REPONSE AUX OBJECTIONS CONTRE LA COMMUNAUTE
Je prefere le systfeme de la Communaute au systeme de la lo% agraire et de la Propriete individuelle, parce qu'il n'a pas ses mconvenients, et parce qu'il a autant et beaucoup plus d'avantages.
La Communaute n'a pas les inconvenients de la Propriete ; car elk fait disparaitre Vinterdt particulier pour le confondre dans Vinter^t public, V egoisme pour Ijiii substituer la fraternite , Vavarice pour la remplacer par la yenerosite, Visolement, Vindividualisme et le morcellement pour faire place a, rassociation ou au socialismej au devouement et a V unite.
El!e a tous les avantages reels de la Propriete ; car le principal avantage du proprietaire , c'est la jouissance raisonnable de sa' ferme , ou de sa maison et de son jardin ; et la Communaut6 donne cette jouissance comme la Propriete, n'enlevant que le droit deraisonnable d' abuser et de satisfaire des caprices prejudiciablej a la Societe.
Elle a beaucoup plus d'avantagcs ; car elle permet beaucoup mieux d'elablir, en tout, une Egalite reelle et parfaite, prevenant meme I'lnegalite que pourraient introduire les accidents et les basards.
398 REFUTATIONS.
D'un autre cote, maltresse de lout, cenlralisant, concentrant,rfiduisant tout a I'unite ; raisonnant , combinant , dirigeant tout ; elle peut mieux et peut seule obtenir cet inappreciable et incommensurable avantage d'eviter les doubles emplois et les pertes, de realiser completement I'economie, d'utiliser toute la puissance de I'intelligencehumaine, d'augmenter indefiniment la puissance de I'industrie, de multiplier les productions et les richesses, de developper sans cesse la perfeclibilite de I'homme, et de reculer continuellement les limites de son bonheur en reculant toujours les bornes de sa perfection.
Antonio, pourtant, attaque le systenie de la Communaut^ et lui pr^fere celui de la Propriete : il soutient que, quand m6me il pourrait admeltre I'Egalite de fortune , il repousserait encore la Communaute comme plus particulierement injusle, nuisible, impossible et repoussee par Topinion universelle; il regarde la Propriete comme une institution divine el la Communaute comme I'ceuvre du delire humain : il faut done lui repondre encore.
Mais, ayant d6ja , et viclorieusement je crois, defendu I'figalitS de fortune et le partage d-gal des proprieles, je n'ai plus quo peu d'efforts a faire pour defendre la Communaute.
Vous dites que la Propri6te est une institution divine, et que par consequent c'est Dieu lui-m6me qui repousse la Communaute!... — Mais qu'esl-ce done que la Communaute? Est-ce une chose aussi differente de la Propriety que le Ciel est different de la Terre? N'est-ce pas tout simplement la Propriete modifiee, une Propriete indivise et commune (comme enlre des heritiers qui n'onl pas encore partage Theritage), m6me une Propriete et une Jouissance communes, comme entre des freres qui jouissent de Pherilage paternel sans vouloir le partager, le cullivant en commun et consommant les fruits en commun ou les partageanl egalement ; et comme entre les habitants d'un village , jouissant en commun de leurs pSturages communs au lieu de les partager entre eux pour en jouir separeinent? La Communaute de biens n'estdonc autre chose que la Propriete appartenant a quelques-uns ou a beaucoup, a une famille, ou a un village, ou a une ville, ou a un peuple, a I'exclusion des autres, indivise entre les proprietaires au lieu d'etre divisee et morcelee , exploitee et utilisee fraternellement en commun pour leur procurer egalement la nourriture et le vetement, I'existence et le bonheur, au lieu de leur procurer des jouissances individuelles <ct un bonheur inogal. Y a-t-il, dans cctte si petite difference, Qft
REFUTATIONS. 3^^
motif suffisant pour appeler divine la Propri^te divise , et infernale Ja Communaut6 ou la Propriete indivise, divine la division, c'est-adire I'anarchie, et in/ernaie I'indivision, c'esl-ci-dire Tordre et I'union ?
