‹ Voyage en IcarieChapitre 105 sur 156 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Vices de i'ancienne organisation sociale.

Vous nous voyez si heureux aujourd'hui, dilDinaros, vous trouvez nos institutions si sages el si parfaites, que vous aurez peine a croire combien etait remplie de vices noire ancicnne organisation sociale.

Et cependant comment n'aurait-elle pas ete vicieuse, cette organisation sociale, puisqu'elle etait roEUVRE, non d'un seul homme efc d'une seule assemblee creant un plan complet et coordonne, mais du temps et des generations successives ajoutant piece a piece ; noa de la meditation et de la discussion, mais du hasard ou de I'essai ; non de rexperience et de la sagesse, maisde I'ignorance et de la barbarie ; non de la vertu et de la volonle de faire le bonheur du Peuple, mais du vice, de la violence, de la conquete et dc la volonle d'opprimer!

On pent dire meme qu'il n'y avail pas de veritable Sociele, ni ie verilables associes , si ce n'est dans rAristocralie , et que la masse n'etait qu'un troupeau de vaincns, d'opprimes et d'esclaves, exploites par une petite Societe de conquerants et de maitres.

Les progres de la civilisation et des lumieres, et de nombreuses revolutions, avaient sans doute corrig6 beaucoup de vices primitifs; mais il restait encore une innombrable quantity d'injustices , d'abus , de prejuges , d'erreurs et de miseres, quand Icar, notre glorieux Icar, entreprit une re/orme radicale, en 1782.

Veuillez done m'ecouter avcc attention ; car tous les Pays sont organises de m6me, a peu pres, et par consequent c'cst Thistoire de I'organisation de toutes vos prekndues Societes que je vais faire en vous prescntant celle de I'ancienne organisation d'lcarie, bien que cbacune d'elles en parliculier ne reunisse pas I'ensemble de tous les vices que je vais enumerer.

Quelque hideux que soit ce tableau, je vous exposerai franchement la verite tout entiere, parce que, quand une maladie menace I'existcnce, ce n'est pas en detournant la tfete, en fermant les yeux, ou en niant le danger, qu'on peut parvenir a sauver le malade,, mais au contraire en sondant courageusement la plaie pour decouvrir toute la gravite du mal, et en en reclierchant la cause afln de pouvoir appliquer le remede qui convient.

Si ces vices, queje dois vous exposer dans toute leurlaidcur, excitent en vous quelque mouvement de colere, gardez-vous de confondre les homines et les institutions! Detestez, si vous voulez, les d^fauts, les eneurs, les prejuges, les abus et les exces qui causcnt les malheursde I'llumanite, mais indulgence et justice pour nos anciens Organisateurs, dont beaucoup n'ont pecbe que par inexperience, tout en voulant le bonheur de leurs semblables, croyant utiles les institutions qu'ils adoptaient, et ne se doutant nuUement du mal qui devait en resulter ! No vous irritez pas m6me centre les Conqu6ranls, parce que leurs violences et leurs usurpations etaient I'effet presque inevitable de leur education ou plulot de leurs moeurs, c'est-h-dire de I'ignorance et de la barbaric de leur temps 1 Je ne vais vous montrer notre d^tresse d'il y a 50 ans que pour la comparer a notre prosp^rite presente , et pour vous convaincre tous qu'aucun de vous ne doitdesesperer du bonheur de sa propre Patrie... Je commence.

Le premier vice fondamental, generateur de tous les autres, c'e^ lait VJnegalite de fortune et de bonheur.

Je n'examine pas si c'etait une injustice : je constate seulement le fait et Ics consequences, je me borne a remarquer qu'il divisait Ics Icariens en deux Peuples, des riches et des pauures, dcs heureux et des miscrables, des oppresseurs et des opprimes, et qn'il etablissait entre ces deux Peuples la jalousie, I'envie, la haine et une guerre continuelle.

Un autre vice fondamental, c'etait le droit dePropriete, qu'une loi romaine definissait le droit d'user et ^'abuser des bieus crces par la Nature.

