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CHAPITRE VIII

Reponse aux objections centre TEgalite et la Communaute.

La plus vive curiosite se peignait sur toutes les figures, lorsquo Dinaros prit la parole.

— Le savant et respectable orateur auquel je vais repondre , dit-il, n'est sans doule , et j'en suis convaincu, anime comme moi que par I'amour de la verite et de I'Humanite; et, comme lui , je repousserais la Communaute pour TEurope, si je pensais que la Propriete et I'inegalite pussent seules faire son bonheur.

Wais quelque nombreuses que soient les objections propos6es^vec

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tant de vigueur, et quelque solides que ces obj-ections paraissent a quelques esprits, jc voudrais qu'on en cut encore ajonte d'autres, certain que je suis de n'enlaisser aucune sans refutation victorieuse, certain aussi dedemontrer quelaCommunaute peut seule faire le bonheur des pays d'Europe, comma elle fait la felicite d'lcarie. C'est done avec confiance que je reponds au venerable Antonio (fattention redouble).

Vous pretendez, Antonio, que la Nature a fait les hommes inegaux en tout : que, par consequent, la Societe doit les maintenir inegaux ; etque ITnegalite sociale et politique doitetre la confirmation et la consecration de I'lnegalite naturelle ou divine ; moi je soutiens le contraire de ces deux propositions; je soutiens que la Nature n'a pas diviseles hommes en classes ou especes, i'une de superieurs qui doivent avoir le commandement et la fortune, I'autre d'inferieurs qui doivent obeir, travailler et vegeter.

Et pour justifier mon opinion, je distingue la difference de Vinegalite, la force du droit ; et je dis ;

Oui, les hommes sont differ ents en taille, couleur, force physique, etc. ; mais non, les hommes ne sont pas inegaux.

Deux hommes peuvent bien etre inegaux partiellement, sous quelques rapports , en force physique, par exemple , ou en force intellectuelle ; un homme vigoureux et stupide peut bien vaincre un homme intelligent et faible, comme il peut etre vaincu par un homme faible, adroit et arme ; mais la force totale d'un homme vis-a-vis d'un autre homme est une question ou une chose infiniment complexe; une foule d'elements divers (la taille, la vigueur, I'adresse, la ruse, Thabilete, I'instruction, rexperience, les armes, la richesse, le nombre des enfants ou des soutiens, niille accidents m6me et mille hasards) entrent dans la composition de cette force totale, tons dans des proportions differentes et continuellement variables ; et cette complication est telle qu'il est impossible d'apercevoir quel est le plus fort, tant que la victoire ne I'a pas montre ; et memo si ces deux hommes se font la guerre sans se tuer, chacun d'eux pourra etre alternativement vainqueur et vaincu.

Mais la Raison, sinon egale dans tons les hommeS; au moins suffisante en general, indique aux plus faibles de se reunir plusieurs contra un fort, pour retablir par le nombre I'Egalite des forces ; et comme cette Raison est la principale arme que la Nature a dormee a I'homme pour se conduire et se defendre, on peut bien dire, dans le sens le plus general, que la Nature a fait les hommes egaux en force.

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Elle les a fails meme egaux en intelligence; car la difference qii'on remarque, sous ce rapport, entre deux hommes, provient de la difference de cette foule de circonstances dans lesquelles chacun s'est trouve depuis sa naissance; leurs organes etaient les memes en naissant et avaient la memo destination ; tons deux etaient egalement ignorants ; tous deux avaient egalement besoin d'instruction et d'education ; et si tous deux avaient ete places dans des circonstances absolument les memes, leur intelligence et leur instruction seraient aussi les memes, ou du moins elles seraient sufTisantes pour chacun d'eux, et ne seraient pas assez inegales pour etablir entre eux une veritable inegalite.

Ce n'est done pas la Nature mais la Societe qui fait les hommes inegaux en intelligence et en instruction; et quand m^me il serait vrai, que quelques individus se trouvassent naturellement superieurs en intelligence, il n'en serait pas moins certain que la Nature n'a pas divise le Genre humain en especes ou en classes douees d'une intelligence graduelle, organique et hereditaire, qui ferait un Peuple d'Anges ou de Genies parmi les autres Pcuples , et qui les dislinguerait du reste de I'Humanite comme I'liomme est distingue des autres animaux.