Ne confondons pas la Propri^t^ avec les choses qui en sont I'objet. 11 est vrai que ces choses sont divines, puisque tout ce qui se trouve sur le Globe est I'oeuvre de la Nature ou de la Divinite : mais cette Nature, qui dit a rilumanite de jouir des objets de la creation , ne lui prescrit pas d'en jouir d'une maniere plutot que d'une autre, par la Propriete plutct que par la Communaule ; la Propriete n'est pas plus d'instiiution divine que la Communaute, et la Communaute pas plus d'institution humaine que la Propriete.
Aussi (et c'est une preuve sans replique, preuve d'ailleurs bien surabondante, car il n'y a pas de verite plus manifeste et plus incontestable), chaque Peuple et chaque epoqu-e dans chaquePeuple a des lois differentes sur la Propriete, en sorte qu'il y a des milliera de legislations differentes sur la Propriety chez les milliers de Peuples qui composent le Genre humain, et des milliers de legislations differentes chez chaque Peuple pendant ses milliers d'annees d'existence, c'est-a-dire des millions de lois sur la Propriete.
Aucune histoire ne pr^sente plus de revolutions que VMstoire da la Propriete I
II y a plus : je soutiens , avec conviction et confiance , que , si Tune des deux entre la Propriete et la Communaute est d'inslitution naturelle ou divine, c'est la Communaute.
La nature, en effet, n'a-t-elle pas fait Fhomme essentiellement sociable, ayant besoin de la Societe et cherchant la Societe ? Ne I'a-t-elle mfime pas cree et tait naitre des le principe en Societe et en Communaute, comme les tourmis et les abeilles? Le vceu de la Nature n'est-il pas toujours et partout pour Tunion plus que pour la division, pour Vassociation plus que pour I'isolement, pour Tagglomeration plus que pour le morcellement, pour la composilion et I'unite plus que pour le fractionnement, pour le concours plus que pour I'opposilion, I'antagonisme et la rivalite?
Regardez la Creation, I'Univers, les grandes masses d'aliments donnes par la Nature a Thomme, les grandes sources de la vie. Pair et Telectricite, la lumiere et la chaleur , I'eau du ciel et la mer, tout cela n'est-il pas insusceptible de Propriete individuelle Ct exclusive, si ce n'est pour la portion absorbee par chaque individu, appropriee par lui et identifiee avec son corps ? La Nature u'a-t-clle pas voulu que tous ces elements appartinssent au Genre
400 REFUTATIONS.
humain encommunet fussent sa Propri6t6 commune? NVt-elle pas etabli la Communaute de Vair et de la lumiere? Le soleil ne luit-il pas pour tout le monde ? La Raison n'indique-t-elle pas qu'il doit en 6tre de m^me de la terre, dont les productions sont aussi necessaires a la vie que I'air et I'eau? Tous les Philosophes ne reconnaissent-ils pas une Communaute naturelle , primitive , universelle {tout a tous), qui dura des siecles , jusqu'au premier partage et a I'etablissement de la Propriete? Ne reconnaissent-ils pas que I'effet et le droit de cette Communaute primitive subsistent encore aujourd'hui sous certains rapports; que le partage n'a pu 6tre fait que sous la condition tacite qu'il n'emp6cherait personne d'exister; et que, dans ce qu'ils appellent les cas de necessite, aucuiie loi humaine ne pourrait empfecher un hommede prendre dans la propriet6 d'autrui les fruits necessaires pour I'empficher de mourir ?
Voyez aussi ce qui s'est passe sur la Terre pendant les millier& d'annees qui ont precede I'agriculture et I'organisation des Peuples cultivateurs, pendant un beaucoup plus long temps cbez les Peuples chasseurs ou pasteurs, et jusqu'a nos jours chezles Peuples sauvages de I'Amerique, de I'Afrique, de I'Asie et de toutes les contrees inconnues! Chez tous les Peuples,et pendant ces milliers d'annees.la terre n'etait-elle pas possedeeetexploitee en commun pour la chasse, le pSturage, I'habitation et les fruits? Chez tous ces Peuples , c'est-adire sur tout le Globe, et pendant tout ce temps, c'est-a-dire pendant la plus grande partie de I'existence du Genre humain, celui-ci n'a-t-il pas eu la Communaute de la terre comme la Communaute de Vair ? Pendant tout ce temps , tout n'etail-il pas commun , la residence et le deplacement ou le voyage, le camp, le combat et le butin, meme les femmes jusqu'a I'etablissement du mariage?
