‹ Voyage en France (volume 2)Chapitre 20 sur 47 · BRETAGNE CENTRALE, DES MONTS MENE AUX LANDES D · texte numérisé non relu

BRETAGNE CENTRALE, DES MONTS MENE AUX LANDES D

i: LAN VAUX

D'après la carte de i'état-majov au

320,UOU

blouses et armés d'aiguillons ou portant de grands paniers.

Plus loin on pénètre dans un vallon profond, aux pentes boisées ; des fumées montent d'établissements qui bordent la chaussée d'un bel étang. C'est le haut fourneau du Pas, la seule usine métallurgique restée debout dans les Côtes-du- Nord. Une mine de fer et les charbons de la forêt de Lorges ont fait naître cette fonderie en cette partie écartée de la Bretagne.

La foret de Lorges, aux abords du Pas, n'est qu'un vaste taillis, mais, plus loin, de belles avenues bordées d'arbres magnifiques rayonnent autour d'un château de noble ordonnance reflétant sa façade dans l'eau calme d'un petit étang. C'est Lorges, chef-lieu de l'ancien comté de Quintin, érigé en duché-pairie pour le maréchal de Lorges, ce lieutenant de Turenne dont les filles épousèrent l'une Saint-Simon, l'autre Lauzun. La terre de Lorges est entre Blois et Vendôme, près de la foret de Marchenoir, dans ce doux pays du centre cher à nos aïeux. N'est-il pas curieux de voir un seigneur vendômois abandonner son beau ciel pour la brumeuse Bretagne et créer dans une foret profonde et triste un palais aussi vaste ? Entre les grands arbres, devant l'étang solitaire, l'édifice évoque l'idée d'un château des contes de fée.

Combien devait être plus profonde encore sa solitude avant que le chemin de fer soit venu jeter son double ruban de rails au travers de l'avenue ducale !

Après la forêt, la lande reprend possession du sol, toute rose de bruyères en ce moment, elle couvre tous les mamelons arrondis qui avoisinent Uzel et permet d'apercevoir de vastes et heureux horizons. Plus bas la lande disparaît pour faire place aux cultures, c'est le bassin de Loudéac, région assez prospère où le chemin de fer a accompli son œuvre en amenant des défrichements nombreux. Ces campagnes subissent une transformation profonde : jadis elles étaient fort industrielles, tous les hameaux étaient peuplés de tisserands produisant avec les lins du pays les toiles de Bretagne. Aujourd'hui la concurrence des usines du Nord a restreint la production, les ouvriers ont quitté le métier pour la charrue, la culture du lin, jadis prospère, n'existe presque plus ; de temps en temps quelque bonne femme apporte encore au marché de Loudéac un peu de til qu'elle a filé au moyeu de lin récolté à la dérobée. Bien rares sont les tisserands, comparés au nombre extraordinaire que l'on comptait autrefois. En 1834 un recensement officiel évaluait à 4,000 le nombre des métiers à la main dans le

seul arrondissement de Loudéac, la production atteignait deux millions d'aunes valant quatre millions de francs. Loudéac, Quintin, Uzel, Plœuc faisaient un grand commerce de ces toiles avec l'Amérique du Sud. Gomme à Laval1, on doit cette industrie à une dame flamande qui avait épousé un seigneur de la contrée. Cette baronne de Quintin, venue dans le pays au xv,; siècle, aurait fait appeler de Flandre des fileuses et aurait appris à ses vassaux à semer le lin et le chanvre. La réputation des toiles de Bretagne s'est perpétuée jusqu'à nous; elles la méritent d'ailleurs, mais les auteurs qui parlent de cette industrie comme florissante encore exagèrent. De 4,000 ouvriers, le nombre des tisserands est descendu à 100 depuis soixante ans, et il décroît encore. Sauf Grâce, Uzel, Quintin et Loudéac, tous les centres de fabrication ont cessé le tissage.

