CHALCIS. — LE PORT D'AULIDE. — RETOUR A ATHÈNES
Peu de jours s'élaient écoulés depuis celle mémorable journée ; nous élions irrésolus sur le parti que nous devions prendre, combattus à la fois par la crainte des dangers que nous avions à courir en nous éloignant d'Athènes, et par la douloureuse pensée d'emporter dans nos foyers des regrets désormais inutiles, lorsqu'on vint nous annoncer que le nouveau gouverneur des
provinces du nord, M. Constantin Douca, parlait ce jour môme pour se rendre à Lamia, situé sur la frontière deThessalie. On nous engagea à faire roule avec lui, pour que, placés sous sa sauve-garde, nous n'eussions rien à craindre. La demande que nous lui en fîmes fut accueillie ; nous nous hatdmes donc de faire nos préparatifs de départ. M. Dalgabio, retenu par plusieurs importants sujets d'étude, et notamment celle du temple de la Victoire sans ailes, se détermina à attendre notre retour à Athônes ; M. Rey et moi nous nous en séparâmes, en regrettant son concours dans les explorations que nous allions entreprendre. Munis d'un guide, d'une couverture, meuble indispensable, et de quelques comestibles, nous partîmes d'Athènes dans l'après-midi du 22 septembre.
Le gouverneur était un ancien chef de Palicares, qui avait combattu dans les dernières guerres, il avait une stature peu élevée mais forte, et une voix de stentor. L'énergie de son caractère, sa réputation
militaire et l'ascendant de sa parole sur le peuple l'avaient fait choisir pour ce poste difficile ; il était accompagné de son secrétaire. Un employé supérieur de l'administration des tabacs, M. Bréban, envoyé par le gouvernement français pour connaître l'état de leur culture dans le Levant, voyageait, ainsi que nous, sous l'égide du gouverneur.
Après avoir passé par Eleusis et traversé la chaîne du Cilhéron, nous entrâmes dans les champs de Platée, village en ruines, arrosés par l'Asopus, qui sépare le territoire des Platéens de celui des Thébains. 11 avait reçu son nom d'Asopus, roi des Platéens. Nous passâmes sur sa rive gauche, à l'endroit où Mardonius avait établi son camp.
Ce fleuve, au temps de la guerre des Perses, dut avoir de l'importance, puisque ses bords pouvaient assurer un campement. Aujourd'hui, l'œil n'aperçoit que la faible trace de son cours.
La vaste plaine de Platée est fermée à l'occident par l'IIélicon, au pied duquel
VOYAGE EN LRECE
Leuctres est situé ; ce mont est le plus fertile de tous les monts de la Grèce, l'on y voyait le bois sacré des Muses, orné de leurs statues et de celles des poètes et des musiciens célèbres de Thamyris, d'Arion, d'Hésiode, d'Orphée ; non loin, était l'Hippocrèneque lit jaillir le cheval de Bellérophon en frappant la terre ; plus loin, au nord, est Thèbes ; le Parnasse, couvert de neige, forme le dernier pian du tableau. Le soleil levant produisait sur ces monts des effets que nulle description ne saurait rendre, et dont nos Alpes, dans leurs plus magiques aspects, n'offrent qu'une image décolorée. Avides de recueillir le souvenir de ces lieux où s'attache l'intérêt de l'histoire et des temps fabuleux , nous voyagions le carnet ù la main ; car nous sentions que chaque pas nous en éloignait sans espoir de retour.
En entrant à Thèbes, le voyageur cherche avec empressement quelques traces de monuments qui rappellent les poètes, les héros et les demi-dieux qui l'ont illustrée ;
mais elles ont disparu, et la patrie d'Hercule, d'Epaminondas et de Pindare, n'est plus qu'un bourg moderne construit sur la ville primitive qui fut nommée Cadmée, du nom de Cadmus, son fondateur; au bas de l'Acropole se forma une ville à laquelle Amphion et Zethus qui s'étaient emparés du royaume donnèrent le nom de Thôbes pour faire bonneur à Thébé, leur tante maternelle, fille du fleuve Asope. Parmi quelques débris épars qui s'y voient encore , sont plusieurs chapiteaux ioniques et corinthiens en marbre, et les restes d'une stelle représentant un quadrige de la plus belle époque de l'art. Ces fragments existent daus une salle où se réunissent les enfants de Thôbes, sous un instituteur qui leur donne l'instruction première par le mode de l'enseignement mutuel, tel qu'il se pratique dans nos écoles en France.
Quelques parties des murs qui formaient l'enceinte de l'Acropole se remarquent encore, mais il faut les chercher au niveau du sol et parmi les décombres.
VOYAGE EN GKEGE
Au lemps de Pausanias, Thèbes élail déjà détruite « Présentement, dit-il, toute la ville basse est en ruines, à l'exception des temples, il n'y a que la citadelle qui soit habitée, encore ne l'appelle-t-on plus la Cadmée, mais simplement Thèbes.» Et ailleurs: « Que rcsle-t-il deThèbes, en Béotie, qui un temps s'est fait craindre et respecter de tous lesGrecs? elle conserve à peine son nom, grâce h la citadelle qui subsiste encore cl h un fort petit nombre d'habitants. »
Il ne reste plus aucune trace des sept portes qui se voyaient au temps de Pausanias. L'une d'elles, nommée Crénéa, h cause de la fontaine de Dircé qui en était voisine, se trouvait peut-être auprès de la fontaine dont les Turcs ont formé une suite de onze jets qui tombent dans autant de bassins, près de l'église Saint-Isidore, où l'on remarque quelques fragments d'ornements en marbre, de l'époque du bas empire grec.
On conserve, dans une petite église en
ruine, le (ombeau de saint Luc, mutilé par les Turcs. Les Grecs ont pour ce tombeau une dévotion particulière ; ils y apportent, pour offrande des couronnes , des petits cierges allumés et de l'encens.
Nous partîmes de Thèbes , et, passant près du bourg d'Ascra, nous arrivâmes à Lebadée vers la fin du même jour. Celte ville, qui au temps de Pausanias était aussi ornée qu'il y en eut dans toute la (irèce, n'offre plus aujourd'hui qu'un monceau de ruines sur lesquelles le peu d'habitants échappés aux fureurs des dernières guerres sont venus construire de nouvelles demeures.
Le gouverneur se rendit d'abord chez le démarque, M. Lambronaco, à qui il nous présenta; celui-ci nous accueillit avec celte politesse grave qui est dans les habitudes de ce peuple, nous offrit de prendre le repas au milieu de sa famille, et voulut nous donner l'hospitalité.
Les principaux de la province se réunirent chez lui; il s'agissait d'élire les clé-
pûtes qui devaient, se rendre à Athènes pour s'occuper de la constitution.
L'assemblée était nombreuse ; parfois l'entretien était animé, le gouverneur parlait souvent et longtemps, et, par une transition d'idées inexplicable, pendant que les autres Grecs continuaient a discuter, il prenait une guilare , en jouait, puis revenait à la discussion. Au nombre des députés des villes à celte assemblée préparatoire, était un habitant du Parnasse; ce n'était pas Apollon, on eût dit plutôt Marsyas; son profil de satyre, ses mouvements brusques attirèrent notre attention, il parlait moins souvent debout qu'accroupi sur ses talons, et, par une force musculaire prodigieuse, il s'abaissait et se relevait verticalement sans nulle apparence d'cflbrls. L'épouse du démarque prenait part aux discussions politiques; le feu qu'elle y mettait formait un contraste avec le calme et la gravité de son mari.
Empressés de voir l'antre de Trophonius, nous demandâmes à y être conduits. Notre
guide nous mena sur le bord du torrent d'Erchina qui coule entre deux rochers à pic. Il nous fit remarquer dans le roc des niches creusées, indice d'un lieu sacre ; auprès est une étroite ouverture que les habitants tiennent pour être celle de l'antre de Trophonius. Muni d'un flambeau, je m'avance avec peine et presque en rampant. A la faible lueur qui éclaire ce souterrain , j'aperçois le chemin dévier et descendre; je lance une pierre au-devant de moi et j'entends le bruit de l'eau dans laquelle elle était tombée ; c'était un réservoir naturel des cours d'eau intérieurs de la montagne; je me hâtai de regagner l'ouverture de l'antre.
Mieux renseigné par un ingénieur macédonien, M. Naùm, qui résidait à Lebadée, et prenant Pausanias pour guide, nous gravîmes le rocher à une hauteur d'environ cinquante mètres. Nous parvînmes à une plate-forme autour de laquelle on remarque des niches sacrées. Sur le sol se voyait l'orifice d'une ouverture comblée;
là était l'antre de Trophonius. C'est donc là qu'on faisait descendre ceux qui voulaient consulter l'oracle, après leur avoir fait subir de longues préparations; c'est là que, dans les ténèbres, les prêtres effrayaient leur imagination par des apparitions soudaines, par des bruits indéfinissables, et d'où, ils ne sortaient le plus souvent que sous l'impression de quelque douleur violente qui leur ôtait le sentiment et presque la vie, et qui leur laissait pour toujours un fond de tristesse que rien ne pouvait surmonter.
L'aspect des lieux coïncide parfaitement avec la description qu'en a faite le voyageur grec.
Les niches qui se voient à la base du rocher sur les rives du torrent indiquent la position du bois sacré ; près de là on voit encore les deux sources du Léthé etdeMnémosine, où devaient boire ceux qui voulaient consulter l'oracle, à l'une pour perdre le souvenir du passé, à l'autre pour conserver la mémoire de ce qu'ils allaient voir et entendre.
Cel oracle devait être un des plus anciens de la Grèce, puisque les Thébains alléguant une vieille inscription, disaient qu'Amphylrion, voulant épouser Alcmène, fit faire une chambre nuptiale par Trophonius et Agamôde, les deux célèbres architectes de son temps, auteurs du premier temple d'Apollon a Delphes.
Après avoir remercié nos hôtes de leur bon accueil, nous prîmes le chemin de Chéronée. Celle ville, située à l'extrémité d'une vaste plaine, est adossée aux montagnes qui en forment l'enceinte.
Avant d'arriver à la ville, nous vîmes les débris épars du lion élevé par les Grecs sur la sépulture des Thébains, dont la forlune n'avait pas secondé la valeur, et qui périrent en combattant contre Philippe:
il est en marbre, nous nous empressâmes d'en dessiner les fragments. Il est aisé de reconnaître qu'il était assis, et que sa longueur était d'environ 3 met. 50 c.
Ainsi, l'on consacrait la mémoire des grands événements. Ces débris entrelien-
nent encore chez les jeunes Grecs le souvenir de la gloire de leurs ancêtres el môme de leurs illustres revers. Un vieux soldai veillait auprès des restes du lion, il se plaisait à nous les expliquer.
Le gouverneur de Lamia, qui avait assisté à nos recherches, nous quitta dans cet endroit pour se rendre à la frontière de Thessalie.
Le premier monument antique qu'on aperçoit en entrant à Chéronée, est le théâtre adossé à l'Acropole. Ce monument est taillé dans le roc ainsi que le théâtre d'Argos. Non loin, dans une église ornée de peintures d'une parfaite conservation, est un siège en marbre que les habitants disent avoir appartenu à Plularque.
Ce siège , dont quelques parties sont mutilées, est véritablement antique. Il a pu exister au temps de l'historien, mais qui pourrait assurer qu'il lui ait appartenu? C'est chez les habitants une pieuse croyance que nous nous sommes bien gardés de troubler en manifestant quelque doute à
son sujet. Nous n'eussions pas été moius curieux d'y voir le sceptre de Jupiter qui avait passé de ce dieu à Mercure, à Pélops, a Atrée, à Thiesle, à Agamemnon, que les prêtres conservaient et auquel ils faisaient des sacrifices. On peut pardonner cette prétention à des citoyens qui disaient que c'était au sommet de leur Acropole, que Rhéa trompa Saturne en lui présentant une pierre au lieu du petit Jupiter qu'elle avait mis au monde. Cheronée s'appelait autrefois Arné, du nom d'une fille d'Eole ; ensuite Chéron, fils d'Apollon, et célèbre dans l'art de dompter un cheval, lui donna le sien.
Le lendemain, après avoir passé auprès de Daulis, où se fit l'horrible festin préparé a Térée, par Procné et Philomèle, nous suivîmes, au pied du Parnasse, un long défilé, témoin du meurtre de Laïus, et nous arrivâmes à Delphes, situé sur la pente du mont. Delphes était la plus grande ville de la Phocide.
Dans les temps les plus reculées, Par-
nassus avait déjà bâti une ville en ce lieu, le mont Parnasse en prit le nom.
Delphes fut nommée aussi Pytho, et c'est sous ce nom qu'elle est désignée par Homère.
Les jeux pylhiques consistaient anciennement en un combat de poésie et de musique, dont le prix se donnait à celui qui avait fait et chanté le plus bel hymne en l'honneur d'Apollon .