Remontez aussi du commencement des Peuples cultivateurs, du pretendu partage dont parlent les Philosophes, et de I'etablissement de la Propriete , jusqu'aujourd'hui ! Que de choses sont restees communes ! de vastes terres nationales dans chaque pays ; de vastes terrains communaux dans chaque commune ; les grandes routes, les chemins et les passages ; les rivieres et les canaux ; les rades et les ports ; tous les lieux et les b^timents publics , places , promenades, fontaines , fortifications, temples , theatres , ecoles , hospices, bains 1 Toutes les villes, tous les villages ne sont-ils pas autant de Communautes appelees, pour cette raison. Communes? Les royaumes eux-m6mes ne sont-ils pas appeles Communautes ? Toutes les families nesont-elles pas autant de petites Communautes? Que dirai-je de ces innombrables monasteres appeles CommuMU-
RfiFUTATIONS. 401
tds religieuses, et de ces innombrables associations induslrielles, qui ne sont autre chose en realite que des Communautes ? Parlerai-je de tous ces etablissements pour le service du Peuple (diligences, omnibus, poste aux lettres, marches, boutiques, magasins, moulins, fours, pressoirs, fetes, jeux et plaisirs publics), tous fondes sur i'esprit de la Communaute? Le principe de la Communauto n'est-il pas aussi I'ame de toutes les servitudes legales etablies sur les proprietes, de la mitoyennete des murs et du passage, par exemple ? N'est-il pas aussi I'ame d'une foule de dispositions legislatives qui prescrivent que tout soit commu7i dans un naufrage, dans une inoiidation, ou dansun incendie?
Reconnaissons done qu'une des grandes impulsions de la Nature, plus puissante que les passions egoistes, est celle qui porte I'homme vers I'Association, la Societe et la Communaute.
Et remarquez que je ne vous parle pas de J.-C, recommandant et instituant la Communaute, ni de son £glise, formant une immense Communion ou Communaute 1
Et ne m'opposez pas que tous les Peuples ont fini par adopter la Propriete et qu'aucun n'a prefere la Communaute ; car d'abord je vous en citerai plusieurs qui ont prefere la Communauto et qui n'cn ont ete que plus heureux, comme les Peuples de Sparte, du Perou et du Paraguay ; et, d'autre part, je vous repondrai que les aulrcs Peuples ont adopte la Propriete comme ils ont adopte I'esclavage, par ignorance et par barbarie, et qu'ils n'ont pas eu I'idee de la Communaute comme ils n'ont eu ni celle de I'imprimerie ni celle de la vapeur !
J'irai plus loin : tout en croyant qu'il est facheux pour I'Humanite qu'elle n'ait pas adopte des le principe la Communaute comme il est facheux qu'elle n'ait pas connu plus tot la vaccine, etsans ni'etonner de la lenteur de ses progres, je pense que la Communaute est plus facile chez les Peuples civilises que chez les Peuples sauvages, dans les grands Empires que dans les petits Etats, en France el en Angleterre ou en Amerique que dans les autres Notions, et aujourd'hui qu'autrefois, comme elle sera plus facile encore dans vingt ans qu'aujourd'hui.
Mais Antonio accuse la Communaute di' ingratitude et AHnjustice, parce qu'elle ne donne pas a I'homme de genie, qui fait une grande decouverte, une part dans les produits plus grande qu'aux travailleurs ordinaires ; et c'est une accusation trop grave pour negliger de la repousser.
402 REFUTATIONS.
Eh bienl je souliens qu'elle a raison d'agir ainsi;jesoutiens que le genie, sesdecouvertes et ses services, sont I'oeuvre de la Societe et doivent lui profiler sans qu'elle soil obligee de les acheter. Que servirait, en effet, a voire Fulton la decouverle de I'applicalion de lavapeur, s'il n'y avail pas de Societe pour ruliliser?Bien plus, comment aurail-il pu acquerir son genie et faire cette decouverle, qui doit changer la face du monde, si, des sa naissance, la Society ne I'avail pas enloure pour I'inslruire el lui donner la vie intellectuelle ; si, du sein de sa mere, on I'avail porte dans une ile deserte pour y vegeter seul, y vieillir et mourir?
