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Au delà du vallon de la Calanche , le pays perd de sa sauvagerie, les horizons sont plus étendus, les cultures plus variées. On retrouve ici un coin de la plantureuse région d'Ernée *, quelques champs de lin se distinguent parmi les céréales. D'un val étroit on pénètre dans une vallée plus large arrosée par une rivière sans cesse accrue par de petits affluents. C'est le Couesnon, dont les eaux ici claires seront plus bas souillées par la marée quand elles traverseront les grèves du mont Saint-Michel. Rapidement le train descend entre des collines de plus en plus hautes ; au loin apparaissent les toits, les tours, les édifices d'une ville, vaste d'apparence. Le train s'arrête, nous sommes à Fougères, la seconde ville d'Ille-et-Yilaine, la cité industrielle la plus considérable de toute la Bretagne, si on ne considère pas Brest et Lorient comme manufacturières par leurs arsenaux .

Le premier aspect de Fougères, aux abords de la gare, est celui dîme grande ville. Une longue et large rue, bordée de maisons hautes, animée par de nombreux passants, s'ouvre au regard. C'est la voie maîtresse d'une cité de cent mille âmes, et Fougères n'en compte pas vingt mille. Mais à

i. Voir le 2e volume du Voyage en France, page 96.

DE VITRÉ Al MONT SAINT-MICHEL. 287

L'extrémité de cette artère, on trouve bientôl une vieille petite ville aux rues tortueuses, étroites, bordées de maisons à porche. L'haussmannisation, il est vrai, fait des progrès ; ces vieilles masures disparaissent peu à peu pour faire place à une ville propre, niais banalement froide, elle rappelle Rennes avec moins de majesté.

A l'extrémité d'une de ces rues se groupent les édifices civils et religieux de la ville, près d'une promenade admirable, plus belle encore par sa situation, c'est la Place-aux-Arbres. Il faut venir là pour comprendre l'enthousiasme de Balzac et de Victor Hugo en présence du site de Fougères. Le pays, hardiment découpé de hautes et verdoyantes collines, creusées de vallons et de ravins, offre d'infinies perspectives. Les eaux, les bois, les rochers forment un tableau d'une beauté indicible. L'homme, par son œuvre, a accru encore ce caractère de grandeur, les remparts et les tours du vieux château de Fougères sont parmi les débris les plus intéressants de la France féodale. Ce petit coin de la Place-aux-Arbres est donc un belvédère incomparable. L'église Saint-Léonard l'avoisine et lui donne plus de caractère encore, plus de pittoresque aussi, grâce à ses fantastiques gargouilles, à sa balustrade gracieuse. Le chemin ardu, mais ombreux de la « duchesse Anne »,

conduit au-dessous dans la vallée du Nançon, près

d'une vieille église, Saint-Sulpice, curieuse surtout par l'ornementation de ses contreforts ornés de pyramides appliquées de pur style flamboyant . Tout autour de Saint-Sulpice, au bord de la rivière, un vieux petit faubourg aux maisons de poutrelles se groupe en désordre sous les hauts remparts à mâchicoulis du château. C'est au bas de la ville, dans cette vallée du Nançon, qu'il faut arriver pour emporter de Fougères une impression ineffaçable. Les ruines sont formidables, tours, donjon, courtines, malgré la végétation qui s'est emparée d'eux, sont encore puissants ; par delà ce site militaire, la ville couvre le sommet de l'abrupte colline de ses maisons, de ses églises, de ses usines. Le château est le point capital de ce paysage d'une beauté rare. A l'époque où je le vis pour la première fois, il s'en allait pierre par pierre, à l'entrée était une des parties restées debout ; le commandant de l'escadron du train en garnison à Fougères avait réussi à s'y créer un logement étonnant par la grandeur des salles, l'épaisseur des murs et ses dispositions singulières. Les tours lui servaient de magasins, dans les cours, son ordonnance avait créé un jardinet. Le reste de l'antique forteresse, envahi par une végétation puissante, formait le plus

étrange et le plus charmant dédale que Ton put voir.

Aujourd'hui la ville a acquis ces ruines, elle les restaure, puisse-t-elle ne pas trop les embellir ! Les tours aux noms sonores : de la Have-

hèr<is

Saint-Hilaire, de Raoul, de Surienne, de Mélusine, de Pleguen, du Hallay, étaient superbes dans leur abandon. Tragique était et est encore la tour du Gobelin surgissant au-dessus d'autres tours accouplées d'une poterne.

