CHAPITRE VII
Objections centre rfegalite et la Communaute.
Quoique Dinaros dut seulement repondre aux questions qui lui seraient faites, nous avions tous tant de plaisir a I'enlendre que la salle etait aussi remplie que les jours precedents.
Une circonstance nouvelle doublait encore la curiosite : un vieus inquisiteur espagnol, nomme Antonio, renomme par son erudition ct par la sublilile de son esprit, avait annonce qu'il avait beaucoup d'objections a proposer ; et ses partisans , qui I'avaient excite a soutenir la discussion , se rejouissaieat par avance de son futur ^triomphe.
Je crois avoir entendu, dit a Dinaros un des assistants , qu'on a reconstruil toutes les fermes et toutes les maisons, tous les villages ct toutes les villes : mais comment a-t-il ete possible de terminer tanl de constructions daas I'espace de 30 annees seulement ? Je
concois combien ^talent puissants les divers moyens d'ex^cution dont vous nous avez parle ; cependant mon imagination est encore effray^e de I'immensite du travail, et pcut-6tre existait-il d'autres moyens que j'ignore : s'il en est ainsi, ayez la bonte denous les faire connaltre.
-— L'essentiel etait en effet, r^pondit Dinaros, de preparer tous les logements pour I'epoque fixee ; mais Tessentiel etait moins d'avoir des maisons solides et de longue dur^e que des maisons faciles k bcitir rapidement.
Apr^s avoir arr^te, comme je vous I'aldit, le planmodele d'une maison et d'une ville, on a done arr6te la maniere de los construire le plus rapidement possible ; Ton a tout dispose pour atteindre ce but, et Ton a fait des maisons legeres qui ne devaient durer peut- 6tre que 30 ou 40 ans et qu'on devait remplacer a loisir par des maisons plus solides.
On a aussi ajourn6, dans les villes, tous les monuments qui n'etaient que d'embellissement, laissant vides les places qui leuretaient destinies.
II en a et6 de mSme pour les meubles et pour tout le reste. Pendant les 30 ans, on n'a fabrique que les choses necessaires, laissant les choses utiles ou agreables pour le temps de la Communaut6.
Je vousai dit, d'ailleurs, qu'on employa toutes les machines connues dans les pays etrangers ; qu'on en invenla une infinite d'autres ; que toute I'intelligence duPayss'exerga sur cette indus- Irie ; que le Peuple travailleur acquit une prodigieuse habilete ; qu'un nombre immense de bras oisifs autrefois ou mal employes produisirent un travai' utile ; que nous resumes plus d'un million d'ouvriers etrangers ; et que I'ensemble de nos machines representa une force de plus de deux cents millions de chevaux, ou de trois milliards d'ouvriers.
Ajoutez a cela qu'on etablit partout des ateliers immenses et des manufactures gigantesques', et que I'on preparait en masses enormes toutes les parties conslitutives d'un b&timent (pierres taillees, briques , charpente , portes , fen^tres, etc.); en sorte que la construction marchait ensuite avec rnie rapidite presque incroyable. Ainsi , je vous dirai que Icar a fait construire , sous scs yeux, une maison en un jour , et qu'il a vu batir une rue entiere en 5 jours, une ville communale en 3 mois.
Remarquez encore que la plupart des villes a construire contenaient, sur le plan, plus de maisons qu'il n'en fallait d'abord , en gorle que des quartiers enliers ont eteajournespour n'elre coa-
struits que plus tard, au fur et a mesure que la population auginenterait.
— Je congois, dit un deuxieme. . . : mais ce que j'aperQois noins bien, c'est le passage du Regime transitoire au Regime de la Comrmunaute: comment ce passage a-t-il pu s'operer d'un seul coup, subitement, sur toute la surface du pays?
— Ce n'est pas ainsi que le passage s'est opere, repondit Dinaros, mais partiellement et successivement : ecouLez-moi bien 1
On a commence par les Provinces qui avaient le plus souffert de la guerre , et ensuite par les Provinces qui paraissaient le mieux disposees. Chaque annee on a applique le nouveau regime a une , deux , trois ou quatre Provinces , en sorte qu'on a commence la Communaute des I'an 2 , et qu'on I'a completee en I'an 30.
