L^ACROPOLE
Le rocher de l'Acropole, escarpé de toutes parts, sauf à l'ouest, du côté où nous sommes, s'élève isolé, en forme d'un tronc de cône, à une hauteur de 156 mètres au-dessus du niveau de la mer. En plan, ellipse irrégulière, son grand axe mesure à peu près 300 mètres, son petit axe 140 mètres. Avec le Parthénon au faîte, M. de Moûy a dit, avec raison, qu'il avait la forme d'un autel. La tradition veut que Cécrops, originaire de Saïs, capitale du Delta, venu en Attique avec une colonie égyptienne vers l'an 1580 avant J.-C, choisit le premier ce rocher pour demeure. Il y aurait apporté le culte de Neitha (par inversion Athen). A Saïs, on lisait sur son temple l'inscription suivante :
Je suis tout ce qui a été, ce qui est et ce qui sera, et nul jusqu'ici n'a encore soulevé le voile qui me couvre.
Son culte aurait été apporté en Libye par les Minyens, et le nom de Tritogénie, — née des eaux, -«- qu'ils lui avaient donné, indique une origine évidemment aryenne.
Cependant, l'amour-propre poussa les Grecs à proclamer Cécrops autochtone, en prétendant que Saïs était une colonie grecque. Ce sentiment se comprend, car le culte de la divine Vierge est bien leur création.
Victorieuse de Neptune, la démarche fière, le front calme, empreint du sentiment le plus noble, armée comme une guerrière, la poitrine maintenant couverte de l'égide remplaçant la peau de chèvre, ornée de franges et teinte en rouge, qu'elle avait portée ainsi que les femmes libyennes, ils l'adoptèrent comme le type le plus idéal parmi les divinités, et, la parant d'une grâce céleste, elle fut la personnification de la sagesse, de la science, de la chasteté, de la force, unissant au génie de l'homme toutes les vertus de la femme.
Les origines du mythe d'Athéna ne sont cependant pas aussi
simples, et nous ne pouvons pas examiner les opinions contraires des érudits.
Contentons-nous de rappeler qu'Homère, Hésiode, Pindare, la font naître du front du roi des dieux. Et cette fiction de sa naissance ne serait, d'après Max MuUer, que la traduction de la phrase sanscrite qui disait que l'Aurore, en sanscrit Athana, serait sortie de la tête de Dyû, le front du Ciel.
Au temps de Périclès, son rôle grandissant, elle devint l'hypostase de la sagesse divine et de la providence de Zeus.
Et M. de Clarac n'a-t-il pas été jusqu'à dire : « La philosophie néoplatonicienne acheva de l'élever à la hauteur d'une véritable personnification de la sagesse divine, la Sojyhia, conçue comme un être à part, ayant pour mission d'opérer le salut de l'humanité. Conception magnifique, dont le gnosticisme s'empara, et qui se reflète dans le type divin de la Viei^e Marie. »
Ce symbolisme si élevé ne reçut son complet développement que dans les écoles.
L'Acropole, sanctuaire et citadelle, servait, comme l'Acrocorinthe, de refuge à la population en cas de péril.
Après la guerre de Troie, des Pélasges, chassés de la Béotie et accueillis en Attique, l'avaient fortifiée pour payer l'hospitahté reçue. Nous verrons, en avant des Propylées, des restes des murs qu'ils construisirent. Lorsque Xerxès s'en empara, il incendia tous les temples que Pisistrate y avait fait élever. De nos jours, en fouillant le sol, on a découvert des fragments de ces temples, des pierres noircies, des charbons, des vases de terre cuite et de bronze.
Après le départ des Perses, et malgré l'opposition des Spartiates, on s'empressa de relever d'abord les murailles écroulées. On remania et on consolida les murs pélasgiques. Au nord, sur la paroi à pic nommée les longues roches, Thémistocle, pour agir vite et tromper les Lacédémoniens, fit bâtir ces murs, qui portent son nom, avec des pierres de toutes provenances : colonnes, marbres sculptés, tambours de colonnes en marbre pentélique, et même un entablement dorique
en pierre, débris provenant d'un temple brûlé par Xerxès. Tout cet ensemble subsiste parfaitement à l'heure actuelle. Les murs qui regardent l'est sont modernes. Au sud, se trouve l'admirable mur que Cimon put faire édifier à loisir en belles assises régulières reposant sur le roc.
Enfin à l'ouest, en face de nous, sur la seule pente, nous l'avons déjà dit, qui ne soit pas à pic, est l'unique entrée de l'Acropole.