Loudéac a donc perdu son rang de ville manufacturière. Est-ce bien une ville, ce gros bourg d'aspect rural, dont les rues sont des routes bordées de maisons ? La sous-préfecture est presque en pleins champs; des maisons basses, sans caractère, entourent une grosse église. Peu ou pas de magasins, le silence le plus absolu, à peine trou-

i. Voir Voyage en France, II" série, p. 56 et suivantes.

blé par les omnibus d'hôtels aux heures des trois trains qui desservent la ligne dans chaque sens. L'industrie des toiles est représentée par un seul établissement; il emploie la plus grande partie des derniers tisserands de Bretagne. Sans lui, cette industrie aurait vécu ; mais il fait venir des filés du Nord et peut ainsi alimenter la maind'œuvre. Les tisserands ont presque toujours un autre métier, cultivateurs ou boutiquiers. Leurs produits sont excellents, on pourrait dire inusables, aussi les préfère-t-on encore aux toiles mécaniques ; grâce à cet engouement bien justifié, les salaires sont assez élevés, un bon ouvrier peut même arriver à gagner trois francs par jour ; à la campagne, c'est le bien-être.

Je croyais entendre le tic- tac des métiers dans Loudéac, vainement j'ai parcouru les rues et les ruelles ; enfin, près de la sous-préfecture, j'ai aperçu le bâti d'un jacquard dans une arrièreboutique où je suis entré. Le tisserand m'a fort cordialement reçu, il m'a montré son travail ; lui ne fait pas de la toile, mais une étoffe particulière appelée garro , rigodon, ou mi-laine. C'est une étoffe de laine tissée sur une chaîne de lin dont les femmes se servent pour leur habillement ordinaire. Le lin vient de Lille ou d'Armentières, la laine est tirée de Tourcoing. Le Nord, dont les

usines ont ruiné l'industrie de la Bretagne, alimente donc en partie les restes de cette activité jadis si grande.

J'ai vu mon tisserand, j'ai noté ces détails et voilà que sur moi pèse lourdement l'ennui de la placide bourgade. Heureusement un train va passer bientôt, je cours à la gare et me voici en route pour Pontivy.

On traverse un pays profondément solitaire, où les landes dominent, mais la vallée de l'Oust, un moment traversée, est fraîche et riante et le canal de Nantes à Brest, autour de Saint-Gérand, est fort pittoresque avec ses escaliers d'écluses, ses garages et ses réservoirs. Les landes, aux abords de Pontivy, sont parfois boisées de pins.

Qui donc s'est récrié contre Pontivy, la régularité de ses rues et de ses édifices? Celui-là n'avait point vu d'abord Loudéac, autrement il aurait fort apprécié l'élégance un peu triste de cette ville toute moderne surgie au cœur de l' Arrnorique . Née par la volonté de Napoléon, comme Napoléon-Vendée aujourd'hui la Roche-sur- Yon, Pontivy, un moment appelée Napoléonville, porte l'empreinte de ce génie ordonné. Elle a ce qui manque à sa sœur vendéenne, un beau paysage, une large rivière et surtout une vieille ville où la

pioche n'est point entrée encore. Les fervents du vieux temps trouveront dans le Pontivy d'avant 1805 assez de rues tortueuses, d'antiques maisons à auvents et à poutrelles pour pardonner àla ville moderne sa longue et large rue bordée de magasins, ses squares, ses édifices massifs créés pour une grande ville. Pontivy, d'ailleurs, n'a-t-il pas son château des Rohan, dont les énormes tours gothiques, les murs à mâchicoulis, les profonds fossés, les avancées plantées de grands arbres ont encore si grande allure? La cour de ce palais jadis princier sue la misère, il est vrai, mais Pontivy veut transformer la ruine grandiose en musée. Si Pontivy n'a pas eu les hautes destinées prescrites par Napoléon dans un décret daté de Milan qui devait faire d'elle la métropole militaire de la Bretagne, elle n'en doit pas moins au conquérant une originalité propre, par son caractère de ville double : ici armoricaine, là très française. Dans la ville moderne, elle a placé la statue du général de Lourmel, tué devant Sébastopol ; dans la ville bretonne, elle a érigé une statue au docteur Guépin et un monument d'assez grande allure a été élevé en commémoration des deux assemblées des communes de l'Ouest, en 1790, dans lesquelles 168 villes ou bourgs jurèrent fidélité à l'Assemblée nationale.

