‹ Voyage en FranceChapitre 51 sur 66 · E ROYAUME DU POT-AU-FEU OOQ · texte numérisé non relu

E ROYAUME DU POT-AU-FEU OOQ

sa femme, un des lypes les plus parfaits de ces maraîchères parisiennes ardentes au travail, habiles au commerce et en même temps ménagères dignes de celles de Hollande et de Flandre. Elle est très fîère des résultats auxquels son mari et elle sont parvenus; sur leurs champs, le navet était bon pour la vente trente-huit joiu-s après le semis. Et non pas le navel monstrueux à chair flasque et sans goût, mais les meilleurs parmi ces navets de Croissy, à la chair à la fois ferme et fondante, parfumée et sucrée. Ce navel n'a pas autant de corps que celui de Preneuse, m'at-elle dit, mais par le goût il est supérieur.

Les résultats ne vont pas sans lourdes dépenses; ledomainedeM. Arnould, de faible étendue cependant, exigeait quatorze ouvriers ; leurs ' gages, leur nourriture, celle des chevaux, l'engrais, etc., nécessitaient chaque année aSooo fr.

Le fumier représente de grosses avances, il ne faut que du fumier d'étable ; on se le procure chez les nourrisseurs. Avec cela et de belle eau propre on obtient des légumes parfaitement sains dont les gens de Croissy sont très fiers. II faut voir de quel ton ils parlent des produits concurrents obtenus grâce aux eaux d'égout, à Gennevilliers et à Achères !

La carotte se cultive partout dans la plaine,

mais le navet a son site préféré au long des murs de l'asile du Vésinet, dans un vaste terrain appelé Vencoignare de l'asile et entre celui-ci et la Seine. Le navet, d'ailleurs, y est suivi la même année par la carotte et le poireau ; après une récolle de carottes, on obtient parfois encore deux récolles de navets. L'ordre habituel de culture est cetui-ci : une année on fait les navets suivis de carottes, l'année suivante des navets suivis de poireaux; la troisième année ou revient aux navets suivis de carottes, ainsi de suite. En somme le navet seul reparaît tous les ans, les deux autres légumes alternent.

Croissy compte cinquante cultivateurs maraîchers, consacrant environ chacun 5 arpents au navel cl 4 arpents plus spécialement à la carotte. La moyenne des exploitations est de 7 à 8 arpents. Celte surface, désignée sous le nom de petite mesure, équivaut à 34 ares; la grande mesure employée autour de Saint-Germain est un arpent de 5i ares.

Je ne donne que des moyennes. Les gros cultivateurs ont souvent 10 et même i4 arpents de terre; cela ne correspond pas à 5 hectares, mais ce domaine si restreint en apparence est d'un revenu supérieur à celui de beaucoup de grandes fermes de Beauce ou de Brie.

engrais,jamais moins de deux bonnes brouettées de fumier, souvent trois. Grâce à ces soins, beaucoup de cultivateurs peuvent livrer les navels le quarantième jour; j'ai dit que M. Arnould a accompli le tour de force de pouvoir arracher dès le trente-huitième. Cette rapidité est nécessaire, car Croissy a la concurrence des maraîchers parisiens qui obtiennent rapidement le navet par forçage.

Croissy garde la supériorité du goût et de la chair ferme et fondante. Mais on n'obtient pas ces qualités sans peine; nous avons vu le travail jardiné poussé à l'extrême : l'eau n'est pas moins nécessaire que la bêche et le râteau. On la donne en abondance, grâce aux norias et à la multiplicité des réservoirs dont aucune perche n'est éloignée. Presque tout l'arrosage se fait à l'arrosoir; l'irrigation ou plutôt l'imbïbition, qui serait facile, n'a pas encore été généralisée, bien que des exemples montrent les avantages du système.

La récolte des navels commence vers le i8 ou le 20 mai. On obtient de 76 à 80 bottes par perche el chaque boite contient de ir à 12 racines, tl y a une quinzaine de jours, le prix des 100 bottes était de 25 fr. ; au début de la saison la valeur était de 36 fr. Le prix varie selon l'importance des exportations en Angleterre, car la

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demande des marchés de Londres et des grandes villes du Royaume -Uni influe beaucoup sur notre propre marché.

Mais les Halles de Paris restent le grand acheteur. Soil par les voilures des cultivateurs euxmêmes, soit par l'intermédiaire de charretiers, tous les produits de Croissy sont portés sur le carreau. Les maraîchers n'ont pas encore songé à l'association syndicale pour la vente directe aux grandes maisons ou l'exportation en Angleterre et dans les populeuses cités du Nord de la France ; il m'a même paru qu'une telle idée, si elle était exposée, ne rencontrerait pas beaucoup de sympathies. On est très individualiste à Croissy; i! faudra les efTeis de la concurrence pour amener les producteurs à une entente.

D'ailleurs, il semble bien que la culture du navet restera un monopole pour celte intéressante population, car on trouverait dinîcilement ailleurs des conditions aussi propices : terres légères d'alluvion, nappe d'eau pure et abondante — pure au point que c'esl à elle que Versailles, Saint-Cloud et les bourgs voisins ont fait appel pour leur alimentation : des pompes à feu élèvent l'eau de grands puits et l'envoient à la machine de Marly qui la refoule sur les collines de Louveciennes.

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Ce liquide bienfaisant n'est pas moins utile pour les carottes. Croissy lui doit la saveur et la qualité de ce légume, sa rapide croissance et la préférence dont elle est l'objet sur le marché.

La zone où la carotte occupe tout l'espace sans partage avec le navet s'étend au sud de Croissy, jusqu'à Chalou. Sa surface est d'environ aoo arpents. Le terrain préparé à la bêche et bien fumé, on trace des lignes à l'aide de la traço'tre. L'ouvrier va et vient pour dessiner dix rangées sur une largeur de 3 mètres, l'écart entre chaque ligne étant de i5 centimètres.

Les semis, commencés vers le ao janvier, se poursuivent jusqu'au i5 mars et recommencent pour une seconde récolte en juin et juillet, alors que les premières planches sont en pleine production. Les semis d'hiver et de printemps nécessiteront quatre mois avant l'époque de la cueilleUe, tandis que ceux d'été fourniront des carottes en moins de trois mois, piême en deux mois et demi.

Les premières récoltées, les plus recherchées, sont naturellement petites; à la fin de mai on en compte vingt-cinq à la boite ; au 1 5 juin il n'y en a plus que quinze et la botte est du même volume. Fin mai on cotait l\b k 5o fr. les cent bottes; le prix tombera à 25, puis à 20 fr.

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