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CHAPITRE III

Vices de I'ancienne organisation politique.

Hier, j'ai d^roul6 devant vous les vices de notre ancienne organisation sociale avec ses funestes resultats; et jevousaiprouve, je crois, que toutes ces calamites etaient Tinevitable consequence des trois vices radicaux : Vinegalite de fortune , la Propriete et la Monnaie.

Aujourd'hui , je vais vous exposer les vices de notre ancienne organisation politique avec leurs non moins funestes effets; et vous verrez que cette vicieuse organisation politique et ses calamites etaient encore I'irresistible consequence des memes vices radicaux, Vinegaiite de fortune et ses deux malheureuses compagnes.

Vous verrez aussi que I'histoire de cette ancienne organisation politique d'Icarie n'est autre chose, pour ainsi dire, que I'histoire de I'organisation pohliquc de TEurope et du monde, et que par con-

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sequent vous no devez pas desesperer de voir la rt-forme dans vos pays comme vous la voyez ici.

Etjen'aipas besoinsans doute devous repcter que la Justice et la Philosophic vous crient de ne jamais confondre les hommcs et les ijistitutions ; car les mauvaises Institutions politiques ou sociales sont un torrent qui entraine les riches comme les pauvrcs, et qui les rend tous presque egalement victimes en les noyant souvent tous alternativementouconjointement.... J'arrive au fait.

Vous vous rappelez qu'en 1772, dix ans avant notre regeneration sociale et politique, Lixdoxet les 25,000 Aristocrates ou riches du pays, domines et pousses par le besoin de conserver leur opulence, firent tous leurs efforts pour s'emparer du pouvoir et parvinrent k s'en rendre maltres.

Ce furent eux seuls ou leurs mandataires qui redigerent la Constitution et reglerent V organisation gouvernementale ou politique.

Remarquez-le bien ! VAristocratie a seule redige la Constitu ■ tion ! C'est tout vous dire en un seul mot ; c'est vous indiquer le vice radical qui devait engendrer mille autres vices; c'est vous annoncer que tout etait arrange pour la domination des uns et I'oppression des autres : aussi vous allez voir les deplorables mais infaillibles consequences 1

Constamment maltrisee elle-m^me par la necessite de retenir sa fortune et sa puissance, 1' Aristocratic s'etait attribue tous les pouvoirs, celui de faire la loi et celui de la faire executer. Par consequent la loi n'etaitque I'expression de la volonte de rAristocratie', par consequent encore I'Aristocratie exergait le pouvoir absolu ou le despotisme, et le Peuple n'etait en realite qu'un troupeau d'esclaves plus ou moins maltraite par ses maitres.

Ccpcndant forces de trompcr le Peuple pour I'enchatncr , ces mailres avaient parle dans leur Constitution de Suuverainete du Peuple, de Gouvernement representatif et de liberie ; ils avaient meme reconnu que tous les Icariens etaient egaux devant la loi, esperant que ces mensonges seduiraient les imbeciles, saus revolter ceux qui n'etaient que des brutes 1

Les Aristocrates qui s'etaient reserve le pouvoir legislatif ct qui I'exergaient par deux cents deputes elus par eux tous les dix ans, avaient confie le pouvoir executif a une Reinc hereditaire , qui n'etait en realite que leur instrument.

Jc n'examine pas si le Gouvernement ainsi constitue etait une Royaute aristocrcUiqiic ou une Arisfocratie royale ; ce qui est certain c'est que, pour ellc, sa famille et sa dynaslie, la Reine, comme I'Aristocratie, avail un interdt contraire a cclui du Pcuple ; c'est qu'elle elait essentiellement son adversaire , pour ne pas dire son ennemie ; c'est que rAristocralie, ses Deputes ct la Reine elaient des despotes et les maitres du Peuple.

Aussi la Reine s'appelait-elle Majeste, Maitrc, ses enfants etaient des Princes ou Princesses et des AUesses royales; ses Ministres etaie nt des Excellences ; et le Peuple etait sujet.

Pour mieux assurer la soumission du Peuple, et loujours dans son inleret, TArislocratie 6tait naturellement conduite a faire de la Reine pour ainsi dire une Divinite, en donnant au Pcuple I'exemple de se prostcrner devant elle et de considerer ses moindres faveurs comme etant la felicite supreme.

