CHAPITRE IX
Progris de la Dimocratie et de I'j^galite.
La curiosite semblait plus vive encore que la veille.
On doute, s'ecria Dinaros, de la possibilite de I'figalit^ sociale el du triomphe de la Democratic : eh bien ! regardons le point d'oii I'Humanite est partie , la route qu'elle a parcourue , ses progres et le point ou elle est arriv^e 1 Nous aliens voir I'Egalite, cr^^e par la Nature , presque ^touffee par la force , se ranimer comme le Phenix renaissant de ses cendres, grandir, briller, et fairedes prodiges pour succomber de nouveau sous ledespotisme, puis s'eteindrc presque et disparaitre dans la nuit de la barbaric, puis rcparaitre comme un soleil qui d'abord a peine a dissiper les nuages , mais qui fmit par s'elancer radieux au milieo de Ciel pour inonder le monde de lumiere et de chaleur 1
Sulvez-moi done I Jetons ensemble un rapide coup-d'ceil sur I'histoire de I'Humanite !
Pendant les milliers d'annees du premier Sge , quand riiomme, animal plus qu'homme, vit partout en troupes plutotqu'en societes, oil sont les Rois et les Pontiles, les Aristocrates et les Pretres, les marquis et les barons , les couronnes et les sceptres, lesarmoiries et les habits brodes ? C'est bien alors I'figalite 1
Pendant les milliers d'annees du second Sge, lorsque des milliers de Peuplades couvrent la surface du Globe ; lorsque les plus grands, les plus forts , les plus courageux, les plus exp6riment6t et les plus habiles, ou les inventeurs de quelque decouverte , sons elus ouchoisis par leurs egaux , dans I'interfitde ceux-ci, et rem-
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places par de plus capables aussilot que I'interet generalle deniande ; lorsque tous les membres de chaque Peuplade s'assemblent pour deliberer en commun sur le depart et le sejour , sur la chasse ou la guerre ; lorsque le Chef elu n'est qu'un General ou un Juge ; oil sont encore les Rois de droit divin et la Noblesse hereditaire ? C'est bien encore, n'est-ce pas, I'figalite et la Democratie 1
Mais quelques Peuplades enfermees dans des lies, ou entre des rivieres, des marais et des montagnes , ou sous un beau climat et sur un terrain fertile , deviennenf cultivateurs , industriels et civilises, tandis que d'autres restent chasseurs et nomades, guerriers et vagabonds : ceux-ci deviennent conquerants, subjuguent et reunissent successivement un grand nombre d'autres Peuplades agricoles, et forment de grands Peuples, de grandes Nations, de vastes Empires, la Chine et le Japon , I'lnde et la Chaldee, I'Assyrie et la Perse, la Phenicic et I'figypte. Alors, par la conquete et I'usurpation, s'etablissent la monarchic et ledespotisme, I'aristocralieetla theocralie, la division en castes , le sysleme d'ignorance pour le Peuple, d'isolement vis-a-vis les autres Peuples et d'immobilile, en un mot Vesclavage et le quasi-esclavage organise pour etre perpetuel : ce n'est plus pour le Peuple, dans tous ces pays civilises, que I'figalile d'oppression et d'abrutissement.
Mais, d'une part, I'esclavage, qui remplace I'extermination a la guerre, est un progres relatif; d'autre part, ces grandes Nations civilisees (notamment les Indiens, les Assyriens , les Perses , les Pheniciens et lesfigyptiens), se melent frequemment par la guerre et les conquetes, et fontde grandes decouvertes dans les sciences et les arts, tellement que les pretres figyptiens reunissent plus de 30,000 traites qu'ils attribuent a Mercure; d'autre part encore, tout le reste du Genre humain reste sauvage et conserve I'figalite.
Et apresl'immense dureede ces trois premieres epoques (30,000 ansavantJ.-C, suivantles Pheniciens etles Egyptiens; 100,000, suivantles Perses; 700,000, suivant les Babyloniens ; 2 millions, suivant les Chinois et les Japonais ; 4 millions , suivant les Indiens ; et 4,000 seulement suivant la Bible), quand nous arrivons a 2,000 ans avant J. -C, voiis voyez I'figalite renaitre, grandir et triompher au centre du monde I
De 2,000 a 1 ,600 ans avant J.-C, vous voyez en effet commencer les colonies de I'Orient en Occident, comme auront lieu , environ 3,000 ou 3,500 ans plus tard (vers i ,500 ans apres J.-C), des emigrations et des colonies de I'Europe en Amerique.
Un essaiin de petites colonies partent done d'figypte, de Phenicie, desiles et des cotes de TAsie-Mineure (sous le nom de Pelages), et vont s'etablir en Judee, en Grece, en Sicile, en Italic et dans I'Afrique septentrionale, ou elles b&tissent un grand nombre de villes (Jerusalem, Athenes, Sparte, Thebes, Corinthe, Carthage, etc.), fondent une foule de petits fitats , exterminent ou s'adjoignent et civilisent les sauvages habitants de ces contrees.
Composees de mecontents, d'opposants, de proscrits, d'aventariers, en un mot des hommes les plus avides de liberte, toutes ces colonies apportent dans leur nouvelle Patrie raniour de I'independance et de I'figalite.
Ne nous arretons pas aux Hebreux , quoique ce People ne fuie I'Egypte que par haine de Tesclavage : quoique Moise reconnaisse deja \asouveraineteduPeuple en leur soumettant une Constitution; quoique cette Conslilution, presentee comme ecrite et dictee par Dieu lui-meme , etablisse deja la Republiole , la Democratie et VEgalite, notamment I'Egalit^ de fortune et de suffrage ; quoique nous puissions voir chacune de leurs douze tribus s'assembler chaque mois tour a tour, et des assemblees populaires de 50,000 personnes ; quoique nous puissions y trouver des Prophetes haranguant les citoyens , et meme une Association de 4,000 individus pratiquant la Communaute de biens ! Laissons de cote cette Republique Judaique qui, cependant, dure environ 400 ans, et qui, apres environ 600 ans de Royaute et de captivite , recommence et dure encore plusieurs siecles, pour etre remplacee de nouveau par la Monarchic jusqu^a la dispersion des Juifs, 134 ans apres J.-C. : mais jetousun regard sur la Grece.
Quant aux Grecs, quoique leurs nombreuses Peuplades choisis* sent pour Rois les chefs qui les ont conduits et guides, tous ces pelits Rois ne sont que des Generaux et des Juges , execuleurs des lois faites et des decisions prises par le Peuple assemble.
Mais ces Rois voulant devenir usurpaleurs et despotes, le Peuple aboiit la Royaute ; et bientot la Replbuque domine en Grece, en Asie-Mineure, en Judee, en Phenicie, a Carthage et dans I'Afrique septentrionale, dans les lies orientales de la Mediterranee , en Sicile, dans I'ltalie nieridionale et dans I'ltalie centrale ou TEtrurie, dont les nombreuses villes sont confederees des I'an 2,050 avant Jesus-Christ.
(Juelqucs-unes de ccsRepubliques. comme Lacedemone, conbcrvent un Roi subordonne au Peuple et au Senat ; mais presque
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toutes se gouvernent sans Roi par une Assemblee gen^rale compos6e de tous les citoyens et par un Senat nombreux.
Dans les unes, comnie a Athenes, c'est la Democratie qui domine; et dans d'autres , comme a Sparte et a Carthage , c'est Telement aristocratique: mais, dans celles-ci meme, la Democratic se fait respecter et lutte sans cesse en faveur de Tfigalit^ politique.
Toutes ces R^publiques sont encore assez ignorantespour croire a la legitimite de Vesclavage; les plus aristocratiques m^prisent m^me les metiers vulgaires et refusent les droits de cite aux ouvriers qui louentleur travail et aux pelits marchands: mais la Democratie traite mieux les travailleurs et les esclaves, et partout la masse du Peuple se montre avide d'figalit6 et de liberte.
Presque partout s'est introduite rin6galit6 de fortune, divisant les citoyens de toutes ces Republiques en riches et en pauvres ; mais c'est I'origine, la cause et la source de toutes les discordes ; mais Minos etablit la Communaute de biens en Crete ; Lycurgue (855 ans avant J.-C.) I'etablit a Sparte ^n obtenant des riches I'abandon dc leurs richesses et leur consentement au partage 6gal pour la jouissancedesterres; Solon abolit les dettes a Athenes; et partout le Peuple reclame et lutte sans cesse pour obtenir I'figalite de fortune.
Les Aristocrates mSmes veulent I'figalite pour eux et entre eux ; et cet amour de I'figalite est si universel et si vif que partout la resistance a I'usurpation , I'insurrection contra les usurpateurs , et le tyrannicide, sont proclames des droits populaires garants de la liberte.