Vous voyez deja que I'operation etait moins compliquee et moins difficile : voici maintenant comment elle s'executait dans une Province ou plutot dans une Commune.
Je dois d'abord vous dire que la loi determinait le nombre et le modele de tons les objets qui devaient composer le mobilier de chaque maison ou de chaque famille , et que les differents objets composant ce mobilier legal etaient fabriques en grandes masses ; par consequent, chacun pouvait reduire son mobilier a ces objets et se procurer ceux qui lui manquaient.
En second lieu , la statistique communale indiquait le nombre des families et des personnes habitant la Commune , et le nombre des objets de chaque espece qui leur etaient necessaires ; par consequent les magasins pouvaient etre rempiis d'avance.
Eh bien, des qu'une maison nouvelle etait construite, habitable, et garnie de tout son mobilier legal , on la livrait a un pauvre, et Ton deposait son ancien mobilier dans les magasins publics pour en tirer tout le parti possible.
Tous les pauvres de la Commune se trouvaient ainsi loges et meubles , et le plus grand nombre des maisons occupees dans le cours de six mois, par exemple: puis, les aises et les riches etaient successivement loges, et deposaient egalement tout leur mobilier ou le reduisaient au mobilier legal.
Quand toutes les families etaient ainsi logics et meublees , au bout d'un an ou deux, on elisait les nouveaux fonctionnaires , et Ton proclamait la Communaute dans la Commune.
On a fait plus ; et vous allez voir que le travail s'est commcnc6 partiellement dans toutes les Communes de la Republique a la fois. Pretez-moi toute votre attention !
Bbs qu'il fut (16cld6 , en I'an 1 ", que les Provinces et les Con\munes, les Villes et les Villages, les maisons et les fermes, seraient semblables, et que par consequent tout serait change, on fit dresser le plan de cliaque nouvelle Province avec toutes ses nouvelles Communes, et de chaque nouvelle Commune avec ses nouveaux Villages, ses nouvelles fermes et ses nouveaux chemins, et Ton y traga I'emplacement des chemins, des fermes, des villages et des villes.
On decida quelles villes seraient construites sur de nouveaux emplacements, et quelles villes seraient reconslruites sur I'emplacement des anciennes : pour les premieres , on en fit tracer le plan sur le terrain, avec leurs places, leurs quartiers et leurs rues: pour les secondes , on en fit lever le plan sur des cartes immenses ; on en fit meme dresser le plan en relief; puis, appliquant le plan-modele, on indiqua sur le papier tous les changemenls a operer ; puis, appliciuant ces changements sur le terrain, on indiqua par des jalons I'alignement de toutes les rues nouvelles, des places, monuments, promenades, etc. Comme les ingenieurs avaient acquis une prodigieuse habilete dans ces operations , le travail fut termine parlout au bout de 4 annees.
Partout alors on commenga les chemins, les fermes, les villages les plus necessaires : dans presque toutes les villes, on commenga quelques rues et quelques quartiers pour y loger les plus necessiteux ; et des qu'une rue ou meme une maison etait habitable , on y plagail les habitants d'une mauvaise maison , et Ton demolissait celle-ci pour en fltiliser les raateriaux.
Vous concevez ainsi que partout les joauvres ont pu jouir personnellement des bienfaits du nouveau systeme des les premieres annees, tandisque, sur quelques points, des Communes enlieres et meme des Provinces ont pu pratiquer des la m^me epoque le regime completde la Communaute. Vous comprenezqu'aujourd'hui, en 1 836, aucune de nos Provinces ne jouit de ce regime depuis moins de vingt-quatre ans, maisque presque toutes en jouissent depuis plus long-temps, les unes depuis quarante-huitans, d'autres depuis quarante-sept, d'autres depuis quarante-six, et ainsi de suite d'annee en annee.
Vous devez concevoir maintenant comment la Communaute a pu s'etablir successivement ou si multanement dans les Communes d'une Province, puis successivement ou simultanement dans plusieurs Provinces , puis enfui dans toute- la Republique.