Aussi, rAristocratieayantbesoindeseduire,corrompreetdiviser les pauvres pour les enchainer, I'un des plus puissantsmoyens d'y parvenir etait I'exploilation de \c\iTvanile: la Reine invitaita ses fetes et meme a sa table les femmes des bourgeois et des pauvres les plus marquants; elle leur donnait a baiser sa belle main; elle leur demandait des nouvelles de leurs enfants, de leurs maris, de leurs affaires, et quelquefois de leurs singes ou de leurs perruches; la tete tournait a ces bourgeoises qu'on travaillait a rendre vaniteuses, tandis que la cervelle de leurs maris etait renversee quand la Reine les appelait ses chevaliers de la jarretiere ou de la pantoufle, de I'epingle ou du peigne, et surtout quand sa Majcsto daignait accorder aux elus inappreciable honneur de suspendre elle-m6me a leurs narines une petite jarretiere en or ou un pelil peigne en argent.

Et,jevousle demande, comment la Reine aurait-elle pu nepas vouloir exciterla vanite des pauvres? Comment les pauvres auraientils pu ne pas avoir de vanite ?

Par la m^me raison, TAristocratie avait donne a la Reine le droit de nommer environ cent mille fonctionnaires publics ou agents royaux ; et la Reine les choisissait toujours parmi les Aristocrates et les bourgeois, ou parmi les pauvres qu'elle voulait acheter ; et ces pauvres etaient d'ordinaire des 6tres vils et cupides, qui vendaient leur conscience pour sortir de misere. Mais comment la Reine n'aurait-elle pas achete et enrichi la bassesse puisquc la bassesse seule consentait a se vendre ? Et comment la misere n'aurait-elle pas et6 tentec de se laisscr corrompre?

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Le People demandant la responsabilite minisUrielle, et 1' Aristocratic ne pouvant I'accorder sans peril, n'etait-ce pasune necessit6 de faire semblant de I'accorder, et de la refuser en effet? Aussi la Constitution declarait les Ministres et leurs agents responsables de leurs abus de pouvoir ; mais c'etait I'Aristocratie qui seule avait le droit de les poursuivre ; par consequent les attentats des Ministres centre les pauvres en faveur des Aristocrates etaient impunis et m6me approuves ; par consequent la responsabilite ministerielle n'etait qu'une deception et un mensonge, et rien ne pourraitvous donner une idee de Vinsolence du dernier commis ou du dernier agent de police envers le Peupje, quoique cette insolence , encouragee et protegee par I'Aristocratie, doive vous paraitre aussi naturclle de la part des agents que son encouragement de la part des ministres !

Independamment de plus de 50 millions appartenant tant k la Heine et a sa famille qu'a Lixdox , I'Aristocratie avait donne a la Reine, sur le tresor public , une liste civile de plus de '25 millions chaque annee, pour entretenir la splendeur du trone , I'eclat de la couronne et la pompe de la Royaute.

La Reine jouissait en outre d'une multitude de superbes Palais.

Sa Cour etait le rendez-vous des riches, le sejour de la flatterie, un foyer permanent d'intrigues et de conspirations contre le Peuple; c'etait aussi la source empoisonnee d'oii le luxe , rambition et la cupidite se repandaient sur toute la surface du pays.

Mais tout cela n'etait-il pas une necessite?

Independamment des 25 millions de liste civile , rAristocratio meltait chaque annee a la disposition de la Reine plus de 900 millions d'imputs, dont elles reglaient ensemble le budget, c'est-a-dire Tassielte et remploi.

Ces 900 millions principalement imposes sur les pauvres, comme vous le verrez tout a I'heure, etaient presque exclusivement employes dans Tinteret de I'Aristocratie et de la Reine , soit pour payer d'enormes trailements aux Aristocrates fonctionnaires publics, soit pour acheter des partisans parmi les pauvres, soit pour entretenir une immense armee et une nombreuse police deslinees a defendre I'Aristocratie et laRoyaute-

Mais tout cela n'etait-il pas encore indispensable ?

