MARQUISE DE SÉVIGNÉ
DlicÉDÉE LE 18 AVRIL 1G90.
Avez-vous remarqué combien, à mesure que nous nous sonmies avancés vers Marseille, les cultures du midi de la France sont devenues de plus en plus dominantes? Deux arbres surtout ont du attirer votre attention : l'un que nous rencontrons depuis Vienne, et qui maintenant envahit les campagnes que nous traversons; l'autre qui commence à peine à montrer son feuillage grisâtre, et qui par son apparence soulïVeteuse a l'air de regretter de s'être aventuré si loin de sa patrie. Je veux parler du mûrier et de l'olivier. Nous ne nous occuperons de celui-ci que plus tard, lorsque nous serons sous son véritable climat. Quant au mûrier, c'est différent; car il est ici chez lui, et il constitue une des principales richesses de la contrée. H mérite donc que nous le traitions avec les égards qui lui sont dus.
On ne sait pas bien au juste à quelle épot(ue la culture du mûrier (la culture du mûrier dans le but d'en utiliser la feuille et non le fruit) a été introduite en France. Quelques savants font remonter cette introduction au xiii" siècle. Il paraît assez probable (pie dès ce temps on élevait des vers à soie dans le comtat Venaissin, alors la j)roj)riété des papes. Mais les pi'cmières plantations important«'s dont il est fait mention dans des ilocuments aulhcntiijues, sont celles (jui furent exécutées dans le Haupliiné, jusleiueut près de Montélimar où nous sommes, pai- des ofliciers et des soldats (|ui avaient pris part à l'expédiliiui du roi Charles VIII, parlant pour
la conquête du royaume de Naples (1484). Depuis cette époque, la culture du mûrier ne cessa de gagner du terrain, et pénétra successivement en Languedoc, en Provence, en Touraine. L'homme qui a le plus contribué à populariser en France l'éducation des vers à soie, est sans contredit le patriarche de l'agriculture française, Olivier de Serres, le seigneur du Pradel; encouragé, soutenu par Henri IV et par son éminent ministre Sully (qu'il eut quelque peine, soit dit en passant, à convertir à ses idées), Olivier se dévoua généreusement, courageusement, à doter la France d'une belle et féconde industrie. Pour arriver à ses fins, il fit des voyages sans nombre, à une époque où l'on ne voyageait ni aussi sûrement ni aussi commodément qu'aujourd'hui, stimulant le zèle des autorités, créant des pépinières, distribuant des arbres aux particuliers, démontrant sur place la manière de planter et de tailler les mûriers, d'élever les vers à soie et d'en utiliser les cocons.
Vous vous êtes amusés, mes chers enfants, à nourrir quelques-unes de ces précieuses chenilles, vous les connaissez donc parfaitement; seulement vous comprendrez que les gens du métier, les magnaniers, ne s'y prennent pas tout à fait comme vous vous y preniez. C'est tout autre chose de soigner une douzaine de petites bêtes, ou d'en élever à la fois des centaines de mille, (jui remplissent de bas en haut de vastes salles garnies d'étagères superposées, qui consomment par repas, lorsqu'elles sont en appétit, des centaines de kilogrammes de feuilles. Pour vous faire une idée de ce travail, il faudrait visiter une de ces grandes magnaneries bien installées et en pleine activité, mais la saison des vers est passée. Je dois cependant vous dtuiner un aperçu de l'importance de l'industrie séricicole par quehpies chiffres. Nous autres habitants du Non!, nous ne nous douions guère, en général, du rôle que jouent les cocons dans le bilan de la production de notre agriculture nationale. La l'rance possède assez df mûriers pour produire cent vingt millions de kilogrammes de cocons, au cours moyen tie tpiatre à ciii(| francs le kilogramme. De-
(Il AT i;i 1. M i: VitVAc. !•:
puis tiuelquos années, une nialadie épidéniiiiue, uno espèce de clu)léra vi'im on ne sait d'où, ravage les niagnaneiies et cause ini ilt'licil énorme. Mais si les récolles onl diminué de près de moitié, 1<' prix des cocons s'est naturellement r\c\c dans les mêmes |)i'oporlions.
