saillie Vierge aux deux enfants, Mélanie Mallhieu et Maximin diraud, sont signalés à la piétt' des lidèles par des statues ou des chapelles. A ceitaines époques de raïun'e, le nombre des pèlerins est tellement considérable cpf une partie d'entre eux est souvent obligée de passer la nuit au dehors. Ces

grandes solennités sont singulièrement émouvantes.

C'est une émotion d'un autre genre que nous trouverons au célèbre monastère de la Grande- Chartreuse, à vingt-deux kilomètres au nord de Grenoble. Deux chemins y mènent, dont l'un n'est praticable que pour les piétons ou les gens à cheval. Il traverse une forêt continue de sapins, et ofTre de charmants points de vue sur la délicieuse vallée du Grésivaudan. Nous prendrons l'autre, quoique plus long, parce qu'on y va en voiture et que vos jambes sont encore bien jeunes. Nous ferons une halte au sommet de la montagne du Sapey, et tu prendras tes crayons, Henriette; car rien n'est comparable à celle vue sur la vallée du Grésivaudan, qui se déploie devant nous dans toute sa magnilicence. Sa longueur depuis Chapareillan , le dernier village de l'ancienne frontière, jus(prà l'entrée des gorges de Voreppe, que nous avons près do nous, est d'environ quarante-huit kilomèti'os, et sa largeur varie de six à trois kilomètres. Les montagnes ipii la bordent sont couvertes à la base de cluuups cultivés, de |>rairies, de V(M-gers et de bosquets; vers le milieu, ce s«)nl dt's forêts et des pâturages; à la cime, ce sonl (les rochers nus ou (pii gardent leur manteau de neige. La ferlilih» du Grésivaudan est proverbiale. Sur les moindres coteaux, pnrhuil

DiaXIllME VOYACE

où l'expusilion poul être l'avorablo, vous voyez, la vii.Mie s'appuyanl sur de modestes échalus connue ceux de la Champagne et de la Houi'gogne; mais dans la partie basse de la vallt'e, remarquez avec quel soin on pi-é[)aie aux ceps l'appui d'un haut et large treillage. Ce sont lie longues gaules tiui vont et s'entrecroisent d'un arbre à l'autre. Le païupre court en se jouant, à la manière des vignes italiennes, d'un cerisier à un mûrier, d'un noyer à un érable ou ù un châtaignier.

Pour avoir un brusque contraste à ce riant tableau, il nous sulïu'a de nous retourner vers la contrée alTreuse et solitaire où la Craude-Chartreuse nous attend. Nous arrivons au bourg de Saint- Laurent- du-Pont, bâti au milieu de montagnes à pic. Vous vous doutez bien qu'il nous faut quitter la voiture. Nous gravissons jusqu'au hameau de Fourvoirie en remontant le cours d'un torrent, le Guiers-vif, qui, au-dessous de nous, rejoindra le Guiers-mort, pour former la petite rivière des Échelles. Nous nous enfonçons dans une gorge entre deux montagnes de l'aspect le plus sauvage et couronnées de sombres sapins. Cette gorge va en se rétrécissant, et enfin se resserre au point qu'un humble arceau de pierre muni d'une double porte et que surmonte un mauvais logement de portier, ferme entièrement le passage. La double porte franchie, nous sommes dans l'enclos de la Chartreuse, qui se compose d'un groupe de pics les plus hauts, les plus escarpés et les plus alîreux de toute la chaîne de ces montagnes. La noire forêt de sapins qui les couvre du sommet à la base y tient lieu de vergers et de plantations; les torrents et les rocs en sont les seuls ornements. Pendant plus d'une heure nous suivons, le long de rochers qui surplombent, le cours du Guiers, qui bouillonne à cent trente mètres au-dessous de nous à notre gauche. Vient le moment où nous rencontrons une cascade qui, du haut de ces rochers, se précipite d'abord sur le sentier (pje nous suivons et puis dans le Guiers. Il nous faudra passer adroitement, en frôlant les rochers, sous l'arc formé par cette masse d'eau, dont le i»oids serait capable de nous écraser. Avec de l'attention nous en serons ciuittes

l)Our une .simple averse qui se détache de la masse. Bientôt nous aurons un pont à franchir. Là était l'ancienne entrée de l'enclos. Nous avons maintenant le Guiers à notre droite; nous n'entrevoyons son écume que par intervalles, mais nous ne cessons pas un instant de renlcndre mugir tout au fond de l'abîme. iMème horreur, même oml)rage im- })énétrable de sapins au-dessus de notre tête, même profondeur de précipice à nos pieds, même âpreté et môme escarpement de la j)aroi de rochers qui nous presse.