Aux abords du château, Fougères a laissé debout des rues montueuses, tortueuses, étroites et

amusantes, où la vie locale a conservé toute sa saveur. Les laitières portant le lait sur l'épaule à laide d'un singulier instrument à quatre pieds, les paysans revêtus de savons en poil de chèvre, les ouvriers et les ouvrières rentrant des ateliers en faisant claquer le pavé du choc de leurs sabots, donnent à ce coin archaïque de la cité un caractère plus archaïque encore.

Si nous rentrons dans la ville, nous trouvons partout cette rumeur des sabots et des galoches. Cela est d'autant plus étrange que Fougères est la ville de France où l'on fait peut-être le plus de souliers. Tout le monde y est peu ou prou cordonnier ou, tout au moins, vit par le commerce de la cordonnerie. Fougères lui doit sa prospérité sans cesse grandissante. Cette industrie de date récente a emporté toutes les autres. On ne trouve aucune trace des draperies, des teintureries, des ateliers de bonneterie, qui firent jadis la réputation de Fougères dans les duchés de Bretagne, de Normandie, d'Anjou et du Maine, tout a disparu devant la chaussure. Le développement de cette fabrication, loin de tout autre centre industriel, dans une région tenue à l'écart des grands courants de circulation, est des plus remarquables, c'est un de ceux dont les étapes sont le mieux connues ; les Fougerais en sont fiers, aussi ont-ils

patriotiquement tenu à marquer toutes les phases par lesquelles la cordonnerie est passée, depuis les humbles débuts des ateliers pour le chausson de tresse jusqu'aux vastes usines ou travaillent 8,000 ouvriers .

J'ai dû à M. Dépasse, qui dirige à Fougères un de nos meilleurs journaux de province et qui m'a guidé dans ma visite, des renseignements fort complets sur ]a genèse et la progression de cette industrie.

Vers 1829 ou 1830, un industriel implanta à Fougères la fabrication du chausson de tresse, analogue à celui que l'on fabrique encore dans les prisons. Les femmes tressaient la chaussure sur la forme et les hommes plaçaient la semelle ; le travail était peu rémunéré, les femmes gagnaient à peine de 15 à 20 centimes par jour et les hommes un franc ; malgré ces faibles salaires, on aurait eu peine à lutter contre la main-d'œuvre des prisons sans la division du travail pour la confection et l'application des semelles. On put réduire à tel point le prix de revient que, vers 1846, Fougères comptait 10 fabricants occupant 500 femmes, 40 hommes et faisant un chiffre d'affaires de près de 350,000 fr.

En 1848, les entrepreneurs du travail dans les

prisons employèrent les procédés en usage à Fougères et reprirent la supériorité de la main-d'œuvre, le chausson de tresse disparut peu à peu d'Ille-et- Vilaine. La crise fut de courte durée, un industriel essaya de fabriquer le chausson de feutre, les ouvriers se refusèrent à ce labeur nouveau, il fallut y dresser des enfants dont le succès ramena la population au travail. En même temps on commençait d'une façon timide la fabrication de la chaussure clouée *, on ne livra d'abord que le grossier article d'hiver, puis les commandes affluant, on fabriqua le soulier d'été -, cependant cette industrie aurait langui sans l'arrivée d'un ouvrier errant, assez triste personnage, en somme, puisqu'il est en ce moment détenu dans une maison centrale, mais actif et intelligent. Il offrit à l'un des patrons de lui fabriquer la bottine de satin, claquée, à talons, demandant comme rémunération 17 fr. par douzaine ; or, il en faisait une demi-douzaine par jour. Séduits par cesrésultats, les ouvriers suivirent l'exemple et apprirent la fabrication nouvelle.

L'élan était donné, désormais le nombre des ateliers ne fit que s'accroître \ bientôt on fabriqua tous les produits ordinaires de cordonnerie ; en 1872, la machine à piquer avait fait son apparition et Fougères comptait 5,000 ouvriers. En

1873 une transformation radicale s'opéra; la machine à coudre la semelle apparut et fit complètement disparaître la couture à la main. Cette première machine est du reste menacée aujourd'hui par un nouvel engin : la machine Goodyear, qui reproduit à s'y méprendre la couture à la main. Enfin le montage de la chaussure à la main tend à céder la place au montage mécanique.