Vous devez concevoir meme que, quoique beaucoup de bcitiments et d'effets mobiliers aient ete perdus , la perfe n'a pas ete aussi
considerable qu'on pourrait le supposer d'abord, parce qu'on a pu
conserver les meilleurs baliments et utiliser les materiaux des autrcs, et parce que, quant aux meubles, on a pu utiliser les anciens en les raodifiant, ou meme les laisser a leurs niaitres jusqu'a ce qu'ils fussent uses , ce qui ne devait pas exceder les trente ans de I'cpoque de transition.
Tous les meubles fabriques dcpuis I'an 2 ont ete fails sur les nouveaux modeles, et tous les anciens se sont trouves uses ou prcsquc uses apres les trente ans, de maniere qu'il n'y a presque point cu de parte sur le capital national mobilier.
— Cependant, dit un troisieme, les diamants, les bijoux, les objets de luxe?.., Puisque la loi les interdisait, ils ont ete perdus quand la Communaute s'est etablie 1
— Qui ; niais ces objets n'avaient pas de valeur reelle ; et d'aillours leur nonibre avait successivement diminue, soit parce que le gout du luxe s'etait naturellement affaibli, soit parce que rindustrie dc luxe avait insensiblement eie abandonnee.
Vous concevez par consequent aussi qu'apres les trente ans , les riches n'ont dii faire aucune difficulte pour deposer tous leurs objets de luxe dans les magasins publics , puisque , ne pouvant plus s'en servir, ils n'avaient aucun inters a les conserver.
— 11 a du en 6tre de meme de la monnaie! dit uu quatrieme
— Sans doute, puisqu'elle etait devenue completenient inutile ; on sY'tait d'ailleurs habitue a n'y plus mettre de prix .
— Et ceux qui avaient du papier n'ont pas plus perdu que ceux qui avaient deFor?...
— lis n'ont rien perdu ni les uns ni les autres, puisque la Communaute les a enrichis en leur donnant tout ce dont ils avaient besoin.
— Les dettes et les creances se sont trouvees eteintes ? dit un cinquieme...
— Indubitablement ; car c'est dans les magasins publics que le dcbileur et le creancier devaient deposer leur argent.
— Mais cela dut empecher les pr^ts et la circulation des capitaux pendant la transition? ditun sixieme...
— D'abord , cela n'empecha pas les prets a courle echeanco. En second lieu, pourquoi les capitalistes auraient-ils conserve ou culerre leurs capitaux, puisqu'ils devaient etre obliges de les de-
poser ou de ne pas s'en servirl Le capitaliste ^go'iste pouvait depenser son argent pour jouir de la vie , et alors ses capitaux circulaient ; mais le capitaliste genereux donnait ou pretaitavec ou sans interets, surtout a I'approche de la Communaute ; et I'adoptiondu principe de la Communaute produisit meme cesingulier et heureux effet que, des le milieu de I'epoque de transition et plus cette epoque avangait , moins on tenait a Topulence , moins on craij^nait la pauvrete, plus VEgalite s'etablissait dans les fortunes.
— Et \d. Rente?...
— He bien 1 vous devez le deviner ; elle se trouva ^teinte apres les trente ans, et meme successivement chaque annee , au fur et a mesure que les rentiers entraient dans une communaute commu • nale ; et pendant les trente ans, la Rente a etc payee exactement : elle a meme pu se vendre comme auparavant, quoique le jeu ds Bourse eiit ete supprime.
Vous pouvez deviner aussi que la Rente a ete ren\J)oursee, apres les trente ans , aux rentiers etrangers : mais , des Tadoption du principe, on a constate la quantite de rentes appartenant alors a des etrangers , et la loi a delendu de leur en vendre davantage.
— El les agents de change, comment ont-ils supports la suppression de leur charge et la perte de leur fortune ?
— Comme tousles riches, la Communaute les a, du m^me coup, ruines et enrichis pour les rend re plus heureux 1
— Et les etrangers qui possedaient des immcubles dans le pays?. . .
— lis ont ete forces de les vendre a quelque Icarien, ou ex propries et rcmbourses en vertu de Tancienne loi sur I'expropriation pour cause d\Uilite publique ; et il n'a plus ete permisa Tetrangcr d'acquerir a I'avenir aucune propriete.
— Mais vous avez ainsi repousse les Strangers?...
