‹ Voyage en Grèce, 1889: Notes et impressionsChapitre 17 sur 22 · ELEUSIS · texte numérisé non relu

ELEUSIS

Vendredi-Saint 19. — Le jour de Pâques, dans toute famille, riche ou pauvre, on mange Tagneau pascal. Des troupeaux de brebis mères, suivies de leurs agneaux, sont, le vendredi, dès la première heure, amenés par les paysans. La ville en est encombrée. On ne peut pas faire un pas sans qu'on vous offre un agneau, et, à un certain moment, M. LafoUye s'en trouve un dans les bras, et ce n'est pas sans peine qu'il oblige le berger, qui voulait à tout prix le lui vendre, à l'en débarrasser.

A dix heures, nous partons en voiture pour Eleusis. Trajet de deux heures et demie.

Ce qu'en a dit Chateaubriand doit être rappelé :

«... Je me promenai au milieu de ces ruines, je descendis au port, je m'arrêtai à contempler le détroit de Salamine. Les fêtes et la gloire étaient passées; le silence était égal sur la terre et sur la mer; plus d'acclamations, plus de chants, plus de pompes sur le rivage, plus de cris de guerriers, plus de choc de galères, plus de tumulte sur les flots. Mon imagination ne pouvait suffire tantôt à se représenter la procession religieuse d'Eleusis, tantôt à couvrir le rivage de l'armée innombrable des Perses, qui regardaient le combat de Salamine. Eleusis est, selon moi, le lieu le plus respectable de la Grèce, puis-

qu'on y enseignait Tunité de Dieu, et que ce lieu fut témoin du plus grand effort que jamais les hommes aient tenté en faveur de la liberté. »

Beau soleil. Pour la première fois nous allons faire connaissance avec le vent et la poussière de TAttique. Vent d'ouest, qui apporte à Athènes les sables du Péloponèse à travers l'isthme et par-dessus le golfe Saronique, qui doit nécessairement en absorber une partie. J'ai entendu hier des Athéniens affirmer sérieusement que, depuis la trouée faite dans l'isthme pour le passage du canal, le vent leur arrivait avec plus de force, et la poussière en plus grande quantité. Comme c'est probable!

Selon la légende, la fondation d'Eleusis se perd dans la nuit des temps.

Déméter à la recherche de sa fille Kora, qu'Hadès lui avait enlevée, ayant reçu l'hospitalité du roi Kéléos, donna à son fils Triptolème le premier grain de blé, et lui enseigna l'art de cultiver la terre.

Pour perpétuer le souvenir d'un si grand bienfait, on institua ces Mystères en l'honneur des deux déesses. Devenus les plus sacrés de la Grèce, les Grecs vinrent en foule demander l'initiation à la ville sainte. Cette surprenante prospérité persista jusqu'au IV' siècle de notre ère.

En 396, Alarie s'empara d'Eleusis et la détruisit.

Si, comme on le croit, ces Mystères remontaient au XV siècle avant J.-C, ils auraient duré dix-neuf cents ans!

Le droit de se faire initier était, à l'origine, un droit tout hellénique. Les barbares, les meurtriers, ceux qui avaient encouru des peines capitales, ceux sur qui pesaient des accusations d'impiété, en étaient exclus.

Par contre, l'accomplissement de ces rites religieux garantissait non seulement les initiés des supplices du Tartare, mais leur assurait la félicité dans l'autre vie. Ils se composaient de scènes mimiques et symboliques où les prêtres, — hiérophantes, — figuraient en grand appareil. Les Mystes, c'est-à-dire ceux qui devaient être initiés, portaient un costume spécial. Ils étaient soumis à diverses observations

diététiques, et toutes les prescriptions de la liturgie secrète s'accomplissaient à Eleusis.

Les cérémonies étaient donc extérieures et intérieures.

On est assez bien fixé sur les cérémonies extérieures. Chaque jour portait un nom spécial. Le premier jour s'appelait jour du rassemblement; le second alaze, mystoi (à la mer, candidats), parce que les futurs initiés devaient se purifier ce jour-là en prenant des bains de mer, etc., etc..

La purification à la mer évoque le souvenir de Phryné, et je me permets de citer ces vers que j'ai commis autrefois:

Sur les bords enchanteurs du golfe Saronique, Aux fêtes d'Eleusis, on vit un jour Phryné Descendre vers la mer, et, jetant sa tunique, Se baigner devant tous, fière en sa nudité!