Dans le principe, les Conquerants ou I'Aristocratie avaient conquis, c'est-a-dire usurpe et vole, toutes les terreset meme tous les objets niobiliers, et se les etaient parlages inegalement, en sorte que tous etaient extr^memcnt riches et beaucoup excessivement opulents.

Des cettc epoque , ces Conquerants , voulant rendre Icur Propriete ou leur conquete inviolable et sacree , avaient fait dcs lois pour declarer que toute atteinte de la part de leurs esclaves ou du Peuple serait un vol, un crime, et le plus infdme de tous les crimes, digne de mort ou de galeres et d'inlamie.

Pour perpetuer les terres dans leurs families , ils avaient 6tabli la loi des substitutions ou des majorats, et celle du droit (Vaincsse, qui deiendaient aux nobles de vendre leurs Proprietes et qui donnaient a Talne de la famille la succession du pere et sou vent celle de plusieurs autres parents , en sorte que I'Aristocralie devait concentrer eternellement toute la fortune entre ses mains, elreduire etcrnellement le peuple a la miser e.

Les substitutions et le droit d'ainesse avaient ensuite et6 abolis, et toutes les Proprietes pouvaient etre alienees; mais chacun y conservait toujours le droit illimite d'acquerir et d'amasser tant qu'il pouvait, soit par le privilege de sa naissance, soil de toute , autre maniere, en sorte que I'Aristocratie et quelques riches hour- ] geois possedaient toujours exclusivement les richesses.

Les Aristocrates, qui seuls faisaient les lois, et qui les faisaient toujours dans leur inter^t exclusif, avaient etabli que la Propriety donnerait seule le pouvoir, la consideration et le respect, quand m^me le riche serait souille de vices et de crimes, et que le pauvre le plus laborieux et le plus vertueux n'obtiendrait que dud^daifl, de riiumiliation etdu mepris.

A I'epoque de la Revolution, les 25 millions d'individus qui formaient la population d'Icarie se composaient d'environ 23,000 riches, de 150,000 aises et de 24,823,000 pauvres. Les 25,000 riches avaient plus de fortune que les 24,973,000 formant le reste de la Nation : ils avaient presque tout, les 130,000 aises avaient peu, les 24,825,000 pauvres n'avaient rien , si ce n'est leurs bras pour gagner du pain ; et Ton aurait pu citer tel Aristocrate qui possedait assez pour faire le bonheur de deux ou trois cent mille malbeureux.

Ces 25,000 riches vivaient dans Fabondance, dans les plaisirs et dans tons les raffinemenis du luxe , tandis que le Peuple manquait du necessaire.

Cette Aristocratie n'etait pas seulement oisive et inutile ; elle etait encore nuisible , soit en employant a nourrir des chevaux et des chiens de luxe les produits de la tcrre destines par la Nature a nourrir rhonime , soit en condamnant a la sterilite des imrnensites de jardins, de gazons, de pares, de terres et de marais, consacres aux plaisirs de la chasse et de la promenade : on voyait mdme quelques-uns de ces Aristocrates laisser incultes des terres immenses, sans en tirer ni profit ni plaisir, et sans donner du pain a des miUiers de malheureux mourants de fairn.

Cette Aristocratie nuisait encore a la Societe en lui enlevant un nombre immense de domestiques et d'ouvriers de luxe, exclusivement consacres a ses plaisirs.

On pouvait meme dire que le Peuple toutenlier (qu'elle avail appele son esclave et sa propriete ) etait encore son esclave sans en avoir le titre, puisque ce Peuple travaillait constamment pour elle et qu'elle ne travaillait jamais pour lui.

Ce Peuple d'anciens esclaves avait ete affranchi , mais son affranchissement n'etait encore qu'un mot ; sa liberte n'etait que partielle et imparfaite , il n'avait que la liberte civile , pour quelques objets particuliers, sans aucune liberte politique, et par consequent sa pretendue liberte n'etait toujours qu'un esclavage reel, mais modifie et different , comme I'esclavage n'etait pas le meme a Sparte et a Athenes. Chaque famille du Peuple n'etait plus I'esclave et la propriete de tel ou tel Aristocrate , et ceux-ci ne se partageaient plus toutes les families du Peuple pour les posseder individuellement ; mais le Peuple entier restait I'esclave et la propriete de VAristocratie entiere, et celle-ci possedait toujours le Peuple et I'es-

ploitait toujours, mais collectivement, indivisement, sous un autre litre el a des conditions differentes , le laissanl nialtre de Iravailler pour son propre comple , en lui laissanl la charge de se nourrir, vetir el loger avec son salaire, en conlinuanl a disposer de sa personne pour la guerre, el en rassujeltissant toujours a toutes ses lois et par consequent a lous ses caprices.