— Non, nous les avons admis, comme vous I'etes aujourd'hui, en payant a la Republique une juste indemnite pour leur nourriture et leurs autres depenses.
— Mais les malheureux qui ne peuvent rien payer?...
— Nous voudrions pouvoir jouir de la satisfaction delesadmettre in partager notre bonhour : mais vous sentezbien qu'il nous est materiellem«nt impossible de rcccvoir tous les malheureux qui sont sur la terre ! Nous reccvons du moins ecus qui peuvent nous elrd
utiles par leurs talents, et mfime quelques victimes des tyrannies ^trangeres.
Antonio, qu'on attendait avec impatience, ayant alors demand^ la parole, I'attention redoubla sur tous les bancs.
— Jc voudrais, dit-il, obtenir la faveur de vous soumettre quelques observations ; mais, je I'avoue, monembarras est extreme en presence des merveillesqui nous eblouissent les yeux dans Icarie.
•— Parlez 1 lui dit Dinaros. Parlez ! lui cria-t-on de toutes parts.
— J'admets, dit-il, que les Icariens sont reellement aussi heureux qu'ils le paraissent et le disent, et que leur bonheur est aussi solide que complet ; je ne m'arreie pas au miracle de tant de travaux executes en si peu de temps, parce que, si trente ans etaient insuffisants ailleurs, on pourrait les etendre a soixante, a quatrevingts, a cent : mais je hasarderai quelques reflexions sur le systenie de VEgalite et de la Communaute en lui-meme, applique a nos pays d'Europe, si pourtant mes observations ne sont desagreables a personne.
— Parlez ! parlez ! lui rep^ta Dinaros. Parlez 1 lui crierent ses partisans.
— He bien ! je crois que VEgalite sociale est contraire a la Nature, injuste, inutile, ou plutot nuisible et impossible ; j'ajoute qu'elle a ete repoussee dans tous les temps et chez tous les Peuples ; j'ajoute encore qu'il en est de meme de la Communaute ; et je le demontrerais si je ne craignais pas de blesser des personnes dontla bonte nous inspire autant de reconnaissance que leur talent excite en nous d'admiration.
— Parlez 1 parlez 1 lui crierent Dinaros et toute I'assemblee.
— Je vais done user de votre permission, reprit Antonio : et, du reste, mes observations, restreintes a nos vieux Empires Europeens, seront etrangeres a Icarie, assez heureuse pour se trouver dans une position privilegiee et dans des circonstances toutes speciales.
OBJECTIONS COMRE l'eGALITE ET LA COMMUNAUTE.
He bien, messieurs, je vous le demande, est-ce VEgalite ou Vinegalite naturelle que vous apercevez sur la Terre?
La Nature elle-meme, anterieure a lu Societe, n'a-t-elle pas cree les hommes inegaux en sexes et en coulcur, en forme et en
sanl6, en taille et en force, en beaute et en fecondite, en intelligence et en genie, en courage et en vertus, comme elle a fait les animaux inegaux entre eux par leurs forces et leurs instincts, et les contrees inegales en fertilite et en productions, en chaleur et en saIubrite?Et quand, dans ces innombrables objetsde la creation, on ne trouve pas deux etres, deux hommes, deux animaux, meme deux feuilles et deux grains de sable qui soient parfaitement egaux en tout, comment nier que la Providence , la Toute-Puissance , la Sagesse infinie, n'ait voulu Vinegalite ? Pretendre substituer a son fPuvre VEgalite, n'est^ce pas se revolter contre Dieu lui-m6me? (Quelques bravos se font entendre.)
Naturellement inegaux en force, en capacite, en activite, en prevoyance, en besoins et en sobriete, les hommes devaient done ^tre inegaux en influence, en autorite, en pouvoir , en fortune et en consideration : par consequent VEgalite sociale et politique aurait evidemment 6te la souveraine injustice.
Loin d'etre utile aux faibles et aux incapables, cette fegalite aurait ete nuisible a tous , parce qu'elle aurait emp6che ou etouffe I'emulation, Factivite, les efforts, le developpement du genie et les decouvertes.
