‹ Voyage en IcarieChapitre 104 sur 156 · DEUXIEME PART IE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PART IE

DISCUSSION. — OBJECTIOXS. — REFUTATION DES ORJEC- TIONS. — IIISTOIRE. — OPIMONS DES PHILOSOrilES.

CIIAPITRE PREMIER.

Hisloire d'Icarle.

L'offre genereuse de Dinaros avail ele acceptee avcc enthousiasme par la masse des etrangers reunis dans leur hotel, et uiie deputation nombreuse avail ete envoyee pour lui exprimer leur reconnaissance.

Des applaudissemenls unanimes lui renouvelerent cette expression quand il parut dans la grande salle du cours d'hisloire.

— Mon projet, dit-il, n'esl pas de vous exposer en detail les evenements de I'histoire d'Icarie : mon bul est seulement de vous faire connaltre comment la Communaute s'esl etablie parmi nous, les obstacles qu'elle a vaincus, et les moyens employes pour les surmonter.

Je crois necessaire cependant de commencer par vous donner rapidemenl une idee de noire hisloire nationale et de noire organisation a I'epoque de noire immortelle revolution.

II y a plus de quatre cents ans , des Peuples f^roces firent la conquete de noire pays et s'y elablirent. La lutte dura plus d'un demi-siecle. pendant lequcl les conqueranls detruisirent presque

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loulcs les villes, massacrerent la plus grande partie des habitants el reduisirent le reste en esclavage.

Les vainqueurs se partagerent toutes les terres et les esclaves, avec tout ce que ceux-ci possedaient, et formerent une Nation de maitres, de proprietaires et d^aristocrates.

Si cette Aristocratie de nobles et de pr^tres avail toujours ete unie, I'esclavage du Peuple se serait perpetue de generation en rf^neration : mais ces barbares , aussi ignorants que feroces , eta- Liirent entre eux Vindgalite de fortune et de pouvoir, et se donnerent un Roi hereditaire avec un souverain Pontife electif , et la guerre fut perpetuelle entre eux.

Les Rois se liguerent tantot avec les Pretres contre les Nobles, et tantot avec les Nobles contre les Pretres ou avec une partie de la Noblesse contre I'autre ; tandis que les Nobles et les Pretres se liguerent quelquefois contre les Rois.

Tous les moyens leur 6taienl bons , non-seulement la force , la guerre ouverte, le massacre, le pillage et les confiscations, mais encore les conspirations, les empoisonnements, les assassinats et le\ 1.

Souvent les rois opprimerent I'Aristocratie , firent pendre ou hruler les Aristocrates, et depouillerent les Nobles pour enrichir les Pretres, ou les Pretres pour enrichir les Nobles.

Souvent aussi les Aristocrates et les Pretres opprim6renl les Rois , les deposerent , les enfermerent dans des monasteres ou des prisons, les assassinerent ou mdme les firent decapiter sur I'echafaud.

Dans la longue liste des Rois et des Reines h^r^ditaires (car les fcmmes heritaient aussi de la couronne), on en trouve un grand nombre qui n'etaient que des enfants quand ils monterent sur le Irene ; beaucoup d'autres qui furent toujours dans un etat d'imbecillite ou de folie ; beaucoup d'autres qui furent libertins, debauches et remplis de tous les vices ; beaucoup d'autres qui furent mechants, sanguinaires , coupables de tous crimes; trois ou quatre seulemenl capables et dignes de regner.

Aussi beaucoup d'entre eux moururent deposes, degrades et emprisonnes ou bannis, ou perirent par la main d'un meurtrier ou du bourreau.

Dans la longue liste des souverains Pontifcs , on ne trouve ni guerc plus de vertu, ni guere moins de morts violentes, tandis que les Pretres et les Nobles ne valaient pas mieux que leurs chefs.

HISTOIRE D'lCARIE. 307

Ici I'orateur cite beaucoup de Rois et de Pontlfes qui se signalerent par leurs crimes ou qui perirent par la violence.

Mais tandis que I'Aristocratie se dechirait elle-mfime en presence du Pcuple, celui-ci profitait des divisions de ses oppresseurs. Les Rois, d'abord, affranchirent leurs esclaves pour obtenir d'eux un meilleur appuicontre I'Aristocratie, et I'Aristocratie affranchit aussi les siens pour obtenir leur secours contre les Rois.

Insensiblement affranchi, le Peuple acquit le droit de travailler pour son compte, d'exercer une Industrie , de faire le commerce, tic posseder des terres et de la fortune : quelques-uns s'enrichirent ct formerent la Bourgeoisie ; mais la masse resta miserable.

Alors le Peuple, devenu plus fort et plus eclaire , mais toujours malhcureux, tenta d'ameliorer son sort et de conqucrir sa liberte : alors les conspirations, les revokes et les violences populaires vinrent s'ajoutera cellos de I'Aristocratie; et dans ses resistances a Toppression, le Peuple ctait excite, soudoye, guide, presquet ujours par quelques-uns des plus puissants Arislocrates, souvent par quelques ambitieux membres de la Famille royale.

On vit quelquefois le Peuple, momentanement victorieux , se venger sur I'Aristocratie par le massacre, I'incendie, le vol et le pillage.

Mais les insurrections populaires, impuissantes contre la force et la ruse d'un pouvoir organise , furent presque toujours etouffees dans le sang du Peuple ! et I'histoire d'Icarie ne prcsente pour ainsi dire qu'une cbaine non interrompue d'oppression et de revollc, de guerres civiles et de carnage.

Cependant, le Peuple conquit le droit de s'organiser en Comviuncs et d'elire des Representants soit dans les £tats-Provinciaux, soit dans les l^tats-Generaux , et ces importantes conquetes lui donnerent le moyen d'en faire d'autres.

Apres avoir passe par vingt revolutions plus ou moins sanglantes ; apres avoir essaye toutes les formes de gouvernement (Aristocralie, Theocralie, Royaute absolue, Royaute conslilutionnelle, Repubiique, Dcmocralie et Dictature); apres avoir etc trahis par des Dictateurs commc par des Rois; apres avoir eleve sur le tronc plusieurs dynasties nouvelles et subi plusieurs rcstaurations ; apres

avoir detrone leur vieux tyran Corug en 1772, et leurs derniers tyrans Lixdox et Cloramide en 1782, les Icariens eurent enfin le bonheur de trouver un Dictateur qui voulut sincerement leur liberie et leur prosperite.

L'immortel Icar, convaincu que la cause de tant de revolutions etait non-seulement dans les vices de V organisation politique, mais encore dans ceux de V organisation sociale, entreprit courageusement la Reforme radicale de cette double organisation (qui dans la realite n'en est qu'une), et lui subslitua celle qui fait noire bonheur aujourd'hui.

Vous voyez que I'histoire d'Icarie, jusqu'a I'apparition d'Icar, est, a -peu-pres, I'hisloire de tous les Peuples.

Demain, vous verrez que noire organisation sociale etait alors aussi vicieuse et presenlait autant d'obslacles que celle de vos propres Patries, et que la m6me maladie pent 6lre guerie chez vous par I'application du remade qui nous a si complelement reussi.

De nouveaux applaudissements salu6rcnt I'habile orateur ( dont jc n'ai rapporte le discours qu'en substance), et I'asseniblce se s6para en gemissant sur I'oppression et le malheur du Genre humain.

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