Le Peuple appel6 libre resla done reellement esclave.

2t eel esclave 6lait bien mallraite et bien malheureux ; car il ctait condamne a Iravailler dans son enlance , dans ses maladies et dans sa vieillesse , quand il n'avait pas encore de force ou quand il n'en avail plus, lous les jours, et depuis le matin jusqu'a la nuit, comme une bete de somme ou comme une machine ; il elail condamne a des travaux sales, degoulanls, penibles, insalubres et perilleux.

L'exces du travail enervait I'enfant , epuisait I'liomme et tuait le vieillard. Peu meme arrivaienl a la vieillesse ; beaucoup mouraienl d'epuisemenl ou de maladies, ou perissaienl par accident. La masse des Iravaillcurs restail abStardie, et les femmcs m6mes perdaienl leur delicatesso et leurs graces comme leur sante. Aussi, quand on comparait certaines masses d'Ouvricrs avec les Aristocrales , il semblait que c'elaient des etres crime autre espece.

L'Ouvrier n'ayant que son salaire , et ce salaire etanl insuffisant , il elail mal nourri, mal vetu, mal loge el toujours ronge d'inquietudes pour I'avenir. Beaucoup ne mangeaienlni pain ni viande, etaienl presquc nus ou converts de liaillons et de boue , logeaient dans des caves ou des greniers , dans des Irous ou des cloaques, sans meubles et sans feu. Presque lous etaienl moins heureux , non-seulement que le domestique , mais meme que le cheval et le chien de rAristocrale , el beaucoup etaienl plus miserables que les anciens esclaves et m6me que les animaux de travail que leurs maitres avaient inlerel de bien nourrir el soigner.

Beaucoup ne pouvaient pas meme obtenir de travail, et se trouvaienl plus malheuronx au milieu de la Sociele que les saumges ou les aiiimaux librcs au milieu des forels 1

On voyait des bandes de mendiants et de vagabonds , ressemblant a des b6tes immondes plutot qu'a des 6tres humains 1

Si , press6 par la faim , Ic pauvre touchait au superflu de PA

ristorrate, ceUii-ci Tappolait volcur, infdme, ct le faisait conclamner a la prison, aux galores ct souvont a la mort: le grand seigneur tuait un pauvre qui s'emparait d'une perdrix ou d'un lapinl

Aussi voyait-on souvont des enfants el dos vieillards, des hornmcs et des i'emmes, mourir dc faim ou cle froid I

Souvent encore on en voyait se suicider de descspoir !

Souveni m6me on voyait des peres et des meres tuer leurs enfants pour les arracher a la niisere !

Un impot en favour des pauvres, quelques aumones particuli^ res, quelques etablissenients de charite distribuaiit des secours et des aliments a domicile, quelques hospices pour des vieillards et des inflrmcs, quelques ateliers pour des individus valides, ne remediaient pas a la niillieme parlie du mal.

Nous sommes presquc irrites aujourd'hui contre tant d'injustices; nous avons meme peine a croire a tant de barbarie : mais beaucoup d'entrc vous ne trouveront que trop croyables et trop iideles plus d'une parlie de cet eifrayant tableau.

Et cependant, ne I'oubliez jamais, ce n'est pas pour vous irriter contre les hommes quo je vous retrace cos afiligeantes voritos, mais uniquemcnt pour vous indiquer le remede, pour vous montrer ses heurcux oflets, et pour vous donner I'esperance de voir la guerison de la maladie chez vous.