Quand m6me la Societe aufait fait la folie de detruire Vinegalite naturelle pour etablir VEgalite de fortune et de possessions, cette Egalite ne pouvait etre durable : I'assiduite des uns au travail, leur adresse, leur prudence, leur frugalite, leur economic et mille autres circonstances, devaient necessairement les enrichir, tandis que la paresse des autres ou leurs maladies, leur stupidite ou leur ignorance , des accidents ou leur intemperance et mille autres causes , devaient necessairement les appauvrir et les reduire a la misere ; en un mot, Vinegalite naturelle des moyens, des vertus ou des vices, aurait inevitablement du detruire a son tour I'oeuvre de la Societe et ramener Vinegalite naturelle de fortune et de pouvoir. (Bravos, bravos.)
Aussi, voyez ce qu'a fait la sagesse de nos peres, lorsqu'ils ont constitue les Societes, dans les temps d'innocence, de justice et de vertu, dans I'^ge d'or de I'Humamte 1 Sur toute la Terre, dans tous les pays, dans tout le Genre humain, chez tous les Peuples grands ou petits, dans tous les siecles, depuis le commencement du monde jusqu'aujourd'hui, apercevez-vous autre chose que Vinegalite de fortune et de pouvoir?
Et voyez I'opinion, j e ne dis pas des masses ignorantcs , mais des classes qui se rapprochent de la Divinite par leurs lumieres et les inspirations del'esprit divin; voyez I'opinion des hisloriens, des savants, des philosophes, des legislateurs , des Gouvernements, des saints interpretes de la volonte celeste, et meme des sectes et des societes mondaines les plus hardies en revolution et en reforme ; Vinegalite n'est^elle pas leur cri commun de ralliemenl?
J'en dirai autant de la PTopriete et de la Communaute de biens.
Si la Providence a fait pour le Genre humain tout ce qui se trouve sur la terre, n'est-il pas vrai qu'elle n'a rien donne a personne en particulier, et qu'elle a laisse a chacun la faculte de s'appioprier les animaux, les fruits et les champs qui lui etaient neccssaires? N'est-il pas vrai que chacun a eu la possibilite de se procurer en effet, en travaillant, tout ce dont il avait besoin?
N'est-ce pas la Nature elle-m6me qui a donne a I'homme la pre- Toyance de I'avenir, I'esprit d'economie, le talent de cultiver la terre, le gout de laPropriete, le desir d'amasser desrichesses pour en jouir et pour en faire jouir ses enfants? N'est-ce pas des lors Dieu lui-m^me qui a etabli la Propriete?
N'etait-il pas souverainement juste que chacun fut proprietaire ct maitre des animaux qu'il avait pris a la chasse ( en les poursuivant peniblement et en les combattant au peril de sa vie), des fruits qu'il s'etait donne la peine de chercher et de cueillir , de la cabane el du champ qu'il avait eu I'adresse et la peine de construire et de cultiver?
N'aurait-il pas ete souverainement injuste au contraire que tout fiH commun entre le laborieux et le paresseux, entre I'intelligent ctlestupide, entre le sobre et I'intemperant, entre TecoTiome et le prodigue ; et que le premier travaillat pour le second et partageat avec lui, tandis que le second aurait mange et dormi sans rien faire pour le premier?
Et si, de deux hommes, I'un avait toutes les qualites et toutes les vertus, I'autre tous les defauts et tous les vices ; si I'un avait de nombreux enfants qu'il elevait bien, de nombreux serviteurs qu'il dirigeait bien, et de nombreux esclaves qu'il savait bien utiliser, tandis que I'autre restait seul et reduit a sa nullite; si les deux families avaient ainsi continue pendant plusieurs generations , n't'lait-il pas naturel et juste que I'un de ces hommes eut accru ses proprielcs et I'autre perdu les sicnnes en les alienant , que I'une
de ces families fiit devenue riche et puissante, et que I'autre sc trouv&t pauvre, faible et gouvernee?
N'etait-il pas natural, en un mot, que la Propriete, egale d'abord par suite d'un premier partage entre les premiers Peuples et les premiers citoyens, se transform&t bientot, par la verlu des uns et le vice des autres, en une Propriete inegale?
Aussi, partout et toujours, chez tous les Peuples et dans tous les sieclcs, la Propriete et Vlnegalite de fortune ont servi de base a la Societe , sans que VEgalite de biens et la Communaute aient pu s'etablir jamais et nulle part.