l'.nfin la gorge s'évase un peu. L'ombrage des hêtres succède à celui des sapins, qui n'occupent plus que les cimes. La forêt s'éclaircit, et à travers les clairières il nous arrive par instants de distinguer quelque chose de blanchâtre qui doit être le monastère, dans lequel, ma pauvre Henriette, tu ne pourras pénétrer, car les femmes n'y sont point admises.

Tout à coup la forêt cesse entièrement, et devant nous s'ouvre l'entrée d'une vaste prairie au fond de laquelle apparaît le noble monastère, dont la construction a coûté plus d'un million. 11 a fallu sa position à peu près inaccessible pour dégoûter la bande noire des démolisseurs de l'envie de s'en rendre adjudicataire et de le faire tomber sous le marteau pour le revendre en détail. Il se compose de deux grands édifices qui se touchent en obliquant l'un vers l'autre, de manière à laisser entre eux un angle aigu. Chacun a vingtcinq mètres de largeur; l'un a soixanle- (juinze mètres, et l'autre cent mètres de longueur. Ils sont entourés de jardins et de cours avec un mur général d'enceinte. De ces deux édifices le plus grand est le cloître, qui renferme les cin(juante-quatre cellules des religieux. Une trentaine de ces cellules étaient occupées lors(iue je visitai la Grande- Chartreuse, il y a une douzaine d'années. L'autre renferme l'église, le logement du général ou supérieur et des grands officiers de l'ordre des Chartreux, et la salle du chapitre, tapissée des portraits de tous les généraux de l'ordre qui se sont succédé.

En continuant à remonter le torrent par un chemin ombragé, assez commode, nous arri-

DE PARIS A LYON — BOURBONNAIS

La Grande -Charlreuse.

verons en un quart d'heure à la cellule de saint Bruno, le fondateur de Tordre, qui est aujourd'hui convertie en chapelle. Une grotte située au bas renferme la source où il se désaltérait.

On arrive également au monastère par une autre issue de la même gorge de montagnes. On y remonte de même le cours d'un torrent dont j'ignore le nom, entre deux horribles murailles de rochers. On y trouve aussi un l)ont qui permet de changer de rive, et un arceau numi d'une double porte, sous lequel il faut inévitablement passer.

Une merveille naturelle des environs de Grenoble est la Fontaine Ardente du village de Saint- liarlhélemi. Le bassin a environ deux mètres et demi de long sur plus d'un mètre de large. Bien que l'eau y soit constamment à la température de l'atmosphère, on la voit agitée par un bouillonnement incessant. Pour peu qu'on en remue la vase ou qu'on approche un llambeau, on voit au-tlessus de l'eau se dégager de la llammc. Après une forte pluie d'été, la fontaine produit même spontanément des jets de llammes qui

s'élèvent à un mètre. Le bouillonnement provient des gaz dont cette eau est fortement imprégnée. On sent, lorsqu'ils se dégagent, une odeur de gaz hydrogène mélangé de soufre et de phosphore.

En regagnant notre route de Lyon, nous passerons par Voiron, jolie ville de plus de 10,000 ùmes, qui donne son nom aux toiles fines et grosses qui se fabriquent dans toute la vallée. Elles sont reconiuies très bonnes, et jouissent, dans ces contrées, d'une grande faveur, malgré leur prix élevé et sans proportion avec celui des autres marchés.

Nous sommes si près de la Savoie que nous ne pouvons nous dispenser de faire une excursion dans ce charmant el pittoresque pays.

