ARRIV^E EN ICARIE
la route, nous dejeunamcs tous ensemble dans le salon ; et, quoique le dejeuner fiit remarquable par I'elegance de lout ce qui couvrait la table , je ne pouvais m'occuper que du Pagilois , qui ne pouvait concevoir rimmobilite des verres et des bouteiUes , ctdont les gestes et les exclamations amusaient beaucoup toute la com-
^^Peu'apres ncuf heures, le vent se leva subitement du cote d'lcarie, et nous nous trouv^mes bienloL au milieu d'une violente tempete , qui me donna roccasion d'admirer encore les soins qu on avait des passagers.
Tout etaitcalcule pour eviterce qui pouvait les cUrayer; toub les objets ctaient places et fixes demaniere que rien ne pouvait rouler ni produire du desordre et du bruit.
Pendant que Ic capitaine et ses matelots s'occupaient uniquement a diriger le navire, le soigneur s'occupait a rassurer les pas-
^^!rnou3 dit que son gouvemement s'interessait mille fois plus auxpersonncs qu^aux marchandises ; que le salut des voyageurs efait le principal objet de sa sollicitude ; qu'il consacrait ses ineilleurs batiments au transport des individus; que les naufrages etaient presque impossibles avec des naviresde cette espece, et qu^on n'en avait pas vu depuis dix ans, quoiquon vit frequemment des tempetes bien autrement violentes. xVussi personne n avait pcur.
Ne trouvant rien de plus beau qu'un oragc sur mer, j'etais rcste sur le pont, oil ie me plaisais a conlempler les vagues, vertes ou blanches d'ecume et mugissanles, qui s'avangaicnt sur nous commc des montagnespretesanousengloulir, et qui, passant par-dessous le bailment etle soulevant , semblaient tantot nous descendre au f.jnd des noirs abtmes sans nous laisser voir autre chose que des caux , et tantot nous elever au haut du del sans nous laisser voir autre chose que des nuagesobscurs. . » „nn-^ r^h^or
Apcrcevantplusieurs gros bateaux qm paraissaient nou. observer, ]e demandai au capitaine si c'etaient des rfouamers- Des douaniersl rcpondit-il d\m air etonne. Depu.s cinquante an. nous n'T4s plus de douane: le bon Ic.vn a detruit cette caverne de voleurs, plus impitoyables que les pirates et les tempetes Ces bateaux que vous voyez sont des bateaux sauveurs qui sortent pendant rorage pour diriger ou sccourir les autres batiments qui se trouveraient en danger. Les voila qui sY'loignent parce quo Torage commence a passer, ^ ^
iO ARRlVfiE EN ICARIE.
Peu apres nous apergumes les cotes d'Icarie , puis la ville de Tyrama , dans le port de laquelle nous ne tardames pas a entrer.
J'eus a peine le temps de remarquer la rive, les maisons et les vaisseaux.
Notre bateau s'arrfeta au pied d'une longue et large jetee en fer, suspendue sur lamer comme le pontde Brighton, construite expres pour faciliter le debarquement etpourservir de promenade. Un niagnifique escalicr, sur lequel nous entrames immediatement depuis le bateau , nous monta sur cette levee , au bout de laquelle une porte gigantesque , surmontee d'une statue colossale , presentait , en lettres enormes , cette inscription : Le Peuple icarien est frere de tons les autres Peuples.
Le soigneur, qui nous avait prevenus de ce que nous aurions a faire en arrivant , nous conduisit tous a Vlidtel des Etrangers, situe tout pres de la porte , sur remplacemcnt de Tancienne douane, oil noire bagage arriva prcoque aussilot que nous sans que nous eussioi.s ni a nous en occuper, ni rien a donner a personne.
Des hommes , qui paraissaient des mailres et non des domestiques, nous conduisirent avec une politesse bienveillanle dans des apparlements separes, tous semblables, aussi elegants que propres, et garnis de tout ce qui peut etre necessaire a des voyageurs. II y avait mcme des bains dans Tholel.
Chaque chambre contenait un avcrtissement encadre , (iidiquant a I'etranger tout ce qu'il avait le plus besoin de connaitre, et lui annoncant qu'il trouverait dans une salle particuliere les cartes , les plans , les livres et les autres renseigneinents qu'il pouvait desirer.
Peu apres , on nous servit un rcpas excellent pendant Icqucl un venerable magistral vint nous saluer au nom du peuple icarien , et s'assit amicalement au milieu de nous pour nous parlcr de son pays et nous cclairer sur notre voyage.
II parut encbante de voir un seigneur anglais en Icarie.
— Puisque vous venez pour etudier notre pays, me dit-il apres diner, je vous conscille de vous rendre directementdans la capitals et de prendre la voiture qui part ce soir a cinq heures , parce que vous y trouverez pour compagnon de voyage un jeune homme charmant , le fils d'un de mes amis , qui se fera un plaisir de vous servir de cicerone; et comme vous avcz encore trois hourcs a allendre , si vous voulez jetor un coup-d'oeil sur notre ville , jc vais vous donner un guide qui vous conduira.
Je n'etais pas revenu de ma surprise , et je n'avais pas fini d'exprimer a Fobligeant magistrat combien j'otais touche do ses pro-
AllUlVEE A ICARA. a
cedes bienveillants , quand le guide se presenta ; et nous sortimes pour parcourir precipitamment quelques quartiers de la ville.
Tyrama me parut une ville neuve et r^guliere.
Toutes les rues que j'ai parcourues sont droites, larges, parfaitement propres, garnies de trottoirs ou plutot de portiques a colonnades. Toutes lesmaisons que j'ai vues sont charmantes, toutes a quatre etages, bordees de balustrades , avec des portes et des fenetres elegantes, peintesde diverses couleurs vernissees.
Tous les batiments d'une meme rue sont pareils, mais les rues sont differentes. Je me suis presque cru transporte dans les belles rues de Rivoli et Castiglione a Paris , ou dans' le beau quartier de Regent's Park a Londres , e't meme je trouvais ce quartier de Tyrama plus joli.
Aussi, Tun de mes compagnons de voyage s'extasiait a chaque pas sur I'elegance des maisons , la beaute des rues , I'agrement des fontaines et des places, la magnificence des palais et des monuments.
Les jardins surtout, qui servent en meme temps de promenades publiques , m'ont paru charmants ; et j'avoue que, pour le peu que j'avais pu voir, c'etait la plus jolie de toutes les villes que je connaissais : j'etais vraiment emerveille de tout ce que j'apercevais dans ce pays d'Icarie.
Notre guide nous ayant avertis qu'il etait temps d'arr^ter notre course , nous rentrames a travers les flots d'une population qui presentciit toutos les apparences de la richesse et du bonheur ; et je gagnai lavoiture, contrarie de nc pouvoir offriraucun gagede ma reconnaissance aux personnes dont la politesse affectueuse m'avait charme.