Maintenant laissons là les vei'S à soie, embanpions-nous sur le lUiône, faisons-nous conduire sur l'autre rive, et gravissons ce rocher tpii porte sur son sommet, à deux cents mètres au-dessus du lit du lleuve, les restes du château de Hochemaure.
Pour y parvenir, il nous faudra monter à travers le bourg de Hochemaure, où jadis la taille des pierres à fusil était l'industrie spéciale des habitants; les armes à percussion d'abord , les allumettes chimiques un peu plus tard, ont à peu près tué cette industrie, dont les produits ne trouvent plus d'emploi.
Rien de plus triste que celte suite de maisons à murailles en lave grise, qui ont pour escalier et pour perron de petites colonnades d'un basalte noir. Il forme un encadrement nuir aux portes et aux fenêtres; il encadre éeralement en noir le haut et 4e bas de la toiture. Dans la construction du château, on avait tiré fort habilement parti de la situation naturelle des masses du basalte, pour les combiner avec la pierre taillée et rapportée, qui est elle-même une lave grise. On voit encore les ruines d'une immense salle d'armes, dune église, puis des citernes, des cachots, le lieu où se frappait la monnaie. Ailleurs ce sont les salles d'apparat, une suite de chambres spacieuses. Quelques restes d'anciennes peintures à fresque ont conservé un certain éclat. Ces ruines, placées déjà si haut, sont dominées en outre par une butte basaltiiiue prodigieusement élevée, qui étonne par son isolement sur ce plateau volcanique; et celle bulle elle-même, (ju'on gravit par un escalier de quatre-vingts marches, porte une tour (|ui était le donjon du châleau. Du haut de cette tour, et du côté (jui fait face au Hhone, on eslime cjue le regard plonge sur le fleuve d'une hauteur de deux cents mètres. Du coté de l'ouccl, on reconnaît, sur la masse ro-
cheuse cpii supporte le boui'g et le château, le (M'atèi'e éteint (ruii ancien volcan. Le rhiUeau i\o Hochemaure, dans le cours du xv" siècle, servit d'asile aux catholiques, qui, derrière ses murailles, bravèrent plusieurs fois les atlaiiues des protestants. Le dernier siège (limt l'histoire fasse mention est celui de liii^l. Depuis cette é[)0(pie, celle forteresse démantelée, livrée sans défense aux ravages du temps, est tombée dans l'état où nous la voyons. Nous pourrions visiter également, sur une montagne à quehpie distance, l'ancien volcan de Chanavari, où le basalte se présente par colonnades d'un aspect vraiment surprenant, formant une chaussée colossale qu'on appelle le Pavé des Géants.
On a trouvé récemment un nouvel emploi du basalte dans l'industi'ie; on le polit, et l'on en fait des tables sur lesquelles, à l'aide du feu, on écrit en couleur inaltérable les noms de rues et les numéros de maisons. Depuis longtemps en taille en basalle des coupes, des statuelles, et, ce qui est plus utile, de bonnes meules de moulin.
Notre route nous conduira de Monlélimar à Chàleauncuf-du- Rhône, aujourd'hui modeste bourg, et jadis cité que deux châteaux forts n'ont pu défendre contre les Sarrasins. Aux environs, la fontaine de Montrol présente d'assez beaux vestiges d'un bain de construction romaine.
Sur la rive opposée, et à peu près en face. Viviers, ville de 2,700 âmes, a eu une destinée différente. De petit ^5illage elle devint cité en 420, alors que les habitants d'une ville détruite, du nom d'Albe, vinrent en ce lieu chercher un refuge. Elle eut un territoire de quelque importance, qu'on nomma le Vivarais. On cite sa cathédrale, bâtie sur un rocher; le chœur et le clocher sont gothi(iues. L'évêché passe pour un des plus beaux de France, par ses bâtiments, sa I)osilion et ses jardins.