La Monnaie, inventoe pour etre utile, augmentait encore le mal en donnant a I'Aristocrate, qui n'aurait pu amasser et consorver en nature les produits de la torre, la facilite do les convertir en argent, d'entasser son or et d'augmentcr continuellement sa fortune.

La Monnaie representant ainsi toutes choses, chacun n'aspirait qu'a acquorir de I'or et de Vargent, dc la richcsse et de la fortune : cY'lait le souverain bicn, la principale affaire, et tous les moycns paraissaient bons pour s'enrichir.

Nous allons voir, en effet, que la Monnaie, Vincgalite de fortune et la Proprit'te etaient la cause de tous les vices, de tous les crimes et de tous les malheurs pour les Riches aussi bien que pour les Pauvres.

Posseder et retenir du superflu qaand des milliers et des millions manquaient du necessaire etait manifestement un acte d'lNJUs-

TICE.

Car n'est-il pas certain que la Nature a donne a tous les hommes, au moment de leur naissance, a tous les enfants au berceau, le meme droit a I'existence et au bonheur? Est-il possible de nier que c'est pour eux tous egalement et pour satisfaire leurs besoins , qui sent les m§mes, qu'elle a cree tout ce qui couvre la Terre?

N'est-il pas incontestable qu'elle n'a fait ni pauvres ni riches, mais qu'elle a voulu I'abondance et I'egalite d'abondance pour chacun des membres du Genre humain? Et quand le superflu des uns ne peut exister que par Vindigence des autres, n'est-ce pas one usurpation continue aux yeux de la Nature, de la Raison, de la Justice et de rilumanile?

Bien plus, celte premiere et capitale injustice ne renfermait-elle pas essentiellement toutes les injustices et tous les vices, I'Egoisme, la Vanile, I'Orgueil, Tlnhumanite et m^me la Cruaute?

Et par consequent tous ces vices ne devaient-ils pas necessairement se retrouver dans la masse des actions de ceux qui possedaient les richesses?

Aussi c'est en vain qu'ils se vantaient de leur moralite et de leur charile : la possession de ces richesses et la misere a iaquelle elles r''"hiisaientnecessairemenlles pauvres protestaientcontinuellement toiilre leurs pretendues vertus.

lis n'avaient pas m6me le droit de se dire religieux et Chretiens, car le Christ a proclame que tous les hommes sonlfreres, et qu'il ne doit y avoir ni riches ni pauvres parmi eux.

Mais les riches, corrompus par leur Education et leurs prejuges, n'etaienlpasseulementimpitoyables envers les pauvres: inegaux entre eux, les moins riches etaient jaloux et envieux du sort des plus riches ; et tous, avides et cupides, faisaient autant et meme souvent plus d'efforts que les pauvres pour augmenter leur fortune, sans s'arr^ter devant aucun vice ni devant aucun crime.

Vavarice, la stupide et funeste avarice, elait souvent leur plus innocente passion.

Voisivete jetait les Aristocrates dans toutes les fantaisies et les folies du luxe ou dans les dangers du jeu, et surtout dans les immoralites de la debauche, de la seduction et de la corruption : non contents de luer par le travail et la misere les gargons, les peres

et Ics maris pauvres, ils employaient leurs richesscs a seduire le«! lilies ct lesfemmes des travaiUeurs, eta porter le desordrcctla nonte jusque dans le scin de leurs families.

Ce n'est pas tout : les Aristocrates, toujours domin^s par les n6cessitcs d'une premiere injustice, s'efforgaient de tenir les pauvres dans 1 ignorance et meme de leur donner des vices pour les abrutir et les enchainer I

CVst en vain qu'ensuite ils recommandaient au Peuple la morale la probite, la temperance, la patience et la resignation ; c'est en vain que des pretres impudiques et luxurieux prechaient la Religion : leurs mauvaises actions parlaient plus haut que leurs hypocrites paroles , et leurs vices heureux elaient une perpetuelle provocation a les imiter.

L'opulenceou le superflu etant necessairement, commeje vous lai di'ja dil, une injustice el une usurpation, les pauvres ne pensaient souvent qu'a voter les riches ; et le vol, sous toutes les formes (escroquene, filouterie, banqueroute, abus de conQance , fraude , tromperie, etc.), etait I'occupation presque universelle des pauvres comme des riches.

