CHAPITRE III
Arrivee a Icara.
La vue de lavoiture, appelee staramoli {char votjagcur), attelec de six chcvaux, me fit un indicible plaisir, en me rappclantles beaux stages-coaches etles clievaux de ma chercpatrie. Les coursiers ressemblaient a nos plus beaux chevaux anglais, ardents et deciles a la fois, bien peignos et bien luisants , a peine converts d'un barnais elegant et legcr. La voiture , aussi jolie que ccUcs d'An-
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gleterre, aussi legere quoique plus grande parce qu'ellc ne doit contenir rien autre chose que les voyagcurs el leurs peliles valises, me parut plus parfaite encore sous lous les rapports qui intercssent la surete des voyageurs : j'y voyais avec aulant de plaisir que d'etonnement une infinite de petites precautions pour garantir centre le froid, surtout aux pieds, et centre la fatigue et les accidents.
Le jeune Icarien dont le magistral m'avait parle vint m'offrir gracieusement ses services, que j'acceplai volonliers, en leremcrciant de son obligeance.
— Le temps est beau , me dit-il , montons sur la banquette superieure, afin de mieux voir la campagne.
Nous nous asslmcs sur la banquette de devant, faisant face a la route ; et les chevaux , conduits lentement dans la villc, s'elancerent ensuite au son du cor executant une fanfare guerriere.
Je ne pouvais me lasser d' admirer la beaute, I'ardeur, les attitudes et les mouvements des superbes coursiers qui nous entrainaient en volant , et qui nous laissaient a peine le temps de distinguer la multitude d'objets qui se deroulaient succcssivement sous nos yeux.
Quoique habitue a la belle culture et a la belle campagne d'Angleterre , je ne pouvais m'emp^cher de pousser des cris d'admiration en voyant la perfection de la culture icarienne et la ravissante beaute de la campagne, cultivee jusqu'au plus petit coin de terre, couverte de moissons naissantes , de vignes , de prairies, d'arbres fleuris, de bosquets, de bois qui semblaient plantes pour le plaisir des yeux, defermeaet de villages, demontagnes et decoteaux, de bestiaux et de travailleurs.
Je ne pouvais non plus me lasser d'admirer la route, aussi belle et plus belle que nos routes anglaises , plate et unie comme une allee, garnie de trottoirs pour les pietons, bordee d'arbres en ileurs, parsemee de fermes charmantes et de charmants villages, coupee a Chaque pas par des ponts et des rivieres ou des canaux, couverte de voitures et de chevaux courant dans tons les sens, et qui semblait une longue rue dans une ville sans fin , ou bien une longue et magnifique promenade au milieu d'un immense et magnifique jardin.
J'eus bientot fait connaissance avec mon jeune cicerone, qui avait ete transporte de joie quand il avait appris qui j'etais et quel etait le but de mon voyage.
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— Vous paraissiez, me dit-il, examiner notre voiturc avccbien
de I'altenlion — J'admirais surtout, lui repondis-je, avec quol
soin tout est prevu et dispose pour la commodite des voyageurs.
— Ah ! repliqua-t-il, c'est un principe grave par notre bon Icar, dans notre education comme dans notre gouvernement, de rechercher en tout Vutile et Vagreable, mais de conimencer toujours par le necessaire. — Vous eles done un peuple dliomnies 1
— Nous nous efforgons du moins de mcriter ce titre.
— Ayez la bonte, lui dis-je, de m'expliquer une difficulte qui me preoccupe. Votre consul m'a dit que Tusage de la monnaie vous etait interdit : comment paierez-vous done votre place sur cette voiture ? — Je ne paierai pas.
— Et les autres voyageurs ? — Non plus.
— Comment ? — La voiture appartient a notre genereuse Souveraine.
— Et les chevaux? — A notre puissante Souveraine.
— Et toutes les voitures publiques et tous leurs chevaux ? — A notre riche Souveraine.
— Et votre Souveraine transporte gratuitement tous les ciloyens? — Oui.
— Mais... — Jevous expliquerai cela tout-a-rheure.