Sur cette somme immense, quolques millions sculement ^talent

consacr^s al'educalion du People ; el c'est a peine si 40 ou 50 millions etaient employes dans I'inter^t populaire ; encore, ccs 50 millions ne profitaient-ils au Peuple qu'indirectement et parce qu'ils profitaieut d'abord aux Aristocrates, dontTintcretetait, sans exception, la cause determinante des impots et des lois.

Mais I'inter^t aristocratique ne Texigealt-il pas imperieusement?

Quanta rassiettederimpot, rAristocratie en exemptait presqua les riches pour en ecraser les pauvres ; tandis que le luxe en etait affranchi, tandis que I'Aristocrateconservaitun immense superflu, tandis que d'immenses fortunes en rentes ou en capitaux en etaient exemptes, chaque pauvre etait force de donncr au fisc (c'est-a-dire a la Reine et a I'Aristocratie) une partie de son necessaire, et de payer le droit de se nourrir , de respirer I'air, d'enlrer dans sa cabane, d'y recevoir la lumiereduSoieil, de s'y chauffer, de travailler pour gagner sa vie, meme de s'instruire. Le sel et presque tons les aliments du pauvre, le vin et ses autres boissons, sonbois et son charbon, ses porles et ses fenetres, ses permissions de travail et ses journaux, tout ce qui I'inleressait etait greve d'impot, m6me le grabat et les haillons que lui laissaient ses pere et mere en mourant, meme \a Justice, m6me les dettes dans les successions, mfime le malheur et la perte dans les faillites I

Les loteries, les maisons de jeux , les maisons de prostitution , Etaient egalement imposees, non pour les empecher, mais pour enrichir le fisc en enlevant au pauvre sa derniere obole ; et c'etait par inter^t fiscal que I'Aristocratie autorisait ces antres de demoralisation et de ruine.

En un mot, les pauvres, qui n'avaient que leur miserable salaire, payaient ensemble plus des trois quarts des impdts I

Ces impots n'etaient pas seulement un fleau par la misere a laquelle ilsreduisaientle Peuple; ils etaient encore un fleau par la demoralisation qu'ils repandaient dans la masse et par les vexa. tions arbitraires qu'entralnait leur perception.

Chacun considerant Timpot comme une injustice et presque un \ol, personne ne se faisait scrupule de mentir , de se parjurer, d'employer toutes les ruses et toutes les fraudes pour voler le fisc et tromper ses agents ; les riches eux-m6mes donnaient I'exemple de cette esp^ce de vol : de la Thabitude generate du mepris pour les lois, de la fraude et du mensonge.

De I'autre c6t6, instruits de toutes les fraudes pratiqu^es par les contribuables, les agents du fisc rivalisaient de ruse et de precau-

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ttons pour leg prevenir et les d^jouer, tandis que le fisc excitalt leur inhumanite et m^me leurs exc6s, en partageant avec eux les produils : de la les obligations les plus g§nantes et les plus prejudiciables imposees a certaines industries ; de la des fouilles domiciliaires et des perquisitions jusque dans le lit du malade ou de la femme en couche; de la les octrois et les douanes, la visitedes effets (les voyageurs et meme de leurs personnes souvent mises a nu par des commis ; de la des derangements, des pertes, d'inevitables abusde tout genre, d'innombrables vexations, et d'intolerables outrages qui avilissaient les hommes, et dont le recit detaille exciterait peut-etre en nous de la colere.

Tout cela n'esl-il pas revoltant, en effet? Mais, puisque rAristocratie etait obligee de vouloir d'enormes impots sur le Peuple, tout cela n'etait-il pas indispensablement necessaire ?

L'impot d'argent n'^tait pas encore aussi lourd que I'impot du sang: chaque annee, outre le budget de 900 millions, I'Aristocratie accordait a la Reine cent mille soldats pris parmi les jeunes gens de 18 ans. Les riches ^taient exempts ou se faisaient remplacer pour un peu d'or, ou commandaient les autres ; et les pauvres fournissaient seuls les cent mille soldats, la fleur de leurs enfants ; et ces cent mille travailleurs, enlev^s a I'industrie et a leurs pauvres parents au moment m6me ou leur travail commengait a devenir utile a leurs families , eieient forces d'aller se faire tuer pour defendre les pares etles palais des Arislocrates, ou pourservir leur ambition contre I'etranger, ou pour soutenir leur domination contre les pauvres : les /ils servaient a enchainer les peres et a tuer les freres I

C'6tait bien le plus du'r esclavage 1 mais puisque I'Aristocratie voulait le bonheur exclusivement pour elle, I'inexorable logique ne la forgait-elle pas h rejeter les fatigues et les dangers de ia guerro sur les pauvres, et m^me a lancer le Peuple contre le Peuple ?