Le Grec n'est plus une brute comme I'Asiatique et Tfigyptien ; c'est un homme qui sent sa dignite d'homme ; et les Republiques grecques ou voisines de la Grece renferment plus d'hommes que la vaste £gypte et I'immense Asie peuplees d'esclaves I
Mais bientot, Athfenes ayant chasse ses tyrans, et le despotisme oriental menagant la liberte grecque d'une Invasion etrangere et d'une Restauration , I'amour de la Patrie et de I'independance enfante des prodiges; Leonidas et ses 300 Spartiates se devouent a une mort certaine pour arr^terquelques jours les Perses au passage des Thermopyles; les Atheniens abandonnent et laissent bruler leur ville; et moins de 30,000 Republicains, battantdeux millions de Perses sur terre et sur mer, a Marathon, a Platee et a Salamine , 490 ans avant J.-C, preservent I'Europe du despotisme Asiatique.
Affranchie alors de ses tyrans , delivree de la crainte du joug
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oriental, la D6mocratie coule h pleins bords : dans toutes cesvilles, on voit le Peuple, constamment occupe des affaires publiques ou communes, se reunir presque journellement dans des assemblees deliberantes de 5, ou 10, ou 15, ou 30,000 citoyens : des Senats de 300, ou 500, ou 1,000 senateurs annuellement elus ; des tribunaux de 500 ou 1,000 jures ; des elections annuelles oil tous les citoyens I'ilisent tous leurs magistrats et leur font rendre compte ; des magistratures conferees par la voie du sort a tous indistinctement, comme celle de jures et m6me celle de senateurs ; des theatres contenant 20 et 30,000 spectateurs ; les pauvres pay6s afin de pouvoir assister aux assemblees populaires et aux spectacles ; des places publiques , des portiques, des promenades , des gymnases, oil se reunissent habituellement les citoyens pour s'entretenir de la Republiquc et pour s'instruire ; des bains communs et gratuits; des temples, des fetes nationales ou religieuses, et de grands jeux oii les populations accourent de toutes parts.
Toutes les institutions, les luttes a corps nus, les concours , les ]>rix, les couronnes, les statues, les associations de 3 ou 500 freres ou amis, tout consacre et respire I'figalitd.
Bien plus : affranchis des castes et de la theocratic de I'figypte ct de I'Asie , et de toutes les entraves apportees a la communication des Peuples et au progres ; admettant des milliers de Dieux divers ; visitant la Perse , I'lnde , la Pheiiicie , I'figyple , surtout depuis qu'un des Rois egyptiens (Psammeticus) appelle una armee grecque a son secours corilre un competiteur (670 ans avant J.-C); recueillant partout les connaissances acquises par THumanite ; libres dans I'enseignement et I'education comme dans la pensee; discutant tout au grand jour de la publicite ; les Republicains grecs s'avancent a pas de geants dans la carriere des sciences et des arts, surtout dans la morale, la philosophic et la politique.
lis n'ont pas encore l'im;Timcrie ni les ecoles communes et gratuites ; maisils veulent la diffusion des luniieres et repoussent leur odieux monopole; ils ontd'iiinonibrables copisles; pour la premiere fois, la Republique donne a rHumanile des bibliotheques publiques (a Alhenes, 524 ans avani J.-C), des ecoles, des gymnases, des instituts, des academies , des lycees el des musees, tandis que Spartc lui montre la toutc-puis^ance de redncation ; pour la premiere fois, le Peuple jouil d'une lanrjue commune a tous , et cetle langue, harmonieuse et magnifique, repand partout (des le temps d'Orphee et d''Homere, 1,300 et 1,000 ans avant J.-C.) les connaissances de to\ite nature par le charme de la poesie, tandis que, pour
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la premifere fois encore, les Sages et les Philosophes se presentent a leurs concitoyens, disculent publiquement les droits et les interets du Genre humain , et decouvrent toutes les formes de Gouvernements, meme les ligues et les confederations, meme la deputation et la representation, meme les assemblees representatives et les congres.
Et la Republique ou I'Egalite porte a la perfection les beaux-arts, la poesie et la tragedie, I'architecture, la sculpture et la peinlurcl
Et cette meme Republique multiplie tellement \a population que la Greceinondea son tourde colonies /{epu6iicaines I'Asie-Mineurc, la Sicile et la moitic de I'ltalie, decoree du titre de Grande-Grece, et dontla Rome peutetreconsideree commeune fiUegrecqueinstruite par sa mere : Bysance ou Constantinople et Marseille sont aussi deux colonies Grecques et Republicaines.
Ne nous arretons done pas sur ces Republiques Asiatiques , Siciliennes etllaliennes, enfanls de la Grece et lui ressemblant plus ou moins : nous jetterons seulement , tout a I'heure , un rapide coupd'oeil sur la Republique Romaine.
Ne nous arretons pas meme sur la marchande et conqueraiite Carthage, fondant autour d'elle trois cents villes ou Republiques Africaines, et fmissant par succomber sous la puissance Romaine.
Et remarquons seulement que, a I'apparition d'Alexandre, Aristote pent reunir deux cent cinquame Constitutions Republicaines et compter bien plus de Republiques encore en Grece et autour de la Grece , tandis que I'Egypte et I'Asie meridionale sont encore esclaves,et que toutle resle de la Terre est encore sauvage ou presque sauvage, jouissant de son Egalite naturelle.
Mais, comme une armee fait halte ou revient sur ses pas pour attcindre ou rejoindre les trainards afm d'avancer plus suremciit ensemble, ne dirait-on pas que la Grece s'arrete et retrograde pour rejoindre les autres Peuples restes en arricre, afin de reprendre sa course plus tard et de les entrainer ou de les guider en avant ?
En attendant, voyons vite cinq grands evenements qui se succcdent dans le court espace de sept ou huit siecles ; les conqu^tes d'Alexandre, la Republique romaine devenant universelle, I'Empire remain, le Christianisme, et la grande invasion des Barbares.
Passonsvite d'abordsurlesconqu^tes duMacedonien Alexandre, qui subjugue la Grece (environ 330 ans avant J. -C), mais qui, avec unc pelilc arm6e de Grecs, subjugue et reunit i'Asie-Miaeure , la
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Judee, laPhenicie, laPerse, unepartie cle I'lnde et Tfigyple fonde Alexandne, et repand dans son vaste Empire la langue et les connaissances des Grecs , melant ensemble I'ancienne el la nouvelle civilisaiion.
Alexandrie renferme bientot dans sa bibliotheque 700,000 volumes, c'est-a-dire toutesles connaissances de I'Humanite, et devient la nouvelle Athenes du monde civilise, placee entrel'Afriaue I'Eu- Tope et I'Asie. ^ '
La Grece gagne peu et perd beaucoup dans ce contact et ce melange, mais les autres Peuples reunis y gagnent beaucoup plus qu Us n y perdent : c'est I'eau bouillante qui perd de sa chaleur par son melange avec I'eau froidc, tandis que celle-ci gagne la chaleur perdue et que toutes deux, devenues tiedes, peuvent bouillir ensemble.
MaislaRepubliqueRomaine engloutissantlaGrfeceet les conqufites d'Alexandre, va meler ensemble deux mers d'eau chaude et d eau froide ! Revenons done a Rome, etremontons a sa naissance.
Des son berceau , Rome, fondee par une colonic d'Albe sous la conduitede Romulus (753 ans avant J.-C), partage egalement ses terres et veut TEgalite. Romulus est Roi, mais electif et borne dans son pouvoir : le Seiiat commence une Aristocratic qui finira par tout envahir; mais tous les citoyens ont d'abord le droit de suffrage, et le Peuple forme une Democratie puissante.
Bientot Rome est divif :e en riches et en pauvres, en creanciers et en debiteurs.
Bientot aussi les Rois veulent opprimer les Aristocrates et le Peuple : mais TAristocratie appelle le Peuple a la resistance ; apres sept Rois electifs et 240 ans de monarchie populaire , la Royaute est abolie ; I'lnvasion etrangere, amenant la Restauration , est vaincue ; et la Republique reste triomphante I
De lade sublimes vertus republicaines, le sentiment de la dignite de I'homme , I'amour de la Patrie et de la Gloire , Taccroissement dela Democratic, la vie publique, la frequentation du forum et du champ de Mars , les cornices ou les assemblees populaires composees quelquefois de 200,000 citoyens, les elections annuelles, les discussions publiques, les jugements par le Peuple , I'envoi de commissaires pour etudier les lois et les usages de la Grece et des autres pays, les triomphes, les fetes, lesjeux, les vastes theatres, les cirques immenses et les immenses arenes, enfin tout ce qui respire I'Egalite et memela Communaute!
Mais, des le commencement dela Republique, rAristocratie,deja
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riche et puissante, veut prendre la place de la Royaute, et se trouveseule enfaced'une Democratie pauvre, guerrifereetarm^e, qui demande en vain I'abolition des dettes et la loi agraire ou le partage desterres conquises.
De la des divisions continuelles, des discordes sans fin, des troubles, des emeutes, la guerre civile, les proscriptions, les tyrannicides, enfin le despolisrae imperial et la tyrannie du sabre.