En un mot, s'il existe quelques intelligences naturellement superieures, ce sont de rares exceptions, qu'on ne trouve pas dans une classe plutot que dans une autre, mais qu'on rencontre dans toute la masse, dans toutes les families, et meme parmi les faibles et les pauvres plus souvent que parmi les Grands el les riches.... Et qui, sur la Terre, oserait dire : Jesuis d'une race plus intelligente que la vdtre?.... Qui surtout oserait dire a sa nation : Je suis le plus intelligent (T entre vous et le plus capable de vous gouverner ?

Disons done, au contraire, en prenant I'expression dans son sens e pluscomplexe etle plusetendu : Tous les hommes sont, par la Nature, generalement egaux oua pen pres e'^aux enforce physique et intellectuelle, et des lors sont naturellement egaux en droits.

(Ici d'innombrables applaudissements couvrirent la conclusion de Dinaros.)

Mais je suppose un moment les hommes naturellement inegaux EN FORCE : seraient-ils, par cela seul, inegaux en droits? Les uns seraient-ils fails pour commander et les autres pour obeir, les uns pour etre oisifs , et les autres pour travailler et les servir, les uns pour^tre riches etheureux et les autres pour^tre pauvres et miserable?, comme s'il y avail entre les deux classes la difference qui

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existe entre rhomme et lesaniniaux, comme siles premiers ^talent des demi-dieux destines a jouir, ct les seconds des brutes condamnees a souffrir et a vegeter ?

Mais quel outrage a laDivinite ! Quoi! vous adorez Dieu comme la bonte infinie, comme la justice supreme unie a la toute-puissance; vous i'appelez le Pere du Genre humain : vous dites que tous les hommes sont ses enfants, de la meme espece, tous de la meme race , tous de la meme famille , tous freres ; ct vous pretendez que ce Pere infiniment bon et juste, au lieu de confondre tous ses enfants dans son amour, au lieu de partager ogalement entre eux tous ses bienlaits, aulieude leur donner a tous la m6me intelligence, les memesdesirs, les memes passions, les memes moyens pour les satisfaire, et les memes droits sur ce globe que sa bonto creait pour eux, les aurait di vises en categories et en castes de maitres et d'esclaves, de despotes et desujets, d'aristocralcs et de parias, de proprietaires et de proletaires, de riches et de pauvres, de consommaleurs et de producteurs, d'heureux et de malheureux!

Et de quel CBil regarderions-nous le p6re d'une nombreuse famille qui, mailre de faire ses enfants scmblables, les aurait fails differents ; qui dislribuerait entre eux son affection paternelle suivant leur taille, leur forme, et la couleur de leurs ctieveux ; qui gaterait de ses caresses les plus beaux et les plus spirituels et proscrirait les plus faiblcs et les plus laids; qui donnerait tout son heritage aux bien portants et ne laisserait rien aux infirmes; qui benirait les grands et maudirait les petits ?

Mais d'ailleurs, dansle commencement du Genre humain, quand tous les hommes etaient sauvages, errants,nus, mangeant de I'herbe ou du gland, ou devorant des chairs saignantes , et maintenant encore au milieu des palais et des chaumieres, sous la pourpre ou les haillons, dans le berceau dore ou sur la paille de I'etable , a quelsigne, a quel caractere divin reconnaissait-on et reconnatt-on encore les benis et lesmaudits, les elus etles damnes?

Non, non, ce serait blasphemer centre la Providence que de lul Bupposer tant d'injustice 1 Elle a fait les htfmmes cUfferents entre eux, mais egaux en force et surtout en droits; elle les a faits tous superieurs aux autres etres, mais elle leur a donne a tous les monies besoins et les m^mes desirs; elle leur a impose la m6me obligation de les satisfaire et les memes devoirs; elle leur a donne les memes instincts, les mSmes moyens, les m6mes droits de se servir de tous leurs sens, de tous leurs organes, et de tous les objets ex- 4erieurs qui les entourenU

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Si la Nature a donne a quelques-uns la volonte d'attaquer et de gouverner, elle la donne egalement a tous, comme a tous egalement la volonte de se defendre.

Si elle donne aux uns I'egoisme , Tamour-propre , I'amour du cotnmandement, I'orgueil et la vanite, elle les donne egalement a tous , comme a tous egalement la haine de I'esclavage et de la soumission, la passion de Vindependance et de VEgalite,

Et surtout, elle leur donne a tous la Raison....