Oui,rhomme n'est que ce que le fait la toute-puissante Societe ou la toute-puissante education, en prenanl ce mot dans sa signification la plus large, non-seulemcnt I'tducalion du maltre, de I'ecole el des livres, maisl'Education des choses et des personnes, descirconstances el des evenemenls , I'educalion qui prend I'enfant au berceau pour ne plus le quitter d'un instant 1 Idees , habitudes , nioeurSjlangue, religion, profession, connaissances, tout ne dependil pas de I'Educalion qui forme etfagonne Tenfant? Vingt enfants qui differeront en tout, s'ils sont nes el eleves dans vingl pays diffiirenls, ne se ressembleront-ils pas s'ils sont eleves ensemble sans se quitter jamais, comme nous en avons fail I'experienco en Icarie? Vingl enfants du meme pays el du meme ^ge ne seronl-ilspas lous (^gaux a peu pres ou enormement inegaux suivant qu'ils seront eleves de meme ou differemmenl, comme nous I'avons encore verifie, en sorte que le meme homme pourrait 6tre vingt personnages difforents suivant les vingt educations qu'il recevrail? Que de sols en apparence auraient pu etre des hommes de genie s'ils avaient regu I'Educalion convenable I Que d'hommes de genie n'auraient ele que des sots s'ils avaient 6le places dans d'autres circonstances!
Redevable de son genie a la Societe, tout ciloyen lui doit done, pour prix de I'fiducalion qu'il a regue d'elle, le Iribul de son genie : quand il lui procure Tavantage de quelque invention utile, ii ne fait que payer sa detle; quand il regoit encore d'elle tout ce qui lui est necessaire, il ne peul se plaindre de n'avoir pas plus de fortune que ses concitoyens ; et si la Societe , qui ne lui doit rien de plus, lui accorde quelque recompense, ce doit dire uniquement dans I'inter^t social, pour exciter I'emulalion, etnon dans la vue de I'inter^l personnel du recompense.
Trouvez-vous que la recompense purement honorifique soil insuffisante pour atleindre le but, el que la Societe devrail, dans son interfit m^me, pour mieux exciter I'aclivile, recompenser en fortune les decouverles et les services? Alors c'esl une autre queS'
REFUTATIONS. 403
tion I Mais je reponds encore, d'aprfes notre ancienne experience ct la votre, que les recompenses en argent ont d'enormes et de nombreux dangers, tandis que notre r^cente experience demontre que le patriotisme , Thonneur et la gloire ont une puissance immense quand la toute-puissante Education prepare I'Opinion, quand d'ailleurs la richesse est 6gale pour tous et suffisante pour assurer le bonheur materiel. L'etude, les experiences, la science etlesd^couvertes, ont tant d'attrait qu'on les aime pour elles-m^mes , sans autre inter^t , en sacrifiant au contraire tous les autres int^r6ts , en bravant tousles perils et tous les malheurs, la misfere et les persecutions, la prison et la mort : jugez done quel charme, quel entralnement doit avoir l'etude pour des hommes bien 61ev6s et instruits, sanssoucis et heureux! Et voyez cbez nous! N'est-ce pas notre plus grand plaisir, la source la plus abondante de nos jouissances ? Que nous servirait d'avoir plus de fortune que les autres ? N'avonsnous pas, avec la passion du travail, de la Patrie et de I'Humanit^, toute I'emulation possible a I'homme ? Et ne I'avons-nous pas tous ? Etne voyez-vous pas ici cent fois plus d'activite d'esprit et de decouvertes que dans tous les autres pays ensemble ?
J'arrive enfin a la plus grave peut-6tre de toutes les accusations portees par Antonio contre la Gommunaute, celle d'etre incompatible avec la liberie : mais cette accusation ne m'effraie pas plus que les autres, et voici ma reponse :
Sansdoutela Gommunaute impose necessairement desgfineset des entraves ; car sa principale mission est de produire la richesse et le bonheur ; et pour qu'elle puisse eviter les doubles emplois et lespertes, economiseretdecupler la production agricole etindustrielle, il faut de toute n6cessite que la Society concentre, dispose et dirige tout ; il faut qu'elle soumette toutes les volontes et toutes les actions a sa regie, a son ordre et a sa discipline.
Mais comparez vous-m§mes la Liberie dans les deux systfemes, de la Propriete etde la Gommunaute, et jugez lequel a plus de Liberie et la Liberie la plus r6elle.