Cependant, essentiellement guerrifere et conqu^rante , souvent menacee d'etre subjuguee et detruite, Rome conquiert I'lalie entiere et la Sicile, Carthage et I'Afrique septentrionale, I'Espagne, toute la Gaule jusqu'au Rhin, m6me la Grande-Bretagne , enfin la Grece (146 ans avant J.-C), I'Asie-Mineure, I'figypte et la plus grandeparlie del'Empire d'Alexandrie.
Elle etendra continuellement ses conqufites et gouvernera bient6t, au midi, I'Afrique jusqu'au Niger ; a I'occident et au nord, I'Europe jusqu'a rOcean , jusqu'a I'lrlande , jusqu'au Danube, depuis sa source a son embouchure ; et a I'orient, I'Asie jusqu'a I'Euphrate.
Quelle Republique, immense, colossale, gigantesque, presquo universclle !
Rome prend et repand tout et partout 1
Elle prend a Carthage , a Syracuse, a Corinthe, a Athenes , a Sparlo, a fiphese, a Jerusalem, a Alexandrie, partout.
Elle prend a la Grece ses sciences et ses arts , ses statuts et ses bibliotheques (quand la guerre ne les delruit pas, comme celle de Carthage et celle d'Alexandrie), ses lois etsa philosophie ; a I'Asie- Mineure ses productions naturelles et industrielles, ses richesses et son luxe ; partout quelque chose.
Elle s'enrichit et s'embellitdes depouilles du mondel Et sa civilisation devient le resume de toutes les civilisations d'alors I
Mais, a son tour, elle civilise I'ltalie septentrionale, I'Espagne , la Gaule et la Grande-Bretagne.
Elle construit partout des routes, des camps fortifies, des aqueducs, des temples , des bains et des arenes ; elle transporte dans rOccident les animaux et les fruits de I'Orient.
Elle fonde des Academies a Autun, a Lyon, k Toulouse.
Elle organise partout des Communes ou des Municipalites, qui sont autant de petites Republiques.
Elle envoie partout ses 16gions et mfele tous les Peuples dans ses armees ; elle distribue partout ses fouctionnaires et fait venir de
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partout de nouveaux senateurs et de nouveaux citoyens , des Ambassadeurs et des Repr^sentants de tous les pays : de Rome on va partout, et de partout on accourt a Rome.
C'est le foyer oil convergent les rayons partis de tous les points d'une vaste circonf(^rence I c'est le soleil dont les rayons eclairent et echauffent tous les points qui Tentourent I
Et quoiqu'elle ait encore I'esclavage, mille imperfections et mille vices, suite inevitable de I'enfance de THumanite, elle repand I'esprit d'figalite, elle tend a l'unite et au nivellement, elle cree partout une puissante Democratie luttant centre I'Aristocratie I
Mais bientot aux torrents de chaleur versus par la Republique s'ajoutent des torrents refroidissants verses par VEmpire.
L'Empire, c'est le triomplie de I'Aristocratie, d'une Aristocratie nouvelle , militaire , armee , dont le despote est tantot ie maitro pour opprimer la liberie et tantot I'instrument pour I'opprimer encore !
C'est le rfegne de la force brutale !
Et des monstres a face humaine, des Tibfere et des Caligula, des Neron et des Heliogabale , escortes de leurs Senateurs , de leurs Patriciens , de leurs Dues, de leurs Marquis, de leurs Comtes, de leurs Pretoriens et de leurs Eunuques, se font adorer comme des Dieux !
Les philosophes sont proscrits ; la science et le progres se taisent et s'arretent au milieu du bruit des armes et sous le glaive du Despotisme I
L'artde gouverner et d'administrer n'est que Part d'opprimer ; Vordre n'est partout que la servitude organisee 1
Et pendant 400 ans, vous ne voyez que revoltes, guerres civiles et guerres etrangeres, massacres et tyrannicides I
Cependant, partout I'fegalite encore ! Pour le Peuple, c'est I'fegalile d'abrulissement et de misere : mais tous ces sujets deviennent citoyens; les Barbares (Goths, Francs, Parthes, etc.) sontadmis dans I'arm^e , a la Cour , dans tous les empiois ; le dernier des soldats , meme barbares, pent aspirer a I'Empire ; le dernier des esclaves , des affranchis et des eunuques , pent 6tre Ministre d'un Empereur et regner sous son nom ; et les cadavres des Despotes , perces par le poignardd'un tyrannicide ou par le sabre d'un pretorien, tombent les uns sur les autres comme ceux de leurs victimes 1 Quelques Empereurs liberaux (Vespasien, Titus, Adrien, Nerva, Antonin) favorisent les sciences et les savants, et fondenl VAthenee
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au Capitole et des ecoles partout ; Rome, Milan, Marseille , Bordeaux, Toulouse, Narbonne, Carthage m6me, deviennent I'asile des eludes ; Nerva et Trajan accordent la liberty de penscr et d'ecrire, qui donnent a la posterite Tacite , les deux Pline et Plutarque i
Mais rfegalite varecevoir une impulsion bien autrement grandel c'est de I'eau bouillanle que va repandre a grands flots le Christianisme pour echauffer I'Humaniie ! Halons-nous done de revenir a Jesus-Christ, et ne nous arretons plus sur I'Empire que pour rcmarquer que Constantinople, situee a la t6te de la Grece (au centre du nionde, enlre I'Europe, I'Asie et I'Afrique), devenue seule capitale de tout I'Empire, puis de I'Empire d'Orient seulemenl apres le partage entre deux Empereurs, sera desormais le foyer de toute la civilisation Grecque et Romaine, et que c'est la que se trouveront les savants, les ouvrages, meme ces fameux Codes de loisromaines rediges par ordre de Juslinien , qui deviendront plus tard la lumiere et le droit commun de I'Europe.
Cependant, arretons-nous encore un moment pour bien constater I'esprit de I'Humauite a cette epoque.
La civilisation Grecque, et par suite la civilisation Romaine, sont le produit des idees religieuses des anciens Pelages melees a la science venue d'Egypte et d'Asie. Suivant les premieres, on croit gcneralemenl qu'il y a sur terre des Dieux mortels, c'est-a-dire des hommes nes des Dieux et pourvus d'une dme immortelle , et des HOMMES SANS AME, matiere a Propriete aussi bien que les betes, le sol, les maisons, etc. II n'y a Republique que pour les Dieux mortels : le resle ne compte pas plus que des animaux. Suivant la science d'Egypte et de I'lnde, les hommes sont d'anciens Anges originairement egaux , mais dechus , en punition de peches commis dans le ciel, etcondamnes a rester sur la terre et a y souffrir jusqu'a ce que le peche soit expie et rachete. Tant que la purification n'cst pas complete, I'^me coupable est soumise a la metempsycose, c'est-a-direa passer continuellement d'un corps mort dans un autre corps. Les &mes sont classees, suivant la gravite de leurs peches, en six ou sept cashes, depuis le Pr6tre jusqu'a I'esclave et jusqu'a la bete.
De la la superiorite de chaque caste sur toutes les castes inferieures jugees plus coupables et plus degradees. On croit en outre que les fimes d'une caste restent toujours dans la m^me caste : de la I'immobilite des castes sans qu'aucune puisse se m^langeravecune autre.
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et quoique les philosophes ne partagent pas toutes ces idees, on peut dire que c'est encore Topinion de THumanite a cette epoque.
De la non-seulement les castes, les Despotes, les Aristocrates el Vesclavage, mais le droit de vie et de mort du mari sur sa femme et du pere sur ses enfants.
Et c'est une croyance vulgaire et universelle qu'un Dieu viendra racheter tons les j eches et delivrer tous leshommes.
Tel est I'etat social, religieux et politique, de I'Humanite au commencement de i'Empire remain.
He bien, voici que d'une des plus obscures provinces de cet Empire, entre I'Europe, I'Asie et I'Afrique, une voix proclame I'arrivee du Messie ou du Dieu annonce et attendu, I'expiation et le rachat du peche originel, la delivrance du Genre Humain, une immense Reforme ou une immense Revolution.
« Je vous le dis en verite, s'ecrie Jescs, vous etes tous fits cVun » mime pere, qui est Dieu ; vous 6tes tous freres, tous egaux ; il n'y
■ aura dans le Ciel ni petitsni grands, ni riches ni pauvres, ui hom-
■ mes ni femmes ; il n'y aura que des Anges de Dieu.... Celui qui " voudra 6tre le premier parmi vous sera le SERvrrEUR de lous les
■ autres. Aimez done votre prochain comme vous-m6mes, et Dieu
■ par-dessus tout. •
Et il recommande m6me la communaute de biensi
Et il meurt sur la croix, dit saint Matlhieu, pour expier, par im seul sacrifice, les iniquites de tous les hommes, les racheter tous du peche originel , mettre fin a leur chStiment, el retablir entre eux leur Egalite primitive en detruisant la cause de leur Inegalite accidentelle.
Et cette voix est repetee du haul du phare d'Alexandrie, centre alors de la Philosophic, pour etre entendue de toute la Terre !