Dans la suite, on ajouta aux jeux pylhiques les courses de chevaux, de chars, la course des hommes armés et le pancrace. Le prix du vainqueur était une couronne de laurier.
Le premier objet qui frappe les regards en entrant dans la ville, est le double sommet tant célébré par les poètes. Ce sont deux pics élevés du milieu desquels s'échappe l'eau de la fontaine Caslalie. Ces deux pics se nommaient Nauplia et Hyampée. Les Delphiens précipitaient les sacrilèges du haut de cette dernière cime, mais ayant fait périr injustement Esope, le ro-
cher Hyampée ne leur servit plus à cet usage, et ils précipitèrent les sacrilèges du haut du rocher de Nauplia. Le mont Parnasse s'étend de la mer de Corinthe jusqu'à la chaîne de l'Oéta. Il surpasse en hauteur tous les monts de la Grèce. L'imagination poétique des Grecs en avait fait le séjour d'Apollon et des Muses; toutefois on s'attendrait en vain à trouver dans ces lieux de riants bocages ; la nature y est grande, mais l'aspect en est sauvage, les rochers y sont nus, et les ruisseaux y sont des torrents. Une partie des eaux de la fontaine Castalie est conduite encore aujourd'hui dans l'antique bain creusé au pied du rocher Hyampée; des marches également taillées dans le roc servent à y descendre, et des niches destinées à recevoir des offrandes témoignent que ce lieu était consacré à une divinité.
Dans le milieu de la ville, on voit les restes du temple d'Apollon, célèbre dans toute la Grèce et jusque chez les peuples de l'Occident. Il couvrait un fort grand es-
pace el plusieurs rues y venaient aboutir.
Ce temple n'était dans son origine qu'une chapelle faite avec du laurier qui croît auprès de Tempe. Un certain Pleras de Delphes le bâtit ensuite d'une manière plus solide. On le construisit après en airain, dit Hérodote, ce qui doit s'entendre sans doute de la charpente et du comble qui le couvraient, mais il fut détruit el fondu par le feu. Ii fut bàli pour ia quatrième fois par Agamède, et ce môme Trophonius, qui après le vol du trésor du temple el le meurtre de son frère, fui englouti dans la terre entr'ouverle sous ses pas.
Ce lemple fut brûlé la première année de la 58e olympiade, 543 ans avant J.-C. et reconstruit pour la dernière fois par les Amphictyons, des dons que les peuples avaient consacré à cet usage. Spinlharus de Corinlhe en fut l'architecte. Parmi les nombreuses richesses dont il était orné, on voyait suspendues, aux chapiteaux des colonnes, diverses dépouilles des ennemis, entr'aulres des boucliers d'or, monument
glorieux de la victoire que les Athéniens remportèrent à Marathon, sur les Perses.
Dans les fouilles qu'on y a faites, on a découvert des tambours de colonnes doriques revêtues de stuc, des chapiteaux ioniques en marbre d'une grande dimension, des fragments de corniche ornée qui ont dû appartenir au faîte de l'édifice: enfin, une partie du soubassement du temple.
Celle-ci est en marbre et de travail cyclopéen.
La partie visible de ce mur a huit mètres de longueur; elle est couverte par une inscription qui rappelle les décrets honorifiques rendus en faveur des bienfaiteurs du temple ; on y voit les noms d'une famille d'architectes qui ont travaillé à sa construction et un affranchissement d'esclaves par sa consécration au Dieu. Cette inscription est divisée en deux parlies par un recreusement profond en forme de lyre. Au temps de Spon, aucun vestige de ce monument n'était visible, il fut réduit à en conjecturer l'emplacement.
11 ne reste rien du théâtre dont parle Pausanias ; il était, dit-il, magnifique et conligu à l'enceinte du temple, mais le stade qui était placé au-dessus se reconnaît en entier. On y voit encore les gradins qui servaient de sièges aux juges des jeux pylhiens. Us sont taillés dans le roc et occupent l'extrémité septentrionale du stade. Le reste était construit en pierres du mont Parnasse, et Hérode l'athénien le fit revêtir de marbre du mont Pentélique. De ce point élevé, la vue s'étend jusqu'à la mer de Crissa et au mont Cyllène dans le Péloponèse.
Enfin, il y avait, dans la plaine qui conduit de Delphes au port de Cirrha , un hippodrome pour les courses de chevaux dans les jeux pythiques.
Au dessous delà fontaine Castalie est un monastère où Ton trouve, parmi quelques fragments antiques, un bas-relief qui représente le torse nud'unefiguredegrandeur naturelle, dans l'altitude de tendre un arc. Ce fragment est de la plus belle époque de l'art. Les Religieux prétendent que c'est
un Homère , on doil plutôt y voir un Apollon : son attitude, la jeunesse des formes et l'idéal qui règne dans toutes ses parties, autorisent cette conjecture. Là se voient aussi des murs construits en grands blocs, à lits horizontaux : ce sont les restesdu Gymnase. C'est en ce lieu qu'Ulysse, qui était chez son grand père Autolycus, fut blessé au-dessus du genou par une laie qu'il poursuivait et qui y laissa une cicatrice à laquelle Euriclée le reconnut. Dans ce moment, nous fûmes surpris par un orage affreux ; l'eau ruisselait sur les rochers et coulait en torrents dans la vallée, et cependant nous ne pouvions nous arracher de ces lieux que nous allions quitter pour toujours.
Nulle ville de la Grèce ne fut plus célèbre par la pompe des cérémonies religieuses auxquelles accouraient tous les peuples, ni plus riche en monuments des arts, en offrandes du plus grand prix ; mais aussi nulle ville n'excita à un plus haut degré l'avidité des peuples qui vinrent tour-à-tour la dé-
pouiller de ses richesses el détruire ses monuments.
Le lemple d'Apollon fut dès le commencement exposé aux entreprises d'hommes avides et impies : les Perses de l'armée de Xercès, puis Brennus à la tète de ses Gaulois, Syilaqui pilla, avec le temple de Delphes, celui d'Esculape h Epidaure el celui de Jupiter à Elis, les trois plus célèbres et plus riches temples de la Grèce ; enfin ce lemple ne put échapper a l'impiété de Néron.
Nous partîmes de Delphes pour nous rendre à Aracova; nous approchions de ce bourg, et déjà nous esquissions la vue de la vallée que nous venions de parcourir, lorsque nous fûmes entourés par un groupe de jeunes Grecs aux regards intelligents , à la physionomie heureuse. L'un d'eux, nommé Demilri, jetlanl les yeux sur un volume de Spon que j'avais auprès de moi, le prit, en lut le litre correctement et le traduisit. Le latin ne lui était point étranger. Plusieurs de ses jeunes émules s'em-
pressèrent à l'envi de me faire voir qu'eux aussi étudiaient notre langue.
Le bourg d'Aracova est situé sur la pente du Parnasse ; les hommes y sont, comme dans toute la Grèce, d'une belle stature, et les femmes y sont les plus belles que nous ayons vues nulle part; leur beauté est même passée en proverbe parmi les Grecs. Ce ne sont point cette beauté et ces grâces de la Vénus de Médicis ; les femmes d'Aracova semblent être formées plutôt sur le type de la Vénus de Milo ou de la Junon du Gapiiole.
Les costumes des femmes sont généralement riches et pittoresques; des boucles d'oreilles larges attachées ensemble par une chaînelégère qui pend au-dessousdumenton et flotte en forme de collier, ou une grande lame d'argent ciselée qui passe sous le menton et remonte le long de la figure pour venir s'attacher dans les cheveux, sont l'ornement le plus à la mode parmi elles.
Nous nous dirigeâmes vers le nord, il nous fallut traverser lemonlCnémuspardes
sentiers étroits pratiqués dans les rochers suspendus sur les précipices. De ces sommets, nous voyions l'île montueuse d'Eubée ; déjà nous étions parvenus a sa base dans des forêts de chênes, de pins et de sycomores, lorsque nous aperçûmes une multitude d'hommes munis d'armes, couchés, ayant leurs chevaux auprès d'eux. Nous pensâmes être tombés dans une embuscade de voleurs ; notre attention se porta rapidement sur nos guides, et, voyant leur calme, nous les crûmes aflidés 6 des bandits a qui ils venaient de nous livrer. Mais nous reconnûmes bientôt notre erreur : c'étaient des muletiers, armés comme ils le sont toujours, qui venaient de transporter leurs denrées dans les villes les plus voisines, et qui étaient venus, comme nous, se désaltérer à une source, lieu de halte ordinaire, et se reposer sous l'ombrage des grands arbres qui l'entourent. Arrivés sur la plage, nous entrâmes , le 30 septembre, dans le défilé des Thermopyles, que nous reconnûmes bientôt par sa conformité avec les descriptions
qu'en ont faites les historiens. C'est bien là cet étroit passage entre des monts escarpés d'un côté, la mer et des marais impraticables de l'autre. Nous désirions voir la source des eaux thermales qui ruisselaient autour de nous et d'où s'exhalait une forte odeur de soufre, mais nos guides, trompés sur nos intentions, nous conduisirent vers les sommels élevés de l'Oéla, pour nous montrer les restes d'un mur construit par les Phocéens, antérieurement au combat des Grecs et des Perses, afin de se garantir des incursions des ïhessaliens.
Ce mur barrait le passage du défilé à l'endroit où se répandaient les eaux thermales; on y avait pratiqué des portes d'où le défilé prit le nom de Therraopyles ( les portes chaudes).
Après bien des fatigues inutiles, nous redescendîmes les monts, de rochers en rochers, jusqu'au fond du précipice, où roule TAsopus de Trachinie. Parvenus au bas de la montagne, nous traversâmes le Sperchius, auquel Pelée voua la chevelure d'Achille, s'il
revenait heureusement dans sa patrie après le siège de Troie. Ses eaux jaunâtres et profondes se jettent dans le golfe Malliaque ; il forme la limite entre la Grèce et ia ïhessalie.
Après deux heures de marche dans une vaste plaine tranchée de marais, nous arrivâmes enfin à Lamia, Tune des principales villes de la Grèce dans la Phliotie, patrie d'Achille. Déjà ie gouverneur était arrivé à sa résidence ; nous fûmes assez heureux pour trouver à Lamia un médecin français, M. Dumont, qui avait fait, en 1826, partie de l'expédition française en Morée. Il voulut bien nous accompagner dans une seconde excursion que nous fîmes aux Thermopyles, nous y servir de guide et nous expliquer ces lieux qu'il avait étudiés souvent et comparés avec les écrits d'Hérodote. Il nous conduisit à la source des eaux thermales ; leur température est de 22 à 24 degrés Rôaumur ; elles sortent avec abondance du creux des rochers, serpentent d'abord parmi des roseaux, et se répandent
ensuite sur !e sol qu'elles exhaussent par le dépôt de leur sédiment. Nous reconnûmes la position de l'armée de Xercès, l'étroit chemin où se replièrent les Grecs emportant le corps de Léonidas , la colline où ils se défendirent encore quelques instants et rendirent les derniers soupirs.
Cette éminenec domine le défilé ; on y voyait un temple à Cérès. Les Grecs y élevèrent des tombeaux à Léonidas et à ses compagnons, et des inscriptions parlaient de leur mort glorieuse ; inscriptions, temple, tombeaux , tout a disparu ; mais le théâtre de celte action mémorable existe encore comme au jour du combat. En effet, que peuvent le temps et les hommes sur une mer, sur les rochers de l'Oéla et sur les sources cachées de ces eaux brûlantes qui ont fait donner à ce passage le nom qui, d'âge en âge, s'est conservé chez le peuple jusqu'à nos jours (1).
(i) Nous ne saurions donc faire mieux que de trans-
Après avoir offert à la mémoire de ces héros notre tribut d'admiration, et recueilli dans nos cahiers plusieurs souvenirs de ces
crire la description de ce passage par Hérodote dans le livre septième de son histoire.
L'entrée en Grèce par la Trachinie est d'un demi plethre (r5 mètres), à l'endroit où il a le moins de largeur. Mais le passage le plus étroit du reste du pays, est devant et derrière les Therniopyles. Car derrière, près d'Alpènes, il ne peut passer qu'une voiture de front, et devant, près de la rivière de Phénix et proche de la ville d'Anthéla, il n'y a pareillement de passage que pour une voiture.
A l'ouest des Thermopyles est une montagne inaccessible , escarpée, qui s'étend jusqu'au mont Oéta. Le côté du chemin à l'est est borné par la mer, par des marais et des ravins. Dans ce passage, il y a des bains chauds que les habitants appellent chylres (chaudières) et près de ces lieux est un autel consacré à Hercule. Ce même passage était fermé d'une muraille dans laquelle on avait anciennement pratiqué des portes. Les habitants de la Phocide l'avaient bâtie parcequlls redoutaient les Thessaliens qui étaient venus de la Thesprotie s'établir dans l'Eolide (la Thessalie) qu'ils possèdent encore aujourd'hui ; ils avaient pris ces précautions pareeque les Thessaliens lâchaient de les subjuguer, et de ce passage ils avaient fait alors une
lieux, nous songeâmes à retourner h Athènes- Ayant donc pris congé du gouverneur, de M. Dumont, dont l'obligeance nous fut
fondrière en y lâchant les eaux chaudes, mettant tout en usage pour fermer l'entrée de leur pays aux Thessaliens. La muraille qui était très-ancienne était en grande partie tombée de vétusté, mais les Grecs l'ayant relevée, jugèrent à propos de repousser de ce côté-là les Barbares. Près du chemin est un bourg nommé Alpènes, d'où les Grecs se proposaient de tirer leurs vivres. »
Voici la description du sentier découvert à Xercès par Ephialtès.
