LA FORÊT
qu'elles porlcDl domine de i5o mètres la surface du fleuve ; aussi les sentiers qui montent à cet admirable observatoire ont-ils la raideur des chemins de montagne. Mais combien est-on récompensé d'une légère fatigue en atteignant les adorables campagnes dans lesquelles s'éparpille Louvecieimes, qui, jadis, portait le nom plus doux de Lucîennes! Si le panorama n'a pas l'ampleur du tablfau offert par la terrasse de Saint-Germain, il a p'us de splendeur peut-être. Louveciennes, avec son annexe Voisins, c'est un village dans les Heurs. Il n'en est pas de plusembaumé autour de Paris ; les cultures ellesmêmes sont un décor : pépinières d'arbustes rares, vergers d'arbres bas cDuverts, selon la saison, de fleurs ou de fruits, plantations de cassis> de groseilliers et de framboisiers enveloppent les habitations heureuses dont les fenêtres ouvrent sur de délicieux horizons. Malgré les constructions nouvelles, il reste bien des coins du vieux Luciennes, sauvage et adorable à la fois, et d'antiques châtaigniers noueux. Ces arbres, joie des paysagistes, et les lignes sobres de l'aqueduc, les Arches, dit-on ici, donneraient au site une bfauté classique sans la note bien moderne des villas éparses. Le village est encore agreste pourtant, en dépit du parisianisme de
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aga voyage en pitANCE
tant de maisons nouvelles enfouies sous les grandes Trondaisons. La jolie flèche d'une église, dont le chœur est du treizième siècle, s'élance de la verdure et accroît l'intimité de ces beaux lieux. Ici règne encore le souvenir de M"' Dubarry; elle y vivait riche, honorée et oubliée au dehors, lorsqu'elle fut dénoncée à la Convention, arrachée de son asile et traduite devant le tribunal, qui lui fit payer par la guillotine son r6t& néfaste auprès de Louis XV. Cette mort cruelle et apitoyante a mérité quelque pardon à la malheureuse femme qui, par ses clameurs et ses sanglots, troubla le silence ordinaire des exécutions sous la Terreur. Un autre souvenir plus pur, niais également baigné dans le sang, se rattache à Luciennes: André Chéniery vint souvent à la veille de l'assassinat juridique qui devait priver la France d'un de ses grands poètes. Il visitait son amie M"" Pourat el cette Fannydont il a dit, parlant du paysage de Louveciennes :
Sur ce gaioa assise et dominanl la plaine,
Des méandres de Seine, Rèveuae, elle suivait les obliques détours.
Depuis quelques années, le paysage a changé, le chemin de fer de Saint-Cloudà Sainl-Germain a attiré un peu de fouie dans ces campagnes
à peine soupçonnées jadis; il a modifié aussi le paysage, sans le <jÂter, en accroissant sa grandeur par le viaduc qui porte les rails à 4i mètres au-dessus du vallon. Cet ouvrage ne s'aperçoit pas de Louveciennes, on l'atteint en wagon après avoirpassé en tunnel sous la route de Versailles à Saint-Germain.
Le vallon est une charmante chose : ses parties hautes dessinent un vaste fer à cheval recouvert par les ombrages de la forêt de Marly. Sur la pente opposée à Louveciennes, un gros village s'étale largement, bien humble aujourd'hui; c'est Marly, le Marly fameux dont les splendeurs, marquèrent les dernières années du grand Roi. Du haut du viaduc on domine tout ce creux, redevenu sohtaire et sauvage, comme au temps où Louis XIV, rêvant de se faire ermite, voulut bâtir la retraite austère qui devait devenir une merveille.