Et les uns disent que c'est la voix d'un Philosophe, d'un Sage, d'un grand Homme ; mais la masse croit que c'est celle d'un Dieu I
Et la divinite de Jesus-Christ devient la base d'une religion nouvelle I
Et la Morale de cette nouvelle Religion est I'fegalite, la Fraternity, la Charite ou I'Amour du prochain, la Communaute, le devouement des Gouvernants a I'int^ret du Peuple, le devouement du Peuple a I'Humanite, la Paix et la Liberie.
Et Jesus-Christ ordonne a ses disciples la propagande et la predication sur toute la Terre, pour faire du Genre Humain unseul Peuple et une seule Famille,
ilS PROGtlfes DE LA DfiMOCRATlE.
Bientotles Ap6tres de ceDieu nouveau pr^chent celte Religion nouvelle k Rome et dans tout I'Empire romain, et font d'innombrables proselyte?.
Bientoiles Chretiens formentmille associations et une vaste Reptl' blique diss^minee dans I'Empire, et mettent en pratique VEgalite, la Fraternite et la Communaute de biens.
Ni la persecution ni les supplices ne peuvent arrfiler leur propa- ^anrfe; les socieles secretes etie martyre lesconduisentau triomphe (320 ans apr6s Jesus-Christ); I'figlise et la Croix remplacent les temples ; Jesus-Christ prend la place de Jupiter (qui Taurait cru possible?) ; fe Christianisme supplante le Paganisme ; et alors des Concilcs et des Congres qui repr^sentent la Republique chretienne, une Constitution religieuse, le suffrage universel pour les Chretiens, les elections qui prennent le merite dans tons les rangs pour instituer les Pasteurs ou les Cures et les Peres ou les fivSques, des predications publiques, des (^coles nouvelles, des hospices pour les pauvreg et les voyageurs, enfm une propagande plus active et plus ardenle, r^pandent partout, en Orient comme en Occident, jusque parmi les Peuples barbares, I'esprit d'figalit^ et de Fraternity.
Mais quel vent glacial soufflant du nord, quel vent briilant soufflant du midi, viennent tout a coup obscurcir et glacer ou enflammer I'atmosphfere de I'llumanit^ !
Du nord de I'Europe et de I'Asie (appel6 la fabrique du Genre humain) s'elancent cent Peuples sauvages et barbares (Goths, Ostrogoths, Visigoths, Francs, Saxons, Angles, Allemands, Cimbres, Teutons, Lombards, Herules, Gepides, Alains, Sueves, Huns, Abares, Bulgares, Scythes, Tartares, etc.) qui se precipitent par le haut sur I'Empire romain comme une temp6te ou comme an torrent, tandis que Mahomet et ses Arabes (Sarrasins, Maures, Musulmans, Ottomans, Turcs) s'elevent par le bas comme un incendie devorant.
Hommes et femmes, enfants et vieillards, presquenuset effroya^ bles, vivant de chairs crues et saignantes, accourent avec leurs tentes et leurs bestiaux, les uns a pied ou sur leurs chariots, les autres a cheval ou sur leurs chameaux.
Les uns arrivent a Rome par I'Asie-Mineure, la Gr^ce et I'ltalie; les autres par la Gaule et I'E^pagne, d'oii ils passent en Sicile et en Italic, tandis que plus tard les terribles enlants de Mahomet subjugueront tons ces premiers envahisseurs et feront le tour de i'Empire, d'abord par le mid^ I'occident et le nord, s'iis ne sont pas
PROGRfeS DE LA DEMOCRATIE. 419
arrft^s a Poitiers par Charles Martel , ensuite parle nordetl'occident, s'lls ne sont pas arretes a Vienne par les Polonais.
Rome est prise, reprise, prise encore, pillee, brulee, detruite; ct son Arislocralie va mourir sur les ruines de Carthage ou s'enfermer dans les murs de Constantinople.
Tout TEmpire est inonde, subjugu^, conquis , convert de Barbares; et Constantinople seule reste debout, entouree et bloquee, conservant dans un etroit foyer la civilisation de la Grece, de Rome et du monde.
Et quelle desolation aprfes cet elTroyable tremblement de terre et les nombreuses secousses qui I'ont precede et suivi pendant pr^s de 400 ans, jointes aux devastations des Chretiens Iconoclastes qui, pour executer la prescription de Moise contre les images, detruisent toutes les figlises, toutes les statues et toutes les peintures en Orient I
La terre est partout couverte de cendres, de ruines ensanglantees etde cadavres; les villes sont detruites, la moitie do la popu' lation perit et le reste devient esclave, force de cultiver les champs pour des barbares devenus maitres de tout, hommes et terres, meubles et bestiaux.
Et tous ces Peuples barbares, libres auparavant et egaux entre eux, ayant des Gouvernements democratiques et des assemblees generales ou la Nation entiere faisait ses lois et decidait ses affaires, changent tous Icurs usages apres la conqu^te : disperses dans le pays, unis seulement contre leurs victimes et divises entre eux, ils finissent par n'avoir plus d'assemblees et par laisser a leurs Generaux le pouvoir de choisir des Rois ; et ces Rois, d'abord electifsct presque sans autorite, se rendront hereditaires, voudront devenir despotes comme les Empereurs romains, et, comme ccux-ci, se feront appeler Dieux, ou Rois de droit divin, ou Roispar la grace de Dieu : tout le reste se transforme en une Aristocratic de Princes, Dues et Pairs, ou egaux du Roi, Marquis, Barons, Comtes, Vicomtes et Seigneurs, etages comme les officicrs d'une armee; ou plutot tous ces feroces et hideux Aristocrates organisent la plus epouvantable anarchie, voulant tous 6tre independants et maitres chez eux, voulant (aire la loi pour leurs sujets, juger, battre monnaie et faire la guerre, s'enfermant dans leurs chateaux-forts, ne s'occupant qu'a guerroyer entre eux et a se piller, et ne laissant a leurs serfs ou esclaves d'autre occupatioQ que celle de travailler et de se faire tuer pour eux I
420 PHOGRfeS DE LA D^MOCRATIE.
Et Ics sciences et les arts ont disparu 1 Presque tous les monuments de rOrient , de la Grece et de I'ltalie sont engloulis ou reduits en poussiere ; tous les savants ont peri sans laisser aucun disciple ; les ecoles et les bibliotheques sont dans le neant; pendant longtemps les Francs font leur cuisine etles moines fontdes enveloppes avec les bibliotheques de Reims et de la Gaule ; pendant six mois, les Mahometans echauffent Icurs bains avec la nouvelle bibliotheque d'Alexandrie; tous les ouvrages grecs sont perdus dans I'Occident, meme les Pandectes de Justinien', plusieurs des ouvrages de Ciceron n'existent plus, ainsi que beaucoup d'autres tcrits romains; quelques-uns seulement echappent aux naufrages, mais long-temps inconnus * et inutiles dans la poussiere de quelque eglise ou monaslere, car personne ne comprend plus le latin ni le grec, et c'est a peine si, parmi les pr^tres et les moines, qui seuls conservent une elincelle de savoir , on pent trouver un fiv6que capable de lire autre chose que I'Oraison dominicale.
Sciences et arts, Philosophic et Religion, Histoire et Politique, tout est eteint ; il n'y a plus personne peut-6tre, en Occident, qui se doute qu'il ait existe une Grece et une Rome, des Republiques et un Christianisme pr^chant I'figalite et la Fraternite I
C'est done Tignorance et la stupide credulite ; c'est la force brutale et la barbarie ; c'est I'Aristocratie et la servitude ; c'est, pour I'Humanite et I'Egalite, la glace, la nuit et presque la mortl
La resurrection de I'figalite n'est-elle pas impossible ?
He bien, ne desesperez pas ! Suivez-moi toujours 1 Et vous me direz ensuite si la Providence nesemble pas avoir decide que I'figalite triompherait i
Mais que mon embarras est grand 1 car beaucoup d'entre vous savent aussi bien que moi ce que je vais vous exposer rapidement, tandis que beaucoup I'ignorent, faute d'avoir pu I'apprendre : comment done en dire assez pour ceux-ci, sans en trop dire pour \es premiers? Et par oil commencer? Cependant, si vous avez de la patience, j'aurai du courage pour vous derouler un grand et magnifique spectacle : essayons I
Voyez Rome delivree par Constantinople, rebatie , repeuplee, puis revoltee contre sa liberatrice, reconnue independante et libre
* La Republique comp]ele dc Ciceron resle enfouie dans la Bibliotheque du Vatican pour n'etre retrouvee qu'en 1819.
PROGRfeS DE LA DfiMOCRATIE. 421
avec son petit tprritoire appele I'fetat de I'figlise ou le Patrimoine de saint Pierre, et gouvern^e republicainement par son £v6que electif. Prince temporel en meme temps que spirituel 1 N'est-ce pas deja un commencement d'figalite renaissante?
