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LE ROYAUME DU POT-AU-FËU 3 I

Quant au poireau, qui complète la trinité iégumière de Croissy, Il est loin de couvrir un espace comparable à celui occupé par te navet et la carotte. Cependant, loo arpents du terroir de Croissy lui sont consacrés ; quelques cultivaleurs l'obtiennent sur 3 et même 4 arpents. Les semis se font en janvier, et le repiquage a lieu vers le lo juin; la vente commence le i5 août pour se poursuivre pendant tout le reste de l'année jusqu'au printemps suivant.

A côté de ces trois légumes, on peut encore citer l'ognon blanc et la tomate, mais leur importance est bien moindre, on ne saurait les considérer comme spécialités de Croissy,

Ces détails font comprendre la valeur du terrain dans cette petite plaine où il n'est pas rare de voir vendre un hectare lo ooo fr. La moyenne . est de I 5oo fr. l'arpent, soit 45oo fr. l'hectare.

Une promenade à travers ces beaux champs est une révélation pour les profanes, par l'art allié à l'opiniâtre travail que le paysan de la banlieue parisienne apporte à l'exploitation du sol. De Croissy au Pecq, le tableau, en cette saison, est d'une intensité de vie et d'une gaieté singulières. Les cbemins sont parcourus par de longs chars à bancs de teinte sombre ornés d'une bande de couleur vive; des chevaux tournent

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mélancoliquement la barre des manèges, un léger bruit d'eau vive coulant de bassin en bassin se fait entendre; les ouvriers, jambes nues, chaussés de sabots, puisent dans les réservoirs et, à l'aide de grands arrosoirs, vonl répandre le liquide bienfaisant qui s'échappe en gerbe scintillanle sous les rayons du soleil.

A l'abri du sureau qui ombrage les loges et dans lequel gazouillent les pinsons familiers, les femmes lavent à grande eau, dans de vastes cuvelles, les bottes de carottes apportées des perches ou planches voisines. Déjà des pei^ ches entières sont dépouillées et les ouvriers, laissant un talus étroit entre chaque parcelle, relournent le sol et l'ameublisseut en vue des récoltes nouvelles.

Partout le vert doux et velouté des champs de carottes, jusqu'à la hauteur de l'asile du Vésînet. Alors on rencontre les champs de navets, séparés perpendiculairement à la Seine par des chemins en gazon naturel au bord desquels sont les loges. La cueillette est active ; les légumes arraches, mis en boite à l'aide d'un lien de paille de seifjle, aussitôt portés devant les loges, lavés dans les baquets, frottés à l'aide de brosses de chiendent, deviennent de ce hlanc éblouissant et superbe que l'on connaît seulement dans les

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cultures de Croissy, C'est de la neige avec tout son éclat, rehaussé par la verdure des tiges.

Ayant ainsi toute la coquetterie de leur présentation aux éventaires, les bottes de navets sont disposées avec soin contre un mur isolé, du côté de l'ombre ; le feuillage épais du grand sureau accroît la fraîcheur. Quand le soleil s'abaissera à l'horizou, on viendra charger les chars à bancs, qui s'en iront, à la nuit tombante, orgueilleusement parés des beaux légumes présentant à l'air leurs racines si soigneusement nettoyées.

On retrouve ce spectacle jusqu'aux abords du pont du Pecq et à la lisière des bosquets du Vésinet. Alors, pendant longtemps, !es jardins maraîchers font place aux villas et aux parcs.

De l'autre côté du Vésinet commence MontcssoD, gros village dont l'aspect rural frappe d'autant plus que l'on vient de traverser la pimpante ville de collages et de jardinii. 11 s'étend dans une plaine sablonneuse où l'arrosage serait difficile, à cause de la profondeur des puits, sans le service d'eau de Seine amenée par des pompes. Grâce à cela, on peut assurer la reprise des plants et la prompte levée des semis.

Les champs sont vastes, mais ne donnent pas l'impression de fraîcheur ressentie à Croissy. La

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culture est plus démocratî(jue, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les légumes traditionnellement associés au pot-au-feu occupent la place la plus considérable. De là, ce terme employé par les cultivateurs pour expliquer leur métier : « Nous faisons le pot-au-feu. n Carottes, poireaux, panais remplissent de vastes carrés. Une odeur aromatique très forte remplit l'air; elle se dégage des champs de panais et de ceux, moins nombreux, de céleris.

A côtés de ces cultures, d'autres couvrent encore de grands espaces : le persil semé en longues lignes, les salsifis, les pois dont la cueillette se fait de bonne heure dans ce sol sablonneux et bien ensoleillé, les ognons, etc. L'asperge aussi, qui couvre de si grandes étendues aux environs, à Houilles et à Sartrouville, entre pour une large part dans les productions de Montesson.

La population entière vit de la culture légumière ; celle-ci s'est énormément accrue, au point que l'existence devient difficile pour beaucoup. La concurrence locale est rendue d'autant plus ardente qu'il faut compter avec un développement semblable dans les autres centres producteurs, et que le Midi fait aussi sentir son ilifluence : a Nous sommes trop nombreux ! n m'a dit un des cultivateurs.

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Puis il semble que l'on manque un peu de prévoyance dans le choix des espèces à fournir. Dès qu'un légume a subi une hausse, on se livre à sa culture avec une sorte de frénésie. Résultat : une baisse considérable. Ainsi, l'an dernier, le poireau se vendit i franc la botte de vingt, et celle année tout le monde a fait du poireau. On a accru en moyenne de s arpents la surface consacrée à ce légume sur chaque exploitation. Et... le poireau descendit à 5 centimes la botte.

Pourtant, le paysan est si attaché à la terre, il a une telle passion pour le travail légumier que chaque jour voit monter des marais, c'est-à-dire transformer la terre arable en champs de poireaux, carottes, panais ou navets. Ces marais trouvent preneurs, même en ce moment où le bénéfice est insuffisant ou nul.

J'ai relevé des chiffres qu'il est intéressant de comparer avec ceux de Croissy. La carotte se vendait le mois dernier o fr. 20 la botte ; l'année précédente elle valait deux fois plus. Les navets se vendent entre 20 et 3o centimes ; à ce dernier prix le cultivateur est satisfait. « Quand je les vends 20 francs les cent bottes, Je puis me sauver », m'a dit un des paysans que j'interrogeais.

L'exportation, lorsqu'elle peut se produire, est une bonne fortune. En mai dernier, les ca-

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roUes pour l'Angleterre se vendaient couramment 60 francs. les cent bottes. La même marchandise pour la consommation de Paris ne trouvait preneur qu'à 17 francs. Il y aurait là pour la population une indication intéressante, si les gens de Montesson entraient dans la voie des syndicats de vente à l'étranger, qui ont donné de si beaux résultats dans la région de Bonnières; mats jusqu'ici on n'a rien tenté, la lutte entre producteurs est au contraire poussée à l'extrême : tel qui amène six voitures cherche à écraser son voisin qui en conduit seulement une sur le carreau.

Montesson a le légitime orgueil de ses produits, savoureux et à chair ferme. Aussi, pour attirer la clientèle et empêcher de confondre leurs légumes avec ceux des champs d'épandage, les Montessonnais placent-ils des écrlteaux portant le nom de leur commune, sur les tas de légumes qu'ils installent aux Halles. Leurs concurreats de GennevîUiers et de Pîerrelaye insinuent, il est vrai, que des producteurs de Montesson ont recours à eux quand ils manquent d'une denrée; ce sont évidemment de fort mauvaises langues.

La population ne saurait sufQre au travail intensif exigé par une telle étendue de cultures

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