Cet emploi des machines a causé plus d'une crise à Fougères, les ouvriers voient naturellement d'un très mauvais œil l'accroissement continu de ces engins. Un certain nombre de fabricants s'efforcent, de leur côté, de réagir en appliquant à l'extrême la division du travail, ils espèrent ainsi produire autant par la main que par la machine

Malgré cette crise, du reste inévitable, le nombre des ouvriers est aujourd'hui, comme je l'ai dit, de 8,000, plus 400 à 500 employés, voyageurs ou commissionnaires répartis entre 33 fabriques, dont quelques-unes occupent jusqu'à 1,000 personnes, la moyenne étant de 200 à 300. La production atteint 5 millions de paires de chaussures valant environ 18 millions de francs ; dans ce chiffre, la main-d'œuvre entre pourprés d'un tiers et la valeur de la matière première pour près de la moitié.

11 est assez difficile d'établir le prix des sa-

laires, l'industrie de la cordonnerie étant sujette à des chômages assez prolongés qui réduisent considérablement la moyenne. A en juger par le prix des façons seulement, les hommes devraient gagner ô ou 6 fr. par jour et les femmes 3 ou 4 fr . , mais les chômages réduisent ces salaires d'un quart ou même d'un tiers . Toutefois la situation n'est pas mauvaise : le mari, la femme et l'enfant à partir de 13 ans trouvent à s'occuper dans les ateliers. Même les femmes d'employés à 1,800 ou 2,400 fr. travaillent chez elles pour la piqûre des tiges ou le perlage, c'est-à-dire l'application de motifs en perles sur les bouts. Cette population est excellente ; au noyau primitif d'ouvriers citadins possédant par atavisme toutes les qualités qui firent la réputation de l'artisan de Fougères, est venue se joindre une forte émigration des campagnes voisines, conservant le tempérament du paysan breton. Le travail se faisait jusqu'ici presque entièrement en famille, il tend malheureusement à se concentrer dans les ateliers ; les patrons évitent ainsi les allées et venues qui étaient une perte sèche pour les ouvriers et pour eux. Les femmes, cependant, piquent encore à domicile, mais le nombre de fabriques travaillant exclusivement à la machine s'accroît, il y en a déjà cinq aujourd'hui.

La chaussure de Fougères est surtout pour femmes, enfants et fillettes; de rares maisons commencent à fabriquer l'article d'été pour hommes. D'ailleurs, une transformation nouvelle s'opère dans la cordonnerie: la chaussure clouée, après avoir détrôné la chaussure cousue, est à son tour chassée par celle-ci, grâce à la perfection des machines. Naturellement un certain nombre d'industries annexes se sont créées : trois ou quatre fabriques de cartonnage produisent les boîtes pour enfermer chaque paire de souliers ; deux fabriques font uniquement des talons ; des ateliers de perlage, des dépôts de machines ou de fournitures, une mégisserie et des tanneries, vivent de la fabrique de Fougères ; même les villes voisines ont créé des ateliers : Ernée en compte trois, Pontorson en possède une.

A en juger par l'aspect général de la ville, le dimanche surtout, la population ouvrière de Fougères vit dans une certaine aisance ; tout le monde est très correctement vêtu ; si les femmes ont conservé avec raison la coiffe ou le bonnet du pays, elles s'habillent avec une véritable élégance. La grande distraction consiste en des parties de campagne, surtout dans la superbe forêt de Fougères qui renferme des sites curieux.

Tel est ce centre industriel, imprévu dans ces

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contrées agricoles et herbagères et qui s'accroît sans cesse, grâce au caractère entreprenant de ses enfants. Par bien des côtés, Fougères appartient davantage à la Normandie qu'à la Bretagne. Elle se relie, par Ernée et Mayenne, à l'active région dp Fiers et de Gondé-sur-Noireau, mais elle a su conserver une originalité que l'abus de l'alignement n'a point fait disparaître encore. La cité natale de Lariboisière — à qui Fougères a élevé une statue — mérite d'être visitée à plus d'un titre. N'eût-elle que les lumineux horizons de sa Place-aux- Arbres et sa ruine castrale flanquée de treize tours, elle mériterait d'attirer l'attention.