La Savoie, qui forme aujourd'hui deux déparlements français , était anciennement occupée par plusieurs tribus indépendantes. La plus inqiortante , celle des Allobroges , s'illustra par la résistance qu'elle opposa aux Romains ipiand ils voulurent la soumettre. Le consul Quintus Fabius fut obligt* de leur livrer trois grandes batailles avant de les dompter.

l'rl

DKUXIKMK VOYACK

Plus lanl, la Savoie Ml partie du royauiiic il.' ISouri^ogiie. C.lovis, iiuoi(iiril oui ('*i»ousé la nioie ilii r«ù de Bourgoiiiie, sainte (Jlotildc, s'empara de la Savoie, el Charlemagiic la divisa en sept dislriels, (pTii jdac^a sous l'aulorilé d'un vicaire, comte ou baron, revêtu à la fois du pouvoir civil el militaire. Sous les successeurs de ce monarque, la Savoie, après avoir successivement appartenu au royaume germaniipie, el prescjue toujours suivi le sort de la Bourgogne, après avoir, pendanl plusieurs siècles, éprouvé tous les tiraillements, toutes les calamités réservées à une province en proie à une multitude de petits tyranneaux indépendants de fait, commença à respirer sous llumbert aux Blanches Mains, qui réunit sous son autorité un certain nombre de fiefs et prit le titre de comte de Savoie. llumbert, que la maison de Savoie considère comme son fondateur, et ses successeurs, lantOil par la force, tantôt par des traités et des alliances, finirent par posséder réellement tout le comté de Savoie.

En lo36, François I" s'empara de celle province et l'incorpora à son royaume; mais Henri II, après la malheureuse bataille de Saint-Quentin, dut restituer la conquête de son prédécesseur. Henri IV la reprit; les Espagnols l'occupèrent à leur tour jusqu'au traité d'Aix-la-Ciiapelle, en 1748, et alors elle retourna à la maison de Savoie.

Quand notre révolution éclata , Viclor- Amédée III refusa de reconnaître le nouveau gouvernement : c'était déclarer la guerre à la France. Un corps d'armée envahit la Savoie sous les ordres du général Montesquiou, entra sans coup férir à Chambéry, où nos soldats furent reçus comme des libérateurs. Bienlùl les communes consultées votèrent presque à l'unanimité la réunion de la Savoie à la France, et un décret de la Convention fit de cette contrée le département du Mont-Blanc. En 1811J, la Savoie fut de nouveau détachée de la France, el l'on sait à quel concours de circonstances elle doit sa récente annexion.

Après ce rapide coup d'ail sur Ihisloirc de la Savoie, prenons une carte, et rendonsnous bien compte do retendue et des limites

du pays (pii vient de se donner à la France. Il est bniiH' ;ui nord jiar le lac de (Jenève , jusipi'à la pclilc ville de vSainl-dingdlph; à l'est, par la eliaîiu' des Al[)es,au centre de laipielle se trouve le mt»nl Blanc; au sud el à l'ouest, par nos déparlements des Ilautes- Al[)cs, de l'Isère el de l'Ain. Sa longueur moyenne est de cent (piarante-cinq Kilomètres ; sa largeur moyenne , de (jualrcvingl-un kilomètres, et sa superficie totale est d'environ douze mille kilomètres carrés. La Savoie, qui, comme vous le voyez, forme une masse compacte s'allongcant du nord au sud, est en tout sens traversée par les ramifications de la grande chaîne dont le mont Blanc et le mont Iseran sont les points culminants. Le premier, dressant sa cime solitaire à une hauteur de quatre mille huit cent dix mètres, est séparé du massif dont il forme le noyau par les vallées profondes qui rayonnent vers lui. Son isolement lui donne une majesté sans égale. Au mont Iseran, au contraire, viennent se souder de gigantesques conlreforls , dont les sommets , presque aussi élevés que lui , nuisent à l'effet du sommet principal, que l'on dislingue à peine du fond des vallées voisines. Ce sont les ramifications de celte puissante arête qui , se projetant de tous côtés, se contournant, se subdivisant à l'infini, donnent au sol de la Savoie ce relief si bizarrement tourmenté, el font de tout le i)ays un labyrinthe de vallons el de monlacnes. Il résulte de cette configuration que, malgré le peu d'étendue delà Savoie, son climat, ses productions varient constamment d'un point à un autre; et ce n'est pas seulement l'alLilude du lieu (jui détermine sa température moyenne et les vicissitudes des saisons; rinfiuence de l'exposition, des abris, le voisinage des montagnes les modifient puissannnent. Vous trouvez dans la Savoie des régions couvertes de neiges éternelles; un peu plus bas, des jjrairics abordables seulement une partie de l'année; l)lus bas encore, des forêts, (juehpies arbres fruitiers, quelques jardins, (juelques champs de seigle, de pauvres villages se cachant dans des gorges; enfin, vient l'étage inférieur, où des plaines fertiles, des coteaux tapissés

DE PARIS A LYON

Page 1