Je n'ai pas besoin de vous citer les autres lols : vous comprenez que, faites par I'Aristocratie, toutes etaient necessairement dans Tinteret de celle-ci contre ses sujets. Je ne pourrais pas vous en citer une seule dictee par i'interdt populaire 1

Et ces lois, entass^es p6le-m^le depuis des sifecles , heritage de vingt revolutions, etaient tellement innombrables, confuses, incoherentes , contradictoires ou perfidement obscures , que le l^giste le plus savant pouvait a peine les connaltre ou les comprendrel

Et, cliose absurde autant qu'inique, la plupart.des pauvres, auxqiiels elles ordonnaient ou interdisaient toujours quelque chose, en les punissant en cas d'infraction, ne pouvaient ni les connaltre ni meme ies lire.

Aussi comment les pauvres auraient-ils pu aimer et respecter des lois qui n'etaient a leurs yeux que des CBuvres d'injustice el d'oppression? C'etait en vain que I'Aristocratie, toujours dans son interSt, presentait ses lois comme sacrees, et ne parlait que de respect et d'obeissance a laloi : chacun s'efforcait de les eluder ; les menaces, les chcitiments et la force pouvaient seuls en obtenir I'execution.

II y a plus : les imbeciles ne sentaient pas la tyrannie, les ISches la toleraient, les cupides la servaient ; mais d'autres murmuraient et resistaient. De la des conspirations conlinuelles, des associations de tout genre pour se defendre ou pour attaquer, des emeutes et des insurrections, des massacres, des supplices, et toutes les horreurs de la guerre civile.

Mais, je vous le demande encore, toutes ces horreurs , dont les riches etaient victimes comme les pauvres, n'etaient-elles pas la fatale consequence de I'amour de I'Aristocratie pour la fortune et la domination , et de I'amour naturel a I'homme pour I'independance etla liberte?

Menacces a leur tour dans leur existence, FAristocratie ct la Reine ne pensaient pkis alors qu'a se defendre et a paralyser leurs adversaires. De mdme que, dans d'autres pays, les maitres blancs faisaient des lois pour comprimer leurs esclaves noirs, de m^me les Aristocrates faisaient chaque jour des lois nouvelles pour comprimer leurs esclaves blancs, pour desorganiser le Peuple ou I'empecher de s'organiser , pour lui interdire les associations et les reunions, pour le desarmer, pour I'empficher de lire, de parler et d'ecrire.

Et chaque jour de nouvelles lois eniantaient de nouvelles peines, des amendes, des confiscations, les cachots, I'exil, les galeres et la mort : c'etait la terreur qui gouvernait 1

Et pour appliquer ces lois terribles , d'autres lois autorisaient la Reine a organiser une nombreuse Police , une nombrcuse Armee, une nombreuse Milice bourgeoise et des Tribunaux de tout genre.

Et tout cela n'6tait-il pas toujours une chalne non interrompue de consequences H de n6cessit6s ?

La Police violait arbitrairement, la nuit et le jour, sous mille pretextes, le domicile des pauvres ; fouillait leurs meubles et leurs papiers les plus secrets : saisissait tout ce qu'elle jugeait convenable de saisir ; enlevait le mari a la femme ou la femme au mari , le pere aux enfants ou les enfants au pere, et quelquefois tous ensemble, et les jetait dans des cachots pour les livrer ensuite aux tribunaux.

Elle calomniait ceux qu'elle ne pouvait pas faire arr^ter ; et plus un opposant etait redoutable par ses vertus, plus elle s'efforgait de le deshonorer par ses calomnies.

Ses innorabrables espions de tous genres s'insinuaient partout pour semer la division parmi les pauvres, pour exciter entre eux les jalousies, les rivalites et les defiances, pour trahiret denoncer, pour seduire, corrompre, acheter Jes trallres et des delateurs.