Et les pauvres ne volaient pas seulement les riches, mais ils volaient aussi les pauvres eux-m6mes ; en sorte que tous, riches et pauvres, etaient voleurs et voles.

Je ne pourrais ^numerer toutes les especes de vols et tous les genres de voleurs.

. C'etait vainement que les riches avaient fait des lois terribles contre le vol, c'etait vainement que les prisons et les galeres etaient ,rempliesde pauvres voleurs et que leur sang etait souvent verse sur lesechafauds;pous5es par la misere, encourages par I'cspoir den'etre pas decouverts, les pauvres volaient dans les champs, ou dans les maisons, ou sur les routes, et jusque dans les rue's pendant la nuit.

L'adroit/?/ouvolaitsurlespersonnesm§me3, enpleinjour, dans les rues, les promenades, les reunions, partout.

Le hardi eicroc volait en employant le mensonge et la ruse, soil pour faire acheter des objetsquin'avaient qu'unevaleur infinimcnt nioindre, soit pour soutirer de i'argent en abusantde la credulite et souvent dc la bienfaisancc.

Parlerai-jc des faux-monnatjeurs ct des faussaires de toute cspece ?

Parlerai-jc aussi des usuricrs, de ccs grands voleurs, les loups^ cerviers de la Bourse et dc la Banque, les accapareurs, les monopolistes et les fournisseurs ?

Parlerai-je de ceuxqui s'cnnchissa\ent des calamites publiques , qui desiraient et provoquaient les invasions ou les guerres pour faire fortune, et les famines pour amasser de I'or au milieu des cadavres?

Parlerai-je de ccs voleurs qui compromettaient la santepuhlique en frelatant les aliments et les boissons qu'ils vendaient, et de ces autres grands voleurs, les chefs d'arm^e, qui pillaient lesPeuples Strangers en exposant leur pays a de terribles represailles?

Parlerai-je cnfin des innombrablesmoyens d'amasser de I'argent aux depens des autres , et des innombrables individus qui , dans presque toutes les classes, les pratiquaient journellement?

Tous ces fails n'etaient pas qualifies vols par les lois ; les plus inexcusables , les plus nuisibles , ceux qui n'etaient connus que parmi les riches , jouissaient meme de Timpunite legale : mais tous n'en etaient pas moins en realite des vols, suivant les regies d'une saine morale.

Chaque classe presentait sansdoute un grand nombrc d'exceptions : il y avait quelques riches aussi honnetesque possible, et bcaucoup de travailleurs ou de pauvres praliquant la probity : mais on pent dire que, par la force des choses et par une irresistible consequence de I'inegalite de fortune, tous les individus, riches et pauvres, etaient generalement anicncs a commellre des actions qui n'etaient en realite que des especes de vols.

Et souvent le vol conduisait a toutes les cruautis, a Vassassinat, aux tortures m6me les plus barbares, pour faire avouer oil I'or elait cache.

Que d'empoisonnements et de parricides n'excitait pas la soif de I'or et des successions I

On voyait des voleurs enlever et voler des enfants pour les proslituerl

On en voyait mSme voler et egorger des jeunes gens pour en vendre la chair ! ou le cadavre !

En un mot, il ne pouvait y avoir ni confiance ni securite ; chaque individu voyait des ennemis dans presque tous les autres ; et la Sociele semblait , pour ainsi dire, n'elre qu'un coupe-Qorde au milieu d'une foret!

Ct toutes ces horrcurs, que vous relrouverez plus ou moins par-

tout, etaicnt chez nous et sont encore ailleurs, je no puis trop le repeter, I'inevitable resultat du droit illimite de Propriete.

Mais le vol et le meurtre n'etaient pas les seules consequences de i'inegalite des fortunes ; et vous allez en voir bien d'autres 1

La Propriete faisait naitre des millions do contestations entre les voisins, entre les vendeurs et les acheteurs, entre les heritiers, etc. ; et des millions de proces , suscites par I'interet et la cupidile, tourmentaient les plaidcurs et souvent les ruinaient.