Une immense pelouse inclinée, rafraîchie par les eaux vives de fontaines et entourée d'arbres superbes ; dans ta partie haute, des substructions, des terrasses, de vagues ruines, voilà tout ce qui reste des splendeurs d'autrefois. Des chênes, des hêtres, des pentei très accidentées entourent ces vestiges, et cela est admirable. Autant la forêt de Saint-Germain est plate et
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monotone à la longue, autant cette partie de la forêt de Marly, qui fut le parc de Louis XIV, est accidentée et fraîche. La nature a repris son domaine. Où sont maintenant les édifices, oîi sont les fontaines, les cascades, les bassins ? Ces eaux autrefois réunies se perdent, créent des marais, reconstituent la crapaadière des habitants de Marly avant les travaux d'Hardouin Mansart, puis reforment un ruisseau qui va alimenter le dernier vestige du merveilleux Marly, l'abreuvoir, dont les murs, de lignes si 'nobles, sont privés des chevaux dé Couslou, aujourd'lmi . orgueil des Tuileries. Il a grand air encore, ce bassin que notre époque a doté d'un terminus de tramway à vapeur.
Marly est un village montueux, aux rues
étroites ; la partie supérieure est occupée par
l'église et de nombreuses habitations de cam-
. pague; la plus remarquable, la plus célèbre
aussi, appartient à Victorien Sardou,
Au revers de la colline de Marly se creuse le plus adorable vallon de ce petit massif frangé de si heureux abîmes, dont le fond est rempli par l'Étang-la- Ville, si bien enfoui sous les arbres qu'on en distingue à peine les loits et la flèche d'ardoise, haute et grêle. Des pentes assez raides
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descendent de Marly au village ; à mi-càte, le hameau de. la Montagne est entouré de vergers. Le versant opposé est une pente plus molle, mais rapide encore, couverte d'une végétation admirable par le labeur humain autant que par sa vigueur. Ce sont des vignobles entrecoupés d'arbres fruitiers, de champs de groseilliers et d'asperges. Même en hiver, le site est gai, par la variété des cultures qui, jusque dans le sommeil des choses, ont des teintes tranchées. Les rangées d'osier destinées à fournir les liens aux vignerons mettent dès écharpes d'or entre les vignes où, pendant novembre, fleurissent les soucis à teinte de feu; les pêchers bas, qui trouvent ici un véritable espalier à l'abri des vents, ont alors l'extrémité de leurs rameaux nuancée de rose. Cela est d'une inexprimable richesse, d'une splendeur qui ne saurait être égalée. La forêt couronne ce pli ouvert sur la Seine par une large échancrure laissant apercevoir le fleuve étincelant et les plaines vertes de la boucle d'Ar- (jenteuil.
Ces campagnes opulentes enveloppent Mareil- Marly, assis dans une situation heureuse, à l'extrémité du coteau, en vue du fort du Mont- Valérien lourdement campé sur sa colline et de l'église de Montmartre. Vue de ce point, celle-ci
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semble juchée sur quelque butte volcaniqi comme il en est tant en Vivarais. Mareil-Mai lui-même accrott la beauté du site; son égli est une des plus pures œuvres de ce douzièn siècle qui reste sans rival dans notre archite ture. La tour a été reconstruite, mais l'arcl lecte a rétabli dans leur intégrité les hautes f nêtres ogivales et la flèche de pierre,
En lace de Mareil-Marly, Saint-Germain présente au-dessus du vallon du Buzet par ui longne façade de maisons blanches et rose sous laquelle des quartiers dévalent jusqn'i long faubourg de Saint-Léger. Magnifique déc< dont on jouît jusqu'à Fourqueux, bourg env loppé d'une campagne plus exubérante enco que celie de l'Élang-la-Ville. La vigne, les eu tures maraîchères, les arbres fruitiers tapisse toutes les pentes jusqu'à la muraille qui forn une circonvallalion unique autour des deux foré de Saint^ermain et de Marly, obstacle oppo; jadis au braconnage autant qu'à la fuite du r| bier, mais ridicule el irritant pour le promenei moderne. Je suis allé à travers les champs et 1< vignes dans la direction de Cbambourcy, parloi je me suis heurté à ce mur obsédant : il fallut r venir à Fourqueux par les chemins boueux.
