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DE RENNES AU PAYS DE COQLES

D'après la carte de Fétat-major au

jestueux effet des courtines, des tours, des vieilles maisons aux toitures moussues. Il est bien dommage que Vitré perde peu à peu ce caractère, les

édifices privés s'en vont, dans cent ans d'ici, la petite ville sera devenue banale comme tant de ses voisines. Au moins conservera-t-elle son château et ses remparts.

Même si Vitré n'avait pas ce caractère de cité féodale, les touristes s'y arrêteraient encore pour aller visiter le château des Rochers. Celui-ci, il est vrai, n'a rien de particulièrement intéressant pour le touriste non prévenu, il faut avoir un peu de lecture pour tenter l'excursion; c'est une demeure seigneuriale assez simjjle, dont le dôme et les tours indiquent seuls l'ancien rang ; ses beaux bois, les superbes allées d'un parc, les pentes douces descendant à la Vilaine, ici clair et gros ruisseau de prairies, lui donnent un grand charme et éveillent l'idée qu'il ferait bon y vivre. Mais on ne va pas aux Rochers pour contempler un château élégant et un parc ombreux, on y cherche le souvenir d'une femme célèbre dont bien des lettrés se sont épris. De ce château des Rochers, la marquise de Sévigné a écrit près de trois cents de ses lettres, les plus vivantes, les plus intéressantes, les plus étincelantes, les plus spirituelles pour parler comme elle.

L'aimable châtelaine des Rochers est le premier ('cri vain qui nous ait fait connaître la France de province dans son intimité. Tout en épousant les

liassions des gens de sa classe, dans les troubles dont la Bretagne était le théâtre, elle a su vivre de la vie même de ceux qui l'entouraient : seigneurs fastueux, gentillàtres à peine civilisés ne sortant jamais de leurs gentilhommières, bourgeois et paysans. Dans ces lettres nous voyons s'agiter tout ce monde ignoré à la cour, que Sully et Vauban avaient seuls cherché à comprendre. Si Ton veut connaître l'économie domestique sous Louis XIV, il faut aller la chercher dans les lettres de cette belle et brillante grande dame. A son insu, peut-être, elle a fait pour nous une œuvre du plus grand intérêt ; c'est le point de départ des études sociales sur la Bretagne, à laquelle se rattacherait cent trente ans plus tard le voyage de Young, qui nous révèle combien peu les choses avaient changé ; par lui nous pouvons comprendre l'immense transformation amenée par la Révolution. Le tableau, tracé par M'ne de Sévigné, de la misère du pays, de l'ignorance des gens, de l'état des chemins, doit être lu pendant les promenades dans ce gentil pays de Vitré, si l'on veut se rendre compte de l'immensité des progrès accomplis depuis cent ans.

Les Rochers, jadis perdus dans des campagnes presque inabordables, sont aujourd'hui sur un grand chemin ; le parc où Mm0 de Sévigné prome-

nait ses rêveries borde la' route, la cour d'honneur s'ouvre sur elle par une grille ; au tournant de la vallée court la locomotive, elle passe devant le bourg d'Argentré, bâti à la jonction de chemins nombreux. Des Rochers à Vitré, on traverse de riantes campagnes en suivant la route macadamisée, semblable à une allée de parc. On a de la peine à retrouver le terroir affreux où les carosses s'embourbaient et dont la marquise fait un tableau moitié plaisant, moitié tragique. Quelques-uns des hameaux semblent rappeler ces bourbiers. Le Maurepas, la Barboterie, le Guilmarais, ont dû leurs noms à ces fondrières.

Si la grande ligne de Rennes à Paris est peu accidentée, même aux abords de Vitré, le chemin de fer de Fougères relie les deux villes au moyen de rampes et de courbes très prononcées. Un peu après la station on franchit la Vilaine sur un viaduc d'où Ton domine la profonde coupure de roches noires au-dessus de laquelle court la ligne des remparts. La locomotive monte lentement au flanc d'un haut coteau pour descendre ensuite vers une vallée très fraîche et verte au fond de laquelle coule la petite rivière de la Calanche1.

La vallée, riante et gracieuse, se fait plus sévère

i. Cette rivière s'appelle aussi C an tache

aux abords de Chàtillon-cn-Vendelais. Sur une haute colline se dressent les ruines informes d'un rocher; tout autour, les maisons du village couvrent les pentes et se reflètent dans les eaux d'un petit golfe d'où sort la Galanche. Ce golfe est projeté par le vaste étang de Chàtillon, un des plus beaux de Bretagne. D'abrupts rochers, des bois, des carrières, des collines forment un cadre heureux à cette grande et tranquille nappe d'eau. Le pays tout entier est fort pittoresque, du milieu des campagnes vertes surgissent des chaînons de rochers aux formes superbes, coupés de fissures profondes. C'est une région bien tranchée, dotée d'ailleurs d'un nom particulier : le Vendelais. La légende s'est emparée de cette terre accidentée, le souvenir de Roland plane sur elle, un étroit défilé, où la Galanche coule entre deux hautes roches, est le saut de Roland; une mince cascatelle, nommée la Pierre dégouttante par les habitants, serait produite par les larmes d'une dame plongée dans l'affliction par la mort du héros. N'est-il pas étrange de trouver ici le souvenir du paladin, à quelques journées de marche du pays lanuionnais où se déroula la légende du roi Artus et des chevaliers de la Table Ronde1?

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