Auparavant , en tendons-nous bien sur le sens dumot Liberie , mot infmimentcomplexe, trop vague et trop ind^fini. Qu'est-ce que la Liberie ? Est-ce le droit de tout faire sSivant son caprice, m6me ce qui peul nuire a autrui , par exemple voler et tuer? Non, la loi le defend !... Est-ce le droit de ne rien faire si cela platt, de ne pas payer Timpotetde n'6tre passoldat? Non, la loi Tordonne!... Est-ce le droit d'aller nu quand il fait chaud? Non, les moeurs ne
404 REFUTATIONS.
le permettent pas !...Est-ce le droit d'etre ingrat! Non, ropinion publique fletrit ringratitude!... Est-ce le droit de trop manger impunement ou de ne pas manger? Non , la Nature ne le souffre pas!...
L'homme est partout dans la d^pendance de la Nature et de ses Elements (del'air et du vent, de la pluie et de la temp6te, du chaud et du froid), comme le ciloyen est partout dans la dependance de la Societe , de ses lois , de ses mceurs , de ses usages et de I'opinion publique , qui sont aussi des lois.
La Liberie n'est done que le droit de faire tout ce qui n'est pas defendu par la Nature , la Raison et la Societe, et de s'abstenir de tout ce qui n'est pas ordonne par elles ; elle est soumise aux innombrables lois de la Nature, de la Raison et de la Societe.
II est vrai cependant que la Liberte est aujourd'hui une passion universelle , ardente , impaliente de la g6ne , et qui va presque jusqu'a la licence : mais n'cst-ce pas un exces, une erreur, un prejuge, dont on peut connaitre la cause ctqu'onpeut corrigeret guerir? Voyons!
Oui, la passion aveugle pour la liberte est une erreur, un vice, un mal grave, ne dela haine violente qu'excitent le despotisme et I'esclavage ; c'est I'exces de la tyrannie qui jette dans I'exces de Tamour de I'independance, c'est la reaction qui lance a Textremile opposee.
11 est dans la nature de l'homme qu'il sente le mal present bien plus que le mal futur, m6me plus violent, et quele mal actuell'absorbe trop pour lui laisser la faculte de penser au mal eloigne ou d'en apercevoir toute I'etendue ; la souffrance Tegare souvent au point qu'il emploie les remedes les plus dangereux pour la faire cesser a tout prix.
' C'est ainsi que le malheureux qui se noie s'accroche a tout et saisirait un fer rouge ; c'est ainsi qu'un voyageur mourant de soif boit de la boue, qu'un homme sur la tete duquel on leve un sabre saisit la lame au risque de se couper les doigts, et que, pour fuir la rage d'un ennemi, on se refugie chez un autre ennemi qui assassine.
C'est par la mfime cause que , dans la guerre de I'Humanite contre la tyrannie, les Peuples prennentpour cride ralliementLiberte ! Liberte quand m&me ! qu'ils crient Liberie de la Presse, contre I'oppression de la pensee ; Liberte d'enseignement, contre I'obscurantisme des freres ignorantins ; Liberte dHndustrie , contre les maitrises, les jurandes , les corporations oppressives et la yoracite
REFUTATIONS. 405
du fisc; Liberie de commerce, contre les privileges, les monopoles et les infernales douanes; Liberie de lapropriete, contre les confiscations arbitraires et la pretention des despotes d'etre les seuls proprietaires ; enfin Liberie de toul (aire et de tout dire ou de ne rien (aire, contre la Police qui veut tout empecher ou tout ordonner dans I'interet du despotisme.
Mais la Raison fait entendre aux Peuples les plus jaloux de Liberie que la Liberie riest ni la licence, niVanarchie, ni ledesordre, et qu'elle doit 6tre limitee dans tous les castou le demande Vinleret de la Societe constate par le jugement populaire.
Comparons maintenant la liberie sous les deux systemes, de la Propriiite et de la Communaute !
• La Communaute a beaucoup de lois , dites-vous 1 • — Et la Propriele flanqueede la Monarcliie, n'en a-t-elle pas?