Pontivy fut alors le cœur de la Bretagne, les chemins de fer, en suivant le littoral de l'Océan et de la Manche, lui ont enlevé sou rôle prépondérant. Désormais ce n'est plus qu'une sous-préfecture, sur laquelle Vannes à la prééminence.

Le rôle révolutionnaire de Pontivy était d'autant plus remarquable que la ville, après la destruction du château de Rohan, était devenue la capitale du duché de ce nom. Rohan, retombé dans l'obscurité, était un humble village où nul n'allait jamais, même les ducs de cette maison illustre.

Rohan ! Qu'allez-vous voir à Rohan ! On ne va pas à Rohan ! m'ont dit des amis. Et le cocher, conducteur ordinaire de voyageurs de commerce, m'a dit, d'un air fin :

— Vous n'avez pas d'échantillons, les marchands ne vous achèteront rien î

Si Rohan ne voit pas d'autres visiteurs que les commis-voyageurs, le petit bourg n'en mérite pas moins une visite, son déclin même en fait une curiosité. Les puissants seigneurs qui ont pu dire

Roi ne puis, Duc ne daigne.

Rohan suis.

ont eu leur souche dans cette vallée solitaire du

l'Oust, le nom de leur village familial se retrouve à chaque pas dans l'histoire de la Bretagne et de la France. A ce titre seul il vaut une visite.

Je ne regrette pas ces dix lieues de route. Bien peu de voyageurs sans doute ont fait de jour cette excursion ; la voiture publique entre Pontivy et Ploërmel passant la nuit seulement. Le pays, certes, n'a rien de fort curieux, ce sont de vastes plateaux ondulés où les laudes font chaque jour place aux champs de sarrazin et aux genétières. Ici la culture du genêt se fait en grand, on sème une variété haute, donnant des produits au bout de la deuxième année. On fait paître le jeune genêt au bétail, vieux on le broie au moyen de machines pour le donner aux animaux. Lorsqu'elle est régulièrement semée et entretenue, une genétière est une fort jolie chose, à l'époque de la floraison surtout.

Les travaux de défrichement ont été activement poussés entre Pontivy et Bohan ; partout on voit des terres récemment remuées, encloses de hauts talus plantés déjeunes chênes qui donneront bientôt des fourrés inextricables. Voici un immense champ de seigle, c'est une lande produisant sa première récolte. Dans cinq ou six ans, me dit-on, cette région aura vu disparaître ses dernières

landes. Moins grands sont les progrès vers Guéméné et Gourin, à l'est de Pontivy, ici la lande règne en maîtresse ; pendant des lieues et des lieues on peut traverser les bruyères. Rares sont les champs de seigle et de sarrazin.

Longtemps tracée sur le plateau, la route de Rohan atteint un ravin et descend alors dans la vallée de l'Oust. Des bois, des pentes vertes tranchent heureusement avec le caractère morose du haut pays. Bientôt voici Rohan, c'est un village sans caractère, mais il borde l'Oust en un site inattendu : de grands rochers bordent la rivière retenue par des barrages pour la navigation, des allées d'arbres la bordent, sur les pentes sont des prés ombragés de pommiers.

Du château, rien ne subsiste ; la cour d'honneur est devenue une pelouse ombragée de grands arbres où se tiennent les foires, les remparts ont comblé les fossés, des châtaigniers noueux et des chênes occupent la place des tours. De là et du cimetière voisin, on a une vue ravissante sur la rivière, les rochers et une chapelle gothique bâtie au bout du port, fort élégante de proportion.