« Il commence à l'Asope qui coule par l'ouverture de la montagne qui porte le nomd'Anopée ainsi que le sentier. Il va par le haut de la montagne et finit vers la ville d'Alpènes, la première du pays des Locriens, du côté des Méliens, près de la roche appelée Mélanpyge et de la demeure des Cercopés. C'est là (pie le chemin est le plus étroit.
Les Perses montaient sans être aperçus, les chênes dont est couverte cette montagne empêchant de les
voir Le combat fut très-violent sur le corps de
Léonidas. Les Perses et les Lacédémoniens se repoussèrent alternativement, mais enfin les Grecs mirent quatre fois en fuite les ennemis et par leur valeur ils retirèrent de la mêlé le corps de ce prince.
si ulile, de M. Bréban, ce bon et aimable compagnon de voyage, et munis d'une escorte pour traverser des parages peu sûrs, nous prîmes le chemin de l'Allique.
Cet avantage dura jusqu'à l'arrivée des troupes conduites par Ephialtès. A cette nouvelle, la victoire changea de parti. Les Grecs regagnèrent l'endroit le plus étroit du défilé, puis ayant passé la muraille, et, leurs rangs toujours serrés, ils se tinrent tous, excepté les Thêbains, sur la colline qui est à l'entrée du passage et où se voit aujourd'hui le lion de pierre érigé en l'honneur de Léonidas. Ceux à qui il restait encore des épées s'en servirent pour leur défense, les autres combattirent avec les mains nues et les dents. Mais les Barbares les attaquant, les uns de front après avoir renversé la muraille, les autres de toutes parts, après les avoir environnés, les enterrèrent sous un monceau de traits.
Les Grecs furent tous enterrés au même endroit où ilsavaientélé tués, et l'ou voit sur leurs tombeaux celte inscription, ainsi que sur le monument de ceux qui avaient péri, avant que Léonidas eût renvoyé les alliés : Quatre mille Pdlopondsiens combattirent autrefois dans ce lieu contre trois millions d'hommes.
Celle inscription regarde tous ceux qui eurent part à l'action des Thermopyles, mais celle-ci est pour les Spartiates en particulier : Passant, vas dire aux Lacddd-
Ayant traversé des champs de myrlhe, de lauriers-roses, des forêts détruites par la flamme, et d'autres brûlant encore, malgré les efforts que fait le gouvernement pour en arrêter les progrès, nous arrivâmes en face de l'extrémité septentrionale de l'Eubée. On y voit l'île ou plutôt le rocher, métamorphose de l'infortuné Lichas, qu'Hercule, dans sa fureur, lança dans la mer après avoir reçu de lui la tunique empoisonnée du Centaure Nessus. Enfin nous arrivâmes à Chalcis.
Dans toute cette pénible route, depuis Lamia , nous n'eûmes pour gîte que les chélives maisons des habitants : quatre murs
moment que nous reposons ici pour avoir obéi à leurs lois.
En voici une pour le devin Mégistias ; C'est ici le monument de l'illustre Mégistias qui fut autrefois tué par les Mèdes après qu'ils eurent passé le Spcrchius. Il ne pût se résoudre à abandonner les chefs de Sparte quoiqu'il sut avec certitude que les Parques venaient fondre sur lui.
Les Amphiclyons firent graver ces inscriptions sur des colonnes afin d'honorer la mémoire de ces braves gens. »
en terre sans cheminée, le foyer établi au milieu de l'aire, la porte pour toute ouverture, pour meuble un coffre à serrer les vêlements, unetable à quelques pouces de terre autour de laquelle la famille s'assied accroupie, pour lit une natte de jonc et une couverture, une planche pour déposer les menus objets , quelques clous fixés dans les murs pour y suspendre les armes. Tel est l'aspect de leurs demeures. Du reste, dans foules les habitations grecques, même dans celles des villes, nous avons remarqué celte complète absence des superflu i tés dont nous remplissons les nôtres.
Ghalcis auquel ses mosquées et ses minarets donnent un aspect oriental, est unie au continent par un pont de bois de peu d'étendue, jeté sur l'Euripe dont nous avons vu l'eau peu profonde courir avec rapidité du nord au midi et du midi au nord, par intervalles égaux de six heures. Ce mouvement est l'effet du flux et du reflux peu sensibles sur la haute mer, mais qui agissent avec force dans cet élroit passage.
Àristole mourut à Chalcis ; ou dit qu'il se jelta *Ians l'Euripe, ne pouvant connaître Jes causes de son cours alternatif. Hésiode avait remporté a Chalcis le prix de poésie; il obtint un trépied qui fut placé, au rapport de Pausanias, dans le bois sacré des muses sur l'Hélicon. Sur les diverses portes de celle capitale de l'Eubée on voit le lion de Saint Marc . indice de la possession des Vénitiens, et quelquefois des tleurs de lys. Elle leur fut enlevée en 1470 par Mahomet, empereur des Turs. Les rues en sont étroites et tortueuses, et les décombres donl elle es! remplie sont les effets des dernières guerres.
Prés de Chalcis, sur le rivage de la Créée, est une anse formée par deux promontoires ; là, était le port d'Aulide où la Hotte d'Agameninon fut si longtemps retenue par les vents. Les vaisseaux réunis pour celle expédition fameuse n'auraient pu y être contenus, mais la rade qui s'élend jusqu'à l'Eubée leur donnait tout l'espace nécessaire. Nous vîmes là, comme en tant d'autres lieux.
que la nature avait repris tous ses droits; nuls restes d'habitations, nulle trace de ces Grecs menaçants doni nous avons vu les tombeaux sur la côte de l'Asie, dans ces champs qu'ils venaient ravager. Une base de colonne en pierre est le seul fragment qui atteste a Aulis que là exista jadis une ville ; nous l'avons marquée dans nos dessins ; plus ces débris sont rares, plus on doit s'empresser de les recueillir.
Au rapport de Pausanias, on voyait à Aulis un temple de Diane et deux statues de marbre blanc dont l'une représentait la déesse un flambean à la main, l'autre avec un arc et des flèches. On dit que les Grecs, selon l'oracle de Calchas, étant sur le point de sacrifier lphigénie à l'autel de Diane, la déesse substitua elle-même une biche en sa place. L'Aulide, dit cet historien, n'a qu'un petit nombre d'habitants qui pour la plupart travaillent en-poterie.
En suivant la côte, nous arrivâmes à l'embouchure de l'Asopus de Béolie, et nous fîmes une station à la fontaine d'Oropos,
non loin de Tanagra, patrie de celle Corinne qui, plusieurs fois dans les combals de poésie, remporta le prix sur Pindare.
Enfin, nous rentrâmes à Athènes, après dix-sept jours d'absence ; les Athéniens s'occupaient alors du choix de leurs députés. La jonction des deux rues principales d'Eolc et d'Hermès et le café de la Belle- Grèce étaient le forum où ils se réunissaient, mais sans tumulte et sans bruit inquiétant.
Les Grecs, dans des jours si voisins de leur révolution, s'occupaient avec calme des affaires de l'État. Une révolution en Grèce n'a pas l'aspect hideux de l'émeute dans nos villes; nul jurement (les Grecs n'en connaissent pas), nul cri ne troublent la régularité de leur physionomie et n'en altèrent la noblesse. On chercherait en vain chez eux ces prévenances, ces soins adulateurs et cet esprit de galanterie qui dominent si fortement dans nos habitudes de société ; les hommes ont enlr'eux de la dignité, et les femmes semblent n'avoir avec eux aucuncommerce. Nul mélange des sexes,
nulle conversation. Est-ce chez les hommes une pudique réserve? Est-ce une insouciance peu naturelle, ou un injuste dédain? C'est peut-être un peu de tout cela , et I exemple de l'esclavage des femmes qui leur a été donné si longtemps par les Turcs, influe peut-être encoi e sur les mœurs des Grecs devenus libres. Mais l'instruction qui se répand dans toutes les classes, par le bienfait de l'institution d'une bibliothèque publique et d'une école pour l'enseignement des sciences, des lettres et des arts, le contact avec les autres nations européennes, modifiera insensiblement leurs usages; ils goûteront les charmes d'une civilisation qui ne peut s'accomplir, si les femmes n'y sont de moitié. In vaisseau parlait pour Conslantinople, M. Dalgabio ayant terminé les travaux auxquels il s'était livré à Athènes, pendant notre absence, monta à son bord, pendant que M. Rey et moi nous entreprîmes le voyage de Corinthe par Epidaure.
VOYAGE DE COR1NTHE PAR EP1DAURE, EGINE, EPIDAURE, HIÉRO, ANGELLO-CASTRO. — COU- VENT DE PHANÉROMÈNE. — CORINTIIE. — ISTHME DE CORINTHE. — RETOUR A ATHÈNES.
Le 25 octobre, nous nous rendîmes au Pirée, accompagnes de M. Couchaud, et ayant pris une petite barque montée par deu\ rameurs, et munie d'une voile, nous nous dirigeâmes sur Egine* Après une heure et demie de traversée par un vent qui soufflait avec force, nous arrivâmes au nordest de l'île, ayant heureusement passé au travers des écueils dont elle est bordée.
Egine esl d'une grande fertilité ; les Eginèles, dont la puissance maritime égalait celle d'Athènes, armèrent un grand nombre de vaisseaux dans la guerre contre les Perses. Cette importance explique le nombre des monuments qu'on y voyait.
Dans la ville, étaient les temples d'Apollon, de Diane, de Bacchus, et celui d'Esculape. 11 ne reste de tous ces édifices que quelques traces du dernier. Le monument qui avait le plus de célébrité, selon Pausanias, était le temple de Jupiter, sur le mont Panhéllénien, situé au sud de l'île; il n'en reste plus que quelques faibles vestiges.
Le temple, dont les ruines sont aujourd'hui les plus considérables, esl celui de Minerve, qui n'est pas mentionné par le voyageur grec, et que les archéologues croient devoir dénommer ainsi, parce que la statue de Minerve, qui se voyait dans le fronton, paraissait être la figure principale du sujet historique qui y était représenté. Ce temple esl situé sur un mont en
regard de l'Àllique. Nous y parvînmes après avoir longtemps gravi par d'étroits sentiers. Sur trente- six colonnes qui composaient son péristyle et son pronaos, vingtquatre sont encore debout. La pierre dont elles sont formées a été tirée des rochers même de l'île. Dure et poreuse, elle avait été revêtue d'un stuc dont on dislingue encore quelques traces. Les colonnes ne sont plus surmontées que de leur architrave, le reste de l'entablement a été renversé, et les statues du fronton ont été enlevées; elles figurent aujourd'hui dans le musée de Munich.
Ce temple est bien supérieur à celui de Neptune, a Pœslum, auquel on l'a quelquefois assimilé. Les temples de Pœslum semblent être une exagération des formes grecques dans la largeur des chapiteaux, dans la diminution des colonnes et la hauteur de l'enlablemenl. Ainsi, les monuments des arts perdent de leur pureté originelle, lorsqu'ils s'éloignent du sol où ils ont pris naissance, n'étant plus sous l'influence du
génie et de la civilisation qui les a produits. Ainsi, les arts de Rome, transportes dans les provinces conquises, n'en furent bientôt plus que d'imparfaites et quelquefois de grossières imitations. L'architrave qui reposait sur les colonnes du temple d'Egine était divisé en deux parties sur son épaisseur. A l'extrémité de chaque bloc on remarque un encastrement demi-circulaire, destiné a retenir le cabie qu'on y passait pour l'élever. Ce mode a été suivi au temple d'Agrigenle , moyen ingénieux qui atteste le soin que les Anciens prenaient dans la construction de leurs édifices pour éviter les mutilations auxquelles les blocs sont exposés lorsqu'on les hisse du sol jusqu'à la hauteur où ils doivent être placés.
Pendant que chacun de nous s'occupait de dessiner ce monument sous ses divers aspects, la brise augmentait; nous nous hâtâmes de descendre au rivage et de monter sur notre barque pour gagner Epidaure , où nous ne parvînmes que longtemps après la chute du jour.
Celle ville, célèbre. autrefois par le culle qu'on y rendait à Esculape, par la pompe et la magnificence de ses fêtes, n'esl plus qu'un faible village situé au fond d'un petil golfe. L'acropole de la ville qui se reconnaît encore par quelques restes de ses murs cyclopéens, était placée sur la presqu'île de Melhana liée au continent par un isthme de peu de largeur. On y voyait un théâtre dont nous avons reconnu quelques gradins épars.