La Raison /... Pourquoi la Providence n'a-t-elle pas fait tous les hommes non-seulement ^gaux, mais semblablesen tout, en taille, en beaute, en couleur, en force physique, en intelligence? Pourquoi ?... mais ne leur a-t-elle pas donne la Raison?... Et la Raison n'est-elle pas suffisante pour indiquer a Thomme les moyens d'exercer ses droits et d'assurerson bonheuren etablissant VEgalite?

La Raison ne suffil-elle pas pour bien organiser la Societe, pour creer TEgalite d'education et par consequent de capacite, I'Egalite de travail et de fortune, I'Egalite de droits sociaux et politiques ?

Ouijla Raison est unc Providence secondaire qui peut creer I'Egalite en tout ; et comme celte Raison est un bienfait de la Nature ou de la Divinite , TEgalite se relrouve, ainsi que je I'ai deja dit, I'oeuvre indirecte de la Nature ou de Dieu lui-m6me. (Tonnerre d'applaudissements.')

Mais, tout le monde le reconnatt, Thomme fut d'abord sauvage, comme on I'a trouve sur pr^sque toute la surface de TAmerique et de I'Afrique, et dans toules les lies decouvertes depuis trois ou quatre siecles; il ressembla d'abord aux animaux , comme eux entierement nu; sans habitation , errant dans les forets ; comme eux, sans autre connaissance que son instinct, sans aucune idee de pudeur, de vices et de vertus ; comme eux , sans Industrie , sans arts et sans science ; comme eux , vivant en troupe plutot qu'en societe, sans propriete, sans aucune distinction de fortune, de rang et de pouvoir ; et, dans ce commencement, la Raison n'etait pour lui qu'un instrument ou un gouvernail inutile, ou plutot la Raison n'etait encore qu'un germe qui devait se developper lentement et se pertectionner avec I'Humanite.

Get etat de bestialite, de vegetation et de developpement successif dura long-temps, des millierset peut-etre des millions d'annees ; car I'imagination n'apergoit pas de terme a la longueur du temps necessaire pour inventer les langues, surtout I'ecriture, et les milliards de decouverles laites depuis la naissance du Genre humain jusqu'aujourd'hui ; et d'ailleurs, que sont ies millions d'annees de-

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puis cette naissance compares aux millions d'annees qui doivent probablementlessuivre, compares surtout a I'eternite de TUnivers, avant et apres la creation de ce pauvre petit Genre humain ? Et pendant cette enfance de la Raison et de I'Humanite, la force animale et brutale regna seule sur la terre ; la chasse aux hommes et aux animaux fut le principal moyen d'existence ; la guerre et le vol furent long-temps la seule ou la principale Industrie ; la vicloire et la conquele furent le plus puissant moyen d'acquisition et de fortune; les forts et les habiles ne travaillerent qu'a tuer des hommes pour les manger et les spolier, ou a les reduire en esclavage pour s'en servir ; et c'est ainsi que se fonderent partout les Gouvernements et les Aristocraties, I'inegalite de fortune et de pouvoir.

Mais , chaque Peuple se croyant le plus fort , la guerre et les revokes furent perpetuelles sur la Terre ; apres d'innombrables combats et d'effroyables massacres, apres d'immenses conqu6tes sur une foule de petits Peuples pasteurs ou cultivateurs, les conquerants, les vainqueurs et les heros guerriers furent vaincus et conquis a leur tour ; la Terre se couvrit de debris et d'ossements ; les mines de Babylone, de Thebes, de Carthage, de Tyr, de Jerusalem, d'Athenes et de Rome, attesterent, conime le tonibcau de Sainte-H61ene, la fragilite de la force; et cepcndant c'est la conquetc et son Inegalite qui regnent encore sur presque toutes les Nations.

U en fut de m6me, dans chaque Empire particulier, enlrc ses citoyens, ses habitants et ses partis : ce fut encore la force ct la conquete qui constituerent la pretendue Societc, le pouvoir , les lois, la Propriete et ITnegalile ; et comme chaque parti se croyait le plus fort, la guerre civile et les insurrections furent presque continuelles , ainsi que les massacres et les supplices ; et cc fut encore la force qui partout resta maitresse du champ de bataillc et installa ITnegalite.

Mais, quoique bicn jeune encore, I'Humanite a grandi avec les siecles;le sentiment de la justice s'estdeveloppe dans I'oppression; la sagesse est nee plus lard de I'expcrience ; la Raison s'est murie dans le malheur ; et aujourd'hui... car enfm laissons le passe pour nous occuper du present; laissons le vague et I'incertain de la nuit des temps pour considerer le positif actuel ; oublions dans le neant les generations eteintes pour consulter la generation vivante !