Une foule d'agents provocateurs provoquaient mfinie les pauvres a conspirer pour les livrer ensuite et les perdre , tandis que les agents de ce qu'on appelait le cabinet noir violaient le secret des lettres etfouillaient dans les correspondances pour faire arr^ter ensuite des centaines d'individus.

Et pour remplir ces infernales fonctions, I'Aristocratie prodiguait Tor pour recruter leurs agents parmi les plus miserables , parmi les voleurs et les galeriens! Et c'etait a cette horde redoutable qu'on livrait le domicile, la personne , la liberie et Thonneur des families !

Et I'Aristocratie parlait sans cesse d'ordre, de moralite, de vertu, de loyaute, d'honneur !

Et vous avez peine, je le vois, a contenir vos sentiments d'indignation et de colere 1

Et cependant vous ne devez que plaindre la malheureuse humanite , victime d'un premier vice organique ; car , puisqu'on avail organise I'opulence et la misere, etait-il possible que I'Aristocratie n'employSit pas la violence, Tarbitraire, la calomnie, la corruption, la provocation, la delation, la trahison, et I'ecume de la societe dans la Police! Etait-il possible qu'une foule de malheureux ne preferassent pas Tor etle pouvoir a I'indigence ou aux bagnes?

Vous devinez ce que devaient 6tre les Tribunaux organises par I'Aristocratie et par la Reine, et par consequent necessairement organises dans leur mteret, Choisis parmi les Aristocrates ou parmi leurs partisans, toujours dependants de la Reine, et necessairement desircux de ses faveurs pour eux et leurs enfants, etait-il liumai-

nement possible que les Magistrals, m6me les plus vertueux, eussent Vimpar Halite necessaire a la Justice et sans laquelle il n'y a pas de veritable Justice? Et, d'un autre cote, n'etait-il oas humainement impossible encore que I'Aristocratie ne desirat point s'assurer la condamnation de tous les enuemis qu'elle aurait besoin de faire condamner ?

Aussi, les prisons, quoique nombreuses, ^taient-elles remplies de condamnes politiques. Et quelles prisons! generalement degoutantes et malsaines, elles etaient un outrage a I'Humanite en meme temps qu'un instrument de vengeance et d'oppression.

Mais, loin d'amener enfin la soumission et I'ob^issance, ces lois et cette police, ees tribunaux et leurs condamnations, cette oppression et cette terreur ne faisaient qu'augmenter le mecont'entement et la haine , et porter la colere jusqu'a I'emeute et I'insurrection.

Et si la colere poussait irr^sistiblement les opprim6s a I'insurrection , la necessite , la fatale necessite ne poussait-elle pas irresistiblement aussi I'Aristocratie a combattre les insurges pour conserver sa domination ?

Se presentaient alors ce qu'on appelait la Milice bourgeoise et I'Armee.

La Milice bourgeoise , vous le devinez encore , 6tait organis6e pour comprimer le Peuple.

Quant a VArmie, tiree du Peuple, sympathisant avec le Peuple, elle etait commandee par des Aristocrates et organisee pour defendre les Aristocrates ; et les soldats , tronipes , ou seduits, ou intimides par des lois terribles, et d'ailleurs maUrises et entra'mc'S par la force de la discipline et la puissance de I'organisation militaire, Etaient inevitablement des instruments d'oppression contre leurs peres et leurs freres, et contre eux-m6mes.

Mais voyez jusqu'ou s'etendaient les necessites de I'Aristocratiel Imparfaitement rassuree par la milice bourgeoise et par I'armee, qui renfermaient beaucoup d'hommes du Peuple, cette Aristocratie avait autorise la Reine a organiser non-seulement une Garde noble et une Garde du Palais, mais encore une Garde etrangere ; et cinquante mille mercenaires , pousses par la misere et largement payes, etaient toujours pr6ts a combattre le Peuple.

Cependant toutes ces armees ne pouvaient ni intimider les nic'

flijntents, ra empficherles emeutes, tant la colere etait violente ! On

se battait dans les villes, dans les rues et les maisons.

Mais avant d'entrer dans la guerre civile et les revolutions, resultats inevitables de I'organisation qui nous regissait , jetons un coup-d'oeil sur VEducation publique et la Religion, qui etaicnt eucore des moyens de gouvernement.