Voyez cet fev^que de Rome, elu par le nouveau Peuple romain, se faire appeler Pape, successeur de saint Pierre President des apotres de Jesus-Christ; se faire reconnaltre comme President et chelde tous les fiv^ques, de tous les Pretres, de tous les moines, de toutes les figlises, de tous les Chretiens de I'Occident, et se constituer, au milieu de Tanarchie feodale, President e'iecft/" d'une immense Republique religieuse ayant ses elections, ses Repr^sentants, ses Conciles ou Congres, son Gouvernement et son Conseil I
Seul eclaire, quoique faiblement d'abord , et pouvant seul s'6clairer progressivement; menage, caresse, enrichi par tous lesRois, a cause de son influence surlesvaincus etmfimesur lesvainqueurs; seul maltre du peu de livres echappes a la destruction ; pratiquant la langue laline et jouissant de Timmense avantage d'etre a Rome ; possedant dans son Conseil plus d'hommes instruits et plus de traditions gouvernementales que tous les Rois ensemble, avec plusde ruse et de fourberie m^me, plus d'unite et d' ensemble, plus de suite et d'opiniStrete dans sa politique que chacun d'eux ; vous le verrez bientot Monarque universel comme un des premiers Empereurs romains, Souverain et mattre des Rois et des Peuples 1
Et remarquez-le bien des maintenant, tandis que loutes les Royaut6s et toutes les Aristocralies nouvelles n'ontpresque generalement que des incapacites et des nullites hereditaires, la Republique chretienne prend le merite par Velection ; et vous savez que le dernier des roluriers pent, s'il est savant , devenir fiveque et Pape , sans que j'aie besoin de vous lire la longue liste des vilains parvenus a la Papaute I
He bien, n'est-ce pas la un vaste foyer d'figalite?
Voyez, en Orient, les bruleurs de la biblioth6que d'Alexandrie, ces feroces Arabes qui ne voulaient souffrir qu'un seul livre sur la Terre, leur ridicule al Coran ! Maitres maintenant de I'figypte, de la Judee ou Palestine, de la Perse, d'une parlie de Tlnde, et des anciennes Republiques grecques de I'Asie-Mineure, les voila qui se laissent policer par leurs vaincus; qui etudient la langue, les arts et la science de la Gr^ce; qui font de Bagdad une nouvelle Athenes, oil sont appeles des savants de Constantinople ; qui traduisent la Philosophic d'Aristote ; qui r^pandent les caracteres et les chiffre$
423 PROGRfeS DE LA DfiMOCRATIE.
arabes ou pliit6t indiens, qui seront adoptes par I'univers ; et qUi rcpandent aussi leurs ouvrages, leurs traductions, ieur architecture, leur chevalerie, Ieur galanlerie et leurs tournois, en Afrique, en llalie et en Espagne , d'oii plus tard ils les communiqueront a la France eta tout TOccidentl N'est-ce pas encore un progres vers rfigaiite?
Voyez Charlemagne retablir TEmpire d'Occident; sefaireproclamer Empereur par le Pape a Rome; unir et m61er ensemble la France , partie dc I'Espagne , I'llalie et toute TAllemagne ; faire entrer celle-ci dans le mouvement et dans la civilisation Europeenne ; repandre le Christianisme dans le Nord ; retablir les assemblies nalionales ; appeler les savants; fonder des ecoles et favoriser les sciences et les arts ; tandis que I'Universite de Cambridge est deja fondee en Angleterre et que le grand Alfred y favorise , un peu plus tard , la liberte , I'etude et la philosophie. N'est-ce pas encore un pas vers I'^alit^ ?
Voyez I'Empire d'Occident passer sur la tfete d'un prince d'AUemagne, se reduire a I'AUemagne et Tltalie, cesser d'etre despotique, et devenir une confederatiuri de Princes ou de Republiques Arislocratiques qui aura sa constitution 6crite.
Voyez Crescentius chasser le Pape de Rome et retablir momentan^ment la Republique (en 998) ; les Communes d'llalie se rendre ind^pendantes de I'empereur d'AIlemagne (des 1050); et les principales, Pise, Lucques, Parme, Plaisance, Florence, Venise, G6ne8 Milan, se conslituer en Republiques I
Voyez les Communes s'affranchir, les armes a la main, dfes 957, ou acheter leur afiranchissement, en France ( sous Louis-le-Gros en 1 112), en Angleterre, en AUemagne, et plus tard en Espagne.
Get affranchissement des Communes de I'Europe n'est-il pas une immense Revolution en faveur de I'Egalite I
Voyez le Pape Gr^goire VII, fds d'un charpentier Toscan , se proclamer Vicaire de Jesus-Christ, Monarque universel, Empereur de toute la Chretient^, Juge et Maltre de tous les Rois, de tous les Peuples et de tous les Pays de la terre ; otant et donnant les couronnes, les Empires et les Nations ; plus puissant que ne le ful aucun Empereur remain ! Et il n'est pas un roturier qui ne puisse, (Comme lui, devenir Roi des Rois J
PROGRES DE LA DfiMOCRATlE. 423
Sans doute les Papes abuseront de cette immense concentration de tous les Peoples , qui pourrait Hre si utile a I'Humanite : mais puisque THumanite est encore trop jeune au sortir de la barbaric, quelle revolution n'est-ce pas cependant centre les idees d'lnegalite en faveur de I'Egalite ?
Voyez les descendants de Guillaume-le-Conqu^rant (Henri 1" en H 01 , et Jean-sans-Terre en 1 2 1 5) forces de conceder la grande Charte a I'Aristocratie anglaise , preparant ainsi I'admission des Deputes des Communes dans le Parlement britannique (en 1263, par le comte de Leicester, usurpateur, pour engager le Peuple a soutenir son usurpation), comme I'affranchissement des Communes en Espagne prepare la grande Charte espagnole et radmission des Deputes du Peuple dans les Cortes en 1283, comme raffranchissement des Communes en France prepare I'etablissement des Etats- Generauxet I'admission des Deputes du Tier s- E tat {\ 30 \) quand Philippe-le-Bel a besoin d'eux pour avoir de I'argent afm de register h la domination du Pape I
Voyez les Croisades (depu'is 1095 jusqu'en 1267) emmener en Palestine ou Judee des millions' d'hommes, les Aristocrates etles Rois de toutes les parties de TEurope ; ruiner TAristocratie dans sa fortune et son pouvoir ; ressusciter Tindustrie et !e commerce do ritalie vers TOrient; meler ensemble tous les Peuples ; lesconduire dans Constantinople prise d'assaut (1204), et les y laisser pendant plusieurs annees ; creer meme des royaumes Irangais a Jerusalem. ^ Antioche, enChypre ; rapporter les arts etles sciences des Arabcs etdesGrecs et beaucoup de leurslivres, notamment i4ri-siofe; et souffler partout I'esprit de liberte et d'Egalite !
La decouverte d'un exemplaire des Pandectes de Justinien , retrouve en 1 133, a Amalfi, dans le royaume de Naples, enfante une foule de traductions, de commentaires, d'ecoles, de professeurs, d'ecrits centre les usurpations Papales, et la classe des legistes, qui marcheront bientot les egaux de la noblesse d'ep^e I
Des 1143, Arnaud de Brescia commence a pr^cher la Reforme dans Rome, et y retablit momentanement la Republique ; son supplice n'empSche pas sa doctrine de marcher, pour triompher un jour.
Le moine anglais Roger Bacon, prodigieux genie, retablit, des 1294, le regne de la Raison, atlaque les erreurs et les prejuges.
424 PROGRfeS DE LA D£M0CRATIE.
indique les moyens de s'instruire , annonce la poudre a canon , les verres grossissants et briilants, les bateaux etles voitures amecanique ; tandis qu'un autre Bacon, le chancelier, dressera plus lard un tableau de toules les connaissances humaines , proposera une Association ou Republique des savants de toute la Terre, et ouvrira une carriere nouvelle a I'intelligence et au progres de I'Humanite !
Pour affaiblir I'Aristocratie, Louis X affranchit les serfs de ses domaines (13U) et force les seigneurs a vendrc a leurs paysans leur affranchissement, en reconnaissant que, d'apres le droit de Nature, chacun doit etre franc et libre 1
La poudre a canon, indiqueepar le moine Bacon et definitivement invenlee par le moine Schwartz, a Cologne (1340), clVartillerie, dont les Maures commencerenl a se servir au siege d'Algesiras (1342) et les Anglais, a Crecy (en 1346), operent une revolution dans I'art de la guerre, ^pargnent le sang des hommes qu'elles semblaient devoir repandre plus abondammcnl, font disparaitre rinegalile de la force physique, desarment I'Aristocratie feodale des armures qui la dislinguaient, rendenl les chSteaux-iorts presque inuliles, et retablissent I'tgalite entre les villes comme entre les armees 1
Trois Cantons Suisses se confederent des \ 307, pour secouer le joug de I'Autriche ; et la Suisse entiere, divisee plus tard (151 4) en treize Cantons, reconquiert son independance et forme une Republique confederee comprenant treize petites Republiques, plus ou moins democratiques, dans la plupart desquelles I'Egalite regne plus qu'en Grece autrefois et a Rome.