Pressees par lamisere, une multitude de filles etaient reduites a seprostituer I des m^res vendaient leurs enfantsl des maris vendaient leurs femmes I

L'argent etait la consideration decisive pour le manage : on recherchait la fortune plutot que des qualites et des vertus. Souvent les pere et mere empechaient leur jeune fille d'epouser le jeunc homme qu'elle aimait et la forcaient d'epouser un riche vicillard qu'elle ne pouvait aimer. Souvent aussi un jeune homme cupido 6pousait une vieille fiUe riche, uniquement pour jouir de sa dot. De la d'innombrables desordrcs dans les menages, les families et la Societe ; de la une intarissable source de scandales et de malheurs pour les epoux et pour les enfants ; de la les discordes conjugales, les adulteres, les proces en desaveu de paternite, les divorces, et souvent les empoisonnements et les meurtres ; de la dc mauvais exemples pour les enfants , et leur mauvaise education ; de la le trouble porte dans d'autres menages et dans d'autres families par des epoux mal assortis.

Toujours guides par I'amour des richesses et par la vanite , les Aristocrates n'avaient qii'un ou deux enfants^ afm de leur laisser plug d'opulence , tandis que les p^iuvres , ne pouvant pas laisser moins dc misere a dix qu'a deux ou trois, et n'ayant guere d'autre jouissance que cellede la paternite, avaient ordinairement de nombreuses families et ne procreaient que des miserables.

La pauvrete empfichait une multitude d'individus des denx sexes de se marier : d'innombrables celibataires portaient le trouble chez les autres ou vivaient dans le concubinage. G'etait en vain que , pour empecher le desordre, on fletrissait impitoyablemenld'innocentes creatures etles filles victimes des seductions des hommes et des vices dc I'organisalion sociale ; cette fletrissure ne faisait qu'augmcnter le mal en produisant une multitude d'avortcments , d'exposilions d'enfanls et d'infanlicides.

Quelques hospices pour reccvoir les pauvres femmes enceintes,

et les enfants abandonnes, n'etaient qu'un remede presque imperceptible ; et les maisons de prostitution, tolerees comme un autre remede, ne faisaient qu'autoriser et propager la depravation des moeurs.

Le besoin d'argent prodmsait aussi des romans et des peintures obscfenes et licencieuses qui ne pouvaient acquerir aucune gloire a leurs auteurs, mais qui corrompaient les imaginations, les esprits et les coeurs, et multipliaient les desordres.

L'opulence et la misore exergaient encore leur funeste influence sur les plaisirs de la Societe, les opinions, les moeurs et les coulumes.

Embarrasses de leur oisivete , les Aristocrates passaicnt une partie de I'annee a la chasse; et leur habitude de cruaute envers les animaux inoffensifs entrctenait leurs sentiments d'indifference ct d'inhumanite envers les hommes.

Les jeux de hasard et les jmris les habituaient a doubler brusquemcnt leur fortune ou a se ruiner, a s'enrichir des depouilles de ceux qu'ils appelaient leurs amis, a se rejouir du desespoir de ceux qu'ils ruinaient, ou a ruiner Icurs femmes et leurs enfants pour la chance d' acquerir un peu plus d'or.

Le luxe dans le logement, rameublemcnt, le vfitement, la nourriture, les domestiques, les equipages, les chevaux, etc., etait snns bornes comme les caprices de la folic, absorbait les plus excessives fortunes, etablissait la plus ardente emulation de vanite, et rendait I'ambition insatiable. -.

Les choses les plus recherch^es et les plus chores n'etaient pas les plus utiles ou les plus agreables, mais les plus rares, ou les plus doignees, ou les plus a la mode ; et la mode , changeant presque chaque annee, renouvelait continuellement la depense.

L'or, Targent, les diamants, les perles,le3 pierreries, les plumes, les 6toffes sans prix, concentraient sur la pcrsonne d'nne femme riche plus de richesse qu'il n'en fallait pour nourrir, loger et vfitir des milliers de malheureux.