La foret de Fougères vient jusqu'aux portes de la ville. Lorsqu'on est passé au-dessous de la cité par un petit tunnel, on découvre un moment les hautes croupes sombres de ces vastes bois dans lesquels le Nançon se creuse un ravin étroit ci sinueux. C'est une courte apparition, bientôt la voie ferrée tourne à l'ouest et, dominant de haut la vallée où FOysance déroule ses méandres, traverse le pays de Goglès, région agricole, tout à fait normande d'aspect, par ses herbages et ses vergers de pommiers. D'ailleurs la Normandie n'est pas loin, quand on est descendu dans le vallon de l'Oysance, on atteint rapidement le beau bassin

de prairies où la petite ville d'Antrain s'étend entre l'Oysance et le Gouesnon et Ton entre dans le département de la Manche. Désormais le train court à travers une vallée basse, verdoyante, aux prairies encloses de haies, complantées de pommiers couverts de lichens. Sur les rives du Gouesnon de hauts peupliers, au feuillage pâle et rare, se détachent sur le fond brumeux du ciel, les touffes de gui faisant dans leur ramure de grosses taches sombres. Vers le nord, la plaine se confond avec des horizons laiteux où l'on devine la mer.

Le train achève son parcours dans une petite gare, bruyante en été ; aux abords d'une grosse bourgade aux larges rues, bordées de maisons pittoresquement en désordre. Cette petite ville de Pontorson, assise sur le Gouesnon, ici endigué, mais où remonte le tlot marin amenant les navires, est la porte d'accès de Normandie en Bretagne. Lorsque cette dernière province était autonome, le tête de pont avait une importance capitale, aussi le gouverneur avait-il un rang important. Duguesclin reçut ce gouvernement; quelques-uns des faits les plus célèbres de son histoire se sont passés là, dans un château dont on chercherait vainement les débris.

Pontorson est aujourd'hui un des coins de

France les plus fréquentés par les touristes -, dans sa gare descendent les visiteurs du mont Saint- Michel, tout aussitôt transportés par de vastes breacks ou omnibus sur la route monotone, bordée de tas de tangues, côtoyant un chemin de fer abandonné qui reliait jadis Pontorson à la côte. Voici les polders gagnés sur les mornes étendues de la grève, et au fond, apparition merveilleuse, éblouissante, inoubliable, le Mont hérissé de tours, de flèches, d'aiguilles, le plus sublime des poèmes de pierre élevés par la main des hommes.

Vous décrirai-je la merveille ? Il faudrait un volume entier pour dire son exquise poésie, la hardiesse de ses murailles, la grâce de ses colonnades, l'élégance de ses voûtes gothiques. Tant d'autres l'ont fait en des livres copieux , sans réussir cependant à exprimer l'impression intense ressentie devant cette floraison de granit et de marbre surgie au milieu des solitudes de la grève ! Un grand poète seul pourrait rendre la magie de l'apparition. Vingt fois déjà j'ai fait le chemin de Pontorson à la merveille et la sensation féerique s'est toujours renouvelée. Hélas! pourquoi faut-il que la visite du Mont ne puisse se faire sans le cicérone bavard, en compagnie de la foule arrêtée devant les détails bizarres ou tragiques et passant rapidement sous les nervures des grandes salles

ou les élégantes et frêles colormettes du cloître? Combien l'œuvre grandiose des moines artistes et soldats du mont Saint-Michel semblerait plus belle, encore si on pouvait la parcourir autrement qu'en troupeau !

La digue du mont Saint-Michel. — A-t-elle gâté le paysage ? — L'ancienne forêt de Scissey. — Cataclysme de l'an 709. — Reconquête du sol. — Fleuves domptés. — Les polders rie l'ouest, — Dol, le mont Dol et les marais. — Cancale et ses huitrières. — La pointe du Groin et l'île des Landes. — De Rothéneuf à Saint-Malo.

Saint-Malo, septembre.

La digue du mont Saint-Michel a fait verser beaucoup d'encre. On lui a reproché, comme à la tour Eiffel, de manquer aux lois de l'esthétique. De même qu'on regrette les diligences, on pleure l'époque où l'accès du mont Saint-Michel était souvent interdit, où il fallait attendre dans les parages lugubres de Moidrey le bon vouloir de la marée et des vents. La digue déshonore le Mont, dit-on, elle lui dérobe sa poésie en lui enlevant son isolement.