Rienzi ne pent etablir que momentanement (1342) la Republique a Rome mfime et dans toute I'ltalie, comme un Doge Venilien ne peut parvenir (1354) a retablir la Democratic a Venise ; mais ces tentatives ne sont pas perdues pour la cause de I'figalite.
Et voyez quel mouvement ea France ! Voyez les Etats-Geniraux y refuser les impdts (1355), y proclamer la Souverainete nationale (1358), y dieter la loi a la Royaute et y etablir presque la Republique ! Voyez-y les Bourgeois de Paris s'insurger sous la conduite de Marcel, prdvot des marchands, qui veut organiser une Republique fran^aise 1 Voyez-y la guerre civile de la Jacquerie, I'insurrection des paysans conlre I'Aristocratie, etl'incendie des chsiteaux!
PROGRfeS DE LA DfiMOCRATIE. 423
Voyez encore I'insurrection des Maillotins , ou des Bourgeois de Paris, centre les impots !
La Royautc et I'Aristocratie restent victorieuses, parce qu'elles ont plus d'adresse, plus de discipline, plus d'unite ; mais I'Egalile n'en a pas moins fait un pas de geant I
Bientot la guerre civile eclate en France ; les Armagnacs et les Bourguignons se disputent le pouvoir : les premiers appellent les Anglais a Paris ; et Ic due de Bourgogne, qui veut defendre la capitate attaquee par les traitres et par I'etrangcr, organise une troupe d'assommeurs sous le nomde Cabochiens, et fait arreter et massacrer, dans les prisons et partout, plus de 3,500 adversaires qu'il accuse de conspiration et de trahison !
L'Angleterre a aussi sa Jacquerie : un impot sur toutes les personnes de 15 ans excite une insurrection (1381); un predicateur fougueux preche au Peuple VEgalite ; 100,000 paysans s'emparent de Londres, tuent le Ministre et briilent son palais. L' Aristocratic ^crase bientot, avec 40,000 hommes, une armee sans discipline et sans chef : mais I'esprit d'figalite germe dans toutes les t^tes.
Bientot (1 399) un docteur d'Oxford, Wicleff, preche la i?e'/brme de I'Eglise, la doctrine de Jesus-Christ et VEgalite : ses nombreux partisans, appeles Lollards, sont persecutes et brules ; mais I'enthousiasme des martyrs propage I'amour de I'Egalite.
Voyez dans la Republique Chretienne, un autre mouvement bien autrement etendu, le Concile de Constance convoque (1414) pour reformer la Chretiente 1
Voyez-y reunis un nombre prodigieux de Cardinaux, de Prelats et de Docteurs ; plus de 1 00 Princes souverains d'Allemagne, I'Empereur a leur tete; 27 ambassadeurs de Rois; d'lnnombrables Deputes de presque toutes les Communautes de I'Europe 1
Voyez cette Convention ou cette Constituante Europeenne se declarer Souveraine, deposer trois Papes, en elire un autre, et ne se separer qu'apres avoir regu sa promesse qu'il preparerait un projet de Constitution, qu'il convoquerait un nouveau Concile dans 5 ans pour le lui soumetlre, puis un Concile regulier tous les 1 0 ans!
Les Papes auront la perfidie de violer cette promesse ; mais la Reiurme est dans les t^tcs I
Le Concile fait biiiler comme her^tiques deux reformatours,
/i2f) PROGRES DE LA DfiMOCRATlE.
Jean Huss, Recteur de TUniversite de Prague, et Jean de Prague^ son disciple ; les Hussites sont extermines apres 20 ans de comr bats ; mais leur h^roique devouement echauffe encore Ics esprits I
Le Concile de Bdle {\ 430) ne fait qu'une ombre de R^forme aprfes avoir depose, comme parjure et heretique, le Pape (Eugene IV) qui, de son cote, excommunie les Membresdu Concile comme sots, fous, enrages, bStes feroces, et le nouveau Pape (Felix V) comme un cerbere, un veau d'or, un Mahomet, un Antechrist ; mais toutes ces injures, tons ces parjures , toutes ces excommunications et toutes ces depositions assurent le triomphe de la Reforme et de l'Egalit6.
Voyez comme vont se presser les grands dvenements qui pr6cipitent ce triomphe, I'invention de I'imprimerie a Strasbourg (1 437), la prise de Constantinople (1 453),le regnede Louis XI(U64), ]& decouverte du cap de Bonne-Esperance (1486), celle de I'Am^rique (1492), et la Reforme (1517) I
L'iMPRiMERiE , qui amenera bientot I'abandon du latin pour la langue franQaise et les journaux, c'e?t la publicity, pour tous les Peuples et pour presque tous les hommes , de tous les ouvrages de Ja Grece et de Rome, surles sciences et les arts, sur I'histoireetla politique , sur la morale et le droit , sur la Philosophic et la Religion : la Bible elle-mfeme, inconnue du Peuple, va fetreenfinimprimee, traduite et connue : c'est comme si Ton creait des millions do professeurs et des millions d'ecoles ; c'est la naissance d'une Rspublique des lettres plus vaste que toutes les autres Republiques ou Monarchies , comprenant et unissant tous les savants de la Terre ; c'est comme une voix qui se ferait entendre du Monde entier; , c'est, pour la premiere fois, la creation d'une opinion publique , populaire, universelle ! quel instrument pour la Raison et pour la Yerite qui finit toujours tot ou tard par triompher 1
Constantinople est prise par les Turcs ou les Mahometans. Tous les savants Grecs se refugient en Italic ; lis y apportent tous les ouvrages grecs et latins encore inconnus, les Historiens, les Philosophes et les Poliliques , Pythagore, Platon, Aristote, que I'imprimerie va multiplier en grcc, en latin, etdans toutes les languesmoderncs ; ils ouvrent des ecoles et enseignent les langues anciennes; la Gr6cc ressuscite , ou plutot son &me rcparatt a sa place , pour eclairer ct pousser en avanl I'Occident et Ic Monde.
PROGRES DE LA D£M0CRAT1E. i21
On apprend generalement alors, et avec un grand etonnement, que I'Aristocratie de droit divin est une imposture d'invention toute recente,qu'Aristoteapureunir 'ioO constitutions republicaines, et que la plus grande parlie de I'Humanite 6tait autrefois Republique et Democratie !
Pesez, si vous pouvez, les consequences en faveur de I'Egalite 1
Je ne vous dis qu'un mot de Louis XI, abattant I'Aristocratie et la feodalite; favorisant le commerce et Tindustrie; etablissant la jwste; creant l ordre de Saint-Michel, pour honorcr le inerite civil, c'est-a-dire les Plebeiens ( car les Arislocrates n'estiment que les amies, meprisent I'etude, et soiit ignorants autant que barbares) ; elevant ainsi lesroturiers au niveau des nobles; tandis que pendant la minoritede Charles VIII, les fitats-Generaux proclamentde nouveau le principe de la Souverainete nationale, et que Louis XII aura le titre de Roi roturier et de Pere du Peuple.
Vousparlerai-je de la boussole, decouverte en 1200 ou rapportee de la Chine et perfectionnee en 1301, qui permet les longs et larges voyages maritimes, et qui prepare d'immenses ev6nements, notamment la decouverte du passage par le cap de Bonne-Esperance ?
Vous prevoyez sans doute les resultats de la decouverte de ce passage, qui conduira tous les Europeens dans Tlnde, le Japon et la Chine ; qui va faire connailre la civilisation Asiati jue ancienne et moderne; qui melera des colonies Portugaises, Espagnoles, Italiennes, Frangaises, Anglaises et Hollandaises ; et qui va donner a la navigation, a I'induslrie, au commerce , aux sciences, aux arts, a la Philosophie et a la Politique, une impulsion nouvelle et toujours favorable a I'figalite 1
Etcependant, cen'est presque rien compare a la decouverte d'un Nouveau Monde, de I'Amerique , ou Ton trouve un antique et vasle Empire (le Perou) pratiquant depuis 400 ans la Communaute de biens, oil les Puritains anglais, les Quakers et les freres Moraves, viendrontretablir(enPensylvanie), tandis que les Jesuites Ty etabliront (au Paraguay), ou presque tous les germes de liberte et d'Egalite qui se trouvent en Europe iront se rcfugier pour s'y developper a I'aise et rapporter a I'ancien Monde la Democratie grande et forty (
Et c'esl peu de chose encore compaire a la Reforme 1
428 PROGRfiS DE LA DEMOCRATIE.
Aussi, tout importante que soit la federation des villes libres ou des petites Republiques de la Souabe, je la passe sous silence, parce que les plus brillantes etoiles disparaissent, eclipsees par le 8oleil de la Reforme.