La galanterie etla coquetterie eiaieni des passions universelles et la principale occupation des Aristocrates. Les hommes meme maries avaient des mattresses splendidement entretenues, et les femmes avaient des amants.

Aussi , sur les theatres, dans les romans, dans les salons, partout.

Ics tableaux les plus voluptueux semblaient n'avoir pour but que d'exciter les passions amoureuses.

Lesbals, les concerts , les spectacles , les reunions, les f^tes n'etaient generalement recherches avec avidite que comme occa ■ sion pour etaler son opulence ou comme moyen de seduction re ciproque.

On passait la nuit dans des plalsirs fatigants ou funestes et le jour dans un sommeil agite.

Au lieu 6.''allaiter leurs enfants , les mferes les abandonnaient a des mercenaires pour passer le temps dans les intrigues et les dissipations.

La fortune obtenant seule la consideration publique, les bourgeois et les pauvres s'efforgaient d'imiter en tout I'Ai istocratie et de pch raitre riches quand ils ne pouvaient pas le devenir.

Les jeux de hasard et les loteries , le luxe dans tout , et surlout dans la toilette , Tesprit de galanterieet de coquetterie, les divertissements publics et particuliers corrompaient ou ruiuaient les pauvres comme les riches.

Les ceremonies religieuses elles-m^mes, la messe, surtout hmesse de minuit , n'etaient generalement , comme le carnaval , que des occasions de rendez-vous, d'intrigues et de hbertinage.

Je ne vous parlerai pas de cesinnombrables cabarets ou tavernes de toute espece ou le pauvre allait s'empoisonner pour oublier dans le vin sa misere, et oil Fhomme s'habituait a descendre audessous de la brute elle-meme.

Jc ne vous parlerai pas non plus de ces aliments jet^s, dans certaines fetes publiques, au Peuple par I'Aristocralie, comme des os a des chiens, non pour les nourrir, mais pour jouir de leur voracit6 et de leurs combats.

Je ne vous detaillerai pas non plus les funestes consequences de tons ces abus ou de ces vices, dont chacun en engendrait mille autrcs: \otre imagination serait epouvantee sije vous racontais les suicides, les duels et les meurtres qu'occasionnaient le jeu et le luxe , la jalousie et I'amour, Tabrutissemcnt et la misere.

Je vous en ai deja trop dil, peut-etre, pour vous faire connaltre les vices de Torganisation sociale qui fit si long-temps le mallieur de nos ancetres : permettez-moi cependant d'ajouter quelques mots sur Vetat materiel du pays.

Toujours oppressive et toujours attaquee, ou toujours menagante et toujours menacee, rAristocratie ne pensait qu'a se defendre ou a consolider sa domination.

De la cet immense inconvenient, qu'elle ne pouvait administrer lo pays; et que, d'autre part, redoutant Faclivite et la puissance populaires, elle ne voulait pas meme souffrir que le Peuple de chaque Commune s'administrat lui-m^me.

Aussi, tout ce qu'on peut appeler administration etait-il generalement abandonne ou vicieux ; rien ne se faisait dans I'interet du Peuple ; et le pays se trouvait dans un etat deplorable.

Les, villes, presque toutes placees auhasard, construites irregulierement et sans plan, etaient mal siluees et mal construites. On y trouvait quelques belles rues habilees par les riches , mais un grand nombre de rues etroites , boueuses , mal aerees , malsaincs , sans Irottoirs, et quelques-unes qui n'etaient que des egouts et dcs cloaques.

L'Aristocrate etaiten silrete dans son carrosse, qui souvent ecrasait ou eclaboussait le pauvre ; mais le pauvre etait oblige de marcher, souvent nu-pieds, dans la boue, expose a toutes sortes d'inconvenienls et de dangers. Vous seriez eifrayes si je vous citais les accidents , les blessures et les morls qui d'ordinaire avaicnt lieu chaque annee dans une grande ville 1

La Propriete etant declareo inviolable , et chaque proprietaire ayant le droit d'user et d'abuser de sa ehose, chacun sacritiait Tinteret public a son interet personnel.

Les Aristocrates et les principaux fonctionnaires publics, qui tous etaient d'ailleurs des riches, avaient de beaux hotels ou des palais; mais les maisons du pauvre et ses ateliers n'etaient souvent que des trous etroits et insalubres.