Après avoir traversé cet isthme, nous vîmes, non loin de la mer, au milieu des champs, plusieurs statues en marbre, de femmes drapées el couchées sur des lits; elles nous parurent élre de la plus belle époque de Tari. Nous pensons que ces ligures étaient des monuments votifs, offerts à Esculape par des malades qui avaient recouvré la santé.
Ces slalues auraient, sans doute, été dignes d'être placées dans les musées d'Athènes; mais combien elles inspirent* plus d'intérêt sur les lieux où elles témoignent
encore de la piété el de la reconnaissance des anciens Grecs pour un Dieu bienfaisant qui, plus que lous les aulres, s'associait aux souffrances des hommes, el leur apportait la guérison ou, du moins, quelque soulagement à leurs maux.
A peu de dislance d'Epidaure , élail l'enceinte sacrée d'Esculape, l'Hiéron, qui renfermait le bois sacré, le lempledu dieu, celui de Diane, deux chapelles consacrées, l'une à Thémis , l'autre à Vénus, et un théâtre, ouvrage de l'architecte Polyclèle d'Àrgos qui florissail vers la 90e olympiade, 421 ans avant J.-C. Suivant Pausanias, ce théâtre élail le plus beau qu'il y eut dans toute la Grèce. 11 existe encore dans son entier; les gradins, quoique dérangés pour la plupart par les racines des arbustes qui les ont déversés, couvrent l'hémicycle, el, à quelque dislance, ils paraissent être dans leur élal primitif.
Le roi Olhon, visitant les monuments antiques de la Grèce, s'arréla a Hiéro; il fut donné, dans ce théâtre, une fêle ù
laquelle assislèrenl les Grecs accourus de toutes parts; les gradins, chargés de spectateurs, présentèrent un coup-d'œil qui dut rappeler les temps anciens, lorsque trente mille spectateurs applaudissaient aux vers d'Euripide et de Sophocle.
Quelle comparaison pour nos théâtres, où tout annonce une durée éphémère ; étroites enceintes à balcons suspendus, que Ton craint de voir s'écrouler sous le poids des spectateurs. Tristes enfants de la mode, ce fléau des beaux arts, tous les caprices vains dont vous êtes parés ne sauraient révéler une seule des grandes pensées empreintes sur chaque siège en marbre du théâtre d'Hiéro.
Quelques autres monuments qui se voyaient dans f enceinte sacrée, n'offrent plus aujourd'hui que des débris.
Le stade, toutefois, se dislingue par son périmètre assez bien conservé : quelques gradins existent encore. Les bains d'Esculape, construits par Antonin, présentent aussi des restes considérables. Parmi des
blocs épars, non loin des bains, nous avons remarqué des fragments de forme circulaire que nous pensons avoir appartenu à la Rotonde de Polyclèle, que Pausias, peintre de l'Ecole de Sycionc , contemporain d'Apelles , avait ornée de tableaux représentant l'Amour tenant une lyre au lieu de flèches, et fivresse sous les traits d'une femme dont le visage apparaissait au travers d'une bouteille qu'elle s'apprêtait à vider.
Nous partîmes d'Hiéro pour nous rendre à Gorinlhe. Dans celle roule, nous fîmes une courte station au village d'Angello- Caslro, dont les jolis aspects justifient le nom. Nous fûmes bientôt entourés par les habitants qui nous regardaient avec curiosité; un air de bonheur se faisait remarquer sur lous les visages. Les costumes iixèrenl notre attention. La coiffure des femmes se compose d'une longue bande d'une étoffe de laine blanche qui, après avoir fait plusieurs fois le tour de la tète, laisse retomber sur les épaules ses exlré-
miles frangées. L'Italie, sans doute, offre des costumes d'une originalité piquante, mais aucun n'a celle grâce et celte simplicité antiques.
Vers le soir, nous arrivâmes au couvent de Phanéromène, situé sur les flancs escarpés de la chaîne du mont Cyllène; à ses pieds coule un torrent dans un profond ravin. De ce monastère, on voit l'Acrocorinlhe, l'Isthme, le golfe Saronique, les roches Scyroniennes, Mégare et le mont Cilhéron, la mer de Crissa, Delphes et le Parnasse.
Accueillis par les bons Pères qui habitent ce monastère, nous y passâmes la nuit; ils s'empressèrent de partager avec nous leur frugal ordinaire et de nous offrir le café, signe de cordialité de l'hôte qui reçoit un étranger. Les cellules étaient petites, les portes basses; une galerie suspendue y conduisait, la chapelle étail ornée de peintures médiocres, les Religieux élaient vêtus d'habits grossiers; tout ce que nous voyions nous eûl ailleurs semblé
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delà pauvreté; ici, loin de tous les humains, au milieu de ces siles imposants par leur grandeur , nous n'étions touchés que du calme parfait dont nous paraissaient jouir ces hommes retirés du monde, sans désir pour le présent, sans inquiétude pour l'avenir , remplissant leurs journées par l'exercice de quelques pratiques religieuses, attendant la fin d'une existence qu'ils ne songent ni a abréger ni à prolonger.
Le lendemain matin, nous descendîmes de ces hauts sommets, et, parvenus à leur base, après avoir traversé une vaste plaine et tourné l'Acropole, nous arrivâmes à Corinthe. Nous parcourions de longues rues étroites et bordées de maisons dévastées et désertes. Rien ne frappe autant l'imagination que ce profond silence au milieu d'une ville; tel est l'effet que l'on éprouve en parcourant les rues de Pompéï; en pénétrant dans ces demeures, on ne peut se défendre de quelque trouble. X chaque détour, il vous semble que le maître du logis va vous apparaître et vous demander
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le sujel de voire présence; mais nul être vivant ne s'offre ù vos regards, et le seul bruit qui se fasse entendre est celui de vos pas. Corinlhe, celle ville qui, à toutes les époques de l'histoire de la Grèce, eut une si grande importance, la clef du Péloponèse, maîtresse de deux mers, où abondaient d'immenses richesses, a été détruite de fond en comble, dans les dernières guerres de l'indépendance des Grecs. Du milieu de ses ruines surgissent encore les colonnes, noircies par le temps, du temple de Minerve Ghalinilis, ou qui préside au frein, parce qu'elle fut secourable à Bellérophon , et qu'elle mit elle-même un frein a Pégase. Ces colonnes, au nombre de sept, formaient un des angles du périptère; elles sont en pierre dure et poreuse, comme celles du temple de Minerve à Egine; elles étaient revêtues de stuc, dont on aperçoit quelques traces; le fût de ces colonnes est d'un seul bloc, el l'archilrave est, comme nous l'avions observé au temple d'Egine, en deux parties sur son épaisseur.
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On montre aux étrangers la fontaine Claucé ; c'est une source qui s'échappe d'une grotte vaste et profonde. Glaucé, fille de Créon, qui régnait a Corintlie, ayant épousé Jason, après qu'il eut répudié Médée, s'y jeta, espérant que l'eau de celte fontaine pourrait lui servir de préservatif contre les maléfices de Médée. Non loin de celte grotte, est un amphithéâtre creusé dans le roc, avec ses escaliers et ses gradins ; c'est un ouvrage romain.
G'esl à Corintlie qu'eut lieu la célèbre entrevue d'Alexandre et de Diogène. Dans la suite, les Corinthiens élevèrent à ce philosophe, près de la porte de la ville, un tombeau, formé d'un cippe auquel était adossé un chien en marbre de Paros. Il ne reste plus aucun vestige ni du tombeau de Diogène, ni de celui de la fameuse Laïs, que l'on voyait dans l'enceinte plantée de cyprès du temple de Vénus Mélanis, dont elle était prétresse.
Si l'on en croit Vitruve, c'est à Corintlie que fui imaginé l'ordre d'architecture le plus riche et le plus élégant.
« Le sculpteur Callimaque (1), dit-il, rencontra par hasard la sépulture d'une jeune Hllc de Corinlhe; sa mère avait posé sur ce tertre chéri une corbeille remplie des objets qu'elle avait aimés, et l'avait recouverte d'une tuile. Sous la corbeille se trouva une racine d'acanthe dont les feuilles, en grandissant , s'élevèrent jusque sous les bords de la tuile, qui les obligea de se courber. Callimaque, frappé de l'aspect gracieux de ces objets réunis, imagina à leur ressemblance, le chapiteau qu'on appela corinthien.
Si c'est là une fable, Vitruve n'en est certainement pas l'inventeur, elle respire une origine toute grecque. A défaut du témoignage des historiens qui se sont peu occupés de nous transmettre des faits de cette nature, il faut se contenter d'un récit qui plaît à l'imagination et qui n'a rien qui blesse la vraisemblance.
L'Acrocorinthe est élevé de 575 mètres
(i) Callimaque florissait vers l'an /,5<, avant J.-C.
au-dessus du niveau de la mer ; pour y monter , nous prîmes des chevaux et un guide , et , après trois quarts d'heure de marche , nous parvînmes à l'entrée de la citadelle.
Une ville turque et plusieurs mosquées existaient sur le plateau de l'Acrocorinthe ; on n'y voit plus aujourd'hui que des ruines amoncelées. Après bien des détours, nous arrivâmes à une petite église bâtie sur le lieu où saint Paul fit entendre sa parole aux Corinthiens. Tout auprès, est la source où Bellérophon se saisit de Pégase au moment où il venait s'y désaltérer. De ce sommet, l'œil plane sur l'isthme entier et sur les deux mers qu'il sépare.
Gorinthe fut d'abord nommée Ephyra .
du nom d'une fille de l'Océan qui s'était établie dans cette contrée. Ensuite, Corinthus, fils de Marathon , ayant eu ce pays en partage, lui donna le sien.
Pausanias rapporte que Neptune et Apollon se disputant la possession de Corinthe, Briarée, pris pour arbitre, adjugea
or,
l'Acrocorinlhe à Apollon ; de là le nom d'IIéliopolis (ville du Soleil) qu'elle porta aussi, et il adjugea l'isthme a Neptune.
Corinthe fut prise et brûlée par le consul Mummius. Tout ce qui se trouva d'hommes fui passe au fil de l'épée ; les femmes et les enfants furent vendus à l'encan, les places publiques et les temples furent dépouillés de leurs ornements pour les envoyer à Rome, et, pour la première fois, l'on vit à Rome de beaux tableaux. Pline cite un Bacchus qui fut acheté six mille sesterces par Attalus, et qui fut mis dans le temple de Cérès.
Il n'y eut plus , à Corinthe, de naturels du pays. César y envoya une colonie pour la repeupler, l'an 710 de Rome, et la fil relever de ses propres ruines.
11 nous fallut quitter Corinthe pour retourner à Athènes; nous traversâmes donc l'isthme pour nous embarquer au port de Kalamachi , où nous avait devancé M.
Couchaud.
Non loin du golfe Saronique, nous vîmes le Stade, où l'on célébrait tous les cinq ans
les jeux isthmiques, institués en l'honneur de Mélicerte par Sisyphe, roi de Corinthe, qui vivait au temps de Nélée, père de Nestor. On y disputait, comme aux jeux olympiques, le prix de la lutte, de la course, du saut, du disque et du javelot, et ce qui augmentait le lustre de ces jeux, c'est qu'ils tenaient lieu d'ère aux Corinthiens. Le concours était si grand, qu'il n'y avait que les principaux membres des villes de la Grèce qui pussent trouver place sur les sièges du Stade. Le reste des populations pouvait jouir de ce spectacle en se plaçant sur le penchant de la montagne à laquelle un des côtés du stade est adossé , et qui en est , en quelque sorte , le prolongement.
Les vainqueurs, aux jeux isthmiques , étaient couronnés de feuilles de jppin ; cet arbre abondait sans doute dans l'isthme. Suivant Pausanias , le chemin par où l'on allait de Corinthe au temple de Neptune était bordé, d'un côté, de statues d'athlètes qui avaient remporté le prix aux jeux istb-
miques, et de l'autre, de pins plantés au cordeau.
Enfin, c'est à des pins que Sinis , dans ce même lieu, attachait les voyageurs, qu'il faisait mourir après les avoir forcés de combattre contre lui.
Près du Stade sont les restes du temple de Neptune : ce temple renfermait de nombreuses statues. Entre autres monuments en bronze, on y voyait Amphitrite et Neptune debout sur un char attelé de quatre chevaux d'or dont les pieds étaient en ivoire , tenus par deux Tritons aussi d'ivoire et d'or. Les restes de ce temple consistent en des fragments de tambours de colonnes d'une pierre dure et grossière qui était, ainsi que le temple de Minerve, à Corinthe, revêtue de stuc.