Un long cri retentit à cet instant suprême ; Et le peuple assemblé, du geste et de la voix, L'applaudit, en croyant voir Vénus elle-même Éclore au sein des eaux pour la seconde fois.

Je passe sous silence les cérémonies des autres jours.

Mais en quoi consistaient les cérémonies intérieures des Mystères proprement dits?

On ne le sait qu'imparfaitement; je renonce à suivre M. Maury et M. Lenormant dans leurs savantes dissertations, et je me borne à des généralités.

Les peines les plus terribles étaient prononcées contre les initiés qui trahissaient le secret, et il a été suffisamment gardé, même par Pausanias, puisque rien ou presque rien n'a transpiré.

« Les Mystères, spectacle et enseignement, étaient, a dit M. Maury, un énoncé en quelque sorte visible de vérités morales traduites par des images symboliques. »

L'Époptie, c'est-à-dire la vision suprême, était le dernier degré de l'initiation, et la veillée mystique se terminait par la vue des épis

moissonnés, « le grand, le merveilleux, le plus parfait mystère de rÉpoptie ».

Les organes de la génération et les emblèmes de la fécondité universelle y jouaient un rôle considérable. Plus tard les Pères de l'Église s'élevèrent violemment contre ces représentations, évidemment obscènes selon nos idées modernes, mais sans doute chastes pour les Mystes.

Quant au côté dogmatique et moral des Mystères, nous ne le saisissons pas. Il est cependant certain que ces cérémonies produisaient chez les initiés une impression profonde comme si elle avait été pour eux la révélation de la vie future et de l'éternité bienheureuse. Gicéron, qui fut un initié, a déclaré que « non seulement les Mystères apprenaient à bien vivre, mais aussi à mourir avec la plus douce espérance ».

La célébration des Mystères durait plusieurs jours et avait lieu deux fois par an: à l'automne, dans le mois de Boédromion (septembre et octobre), jour des grandes Éleusinies, lorsque Kora descendait aux enfers s'unir avec Hadès; au printemps, dans le mois d'Anthestérion, (février et mars), jour des petites Éleusinies, lorsque Kora revenait auprès de sa mère Déméter.

L'explication du mythe est fort simple: Kora aux enfers, c'était le temps où le blé est sous la terre;

Kora rappelée à la lumière, c'était le temps où le blé germe et sort du sol.

Le 20 de Boédromion avait lieu la procession générale, la grande Panégyrie qui s'accomplissait avec une solennelle et religieuse majesté. Elle suivait l'Agora, traversait le Céramique et s'engageait dans la Voie sacrée. Tout était admirablement réglé à l'avance : les temps de marche, les instants de repos, etc.. Pendant le trajet, on offrait des sacrifices, on exécutait des danses et des chants, et l'on arrivait à la Ville sainte à la tombée du jour.

La route moderne que nous allons prendre suit assez exactement la Voie sacrée, fort apparente encore. Tour à tour elle la côtoie, s'en éloigne, y revient, se confond avec elle; on ne la perd jamais bien

longtemps de vue. Elle était autrefois bordée de monuments, d'autels et de tombeaux décrits par Pausanias; on n'en retrouve guère que des vestiges.

Nous passons d'abord auprès des terrains où se trouvait l'Académie. Sous ses beaux ombrages s'exerçaient les éphèbes et dissertaient les philosophes. Le souvenir du divin Platon s'offre naturellement à notre pensée.

Nous laissons bientôt à gauche le beau Jardin botanique dont nous longeons les murs, et nous arrivons au bois d'oliviers jadis consacré aux Euménides. A droite, on nous montre le monticule de Colone, la patrie de Sophocle, où il place la fameuse scène d'Œldipe. On y voit les tombes de M. 0. Muller et de notre compatriote Ch. Lenormant, morts tous deux à Athènes.

Nous franchissons un premier bras du Géphise, nous dépassons l'église d'H*** Sabbas, que l'on croit bâtie sur un monument antique; nous traversons un second bras du Géphise, puis un troisième plus important. On suppose que c'est sur le second bras que se trouvait le pont des Géphyries, où la population gouailleuse d'Athènes venait, lors des grandes Éleusinies, attendre le retour des pèlerins et les accueillait par de grossières plaisanteries. Geux-ci ripostaient, et c'était alors un échange de propos assez libres. De nos jours n'est-ce pas encore la même chose et combien de pèlerinages qui ne se terminent pas autrement?