Je redescends à la rivière; sur le bord, des laveuses au costume curieux font retentir l'air du bruit de leur battoir. Ma venue est tout un événement, si rares sont les étrangers au bord de

rOust! Devant la chapelle où je suis assis pour copier cette inscription, une foule de gamins m'entourent :

L'an que dit fust mill cinq cents X Jehan de Rohan me list bastir Et rediffier à l'honneur Micheloup en fat le misear Et afin que mon nom me celle De bonne encontre l'on m'appelle.

Cette chapelle de « Bonne encontre » mérite une visite ; l'intérieur, d'une pure élégance, a été outrageusement badigeonné, mais les fines nervures ont été remises à nu. Le mobilier est pauvre ; rien à signaler sinon une peinture représentant un pape, un seigneur de Rohan et plusieurs personnages, sans doute autant de portraits. Quel contraste entre ce joyau gothique, si bien assis sur le rocher au bord de la rivière, et l'église paroissiale d'une invraisemblable pauvreté ! C'est un bâtiment carré, très bas, sans clocher, construit dans l'angle d'une place assez intéressante par sa halle en charpente et ses vieilles maisons.

Le grand charme de Rohan est dans sa rivière. Pour rentrer à Pontivy, j'ai changé de route en remontant jusqu'à Saint-Samson les bords de l'Oust par le chemin de halage, cette vallée est

délicieuse; mais combien paraît triste le plateau que l'on retrouve à Gueltas, avec sa foret de Brauguily devenue un maigre taillis î

Non moins belle est la vallée du Blavet au-dessous de Pontivy. Certes, les landes y sont nombreuses encore, mais elles sont en ce moment si roses ! De grands rochers, de beaux arbres bordent les méandres du petit fleuve malheureusement assez déserté par la navigation. Et que d^ force motrice perdue à ces barrages destinés à relever le plan d'eau, où la nappe frémissante étincelle au soleil ! Quand l'industrie manquera de charbon, la Bretagne tient en réserve, grâce à l'abondance de ses rivières, des milliers de chevaux hydrauliques aujourd'hui inutilisés.

Que monotones sont les landes aux abords d'Auray et d'Auray à Questembert ! Combien mélancoliques ces bois de pins régulièrement plantés qui, chaque jour, gagnent sur l'immense lande de Lanvaux ! Tout ce pays est d'une tristesse profonde. 11 faut redescendre dans la vallée de l'Oust vers Malestroit pour retrouver la vie et la fertilité .

Mais alors quelles belles campagnes î Arrosée par des ruisseaux sans nombre, la région de Ploërmel possède un charme agreste qui séduit. La

ville elle-même n'attire guère l'attention, sans l'admirable église de Saint- Armel, fouillée comme une chasse, parfois égayée par des sculptures dignes des conteurs licencieux du moyen âge ; elle ne mériterait guère une visite, mais elle a dans ses environs l'Étang au Duc, Josselin et la lande de Mi- Voie. Celle-ci est à mi-chemin de Josselin, comme son nom l'indique, sur la route de Quimper. Le pays, pour s'y rendre, est très vert, très boisé, égayé par de petits étangs et des ruisseaux jaseurs. Les ardoisières n'ont pas trop brutalement creusé les coteaux. La route est franchement bretonne avec ses haies épaisses, les croix à personnages érigées aux carrefours, les pommiers rongés de lichens et de mousses. Aussi n'aperçoit-on pas sans surprise, se dressant tout à coup, le massif de verdure sombre formé par un bois de sapins.

Nous sommes à Mi- Voie. Les conifères, séparés de la route par une barrière, ont été plantés près d'une pyramide de granit élevée en l'honneur du combat des Trente. Le site est émouvant. Autour de l'obélisque, les arbres se dressent, immobiles aussi, mais dans leurs aiguilles le vent qui passe semble chanter et gémir. Malheureusement ceux qui ont rédigé l'inscription rappelant la lutte entre Beaumanoir, ses trente chevaliers et les

chevaliers anglais ont été inspirés de façon malheureuse : «Vive le Roi et les Bourbons toujours ! » Les Bourbons n'existaient pas encore en 1341, lorsque Beaumanoir adressa à Bembro son chevaleresque défi, et ils venaient d'être ramenés par les Anglais quand, en 1819, fut érigé ce monument.

