‹ Voyage en Grèce, 1889: Notes et impressionsChapitre 8 sur 22 · L'ENCEINTE DE L'ACROPOLE · texte numérisé non relu

L'ENCEINTE DE L'ACROPOLE

Revenons sur nos pas, et, après avoir traversé les Propylées, arrêtons-nous un instant sous le portique donnant accès dans l'enceinte de l'Acropole.

A droite, le Parthénon nous apparaît. Imposant et mutilé, il nous présente son fronton ouest et sa façade nord. L'Érechthéion est à gauche, — au milieu, la Voie sacrée. L'effet est grand.

Nos architectes modernes, avec leur théorie des axes et de la symétrie, n'auraient pas manqué de mettre les Propylées, — le vestibule! — sur le prolongement de l'axe du Parthénon, et du portique où nous sommes nous ne verrions par conséquent que son fronton ouest.

Mnésiklès en a jugé autrement : l'axe des Propylées n'est même pas parallèle à l'axe du Parthénon. Prolongés, ces deux axes se rencontreraient en faisant un angle aigu. Grâce à cette disposition, le temple, — je viens de le dire, — est aperçu sous ses deux faces, c'est-à-dire dans son ensemble.

Et quand nous aurons été des Propylées au Parthénon, du Parthénon à l'Érechthéion, nous aurons parcouru les trois plus merveilleuses étapes de l'art.

Tout ce qui au monde est digne d'admiration nous est à peu près connu, mais à cette place, devant tant de sérénité et de grandeur vraie, il n'y a aucun souvenir à évoquer, et encore moins de comparaisons à faire... tout s'efface ! On l'a dit, et on ne saurait trop le répéter : l'Idéal est ici... et seulement ici !

Ces temples sont sur le roc brut, le Parthénon au point culminant. La Voie sacrée, aisément reconnaissable aux stries qui coupent le rocher, se dirige vers le fond du plateau, presque parallèlement au Parthénon, pour le contourner à droite et l'aborder par son portique oriental, où, conformément au rite, se trouvait l'entrée.

D'autres monuments dont nous allons retrouver les vestiges s'élevaient aussi sur l'Acropole, et un monde de statues et de stèles commémoratives, aujourd'hui disparues, les environnaient ou bordaient la Voie sacrée. Quel spectacle ce devait être! D'un bout à l'autre, le plateau est aujourd'hui jonché de débris de toutes sortes, et il est juste de dire que l'administration fait de son mieux pour les classer.

Avant de poursuivre, retournons-nous vers ce portique intérieur des Propylées. Sur ses six colonnes il ne reste qu'une architrave; derrière elles le mur se détache sur le ciel, et, par ses cinq portes inégales, l'œil, sans voiries premiers plans, plonge au loin sur la campagne athénienne. Toute cette masse de marbre dominant l'horizon paraît ne pas appartenir à la terre.

C'est sous ce portique qu'était placé le groupe des Grâces, de Socrate, qui fut d'abord sculpteur. L'œuvre, paraît-il, n'était pas sans mérite.

Et, commençant notre examen, qui forcément sera sommaire, nous trouvons un premier piédestal qui portait une statue semi-archaïque de Vénus, offrande de Callias, ouvrage de Kalamis, prédécesseur direct de Phidias. Puis, à gauche, au pied de la dernière colonne, un second piédestal, en marbre pentélique, formant un peu plus d'un demi-cercle, d'Athéna Hyghiéia, déesse de la Santé. Pendant les travaux, un des plus habiles ouvriers s'était laissé tomber des échafaudages ; on désespérait de le sauver. Athéna apparut en songe à Périclès et lui indiqua une potion à donner au blessé faite avec une herbe qui croît sur l'Acropole, et qu'on appela depuis Parthénion. Celui-ci guérit, et Périclès consacra cette statue à la Déesse, à la place même de l'accident.

Enceinte d'Artémis Braiironia. — Nous retournant et faisant quelques

pas sur la Voie sacrée, nous rencontrons, à droite, les restes des murs pélasgiques dont nous avons parlé, et qui forment la limite, à l'ouest, de Tenceinte d'Artémis Brauronia.