Est-ce bien vrai? Lorsque d'Avranches, par exemple, on découvre la vaste étendue des grèves au milieu desquelles se dresse le merveilleux monument, a-t-on l'impression qu'il manque quel-

que chose à l'aspect d'isolement. Même le voyageur venu de Pontorson et voyant surgir devant lui la silhouette du Mont, hérissée de tours et d'aiguilles, est-il gêné par le long serpent gris destiné à le conduire en sécurité à Saint-Michel? Tout observateur de bonne foi l'avouera, l'attention est trop violemment sollicitée par la beauté du spectacle pour s'arrêter à ce détail de la jetée, pas plus choquée que par le long ruban du Couesnon traînant de paresseuses eaux au milieu des tanguières.

Pendant qu'on s'élève ainsi contre la digue, une autre entreprise se fait aux détriments de l'immense grève, œuvre patiente des années et des siècles pour reprendre le sol arraché au continent par le grand raz de marée de l'an 709.

Avant cette époque, la vaste ouverture appelée de nos jours la baie du mont Saint-Michel avait été comblée par des atterrissements pendant des milliers d'années; une ligne de dunes, cordon littoral comparable à tant d'autres formations de nos rivages, séparait de la mer ces terres basses, à demi inondées, où une végétation puissante de bouleaux, d'aunes, de peupliers, de saules, de chênes même sur les parties hautes, avait constitué une forêt, dite de Scissey. Le cataclysme de 709 rompit le cordon des dunes et le dispersa ; la forêt, ba-

lavée par une mer monstrueuse, s'effondra dans le sol délayé.

Peu à peu, le flot, passant sur les immenses bancs de mollusques de la baie, s'y chargea de débris de coquilles ; le courant lui porta les matériaux arrachés aux falaises par les tempêtes ; le fond de la baie se colmata, s'exhaussa ; à la longue la région comprise entre Cancale et Dol fut recouverte seulement par les plus hautes mers. Les habitants imaginèrent alors de les séparer du flot par une digue immense, ouverte à de rares intervalles pour le passage des ruisseaux eux-mêmes endigués. On gagna de la sorte un vaste territoire ayant comme pour noyau un îlot granitique, le mont Dol, comparable au mont Saint- Michel et à Tombelaine.

L'opération fut entreprise au xif siècle. La digue construite ainsi en plein moyen âge ne compte pas moins de 36 kilomètres; des collines de Cancale à la baie de Pontorson, 14,000 à 15,000 hectares de terres fertiles furent répartis entre 23 paroisses de nouvelle formation ou de l'ancien littoral. Cette œuvre immense a accru dans d'énormes proportions la richesse du pays, on évalue les terres nouvelles à 50 millions, leur produit dépasse deux millions par an.

Le marais de Dol n'est rien comme étendue

auprès des autres terres à conquérir. Il y a là plus de cent cinquante kilomètres carrés découverts à mer basse. Gomme aux temps préhistoriques, l'Océan arrache aux bancs de mollusques de Gancale, aux récifs des Chausey, aux falaises du Cotentin des débris minéraux, végétaux ou animaux triturés par le flot, réduits en une argile ténue et apportés deux fois par jour sur la grève. Le flot repoussant toujours vers le fond de la baie ces éléments de colmatage, on voit bientôt la laisse des plus hautes mers se couvrir de végétation dont les débris d'abord, puis les poussières retenus dans les touffes exhaussent le sol. Cette première végétation est formée par une plante sans valeur agricole, appelée criste-marine (Salicoma herbacea), d'aspect misérable, à la coloration neutre, vivant dans les terres encore salines. Lorsque, par suite de l'exhaussement, la criste-marine croît à llm,50 au-dessus des basses mers, elle n'est plus atteinte par le flot salé que pendant les plus hautes marées, — elles s'élèvent à près de 17 mètres dans le fond de la baie — alors elle fait place à un gazon très fin, court, presque feutré, VAgrostis maritima des naturalistes, appelé herbu dans le pays. Cet herbu constitue le pré salé, les moutons le mangent avec avidité.