Combien plus suggestive est, en arrière de l'obélisque, l'humble croix de pierre rongée par les ans, brisée par la Révolution et relevée plus tard avec son inscription :

A la mémoire perpétuelle

de la bataille des Trante

qve Mgr le mareschal de Beavmanoir

a gaignée en ce liev l'an 1350.

La lande illustre où les chevaliers bretons soutinrent l'effort des Anglais, où Geoffroy du Bois jeta à Beaumanoir altéré le cri fameux : «Bois ton sang, Beaumanoir, la soif te passera » ; où Guillaume de Montauban, après avoir feint la fuite, revint au galop sur les Anglais dont il renversa sept, cette lande est en arrière de l'obélisque et de la croix, couvrant un mamelon au sommet duquel est un moulin à vent. Le moulin est endormi; la lande, toute rose de bruyère, jaune d'ajoncs, est entourée de jeunes pins vigoureux.

D'ici la vue est immense ; les Bretons qui luttaient pour leur pays pouvaient voir une grande partie de la Bretagne. En dépit des siècles, le paysage n'a guère changé. Ce sont toujours les ondulations couvertes de landes, et les chênes robustes croissant dans les creux. C'est ici, en vue de ce paysage grandiose, et non sur la route qu'il aurait fallu placer le monument commémoratif de cette belle journée.

On ne quitte pas sans une émotion profonde ces lieux témoins de tant d'héroïsme et bientôt on oublie Mi-Voie en approchant de Josselin. La ville n'attirerait guère le visiteur sans le château formidable que les ducs de Rohan avaient construit au bord de l'Oust et que les Rohan possèdent encore ; peu de châteaux féodaux ont autant de majesté, il en est peu surtout d'aussi admirablement conservés.

Un pavillon, dont les couleurs me sont inconnues, flotte aujourd'hui sur la porte d'entrée, un autre s'élève au-dessus des remparts ; ces couleurs seraient-elles celles des Rohan ? Elles donnent à la vieille forteresse un caractère plus imposant encore ; il semble que la féodalité revit ici. L'illusion n'est pas de longue durée, sur la porte même du château, dans les rues de la ville s'étalent avec profusion les affiches annonçant des élections mu-

nicipales. En tête de l'une d'elles figure le nom de M. le duc de Rohan. L'héritier de tant de titres, de tant de duchés, de tant de baronnies, n'aspire plus qu'à être conseiller municipal dans la petite ville où ses aïeux furent presque souverains jadis. N'est-elle pas vraiment curieuse cette affiche jjlacardëe sur les murs de l'admirable édifice où les Rohan ont fait entourer de tant de motifs sculptés leur devise : Av plus, à deux pas du tombeau d'Olivier de Glisson et de sa femme Marguerite de Rohan, qui est, après le château, la grande curiosité de Josselin?

L'Étang au Duc passerait partout ailleurs pour un lac et attirerait les visiteurs en grand nombre. Nos voisins de Belgique ont fait une attraction de l'étang de Virelles près de Chimay, ils l'ont baptisé lac ; ils ont organisé des voyages d'excursion pour faire admirer ses eaux glauques. Virelles est loin cependant d'avoir le charme de l'Étang au Duc, aux rives sinueuses, entouré de vertes collines. Il est tout simplement exquis, ce lac profond, au-dessus duquel se dresse la haute flèche de Taupont, mais dont les eaux n'ont guère d'autre utilité aujourd'hui que de fournir la lumière électrique à la ville de Ploërmel.

Quant au Pardon de Ploërmel, popularisé par Meyerbeer, il n'a jamais existé, m'assure-t-on. Les

VOYAGE EN FiiANCE

fêtes locales sont ici très simples et portent le nom d'assemblées. C'est an bruit d'une de ces journées de liesse que j'achève cette lettre, dans le village de Concoret.