Après le troisième bras du Géphise une petite chapelle bâtie avec des débris antiques s'élève sur l'emplacement d'un édifice sacré. Nous quittons le bois d'oliviers, et, après avoir traversé la plaine, nous gravissons les premières pentes du mont jEgaleos et le col de Daphni.

A l'entrée du défilé, dominé par la chapelle d'H"* Elias, on a une vue splendide d'Athènes et de l'Acropole. Nous en jugerons mieux au retour, lorsque le soleil sera moins haut sur l'horizon.

La Voie sacrée est en ce moment à notre droite, de l'autre côté du ravin. Nous la distinguons parfaitement, et les traces des roues des chars sont visibles en bien des points.

Le couvent de Daphni, où nous nous arrêtons pour laisser souffler nos chevaux, est à moitié chemin d'Eleusis. On admet qu'il a été bâti sur l'emplacement d'un temple d'Apollon.

Ainsi on peut être certain que tout monument religieux moderne s'élève à la place même d'un ancien édifice grec.

Le couvent de Daphni date de la domination franque, vers la fin de la quatrième croisade.

11 fut occupé par des Bénédictins. On nous dit qu'il n'est plus habité que par quelques religieuses. Nous frappons discrètement, on ne répond pas; nous poussons la porte, elle cède; nous entrons, personne: c'est l'abandon. Ce couvent se compose d'un cloître assez insignifiant et d'une église byzantine délabrée dont on restaure les mosaïques qui sont dans le plus déplorable état. Nous nous heurtons alors à un petit homme vieux, le gardien sans doute. Il nous est difficile de nous entendre, il ne parle que le grec. Les ducs français, fondateurs de ce couvent, avaient été enterrés dans cette église.

Au fond d'une chapelle abandonnée nous apercevons un sarcophage vide portant la fleur de lis.

D'une petite plate-forme on découvre une partie de la vallée.

Remontés en voiture nous descendons vers la mer, ayant toujours la Voie sacrée à notre droite de l'autre côté du ravin. La vallée est sévère: il ne pousse, au milieu des rochers, que des pins, des buis sauvages et des tamaris. A la partie la plus sauvage et la plus resserrée se trouvait le sanctuaire d'Aphrodite; des blocs de maçonnerie l'attestent et de nombreuses niches creusées dans le roc ser\^aient à recevoir des ex-voto. Ce sanctuaire devait être un des reposoirs les plus importants de la sainte Panégyrie.

La vallée s'élargissant, nous apercevons la plaine et les eaux bleues du golfe légèrement agitées par le vent; — au fond, Eleusis.

Arrivés au bord de la mer, on nous montre un lieu nommé Skaramanga, qui fut le théâtre, il y a peu d'années, d'une horrible scène. Des brigands égorgèrent, une nuit, tous les habitants d'une ferme et mirent ensuite le feu aux bâtiments.

A gauche, Salamine nous apparaît avec ses vaisseaux de guerre

que nous avons déjà vus du chemin de fer; à Thorizon, les montagnes de Mégare.

Ici la route tourne à droite et se confond avec la Voie sacrée ; il n'était pas possible qu'il en fût autrement : le roc est à pic et la mer au bas.

Ce passage franchi, nous trouvons les deux lacs salés. Fait curieux : à quelques pas de la mer, ils ne s'élèvent pas à plus d'un mètre audessus de son niveau ; ils sont entretenus par des sources qui sortent des rochers.

Nous passons entre ces lacs et la mer; la Voie sacrée les contournait à droite le long des rochers.

Nous entrons dans la plaine de Thria, que nous avons suivie en chemin de fer à notre arrivée, et qui, limitée à l'est par l'iEgaléos, au nord par le Parmès, au nord-ouest par le Cithéron, au sud par le golfe, aurait été la première terre cultivée par Triptolème.