IMus loin, nous découvriions de la roule un rocher à pic, qui présente tout à fait l'aspect d'un château construit par la main des hommes; aussi lui a-t-on donné le nom de [iocJies-dn-Cli'Heau.
I Nous nous arrêterons à Pierrclatle, vdle
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de 3,oOO ànies, pour passer de nouveau lu Rhône. Un pont suspendu nous conduira à Rourg-Saint-Andéol, ville de 4,oOÛ âmes, dont rorisrine remonte au delà du iii° siècle, et où saint Andéol reçut le martyre. Elle portait alors le nom de Gentibus , qu'elle changea au xi" siècle pour celui du saint dont on découvrit alors les reliques. A cent pas de la ville, près de la fontaine de Tournes, et taillée dans le roc vif, est une grotte où s'est conservé un bas-relief que les antiquaires font remonter à une époque antérieure à la domination romaine. Sur une pierre qui semble avoir été un autel, on reconnaît la figure d'un jeune homme vêtu d'une draperie légère; sa tète est couverte d'un bonnet dont la forme rappelle celle de la tiare persane. Il tient par les deux cornes un taureau qu'il s'efforce de dompter, et auquel il a déjà fait plier les deux jarrets de devant. Un chien s'élance et se dresse sur le cou du taureau, entre les pieds duquel on voit un scorpion, et au-dessous un grand serpent qui rampe. Au-dessus et à droite du jeune homme, est une tète entourée de neuf rayons, représentant le soleil; à gauche, est une autre tète déformée par le temps, mais à laquelle on distingue encore de grandes cornes, et que l'on croit être l'image de la lune. Au bas de l'autel est une espèce de cartouche qui portail une inscription dont il reste peu de caractères, et ce peu a été déclaré , par de plus savants que vous et moi. entiôiemcnt illisible. On croit que cet autel fut consacré par nos aïeux les Gaulois au soleil, que les Perses adoraient sous le nom de Mithra, et dont les mvslères se celébraient dans des temples souterrains.
Après la Palud, village célèbre par la reddition du duc d'Angoulème lors de sa courte ( ampagnc contre Napoléon rcveiui de l'île d'Elbe, nous voyons les montagnes, qui jus- <iue-là encaissent sur notre gauche le cours du lUione, s'él(»igner, et devant nous s'ouvrir les belles plaines de Vauclu^e. Plus nous nous sommes avancés depuis Valence, plus nous avons eu à soulVrir de ce terrible vent du nord-ouest aucjuol les Provençaux ont donné le nom de mistral. Il souflle jiarfois
avec une violence exlièmc, cl cause alois des variations de température auxquelles les gens du pays se prétendent habitués, mais qui fatiguent et exaspèrent les étrangers. Voyezvous dans les champs ces longs rideaux d'arbres verts? ils sont destinés à protéger les plantes et même les maisons contre cet affreux mistral, qui, sans ces abris derrière lesquels on peut, au milieu des plus fortes rafales, porter une lampe allumée, rendrait certaines cultures presque impossibles.
Nous laissons à droite le pont Saint-Esprit, sur lequel passe une route qui nous conduirait dans le bas Languedoc. Ce pont, construit au xm' siècle, à l'endroit où le Rhône est le plus rapide, est composé de vingt-six arches, et a plus de huit cents mètres de long.