Ce nom ne vous dit rien, sans doute; cependant Concoret est pour les Celtisants comme un endroit sacré. Là commence la foret de Brocéliande (Brécilien) aujourd'hui Paimpont ; près d'ici coulent les eaux de la fontaine de Baranton. Là ont vécu Merlin et Viviane et se sont déroulées les scènes les plus fameuses du cycle d'Arthur.

Mais combien il est difficile de trouver un guide pour ces lieux rendus illustres par la légende ! Les cartes n'indiquent pas la fontaine, les gens du pays la connaissent seulement parce que des étrangers en cherchent parfois le chemin. Tout à l'heure, à Mauron, grosse bourgade commerçante, on a pu me trouver une voiture mais personne pour me guider.

Nous sommes partis un peu au hasard. A la Saudrais j'ai eu la bonne fortune de rencontrer un habitant du hameau de Folle-Pensée qui m'a offert de me conduire. Certes le guide est nécessaire, il faut franchir des fondrières, escalader des échaliers, prendre, à travers les cultures, d'in-

visibles sentiers pour atteindre une des landes les plus étranges de toute la Bretagne : vaste plateau semé de roches aux formes fantastiques, se prolongeant jusqu'à une haute colline de tonne régulière au-dessus de laquelle on aperçoit des masses d'arbres. C'est la forêt de Brocéliande. Les pentes qui y conduisent sont semées de bois de pins; des ravins profonds et marécageux s'y creusent. Hésitant sur le chemin à suivre, car il n'est pas allé à Baranton depuis plusieurs années, me dit-il, mon guide nous conduit enfin à travers des landes mouillées jusqu'à la lisière de la forêt, délimitée par un fossé et un talus. Nous longeons ce talus à demi éboulé par places, mon compagnon s'arrête et me montre, à demi envahi par des broussailles, un bassin carré fait d'énormes pierres. Des marches y donnent accès. Entre les pierres sort une eau claire encombrée de couferves. Des bruyères, des airelles, de délicates fougères, des ajoncs nains croissent dans les fentes de cette construction cyclopéenne. La table renversée d'un dolmen gît auprès. C'est la fontaine de Baranton ; là s'était retiré Merlin après la défaite des Bretons et la mort d'Arthur.

Sur la margelle où je me suis assis, le fameux enchanteur, en jetant quelques gouttelettes de l'eau magique, produisait à son gré la tempête et

les nuages. Aucun lieu n'a été plus embelli par l'imagination populaire que cette source tranquille disparaissant presque aussitôt dans les mousses.

Le vent siffle mélancoliquement dans les pins, semblant apporter les bruits mystérieux de la foret. La fontaine est calme, soudain de grosses bulles apparaissent, l'eau bouillonne un moment avec un bruit sourd et l'apaisement se fait de nou veau. Sont-ce donc là ces fureurs soudaines de Baranton qui l'avaient rendue célèbre et les mugissements qui annoncent la pluie ?

La source est oubliée maintenant ; nul n'y vient plus, sauf le voyageur épris de ce lointain passé druidique qui a laissé des traces si profondes. Mais pendant les sécheresses, quand l'eau manque dans les sources du bas, on vient avec des barriques puiser à Baranton. L'an dernier, on a pu incessamment retirer de l'eau sans jamais assécher le bassin. D'après la tradition, la fontaine était jadis recouverte d'une grande dalle et s'écoulait par un orifice creusé dans la maçonnerie. Audessus était une croix dont l'ombre, à certaines heures, indiquait l'endroit où Merlin aurait caché une barrique d'or. La croix a été renversée, désormais la barrique d'or est perdue.

Voilà tout ce que savent de Baranton les gens

de Folle-Pensée, hameau du voisinage ! Et cependant cette fontaine et la forêt d'où sourdent ses eaux ont tenu, pendant plus d'un millier d'années, une place prépondérante dans la littérature populaire. Aujourd'hui, sauf les lettrés et, parmi eux. les folkloristes, qui dune se soucie de Merlin, de Viviane et de Baranton?