Les Aristocrates avaient de superbes chateaux dans les campagnes ; mais les villages et les fermes n'etaient souvent que des tas de boue et de fumicr.

Quant a la Capitale, on y trouvait de magnifiques edifices et de magnifiques quarliers ; mais elle s'embellissait pour le plaisir dcs riches aux depens du rcste du pays , et, d'ailleurs , a cote de ces magnificences on voyait les rues les plus sales ct les plus degou-

tantes, comme h coto de la plus insolente opulence on voyait la plus hideuse et la plus afiligeante mtsere.

Les grandes routes, presque toutes tracees au hasard et mal Iracees, etaient souvent presque impraticables, n'etaient jamais disposees pour la commodite du pauvre pieton, et presentaient mille dangers qu'on aurait pu prevenir. Vous seriez effrayes encore du nombre d'accidents et de malheurs arrives chaque annee sur ies routes et les rivieres I

Les chemins qui conduisaient aux ch&teaux (Etaient toujourg aussi surs qu'agreablcs ; mais ceux que reclamaient les besoins de ragricullure et des villageois n'etaient communement , quand il y en avait, que des bourbiers, des roches perilleuses ou des precipices.

Et la encore, que d'accidents I

L'oisivete et le travail inutile etaient deux autres maux immenses.

Comptez en imagination le nombre des Aristocratcs oisifs ; des fonclionnaires inuliles, des agents de police, des soldats, des laquais, des moines et des ouvriers de luxe ; et vous verrez que des millions de bras etaient perdus pour les productions utiles : jugez de la perte 1

Aussi, la nourricifere du genre humain, V Agriculture, 6tait-elle negligee : je ne sais quelle immense etendue de terrain, mais certainement plus du iters du pays etait sans culture ; Teducation des bcstiaux 6tait pareillement delaissee ou entravee ; et sur une terre tellement favorisee du ciel qu'elle aurait pu procurer I'abondance a une population double et triple, des masses de malheureux paysans mouraient sans avoir pu manger ni pain, ni viande I

Le defaut d'ordre dans le travail lui-meme 6tait une source de pertepubliqueetde misereindividuelle. Sevoyant toujours opprimes, les pauvres avaient du moins exige la liberie, pour chacun, de choisir son Industrie et son commerce ; mais chacun, depourvu des moyens de conna'ilre ce qui se passait autour de lui comme au loin, prenait son metier au hasard, et la population travailleuse formait comme un atelier oil regnaient la confusion, le desordre et le chaos. De la beaucoup trop d'ouvriers dans Tindustrie du bois, par exemple, et pas assez dans celle du fer ; trop de produits d'une espece et pas assez d'une autre; trop de vin, par exemple, et trop peu de ble ; d'anciens et mauvais procedes suivis par ignorance, quand des procedes nouveaux assuraient la preference a des produits plus paifuits ou moins chcrs: et, sans allcr plus loin, vous

apercevez combien de laborieux ouvricrs devaientse trouver mines avec leurs families, et combien de produils devaicnt se trouver manquants ou perdus pour la Societe I

De lades faillites innombrables ou colossales, qui ne s'arrelaient pas dans leurs ricochets! de la des crises commerciaks etindustrielles, qui repandaient la ruine ou I'effroi I

Les machines m^mes, fruit du hasard ou du genie, qui n'est luim^rne qu'un hasard comme la beaut6, les machines ne servaient souvent qu'a donner de colossales fortunes a quelques-uns et a ruiner des milliers d'autres qui, pousscs par le desespoir, brisaient les mecaniques, brulaient les ateliers et niassacraient les proprietaires, jusqu'a ce que ces masses en demence fussent massacrees elles-memes par les soldats ou egorgees par les bourreaux 1

Je m'arr^te, presque en colere, comme vous, contreune organisation sociale qui produisait tant d'horriblcs calamites.

Et malheureusenient vous verrez demain , que notre ancienne organisation politique ne presentait ni moins de vices ni moins d'obstacles que notre organisation sociale.

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