Comme il disait ces mots, la voiture s'arreta pour recevoir deux dames qui I'attendaient. A Tempressement respectueux avec lequcl chacun leur offrait sa place ou les aidait a monter , on aurait dit que c'etaient des femmes de haut rang.
— Vous connaissez ces dames ? dis-je a mon compagnon. — Pas du tout, repondit-il : ce sont sans doule la femme et la fille d'un fermicr du voisinage ; mais nous avons I'habitude de respecter et d'assister toutes nos concitoyennes comme si elles etaient nos vneres , nos femmes, nos scours ou nos fiUes. Cet usage vous choquerait-il ?
— Au contraire 1
Et jc disais vrai, car cette reponse, qui m'avait d'abord confondu, me transporta d'admiration pour un Peuple capable d'un pareil sentiment.
A son tour, Valmor (c'etait son nom) me pressa de questions sur rAnglcterre, me repOtant a chaque instant qu'il etait enchante de voir un milord venir expres pour visiter son pays d'Icarie.
II m'apprit de son cote qu'il avait vingt-dcux ans, qu'il eludiait pour 6tre pr^tre, qu'il habilait la capitalc avec ses parents, et que
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tous, au nombre de vingt-six, logeaient ensemble dans la meme niaison. J'eus beaucoup de peine a savoir (tant il etait modeste et reserve !) que son pere elail Fun des premiers magistrals , et que Gorilla, sa soeur ainee , etait I'une des plus belles fiUes du pays. Tout ce qu'il me dit de sa famille m'inspirait un vif desir de la comiaitre.
A I'entree de la nuit, nous eumes a traverser une chaine demontagnes assez elevees ; mais la lune, qui se trouvait pleine et magnifique, nous permit de jouir d'une foule de vues pittoresques.
Ce quej'admirais le pins, ce fut encore \a.route, toujoursadmirablement tracee, presque toujours en pente insensible, et que nous parcourions constamment au grand galop, meme dans les monlees les plus roides, parce qu'alors deux, ou quatre , ou six chevaux vigoureux, ajoutes aux six premiers, semblaient aplanir toutes les ditficultes.
Ce que j'admirais le plus encore, c'etaient les precautions prises partout pour rendre impossibles toutes les especes d'accidents.
Nous descendimes ainsi une montagne assez escarpce , sur le bord d'un torrent mugissant et d'un cffroyable precipice , et nous le descendimes toujours au grand galop, parce que la route etait bordee par un long parapet, et parce que la voiture etait tellement enrayee que les chevaux n'avaient pas moins d'efforts a faire pour la descendre que pour la monter.
Aussi Valmor nc manquait-il jamais de me faire remarquer avec quelle soUicitude sa bienfaisante Souveraine avail lout prevu pour la surelo duvoyageur, tandis queje me rappelais avec autant de douleur que d'effroi les innombrables accidents qui arrivent ailleurs par rincurie des gouvernements.
— Ces precautions, me dit-il avec une satisfaction visible , noire bonne Souveraine les prend partout, sur toutes les routes et sur toutes les rivieres comme sur toutes les rues, parce que la surete des personnes est, a ses yeux, un objel de premiere necessite. Partout elle fail detruire ou eloigner les precipices, ou bien fait executer tous les travaux necessaires pour empecher d'y tomber ; car elle trouverait absurde ou coupable de ne pas faire, partout ou Ton pent craindrC une chute, les ouvrages qui paraissent indispenr sables sur les ponts.
Apres avoir traverse beaucoup de villages et cinq ou six villes sans nous arreter nullc part ( lanl les chevaux etaient rapidement deteles et alleles), el sans rencontrer jamais niportes, nibarricrcs.
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ni viskeurs, nous nous arretames, pour souper, dans un hdtel des Voyageurs semblable a celui de Tyrama.
— Comment avez-vous paye voire souper? demandai-je a Valmor. — Je ne Tai pas paye.
— L'hotel apparlient done a voire Souveraine, comme les voitures, leschevaux? — Oui.
— C'est done voire Souveraine qui nourrit et transporte ses sujcls? — Oui.