Sur le plateau, tout étant à refaire, le temple de la Victoire Aptère, ou, plus exactement, Athéna-Niké, l'Érechthéion, le Parthénon, les Propylées, furent construits à cette heure triomphante où Athènes, dominant la Grèce, n'envisageait plus les éventualités d'un nouveau siège ou les périls d'une autre invasion. On n'est pas exactement fixé sur l'époque à laquelle fut construit le temple de la Victoire Aptère. 11 est unanimement attribué à Cimon, à qui il convient de rendre sa part de gloire dans ce grand siècle que remplit seul et injustement le nom de Périclès. On ne sait pas non plus au juste à quel moment l'Érechthéion a été commencé : ce ne peut être qu'au temps de Cimon et de Périclès-
Quant au Parthénon, commencé par Cimon, il fut repris par Périclès, vers 454, qui, sur un plan modifié, l'agrandit et l'acheva vers l'an 438. Il construisit aussi les Propylées, après le Parthénon, qu'il termina en cinq ans.
Tous ces temples étaient en marbre pentélique.
Extérieurement, ils étaient encore intacts il y a deux cents ans, en 1687! Les siècles les avaient respectés, il a fallu que la main des hommes les dévastât. Nous dirons dans quelles circonstances.
Toutes les formules de l'admiration ont été épuisées pour louer les proportions grandioses et idéales de l'archilecture grecque.
Dans l'antiquité, on écrivit beaucoup sur l'Acropole, mais rien de ce qui fut dit ne nous est parvenu.
« Un livre dont la perte sera à jamais regrettable, ajoute iM. Beulé, est celui qu'lktinos, de concert avec Carpion, publia sur le Parthénon. » Iktinos expliquant son œuvre et livrant les secrets de ses surprenantes beautés!... Ils ne devaient pas uniquement consister dans
ceux qu'on a récemment découverts, c'est-à-dire la courbe et la déviation données aux lignes que Ton se figure droites, comme les degrés du temple, les colonnes, Tentablement, et même les murs de la cella.
Vitruve a parlé des courbes horizontales, et Cicéron indiqua les déviations verticales; mais l'honneur d'avoir vérifié, en 1838, une partie des courbes, revient à un architecte anglais, M. Pennethorne, qui commettait, en même temps, l'erreur d'attribuer les déviations aux secousses que les édifices avaient éprouvées.
M. Penrose, encore un Anglais, dans son ouvrage sur les Principes de r architecture athénienne, compléta la découverte de Pennethorne, et dévoila enfin le mystère de cette grandeur, de cette harmonie et de cette grâce inimitable qu'on avait si longtemps admirée sans parvenir à l'expliquer.
Les Déviations. — Toutes les lignes verticales, colonnes, murs intérieurs, sont légèrement inclinées et convergent vers un centre imaginaire placé très haut dans l'espace, tandis qu'au contraire les parties hautes , les faces des tailloirs , les faces des chapiteaux d'antes , les acrotères, les corniches, sont inclinées en sens inverse, c'est-à-dire en surplomb.
Au Parthénon, la hauteur des colonnes étant de 10"41, l'inclinaison est de 0"07. Aux Propylées, la hauteur des colonnes du portique étant de 8"47, l'inclinaison est de 0"075. L'inclinaison est ici un peu plus forte et les colonnes sont cependant moins hautes.
Il ne paraît donc pas qu'il y eût aucune règle fixe pour déterminer cette inclinaison : l'architecte obéissait à son sentiment, à son génie.
Les cariatides de l'Érechthéion sont également inclinées vers le centre. Nous avons signalé cette inclinaison au Théséion, et on la trouve à Pœstum et sur les temples de la Sicile. C'est d'Egypte que ces traditions arrivèrent aux Grecs avec l'ordre dorique, de même que l'Asie leur fournit les éléments de l'ordre ionique. Architectes ou sculpteurs , en idéalisant et s'assimilant toute chose , ils obéissaient ainsi aux influences aryennes.
Les Courbes. — Les courbes sont la création de Tart grec. En regardant attentivement les surfaces planes des temples, on remarque qu'elles sont légèrement convexes.
Grâce à M. Penrose, on sait quelle est la convexité des courbes du soubassement et des degrés, des architraves, des frises et des frontons, et aussi l'imperceptible renflement des colonnes vers le milieu du fût.
Même sur de grandes longueurs, les courbes sont peu considérables. Ainsi au Parthénon, la flèche de la façade, sur une longueur de 30"47, est de 0"072; et celle du côté sud, sur une longueur de 68"90, de 0-123.