Elevée de deux mètres, on y monte par un escalier de neuf marches très douces, taillées dans le roc et jadis bordées de statues; les autres limites sont, au nord, le rocher à pic, au sud, le mur de Gimon, à Test, les restes d'une muraille mitoyenne, avec Tenceinte d'Athéna Ergané.

Le surface de cette petite enceinte est inégale.

A gauche, en entrant, on voyait la statue de Persée, par Myron, — à droite, et comme pendant, un enfant en bronze, par Lycios, fils de Myron, tenant un vase d'eau lustrale pour que chacun en passant s'y purifiât. « C'est ainsi, dit M. Beulé, que, dans nos temples modernes, le vase qui contient l'eau bénite est souvent soutenu par un ange. »

Le temple de la déesse Brauronia, — ce nom lui venait du dème de Brauron, où se voyait alors une antique image d'Artémis en bois, — se trouvait situé près du mur de Gimon. Ici, la statue de la Déesse était l'œuvre de Praxitèle.

A droite, vers la partie inclinée, selon Pausanias, se dressait, sur une base dont il reste deux plinthes, avec inscription, le cheval Durien, colosse de bronze par le sculpteur Strongylion, fait à l'imitation du cheval de Troie.

Enceinte d'Athéna Ergané. — Passons par la Voie sacrée pour entrer dans l'enceinte voisine où Athéna était adorée sous le nom d'Ergané, ouvrière.

Elle présente les mêmes dispositions que la précédente. Bornée au nord par la Voie sacrée, à l'est par le Parthénon, au sud par le mur de Gimon, et à l'ouest par ce qui reste du mur mitoyen d'Artémis Brauronia.

On croit retrouver l'emplacement du temple du côté du mur de Gimon; en avant, des statues des membres d'une famille obscure s'élevaient sur cinq dés avec inscription. De ces cinq dés, reconnus par M. Beulé, il n'en reste plus que quatre aujourd'hui. Je n'énumère

pas tous les groupes symboliques ou autres qui se trouvaient ici. Mon attention se porte du côté du Parthénon, où sur le rocher, et sur une longueur de trente mètres, sont taillées neuf rangées d'étagères ou de gradins destinées à recevoir des édicules, des ex-voto et des offrandes. Mais à laquelle des deux divinités les offrait-on? On l'ignore.

Reprenons encore la Voie sacrée pour la suivre cette fois jusqu'au bout, et, en contournant le Parthénon, arriver à sa façade orientale.

LE PARTHÉNON

Sanctuaire d'Athéna Vierge. Nous en faisons d'abord le tour pour admirer sous toutes ses faces l'œuvre d'Iktinos. Octostyle-périptère, soit huit colonnes sur chaque front et dix-sept sur chaque côté, les colonnes d'angle deux fois comptées; sa longueur est de 68"90, sa largeur de 30"47, sa hauteur au sommet du fronton de 17"93. Il s'élève sur trois degrés de 0°52 chacun. Constituant des marches trop hautes à monter, on avait ajusté sur ces degrés, mais seulement en face de la porte du temple, des petites marches intermédiaires.

Quoiqu'il soit sur toutes ses faces le double du Théséion, il n'en est pas moins de dimensions relativement restreintes. La Madeleine, — je ne la cite que comme terme de comparaison au point de vue de la grandeur, — est plus importante *. Il est très difficile de se rendre compte de ces rapports, carnon seulement le Parthénon paraît plus vaste qu'il ne l'est en réalité, mais aucun édifice au monde n'en impose par autant de majesté. Cette science des proportions, qui depuis n'a jamais été égalée, ces principes de l'architecture grecque que nous avons essayé d'esquisser, ne suffisent peut-être pas pour expliquer cette étonnante impression... J'imagine que l'emplacement si admi-

i. Dimensions de la Madeleine : longueur, i02 mètres; largeur, 43"50. Elle est donc plus grande que le Parthénon, en longueur de 34 mètres, en largeur de 13 mètres. Et ses colonnes mesurent 19"50, tandis que celles du Parthénon n'ont que 10™41.

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rablement choisi, la lumière qui baigne le temple, l'azur du ciel sur lequel il se détache, y sont pour beaucoup.

Le corps principal de l'édifice est un rectangle élevé de deux degrés sur le stylobate, et précédé sur le front est et sur le front ouest par un portique de six colonnes doriques naturellement plus petites que les huit des frontons. Les façades nord et sud étaient fermées par un mur.