Et permettez-moi de vous rappeler les avantages dc cclte institution dictee par la Nature et adoptee par I'Humanite, en leur comparant les inconvenients de la Communaute de biens; permetlezmoi de vous retracer quelques-uns des innombrables bienfaits de la Propriete et de la Richesse, non-seulement pour les proprietaires et les riches, mais encore pour la masse de cbaque Nation , et particulierement pour les pauvres et les prolelaires.
Qui peut nier d'abord que la richesse ne soit une source de jouissances et de bonheur, que Tamour de la Propriete et I'amour des enfants (qui porle le pere a desirer la fortune pour eux autant que pour lui-meme) ne soient, avec I'amour du pouvoir, trois des passions les plus energiques que la Nature ait deposees dans le coeur de rhomme?
Qui peut nier que ce soient ces passions ardentes qui ont pousse I'homme a faire tant d'efforts et de tentatives, et a braver tant de dangers, pour decouvrir, creer et produire tant de richesses que la tiedeur et I'iudifference de la Communaute n'auraient pas tirees du neant ?
Qui peut nier encore que la Propriete et la Richesse n'aient ete necessaires pour donner ce loisir , cette tranquillite d'ame , cette instruction, cette education, cette habitude de reflechir et de mediter, en un mot, cette capacite dont les legislateurs , les magislrats et les savants ont indispensablement besoin pour gouverner les Peuples et faire leur bonheur?
Sans la Propriete et la fortune, I'homme serait reduit a la satisfaction de ses besoins physiques et materiels, prive de ces jouissances plus exquiseset plus nobles de I'esprit et du cceur que donnent Tobligeance, la generosite, la bienfaisance et la charite ; il ne connattrait pas meme ces vertus sublimes , qui font la gloire de I'ilurnanile!
Et que seraient devenus les pauvres, sans la charit6 des riches? que seraient devenus les ouvriers sans le travail et le salaire que leur donncnt les proprietaires? que seraient I'agriculture, I'industrie et le commerce, sans lesecours des grands capitalistes? que seraient la civilisation, I'urbanite, la politesse, I'adoucissement et la delicatesse des moeurs, et tous les agrements et les plaisirs de la Societe, sans I'intervention de ropulence?que seraient enlin les sciences, les belles-lettres et les beaux-arts, sans I'impulsion du luxe?
Oui,les progres en tous genres; les merveilleset les prodigesdes sciences et des arts, en Chine et dans I'lnde, en Perse et en Egypte, en Grece et en Sicile, a Carthage et a Rome, en Italie et en France, en Angleterre et en Amerique ; la grandeur et la pompe de Louis XIV et de Napoleon ; les gigantesques entreprises et les vertus heroTques ; en un mot tout ce qui fait la puissance, le bonheur et la gloire de THumanite, est le fruit du droit de Propriete illimitee.
Quant a la Communaute de biens, qu'a-t-elle pu faire et qu'at-elle faitsur la Terre? quel Peuple a voulu en risquer I'experience?
Dans nos vieilles et riches Societes d'Europe (car je fais toujours abstraction d'lcarie), ne substituerait-elle pas une tiedeur et une indifference mortiferes a cette heureuse emulation, a cette fecondante concurrence de la science et du genie, a cette genereuse ambition, qui vivifient tout et qui fontsortir le bonheur public du bonheur particulier?
Et dans cette Europe dont la liberie est I'idole aujourd'hui , la Communaute ne viendrait-elle pas apporter d'intolerables entraves a cette inestimable liberie, premier besoin de la plus noble des creatures?
Avec la Communaute, point de Propriete ni de fortune, point de succession ni de donation, aucune acquisition, meme pourprix des plus belles decouvertes et du plus precieux genie ! on ne pourrait disposer de rien, ni de sa personne ou de ses actions , ni de ses enfants, ni du fruit de son travail et de son talent I on ne pourrait ni 33 reposer ou travailler , ni voyager ou chasser , ni se faire servir comme on voudrait ! on ne serait maitre d'avoir ni des domestiques et des chiens , ni des chevaux et des equipages , ni des chateaux et des pares! on serait force de travailler! on ne serait libre ni dans sa nourriture et son vetement, ni dans son logemeat et sod ameublement, ni dans ses plaisirs et ses jouissances,
ni dans ses yeilles et son sommeil , ni dans sa vie et sa mort ! Ce serait le plus odicux despolisme , la plus humiliante tyrannic , Ic plus insupportable esclavage !