M. Penrose a démontré qu'en évitant les surfaces planes et verticales, les Grecs ont cherché à supprimer la ligne droite, qui, sur un long développement, a quelque chose de sec et de froid, et qu'ils voulaient en même temps corriger les erreurs de l'œil, qui déforme une ligne droite un peu longue.
Le monument lui-même, dit encore M. Penrose, devait redresser les erreurs. Une ligne droite eût paru courbe, elle deviendra courbe, pour paraître droite , et une convexité réelle préviendra une concavité apparente.
Et M. de Ronchaud ajoute : « Insensibles à l'œil, ces courbes n'en corrigent pas moins par un charme inconnu la sécheresse des lignes ; elles contribuent à donner à l'édifice je ne sais quoi de vivant. »
La ligne droite est une abstraction géométrique qui ne se trouve pas dans la nature. Les lignes mêmes des horizons décrivent une double courbe déterminée par la forme du globe.
Aussi M. Burnouf a-t-il écrit que « l'art grec courba les degrés et le pavé des temples, les architraves, les frises, la base même des frontons, comme la nature a courbé la mer, les horizons et le dos arrondi des montagnes ».
Et ici, en effet, les lignes légèrement courbes des degrés et des corniches vont se mettre en harmonie avec le vaste horizon de mer qui se déploie à travers les colonnes.
Ajoutons que l'intervalle des colonnes est inégal : il est de 2"25 sur les façades des frontons et de 2"47 à 2"51 sur les grands côtés, et, par
conséquent, un peu plus grand; soit une différence d'environ 0°23.
Les colonnes d'angle , se profilant dans le vide et recevant plus de lumière , paraîtraient plus grêles que les autres ; aussi leur diamètre est-il augmenté. Au Parthénon, la différence est d'un centimètre.
C'est pour avoir ignoré ces principes que tous les monuments que les modernes ont copiés sur l'antique sont, sans exception, dépourvus de la grandeur et de l'harmonie des temples grecs.
Et maintenant qu'on les connaît, quel est l'architecte qui oserait, qui pourrait les appliquer? Où trouverait-il un gouvernement assez généreux pour payer la dépense? Où recruterait-il des ouvriers, des collaborateurs même assez éclairés, assez consciencieux, assez dévoués, pour le seconder dans une pareille tâche? Et d'ailleurs ne serait-ce pas inutile? Le culte de la Vierge inspiratrice a disparu, et combien d'entre nous arriveraient à comprendre ces raffinements d'harmonie commandés par la délicatesse d'oeil des contemporains de Périclès? Nos sens ne l'exigent plus.
La Couleur. — Enfin, la couleur jouait un grand rôle dans la décoration extérieure des temples. Non seulement on l'ignorait au commencement du siècle, mais la polychromie allait à l'encontre de toutes les idées. Dans quelles proportions les temples étaient-ils peints? Voilà ce qu'on ne sait pas. Si M. Paccard et M. Hittorf prétendent que le Parthénon était entièrement peint, d'autres le contestent. La couleur est assurément favorable aux lignes de l'architecture : elle aide à distinguer à une grande hauteur un travail délicat de sculpture; à distance, tous les tons se fondent, s'harmonisent. Mais est-il possible d'analyser des effets que nous ne connaissons pas?
On a affirmé que les triglyphes étaient bleus , le fond des métopes rouge, les mutules bleues et la bande en creux qui les sépare rouge. Les gouttes auraient été dorées, les frontons bleus, les moulures d'encadrement rouges et le dessous des corniches et les caissons des plafonds tantôt rouges, tantôt bleus, avec des filets d'or, etc., etc.
Quant aux murs de la cella , on suppose qu'on les peignait à l'intérieur d'un rouge foncé.
Toutes les reconstitutions qui ont été tentées par les Français, les Anglais ou les Allemands, quelque savantes qu'elles soient, ne sauraient nous donner une idée exacte de ce que pouvait être un pareil ensemble. A vrai dire, on ne comprend bien cette ornementation que sous le beau ciel de TAttique.
M. de Ronchaud a entrepris de démontrer que l'intérieur du Parthénon était décoré de draperies et de tentures , qui pouvaient donner lieu à une décoration brillante. Elles étaient suspendues par des anneaux d'ivoire à des cordons de pourpre. Pour justifier sa thèse, il met en avant des considérations historiques, il s'appuie sur des usages pratiqués chez les Hébreux, les Assyriens, etc., etc., et il cite des textes d'Euripide.
Nous ne pouvons le suivre dans sa démonstration. En résumé, dit-il :
« On peut admettre pour le Parthénon le principe posé par Semper que toutes les parties des murailles qui ne sont pas peintes devaient être couvertes par des tapisseries, et qu'il devait y avoir des draperies dans les entre-colonnements, aux portes, partout enfin où se trouvait un vide à remplir.