Le Rhône en cet endroit étant fort rapide et le passage dangereux, on eut l'idée d'y bâtir un pont pour éviter de nombreux naufrages. Alphonse, comte de Toulouse, favorisa ce projet; mais l'abbé du monastère de Saint-Saturnin, qui était seigneur de la ville, s'y opposa tout d'abord , parce qu'on méconnaissait ses droits de péage. Ct'pendant les ouvriers entrepreneurs, ces frères-pontifes qui venaient, sous la conduite de saint Bénezet, d'achever le beau pont d'Avignon, sommèrent l'abbé, \o 10 août 120o, de consentir à la construction du pont, attendu que tout était prêt pour commencer, et que lo temps était favorable parce que les eaux du Rhône étaient alors fort basses. L'abbé se rendit aux vunix des habitants, et l'on établit une confréri(^ divisée en trois corps : les frères parcourant les villes et les campagnes et allant quêter pour l'œuvre: c»nix travaillant aux carrières du Bourg-Saint-.\ndéol, descendant sur le l{hône les matériaux préparés, et h^s frères chargés de la construction du pont.
Ce fut le 12 sej)lembn> lil»'»:» qu'eut lieu la pose de la premièn» pierre. L'abbé, assisté d»' tous ses r»Migi«Mi\, voulut donner à celle cérémonit' la plus grande sol«Mniilé. Après (piaranle-qualre ans de travaux. 1.^ ponl fut achevé en 1309. A la lèle du pont, on construisit un oratoire en l'honneur du Sainl-
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Lspril, nom t|iii passa au puni, ri plus lard à la sillo il.- Saiiit-Salurniii.
V'tTs l^KiO, lors (Je l'invasion ilos Aiii^dais, on conimtMK^a à forlifiiT ce jmhiI, ce (pii n'cnipècha pas la ville d'èlrc prise par les rouliers. Plus larJ . m 1503, le terrihlf baron (les Adrets s'empara du Pont-Saint- Ks])ril. l'éprise par Montmorency l'année suivante, puis par 1rs proU'slanls en 1500, celti- ville résista, m 151)7, au comte de Suse, l'I à Lesditruières, en 1578. Henri IV, sentant combien ce point était important, en raison du passage du Rhône, ordonna de le forlilier, et en 1595 on commença la citadelle, cpii fut achevée sous Louis XI H, de 1025 à
ll".L»7.
Le passage sous le pont était autrefois fort dangereux pour la batellerie, à cause de rexlrème rapidité du tleuve. Pour supprimer ce dangei", on a abattu les deux premières arches pour les remplacer par une seule en fonte. H a fallu deux ans pour exécuter ce travail, (pie l'art regrette, mais que la nécessité justifie.
Les bourgs de iMontdragon, de Mornas et de Piolenc, près desquels on passe successivement, sont tellement semblables par leur position entre la route qui les tourne et un r»jc calcaire surmonté d'un château ruiné qui les domine, que l'œil trompé du voyageur les confond, et croit toujours voir le même.
Après Piolenc, nous perdrons de vue le Pdi(5ne, qui s'éloigne à l'est. Dans cette multitude d'îles qui parsèment cette partie de son cours jusqu'à son embouchure, les naturalistes signalent une singularité assez remarquable; c'est la présence de l'animal nommé castor, qui conserve le nom de hivrc ou Lièvre, qu'on donnait encore au castor du temps de Bullon. Le bivn; du PdH^n(', cruellement poursuivi par les hommes, a cessé, de temps immémorial, de se réunir par troupes, et de vivre dans des forts de sa construction, comme le castor du Canada.
La jilaine que nous traversons est d'une fertilité admirable. Les oliviers, les mûriers, les vignobles , lus champs de blé et les prairies artificielles annoncent, par leur végé-
tation vigoureuse, que nous foulons un sol piivilégié.
Ln appidchant d'Orange, et à quatre cents pas environ de la ville, voyez- vous s'élever un bel arc triomphal de construction romaine? Ce monument a vingt mètres d'élévation, sur une largeur de vingt-deux mètres. 11 fsl percé do trois arcades, une grande (Mille deux petites. l"]lles sont séparées par des colonnes eorinlhicnincs cannelées supportant un fronton triangulaire. On a prétendu (pi'il avait été érigé en l'honneur de Marius; mais il paraît qu'il date du règne de Marc- Aurèle. C'est l'opinion de M. Mérimée.