Et rhonime le plus eminent et le plus utile par sa science et sa capacite, par son patriolisme et ses verlus, par ses decouvertes et ses services, ne serait pas mieux trait6 que les aulres! L'ingratitude et rinjustice seraient le principe regulateur de cette nouvcUe perfection sociale et gouvernementale 1
Aussi tons leshommes sens6s etjudicieux, v6ritables etslncfercs amis du Peuple et de THumanitc, sc sont-ils toujours unanimement eleves contrc cette injusle, ingrate et funeste Communaute.
Plalon et Tli. Morus ont ose seuls la preconiser : mais ces deux hommes, dont au reste je suis loin de contester les intentions gcnereuses, n'ont-ils pas ete consideres, par le monde raisonnable et savant, comme deux visionnaircs, deux monomanes et deux fous? La Communaute du r^veurgrec n'est-elle pas reconnue pour ijne chimere, et ces mots chimera Platonicienne ne sont-ils pas devenus synonymes de r^ue, d' extravagance etde /b/ie, comme VUtopiedM r^veur anglais estdevenue synonyme dHmpossibilite et presque de niaiserie ?
Qui d'ailleurs a jamais tente d'essayer leurs vagues et vides theories? quel Monarque, quel Pontife, quel Senat, quel Legislateur, quelle Nation a voulu perdre son temps a faire rexperience? Platon lui-meme n'a pu trouver un Prince ou un peuple qui voulQt se preter a son envie ; et son disciple Plantin n'a risque son credit aupresd'un empereur romain que pour voir ses prieres dedaignees par la sagesse impcriale 1
On n'a pas m6me pu realiser la toi agraire ou le partage des terres, et VEgalite des proprietes ; et ce ne sent pas seulemenl leg s^nateurs et les riches qui s'y sonl energiquement opposes , mais les petits proprielaires eux-memes, aussi et plus attaches peut-6tro a leur modeste heritage que les grands a leurs vastes domaines 1 Et pourquoi cette opposition ! parce qu'on a toujours ete convaincu que ce partage et cette Egalite ne seraient qu'ephemeres ; parco que celte division a I'infini de la richesse nalionale entre tous les citoyens devait ne donner a chacun qu'une part presque nulle et creer V Egalite de miser e en augmentant sans cesse la sterilite de la terre et la population ; enfin, parce que les partisans les plus ardents des lois agraires ne demandaient le partage que dans le des- *ein de tout prendre sans rien laisser aux autres, et de dire aux
REFUTATIONS, 383
anciens proprietaires (pour me servir d'une expression triviale) Ote-toi de Id que je m'y mette I
Aussi, quels sent ceux qui, en Europe, demandaient ou demandent aujourd'hui la Communaute ou seulement la Loi Agraire? Ne sont-ce pas generalement les Revolutionnaires et les anarchistes, tous ceux qui n'ont rien a perdre et tout a gagner dans les Revolutions, tons ceux qui ne reculent ni devant les attentats ou les insurrections, ni devant Tincendie ou I'assassinat, ni devant la spoliation et le pillage, tandis que les Conservateurs ne prechent que Fordre et la paix, le travail et la tranquillite, le respect de la religion et des lois, le bonheur du Peuple et le perfectionnement de rHumanite?
Bienfaisante seulement pour Icarie, la Communaute serait done le fleau de I'Europe!
Ces derniers mots etaient a peine prononces que les partisans d' Antonio, qui deja I'avaient souvent appuye de leurs bravos, essayerent d'intimider leurs adversaires par la vivacite de leur enthousiasme et de leurs applaudissements, tandis que le reste de I'assemblee, gardant un profond silence , paraissait incertain et ebranle.
Cependant Dinaros voulait repondre a I'instant : mais les deux partis, secretement animespar des motifs differents, demanderent rajournement de la discussion ; et nous attendimes, Eugene et moi, la seance du lendemain avec impatience et non sans quelque anxiete.