Aujourd'hui, comme autrefois, n'y a-t-il pas une Nature et un Genre humain? et faut-il , imitant ceux a qui Socrate reprochait de ne regarder que le Ciel en negligeant la Terre, arreter nos regards sur les morts en negligeant les vivanls? Que la Terre ait ou

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n'ait pas 6te volontairement partag^e entre les Peuples, puii entre les hommes ; que les Societes et I'lnegalite aient ou n'aient pas ete formellement consenties, que nous importe, a nous qui souffrons? Cost le genre humain qui vit, et non le Genre humain qui n'est plus, dont il faut recherchcr et constater les sentiments et les opinions, les droits et la volonte, eclaires que nous sommes par une Raison plus perfectionnee qu'elle ne fut jamais.

He bien, permettez-moi une supposition, bizarre peut-^tre, raais non deraisonnable : supposons que, apres une peste ou toute autre catastrophe, il ne restat sur le Globe que des femmes enceintes et des yieillards prives de leurs compagnes, et par consequent sans posterite et sans interet personnel : supposons aussi que ces vieillards fussent reunis pour deliberer sur les droits de ce Genre humain dans le ventre de ses meres ; je vous le demande, y aurait-il, dans ce senat desinteresse, une seule voix qui pretendit que ces entants a demi nes ne fussent pas egaux en droits aux yeux de la Nature, et qu'ils ne dussent pas etre egaux en education, en fortune, en droits sociaux et politiques?

Supposons encore que le Genre humain fut rassemble pour entendre discuter la question d'figalite : croyez-vous que la petite minorite des Aristocrates et des riches eut seulement la pensee de contester le droit egal de tous au bonheur comme a I'existence ? Et si partie de cette minorite avait la folie de le faire en recourant a la force et a la guerre, si la Societe se trouvait partout dissoutc et remplacee par Vetat de Nature , cette minorite neperdrait-elle pas a I'instant ses proprietes et son pouvoir? En admettant memo qu'il lui flit possible , par son adresse , de soutenir et de prolonger lalutte, ne serait-ce pas la guerre et I'extermination partout? et la Raison, intervenant comme mediatrice , ne dirait-elle pas a tous que leur interet commun serait de reconnaitre I'figalite des droits, et de constituer enfin la Societe sur cette base desormais inebranlable ?

Oui, la Raison, ou la Nature, ouDieu, dicterait, et le Genre humain adopterait VEgalite sociale et politique! (Vifs applaudissements.)

Le Genie meme ne donnerait aucun droit de maitrise , de domination ou de commandement sur les autres ; car c'est I'eleclion seule qui pent constater le Genie, et c'est le mandat populaire qui pent seul lui conferer quelque autorite dans I'interet du Peuple.

L'figalite ne connaitrait done d'autre exception que celle des fouclions et des honneurs conferes par Ic Peuple.

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Mais revenons sur nos pas pour r^pondre a quelques objections de details, bien que ce qui precede y reponde indircctement doja.

Vous protendez, Antonio, que les premiers hommes etaient plus innocents et plus vertueux, plus sages et plus parfails I vous parlez dc Vdge (Tor ! vous invoquez la vieillesse, Vexperience et Vautorite dc rAntiquite 1

Mais tout ccla n'est-il pas supposition gratuite, fable et contresens? N'est-il pas incontestable que, plus on remonte vers la naissance de I'llumanite, et plus elle est enfant, tandis que plus on se rapproche de I'epoque actuelle et plus elle est d gee ? C est, autrefois qu'elle e'ait dans Tentance, ignorante, muctte encore, s'essayant a bc'gaycr et a marcher ; et c'est aujourd'hui qu'elle a dc Tage et de I'cxperience !

Et que d'ignorance, quo d'erreurs, que de vices, que de turpitudes, que d'infamies, que d'iniquites et que de cruautes out signale son enfance !

N'est-il pas vrai que nous savons aujourd'hui tout ce que savait I'Antiquite, tandis qu'elle ignorait un nombre immense des choscs que nous avons recemment d6couvertes !

Non, n'invoquoz jamais en rien son autoritd ! ne dites pas surlout qu'elle a admis Tlnegalite, car je vous repondrais qu'elle a admis aussi I'esclavage, I'anthropophagie, les tortures, les bijchers et mille autres horreurs !