Près de là encore , on voit les ruines du mur construit par les peuples du Péloponôse, pour s'opposer à l'invasion des Perses, après la mortdeLéonidas. Ce mur avait 7500 mètres d'étendue, il coupait l'isthme en le traversant d'une mer ft l'autre; il
était construit en grands blocs et suivait les sinuosités du sol. On y distingue la base des tours circulaires dont il était flanqué ; mais ce dernier travail doit être attribué aux Vénitiens, qui rétablirent ce rempart pour conserver leurs possessions dans la Morée.
Les anciens entreprirent plusieurs fois de percer l'isthme et de relier les deux mers par" un canal de navigation. Démétrius, Jules César, Caligula, Néron le tentèrent , mais sans succès. Le sol est, en quelques endroits, à 80 mètres au-dessus du niveau de la mer. Non loin du temple de Neptune, on distingue quelques portions de ce gigantesque ouvrage.
Après avoir fait plusieurs vues de ces lieux célèbres , nous nous embarquâmes pendant la nuit. Nous suivîmes la côte de Mégare et les roches Scyroniennes, dans lesquelles était pratiqué cet étroit défilé où Scyron , l'un de ces brigands que punit Thésée, arrêtait les voyageurs et les précipitait dans la mer.
A la pointe du jour , nous atteignîmes l'île de Salamine et la doublâmes en suivant sa côte méridionale. Enfin , après avoir passé devant l'embouchure du détroit où Thémistocle rangea la flotte des Grecs, et laissé la petite île de Psyttalie, connue par la mort de 400 Perses tombés sous le fer des Athéniens commandés par Aristide, nous entrâmes au Pirée.
Nous allions à Athènes prendre un instant de repos et attendre le départ d'un vaisseau pour Conslanlinople.
DÉPART POUR CONSTANTINOPLE. — CHIO. - SESTOS ET ABYDOS. — LAMPSAQUE. — CONS- TANT1NOPLE.
Ce jour arriva bientôt, et, le 31 octobre, nous montâmes sur le Périclès qui se rendait à Syra. Arrivés dans ce port, nous tûmes reçus à bord du Scamandre , et, !e lendemain, nous étions dans le canal de Chio ; cette île qui dispute avec Smyrne, Colophon , Ithaque , Athènes , la gloire d'avoir vu naître Homère , s'offre aux regards, ainsi que toutes les autres iles de
l'archipel, aride et montueuse ; toutefois , elle produit un des vins les plus renommes "de toute la Grèce.
Après avoir tourné le promontoire Meloena , et passé le long des ruines de !a patrie d'Anaxagore, Clazomène, nous arrivâmes à Smyrne. Notre vaisseau ne demeura que peu d'heures en vue de ce port que nous devions visiter plus tard, et, continuant notre route, nous entrâmes dans le détroit de Lesbos, où naquirent Pitlacus , Sappho, Alcée, Arion, Terpandre, où aborda, dit-on, la lyre d'Orphée, et dont les habitants, livrés avec passion au culte de la poésie, avaient donné lieu de dire qu'à leurs funérailles les Muses faisaient retentir l'air de leurs gémissements.
Déjà nous apercevions les côtes de la Troade , et nous pouvions distinguer les tombeaux des Grecs ; nous aurions voulu descendre sur ces bords célèbres , mais le navire impitoyable emporte les voyageurs. Nous les saluâmes avec regret, incertains si nous pourrions plus lard ressaisir un ri-
vage que nous voyions fuir loin de nous.
Après avoir double le cap Sigée, nous découvrîmes l'embouchure du Simoïs et *> nous entrâmes dans le détroit de l'Hellespont dont les rives, chargées d'une abondante végétation, présentent les plus riants aspects.
En passant au-devant des Dardanelles, notre vaisseau prit a son bord un grand nombre de Turcs qui se rendaient à Constantinople ; tous emportaient avec eux des vases de terre vernissés, dont la forme est allongée et l'embouchure étroite. Les ornements dorés qui les recouvrent en font un objet de luxe plutôt que d'utilité.
Nous ne lardâmes pas à nous trouver au plus étroit du passage, entre Sestos et Abydos. L'Hellespont n'a , dans cet endroit , qu'un mille de largeur. Ainsi la traversée qu'en faisait à la nage l'amant de Héro n'a rien de prodigieux, mais ce détroit est dangereux par le courant qui vient de la mer Noire ; il est sujet aux tempêtes, et ce n'est pas sans danger qu'on
peut en essayer la traversée. Léandre péril dans un de ces accidents fréquents sur celte mer.
C'esl aussi là que furent construits les ponts ordonnés par Xercès et détruits par une tempête qui rompit les cordages et brisa les vaisseaux.
Nous fûmes bientôt en vue de Lampsaque, patrie d'Anaximène l'historien, où naquit le fils de Venus et de Bacchus, que les maris peu contents chassèrent de leur ville el auquel ils furent obligés , peu de temps après , d'élever des autels suivant une décision de l'oracle de Dodone. On sait que celte ville est une de celles que Xercès donna à Thémistocle pour l'entretien de sa table , elle devait lui fournir son vin ; en effet, de très belles vignes se remarquent à Penlour. Enfin , nous entrâmes dans la Propontide , et, dans la matinée du h octobre , nous aperçûmes , dans les brumes d'un horizon lointain, des dômes, des minarets et le développement d'une ville immense, c'était Conslantinople.
Le vaisseau marchait avec vitesse, les objets semblaient venir à nous ; déjà nous étions au château des Sepl-Tours, prison d'Etal ; nous découvrions la pointe du Sérail , ses jardins et ses kiosques. Sur le bord de la mer, on nous fit remarquer la porte par laquelle sortent les femmes, que les Sultans envoient a la mort en les faisant noyer. Nous étions arrivés dans le port ; à nos yeux se déroulait le magique tableau qu'offre ce long amphithéâtre de Conslantinople , de Péra , de Sculari qui en est séparé par le Bosphore. A la verdure des nombreux jardins se mêlent les habitations de forme légère , peintes de vives couleurs, les mosquées dont les vastes dômes sont accompagnés des coupoles qui couvrent les portiques de leurs enceintes , les immenses palais des ministres et des ambassadeurs, et ces vaisseaux de grandeur colossale , brillants d'or et de couleur de feu, et ce mouvement des barques élancées qui sillonnent la mer dans toutes ses directions ; tout , dans cet aspect, semble vous
montrer la reine des nations. Mais, Oséjour enchanté, ravissantes demeures, vous n'êtes qu'illusion! bientôt, en arrivant au port, le charme sera détruit. Pour parvenir jusqu'à votre habitation , il vous faudra passer par des rues étroites et sinueuses où ruisselle la fange, encombrées d'animaux immondes , bordées de maisons en bois sans régularité et sans goût, qui donnent a ces rues l'air d'une ville improvisée pour une foire.
Après avoir parcouru de nombreux détours, nous arrivâmes à l'hôtel de Belle- Vue , où nous trouvâmes M. Dalgabio , notre ancien compagnon de voyage.
On sait que, pour pénétrer dans les monuments publics, un firmandu Grand-Seigneur est indispensable , et qu'il se fait quelquefois attendre longtemps , malgré le prix élevé auquel il faut l'acheter.
Dès notre arrivée , nous pûmes nous réunir à une société qui venait d'en obtenir un. Précédés d'un cavache pour nous garantir des avanies , munis de pantoufles ,
sans lesquelles on ne peut meltre le pied dans les mosquées, nous nous dirigeâmes vers Ste-Sophie. C'est un temple chrétien que Justinien fit reconstruire après les incendies successifs qui l'avaient détruit.
L'empereur chargea de ce travail Anthémius de Tralles et Isidore de Milet. On dit qu'il le trouva si magnifique, qu'il s'écria : Je t'ai surpassé, Salomon.
En effet , la richesse des marbres , le granit, le porphyre des colonnes, la mosaïque dorée de ses voûtes, la grandeur de la coupole, le jeu perspectif des nefs, tout élonne dans ce monument.
Combien il est h regretter que les Turcs en aient détruit l'harmonie, en effaçant par une zone blanche les figures qui occupaient l'espace compris entre la retombée de la voûte et l'entablement du deuxième ordre ! Du reste, ce monument du bas-empire est empreint du caractère dégénéré de l'art des Anciens. A celle époque de décadence, la pureté des formes antiques ne fut plus un mérite recherché, on lui préféra le gi-
VOYAGE EN (iKECE
gantesque des dimensions et la richesse de la malière.
La mosquée , qui rivalise de grandeur avec Sainte-Sophie , est celle du sultan Àchmet.
Cette mosquée, construite en 1610, est, sans contredit, le plus bel édifice que les Turcs aient élevé. Rien n'est plus théâtral que le jeu pittoresque de ses dômes, de ses minarets et de ses longues lignes interrompues par de hauts cyprès. La porte de la mosquée est précédée d'une vaste cour pavée de marbre, et entourée d'un portique dont les arcs sont supportés par des colonnes également en inarbre. Au milieu de cette cour , est une fontaine octogone destinée aux ablutions.
Les fontaines publiques sont aussi des monuments où les Turcs ont développé le plus grand luxe, soit par le choix des marbres, soit par l'or, le coloris et les ornements. Elles sont enfermées dans de petits monuments d'une élégante structure. A leurs grillages sont attachées des coupes
de cuivre dans lesquelles le passant altéré boit l'eau puisée à la fontaine.
Les places publiques sont rares à Constantinople. La plus étendue est f Atmeidan, ancien hippodrome au temps des empereurs d'Orient. Au milieu, est un obélisque égyptien , élevé par Théodose, ainsi qu'il se voit par deux inscriptions, Tune grecque, l'autre latine, et par un bas-relief qui est sur le piédestal.
Les tombeaux des Sultans que l'on rencontre sur divers points de la ville, n'eu sont pas le moindre ornement. On y a développé tout le luxe de l'or, de l'ivoire, des pierres précieuses et de la marqueterie. A défaut de bas-reliefs, de peintures historiques, on y voit des inscriptions nombreuses, en or, sur des fonds rouges ou bleus qui, à nos yeux, ne sont que des ornements. Mais plusieurs de ces monuments sont faits d'une architecture romaine qui paraît étrangère à tout ce qui l'environne, elle se montre nue et dans des proportions disgracieuses , elle est en désaccord avec
i 10 VOYAGE EN GRÈCE
loul ce que l'édifice renferme , avec les sarcophages, les meubles, les armures, les étendards, disparate choquant que l'on retrouve quelquefois dans le costume mélangé de diverses nations.
Parmi les objets dignes d'attention renfermés dans ces tombeaux , on remarque des volumes du Coran, manuscrits sur vélin. La perfection de l'écriture, l'élégance des dessins, la vivacité des couleurs rendent ces livres très précieux, et ce n'est pas sans quelque peine que l'on voit le Turc ignorant, empressé de les montrer à l'étranger qu'il accompagne, laisser sur chaque feuille l'empreinte de ses mains.
Ailleurs, on nous a montré le sarcophage de Constantin Paléologue ; il est creusé dans un bloc de porphyre dont les Turcs ont fait un réservoir.
L'entrée du sérail, ou la sublime porte, n'a rien du luxe qu'on a mis aux autres édifices. C'est un bûtimenl d'un aspect vulgaire qui donne entrée à une première cour autour de laquelle sont rangées les
écuries du Grand-Seigneur, le divan du Visir, l'église Ste-Irène, aujourd'hui l'arsenal, où l'on vous montre le sabre de Mahomet II.
Au fond de celte cour, nous vîmes la seconde porte située entre deux tours ; c'est iïi qu'on exécute les Visirs, nous ne pûmes aller au-delà.
Le lendemain de notre arrivée, nous allâmes au théâtre ; on y donnait un opéra italien, la Norma.Ce théâtre est situé dans le quartier des Francs, le Péra, où nous étions logés. Il est inutile de dire que nous n'y vîmes aucun Turc.
Nous eûmes soin, en nous y rendant, de nous faire précéder par un domestique portant une lanterne, car les rues deConstantinople ne sont point éclairées.
Les nombreux Francs qui habitent le Péra voulurent établir des réverbères à leurs frais, et ce quartier éclairé contrastait avec la nuit profonde dans laquelle le reste de la ville était enveloppé. Un Pacha vint à y passer: Qu'est cela, demanda-t-il ? Ce
sont, lui répondil-on, des lanternes établies par les Francs pour se dispenser d'en porter une. — Je porte bien la mienne, répondit le Tacha ; qu'on les abatte toutes ;. ce qui fut aussitôt exécuté.
Les étrangers ne manquent jamais de voir Conslantinople du haut de la tour Galata. Nous y montâmes. De son sommet se déroule, à la vue, un panorama admirable. Au raidi, est la pointe du sérail, le palais des Sultans, c'est là qu'était l'ancien palais des empereurs grecs, et la position de l'ancienne Bysance. A l'occident, se voient Sic- Sophie, la mosquée du sultan Achmet, le palais du Gouvernement, la mosquée d'Orosman ; près du port, la mosquée du sultan Boasir, la tour du Sérasquier , le palais du ministre de la guerre, la mosquée de Soliman ; plus loin , la mosquée des Princes , et , en avant, le palaisdcs patriarches turcs, la mosquée de Mehemet, 1er sultan de Conslantinople, la portion de la ville appelée la Corned'Or, qui de la pointe du sérail s'étend le long du port où se jettent les eaux du Syndaris.