« Ces draperies devaient avoir un fond couleur safran , sur lequel se détachaient des personnages. Le safran, couleur favorite des Grecs, était la couleur héroïque.
« Dans la chambre de la Vierge, un système de péplos entourant sa statue devait former son sanctuaire virginal, au milieu duquel elle apparaissait sous une lumière douce et tempérée, pleine de paix et de recueillement... C'est laque doivent la chercher el l'adorer en esprit ceux de nos contemporains ou de nos descendants qui feraient, avec M. Renan, leur Prière sur V Acropole. »
Statues peintes. — Les statues elles-mêmes, dès les temps les plus reculés, puisque Homère en parle, étaient souvent peintes et dorées. Nous en verrons un certain nombre d'archaïques au musée de l'Acropole et au musée Central, qui conservent des traces de couleurs, de dorures et d'ornements en métal. Étaient-elles entièrement peintes?
Pas toujours, souvent même pas du tout. Mais, quand on a affirmé qu'au temps de la belle époque elles ne Tétaient pas, on a commis une erreur; c'est-à-dire qu'alors la polychromie devint plus discrète, mais elle n'en fut pas moins persistante. D'ailleurs, la statuaire chryséléphantine et la toreutique, dont nous allons parler, ne sont pas autre chose que de la sculpture polychrome. Et, en ayant recours à ces procédés pour exécuter leurs grandes œuvres , que nous décrirons plus loin, Phidias, Polyclète, Myron, et tant d'autres, ont fait de la polychromie dans le sens le plus étendu.
Quant à nous, dilettanti, si aujourd'hui nous nous contentons de la statuaire monochrome, c'est que nos idées sont étroites, et que nos artistes , — il en est pourtant parmi eux qui se croient assez de génie pour chercher des formules nouvelles, — n'ont pas tout bonnement assez d'audace ou de talent pour oser revenir à ces anciennes traditions et reconquérir ce domaine perdu du grand art.
Il est également certain que les marbres non peints recevaient une préparation encaustique qui leur permettait de résister aux injures de l'air. Cette préparation pouvait fort bien être teintée. Tous les trois ou quatre ans, on la renouvelait. Sous leur ciel incomparable, voilà pourtant quel soin les Grecs prenaient des œuvres d'art! Agissonsnous de même, nous? Nous n'en avons même pas l'idée. Aussi, qu'on aille voir au Louvre ce que sont devenues les statues des Puget, des Coustou et autres... qu'on a laissées pendant tant d'années exposées aux intempéries de nos hivers. Et nous nous croyons des délicats! Nous avons un directeur des beaux-arts, des conservateurs de musée, et, ce qui est plus sérieux, une admirable école de sculpture; mais comment se fait-il qu'aucun de nos statuaires de l'Institut ne se soit jamais préoccupé utilement de cette question? S'ils n'ont pas été en Grèce, — j'en sais cependant un ou deux qui la connaissent, mais je n'en sais pas trois, — ils ne peuvent pas ignorer les procédés qu'employaient les Grecs pour la conservation des marbres. D'où vient tant d'incurie? Hélas! ceci démontre quelle est l'énorme distance qui non seulement sur ce point, mais sur tous les autres, nous sépare de nos admirables et antiques devanciers !
Et, par contre, on a parfois passé à Peau de savon nos antiques du Louvre!... Aussi ces lavages ont-ils fait rapidement disparaître les traces de peinture du fragment de la frise du Parthénon que nous possédons. On verra, au musée de l'Acropole et au musée Central, quelles précautions on prend, au contraire, pour la conservation de ces vieux marbres teintés.
Les Procédés de coiisti^uction. — Les procédés employés pour la construction dépassaient tout ce que nous pouvons imaginer. Aucun monument ancien, de la Renaissance ou des temps modernes, ne peut être comparé aux temples de l'Acropole pour le sérieux de l'exécution ou le choix des matériaux. La droiture était la ligne de conduite de tous ; l'honnêteté la plus scrupuleuse guidait les maîtres et les ouvriers. Ces qualités étaient familières à la démocratie athénienne. On n'avait pas recours à ces trompe-l'œil si fréquemment usités dans nos édifices; les parties les plus cachées étaient aussi soignées que celles qui étaient le plus en vue. Le respect envers la Divinité l'exigeait; on le savait, et on s'y conformait simplement, pieusement. On mettait au rebut tout bloc du Pentélique qui n'était pas irréprochable. On n'employait ni mortier, ni ciment. Les tambours des colonnes étaient polis les uns sur les autres, et les cannelures creusées une fois la colonne en place. Il en résultait une telle précision qu'on ne distinguait pas les joints, et que les colonnes paraissaient être des monolithes. Que sais-je encore? Aussi arrivèrent-ils à la perfection absolue !