Vous supposez une convention formelle , un contrat , un consentement des hommes, soit pour se reunir en Sociele, soil pour constituer I'lnegalite de fortune et de pouvoir , lorsqu'il est evident que cetle double Inegalile fut partout I'effet de la force et de la conquete.

Vous donnez a I'opulence de I'Aristocratie une origine presque celeste et divine, le travail , I'habilete, I'cconomie, toutes les qualites et les vertus, et a la misere des pauvres proletaires une cause presque infernale, la paresse, la stupidite, la gourmandise et tons les vices : apresvous, tous les Riches sont devenus riches parce qu'ils etaient laborieux et avaient toutes les bonnes qualites , et les Pauvres ne sont devenus pauvres que parce qu'ils etaient paresseux et vicieux ; d'apres vous la pauvrete est la peine du vice comme la richesse est le prixde la vertu.

S'il en olait ainsi , jc dirais : Puisque les pauvres ne le sont que par leur faute , tant pis pour eux I Encore non ; cc langage scrait

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aussi injuste qu'lnhumain : je les plaindrais plutot, parce qu'ils sont nos frferes , papce qu'ils auraient les mimes qualites que les ridtes sHls avaient la mime education, parce que tons lews vices sont la faute et le crime de la Societe.

Du reste, vous reconnaissez par la que si lous les hommes avaient les mSmes qualites , ils auraient les memes droits a la richesse et devraient etre tous egalement riches ou pauvres (car la richesse est relative), etje prends acle de voire aveu.

Mais y avez-vous bien pense ? Cette oriijine que vous donnez h la richesse et a la pauvrete est-clle veritable? Le fait est-il exact ctvrai? N'est-ce pas le fait contraire qui est la verite? Y a-t-il meme, sur la Terre et dans I'llistoire, une verite plus nianifcste et plus eclalante que cellc-ci , que les Peuples cultivaleurs et industriels ont tout invente et tout produit, el que les Peuples pasteurs, chasseurs ou guerriers les ont conquis, subjuguOs, depouilles, reduits en esclavage et conlrainls a travailler pour eux? N'estil pas incontestable que, pendant toute I'antiquile jusqu'a J.-C, le travail etait fletri partout , declare ignoble et impose aux seuls csclaves ; que la guerre et le brigandage etaient seuls honorables ; que, dans la Grece meme et a Rome, I'ouvrier libre elait repute es~ clave du public, indigne d'etre ciloyen, exclu des droits de cite et des assemblees populaires; etque, meme dans les temps modernes, Tindustrie et le commerce etaient une derogation a la Noblesse ?

Pouvez-vous nier que I'opulence de rAristocralie romaiiie n'ait etc que le fruit de la conquete et I'odieux compose des depouilies de rUnivers ; que la grande invasion commencee au III' siecle n'ait enrichi les barbaresdes depouilies du monde civilise ; que la conquete de I'Angleterre par les Normands au XI' siecle n'ait enrichi les conquerants des depouilies anglaises ; et que I'invasion des Espagnols en Amerique au XIV siecle n'ait enrichi les assassins des depouilies de douze millions d'Americains egorges par eux ?

Voulez-vous que je passe en revue les acquisitions des Eglises, des Moines, des Pretres et des Papes enrichis par la tromperie, I'escroquerie et I'extorsion , et celles des Nobles de cour enrichis par les spoliations, paries contiscalions et par les liberalites des Princes, pour prix de la bassesse, de la prostitution, de la delation, de la trahison et de I'assassinat?

L'origine la plus innocente de I'opulence de I'Arislocralie d'aujourd'hui n'est-elle pas le hasard de la naissance et la transmission hereditaire des anciens heritages souilles de sang et de crimes?

Et si quelques grandes fortunes ont une origine legitime dans

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des services reels rendus au pays ou dans I'induslrie et le commerce , combien sont pures de tout alliage avec la fraude , I'injustice, les souffrances et les larnies des populations ?

Nierez-vous aussi que, maratre injusteelinhumaine, la Societe donne aux Riches , ses enfants gates, les moyens d'etre toujours riches, tandis qu'elle eleve mal les pauvres ou plutot les prive do toute instruction et les reduita rester elernellementdansla misere?