II me fallut entrer en forêt de Marly par
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route de Saiul-Nom-la-Bretèche, chaussée superbe ; elle traverse des parties de bois dont le sol est souvent très ondulé ; il y a là de beaux massifs de chênes et parfois de grands hêtres. Mais trop souvent, aux abords de La Bretèche surtout, les grillages empêchent de pénétrer dans ces plis, d'autant plus charmants aux yeux du visiteur que l'accès en est interdit.
Une longue roule traverse la forêt dans toute son étendue, depuis le plateau nu de Feucherolles jusqu'aux tirés de Rocquencourt. Entre le plateau et la batterie de Noisy, elie se développe pendant près de deux lieues d'un tracé rigide. Cette voie, comme toutes celles qui la coupent, a un rôle militaire important, car la forêt tout entière est une sorte de citadelle constituant une des plus fortes positions du camp retranché de Paris. Des ouvrages nombreux s'étendent entre Noisy-le-Roi, Marly et Louvcciennes ; la forêt est une sorte d'avancée de cette organisation.
La grande route forestière s'infléchit près de Noifiy-le-Roi ; là, une batterie bat la plaine où coule le ru de Gally et croise ses feux avec les ouvrages du bois d'Arcy et le fort de Saint-Cyr. Dans la forêt, un immense essarl cultivé, le TroQ-d'Enfer, possède le réduit de la position ; en avant, jusqu'à Marly, des batteries occupent dans
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les bois des poinls dominants, une autre m trise le vallon dans lequel était le château Mari}', une dernière est à la pointe de la coli de Louvecîennes, près de l'aqueduc.
Une large chaussée conduit à Versailles traversant Rocquencourt, village illustré par défaite qu'intllcjea aux Prussiens le gêné Excimaus, dernière et inutile victoire sur alliés. En ce point, la forfit est très étroite; fait, elle se réduit à des taillis bas, atleignan peine à la ceinture d'un homme et divisés [ une multitude de sentiers. Ce sont les famé tirés de Marly, chasse réservée au président la République ; ils entourent la plaine du Trc d'Enfer.
Ici on est dans la zone d'attraction de Vi sailles; la ville est proche, le chemin de fer ceinture et surtout le tramway à vapeur Maule la relient à cette banlieue qui est fort ca pagnarde. Noisy-le-Roi a peu de villas; au d( on en trouve moins encore, mais chaque viiia a son château- Pendant que la forêt couvre une ride, mt tonnent, vers le nord, d'immenses cultures di cendant au ru de Gally. On fait beaucoup betteraves pour alimenter la sucrerie de Cl venay, des haras élèvent des chevaux de cour
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300 VOYAUE EN FRANCE
A Crespières, la ferme du château de Widevillc a été longtemps célèbre par son troupeau de moulons mérinos, qui partageait la faveur de l'élevage avec ceux de Grignon el de Rambouillet.
La forêt a pris fin ; on ne s'en douterait pas, car une longue ride boisée barre toujours l'horizon au nord. Ces hauteurs portent le plateau des Alluels-le-Roi qui domine la profonde vallée de la Maudre, au-dessus de Maule et de Mareilsur-Maudre.
Raide est le chemin montant de Mareil-sur- Maudre aux Alluets, raide surtout jusqu'à l'espèce de plaine en forme de terrasse étendue sous les pentes abruptes qui supportent le plateau supérieur. Il y a là des campagnes bien cultivées, d'où l'on jouit de vues fort belles sur la vallée de la Maudre, admirablement dessinée, aux lignes harmonieuses et sereines. Sur la rive opposée, le clocher de Montainville domine tout cet ample paysage.
Le soi, d'une terre grasse, repose sur de puissantes assises de meulières ; des excavations révèlent des carrières anciennes ; sur les peoles, des amas d'un blanc fauve montrent que l'on continue à extraire la pierre. Au long des clic-
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mins, des poiriers noueux étendent leur ramure embroussaillée ; ces vieux arbres ont une écorce crevassée, revêtue d'une patine de lichens d'aspect métallique. A la bordure d'un champ, une rangée de saules décèle l'humidité.