L'espace compris entre les six colonnes et le mur du front est se nommait le pronaos.

L'espace correspondant sur le portique opposé se nommait l'opisthodome.

Ces deux portiques étaient fermés par des grilles qui montaient jusqu'aux chapiteaux.

Sous le pronaos, il n'y avait que des vases d'or et d'argent, des coupes, des lampes, une quantité de fioles aussi en argent... Matériel qui devait sans doute servir aux sacrifices et aux processions; l'opisthodome renfermait le trésor public. L'intérieur du temple se composait de deux salles inégales.

Du pronaoS on entrait dans la plus grande, le naos, ou sanctuaire de la divinité, par une lourde double porte dont les traces sont encore visibles dans le pavement. Cette salle était aussi désignée sous le nom d'Hékatompédos, parce qu'elle avait cent pieds attiques de long.

Longitudinalement, le naos était divisé, à partir de la porte d'entrée, par deux rangs parallèles de colonnes doriques, au nombre de neuf par côtés, et arrêtées, à 3 mètres du mur du fond, par deux piliers d'angle encadrant une ligne de trois colonnes en retour d'équerre, et formant portique. Pour atteindre, à l'intérieur, la hauteur totale de l'édifice, on est amené à supposer un second étage de colonnes plus petites.

C'est à 3 mètres des trois colonnes du bout, formant portique, que se trouvait la statue colossale d'Athéna Parthénos , que nous décrirons plus bas. Son emplacement est parfaitement indiqué par un pavement de tuf.

Par la suite, — nous empruntons une partie de ces détails à

M. Beulé, — THékatompédos, ou naos, se remplit d'un matériel de vases, de lampes, de fioles... semblable à celui qui encombrait le pronaos. Il devint une sorte de musée créé par la piété publique. On y plaça même le trône aux pieds d'argent du haut duquel Xerxès avait assisté à la bataille de Salamine, et qu'on appelait le Pinsonnier. La salle qui venait après, la plus petite, ne communiijuait pas avec le naos, on n'y entrait qu'en passant par l'opisthodome. Cette salle, qui se nommait le Pat^thémn, devait avoir son plafond soutenu par quatre colonnes ioniques. Elle renfermait les offrandes des peuples et des particuliers, des boucliers, des casques, des serpents dorés, des griffons, etc.

On comprend, étant donnée la disposition intérieure des temples grecs, que la foule ne pouvait y être admise. Les sacrifices avaient lieu dehors, les autels que l'on trouve devant les péristyles le prouvent. On ouvrait les portes du naos, et la divinité assistait, du fond de son sanctuaire, aux honneurs qui lui étaient rendus.

Et la statue de la Déesse qu'on adorait ici, chef-d'œuvre de statuaire chryséléphantine, était entièrement de la main de Phidias. Elle avait vingt-six coudées de hauteur, environ 13 mètres, sans compter le socle.

Voici les principaux caractères de cette œuvre merveilleuse. L'or, l'ivoire, les pierres précieuses, avaient été employés par l'artiste.

La Déesse, en costume de vierge, était représentée debout, vêtue de la tunique talaire descendant jusqu'aux pieds, portant d'une main une Victoire ailée, de 2 mètres environ de haut, en ivoire, avec des ailes d'or, et tenant de l'autre sa lance, où s'enroulait dans le bas le serpent, forme symbolique d'Érechthée; sa poitrine était couverte de l'égide avec la tête de Méduse au milieu, en ivoire; sur la tête, un casque surmonté d'un sphinx d'airain, et orné, de chaque côté, d'un griffon; autour des sandales était sculptée la lutte des Centaures et des Lapithes, et enfin, à ses pieds, reposait son bouclier, dont la partie convexe représentait le combat des Amazones, et la partie concave le combat des Dieux et des Géants.

Les vêtements étaient d'or. Phidias y avait mélangé l'or vert et

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Tor rouge. Tous les nus étaient en ivoire. Des pierres précieuses, dont la couleur se rapprochait des tons de l'ivoire, formaient la prunelle des yeux de la Déesse.