Ainsi des le commencement du Genre humain , on pent distinguer deux classes, quoique melees et confondues : I'une, comprenant les hommes bons , actifs , industrieux , temperants, etc. ; I'autre, coniprenanl les paresseux , les intemperants, les cruels, etc. ; ce sont les premiers qui ontcultive la terre , decouvert les Arts et les Sciences , et cree les Propcieles et les richesses, tandis que les seconds ne s'occupaient que de chasse et de guerre , de vol et de brigandage, consommant sans rien produire, ne connaissant d'autre moyen que la force, d'aulre droit que la victoire, d'autre verlu que la cruaute et le meurtre ou I'oppression I

Ainsi encore , c'est le paresseux et le mechant qui a depouille le travailleur pacitique ; c'est le gourmand, le prodigue et le vicicux qui a depouille le sobre, I'econome et le verlueux ; le pauvre est enchaine et paralyse pour rester elernellement miserable , tellement qu'il en est a peine un sur mille qui puisse ameliorer sa position par son travail ; et le desordre est tel dans le sein de la Societe, que, dans certaines circonstances, un homme do merite, de capacite et de vertu , jete dans voire Paris ou dans votre Londres, pourrait 6tre embarrasse d'y trouver du travail pour y gagner du pain !

Ne cherchez done plus a justifier I'lnegalite de fortune par son origine I

Mais vous voulez la justifier par son emploi et par ses resultats : voyons done encore I

Vous pretendez que I'lnegalite de fortune est necessaire au bonlieur du Genre humain , des pauvres aussi bien que des riches ; que c'est la Raison et I'interet general qui la conscillent ; qu'elle a d'innombrables avanlages et peu d'inconvenients; que I'opulence donne aux riches le loisir et les moyens de s'instruire pour etre plus utiles aux pauvres, tandis que la pauvrete met le Peuple dans Thcureuse necessite de travailler et d'obeir paisiblcment aux lois. Vous pretendez que les riches emploient leur for^ tune a acquerjr de rmstruclion, puis leur instruction, leursricliesses

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et leur loisir h dinger, aider et secourir les pauvres en se consacrant aux affaires publiques , en procurant du travail aiix ouvriers , en les nourrissant , en conslruisanl pour eux des ecoles , des ateliers et des hopitaux, en pratiquant la generosite et la bienfaisance. Vous pretendez que les grands capitaux sont necessaires pour vivifier ragricullure et I'industrie, et pour qu'aucun terrain ne soit abandonne et improductif. Donnant aux Princes et aux Aristocrates, aux Prfetres et aux riches, la grandeur d'ame et la bonte du ccEur, vous en failes des Anges et presque des Dieux. Et de tout cela vous concluez que, avec et par I'lnegalite, le Genre humain est heureux ou du moins aussi heureux que sa nature lui perniet de I'etre. Vous ajoutez meine que les Historiens et les Pbilosophes I'ont reconnu dans leurs ecrits et les Peuples par leur silence.

Ah 1 si ce tableau se trouvait aussi fidele que brillant , comme je benirais avec vous I'lnegalite ! Je benirais meme I'Aristocratie, m^rne le Despotisme , meme la Superstition I car je n'ai d'autre passion que celle du bonheur du Genre humain, et vous me voyez pr6t a adopter avec enthousiasme tous les moyens, quels qu'ils soient , d'assurer sa felicite 1

Mais, de bonne foi, y a-t-il rien de plus imaginaire et de plus fantasmagorique que ce tableau 1 Y a-t-il, passez-moi le terme, une derision plus amere!... Je vous I'avouerai meme, je me sens trop en.u, trop afllige des miseres et des soufTrances des pauvres , trop indigne de I'inhumanite des riches , trop irrite des vices et de la cruelle insolence des Aristocrates, pour hasarder d'exprimer tous mes sentiments et mes opinions sur ces hypocrites oppresseurs du Peuple, assez audacieux pour invoquer son interet et son bonheur : souffrez done que je ne reponde que sur quelques points.

« Les riches, dites-vous, sont charitables et bienfaisants 1 » — Je I'admets , pour quelques-uns du moins ; mais , si c'est un plaisir pour les riches de faire I'aumone , n'est-ce pas une humiliation pour les pauvres d'etre reduits a la necessite de la recevoir? Si c'est un bien et une vertu , n'est-ce pas parce que la pauvrete est un mal auquel il est genereux d'apporter un remede ? Les riches voudraienl-ils changer les roles? Ce que demande Touvrier, c'est rt'galite, c'est son droit, c'est du travail et I'aisance en travaillant, et non I'aumone et I'hopital , oil bien souvent d'ailleurs il ne peut enlrer, pour y mourir dans Thumiliation I