Nous venons de franchir le Géphise Éleusinien, où nous avons vu les débris du pont monumental érigé par Hadrien. On sait que sur cette partie de la Voie sacrée se trouvaient des monuments importants dont il ne reste plus trace : THerôon d'Eumolpos , le sanctuaire d'Hippothôon, etc.. Nous atteignons la chapelle d'H"^ Zacharias, construite, — cela va de soi, — sur l'emplacement du temple de Triptolème, où l'on a découvert, — comme nous l'avons déjà dit, — le célèbre bas-relief que nous avons tant admiré au musée Central. Enfin, nous sommes à Lefsina, nom moderne d'Eleusis.

Lefsina n'est qu'une bourgade malpropre et mal bâtie. Sa seule richesse aujourd'hui est, — nous l'avons dit, — une fabrique de savons. Déméter!... Par exemple, toutes les races qui l'ont occupé y ont laissé des traces de leur passage. Ce sont des tombeaux pélasgiques, analogues à ceux que nous verrons à My cènes, des constructions helléniques, des ruines romaines, une tour franque, des maisons turques.

Les Ruines. Hélas! quelle déception! Je promène mes yeux autour de moi. Je me trouve au milieu d'un amas indescriptible de colonnes, d'entablements, d'architraves, de chapiteaux, de mutules.

de triglyphes, entassés les uns sur lès autres. Rien n'est debout, ni un pan de mur, ni un tambour de colonne... Ce n'est, en un mot, qu'une immense jonchée de marbres sur des substructions.

Je le savais cependant! Pourquoi suis-je donc à ce point déçu? Pourquoi le suis-je plus que je ne le fus dans la plaine déserte de Corinthe? Je ne sais. J'avais voulu me figurer quand même qu'il restait quelque chose en place des temples des Mystères !

Je regarde mes compagnons..., ils sont tout aussi désappointés que moi!

Sous cette impression, nous cherchons un abri contre le soleil et le vent pour prendre le maigre déjeuner que nous avons apporté. Nous nous asseyons dans une grotte au flanc de la colline que dominait l'Acropole.

Tant de merveilles anéanties ! Décidément nous avons de la peine à nous faire à l'idée que la même déception nous attend à Argos, à Olympie..., partout! Les temples de la Grèce, disent ses détracteurs, ne sont plus que des carrières de marbre.

M. Blavette, ancien pensionnaire de la villa Médici, a fait une remarquable restitution d'Eleusis. Son plan à la main, nous retrouvons tous les emplacements des temples de l'enceinte sacrée.

Une sorte de gardien, vieillard infirme, ayant de prodigieuses lunettes bleues, — il fait bien, sous un pareil soleil on deviendrait bientôt aveugle au milieu de ces marbres blancs, — nous précède armé d'une faucille avec laquelle il coupe sous nos pas les énormes orties qui poussent dans ces décombres. Ce grand faucheur silencieux nous produit l'effet d'une apparition ; nous le suivons; il nous dirige d'ailleurs bien.

Nous reconnaissons successivement :

Le temple d'Artémis Propylœa, qui était de la bonne époque. Les grands Propylées, copie exacte de ceux de Mnésiclès, précédés d'une esplanade dallée en marbre. On arrivait au stylobate par six degrés.

A fleur du sol, ces Propylées ne pouvaient pas produire le grand effet décoratif de ceux de l'Acropole d'Athènes.

Les petits Propylées, qu'Appius Pulcher fit édifier 48 ans avant J.-C.

La salle d'Initiation, construite par Iktinos, la salle primitive ayant été détruite par les Perses.

Elle mesurait 54 mètres sur 51 mètres. Le plafond était porté par six rangées de sept colonnes, chacune reposant sur des bases cylindriques en marbre noir d'Eleusis. La plantation des colonnes présente des irrégularités que M. Blavette n'a pu expliquer.

Elle était à moitié taillée dans le roc. Sur tout son périmètre intérieur, excepté au droit des portes, régnaient huit rangs de gradins. Il en existe encore. M. Blavette estime qu'elle pouvait contenir trois mille personnes.

Telle était, bien sommairement décrite, cette salle où, dans une demi-obscurité propre à frapper l'imagination, se passaient les représentations mystiques de l'Époptie, et où l'on écoutait les enseignements d'une métaphysique restée pour nous lettre morte.

Cent ans après la construction de cette salle, vers 311 avant J.-C, l'architecte Philon lui adjoignit un vaste portique d'environ 55 mètres de large, et profond de 11"50, d'ordre dorique, avec douze colonnes à la façade et une en retour, qui en fit un temple prostyle. Il se développait devant une terrasse d'où la vue embrassait l'étendue du golfe.