' La Communaute gene la Liberie I «— Et la Monarchic ?... Vous permet-clle de faire toul ce que vous voulez? Vous laisse-tolle la Liberie de voire personne, de voire domicile, de vos enfants , de vos biens, de vos actions, de vos pensees m6me et de vos croyances, de vos sentiments et de vos esperances? La misere laisse-t-elle a la masse des miserables la Liberie d'avoir le necessaire et I'utile? La Police royale vous laisse-t-elle la liberie de roster au spectacle lanl que vous voulez, de danser ou de diner comme il vous plait, de porter un bouquet de violeltes ou le ruban ou la canne qui vous fait plaisir? II n'est pas une enlrave apportee par la Communaute qui ne le soil par la propriete, et plus grave, capricieuse, deraisonnable, vexatoire, tyrannique 1
Dans 1% Communaute , c'est la Societe tout entiere , c'est le Peuple tout entier qui fait ses lois, nieme ses mceurs, ses usages , son opinion publique ; et il les fait toujours d'apres la Nature et la Raison, toujours dans son inleret, toujours du consenlenient general, apres une discussion qui monlre a tous les avantages du projet propose ; et ces lois, toujours consenties et voulues, sonl toujours exticulees avec plaisir el meme avec un sentiment de fierte.
El dans le sysleme do la Propriete, sous rArislocratie ou la Monaichie.,.!!!
Non, non ; c'est la Communaute et la Democratie, I'figalite parfaite el le Bonheur , I'ordre et la paix , qui sont la Liberie ! La Propriete, I'lnegaliie, la misere, m peuvent enfanler que Toppression et Tesclavage 1
Et tous les amisde la Liberie doivent vouloir la Communautd!
Et je u'aurais pas meme repondu sur ce point au venerable
406 REFUTATIONS.
Antonio si je ne le consid^rais comme un ami sincfere de la Libert^; car je ne voudrais pas la defendre contre ses ennemis deguises sous le masque d'amis, contre ces perfides Aristocrales et ces hypocrites despotes qui n'invoquent son nom que pour le profaner , et qui n'affectent tant d'amour pour elle et tant de jalousie que dans le but de la trahir et de I'etouffer ou de I'enchainer 1
Et j'espere vous avoir prouve que le cri du Genre humain doit fetre Egalite I Communaute I (Applaudissements prolonges.)
Oh! que je serais heureux, ajouta Dinaros, si j'avais pu vous faire partager a tous ma conviction profonde que la Communauto pcut s'etablir dans vos Patries ; car je me croirais coupable de I'orgueil le plus insense si je pensais que I'Angleterre, la France et I'Amerique, par exemple, no peuvent pas accomplir ce qu'a fait Icarie I
Aussi , je veux que vous ne puissiez conserver aucun doute ; je veux pousser la demonstration jusqu'a I'evidencc ; je veux que vos times soient remplies comme la mienne de cette conviction consolanle que Tllumanite est faite pour etre heureuse et qu'elle tient son bonheur entre ses mains, ficoutez-moi encore un moment !
On pnHend que I'figalit^ est impossible.... Eh bien! si vous vo ulcz m'entendre, je vous developperai la marche et les prodigicux pr ogres de Tfigalite et de la Democratie depuis la naissance de 1 ilumanite I
On craintque rfegalite ne soit sterilisante.... Eh bien! si vous voiilcz, je deroulerai sous vos veux le tableau des decouvertes et du progres des Sciences et des Arts, et les prodiges de I'industrie present e !
On invoque I'opinion des Philosophes contre Tfigalite et la Coniinunaute... Eh bien! si vous voulez, je ferai passer en revue devant vous tous les Philosophes, anciens et modernes, qui sont la lumiere et le fanal du Genre humain.
On parle d'impossibilites.... Eh bien! si vous voulez, je vous presenterai le tableau des impossibilites realisees 1 Nous examinerons quel pent ^tre I'Avenir de I'Humanite ! et vous pourrcz voir enfin que ses esperances doivent 6tre sans bornes comme sa perfeclibilite, etque la Communaute est a la fois sa tendance, son but et sa destinee !
Le voulez-vous? — Oul, oui, oul, cria-t-on de toutes parts avec cnthousiasme.
— Eh bien ! a demain !
PROGRES DE LA DfiMOCRATIE. |fl7
Et qaand Dinaros , qui avait prononc6 ccs dernieres phrases d'un ton plus amm6 , se leva pour sortir, les bravos et les applaudissements f urent si bruyants quelavoutede la sallesemblaitprfes de s'ecrouler sur nous.
Etje n'aipas besoin de dire a qui causaientle plusde plaisirces applaudissements qui s'adressaient au fr^re de ma Dinaise...!