Les habitants l'ont constaté depuis longtemps ;

la grève, à cet état, devient apte à la culture, on pourrait môme prévoir le moment où toute la baie aurait été couverte d'herbu, sans le rôle des rivières et des ruisseaux, notamment le Couesnon, la Sée et la Sélune. Ces cours d'eau, d'un assez faible débit en été, deviennent en hiver et au printemps des torrents dont les eaux, rencontrant peu de résistance dans le sol des herbus, s'y creusent des lits nouveaux et annulent l'effet des forces inconscientes de la mer. En maintenant les cours d'eau dans un chenal immuable, on devrait donc empêcher la destruction des prés salés ou des grèves de criste-marine et aider à la formation des terres aptes à la culture. Telle est l'idée qui a amené la création d'une société ayant pour but de mettre en valeur les grèves de la baie, à mesure qu'elles seraient aptes à recevoir la charrue. Le colmatage se faisait surtout au fond de la baie, vers l'embouchure du Couesnon, c'est-à-dire au delà de la digue des marais de Dol qui aboutissait à l'anse de Moidrey, formée par l'estuaire du petit fleuve. L'herbu avait peu à peu gagné ; sa vaste pelouse servait au pâturage des oies et des moutons ; les premières arrivaient, elles arrivent encore le matin, paissent et rentrent le soir à la ferme. Les moutons, au contraire, paissent tout l'été sur la grève, sauf pendant les courtes

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heures où les grandes marées envahissent l'herbu . On a entrepris de rendre ces prairies inaccessibles à la mer, en les enclosant d'un haut talus. Le procédé était simple et dune réussite certaine, mais les rivières, lors de leurs inondations, détruisaient les talus et ramenaient à l'état de grève les enclos ou polders — d'après le mot emprunté aux Hollandais. — -Le Couesnon, surtout, a divagué de telle sorte, que son cours, formant la séparation entre la Normandie et la Bretagne, a souvent fait varier la limite des deux provinces. Un proverbe local a consacré le souvenir de ces fantaisies :

Le Couesnon, par sa folie, A mis le Mont en Normandie.

A diverses reprises, les marais de Dol furent bouleversés ; on ne les tint en état qu'au prix de travaux constants ; pendaut la Révolution, la guerre de Vendée, qui s'étendit jusqu'à Gran ville et fui marquée par de rudes combats à Fougères, Antrain et Pontorson, empêcha l'entretien des digues. En 1791, le petit fleuve les détruisit sur 8 kilomètres : 8,000 hectares furent dévastés ; après les luttes civiles, un syndicat de propriétaires réussit à reconstituer les travaux de défense.

Vers 1858, alors que les capitaux et les éner-

gies entreprenaient de gagner à la culture les déserts de notre territoire : Landes, Sologne, Double, Brenne, Beauce, etc., une compagnie se créa pour rendre plus efficaces les efforts des propriétaires riverains et des syndicats. Cette compagnie, devenue aujourd'hui la compagnie des polders de l'Ouest, reçut la concession de 3,000 hectares de terrain à prendre dans la baie du mont Saint- Michel et 1,000 hectares à prendre de l'autre côté du Cotentin, dans la baie des Veys, à l'embouchure de la Vire \

Les 3,000 hectares concédés étaient sans cesse bouleversés par le Couesnon ; il fallait endiguer le fleuve et l'obliger à conduire ses eaux au delà du mont Saint- Michel. Un nouveau lit fut ouvert, tant dans les terres déjà asséchées que dans la « grève blanche ». Grâce à des procédés très simples, un canal de 5,600 mètres a été creusé par le seul jeu des courants contraires de la mer et du fleuve. Contenu par les enrochements, le vagabond Couesnon s'est assagi, il est devenu un cours d'eau tranquille ; à marée haute, il porte de petits navires jusqu'aux abords de Pontorson. La tangue en suspension a trouvé dans les digues du canal un obstacle qui les oblige à se déposer

Voir le chapitre XXIV.

et Ton a gagné sur la mer plus de 2,000 hectares de terres fertiles, dont l'étendue s'accroît peu à peu par le remplacement en herbu des zones occupées par la criste marine.

Le Couesnon a désormais son débouché fixe à l'ouest du mont Saint-Michel ; du haut de la ville on distingue très bien, à marée basse, le ruban des eaux à travers la grève.

Le Couesnon dompté, il fallait empêcher les autres rivières de venir divaguer par la grève. Une ligne d'enrochements partant de la pointe de Rochetorin, près de Courtils, et formant digue submersible, se dirigea vers le mont Saint-Michel sur une longueur de 6,200 mètres. Enfin la fameuse digue -route du mont sert également de base au colmatage. Les adversaires de la digue disent qu'elle a pour effet, en retenant les eaux, de les amener à battre les murailles du Mont qui menaceraient ruine. S'il en était ainsi, ce serait désastreux, mais on pourrait remédier au mal en créant aux abords du Mont une série d'arceaux ou un pont-levis qui permettraient aux courants de contourner le rocher au lieu de lui donner assaut.