— Mais... — Palience! je vous expliquerai tout ce qui vous etonne.
Descendus dans la plaine, nous entrSmes sur un chemin garni di'ornieres artiticielles, lantol en fer el tantol en pierres, dans lesquclles la voiture volail comme sur un chemin de fer.
Peu apres, nous alleignimes un grand dunnin de fer sur lequcl la vapeur nous ciiiporla avec la rapidile du vent oude Teclair.
Je fus peu snrpiis de voir ce chemin perct; sous une montagnc, puis suspcndu sur une vallee, parce que j'en ai vu de pareils en Angleterre ; mais je fus bien etonne quand je vis le chemin etage comme un canal, et de puissantes rnacftines elevanl el descendant les voitures comme les ecluses elevenl el descendenl les bateaux.
— Avez-vous beaucoup de ces chemins de fer? demandai-je a Valmor. — Nous en avons douze grands qui traversent le pays dans loutos les directions, et une multitude de petits qui joignent les premiers. Mais il parait qu'on vient de dccouvrir un agent plus puissant que la vapeur, produit par le sorub, matiere plus abondante que le charbon, qui va faire une revolution dans Findustrie, ct qui permettra notammenl de multiplier encore davanlage les chemins de fer.
Nous avons d'ailleurs un grand nombrc de canaux, sans compter que presque toutes nos rivieres sont canalisees. Dans moins d'une hcurc, nous voyagerons sur Tun de nos plus beaux fleuves.
Le jour pointait a pein>^ quand nous arrivames a Camira, sur une large riviere couverte de bateaux a vapeur, destines, les uns au transport des voyageurs, el les aulres au transport des marchandiscs.
Le chemin de fer nous avail amcnes jusque dans le bateau, en sorte que je n'avais pas cu le temps de voir la ville, qui, cependant, conmie toutes celles que nous avions traversecs pendant la cuit, me parut aussi belle cpie Tyrama.
A peine etions-nous hors de la vue de la ville que nous cumcs un
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magnifique spectacle, celui du soleil se levant devant nous, aal milieu de la riviere , entre deux charmants coteaux couverts de verdure, d'arbres fleuris, de bosquets et de jolies maisons qui pa- | raissaient autant de chateaux , et qui me rappelerent les bords de j la Saone en arrivant a Lyon. j
Valmor me fit remarquer ensuite la beaute du bateau qui nous i portait, et surtout toutes les petites machines preparees pour I'cm- ] barquement et le debarquement , qui se font toiijours de plainpied, sans rintermediaire de petites barques, sans possibilite d'accidents, et sans que les femmes ot les enfants les plus crainlifs puissent jamais avoir le moindre effroi.
— Et ces bateaux, lui demandai-jp. sont-ils encore a voire Souveraine? — Certainement.
— Et tous ceux qui trausportent les marchandises ? — Aussi.
— Et les marchandises lui appartiennent peut-etrc cgalemcnt? — Sans doute.
— Mais, de grace, expliqucz-moi.... — Oui, je vous expliquorai tout... Mais voyez ces personnes qui nous attendent lii-bas pour s'embarquer avec nous. 1
II finissait a peine que dcja le bateau s'arretait devant huit ou dix voyagcurs qui furent bientot nos compagnons de voyage. De ce nombre etaient deux dames, qui paraissaient la mere et la fillc. Valmor s'ctait precipite vers, cllcs, les avait saluees commc dos personnes de connaissance intime, et les avait fait asseoir a cote dc nous, lui se trouvant a ma droite entre elles et moi.
Je n'avais pu voir leurs figures, cachecs sous de longs chapeaux et des voiles epais ; mais, a Icur tournure, a la grace de leurs mouvemenls, je pensais que toutes deux, et la plusjeune surtout, devaient etre charmantes. Je tressaillis invoiontairement quand j'entendis sa voix, une de ces voix indefinissables qui remucnt Fame et qui font legerement frissonner, une voix comme je n'cn avals pas entendu depuis que mademoiselle Mars m'avait fait pleurer d'atleudnssemcnl ct de plaisir. i
J'etais sur qu'une si jolie voix devait sortir d'une tele divine ; I neanmoins j'aurais voulu, je ne sais pourquoi, m'en assurer par mes propres yeux, et plus la figure se cachait, plus je desirais de la voir ; mais j'eus beau regarder, me promener meme pour examiner plus a mon aise, le voile jaloux et Timportun chapeausemblaicnt vouloir puuir ma curiosite.