Orange, qui compte plus de 10,000 habitants , se nommait à l'époque romaine Arausio Cavarum, et était l'une des quatre villes de la république des Cavares. Outre son bel arc, elle possède encore de cette époque les restes d'un théâtre, et non pas d'un cirque, comme l'appellent à tort beaucoup d'habitants de la ville moderne. C'est le seul théâtre romain, assure-t-on, dont la France ait gardé des ruines appréciables. Il forme un demi-cercle adossé à une colline, dont la pente porte les gradins. Malgré les injures du temps et les dégradations que la main des hommes a fait subir à cette imposante construction, depuis qu'on l'a déblayée des maisons bâties avec ses débris, elle apparaît encore assez entière pour que le visiteur puisse se faire une idée suffisamment exacte de ce qu'était un théâtre romain, et de la manière dont se donnaient les représentations. Le gardien du mijnument, qui connaît son théâtre comme s'il avait vu jouer tout le répertoire de Piaule et de Térence, nous montrera comment cinq à six mille spectateurs pouvaient gagner leurs places respectives, et sortir ensuite sans tumulte et sans confusion , grâce au nombre et à l'ampleur des dégagements et des issues. Il nous indicjuera l'emplacement de la scène, celui qu'occupaient les chœurs, celui où s'habillaient les acteurs. H nous expliquera par quel mécanisme on étendait le velarium destiné à abriter l'assistance du soleil et de la pluie. Notre œil mesurera avec étonneiiKiiil rimmense fa(;ade du théâtre. Cette
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façade , décorée dans le principe de trois rangs de colonnes d'un style grandiose et sévère, a quarante mètres de hauteur, quatre mètres d'épaisseur et quatre-vingts mètres de développement. Elle est construite en blocs énormes, si parfaitement appareillés, qu'on a pu les poser les uns sur les autres sans les lier par aucun ciment; et c'est justement cette façade qui a le mieux bravé l'action des siècles et la pioche des démolisseurs.
Les amateurs d'antiquités se font conduire à vingt-qualre kilomètres à l'est, '"""" jusqu'à la très petite ville de Vaison, bâtie auprès de Tantique colonie romaine Vasio. Ils y admirent un pont d'une seule arche, jeté sur rOuvèze, d'un roc à un autre roc, et d'au moins vingt mètres
d'ouverture; c'est Avignon,
évidemment un
ouvrage des Romains. Les restes d'un quai offrent des égouts d'une dimension prodigieuse. On voit aussi les ruines d'un cirque, les débris d'un temple de Diane, etc.
Arrosé par l'Aigues et par une multitude (le petites rivières , le terroir d'Orange se prèle a<lmirablement à la culture de la garance. D'Urange à Avignon, et dans tout le département do Vaucluse, attendons -nous ù entendre parler beaucoup de la garance : c'est qu'en elîut la garance de l'ancien comlat V'enaissin est très estimée en France. On cultive la garance à cause de la matière colorante (lue fournit sa racine. On sème la graine de garance, que sa dureté rend lente à germer, ou bien l'on iilanle des éclats <létachés tle vieilles racines. .Vu bout de trois ans on obtient de l'une et de l'autre manière une lacine assez grosse pour être n'-coUée, tandis (|ue, dans l'Orient, on ne l'arrache
qu'au bout de cinq à six ans. En laissant la racine errossir davantasre . on obtiendrait plus de matière colorante, mais non en proportion des intérêts du capital. La garance est une plante vivace qui atteint environ un mètre de hauteur; elle est garnie de crochets à l'aide desquels ses tiges faibles et carrées se soutiennent mutuellement. La racine est une souche rampante et rameuse; dans le commerce elle s'appelle alizari. Elle est composée de trois parties distinctes : d'un cœur ligneux, jaune, qui en occupe le centre; d'une partie corticale rouge, enfin d'unepellicule léçfère et rouçreàtre qu'on appelle l'épiderme.