Gela n'a pas suffi : d'autres ruisselets aidaient à la désagrégation des grèves, on les a conduits par des digues jusqu'au Couesnon.

Ceci obtenu, on a pu enclore les polders. Dès

qu'un sol est cultivable, et il Test seulement lorsque l'herbu a remplacé la criste marine, on l'entoure d'un talus en terre dont l'étanchéité est obtenue par un procédé local curieux appelé le Usage. Ce sont des remblais de sable et de tangue pilonnés, arrosés, pétris avec les pieds et remplissant une sorte d'ossature de pierraille et de blocs de schistes apportés des carrières de Beauvoir et de Roz-sur-Couesnon. Cette masse molle, semblable à de l'argile, devient, une fois desséchée, d'une extraordinaire dureté. Les talus intérieurs sont revêtus de gazon, un fossé les borde, reçoit les eaux de pluie ou d'infiltration et les conduit, à mer basse, jusque dans le Couesnon.

Les enclos ou polders ainsi obtenus ont été réunis au moyen de chemins carrossables ; pour en assurer la mise en valeur, on a créé daus un grand nombre d'entre eux des petits hameaux destinés aux ouvriers et aux fermiers.

Aujourd'hui (débuts de 1895), la compagnie a mis en valeur une étendue de 2,021 hectares 20 ares 30 centiares, répartis entre 40 polders de terres excellentes où prospèrent les céréales, les racines et toutes les plantes fourragères et légumineuses. Les tentatives de divers fermiers ont démontré que le sol était très propre à la culture maraîchère : asperges, artichauts, choux-fleurs, radis,

oignons, pois, etc., y donnent de beaux produits. Les terres sont affermées par baux de 9 et 12 années entre 150 et 200 fr. l'hectare. Même certains polders situés à l'est ont atteint jusqu'à 240 fr. l'hectare \

Une visite des polders est fort intéressante ; j'ai parcouru aujourd'hui les terrains nouvellement conquis et les marais de Dol. Le paysage est ample et majestueux par la simplicité et l'horizontalité de ses lignes, comme par sa profonde solitude. En dehors des grandes fermes où se centralisent les travaux d'exploitation de chaque polder, il n'y a aucune habitation. Ces fermes, construites sur de vastes plans, alimentées d'eau amenée des collines voisines, présentent un ordre et un aménagement bien rares en Bretagne*, un bétail superbe remplit les étables. Tout autour les champs disposent leurs damiers entre les levées des polders, celles-ci sont elles-mêmes livrées parfois à la culture, l'asperge y prospère. On a sous les yeux un paysage agricole qui rappelle, avec la variété en plus, les riches contrées du Xord, Picardie et Flandre.

1. Ces renseignements sont résumés d'après une notice publiée à l'occasion de l'Exposition de 1878 par la compagnie des polders et une autre rédigée pour l'École des ponts et chaussées par le regretté Dnrand-Claye.

Tout autre est l'aspect du marais de Dol. La conquête du sol y étant bien plus ancienne, la propriété y étant bien plus morcelée, on sent davantage l'intensité de la vie humaine ; les champs, de moyenne étendue, sont entourés d'arbres : frênes, saules, peupliers. A l'est, les terres reconquises sont bordées par une haute falaise granitique allant de Roz-sur-Couesnon aux abords de Dol; cette falaise, couverte de beaux châtaigniers et de chênes, est longée par une route où les maisons se suivent presque sans interruption, maisons de granit, dont beaucoup, d'apparence cossue, sont fleuries de géraniums et de roses trémières. Des arbres surchargés de fruits : pommiers et poiriers, quelques noyers, ombragent les jardins et peuplent les vergers. C'est un joli petit pays, digne d'une visite. Les enfants d'un orphelinat établi à Saint-Broladre, que j'ai rencontrés, jouant sous les châtaigniers, ont une mine de santé et de joie qui fait l'éloge de ce doux climat où les fuchsias et les figuiers poussent en pleine terre.

Mais à l'ouest, la falaise étant trop éloignée des cultures, le marais s'anime ; presque chaque lot de terre a sa maison, chaumière de granit aux porches arrondis, ou maisons modernes dont les ouvertures entourées de grands linteaux en granit laissent pénétrer à flot la lumière. Chacune de

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