Au nord, sont les palais des ambassadeurs de France et de Russie, la mosquée de Tophana et celle du sultan Mamouth.
A l'orient , au-delà du Bosphore , se voient le palais de Belguerbé, Scutari et ses nombreux minarets ; enfin, revenant au midi, est l'embouchure du golfe de Nicomédie, et l'horizon se termine, du côté de l'Asie, par le mont Olympe , couvert de neiges.
Nous esquissâmes quelques vues de ce vaste et admirable tableau, de celte Constantinople que toutes les puissances de l'Europe regardent d'un œil d'envie , et qui jusqu'à ce jour a trouvé sa sûreté dans leur rivalité.
Un objet excitait alors vivement la curiosité, c'était un petit vaisseau à vapeur offert au sultan par le vice-roi d'Egypte. On aura une idée de sa richesse lorsqu'on saura que le chiffre de l'empereur était écrit en diamants du plus grand prix, et que l'intérieur était resplendissant d'or et de pierreries. Le Sultan était allé le visiter,
114 VOYAGE EN (iRÈCE
ia barque qui le portait était conduite par vingt rameurs ; à sa suite, en étaient d'auires montées par les grands de la cour.
Tout ce cortège de barques, fendant les ondes , se rendait au sérail au bruit du canon. Il fallait prudemment se tenir à l'écart ; leur vitesse était telle que le moindre choc eût fait naufrager la chaloupe qu'elles auraient rencontrée.
Nous ne saurions parler de la beauté des femmes turques ; elles paraissent dans les rues voilées de manière à n'avoir de découvert que les yeux et une partie du nez, et sous l'ampleur de leurs vêtements, on ne distingue aucune forme humaine.
Nous voulions emporter dans nos cartons quelques souvenirs de l'intérieur de la ville, mais nous ne pûmes satisfaire à ce désir. Les Turcs accueillent les dessinateurs à coups de pierre, et la moindre avanie qu'ils leur fassent est de les envelopper lorsqu'ils sont au travail, et de leur cacher obstinément la vue des objets en se plaçant dans la direction de leurs regards. C'est ce qui
nous arriva, nous fûmes donc forcés de nous contenter du peu que nous avions pu recueillir. Pour surmonter ces obstacles, il faut louer, â prix d'argent, une place dans l'intérieur d'une boutique d'où la vue des objets ne puisse être masquée, mais nous n'avions ni le temps ni la volonté de prendre ce moyen.
Notre curiosité ayant été satisfaite par la vue générale de Constantinople et par la visite particulière de ses principaux monuments ; peu désireux de demeurer plus longtemps au milieu de ce peuple slupide auprès duquel les Arabes du Kaire nous ont paru des hommes civilisés, nous quittâmes Constantinople, M. Reyet moi, après quelques jours de séjour, et montâmes à bord du Scamandre, le 7 novembre, pour nous rendre aux Dardanelles et de là dans la plaine de Troie.
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DÉPART DE C0NSTANT1N0PLE. — LES DARDA- NELLES. — HALIL-ÉLI (TYMBRÉ). — TCHI- BLACK.— LA PLAINE DE TROIE-KEMALLI.— ALEXANDRIA TROAS. — ERKESSIGHI. — S1GÉE.
Il était cinq heures du soir, une épaisse vapeur était répandue sur le golfe et l'on ne distinguait qu'avec peine les objets placés à une faible dislance. Notre navire était en marche, et déjà nous étions en face de la pointe du sérail, lorsque tout-à-coup nous ressentons une secousse violente accompagnée d'affreux déchirements; nous venions de heurter un brick anglais sur
118 VOYAGK EN GRECE
lequel nous avions été jeltés par la force des courants. La proue de noire vaisseau brisa une partie du fianc du brick, une des vergues de ce dernier ravagea notre pont, rompit les cordages de la mâture, enleva le tambour de l'une des roues et jeta à la mer deux de nos chaloupes d'embarcation. L'effroi fut grand parmi les passagers, chacun cherchait à échapper au danger d'être écrasé par la chute de quelque partie du mât, et les marins poussèrent des jurements épouvantables. Nous avions failli sombrer. De part et d'autre l'avarie fut considérable. Malgré cet événement, notre capitaine jugea que le vaisseau pouvait continuer sa roule, il ne s'arrêta point, et, le lendemain, nous arrivâmes aux Dardanelles. Du milieu du détroit où le navire jeta l'ancre , nous voyions les pavillons des consuls de (ouïes les nations flottant sur leurs maisons rangées le long du port. Ayant pris terre, nous nous rendîmes chez le consul de France, M. Batus, né de parents français, en Syrie. Il nous (il accueil, nous procura
un guide el des chevaux pour nous rendre dans la Troade, el nous obtint du pacha un bouyouroldi pour tous ces parages, jusqu'à Alexandria-Troas.
Un bouyouroldi est un sauf-conduit, une recommandation adressée par le Pacha à tous les employés de la province, un ordre de bien recevoir l'étranger qui en est porteur. Voici la traduction que nous en fit l'interprète du consulat de Smyrne, M. le baron de Nerciat. Nous ne la rapportons que comme un exemple du style turc.
« Les porteurs de ce bouyouroldi, les gentilshommes français Chenavard et Rey, se rendant maintenant du côté du vieux Istamboul, dans le but de faire des explorations, nous leur avons donné, nous qui sommes le gouverneur de la province de Biga et le gouverneur du détroit qui conduit dans la mer Blanche, nous leur avons donné ce bouyouroldi aux fins que personne ne s'opposât à leur trajet, afin qu'on les protégeât, suivant l'esprit des traités, et pour qu'on leur donnât partout les choses
qui leur seront nécessaires pour leur subsistance, vivres et boissons pour leur argent. Vous aurez la plus grande attention de vous conformer aux prescriptions de ce bouyouroldi. Ainsi donc, lorsqu'ils seront arrivés avec la protection de Dieu, il faudra que vous agissiez conformément fi la teneur de ces ordres, et que vous vous absteniez d'y contrevenir.»
t5 du mois de Cheval ia5(), »
Cette pièce porte un cachet au centre duquel est le nom du Pacha Esseid-Mohammed-Arif.
Nous partîmes ce même jour, et nous arrivâmes le soir a Halil-Eli ; nous fûmes reçus par l'Iman, prêtre turc de ce village. Nous étions dans la vallée deThymbré où, selon Homère, étaient campés les Lyciens, lesMysiens, les Phrygiens et lesMéoniens. Là était un temple d'Apollon dont les ruines couvrent une surface de 62,500 mètres.
On ne voit que tronçons de colonnes, que fragments de corniches, de chapiteaux doriques et corinthiens, que triglyphes de diverses grandeurs, plusieurs bas-reliefs représentant la Victoire dans un char, tenant des couronnes et des palmes. Cette quantité innombrable de fragments, la diversité des modules et des ordres donnent lieu de penser que ce temple était un périplère dorique, qu'il était hypètre, et que les colonnes intérieures étaient d'ordre corinthien ; que la frise sous les portiques était ornée de bas-reliefs, et qu'il avait une enceinte formée par un péristyle dont les colonnes étaient d'un diamètre plus petit que les colonnes du temple. Nous n'avons pu dans nos dessins représenter qu'une partie de ce vaste ensemble, mais nous avons recueilli avec soin les fragments qui offraient le plus d'intérêt, et qui pouvaient appuyer nos conjectures.
Nous n'y avons découvert qu'une seule des trois inscriptions grecques, rapportées par Lechevalier ; c'est celle-ci : « La tribu
Alalidc honore Sexlus Julius, premier magistrat de !a ville, préfet delà cohorte Flavienne, qui présida les jeux du gymnase, et qui, le premier, distribua aux Sénateurs et à tous les citoyens l'huile pour l'onction dans les bains. »
A deux tiers de lieue d'Halil-Eli, au sud, est le village deTchiblack, où sont les ruines êparses d'un monument en marbre.
On y voit des fûts de colonnes doriques et ioniques, des chapiteaux doriques grecs, avec cette particularité que nous avions observée dans les ruines d'Halil-Eli, que le tailloir est couronné par une moulure à l'instar des chapiteaux romains.
On y remarque la corniche dorique de l'angle inférieur d'un fronton et une grande palmelte d'angle d'un couronnement d'édifice ; nous n'y avons trouvé qu'un seul fragment d'inscription, mais qui présente cet intérêt, d'avoir pour objet le même Sexlus Julius, premier magistrat de la ville, préfet de la cohorte Fia vienne, honoré par la tribu Alexandride. La fin de l'inscrip-
lion manque, et l'on ne peut savoir si cel honneur avait la môme cause que celui qui lui était rendu par la tribu Afalide dans la précédente inscription.
Après une demi-heure de marche au sud de Tchiblack, nous arrivâmes sur les bords du Simoïs. Les eaux en étaient peu profondes, il était facile de le passer à gué ; mais sa largeur et la hauteur de ses rives témoignent assez que, au temps des pluies abondantes ou de la fonte des neiges, ce fleuve s'enfle et doit devenir un torrent qu'on ne saurait traverser autrement que sur l'un des ponts qu'on a jetés sur son lit.
Depuis son embouchure jusqu'auprès de la ville de Troie , le Simoïs coule dans la plaine ; son cours tranquille est ombragé par des grands arbres dont les rameaux s'étendent de l'une à l'autre rive ; plus haut, il roule dans les gorges profondes du mont Ida.
Nous le traversâmes au-dessus du point où il se réunissait au Scamandre , avant que le cours de celui-ci eût été détourné.
Le Scamandre, moins long et moins rapide que le Simoïs , eut cependant, au temps d'Homère, le privilège de conserver son nom jusqu'à la mer ; au confluent de leurs eaux, le Simoïs perdait le sien.
Deux causes ont pu y donner lieu ; le Scamandre est formé par des sources nombreuses qui ne tarissent jamais, au lieu que le Simoïs, pendant les ardeurs de l'été, n'est plus qu'un ruisseau, et les Troyens ont dû avoir pour celui des deux fleuves qui prenait sa naissance près des murs de leur ville, une affection particulière ; d'ailleurs, ils le croyaient fils de Jupiter. La veille de leur mariage, les jeunes filles allaient offrir à ce Dieu les prémices de l'hymen ; les arbustes épais dont ses sources sont couvertes pouvaient favoriser l'imposture d'un mortel qui s'offrait à leurs regards le front ceint de roseaux. Ainsi s'accomplit l'aventure de Cimon el de Callirhoe.
Nous allâmes à la recherche des sources chaudes dont parle Homère, lorsqu'il dit :
« Hector épouvante, fuyant devant Achille , arrive vers les sources du Scamandre dont l'une roule une onde chaude, où furent construits de beaux et vastes bassins de marbre, où les femmes des Troyens venaient laver leurs vêlements, aux jours de la paix avant l'arrivée des Grecs. »
Notre guide, aidé d'un Turc de Bounarbachi, nous conduisit à un bassin où se jetaient les eaux d'une source abondante, sortant comme les sources froides du dessous des rochers. Des femmes turques y lavaient leurs vêtements; à leur aspect, nos deux guides s'arrêtèrent, les femmes se retirèrent avec précipitation, et nous pûmes approcher.
Nous reconnûmes, en y plongeant la main, que la température de ces eaux était plus élevée que celle de l'air extérieur; nous étions, ce jour-là, au 10 novembre, mais l'impression était peu sensible.
Cette partie des eaux, après s'être répandue sur une assez large surface, et avoir formé une espèce de marais, se joint aux
eaux des sources froides pour couler réunies dans le lit du Scamandre.
Prés des sources de ce fleuve esl le village de Bounarbachi, situe sur remplacement de Troie, à l'endroit des portes Scées, ou portes du Couchant. De ce lieu, nous dirigeant à l'orient, nous passâmes par l'Erineos ou colline des Figuiers sauvages. De là, le terrain s'élève graduellement jusqu'au Pergama ou Citadelle, qui domine à pic sur les profondeurs où roule le Simoïs, et rend la ville inaccessible par ce côté.
Ainsi, le char d'Achille traînant le corps d'Hector, ne put faire le tour des murailles de Troie, mais il passa trois fois sous ses murs, en traçant par trois fois dans la plaine sa course circulaire.
Sur le Pergama sont trois tombeaux, dont l'un est celui d'Hector que lesTroyens avaient élevé dans l'enceinte de la ville. Minerve Iliade avait son temple dans la citadelle. Xercès, lors de son expédition contre les Grecs, étant arrivé sur les bords
duScamandre, monta au Pergama de Priain qu'il désirait fort de voir, el il immola mille bœufs à Minerve de Troie; Alexandre lui lit aussi des sacrifices.