C'est surtout dans la partie corticale que réside le principe colorant le plus utile. Aussi cherche-t-on à l'isoler le plus possible ; pour cela les racines , séchées, soit à l'air,
soit dans les fours, sont remuées souvent, puis battues pour en séparer l'épiderme.
On la moud ensuite pour la réduire en poudre; mais, chose remarquable, ce n'est qu'après avoir passé trois ans dans un tonneau , en un lieu humilie , qu'elle acquiert son maximum de vigueur tinctoriale.
11 n'y a guère plus d'un siècle que la garance est cultivée dans ce pays, dont elle domine aujourd'hui toutes les cultures. Originaire de l'Asie, très anciennement connue en France, puisque, du temps du roi Dagob»'rl, les marchands étrangers qui venaient acheter de la garance au marché de Saint- Denis payaient un droit «l'exportation ; très répandue en Alsace, dans les Flantlres, en Hollande, en .Vllemagne, il fallut qu'un l'ei^san nommé AUhen, frappé de la convenance des terres à ce genre de culture, vint l'essayer et la faire connaître dans les plaines d'Avignon.
OUATRIKME VÛYAGK
Alllieii, mali^ré le magiiifKiuc caileau (|u"il Taisait à la conlrée, mourut ilans la misère. Mais, après sa mort, on le i)roclama bienfaiteur (.lu pays, et ou lui éleva une statue, i|u'on nous montrera à Avignon, sur la belle promenade de la Uoche.
Ces remparts crénelés, d'une si noble élévation, bâtis si solidement en belles pierres do taille, nous annoncent de loin Avignon. Le nombre prodigieux de ses clochers rappelle qu'elle a eu Thonneur irètre, pendant trois (luarts de siècle, le siège de la papauté. A cause de tant de clochers, un de nos joyeux écrivains rai>pelait la ville son7iantc, et, en effet, on y entendait chaque jour le son de plus de trois cents cloches. H y a plusieurs siècles que la population avignonnaise répète cet axiome proverbial : Avignon venteuse; sans vent vénéneuse, avec vent fastidieuse. Le vent, c'est-à-dire le terrible mistral, est le errand fléau de celte heureuse contrée et de toute la Provence.
Avant la domination romaine, Avignon était la ville principale des Cavares. Les auteurs latins lui assignent le troisième rang parmi les colonies romaines de la Gaule narbounaise. Le temps de sa splendeur véritable commence en Tannée 1303, alors que le pape Clément V, d'après un traité conclu avec notre roi Philippe le Bel, consentit à y transférer la résidence du saint-siège. En 1348, le pape en ac((uit la propriété de Jeanne de Naples, reine des Deux-Siciles et comtesse de Provence, moyennant la somme de 80,000 florins d'or. Les papes continuèrent d'y résider jusqu'en \'M~ , que le pape Grégoire XI l'abandonna i)our reporter le saint-siège à Pion)e.
La situation dAvignon sur lu rive gauche <lu l'hone, et sur un canal tiré de la Durance, est des plus agréables. Sur la rive opposée du lleuve et sur un coteau se déploie la vHle de Villeneuve, qui, bien qu'appartenant à un autre département, est comme le magniliquc faubourg d'Avignon. Celte ville est tout entière entourée de jardins, de prairies, dn chanq>s «l'oliviers. Elle s'élève du sud au nord par une pente douce qui se termine par le roc des l)Ofns. roupé à pic vers le Hhone,
et lo dominant (l'une hauteur de soixante mètres. C'est ce rocher ipii forme obstacle au (leuve, et le force d'incliner un i)eu vers l'ouest.