Comment FAristocratie , voulant absolument I'lnt^galite, auraitelle pu donner aux pauvres une education et une Instruction qui leurauraient fait connaitreleurs droits a I'Egalite!

Redoutant surtout au contraire les lumieres du Peuple, I'Aristocratie ne permettait Venseignement qu'aux professeurs qui lui etaient devoues, et ne permettait meme a ceux-ci que d'enseigner ce qui pouvait lui etre utile ou ce qui du moins ne pouvait pas lui nuire ; et celui d'entre eux qui se serait permis de parler politique a ses eleves autrement que pour leur rccommander Fadoration de la Reine et I'aveugle obeissance aux lois de I'Aristocratie, aurait ete destitue sur-le-champ comme un trailrc.

Pres de la moitie de la population ne savait ni lire ni ecrire , le reste des pauvres savait a peine autre cliose. Lajeunessebourgeoisn perdait son temps dans I'etude des langues anciennes ou dans d'autres etudes presque inutiles ; les Aristocrates n'apprenaient presque que les arts d'agrement ; les journaux menies etaient entraves par des cautionnements , des impots et des lois de toute espece ; et tout ceque le Peuple apprenaitdeses droits, c'etait en dehors des ecoles qu'il I'apprenait, malgre le gouvernement et par suite de I'irresistible progres de la civilisation.

Quant a VEducation domestique , comment les pferes et les meres auraient-ils pu former des hommes, lorsque la plupart abrutis ou abatardis par la misere et par Torganisalion sociale, n'etaient que de grands enfants ?

Les Aristocrates eux-memes, mal eleves par leurs peres, elevant mal leurs enfants, nourris d'erreurs, petris de prejuges, habitues a se voir adorer par leurs gens comme une race superieure et divine, se croyant faits pour commander et le peuple pour obeir, regardaient comme la perfection du Gouvernement de perpetuer I'ignorance et Taveugle soumission de la nmltitude.

C'etait assurement un crime ou plutot un malheur pour I'hunianite 1 iMais n'etait-ce pas encore TuiC'vitable consequence d'un mauvais principe ? lous les vices des riches, comme tous ceux des

5n VICES DE L'ANCIENNE

pauvres, n'etaient-ils pas le mauvais fruit de leur deplorable education perpetu^e de g6n6ration en generation?

Riches et pauvres pouvaient-ils 6tre autre chose que ce que cette malheureuse Education les avait fails? Si nous ne pouvons nous-mfimes nous empecherdemaudire celtc funeste education avec sa funeste cause et ses funestes effets, la Raison, la Philosophie et la Justice ne nous commandent-elles pas imperieusement (je ne puis trop vous le r6p6ter ) d'excuser et de plaindre toutes ces viclimes?

Tandis que rAristocratie ne s'emparait de I'lnstruction publique cl de rfiducation que pour la paralyser et tenir le Pcuple dans Tignorance , tout en disant qu'elle voulail I'^clairer , elle cherchait dans la Religion un secours plus aclif.

Apres avoir et^ long-temps inlolerants , persecuteurs et sanguihaires, les Pr^tres Chretiens dominaient encore.

Pour mieux exploiter la creduiite ct la superstition, leurs frrrcs ignorantins et leurs j^suites s'emparaient des enfants au berceau et s'efforgaient d'en faire des imbeciles ; ils parlaient encore dc lettres recemment envoyees du del et d'autres miracles de ce genre.

Puis , dans leurs catechismes , dans leurs sermons , dans leurs pri^res , ils confondaient la Reine avec la Divinite.

Leurs missionnaires parcouraient les campagnes et les villes pour tenter de fanatiser les femmes et les vieillards.

Mais e'etait presque sans fruit qu'ils repetaient sans ccsse les mots de Religion et de Morale : leur avidite pour I'argent, le sordidc tralic qu'ils faisaientjournellement des choses saintes etdcs sacrements, le luxe mondain qu'il deployaient dans les funerailles des riches , et surtout les vices et m^me les crimes auxquels les portait fr^quemment leur celibat force, engloutissaient la Religion et la Morale dans le mepris et la haine qu'ils inspiraient euxmfimes.