Les champs cultivés qui occupent le sol de Troie sont semés d'éclats de pierre et de marbre sans aucune forme; ils proviennent évidemment de constructions ruinées de fond en comble. Les monuments de l'antique Troie ont servi de carrière pour la construction de la nouvelle Ilium fondée cinq à six siècles après son renversement, non loin du village de Tchiblack, dont nous avons parlé, et pour celle d'Alexandrie Troyenne. Ainsi disparut la ville de Priam, et le lieu qu'elle avait occupé resta même longtemps ignoré.
Nous quittâmes un instant les bords du Scamandre pour nous rendre sur les ruines d'Alexandria-Troas. Arrivés sur la tin du jour au village de Kemalli, nous fûmes contraints d'y séjourner. Le lendemain était jour de Sabbat , el notre drogmau juif voulut s'arrêter.
L'iman nous accueillit, nous conduisit :i la mosquée, fondée sur des débris de colonnes. Dans la cour qui ia précède, nous (rouvAmes un chapiteau dorique et deux fragments d'inscriptions latines, qui ne présentent plus aucun sens, mais qui se rapportent à Claude.
Peu après notre sortie de ce village, nous entrâmes dans une vaste forêt que parcourent quelques sentiers faiblement marqués. Le premier monument que nous découvrîmes , furent les restes d'un aqueduc construit par Hérode-Alticus, gouverneur des villes libres d'Asie, au temps d'Hadrien. Il en existe une longue suite de piliers détruits jusqu'à peu de hauteur du sol; ils étaient faits en grands blocs qui ont été enlevés pour être employés a la construction d'autres monuments.
A peu de distance de l'aqueduc et le long d'un petit torrent se trouvent des bains d'eau thermale. Deux grands bassins sont construits dans deux édifices séparés. Ces eaux sont ferrugineuses et leur tempéra-
lure est élevée au point qu'on ne peut en supporter la chaleur avec la main, a l'endroit où l'eau surgit du sol. Quelques fragments de statues en marbre , drapées, d'un beau style, sont couchés dans le corps de la maçonnerie. Seraient -ce les statues des nymphes dont parle Pausanias au livre X; il dit que, près du tombeau d'Herophile , prétresse du temple d'Apollon Sminthéus, on voit une source d'eau qui tombe dans un bassin où il y a des statues de nymphes.
Près de ces bains sont des pans de murailles renversés dont les parements présentent Vopus reticulatum, indice dune construction romaine ; nous avons cru y reconnaître des thermes auxquelles ont succédé les deux bassins actuels qui sont évidemment des ouvrages turcs.
Nous suivîmes dans cette forêt une voie tracée au travers de nombreuses ruines de tombeaux : nous étions dans la nécropole d'Alexandria.
Il ne reste plus de ces monuments que
les blocages en maçonnerie; tous les revêlemenls en pierre ou en marbre en ont été enlevés, et toutes les formes architeclurales détruites. Parmi ces tombeaux est une chambre sépulcrale dont les murs présentent aussi sur leur surface Yopusreticulatum. À la suite de celle-ci on voit les traces de plusieurs autres chambres pareilles, disposition qui rappelle les tombeaux découverts à la villa Corsini de Rome. Nous trouvâmes encore deux massifs de construction placés l'un près de l'autre, composés chacun d'une tour circulaire élevée sur un soubassement carré. M. de Choiseul a cru y voir les restes d'une porte de la ville ; nous pensons que ce sont deux tombeaui; leurs formes rappellent, dans des dimensions moins grandes, le tombeau de Cécilia Mélella. Des arbustes rampent aujourd'hui sur ces monuments et les déroberont bientôt à la vue. Des chênes séculaires les soulèvent de leurs racines, et hâtent leur destruction, déjà précédée de l'oubli des noms auxquels ils étaient consacrés.
Nous entrâmes dans la ville par une brèche pratiquée dans son mur d'enceinte.
Le premier édifice que l'on rencontre du côte d'orient, sont des Thermes construits en grands blocs et par assises régulières. On y trouve les dispositions principales adoptées par les Romains dans ces édifices, la grande salle, les salles adjacentes et les espaces entourés d'arcs qui environnent le corps du monument.
Près des Thermes , et au sud , sont les restes d'un bassin demi-circulaire; il est couvert par une demi-coupole, ainsi qu'une \asle niche. A l'extérieur, on voit les restes de l'aqueduc qui y apportait les eaux , et l'on remarque , dans l'épaisseur des murs, les conduits par lesquels l'eau tombait de l'aqueduc dans le bassin.
Gel édifice a donc eu le double objet d'être un château d'eau, et de servir à l'ornement de la ville.
Au sud des Thermes est le théâtre : il est adossé à un sol penlif et disposé en demi-cercle par la nature. De son sommet,
la vue s'élend à l'ouest sur la mer Egée, et se termine au nord par l'île de Ténédos. Aux deux extrémités de l'hémicycle, on voit encore les salles de la scène ; quelques gradins dépouillés de leurs revêlements sont en place, d'autres sont renversés.
Parmi ces débris on remarque quelques parlics de murs revêtus de Yopus reticulalum, et des fûts de colonnes en granit.
Les murs d'Alexandria-Troas sont presque enlièrement conservés, ils sont formés de grands blocs par assises horizontales et flanqués de tours. Leur étendue donne à la ville un circuit de deux lieues et demie.
Celle ville fui fondée par Alexandre, et, pour la distinguer des autres villes qui portaient son nom, elle fut appelée Alexandrie- Troyenne. Elle reçut, sous Auguste, une colonie romaine et prit sur les médailles le litre de Colonia Augusla. Saint Paul y demeura sept jours et y ressuscita Eulyque.
Alexandria devenue riche et puissante par la protection des Romains, par l'afleclion particulière de César, qui avait formé
le projet d'y transporter les richesses de l'empire, par celle d'Auguste qui en eut lui-môme le désir et par celle d'Hadrien, perdit toute son importance lorsque le siège de l'empire romain fut établi à Byzance ; on détruisit ses monuments pour en employer les débris précieux a la construction et à l'embellissement de Constantinople.
La proximité de la mer et la facilité des transports lui furent fatales. C'est ainsi qu'Alexandria fut effacée du nombre des villes, que son nom fut oublié et ses ruines méconnues à tel point qu'elles ont été prises par Spon et par d'autres voyageurs, pour être celles de Troie et l'édifice des Thermes pour le palais de Priam.
Nous quittâmes l'enceinte peu sûre que nous venions de parcourir, pour aller chercher un gîte à Talian, village composé de quelques maisons situées sur le bord de la mer.
Notre guide nous devança pour demander à un Turc si nous pourrions loger chez lui ; sur sa réponse affirmative, on nous fit
signe de nous arrêter pour donner à sa femme le temps de quitter sa maison et de s'en éloigner ; nous la vîmes en humble esclave emporter son enfant, et nous, sous l'impression d'un sentiment pénible, nous prîmes place au modeste foyer qu'elle venait de quitter par l'ordre de son maîlre qui, le lendemain, nous fil payer avec usure l'hospitalité qu'il nous avait donnée.
De là, nous dirigeant vers le cap Sigée, nous allâmes visiter le tombeau d'Uus, fite de Tros, et fondateur d'Ilion. Ce tombeau est le plus grand de tous ceux qui se voient dans la plaine de Troie; placé sur une colline, leThrosmos d'Homère, il la domine et est aperçu au loin.
C'était sur le tombeau d'Ilus qu'Hector tenait conseil avec les généraux troyens; c'est de ce tombeau que Paris, caché derrière la colonne qui le décorait, blessa Diomède d'un coup de flèche.
Du tombeau d'Ilus, nous nous rendîmes au village d'Erkessi , autrefois résidence du capitan Pacha ou amiral turc, et au-
jourd'hui de i'Aga. Dans la vaste cour de son habilalion, nous découvrîmes un fragment de marbre employé comme première marche d'un escalier extérieur; on y lit en grands et beaux caractères ces deux mots : pompomae vxori. Sur la place du village, auprès de la mosquée, est un grand tombeau en marbre blanc apporté des ruines d'Alexandria.
Ce tombeau avait été observé par M. de Choiseul, et, depuis ce voyageur, il n'a point changé de position : il sert au même usage. Je copiai avec soin les caraclères de sa longue inscription grecque, les ligatures nombreuses et la disposition des lignes. Celle inscription offre celte particularité, que la première ligne était écrite en caractères latins: on y lisait : marcvs pavlinvs aelivs AVRiLivs. Cette ligne n'existe plus sur le tombeau ; Lechevalier l'avait trouvée à Alexandria, parmi les morceaux que les Turcs avaient détachés du sarcophage pour le réduire à la dimension qui leur convenait.
Paulinus avait fait élever ce tombeau pour sa famille et pour lui, et dévouait à la vengeance de ses concitoyens celui qui aurait l'audace de l'ouvrir et d'y déposer un corps étranger.
D'Erkessi , nous nous dirigeâmes sur le cap de Troie où nous apparaissait le tombeau de Pénélée, l'un des chefs des Béotiens, qui fut aussi l'un des prétendants d'Hélène; pour y arriver, nous traversâmes, sur un pont de bois, le Scamandre qui coule dans un canal de cinq mètres de largeur, et se jette dans la mer, au sud de ce tombeau.
En suivant le rivage dans la direction du nord, après avoir passé au tombeau d'Anliloque, nous arrivâmes à Sigée, bâti sur un cap élevé au-dessus de la mer.
Nous ne pûmes y découvrir les restes de celte inscription dite Sigéenne, la plus ancienne inscription grecque connue que Lechevalier avait vue à la porte d'une des églises, et qui ne contenait plus que ces deux mots: $AN0AIK02EIMI; elle était
tracée en lignes boustrophédonicnnes, c'eslà-dire imitant le retour des bœufs qui labourent un champ (1). Cliandler l'avait vue entière el l'avait copiée ; elle avait pour objet le don d'un cratère fait au Prytanée des Sigéens par Phanodique, fils d'Hermocrale le Proconésien.
Près de la même porte était aussi un bas-relief d'une belle exécution : il représentait une femme assise ù qui des nourrices semblaient présenter des enfants emmaillotés.
Les restes de l'inscription et le bas-relief ont disparu, l'église même a été détruite.
On rencontre dans les rues de Sigée quelques fragments de colonne et une base en marbre d'ordre ionique, percée el servant d'orifice à un puits.
La ville de Sigée où régnèrent les Pisistratides , après leur expulsion d'Athènes, possédait des monuments; Hérodote cite
(i) Les lois de Solon étaient écrites en boustrophéilon.
(Pausaisias, livre 5.)
138 VOYAGE EN (iKÈCE
un temple de Minerve dans lequel on appendit le bouclier du poète Alcée.
A peu de distance de ce cap, au nord, sont deux monuments rapprochés du rivage : le plus grand est le tombeau d'Achille, l'autre est celui de Palrocle.
Le tombeau d'Achille a 166 mètres de circonférence; il porte les indices des fouilles qui y ont été faites en 1787 par Tordre de M. de Choiseul, alors ambassadeur de France à Couslantinople , et qui produisirent la découverte d'une figure en bronze de Minerve, et de plusieurs vases cinéraires de terre cuite que M. Balus, consul de France aux Dardanelles, nous a dit avoir vus.
Le lombeau de Patrocle est moins élevé : l'un et l'autre monument ont leur sommité abattue.
Nous finies la vue de ces tombeaux, et, durant ce travail, il nous fallut braver la pluie et un froid intense, car nous allions quitter, pour ne plus les revoir, ces parages célèbres et pourtant peu visités à cause des
difficultés que ce voyage présente et des dangers même qu'on peut y courir.
Si nos recherches n'ont pu ajouter aux découvertes faites par les illustres voyageurs dont les savantes disserlalions nous ont servi de guide , nous pouvons du moins certifier l'exactitude de leurs descriptions, et nous aurons rapporté de ces lieux des images fidèles.
Nous quittâmes Sigée pour nous rendre aux Dardanelles ; immédiatement après avoir passé le village de Koumkalessi ou Château d'Asie, nous traversâmes le Simoïs prés de son embouchure, et ne tardâmes pas d'arriver au cap Rhœlée, en vue du tombeau d'Ajax, le plus grand des tombeaux que les Grecs aient élevés devant Troie; il ne le cède point en grandeur à celui d'Jlus élevé par les Troyens. Je me hâtai de le gravir.
A son sommet, on voit quelques restes de construction, mais dans un tel étal de ruine, qu'on ne saurait en tirer aucune induction sur leur disposition première.
Vers les deux tiers de la hauteur de ce
no
monument, du côlé du sud, est l'entrée d'une voûte de deux mètres de largeur sur cinq mètres de longueur. Cette première galerie se resserre et en présente une seconde pareillement voûtée, n'ayant que 1 mètre 35 cent, de largeur ; elle cesse à environ 5 mètres de profondeur ; l'encombrement ne permet pas d'aller plus loin.