• L'JDStruclion, ajoutez- vous, I'educalion, les vertus etle loisir sont

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le precieux r^suUat de la richessel » — He bien, partagcz la richesse nationale entre tous, ettous aurontdu loisir, derinstruction, de reducalion et des vertus I

« II n'y aurait plus de riches , mais seulement des pauvres et VEgalite de la miser e I » — Oui, si vous laissez tout le reste comme il est aujourd'hui ; mais non , si vous prenez les moyens convenables indiques par la Raison : par example, ceux pratiques en Icarie; et ces pretendus docteurs qui divisent arithmetiquement le revenu d'un Empire entre tous ses habitants, pour en conclure triomphalement que chacun d'eux n' aurait que cent ou cent cinquante francs par an et mourrait de faim, ces pretendus docteurs, dis-je, ne sont que d'effrontes charlatans 1

« Les beaux-arts seraient negliges! ■ — Et qu'importe? Les beaux-arts, qui n'existent que pour le plaisir des riches, et qui, pour I'immense majorite des pauvres, n'existent guere plus que s'ils n'existaient pas du tout , les beaux-arts ne sont pas indispensables au bonheur de I'Humanite, tandis que m6me, d'un autre cote, une meilleure organisation sociale les produirait egalement et mieux encore pour I'agrement du Peuple entier.

« Le monde n'a tant de merveilles que parce que I'lnegalite de fortune existait 1 » — Non, ne dites pas parce que , mais quoique !..,

« Les grands capitaux sont n^cessaires ! » — Comme si le capital national etait detruit parce qu'il serait dans les mains de tous au lieu d'etre dans le cofire de quelques-uns! Comme si les capitaux fournis par les associations volontaires et nombreuses (qui ne manquent jamais aux entreprises utiles) etaient moins productifs que les nieme^ capitaux fournis par le monopole de quelques Aristocrates I

■ Si , par suite d'une loi agraire , dites-vous encore , les terres etaient partagees egalement, beaucoup resteraient incultes et steriles, et seraient perdues pour leurs possesseurs et pour la Societe! » — Comme si les petits champs des pauvres n'etaient pas plus soigneusement cultives que les vastes domaines des riches 1 comme si les Aristocrates ne consacraient pas au luxe de leurs plaisirs d'immenses pares et jardins perdus pour la production ! Si queique paresseux negligeait de culliver son lot et se trouvait indigent, ce serait alors taut pis pour lui ; il ne pourrait se plaindre de personne et ne serait d'ailleitrs pas ^lus pauvre qu'aujourd'hui, coihriic la

RfeFUTAirnijIS. 39,',

Soci6te ne perdrait pas plus qu'elle nc perd actuellement par .es chateaux ; el si celte Egalite avail quelques aulres inconvenienls , elle en aurait toujours moins que I'lnegalite , I'opulence el la misere.,..

Mais quelle supposition chim^rique 1 Comment admettre qu'il pourrail y avoir une seule famille qui , quoique bien elevee , et n'ayant d'autre ressource pour vivre que son champ , le laisserait inculteau milieu d' aulres champs parfailement cullives, au milieu d'autres families riches et heureuses par leur travail ? N'est-il pas palpable au contraire que, avec une bonne organisation sociale et politique el surtout avec une bonne education, toutes les terres seraient cultivees , parfailement cultivees , mieux cultivees mfime qu'aujourd'hui, et que le partage egal amenerait I'figalite des richesses et du bonheur ?

• L'figalite S6rait bientot detruite par les alienations et par I'augmentalion du nombre des membres dans une partie des families et la diminution dans les aulres ! » — Non, car la Societe pourrail faire toutes les lois agraires et somptuaires dont il serail besoin pour maintenir rfigalite ; elle pourrail declarer les proprietes inalienables, comme en Judee el a Sparte ; elle pourrail faire le partage par teles, comme dans I'ancien Perou, le renouveler frequemmenl pour augmenter le lot des families croissantes et diminuer celui des families d(^croissantes.

« Tons les Peuples ont partage les terres inegalement en constituant leur SocieteU — Belle preuve, comme jel'ai dejadit, de la justice et de la sagesse de I'lnegalite ! Le fait d'ailleurs esl-il vrai ? Les Philosophes m supposent-ils pas tous , au contraire , meme pour uistifier la possession des riches, un premier partage expres ou Vicile etegal, enlre tous les hommes d'alors? Le Peuple de Dieu , 'es Hebreux, s'etablissant dans la Terre Promise, n'ont-ils pas , par Pordre de Moise invoquant I'ordre de la sagesse divine, partage la terre par portions egales, comme Romulus et ses compagnons I'ont fait plus lard dans la campagne qui devint le siege de Rome et le centre de I'empire remain, et comme I'onl fait peut-6tre une multitude d'autres Peuples, car tous les Peuples guerriers partageaient eg dement le butin et les depouillesdes vaincus? Et comment d'aille\iV3savoir ce qui se passait dans ces premiers temps d'ignorance et de barbaric, sans 6criture et sans historien?