Quant au temple de Déméter Éleusinienne, qui devait être en communication avec la salle d'Initiation, on suppose, à en juger par les traces d'un édifice ancien que l'on aperçoit au sommet du rocher, qu'il se trouvait à la place où se dresse aujourd'hui la chapelle de la Panaghia. De la salle d'Initiation on y montait par un escalier situé à l'angle, et dont une partie des marches subsiste encore.

De l'Acropole qui dominait tous les édifices, — nous sommes ici sur son emplacement, — il ne reste rien. Les vestiges de murs qu'on y voit sont d'une époque relativement récente.

Après avoir contemplé, malgré le vent et le soleil, le panorama que nous avons sous les yeux, nous nous laissons conduire par le vieux gardien au musée. Il appelle de ce nom un hangar plus ou moins clos,

— il y en a un semblable auprès de toutes les ruines importantes, — où sont entassés pêle-mêle des vases brisés, des ornements, des fragments de statues, des chapiteaux, des fûts de colonnes, etc., que sais-je? Nous découvrons sur un certain nombre de ces débris des traces de polychromie qui nous intéressent.

En traversant le village, nous apercevons quelques types d'hommes et de femmes qu'il serait intéressant de dessiner. Les femmes, jeunes ou vieilles, comme presque partout en Grèce, dans la campagne, cachent, ou plutôt font le simulacre de cacher avec leur voile le bas du visage. Un souvenir de l'occupation turque. Mais, comme à Patras, nous essuyons de leur part un refus si formel de poser qu'il deviendrait hostile si l'on insistait.

Nous avons repris la Voie sacrée pour rentrer à Athènes; nous tournons le dos au vent et nous en sommes moins incommodés; mais nous rencontrons alors sur la route une file ininterrompue de troupeaux de ces mêmes brebis que nous avons vues ce matin conduire leurs agneaux au marché, et qui, ramenées à la montagne, soulèvent des tourbillons de poussière, où par instants nous disparaissons.

Ces bergers albanais qui les poussent devant eux ont une étonnante tournure. Il ne faudrait pas non plus leur demander à ceux-là de se laisser croquer. Vêtus de haillons, leur grand cafetan à capuchon flottant au vent, tête nue pour la plupart, la barbe et les cheveux poudrés à frimas par la poussière, les yeux noirs et la face bronzée, ayant tous une houlette à la main, des pistolets à la ceinture et le fusil en bandoulière, les uns à pied, les autres à cheval, ils passent fièrement près de nous.

Ils sont peut-être de fort braves gens ; cependant, à les voir, on ne saurait imaginer de plus admirables bandits. S'ils n'ont pas égorgé les habitants de la ferme de Skaramanga, les coupables doivent être quelques-uns de leurs frères aînés. Tout cela est assurément très pittoresque et plein de couleur locale, mais quel vent et quelle poussière !

Nous refaisons donc cette route à rebours avec la même halte de quelques minutes au couvent de Daphni. Bientôt Athènes se montre à nous admirablement éclairée par le soleil couchant, et on a trop sou-

vent parlé de Tenlhousiasme qu'éprouva Chateaubriand, en l'apercevant pour la première fois à cette même place, pour ne pas le citer:

« Enfin le grand jour de notre entrée à Athènes se leva. Le 23, à trois heures du matin, nous étions tous à cheval; nous commençâmes à défiler en silence par la Voie sacrée. Je puis assurer que l'initié le plus dévot à Cérès n'a jamais éprouvé un transport aussi vif que le mien. Nous avions mis nos beaux habits pour la fête; le janissaire avait retourné son turban, et par extraordinaire on avait pansé les chevaux. Nous traversâmes le lit d'un torrent... Des ruines nous annoncèrent les monuments d'Eumolpe et d'Hippothoon... Nous nous engageâmes dans le défilé du mont JEgalée, cette partie de la Voie sacrée s'appelait le Mystique... Nous aperçûmes le monastère de Daphné... Un peu plus loin nous remarquâmes quelques restes du temple de Vénus. Enfin le défilé commence à s'élargir... Et tout à coup nous découvrons Athènes.