Avignon , tlont la po|)ulation atteint le chillre de 30,000 âmes, est une ville irrégulière, montueuse et mal percée. Ses rues, comme celles de toutes les anciennes cités du Mitli, sont étroites et tortueuses; les rétrécir et les contourner, afin do les rendre moins accessibles aux rayons d'un soleil toujours ardent en été, était, à ce qu'il parait, la grande préoccupation de nos pères , et ils sacrifiaient à ce but l'aération, la propreté, la salubrité de leurs villes. La fréquence des ell'royables pestes dont il est si souvent mention dans l'histoire était la conséquence inévitable de la disposition , si contraire à l'hygiène , de presque toutes nos cités. Aujourd'hui, à Marseille et dans la plupart des villes de la Provence et du Languedoc dont on a élargi et redressé les rues, on obtient, sans risquer de le payer aussi cher, le seul avantage qu'offrait le peu de largeur des rues. On les garantit du soleil en tendant d'une maison à l'autre de grandes toiles, qu'un système de cordes et de poulies permet d'établir et de replier en un instant, selon l'état du ciel et de la température.
La grande place d'Avignon, où l'on a inauguré la statue de Grillon en 18o8, devient chaque soir la promenade favorite de la population avignonnaise. Sur celte place, (jui s'est singulièrement régularisée depuis peu , se trouvent le palais de justice et le théâtre. Ces deux monuments, nouvellement construits, sont, chacun dans leur genre, d'un effet très satisfaisant.
Sur le roc des Doms, voyez-vous la majestueuse ruine du palais des papes? 11 en est peu d'aussi colossales. C'était, selon le goût et les besoins de l'époque, à la fois un palais et un château fort; mais les constructions ajoutées successivement les unes aux autres manquent d'ensemble, et accusent le défaut d'un plan unique et primitif. On adresse ce même reproche au somptueux palais du Vatican à Home. Quand on pénètre à l'intérieur, on admire l'épaisseur des murs, la grandeur
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des cours, la hauteur des salles, les nombreuses voûtes qui s'élèvent les unes au-dessus des autres, et où l'on trouve les restes de peintures à demi effacées, mais fort curieuses pour les artistes.
La métropole, dite Notre-Dame-des-Doms , est un édifice qu'on fait remonter jusqu'à Charlemagne, et élevé, dit-on, sur l'emplacement qui avait reçu un temple païen et ensuite l'une des plus anciennes églises de France. Elle occupe la partie la plus élevée du rocher des Doms. On y monte de la ville par des rampes et un long escalier dont le sommet est couronné d'un calvaire. La façade, d'une architecture noble, est ornée de guirlandes et de griffons; elle date du pontificat de Paul V. On y a fait entrer des colonnes évidemment antiques. Sur un mur à droite sont les restes d'une fresque attribuée à Simon Mcmmi.
Les amateurs de la naïve peinture qui précéda l'épocjue de la Renaissance font des vœux pour que l'on conserve soigneusement ce curieux souvenir d'un âge si intéressant à étudier. Nous nous ferons montrer dans la maison des fous, tout près de la métropole, un crucifix en ivoire qui est une merveille de l'art.
Trois papes ont été intronisés dans cette église. Elle a possédé le tombeau du pape Benoît XIL On y voit encore aujourd'hui un mausolée élevé au pape Jean XXII, et la sépulture du brave Grillon et de sa famille. Quel voyageur tant soit peu lettré pourrait passer à Avignon sans faire une excursion jusqu'à la fontaine de Vaucluse, à seize kilomètres à Test de la ville? A quelque distance du village de Vaucluse, les ruines d'un château sur une masse rocheuse attireront nos regards. Les gens du pays nous diront (jue ce fut là le château de Pétrarque ; mais nous n'en croirons rien. Il n'existe aucun vestige de rhabitalion modeste où le poète aimait à se retirer loin du bruit des cours : le château en question appartenait aux évoques de Cavaillon. L'n sentier étroit qui part de ces ruines contourne la montagne de Vaucluse, et nous conduirait sur la plate-forme du rocher, qui surplombe verticalement au-dessus
de l'ouverture de la s'rotte où se trouve la fontaine. Pour arriver à la grotte même, il faut remonter le cours de la Soreue, en s'enfonçant dans un vallon plus sauvage que riant. La grotte s'ouvre en arceau au pied d'un rocher à pic , au centre d'un cirque formé de rocs très escarpés.