- Au-dessus d'un vallon s'étend le village d'Herbeville, précédé par une immense ferme avec un enclos entouré de pommiers. Le village est simple, sans intérêt, sinon par la beauté des horizons qu'il contemple. Le val qui se creuse au-dessous est adorablement sauvage, avec ses bois de bouleaux, ses taillis de chênes entre lesquels apparaissent des bouquets de pins. A l'entrée de cette solitude, une habitation très simple est indiquée par un écriteau comme le « Manoir de la Levrette ». Dans une fausse fenêtre se détache, en haut relief, une image de la mar^ raine du lieu.
Aux alentours, les bois sont grillagés; tous ces massifs qui revêtent les pentes et relient la forêt de Marly à la forêt des Alluets étant fort giboyeux, la chasse se prolonge sur le plateau ondulé dont les Alluets-le-Roi occupent le centre. Ces vastes espaces ne sont pas trop moroses, grâce aux poiriers vénérables disséminés dans les champs, aux rangées de jeunes pommiers qui révèlent un retour vers la culture arbustive.
Pas d'habitalion isolée, ni ferme, ni chaumière ; sur le point le plus élevé apparaît la flèche trapue du clocher des Ailucts ; quelques toits du village se montrent entre le rideau de poiriers.
Les Aliuets sont un bourg hâli sur un plan régulier, semblant indiquer que le lieu fut, en partie du moins, créé en peu de temps. Peutêtre a-t-il surgi à la suite d'aliénations de forêts. La pierre du sous-sol avait au Moyen Age une grande réputation, à cause de son emploi à la fabrication des meules de moulins ; les rois et les seigneurs y attirèrent une population de carriers, on l'y maintint à l'aide de privilèges : exemptions d'impôts, de service militaire, de corvées, de logements de gens d'armes, etc.
Bien plus, on aurait fait pour les manants des Alluets ce que l'on fit plus tard pour les verriers: ils eurent le rang et les prérogatives des gentilshommes. De là viendrait le mot d'A/luefs, diminutif d'A//«aa;j — le franc-^lleu.
Une charte de Louis VII, datée de 1 1741 mentionnant les privilèges des habitants, appelle l'endroit « ville de Meulières-les-AUeux ». Un bois voisin est encore le bois des Meulières ; c'est une suite d'excavations assez profondes où la terre végétale s'est de nouveau formée, où des arbres ont crû. Près du chemin de Crespiè-
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res, de hauts talu9 couverts de genêts semble par leur régularité, appartenir aux avancées quelque forteresse. Je suis ailé les voir; ce s< des déblais de carrières de pierres à meul abandonnées depuis bien longtemps, depuis i siècles sans doute.
Le village des Alluets n'a rien conservé passé : les fortifications 'qui le défendaient < disparu, l'église est quelconque ; les habitan en dépit de la noblesse de leurs aïeux, resse blent à tous ceux des environs. Un réseau t dense de chemins carrossables, de pistes et sentiers rayonne vers le plateau, bande de le de trois quarts de lieue de largeur, limitée les bois qui couvrent les pentes au nord, j qu'au vallon d'Orgeval, au sud, jusqu'à la pla inclinée vers le ru de Gally. Ces pentes s creusées de petits vallons où naissent des f taines et qui donnent un grand charme i environs de Morainvillcrs et d'Orgeval.
Ce dernier village est un éparpillemeut hameaux dans ces ^lis boisés, au sein de grai vergers. Cette disposition fait de la commu dont le territoire domine le fond du méandre la Seine entre Villeanes et Poissy, une des f lies les plus aimables de la grande banlieue ri sienne.
3o4 VOYAGE EN FRANCE
Le plateau, un instant très resserré, vers les Flambertins de Crespièrea où le ru d'Orgeval prend naissance, s'élargit de nouveau à l'est et se continue jusqu'à la forêt de Marly. Pas de village sur ce grand espace, mais quelques groupes de fermes, tels les Flambertins d'Orgeval, les beurreries d'Orgeval, les beurreries de Feucherolles. La combe où suintent les premières eaux du ru de Buzet sépare les cultures de la forêt, enfermée dans son immense ceinture de pierre.
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