« Aucun Peuple n'a admis la loi agraire apr^s avoir eu rinegaiit6 ! »

39G REFUTATIONS.

— Si, lesSparliales: mais crailleurs les Peuples ne I'ont-ils pas toujours desiree et m^me L:mandee , comme a Rome? Et si les Aristocrates s'y sont toujours opposes, pour conserver leur excessive opulence, est-ce une preuve centre I'figalite , ou n'est-ce pas plutot une raison decisive en sa faveur ?

« Les pauvres et les petits proprietaires ne veulent pas de la loi agraire ! » — Je nie le fait : rassemblez-les, consultez-les, et vous verrez ! Si quelques petits proprietaires n'en voulaient pas, ce serait parce que Topinion ne serait pas encore assez eclairee : mais la Raison publique se perfectionnecontinuellement; I'opinions'eclaire; et tot ou tard, bientot peut-etre, la masse des pauvres et des petits proprietaires, c'est-a-dire I'immense majorite de chaque Peuple, sera unanime pour demander I'figalite ; car , je ne m'arrete pas a refuter cette calomnie, qu'il n'y a que lesbrouillons, les anarchistes, les voleurs et les brigands, qui demandent I'figalile, pour s'enrichir en ruinant les autres, calomnie r^pelee par quelques hommcs de bonne foi, mais pertidement imaginee par les Aristocrates m6mes qui n'ont jamais recule devant aucune violence ni devant aucune spoliation pour accaparer toute la richesse et pour consolider leur injuste domination ; car , en verite , peut-on ne pas s'indigner et s'irriter centre ces Palriciens de Rome qui accusaient d'avidite les partisans de la loi agraire, eux les plus insatiables et les plus sanguinaires des usurpateurs et des voleurs I

"Les Peuplesont approuve I'lnegalite par leur silence! » — Comme si ce n'etaient pas les Aristocrates qui defendent aux Peuples de parler, dese plaindre et de reclamerl Comme si le silence qui regne dans les cachets et dans les enfers etait une preuve d'approbalion et de contentement ! Comme si d'ailleurs I'emeute et I'insurreclion n'avaient pas proteste sans cesse centre roppression et I'lnegalite I

« Les Historiens I'ont approuv^el » — Mais, dans ces temps ou les riches seuls et leurs proteges avaient I'instruction , le loisir et les documents historiques necessaires pour ecrire I'histoire, tous ces apologistes de I'Aristocratie et de I'lnegalite n'etaient que des Aristocrates ou des moines, leurs cour tisans interesses ou leurs valetsi

"Les Philosophes ont reprouve I'figalite !» — Hebienl nous vcrrons, et je me borne a leur opposer ici J.-C.

• Le besoin de s'enrichir, le d6sir de la fortune, I'esp^rance d en

REFUTATIONS. G>7

arqu^rir, la concurrence, Temulation et Tambition m^me, sont Vixme de la production ! ' — Non, non ! car tout est produit sans eux en Icarie : niais I'ignoble egoisme, rinhumaine cupidite, Tinsatiable et fatale soif de Tor (quid non mortalia pectora cogis , mri sacra fames!), le luxe et son inseparable compagne, la misere, qui pousse au crime (malesuada fames) , sont la source intarissable de cette mer de maux qui menacent de submerger I'Humanite ; et, plus j'y reflechis plus j'en suis convaincu , c'est I'figalite seule qui peut la sauver du naufrage.

Me resumant done sur la question d'figalite, je conclus que, quand mdme la Nature n'aurait pas fait les hommes egaux, la Raison conseillerait a la Societe d'elablir VEgalite , mais que c'est la Nature elle-m^me, mere de la Raison et de la Societe, qui veut que I'homme cherche et trouve le bonheur dans VEgalite.

Ce n'est pourtant pas la loi agraire et le partage ^gal de la Propriete qui me parait la perfection: sans m'arreter enchemin, je fais un pas en avant et j'arrive au dernier terme, a la Communaute.

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