Ton maître d'italien, Henriette, t'a fait traduire quelques-unes des poésies de Pétrarque, entre autres son ode à un cardinal sur la croisade. Pétrarque adressait la plupart de ses vers à une noble dame d'un haut mérite et d'une grande piété. Il ne la désigne que sous le nom de Laure. Elle s'appelait Laure de Noves, et était mariée à Hugues de Sades. Les voyageurs n'ont pas manqué, pendant plusieurs siècles, d'aller dans l'église du couvent des Cordeliers visiter le tombeau de cette femme , dont la grande piété a immortalisé le nom. Il y a quelques années, je vis un cyprès seul en indiquer la place au milieu des ruines, sur un terrain qui appartenait à un jardinier. François I" avait cédé à la curiosité impie de faire ouvrir cette tombe. A côté de cette tombe il trouva une petite boîte de plomb, et dans la boîte un parchemin sur lequel étaient écrits des vers italiens qu'on ne put déchiffrer assez pour en obtenir un sens.
Beaucoup de visiteurs, en l'honneur du poète, se sont crus obligés de faire de la poésie à propos de leur visite en ce lieu, et leur imagination leur a fourni merveilles sur merveilles. Moi je vous engagerai tout siml)lement à traduire quelques-uns des vers que Pétraniue a consacrés aux nymphes de la Sorgue. Pour ma part, je no vous donnerai que cette note très positive, tracée au crayon il y a quelques années.
La fontaine jaillit au pied d'un rocher à pic, dans un vallon sauvngc, fermé de toutes paris {vallis clausa, Vaucluse), et forme la Sorgue, aux eaux fraîciies et limpides {cliiarc, frcsche, c dolci acqitc, comme dit Pétrarque), aux anguilles cl aux truites renommées. Un petit sentier conduit en huit à dix minutes à la source mystérieuse, qui sort d'une montagne calcaire, ou plulùt d'une gigantesque masse rocheuse, de trois cent cincpiante mètres de
UUATIUKME VOYAC. E
IkuiU'UI-, lailléc à pic aii-dossu6 dn voulVif tlircUe suritlmubo, et disposée h droite cl à ij^aiicho coiuinc les immenses gradins tliin amphillu'àlre. On peut onlror dans le guullVe jusqu'au niveau de l'eau. Api-t'^s les pluies, la source jaillit bouillonnante et tumultueuse, dormant en moyenne vingt mètres cubes j)ar seconde, soit un million sept cent vingthuit mille mctres cubes par jour. Sur tous les points elle jiorte bateau. En tout autre temps elle s'inlillre dans les rochers qui lui servent de barrière, et va soitir ])lus bas en mille filets insignifiants. Sa température moyenne est de douze degrés centigrades.
On a voulu expliquer la désolation de ce vallon et la profondeur insondable, dit-on, de son goulTre, en prétendant (|uc c'est le cratère d'un ancien volcan. Mais cette opinion n'est pas soutenablc, car on n'y trouve ni laves ni scories, et les rochers calcaires qui donnent naissance à la Sorgue ont une origine évidemment sédimentaire. La chaîne de Vaucluse jusqu'à la montagne de Lure est l'immense réservoir où s'amassent et s'épurent les eaux de cette fontaine, une des plus merveilleuses de l'Europe. Cette eau, puisée à la fontaine, est pesante et indigeste. Elle a, dit-on, des propriétés excellentes pour la tannerie et la teinture.
Sur le bord même du bassin, l'académie de Vaucluse a fait élever une petite colonne qui porte cette inscription en lettres d'or :