Comment d'ailleurs pouvait-on utilement prScher la Morale , quand le plus puissant des predicateurs, le Gouvernement, prechait Vimmoralite par ses actions ; quand les tribunes legislatives et judiciaires n'etaient souvent que des tribunes dHmmoralile ; quand les trahisons de la police, les infamies du cabinet noir, les concussions et les parjures des fonctionnaires publics etaicnt une legon perpetuelle d'immoralite , une provocation pcrmanente au vol , & la trahison et au parjure ; quand enlin la prosperite de beaucoup

d'intrigants, derenegats, de valets etde tratlres etait le triomphe de Vimmoralite vivante?

Et cependant tous ces abus de la Religion , tous ces exces des Pretres, tout ce mepris pour eux, tout ce dedain pour leurs sermons, toutes ces immoralites en un mot n'etaient-elles pas toujours les consequences forcoes d'antecedenls funestes ?

Que vous dirai-je maintenant de la guerre civile el des revolutions ?

Vous concevez que Topulence et les privileges de rAristocratie, etant essentiellement une usurpation et une injustice, ne pouvaient enfanter que la cupidite et I'ambition parmi les Aristocrates , les uns a regard des autres.

Vous concevez aussi que, I'oppression tenant le Peuple dans un etat permanent de miscre et de mecontentement , les ambitieux avaicnt beaujeu pour acheler des partisans parmi les pauvres en leur prodiguant les promesses.

De la les divisions dans I'Aristocratie et jusque dans les families royales, les pretentions au trone, les partis el les factions, les intrigues et les conspirations, les attentats et les revokes, les gucrres civiles et les revolutions, les usurpations et les restaurations , les vengeances et les proscriptions, les supplices et les massacres.

Je ne vous citerai pas toutes les horreurs de ce genre qui noircissent ou rougissent toutes les pages de notre ancicnne histoire d'Icarie : qu'il vous suffise de savoir que vous y trouverez reunies toutes les abominations qui vous desolent quand vouslisezi'hisLoire des Grecs et des Roraains, de France et d'Angleterre, d'Espagne et de Portugal, enfm de tous les malheureus peuples qui composent la malheureuse Humanite.

Vous y verriez plus de 50,000 innocents brules ou massacres par les pretres, uniquement parce qu'ils avaient une autre croyance; 40 ou 50 emeutes; 25 pretendants a lacouronne; ISrevoltesarmees *, 9 longues guerres civiles, sans compter 17 guerres etrangeres; 31 dynasties differentes ; 20 revolutions; 12 usurpations; 5 restaurations ; 6 proscriptions comme celles de Sylla, de Marius et d'Octave ; 7 massacres comme celui de la Saint-Barthelemy ; plus de 100 conspirations, dont plusieurs comme celle de Calilina, comme celle des poudres a Londres, et comme les machines infernales.

Vous y verriez je nesaiscombiende millions d'hommestues dans Ja guerre soil 'ivile, soil etrangere; plus d'un million de bannis;

ly.

plus de 300,000 massacres par les satellites ou egorg^s par les bourreaux; \\ villes incendiees et detruites.

Vous y verriez les femmes et les enfants massacres comme les hommes, les innocents avec les coupables de revolte !

Vous y verriez les differents partis, les nobles et les bourgeois , les riches et les pauvres , I'Aristocratie et le Peuple , tour a tour vainqueurs et vaincus , proscripteurs et proscrits , oppresseurs et victimes!

Vous y verriez I'Aristocratie se devorant elle-m^me ; 22 Minis- Ires condamnes et executes par elle ; plus de 10,000 Seigneurs decapites par les Rois et les autres Seigneurs ; et 45 Princes assassinos par des Princes 1

Je pourrais vous citer 7 Rois ou Reines excommunies par des Pontifes; 21 delrones par leurs enfants ou leurs freres ou leurs parents ; 1 5 assassines par des Nobles ou des pretres ; 5 condamnes et eyecules sur I'echafaud ; 2 condamnes par leurs successeurs a demander I'aumone a la porte d'unc figlise apres avoir eu les yeux creves; et 4 ou 5 reduits a s'enfermer dans leur palais fortifie, sans oser se fier ni a leur barbier, ni a leur cuisinier , ni m6me a leur femme ou a leurs enfants 1