Philoslrate dit que ce travail fut fait par l'ordre de l'empereur Hadrien, qui, visitant la Troade, avait vu le squelette d'Ajax en danger d'être détruit.
Un Mysien, dit Pausanias, livre 1er. m'a conté que l'ouverture de ce tombeau est assez grande du côlé de la mer parcequ'il est continuellement battu des vagues et que l'eau Ta miné, il assurait avoir vu Ajax, el, pour faire juger de sa grandeur, il me disait que la rotule de ses genoux était comme ces palets dont se servent les jeunes athlètes aux jeux olympiques.
Ce lumulus était surmonté d'un petit temple, l'Aianlheion ; on y voyait la statue d'Ajax, qu'Antoine enleva et offrit à Cléopfllre.
Après avoir longtemps côtoyé la mer, tantôt par un sentier étroit baigné par les vagues, adossé à un rivage élevé à pic, tantôt en suivant les bords d'une corniche suspendue sur la mer, nous arrivâmes aux Dardanelles, poursuivis, assaillis par un orage affreux. Ainsi venait de se réaliser le rêve de toute ma vie : nous venions d'exécuter un voyage où, pour suppléer au temps qui nous manquait, nous avions déployé une ardeur infatigable, tout entiers au présent, sans nul souci de l'avenir ni des continuels obstacles, ni des privations de toute sorte que nous étions depuis longtemps accoutumés à supporter.
\kk VOYAGE EN GRECE
ses marais et du danger d'y faire un séjour, il nous donna les instructions dont nous avions besoin pour effectuer ce voyage dans une contrée fréquentée par des malfaiteurs. Ayant pris un drogman, et nous étant munis de chevaux, nous nous mîmes en marche.
A une demi-journée de Smyrne, commence la double chaîne des monts Corissus et Gallésius, laissant entre eux une grande vallée que parcourt le Kayslre dont les eaux chargées du limon qu'elles entraînent, vont se jetter dans le golfe de Samos.
Nous ne marchions plus qu'avec des escortes : c'osl Une espèce de milice libre qui occupe dans ces plaines désertes des postes placés à des intervalles de deux lieues. Ces soldats sans uniforme, fumant et buvant le café , accompagnent les voyageurs moyennant une rétribution, estimant qu'il leur est aussi profitable et plus sûr d'en agir ainsi que de s'organiser par bandes pour les dévaliser. Celte route est celle que suivent les caravanes venant d'Alep pour se rendre à Smyrne et aux Dardanelles.
Nous en rencon liâmes plusieurs. Le conducteur, monté sur un âne, précède cette longue suite de dromadaires qui, dans leur marche lente et mesurée, mais qui ne se ralentit jamais, traversent en peu de temps de vastes pays. Le rocher que le voyageur foule au pied est de marbre cipolin, mais le sol sans culture ne produit plus que des ronces et des lauriers-roses, auxquels l'œil qui y est accoutumé n'ajoute plus aucun prix.
Enfin, après avoir traversé le Kayslre sur un pont de trois arches, nous entrâmes dans la plaine d'Ephèse dont nous apercevions au loin l'acropole. Celte ville à laquelle toute l'Asie cédait le premier rang, la pairie de Xénodole, d'Heraclite, de Parhasius ; qui possédait tant de somptueux monuments , n'est plus qu'un misérable village sous le nom d'Àiasalouk, que les Turcs donnent à saint Jean l'évangélisle, fondateur de l'église grecque d'Ephèse. Un seul Kan existe près d'une petite mosquée ; c'est là qu'au milieu de quelques Turcs
indolents nous établîmes noire demeure.
Au sud de la chaîne du Corissus sont des ruines considérables de Thermes dont n'ont fait mention ni M. de Choiseul, ni Spon ; nous en levâmes les dessins. De là, en nous dirigeant vers la mer parallèlement au fleuve, nous vîmes la grotte des sept Dormants qui s'y réfugièrent pendant la persécution de Dioclétien; cette grotte fut transformée en église par les chrétiens. Plus loin, est un hippodrome dont les gradins s'appuyaient, d'un côté, sur les flancsde la montagne, et, de l'autre, sur des voûtes multipliées ; une voie antique le sépare de l'Athénéum ou école publique. La disposition des ruines de ce dernier édifice présente trois grandes salles accompagnées de divers compartiments d'une moindreétendue. Puis on arrive au théâtre adossé a la montagne : son vaste hémicycle et les murs droits de la scène sont formés de grands blocs en pierre et en marbre ; ce théâtre, un des plus grands que nous ayons rencontrés , pouvait contenir trente mille spectateurs.
Nous désirions vivement retrouver remplacement, et, s'il se pouvait, quelques restes du temple de Diane ; mais un marais profond formé par les eaux du Kaystre, occupe le sol de ce temple fameux. Les débris de sa riche architecture y sont enfouis, ou ont été enlevés par les empereurs grecs pour l'ornement de Conslanlinople.
Sur les bords de ce marais sont encore quelques fragments de corniches ornées que nous nous sommes empressés de dessiner.
Ce temple, dont Vitruve nous a conservé les dimensions générales, le nombre et la grandeur des colonnes, qui renfermait une multitude de statues et de tableaux , ouvrages d'Apelles , d'Euphranor , de Phidias , de Polyclète de Myron , de Praxiteles, et qui fut regardé comme une des sept merveilles du monde, est entièrement disparu. Il était en marbre et de l'ordre ionique c'est le premier temple où cet ordre ait été employé (1).
(i) La longueur totale de ce temple était de 4'-i5
(1 avait élé construit au sixième siècle, avant Jésus-Christ, par Crésus de Lydie qui Ht présent de la plupart des colonnes du temple, et par Ephésus, qui donna son nom à i;i ville. Clésiphon et Métagène en furent les architectes. Brûlé par Eroslrale en 356 avant Jésus-Christ, il fut reconstruit par Dinocrale, et jusqu'à sept fois selon Pline.
C'est, dit Pausanias, le plus grand et le plus superbe édifice que les hommes aient jamais élevé.
Le temple d'Ephèse a élé brûlé par une horde de Goths qui ravagea l'Asie sous le règne de Gallien, et il n'a pas été reconstruit.
Nous montâmes aux ruines d'une tour carrée nommée prison de Saint-Paul. Les murs en sont formés de grands blocs, et leur épaisseur est de 1 mètre 60 centimètres ; l'intérieur est partagé en quatre cellules qui
pieds. Sa largeur de aao ; il avait 127 colonnes de 60 pieds de hauteur ; 37 de ces colonnes étaient ornées de sculptures.
communiquent cuire elles. La forme ogivale des portes ne permet pas de faire remonter celle construction au temps de saint Paul ; elle annonce une époque sarrazine, mais c'est une tradition parmi les Grecs, et nous avons cru devoir en garder le souvenir dans nos cahiers.
De ce lieu élevé on domine sur toute la plaine que renferment les monls Corissus et Gallésius, le mont Pion, c'est-à-dire fertile, et le rivage de la mer. LeKaystre, semblable au Méandre dont il a pris quelquefois le nom , y déroule les sinuosités de son cours.
Celle vasle plaine, nous dit Hérodote, est le produit de ce fleuve; elle a été formée par ses alluvions, la mer en occupait toute la surface.
Un long aqueduc formant encore une suite de quarante-six piliers, dont sept sonl couronnés de leurs arcs, conduisait les eaux de la Fontaine Alipia à un réservoir placé sur le mont Pion, d'où elles se distribuaient dans les divers quartiers de la ville. Gel
150 VOYAGE EN GRÈCK
aqueduc a été construit avec les débris d'édifices déjà tombés en ruines ; on ne voit que fragments de bas-reliefs en marbre, d'inscriptions grecques et latines employées pour revêtements. Plusieurs de ces débris d'inscriptions portent le nom de Marc-Aurèle.
En général, les ruines d'Ephèse sont de l'époque romaine ; nous n'y avons trouvé que peu de débris d'architecture purement grecque.
Tous les voyageurs qui ont visité les ruines d'Ephèse, citent la porte de la Persécution: c'est un grand arc appuyé par de forts piédroits et couronné d'un haut atlique. Cette porte donne entrée à la citadelle et n'a rien qui rappelle les persécutions contre les chrétiens. Un bas-relief représentant Hector traîné au char d'Achille, que les Grecs ont pris pour le supplice d'un martyr, a donné lieu à celle fausse dénomination. Ce bas-relief a été enlevé par des Anglais. Il en reste encore un d'une moindre étendue représentant une bacchanale.
ET DANS LE LEVANT. loi
Dans la construction de cette porte, on voit des marbres et quelques fragments d'inscriptions qui ont appartenu à d'autres édifices.
Le monument le plus remarquable qui reste des temps chrétiens à Ephèse, est l'église de Saint-Jean : c'est un vaste édifice couvert d'une coupole soutenue par quatre colonnes de granit, suivant la disposition habituelle des églises grecques.
Transformée en mosquée, elle offre aujourd'hui un mélange d'architecture du Bas-Empire et d'architecture arabe.
Après six jours passés à Ephèse, nous reprîmes la route de Smyrne, luttant contre un vent glacé du nord. Nous y arrivâmes dans le cours de la deuxième journée, et, en attendant une occasion pour notre départ, notre temps fut employé à la recherche des antiquités de cette ville.
L'ancienne Smyrne, colonicdeColophon, fut une des douze villes qui appartenaient aux Eoliens; elle était située a deux milles et demi au sud de la nouvelle, le long de la
mer. Elle fui assiégée el conquise par les Ioniens assemblés à Colophon. La Smyrne actuelle fut bâtie par Alexandre ou plutôt par ses généraux, Anligone et Gallimaque. Elle est arrosée par le fleuve Mélès.
C'est sur les bords de ce fleuve que Cri— théis, qui s'y était rendue pour assister à une fêle qu'on y célébrait, fut surprise par les douleurs de l'enfantement , el quelle accoucha d'Homère, auquel elle donna, du nom du fleuve, celui de Mélésigènes.
Les murs de la citadelle, construite sur le montPagus, offrent, du côté de la ville, une portion de travail cyclopéen. A l'entrée de la citadelle est un sarcophage en marbre, dont les faces sont ornées de télés de Méduse el de guirlandes soutenues par des victoires. Au dessus de ce tombeau, est enclavée dans la muraille une tôle colossale antique, que les Srnyrniens disent être celle de l'amazone fondatrice de leur ville. Cette tête , malgré les mutilations qu'elle a souffertes, porte les traces d'un ciseau grec et une fierté de style qui ap-
parlient à la slaluaire du temps de Phidias.
Au dessous de la forteresse, sur la pente du mont Pagus, d'où la vue s'étend sur la ville et sur le golfe , on voit les ruines d'un théâtre d'une grande étendue , dont nous dessinâmes l'aspect et les plans divers. Une des salles de la scène existe encore : sa voûte est entièrement formée de grands blocs. Les voussoirs, non seulement à la léte de la voûte , mais encore dans toute la longueur et le dévelop-
, « — ■ peinent du berceau , sont appareillés avec
un crochet qui rend impossible leur glissement.
Ce théâtre existait encore en 1675, époque du voyage de Spon dans le Levant.
« Lorsque nous étions, dit-il, à Smyrne, on achevait d'y bâtir un Besestein voûté de pierres de taille, et long de quatre cents pas, qui prend jour par des petits dômes couverts de plomb, et qui sera fermé par quatre portes aux côtés et aux extrémités. On y élevait aussi, tout joignant, un grand
kan de pierres de taille. Mais pour mettre en état ces deux édifices , ils en détruisent un autre, qui ne faisait pas un des moindres ornements de la ville. C'est un théâtre antique qui est sur le penchant de la colline, comme Ion monte à la citadelle. Il était fort haut et très-bien bâti, et avait la vue sur la mer. »
Spon trouva à l'endroit de la scène une base de statue où était gravé en caractères grecs le mol clavdivs ; on pourrait en inférer que ce théâtre a été construit ou restauré par cet empereur.
Enfin, nous avons recueilli cequeSmyrne renfermait d'autres antiquités, telles qu'une suite de piliers carrés auxquels venaient s'adapter des demi-colonnes ; ces piliers nous ont semblé être les restes d'un portique en arcades, cl quelques chapiteaux en marbre d'ordre dorique grec , d'un style pur, qui ont été percés pour servir d'orifices à des puits.
Smyrnc, dont saint Polycarpe fut cvèquc dans le premier siècle, est la ville la plus
considérable de l'Asie-Mineure : elle peut contenir soixante mille habitants. Le quartier des Francs est le plus peuplé, ses magasins offrent des ressources que nous n'avons point rencontrées ailleurs, si ce n'est à Conslantinople. Toutefois, les objets qu'on y trouve sont d'une qualité inférieure, surtout la quincaillerie et les instruments de mathématiques.
Après quelques jours d'attente, arriva de Conslantinople le navire qui, trois mois auparavant, nous avait portés de Marseille à Malle ; nous nous y embarquâmes le 30 novembre, pour nous rendre en Egypte.
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