« Il y a un lieu où la perfection existe, a dit M. Renan, il n'y en a pas deux : c'est celui-là. Je n'avais jamais rien imaginé de pareil. C'était l'idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi... »
Et la durée! Ils seraient encore intacts, tous ces temples, après vingt-quatre siècles, sans les dévastations des Chrétiens et des Turcs, les canons des Vénitiens et les rapines des Anglais !
M. de Ronchaud cite Plutarque, qui a dit : « Le temps, ajouté au travail de la production, donne à l'ouvrage une force qui en assure
la survivance; mais ce qui rend plus étonnants les ouvrages de Périclés, c'est qu'ils aient été exécutés en si peu de temps et pour une si longue durée ! »
Que penser alors de nos plus somptueux édifices, qui tombent en ruine au bout de quelques siècles, malgré tout le soin que Ton met à les réparer sans cesse?
« Ce sont des fantaisies de barbares, s'écrie encore M. Renan en s'adressant à la Déesse, qui s'imaginent qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des règles que tu as tracées à tes inspirés, ô Raison!...
« Quand je vis l'Acropole, j'eus la révélation du divin, comme je l'avais eue la première fois que je sentis vivre l'Évangile en apercevant la vallée du Jourdain... Le monde entier alors me parut barbare. L'Orient me choqua par sa pompe, son ostentation, ses impostures. Les Romains ne furent que de grossiers soldats; la majesté du plus beau Romain, d'un Auguste, d'un Trajan, ne me semble que pose auprès de l'aisance, de la noblesse simple de ces citoyens fiers et tranquilles. Celtes, Germains, Slaves, m'apparurent comme des espèces de Scythes consciencieux, mais péniblement civilisés. Je trouvai notre moyen âge sans élégance ni tournure... Charlemagne m 'apparut comme un gros palefrenier allemand; nos chevaliers me semblèrent des lourdauds dont Thémistocle et Alcibiade eussent souri. Il y a eu un peuple d'aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que nos raffinés les aperçoivent à peine. U y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beauté des Propylées et la supériorité des sculptures du Parthénon. Cette révélation de la grandeur vraie et simple m'atteignit jusqu'au fond de l'être... »
J'ai été amené à faire cette citation, parce qu'au cours de nos promenades Puech se plaisait souvent à me réciter à voix basse toute cette admirable prière de Renan sur l'Acropole :
« noblesse î ô beauté simple et vraie ! Déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères... L'ini-
ATHÈNES ANTIQUE 4a
tiation que tu conférais à TAthénien naissant par un sourire, je l'ai conquise à force de réflexions, au prix de longs efforts, etc.. »
Je me rappelais également les belles strophes de Byron au second chant de Child-Harold, et qui commencent ainsi :
Corne, bliie-eved maid of heavcn,
Godess of Wisdom! Hère Ihy temple was, And is, dcspite of war and wasling fire And yeare...^.
Et Chateaubriand : « Les rosaces, les plinthes, les moulures, tous les détails de l'édifice, offrent la même perfection; les lignes du chapiteau et de la cannelure des colonnes du Parthénon sont si déliées qu'on serait tenté de croire que la colonne entière a passé au tour; des découpures en ivoire ne seraient pas plus délicates que les ornements du temple d'Érechthée; les cariatides du Pandroséum sont des modèles. Enfin, si, après avoir vu les monuments de Rome, ceux de la France m'ont paru grossiers, les monuments de Rome me semblent barbares à leur tour, depuis que j'ai vu ceux de la Grèce; je n'en excepte point le Panthéon d'Agrippa avec son fronton démesuré... »
L'Acropole est donc un pèlerinage. C'est pénétré de ces principes, imbu de ces sentiments, qu'il faut s'en approcher. Sinon à quoi bon? Mieux vaudrait ne pas y aller, on n'y comprendrait rien. Inutile d'y grossir le nombre des snobs. C'est assez de ces misses vieillies qui s'acharnent à la dessiner, et de ces Américains fantasques qui la parcourent en hâte pour en avoir plus tôt fini.
\, Viens, céleste vierge aux yeux bleus!... Déesse de la sagesse! c'est ici que ton temple était jadis; il y est encore malgré les ravages de Tincendie, de la guerre et des siècles...