‹ Voyage en Grèce, 1889: Notes et impressionsChapitre 18 sur 22 · LE PIRÉE · texte numérisé non relu

LE PIRÉE

Dès le matin, le Pirée a pris un air de fête.

Dans les cours des maisons, on a fait rôtir en plein air l'agneau pascal. Très pittoresques ces feux entrevus par les portes grandes ouvertes.

Beaucoup d'animation dans les rues.

Les navires de toutes les nationalités, — vaisseaux de guerre ou bateaux marchands, — ont arboré tout ce qu'ils possèdent de couleurs. Les barques les plus humbles se sont parées de leur mieux.

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Ces drapeaux multicolores, éclairés par un soleil radieux et fouettés par la brise, offrent un coup d'œil charmant. Seuls, nos cuirassés

ne sont pas pavoises. On ne voit que leurs pavillons flotter à la corne ; |

il n'est pas dans les usages de la marine française de célébrer les fêtes religieuses. Cependant, le vendredi saint, nos vaisseaux appliquent les vergues, mettent leurs pavillons en berne, et tirent le canon de demi-heure en demi-heure. Pourquoi ce respect du vendredi saint et cette abstention le jour de Pâques? Je né comprends pas. Je n'ai pas à discuter nos règlements, mais je constate, aujourd'hui,

qu'en face de cette ville en fête et au milieu de tous ces navires pa- I „

voisés, les vaisseaux de France jettent comme une ombre sur ce joyeux tableau. '[

MEGARE

Mardi 23. — Mégare. — Aujourd'hui, comme tous les mardis de Pâques, ont lieu à Mégare des danses qui sont célèbres. De tous les côtés, cette semaine, on nous en a parlé, et comme j'hésitais à y aller :

« Vous ne pouvez vous en dispenser, me disait-on; tout Athènes y sera... Tandis que les autres villes de Grèce modernisent leurs danses, Mégare conserve les siennes... Les Mégariens mettent seulement ce jour-là leurs plus beaux costumes... On n'a pas le droit de dédaigner leur fête. »

L'Acropole et les musées étant fermés ce matin, je me décide à m'y rendre.

Mégare, si pittoresquement juchée sur son mamelon, n'est pas belle à voir de près. Pauvre, malpropre, mieux vaut n'y pas entrer. La rivale de Corinthe, qui fonda les colonies de Byzance, Chalcédoine, Sélinonte..., dont les guerriers contribuèrent aux victoires de Salamine et de Platée, est aujourd'hui bien déchue. A peine y trouve-t-on quelques débris de ses monuments, les vestiges d'une enceinte pélas-

gique et les restes des longs murs qui joignaient le port de Nisée à la ville.

La fête a lieu sur un monticule rocailleux, site singulièrement choisi, à vingt minutes de la gare. Des tables où Ton mange, — Dieu sait quelles pitances! des brouets que je ne connais pas, — sont abritées par des branchages. Tout à Tentour une campagne sévère et aride, mais, à un demi-kilomètre, la baie d'Eleusis. On danse au pied du rocher ou dans la plaine, et Ton vient se reposer et boire autour des tables.

Les Costumes. Les hommes : veste blanche et fustanelle ; guêtres et jambières noires ou gros bleu; pour ceinture une corde de laine également noire ou gros bleu; sur la tête la petite calotte rouge avec gland bleu. C'est simple et élégant.

Les femmes : costume très riche, à peu près le même pour les femmes et les jeunes filles.

Jupe blanche recouverte en partie par une jupe de couleur foncée, ajustée sur la veste à la grecque généralement de velours bleu, et soutachée d'oraux épaules et aux bordures. Les femmes élégantes ont, en outre, le devant du corsage surchargé de broderies d'or. Au cou des colliers de corail et de sequins. Les cheveux largement tressés pendent dans le dos. Le dessus de la tête entièrement couvert de sequins; des bandes de sequins, qui descendent le long des joues sous le menton comme des jugulaires, donnent à cette coiffure l'apparence d'un casque. Un voile d'une étoffe excessivement légère, de couleur jaune, bleu clair ou blanc crème, enveloppe la tête et tombe assez bas dans le dos. Ainsi que je l'ai déjà dit, beaucoup de femmes se voilent le bas du visage, à la mode turque. Des bas blancs ; aux pieds la mule orientale, sans quartiers, soutachée d'or, chaussant seulement le bout des doigts.

Les veuves portent une ceinture noire.

Les hommes sont pour la plupart des gaillards solides et bien découplés; les femmes passent ici pour rappeler le mieux en Grèce l'ancien type grec.

Les mères se promènent avec leurs nourrissons et leur donnent le

sein en étalant sans vergogne au grand jour leurs opulentes poitrines.

Les danses ne répondent pas tout à fait à ce que j'en attendais.

L'orchestre, — puis-je employer ce mot? — se compose uniquement d'un mauvais chalumeau et d'une grosse caisse sur laquelle on tape d'un côté avec un bâton et de l'autre avec une badine. Pourquoi un bâton et une badine? Je n'en sais rien. C'est, on le voit, plus que rudimentaire. Il y a plusieurs couples de ces étranges musiciens, et c'est autour d'eux que l'on danse.

Le plus souvent les hommes dansent seuls, quelquefois avec les femmes mariées, et jamais avec les jeunes filles.

Mais les veuves ne dansent pas avec les femmes mariées, et les jeunes filles fiancées avec celles de leurs compagnes qui ne le sont pas. Autant de catégories.

Les danseurs se tiennent par la main, et, conduits par celui qui est en tête, ils tournent sans cesse autour d'un de ces couples de musiciens en exécutant des pas sans grande signification. Le chef de file seul pivote ou esquisse quelques variations; et lorsque des femmes font partie du branle, il ne leur prend pas la main, il tient le bout d'un mouchoir, et la femme qui le suit prend l'autre bout.

En les voyant d'abord se ranger sur une ligne droite, j'avais supposé qu'ils allaient se livrer à la farandole endiablée de notre Provence, que l'on dit d'origine grecque; mais non, rien de pareil. Tout se passe silencieusement, jamais un cri, ni un éclat de rire. On veut trouver à ces pas un caractère hiératique! C'est possible.

Une figure appelée la tratta est seule un peu accentuée. Hommes et femmes entrelacent leurs mains et font le simulacre de s'atteler à un lourd filet de pêche pour l'amener avec de grands efforts au rivage. Dans le pays cela passe pour beau.

Les jeunes filles ne dansent donc qu'entre elles, si on peut appeler de la danse les pas qu'elles exécutent ! Elles restent à l'écart le long de la route ou dans les champs voisins. En n'importe quel nombre, elles se tiennent par les mains croisées sur le devant, puis obliquement elles font cinq pas en avant et trois en arrière en s'accompagnant

d'un petit chant, léger comme un murmure d'oiseau. Ce qu'elles disent, on me le traduit : « Pourquoi évites-tu ma présence? Pourquoi fuis-tu mes regards?... etc. » Pendant ce temps les jeunes gens observent discrètement à distance les groupes de jeunes filles qui ne sont pas fiancées. Ils font leur choix.

Vue, de la hauteur du monticule, cette marche oblique en avant et en arrière des jeunes filles produit l'effet de l'ondulation de blonds épis dorés au souffle du vent. C'est on ne peut plus gracieux.

On pourrait, ce me semble, tirer parti de cette figure dans un ballet.

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