La Reforme ! quelle entreprise ! La Reforme des abus introduits dans rfiglise, et des exces commis par les Pretres et la Papaute I la Reforme dans la grande Republique Chrelienne, devenue Monarchieuniverselle! L'examen des drolls duPeuple Chretien et de Tautorite du Ponlife qui se dit Vicaire de Jesus-Christ et Souveraia des Roisi...
Et cette Reforme, vainement reclamee deja par les Peuples, par le Clerge, par les Conciles, c'est un Moine obscur, Luther, qui la demande de nouveau, appuye bientot par un autre Pretre, Zwin- </?(?, en Suisse, et par un troisieme, Cait'in, a Geneve 1 Cesont ces troisnains qui altaquenl le colosse Papal, le Roi des Rois, le demi- Dieu Lieutenant d'un Dieu!
Mais rimprimerie porte leurs voix dans toule I'Europe; mais la Raison est deja grande et peut comprendre la Verne ; mais les Pygmees attaquent le Geant avec la Bible, avec les paroles ct la doctrine de Jesus-Christ lui-meme, invoquant les droits de I'homme et du Chretien, TEgalile el la Fraternile; ils I'attaquent au tribunal de I'Europe, dans I'interet de la Religion, des Peuples et des Roisl
Quoique evidemment interesses a secouer lejoug du Pape, les Rois el les Aristocratescomprennent bienque la Reforme religieuse entralne necessaircment la Relormc politique et que TEgalile menace a la fois la Papaute, la Royaute et rAristocratie; ils repoussent la Reforme pour conserver leurs Couronnes , et preferent le joug du Pape a la liberie des Peuples, esperant d'ailleurs s'affranchir eux-memes par la suite ; et toule la Chretienle se divise en deux ligues ou deux camps, Tun comprenant le Pape et les Prelats, I'Empereur et presque tous les Rois, I'autre comprenant le bas Clerge, les pelits Princes, quelques Seigneurs genereuxetbcaucoup de Peuples; I'un comprenant les Protestants, ou les Reformistes, ou les Revolutionnairesou lesRepublicains.oulesDemocrates, I'autre comprenant les Catholiques ou les Papisles, ou les Conservateurs, ou les Monarchistes, ou les Aristocrales.
C'est la lulte de la Democratie centre I'Aristocratie, de la Reputlique et de I'figalite centre la Monarchic et le Despotisme I
£l le proces est plaide dans toule I'Europe, dans chaque pays.
PROGRfeS DE LA DfiMOCRATIE. m
partouti II sc plaide dans des sermons, dans des ecrits, dans des Conciles, dans des Congres et sur les champs de bataille !
C'est le plus grand proces, le plus grand tribunal, la plus grande discussion qu'on ait jamais vus!
C'est la reapparition de Jesus-Christ sur un plus grand the&tre , avec ses principes de fraternite et d'figalite, et plus de moyens pour faire de la propagande?
Et c'est de Vargent, c'est la Vente par un Pape de la permission de commettre des crimes, c'est une espece dHmpdt papal qui fournit I'occasion I
Et apres 150 ans de discussions, de negociations et de sanglants combats , en Allemagne et en France , apres d'horribles suppliccs et d'heroiques martyres, la Reforme finira par ^tre Iriomphantc.
Car, quoique Henri VIII veuilletout simplement se substituerau Pape, quoiqu'il veuille arreter la Reforme, il la sert et I'anime en supprimant tous les monasteres pour s'emparer de leurs biens, en divulguant toutes les fourberies et les immoraliles des moines , en asseniblant une Convention ecclesiastique qui redige une Constitution religieuse et qui fait traduireet imprimer la Bible. L'Angleterre adopte plus tard un demi-protestanlisme demi-liberal , qu'elle repand dans toutes ses colonies, c'est-a-dire dans toute I'Amerique septentrionale et dans une grande partie du Globe , tandis qu'en France VEdit de Nantes, donne par Henri IV, garanlit aux Protestants la liberte de conscience et de culte , et qu'en Allemagne le fameux traite de paix de Westphalie proclame et garanlit la tolerance religieuse et I'figahte des religions. La moitie de I'Allemagne et de la Suisse , la Belgique et la Hollande, presque tout le Nord, plusieurs millions de Frangais , en un mot une grande partie du monde embrassent la Reforme 1
Et la Reforme repandant sur toutes les questions et sur toutes les institutions I'esprit d'examen, deperfectionnement et d'innovation, d'independance et de liberie , d'figalile et de Republique , prepare la Reforme philosophique et politique, universelle et radicale, et le triomphe de I'Egalite I
Voyez maintenant les evdnements, comme ils se succedent et se pressent en faveur de I'figalite I
1517. •=- Luther commence I'attaque ; Zwingle le soulient, Calvin aussi.
<SJ9. — Charles-Quint, eiu Enipereur d'Allemagne, attaque
430 PROGRfiS DE LA DfiMOCRATIE.
aussi le Pape , fait saccager Rome , et favorise ainsl malgr6 lui la Reforme, tandis que la Republique se retablit a Genes.
<523. — Les paysans de Souabe et de Franconie s'insurgent a la voix de Luther et de Muncer.
<526. — D'autres paysans lesimitenl sous la conduite de Jean deLeyde, qui pr6che I'figalitede fortune, egalement adoptee paries Anabaptistes et par les freres Moraves. Toute I'Allemagne s'enflamme pour la Reforme.
1529. — La Diete de Spire condamne la Reforme.
1 530. — Les Reformistes ayant proteste (d'ou le nom de Protestants) et presente leur confession ou profession de foi , la Diete d^Augsbourg les autorise.
\b3\. — Servet , depassant Luther et tons les autrcs, attaque la Divinite de Jesus-Christ et porte I'examen sur le vrai caraclere de toutes les Religions.
1532. — Francois I" combat la Reforme, mais il la sert malgre lui en fondant le College de France et VImprimerie royale a Paris, en ordonnant I'usage du frangais, et en accordant aux savants unc protection qui le fait appelcr le Restaurateur des lettres.
i'6'62. — Le traile de paix de Passau garanlit la Reforme.
ib'iO. — Les Jesnites s'associent pour defendre le Pape contre la Reforme ; mais ils la servent malgre eux en organisant une Rdjmblique qui pr^chera la doctrine du tyrannicide, el qui travaillera sans cesse a I'abaissement des Rois et de TAristocratie.
4oo9. — Une Chambre ardente , creee contre la Reforme ea France , fait pendre et bruler comme Protestant un President du Parlement (Anne Dubourg). Ainsi persecutes , les Protestants de France, composes principalement de nobles et de bourgeois, conspirenl pour enlever le Roi et sa cour a Amboise ; 1,200 sont massacres ou executes ; des milliers sont egorges partout ; mais I'impubion d^mocratique est donn^e, et les Protestants, qui soutiennent long-temps leurs droits par les armes, obtiennent enfm la liberie de conscience.
Dans le m6me temps, le Roi catholique d'Espagne opprime les Pays-Bas et la Hollande : mais les Seigneurs m6mes conspirent et s'associent sous le litre populaire de gueux, et sept Provinces se declarant independantes se constituent en Republique federative.
1572. — i 00,000 Protestants sont assassin^s en France le jour de la Saint- Bar thelemy par Charles IX , d'accord avec le Roi d'Espagne ; le Pape ordonne mie procession a Rome ; le parlement en ordonne une a Paris ; mais cc massacro excito I'horreur de I'Europe, et les Protestants, qui se defendent avec intr^pidiUi dans
PROGRtS DE LA D^MOCRATIE. 431
La Rochelle, sont sur le point d'y proclamer la Repuhliqiie et conquierent un nouvel edit de pacification.
1588. — La Ligue catholique s'insurge a son tour contre Henri III qu'elle ne trouve pas assez intolerant , se barricade, le chasse de Paris, preche que la Bible autorise le tyrannicide, et le fait assassiner a Saint-Cloud.
<600. — Henri IV proclame la liberte religieuse par Te'dii de Nantes , et ^crase encore I'Aristocratie qui conspire pour etablir elle-m6nie une Republique aristocratique : il tombe aussi sous le poignard d'un agent des Jesuites, tandis que, la m6me annee, des Aristocrates anglais catholiques et les m6mes Jesuites organisent la conspiration des poudres contre le Roi protestant Jacques I".
1610. — La Sorbonne condamne la doctrine du Regicide professee et pratiquee par les Jesuites ; mais leur General proteste publiquement contre cette decision.
Peu apres , ils s'emparent du monopole de I'enseignement , fon admirer a leurs elfeves les Republicains grecs et romains, les Mutius Scevola et les Brutus , et professent publiquement encore la doctrine du Regicide, dont ils feronl une nouvelle application siir Louis XV.
1624. — Richelieu achfeve d'^craser I'Aristocratie et fonde r,4cademie Frangaise.
1647. — La Fronde se r^volte contre Mazarin, renouvelle les Barricades, chasse Louis XIV enfant et son Ministre , parle beaucoup encore de Republique, et generalise en France I'esprit de critique et d!* opposition, tandis que, dans le m6me temps, les Napolitains se revoltent et remplacent leur Roi par le pdcheur Mazamello.