Ils s'en soucient peu les gars que je rencontre en descendant. Ils vont en foule à l'assemblée de Concoret : les hommes coiffés d'un feutre mou, vêtus d'une blouse bleue toute neuve ; les femmes très simplement attifées ; la dentelle du bonnet donne seule quelque cachet à leur costume, relevé par des fichus de couleur voyante : rouges, verts ou bleus. Dans la pauvre église du village, entourée d'ifs centenaires, où Ton célèbre vêpres, toutes ces coiffes sont d'un effet charmant. Trois ou quatre baraques, des cabarets où tout le monde debout, silencieux, boit des bolées de cidre, voilà une assemblée. C'est lugubre.

La forêt est auprès. Je l'ai traversée jusqu'à Paimpont, très curieux village bâti au bord d'un étang, dans les dépendances d'une abbaye dont les bâtiments se mirent dans l'eau tranquille. Peu de grands arbres, les pins ont presque partout remplacé les chênes sacrés. Sans ses vallons profonds, ses grands étangs, ses rochers de Trého-

renteuc, la forêt ne mériterait guère une visite aujourd'hui. Mais les sites sont superbes si les arbres ont trop été exploités.

La nuit est venue ; j'ai dû rentrer à Concoret d'où je vais gagner Mauron et Rennes, sans avoir pu trouver l'autre fontaine fameuse de Brocéliande, la fontaine de Jouvence. Elle est ici cependant, mais, comme Baranton, elle a perdu sa vertu et le peuple l'a oubliée.

La vallée de la Vilaine. — Le château des Rochers. — Souvenirs de Mme de Sévigné. — Le pays de Vendelais. — Légende de Roland. — Fougères et son château. — Huit mille cordonniers. — Gomment l'industrie naquit à Fougères. — Le pays de Goglès. — Pontorson et le mont Saint-Michel.

Mont Saint-Michel, septembre.

En amont de Rennes, la Vilaine coule dans une vallée ample, claire, heureuse avec son fond de prairies, ses pentes couvertes de pommiers, ses bourgades assises au sommet des coteaux. Paysage simple rappelant certains vallons de Touraine, la rivière coule à la hauteur de son plan de prairies; on pourrait croire que plus haut le val sera une large et grasse campagne et voici que le paysage s'accidente, la rivière est maintenant profonde, des collines plus hautes la bordent ; elle coule bientôt au pied de falaises noires, ceintes de tours et de murailles ; entre ces remparts les toits d'ardoise, les flèches d'église d'une vieille petite ville tranchent avec tout le pays qu'on vient de parcourir. Le chemin de fer arrive à la hauteur des remparts

et s'arrête dans une station voisine d'une place banale bordée de cafés et d'hôtels, nous sommes à Vitré .

Cette ville, la première de Bretagne en venant de Paris, est une digne entrée pour la province, aucune n'a mieux conservé le caractère du passé. La Bretagne qu'on y découvre ne se rencontrera désormais que dans le pays de Vannes et la Cornouailles, et encore d'aspect bien moins accusé. Dès qu'on est sorti du quartier banal a voisinant la gare, on se trouve en plein moyen âge. Quand on arrive de Rennes la régulière, le spectacle est inattendu de ces petites rues étroites, contournées, bordées de maisons déjetées, porches branlants, escaliers disjoints, galeries sombres. Et quels noms bizarres, sonnant bien leur treizième siècle : rue Baudrairie, place du Marchix, rue d'En-Bas. Çà et là des piliers à peine dégrossis supportent les étages, des niches abritent des statuettes, le bois et la pierre sont fouillés. Ajoutez de curieux monuments : un château qui est, avec le château de Nantes, Guérande, l'île Glose de Concarneau et Saint-Malo, un des plus purs échantillons de l'architecture militaire avant la Renaissance et, en môme temps, un des monuments les plus ornés de la Bretagne. Contre le mur de l'église Notre-Dame, une élégante chaire à prêcher arrête

l'attention. Mais Vitré doit surtout à ses remparts dominant le val profond et vert de la Vilaine, assis sur une roche sombre qu'augmente le ma-

Page 1