L'entretien de cette statue exigeait des soins continus. Deux fois par an, on la démontait pour en nettoyer toutes les parties. De crainte que la sécheresse ne gâtât Ti voire, on jetait constamment de Teau dans l'intérieur du temple pour y entretenir une certaine fraîcheur. Le piédestal représentait la naissance de Pandore.

Cette statue ne fut pas une exception, loin de là, car cette branche de l'art, la toreutique, que bien peu d'entre nous comprennent aujourd'hui, était en universel honneur en Grèce, et les hommes libres seuls avaient le droit de s'y consacrer.

« L'Asie, dit M. Beulé, avait enseigné à former les images des dieux des matières les plus rares, et l'Egypte à leur donner des proportions colossales. Phidias réunit tous ces éléments barbares, et créa des œuvres d'une beauté idéale, où la richesse ne nuisait pas au grandiose, où le grandiose ne s'écartait ni de la nature, ni du vrai. »

Dans son Jupiter Olympien, M. Quatremère de Quincy, qui a écrit l'histoire de la toreutique et de Phidias, apprend comment l'ivoire pouvait s'amollir et se tailler, l'or se nuancer et se teindre...

Longtemps Phidias fut l'idole de ses concitoyens, mais sa supériorité finit par éveiller bien des jalousies. Soupçonné un jour d'avoir détourné une partie de l'or qu'on lui avait donné pour la statue, il confondit ses détracteurs, en prouvant qu'on pouvait démonter toutes les parties en or et les peser. Accusé ensuite d'impiété pour avoir osé mettre son portrait sur le bouclier de la Déesse, il s'enfuit à Olympie, où il exécuta son fameux Jupiter Olympien. Suivant les uns, il y vécut comblé d'honneurs; suivant les autres, il mourut en prison à Athènes.

Le Parthénon était, — paraît-il, — hypèthre, c'est-à-dire découvert*. Si l'on a la quasi-certitude que certains temples, comme Pœstum, étaient découverts, peut-on admettre que le Parthénon le fût entiè-

1 . Des tuiles en marbre de Paros formaient le toit des parties couvertes.

rement, et que cette statue, que nous avons tenu à décrire, se trouvât exposée à toutes les intempéries atmosphériques? Était- il seulement découvert au milieu? Un vélum abritait-il les parties découvertes? Il n'est pas de notre compétence de nous mêler à la controverse.

Quant à la décoration extérieure, elle était de la plus grande magnificence. On sait que tous les travaux du Partliénon furent exécutés sous la haute direction de Phidias; Tamitié de Périclès lui valut cet immortel honneur. Cependant, un autre sculpteur, Polyclète, jouissait alors d'une plus grande réputation et lui était peutêtre supérieur. Il fit, lui aussi, une statue colossale, une Héra, pour le temple d'Argos, et une statue modèle, le Canon. Nous en reparlerons. La camaraderie a été de tous les temps, et hâtons-nous d'ajouter que Phidias fut à la hauteur de sa tâche.

* L'ornementation se composait de deux frontons, de quatre-vingtdouze métopes et d'une frise de IGO mètres de long sur 1 mètre de haut.

Sur le fronton oriental* on voyait la naissance d'Athéna; sur le fronton occidental, la victoire d'Athéna dans sa querelle avec Poséidon : le monde divin.

Les métopes offraient les combats des Dieux et des Géants, des Lapithes, des Centaures, des Amazones et des Athéniens : les temps héroïques.

La frise représentait un sujet unique, la fête des Panathénées : la vie réelle.

Pour le seconder, Phidias appela à lui et ses rivaux et ses élèves :

Alcamène, son rival plutôt que son élève; Agoracrite, son élève de prédilection, égal en talent à Alcamène; puis Paéonios et Critios, Grésilas, Hégias, Nésiotès...

1. Sous Tarchitrave de ce fronton, au-dessous de cliaque métope, on avait suspendu des boucliei-s d'or; des teintes oxydées en dessinent les contours sur le marbre. Au-dessous des triglyphes on remarque de petits trous qui retenaient autant de lettres en métal. Comme le dit fort bien M, Beulé, ces ornements devaient nuire à TefTet des lignes, et c'est une raison de croire qu'ils furent ajoutés après coup, très postérieurement à la construction du temple. On a aussi supposé que ces boucliers pouvaient être un don d'Alexandre après sa victoire du (jiranique.

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