C'est dans le m^me temps encore (1648) que le traite de Westphalie proclame le triomphe definitif de la Reforme , reconnatt les Republiques Suisse et Batave, et constitue definitivement I'Allemagne en confederation de Villes libres et de Princes elisant leur chef.
Et voyez comme les 6v6nements vont se presser encore pour accelerer les progres de la Democratic 1
1649. — Voici I'un des plus puissants Rois, Charles I", qui perd la tfite sur Pechafaud 1 Voici I'Angleterre qui donne au monde I'exemple d'une grande Nation moderne jugeant solennellement et condamnant son Roi, abolissant sa Pairie, proclamant la R4publique et s'elevant par elle, en dix ans, au plus haut point de puissance !
L'Angleterre n'a pas seulement alors des Puritains qui veuient Jo R6publique avec la morale de J^sns-Cbrist dans toute sa puretei
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elle a aussi une secte nombrcuse de Niveleurs (levellers) qui veulent I'Egalite absolue , en fortune comme en tout. Quel malheur que Cromioell ne soit pas Icar ou Washington!
1660. — Void un autre Peuple , le Danemark , qui donne a sow Roi le pouvoir absolu pour qu'il ecrase TAristocratie , tanl les Aristocrates sont odieux et I'amour de I'Egalite passionnee I
166K — Voyez comme le despote Louis XIV va servir malgre lui I'Egalite 1 son ambition reduil les Rois de I'Europe , coalises contre lui , a demander , comme condition de paix , que les Etats- Generaux, supprimes depuis 1614, soient retablis et reguliers afin d'empecher les guerres ambitieuses; son orgueil favorise les lettres •^et developpe cette Republique des savants (commencee avec la 'Reforme sous Frangois I" et developpee par Richelieu), dans la- ^ quelle les roturiers marchent a I'egal ou au-dessus des Aristocrates; Sa revocation de I'Edit de Nantes , qui force pres d'un million de Protestants a quitter la France pour porter dans toute I'Europe .our Industrie et leur esprit republicain , avance aussi les progr^s lie la Democratie Europeenne , tandis que Colbert lui imprime une impulsion rapide en developpant le commerce et I'industrie, en ranimantles sciences et les arts, en ouvrant des routes et des canaux, en etablissant des manufactures et des ecoles, en fondant I'Observatoire , I'Ecole militaire de Metz , les Ecoles maritimes de Brest et de Toulon , I'Ecole de peinture a Rome, une chaire de droit public, une foule de monuments, et VAcademie des sciences, qui servira de centre a tons les savants et de modele a des Academies pareilles dans presque tous les pays de I'Europe.
1688. — Voyez encore un Roi chasse , le catholique et oppresseur Jacques III Voyez I'Aristocratie anglaise reunie dans une Convention nationale et agissant au nom du Peuple, donner encore I'exemple d'une grande Nation punissant un Roi violateur des droits nationaux. C'est, a la verite, pour eux que les Aristocrates renversent une Royaute; mais ils apprennent au Peuple a renverser I'Aristocratie et I'encouragent a le faire en appelant glorieuse cette Revolution.
1695. — Bientot I'Angleterre proclame aussi la liberie do. la presse, et la montre a la France pour qu'elle la desire et I'acquiere.
En France , il est vrai , Louis XIY, la regencc qui lui succede,
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Louis XV, TAristocratie et le Clerge catholique, joignentl'intolerance , la cruaute , le libertinage et la debauclie au Despotisme ; mais la resistance , Topposition , la critique et I'esprit revolutionnaire sont partout ; et des cris d'horreur s'elevent de toutes parts quand un enfant, lejeune Chevalier de Labarre , declare coupable d'avoir outrage un crucifix sur le pont d'Abbeville, condamne a mort, est execute par cinq bourreaux qui lui font subir I'amputation du poing , Tamputation de la langue arrachee avec des tenailles, la torture ordinaire et extraordinaire, et qui le brulent cnsuile a petit feu !
Et le voeu general pour une Reforme politique est si energique (1774) que Louis XVI, guide par Malesherbes etTurgot, sent la necessite d'y ceder et comuience par abolir la corvee, quand t^clatent coup sur coup deux Revolutions qui vont ebranler la Terre pour en faire jaillir I'Egalite.
Quels evenements ! quel spectacle I
Mais arrelons-nous un moment et revenons sur nos pas.
Depuis rinvention de rimprimerie, la prise de Constantinople, la decouverte de I'Amerique et la Reforme, la Philosophic et sa soeur la Politique ont fait d'enormes progres. En Angleterre, en France, en Italic, en Allemagne, en Belgique, en Holiande, partout, les Philosophes ont tout examine, tout discute ; guidec par Tancienne Philosophic de la Grece et de Rome , la Philosophie moderne a bientot atteint et surpassc son ainee; ellc a reconnu, public, proclame les droits des Pcuples et des hommes, I'independance et I'Egalite; ct des milliers d'ouvrages, VEncyclopedie surtout (publiee en 1 759), et Ic theatre Republicain de Corneille, de Crebillon et de Voltaire a popularise cettc Philosophic.
Mais quoiquc discutes et reconnus quelqucfois dans les Parlements aristocratiques d'Angleterre et dc France , les droits des hommes n'ont encore etc que des theories ; et voici deux des principaax Peuples du mondc qui vont les mettre en pratique, et donner une le^on a tous les autres.
Ranimez done votre attention I
Voila rAristocratie Anglaise, si jalouse envers ses Rofs, qui veut opprimer ses Colonies Americaines et les trailer en esclaves , en exigeant d'elles des impCts qu'elles n'ont pas consentis ; mais Tune d'ellcs resiste, et les douze autres viennent s'associer avec elle pour la defense de leurs droits comnmns.
Bientot les Representants des i 3 Colonies dificutent , decident et
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proclament que chacune d'elles est egale en droits a rAnglelerre.
Et les 1 3 Colonies le repetent 1
Et leur Ambassadeur Franklin le repele solennellement devant le Parlement Britannique I
Et quelques genereux Aristocrates le repetent aussi dans le sein de I'Aristocratie I
Et la Presse le repete dans I'Europe attentive 1
Et quand les oppresseurs s'opiniatrent dans I'oppression, les 13 Colonies proclament leur indepeisdance, justifient leurs droits dans un manifeste (redige par Franklin , Jefferson et Adams) qu'elles adressent au Genre Humain tout entier, se constituent en Republiques associees et confederees, et presentent le spectacle aussi imposant que nouveau de treize grandes Republiques, presque aussi vastes ensemble que I'Europe entiere, assises chacune sur une Constitution (^crite, basee sur les droits de Vhomme, sur la Democratie elVEgalite!
Et quand rAristocratie Anglaise en appelle a la force des armes, les Peuples d'Europe applaudissent a I'Amerique et I'encouragent par leurs vccux ; les Rois de France et d'Espagne, comme entraln6s par la fatalite, soutiennent la cause de la Revolution et de la Democratie 1
Et la Democratie triomphe I
Et le bonheur veut que Washington ne soit ni Cromwell ni Napoleon, mais presque Icar I
Et I'Aristocratie Anglaise estforceede reconnaitre la Revolution, rindependance et la Republique I '
Et tons les Rois de I'Europe reconnaissent VtaxuTE entre les Peuples , par consequent I'j&galite entre les citoyens et entre les liommes !
Et bientot I'fegalite donnera a ces treize Republiques une prosperity sans exemple !
Et bientot aussi onze autres Republiques pareilles viendront agrandir la Confederation !
Et bientot encore toutes les Colonies Espagnoles et Portugaises se declareront independantes 1
Et toute I'Amerique sera R6publicaine, formant une Republique plus vaste que toutes les anciennes Republiques grecques, carthaginoises et romaines reunies !
Et la Republique des £tats-Unis deviendra toujours plus democratique !
Et , defendue par I'Ocean et par pres de 2,000 lieues de mer et de tempfetes, la Democratic Americaine pourra braver tous les
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Rois et toutes les Aristocraties de I'Europe, accepter toutes ies decouvertes et toutes les inventions, les bateaux a vapeur et les chemins de fer, tenter toutes les experiences, et conquerir toutes les ameliorations et toutes les reformes pour les donner ensuite a rUnivers I
Adversaires de Pfigalite et de la Communaute, reflechissez, calculez les consequences pour I'Egalite en Europe, et dites-moi s'il n'est pas vrai que la Democralie deborde I
Et qu'allez-vous dire quand tout-a-rheure vous verrez la Revotution FranQaise abolirlaRoyaute et la Noblesse, lutter contre toutes les Aristocraties Europeennes coalisees contre elle , les vaincre, et planter au milieu de I'Europe le drapeau de la Democratie triomphante 1
Mais j'ai besoin de reprendre haleine pour la suivre dans sa course : a demain done 1
Et vous ne pouvez vous figurer I'impression profonde que ce tableau de tant d'evenements prodigieux produisit encore sur les auditeurs etonnes et electrises 1