Mais mon desappointcment fut au comble, ct je maudis presque
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Vinvisihle quand, doux heures apr^s, Valmor, qui nc s'occupait presque plus que d'cllcs , vint nie prevenir que ces dames allaient s'arreter dans une campagne voisine , et qu'il allait debarquer avco. elles pour nc rentrer que le lendemain.
Quoique je ne le connussc que depuis bien peu de temps, ce fut avec chagrin que je le vis sY'loigner.
II ne me quilta pas cependant sans me renouvelcr scs protestations et ses offres. 11 ajouta que sa famille serait ravie de me reccvoir si je voulais Thonorer de ma visile, et que lui-meme se trouverait bien heureux si son amitie pouvait luimeritcr la mienne.
Ses politesses , quoique bien empressees , me scmblaient si naturelles et si sinceres que j'en etais penetre de reconnaissance ; et lui-meme me parut si instruit , si bon , si aimable , que nous comnionramcs une liaison affectueuse qui devint chaque jour plus ctroite et plus intime, qui me fut d'abord bien agreablc ct bien precieuse , mais qui fut ensuite pour moi la source de bien dcs regrets et de bien des douleurs.
Peu apres, je quittai la riviere avec les autres voyagours pour reprendre un chemin de fer, et , vers les onze heures , nous apergumes les sommets dos mille edifices de la capitale.
Bientot, entre deux rangs de hauts peupliers, nous arrivamesa la portc occidentale , monument gigantesque , sous Timmense arcade duquel je me trouvai sans avoir pu lire son inscription ni contempler ses statues.
La se presenta la plus magnifique entree de capitale que j'aie jamais vue : a travers une longue et large avenue en pente douce, comme celle des Champs-Elysees a Paris , bordee a chaque c6t6 de quatre rangs d'arbres en etages , I'oeil plongeait sur la cite, se reposait d'abord sur deux magnifiques palais a colonnades, et passait entre les deux pour se perdre dans une large rue qui traverse la villc.
Cette majcstueuse entree aurait suffi seule , je Tavoue, pour mc disposer a croire toutes les merveilles d'lcarie.
La voiture s'arrSta devant Vhdtel des Provinciaux, a cote duquel etail Vh6tel des Etrangers.
Les deux hotels elaient immenses , et cependant tous les compatriotes pouvaient aisement s'y rencontrer, parce qu'ils ctaient divises en autanl de sections qu'il y avait de provinces en Icarie, ou de peuples frequcntant le pays.
i8 DESCRIPTION D'ICARIE
Que de place, m'ecriai-je a la vue de ces immenses hotels, les I voyageurs occupent dans Icara ! — Croyez-vous qu'ils en occupe- i raient moins , repondit quelqu'un , si des centaines et des milliers ■ de petils hotels leur etaient consacres dans tons les quartiers de la ville ?
Je fus bien contrarie de n'y trouver aucun Anglais ; et cette circonstance me rendit plus precieuse la rencontre d'un jeune peintre Frangais , nomme Eugene , exile de son pays apres la revolution de juillet, et arrive dcpuis une quinzauie de jours en Icarie.
Tout ce qu'il avait vu exaltait tellement son enthousiasme qu'il en avait la iievre et le delire : je le pris d'abord pour un fou.
Mais je decouvris de suite en lui tant de franchise, des sentiments si gencreux , une si belle ame et un si bon ccear ; il parut si heureux de trouver un compatriote (car un Frangais etun Anglais qui se rencontrent a cette distance se regardent comme etanl du meme pays) que je me sentis promptement dispose a lui rondre amitie pour amitie.