Je pourrais m6me vous citer deux Princes et des Prfitres qui , comme le due de Bourgogne et les Jesuites en France , ont publiquement proclame et prcche la doctrine du tyrannicide en Icarie 1

Je m'indigne et m'irrite comme vous contre cette epouvantable doctrine qui justitie I'homicide et I'assassinat, consideres partout ct loujours comme un horrible crime, et qui menace les chefs de Republique comme les Rois, et les nieilleurs comme les plus mauvais, puisquMl n'en est aucun qui n'ait des ennemis dont la haine, in6mc injusle, pent les qualifier de tyrans.

Je m'indigne et m'irrite comme vous contre ces conspirations et ces guerres civiles, ces proscriptions et ces massacres, qui deshonoraient et desolaient notre malheureuse Icarie, qui transformaient les hommes en tigres, et qui faisaient de la Societe une immense boucherie,

IMais, je vous le demande, n'est-ce pas la a peu pres I'histoire de tous les Peuples sur toute la terre, et depuis le commencement du monde ?

La Society n'a-t-elle pas toujours ^te et n'est-elle pas presque partout le melange de deux ou trois Peuples ennemis perpetuellement en guerre, qui ne concluent de temps en temps des armistices

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et des troves que pour se preparer a de nouveaux combats? N'estelle pas un volcan toujours pret a faire Eruption?

Et tous, Rois et Sujets, Aristocrates et bourgeois, riches et pauvres , ne sont-ils pas presque egalement inquietes et tourmentes, malheureux et victimes ?

Tous n'ont-ils pas interet a faire cesser cet effroyable mal , qui faildu monde un veritable enfer?

Mais cemal, qui dure depuis le commencement des Societes, ne sera-t-il pas eternel si Ton n'applique pas le remede ?

Et ce remede n'est pas I'oppression el I'esclavage, les supplices et la terreur ; car la tyrannic et les tortures les plus cruelles n'ont jamais manque sur la Terre et n'ont jamais eu d'autre resultatque d'aggraver le mal.

C'esl done ia cause du mal qu'il faut extirper I

Mais quelle est cette cause, universelle et perpetuelle, qui agit partoutel toujours, sous toutes les Religions et sous toutes les formes de Gouvernement, sous la Repul.lique comme sous la Monarchie?

N'est-ce pas la cupidite et Vambition ?

Ou plutot n'est-ce pas la mauvaise education , qui laisse developper la cupidite et Tambition?

Ou plutot encore la cause premiere et generatrice n'est-elle pas Vlnegalite de fortune, la Propriete et la Monnaie, qui enfantent les privileges el rAristocratie, puis I'opulence el la misere, puis la mauvaise education, puis la cupidite elFambition, puis tous les vices et tousles crimes, puis tous les desordres et le chaos, puis toutes le? calamites et toutes les catastrophes ?

Oui , examinez , reflechissez , meditez, remontez, dans toutes Jes Societes, a retablissement de la Propriiite et de la Monnaie, et surtout de I'lnegalite illimilee de fortune ; remontez de fails en fails, d't'venements en evenements, d'institutions en institutions , de legislateurs en legislateurs, de causes sccondes en causes premieres, de consequences enprincipes, denecessiles en necessiles, dejour en jour et de siecle en siecle ; vous trouverez, toujours et partout, pour cause unique du mal , opulence et misebe 1

Et par consequent le?-eme(/e, I'unique remede au mal, c'est la suppression de I'opulence et de la misere , c'est-a-dire I'etablissement de I'Egalite, de la Communaute de biens et d'une bonne Education.

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Telle fut I'opinion de J^sus-Christ , qui , proclame Dieu , fonda sur Cc principe la grande Revolution du Chrislianisme ; telle fut aussi la conviction d'Icar, qui, Dictateur, unissant I'amour de I'Humanite au courage et au genie, fonda sur les mfimes bases notre regeneration sociale et politique.

Demain, je vous exposerai comment il a pu parveuir a consomm er ce prodige.

Mais, avant de nous s^parer, permettez-moi de vous le demander encore : quand vous voyez notre ancien enfer transforme en paradis, comment pourriez-vous d6sesp6rer de voir le bonheur dans vospays?

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