(( Les voyageurs qui visitent la ville de Gécrops arrivent ordinairement par le Pirée ou par la route de Négrepont. Ils perdent alors une partie du spectacle... Mon étoile m'avait amené par le véritable chemin pour voir Athènes dans toute sa gloire.

« La première chose qui frappa mes yeux, ce fut la citadelle éclairée du soleil levant : elle était juste en face de moi, de l'autre côté de la plaine, et semblait appuyée sur le mont Hymette, qui faisait le fond du tableau. Elle présentait, dans un assemblage confus, les chapiteaux des Propylées, les colonnes du Parthénon et des temples d'Érechthée, les embrasures d'une muraille chargée de canons, les débris gothiques des chrétiens et les masures des musulmans. »

Cette impression que lui produisit Athènes en 1806 m'a paru curieuse à rapporter. Et il ajoute :

« Devant la ville de Solon, on est comme enchanté par les prestiges du génie; on a l'idée de la perfection de l'homme considéré comme un être intelligent et immortel. Les hauts sentiments de la nature humaine prenaient à Athènes quelque chose d'élégant qu'ils n'avaient point à Sparte.

« L'amour de la patrie et de la liberté n'était point pour les

Athéniens un instinct aveugle, mais un sentiment éclairé, fondé sur ce goût du beau dans tous les genres que le Ciel leur avait si libéralement départi...

« Je ne connais rien qui soit plus à la gloire des Grecs que ces paroles de Gicéron: « Souvenez-vous, Quintius, que vous commandez (( à des Grecs qui ont civilisé tous les peuples en leur enseignant la « douceur et l'humanité, à qui Rome doitleslumières qu'elle possède.»

« Lorsqu'on songe à ce qu'était Rome au temps de Gésar, à ce qu'était Gicéron lui-même, quel magnifique éloge!... »

Il aurait pu ajouter que les Grecs nous ont appris à penser.

Athènes est sillonné, dans la soirée du vendredi saint, par des processions fort intéressantes. A l'heure annoncée nous sortons pour les voir. La plupart des maisons et tous les grands hôtels sont illuminés. On brûle des feux de Bengale, on tire des pétards, on lance des fusées. Une foule compacte encombre la place de la Constitution et les rues adjacentes où doit passer la plus importante procession. Chacun porte à la main. un petit cierge éteint qu'on allumera tout à l'heure. Les hommes fument, en sorte que d'une main ils tiennent leur cierge et de l'autre leur cigare. Vers dix heures, on entend une musique militaire. Tous les cierges s'allument; on se découvre, on s'incline, la procession paraît. En tête une grande croix dorée sans l'image du Christ.

Successivement deux bannières, deux falots, un poêle avec l'image de la Sainte Vierge, le Métropolitain, et immédiatement après lui M. Tricoupis, suivi des autres ministres portant leurs cierges allumés. A leur suite la masse des processionnaires. Tout se passe simplement, et me permettra-t-on cette expression? à la bonne franquette.

Samedi 20. — A minuit, office à la cathédrale. Le roi et la reine y assistent. Musiques militaires, cloches en branle; comme la veille,

beaucoup de maisons illuminées, feux de Bengale, fusées, pétards; je crois même qu'on tire quelques coups de canon.

Les Hellènes, — on Ta vu, — sont très pratiquants; ainsi qu'hier ils arrivent avec un cierge. L'église regorge de monde et la foule encombre la place. Bientôt le prêtre officiant s'avance sous le porche; lui aussi il tient un cierge ; il annonce à la foule que le Christ est ressuscité. Il allume alors les cierges de ceux qui l'entourent, et de proche en proche chacun allume le sien. L'effet est charmant.

La lumière de vérité était éteinte, elle revient de nouveau du Ciel avec le Sauveur !

Cette façon de célébrer sa résurrection n'est-elle pas d'une simplicité et d'une grâce antiques?

Puis on s'embrasse sur la bouche, on s'adresse réciproquement mille vœux de bonheur, et le meilleur que l'on puisse se faire est de se souhaiter beaucoup d'enfants.

Dimanche 21, Pâques. — Grande affluence à l'église catholique dédiée à saint Denis. Édifice de marbre, vaste et luxueux, situé sur le boulevard de l'Université. Le péristyle, les marches, le trottoir de la rue, sont encombrés de fidèles, qui, n'ayant pu entrer, stationnent là pendant l'office.

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